Conformément aux instructions du Cardinal Lavigerie, les Pères Blancs s’abstiennent de se mêler aux questions d’administration du pays et s’efforcent d’entretenir des relations loyales, courtoises avec les puissances coloniales et avec les autorités indigènes.

Le Ruanda, ancienne colonie allemande, devint pays de Mandat au Traité de Versailles et fut confié au Gouvernement Belge.

Nos rapports furent assez rares avec les représentants du Reich, car ceux-ci étaient peu nombreux : un Résident à Kigali avec deux aides et quelques officiers de la garnison à Kisenyi. Nous avons toujours visé à travailler la main dans la main avec les autorités maîtresses du pays. Une station de missionnaires a même été fondée sur la demande expresse du Gouvernement : celle du Bushiru, dans le Nord du Ruanda.

La population de cette contrée, retirée dans les montagnes de 2500 à 3000 mètres d’altitude, accueillait avec une froideur non dissimulée les émissaires du roi Musinga, ce dont le monarque se plaignait amèrement à la Residentur. Il souhaitait une expédition militaire pour réduire ce district réfractaire, mais cette méthode de conquête, qui aurait coûté la vie à de nombreux soldats sans procurer la soumission, n’entrait pas dans les vues du Dr Kandt. Celui-ci jugea plus opportun d’adresser, non pas aux Pasteurs de l’Eglise évangélique nationale, mais bien aux Pères Blancs, la lettre que voici :

 Monseigneur,

 Les missions que vous avez fondées au Nord du Ruanda contribuent pour une grande part à la pacification de ce district. Elles facilitent grandement la tâche du Gouvernement; l’influence de vos missionnaires nous a épargné la nécessité d’y entreprendre des expéditions militaires. Le district du Bushiru est resté insoumis jusqu’à ce jour. Le chef n’est pas en mesure d’y faire valoir son autorité. Le Gouvernement voudrait éviter une expédition punitive … Sans aucun doute, et en fort peu de temps, les missionnaires auront gagné la confiance de cette population énergique et rendu ainsi à la civilisation un service très appréciable.

  Signé: KANDT, Résident du Ruanda.

 Mgr Hirt aurait préféré fixer ses missionnaires dans un autre secteur plus accessible, mieux disposé. La preuve que cette fondation s’imposait moins que d’autres ressort de ce qu’elle fut supprimée de 1818 à 1932. Le Vicaire Apostolique accéda pourtant aux instances du gouvernement européen, et la station du Bushiru fut créée par des Pères français. Ceux-ci, durant la guerre 1914 – 1918, alors que tous leurs compatriotes étaient tenus éloignés, comme suspects, des frontières belge et anglaise, jouirent du privilège de demeurer sur place et de continuer leur œuvre, dans l’intérêt conjugué de l’Eglise et de la colonisation.

C’est également dans le but de servir que le P.Lopias, Supérieur de Ruaza, accepta du roi une tâche difficile auprès d’un chef révolté, Rukara. Héras, les pourparlers avortèrent et le missionnaire fut ramené mort parmi ses chrétiens : il avait été transpercé d’une lance, au cours même de l’entretien, par un des suivants brigand. Lukara et ses complices n’ont pas tué le P. Loupias pour un motif de religion, par exemple parce que, prêtre, il enseignait une voie nouvelle en opposition avec celle que les gens du pays chérissaient. Peut-être même, les meurtriers ignoraient-ils le genre d’activité spécifique à laquelle se consacraient les Pères Blancs. Dans le missionnaire, ils ont vu seulement l’envoyé du roi Musinga, chargé par lui de réclamer des troupeaux volés. Donc, dans l ’esprit des assassins, aucune de ces intentions qui font les martyrs. Mais la victime, elle, dans la mesure où elle a prévu le dénouement fatal de cette entrevue, a accepté le sacrifice de sa vie pour la cause de Dieu, car il importait grandement au succès de la propagation de la foi de se rendre enfin favorable un monarque trop souvent hostile. Et les Pères Blancs aiment à considérer la victime comme ayant exposé et donné sa vie pour l’extension du règne de Dieu. Rukara, l’instigateur du meurtre, en mesura, à l’instant même, les conséquences pour sa personne et prit la fuite en compagnie de ses complices. Alors commença pour lui, dans cette contrée montagneuse et boisée, une vie errante riche en soucis. Presque chaque nuit, il changeait de domicile, passant d’une maison fidèle à une autre et échappant ainsi à l’expédition militaire lancée à sa recherche. Trahi enfin auprès de l’autorité allemande laquelle le fit saisir par des soldats camouflés en marchands, il se vit condamner à la pendaison. Tandis que, escorté par une escouade d’askaris, il s’acheminait au lieu du supplice, il trouva assez de présence d’esprit pour méditer un dernier crime. Ses poignets étaient bien liés, mais on ne les avait pas ramenés derrière le dos. Rukara conservait donc une certaine liberté d’action. Tout à coup, il s’empare de la baïonnette du sergent qui le précédé, la lui enfonce avec vigueur dans le corps et l’étend sur le sol. L’heure de son propre trépas fut, de ce fait, avancée : on l’abattit à l’endroit même. Avait-il pour préférer les balles à la potence, calculé cette anticipation ? Peut-être, mais son exploit suprême accrut démesurément sa renommée déjà considérable : Rukara n’akagabo! Quel héros magnanime que ce Rukara, clamait-on même parmi ses adversaires.

Au lieu des deux postes allemands de Kigali et de Kisenyi, les Belges en occupèrent huit. De ce fait, les relations sont devenues plus fréquentes, non seulement entre les simples chefs de poste et les missionnaires, mais encore entre ceux-ci et les autorités du plus haut rang, dont les déplacements à travers le pays sont facilités par un merveilleux réseau de routes automobiles. Le Vicaire Apostolique, qui, jadis, n’émargeait pas pour un seul pfennig au budget de la colonie allemande et bénéficiait seulement de l’exonération de douane pour les articles du culte et le matériel scolaire, reçoit maintenant pour écoles et dispensaires des crédits élevés, alloués par l’occupant.

Les membres du gouvernement prennent parfois avis des missionnaires, lesquels, pour avoir vécu longtemps dans le pays, en connaissent bien la langue, les mœurs et les besoins réels. Lorsqu’en 1931, le roi Musinga, d’ailleurs illégitime, fut destitué, les Pères Blancs se gardèrent, par fidélité à leur principe, de toute immixtion dans les préliminaires de cette grave mesure, et si, lors de l’intronisation du successeur, le Vicaire Apostolique rehaussa de sa présence une solennité dont le but était de consacrer une décision déjà prise par le seul Gouvernement, il ne fit que répondre à une invitation pressante.

Quant aux rapports avec le roi lui-même, ils empruntent une note nouvelle de soumission affectueuse depuis qu’il a reçu le baptême. Cette cérémonie, si longtemps attendue, eut lieu le 17 octobre 1943. C’est MGR Classe qui régénéra Mutara, sous le nom de Charles, et la Reine-Mère, Radegonde. M. Le Gouverneur Général Rycmans avait daigné venir à Kabgayé pour être le parrain du néophyte. M. Le Résident du Ruanda, le Résident- Adjoint et plusieurs chefs de district étaient présents, ainsi que la plupart des chefs indigènes et sous-chefs; presque tous chrétiens.

La lutte contre les obstacles

 Viennent en premier lieu les obstacles que l’on pourrait appeler communs, rencontrés sous toutes les latitudes, ceux que suscitent, les mauvaises passions. Quoique rendue praticable par la grâce, la morale de Jésus impose sans contredit des sacrifices héroïques aux cœurs esclaves de tous les plaisirs, elle condamne les vices de la chair, la polygamie, le divorce, interdit l’intempérance, le vol, exige la restitution. Signalons, comme ardue entre toutes, l’obligation de pardonner les injures, d’aimer et de secourir les ennemis, attitudes dépourvues de tout bon sens pour ceux dont le principe favori s’exprime ainsi : « Kudahora n’ububwa » : qui renonce à la vengeance, se ravale au-dessous d’un chien galeux ! Ce sont ces difficultés de conduite qui inspirent la réflexion suivante familière à tant de païens : « Ndacyari muto ! » : je suis encore jeune ; ce que les Pères qualifient de mœurs déplorables me captive toujours ; la vieillesse venue, on me baptisera !

A côté des obstacles généraux, s’en dressent d’autres plus spéciaux dus à l’état religieux, familial, social du Ruanda.

Qu’il y ait, soutiennent les indigènes, des dieux puissant dans d’autres contrées, nous n’en disconvenons pas! Mais ces divinités, parce qu’étrangères, ne sauraient revendiquer aucun droit au Ruanda. Nous ne pouvons donc que condamner chez les missionnaires gens de race, de langue différentes, d’accoutrement bizarre, la prétention d’importer ici un dogme et un culte nouveaux, sans concordance avec les dogmes et le culte traditionnels : accepter ces importations serait renoncer à notre Imana national, renier notre propre pays.

On sait que les solutions divergentes, apportées par des Ordres religieux très méritants, aux questions épineuses soulevées en Extrême-Orient par les honneurs rendus aux ancêtres, ont retardé le rapprochement des Chinois et des Japonais à l’égard du christianisme. Durant plusieurs siècles l’Eglise a réservé son verdict. Maintenant que des personnes dignes de créance garantissent dénués de tout caractère religieux les rites jadis condamnés, Rome s’est enfin prononcée en faveur de leur légitimité.

Les Banya-Ruanda se berceraient de la plus profonde illusion en espérant qu’un jour viendra où ils seront autorisés par un Pape de grande largeur de vues à conserver leurs relations avec les « bazimu ». Il ne s’agit pas là, en effet, de simples honneurs adressés aux morts, comme les encensements que pratique l’Eglise au cours des funérailles, ou les manifestations qui se déroulent devant le Soldat Inconnu. Chez les Banya-Ruanda, le culte aux défunts comprend des prières en vue d’obtenir d’eux surtout qu’ils cessent de tourmenter les membres de la famille, qu’ils éloignent toute calamité émanée d’une source étrangère. C’est attribuer à ces mânes une autorité personnelle sur la marche des événements. __ Mais, objectait un catéchumène très réfléchi, vous, chrétiens, vous priez bien les saints, et réclamez d’eux des avantages ! __ C’est vrai, répondait le Père, pourtant nous ne pensons pas que les bienheureux jouissent par eux-mêmes d’une puissance discrétionnaire sur nos affaires ; s’ils l’exercent, c’est toujours grâce à une permission spéciale de Dieu, lequel approuve, de la sorte, notre recours à ses amis. A vos yeux, gens du Ruanda, les bazimu néfaste n’ont pas précisément reçu délégation de la part d’Imana pour tracasser les vivants ; ils agissent par eux-mêmes. Vous leur reconnaissez donc un crédit dépassant de lion les attributions des créatures et les mettez, sur ce point, au niveau même de Dieu. Voilà pourquoi vos relations avec les esprits ne sauraient être autorisées par la morale.

Cette persuasion erronée se complique de la croyance que les esprits courroucés délaissent leurs méchants desseins, s’apaisent pour un temps, fléchis par des oblations ou ligotés à la suite d’infaillibles procédés magiques.

Nombre de sacrifices présentés aux « bazimu », répréhensibles en eux-mêmes, supposent une démarche préalable, en soi inacceptable aux yeux de la vraie doctrine : la consultation des devins réputés dépositaires d’une science que l’orthodoxie réserve à Dieu comme son apanage exclusif. C’est donc à bon escient que les missionnaires fustigent et répriment la pratique du sacrifice aux mânes, au même titre que sa préparation quasi obligée : l’enquête chez le devin.

Mais là, précisément, gît pour une famille le risque énorme de l’adoption du christianisme.

« Allons, entendu », signifiait aux missionnaires un sympathique païen, en veine d’intimité, « je vous abandonne deux de mes enfants, inscrivez-les pour le catéchisme ; je me charge moi-même d’assurer leur assiduité. Quant aux trois autres, à l’aîné surtout, si dévoué pour moi, ne comptez pas les embrigader ! »

La déclaration ne manquait pas de netteté.

« Pourquoi cette parcimonie dans tes concessions ? » demandèrent les Pères.

« Ah ! Vous, Européens, reprit-il, vous ne comprenez rien à nos affaires les plus sérieuses ! Voyons ! Ajoutait-il en soulignant chacun de ses mots par des claquements de doigts, supposons que tous mes fils deviennent chrétiens convaincus ; qui s’intéressera à mon sort, lorsque la mort, bientôt peut-être, m’aura pour toujours expulsé du Ruanda ? Qui m’offrira des sacrifices ? Pas les voisins, bien sûr ! Et ce qui me chagrinera, au suprême degré, ce sera le contraste frappant entre mon muzimu, dédaigné par les miens « européanisés », et les mânes de mes amis qui, sous mon regard, seront grassement ravitaillés par leur descendance restée fidèle à nos bienfaisantes coutumes. Vous devez saisir, maintenant, pourquoi je tiens tant à ce que des membres de ma postérité continuent à commettre ce que vous, Blancs vous dénommez « paganisme » et me rendent les services ultra-terrestres dont je me suis acquitté envers leur grand-père. Avouez donc sans réticence que je ne manque pas d’intelligente prévoyance ! »

Réflexion de même saveur dans la bouche d’un adolescent que tourmente le souci hypertrophié de maintenir coûte que coûte et toujours les liens familiaux : « Si, baptisé, je me rendais dans le Ciel de Jésus, je ne pourrais que m’y ennuyer à mourir, car j’y serais seul de chez nous ! Maman est déjà en enfer, comme devineresse enragée : « umupfumukazi ukabije » ; c’est vers elle que m’incline mon affection ; je préfère brûler en famille plutôt que de m’amuser vaille que vaille avec des étrangers, surtout pendant toute l’éternité 1. » Nous avons là une réplique de la conversation tragique engagée entre saint wolfram et Radbond, duc de Frise, lequel, un pied déjà dans le baptistère, interroge l’évêque :

« Mais où sont mes ancêtres ?

– Païens, répond le ministre sacré, ils sont damnés !

– Alors, je préfère me damner avec eux ! »

Sur ce, le vieux chef sortit de la piscine et retourna aux pratiques du clan.

Indépendamment de cette question de sacrifices escomptés pour leur futur  « muzimu », indépendamment du désir de reconstituer la famille dans l’autre monde, les parents Banya-Ruanda redoutaient chez leur progéniture l’abandon des coutumes ancestrales, quelles fussent.

Quand, dans les premiers temps de notre séjour au Ruanda, nous invitions des jeunes gens à fréquenter la mission, ils nous ressassaient la réponse fatidique : « Iwacu baratubuza : chez nous on nous interdit ! » Ah ! Quelle tyrannie que ce fameux « chez nous ». Et ils complétaient : « Ndetse barashaka kutuvuma: et même on parle de nous maudire, de nous exclure du clan », excommunication appréhendée comme le mal social par excellence!

« Vous acceptez bien de travailler à notre service, de revêtir des étoffes fournies par nous, pourquoi ne pas aller plus loin ? Leur suggérions-nous.

-Nos parents nous ont expressément défendu d’entrer dans les salles de catéchisme, de considérer les images, les tableaux de l’alphabet, les livres ! »

Le lecteur conviendra que l’esprit de famille chez les païens du Ruanda n’a guère facilité l’enracinement du christianisme.

Une barrière non moins redoutable s’élevait de la part des chefs de tout degré, opposition dictée par la haine de la nouvelle religion considérée en elle-même et surtout dans les conséquences sociales qu’ils supposaient, gratuitement, devoir en découler. Nombre de détenteurs de l’autorité civile ou de distributeurs de cheptel s’obstinaient à se persuader que leurs prérogatives disparaîtraient, leurs gens, leurs clients une fois baptisés. « D’une manière encore habilement déguisée mais sûre, répétaient-ils, les missionnaires ambitionnent de se substituer aux titulaires actuels du pouvoir. »

Une attitude des pères venait, sans qu’ils s’en doutassent, confirmer les jugements émis sur non prétentions politiques. N’ayant eu ni la pensée, ni les moyens de se procurer des cloches, les missionnaires adoptèrent, pour donner le signal de leurs exercices ou des instructions catéchistiques, le tambour, en fait, insigne exclusivement royal. En haut lieu, on interpréta ces roulements à différentes heures comme une affirmation trop souvent retirée de l’indépendance des nouveaux venus et de leurs adeptes. Le soupçon que nous visions à l’autonomie parfaite s’atténua lorsque les pères, au lieu d’une peau de bœuf, utilisèrent pour leur clique la peau plus sonore d’un âne, animal « sauvage et méprisé ». Au regard des Batutsi, l’instrument ainsi transformé Symbolisant bien le règne des étrangers, règne, en somme, plus ignoble que dangereux ! Le sourire, les railleries remplacèrent les préoccupations angoissantes : Musinga restait bien le roi avec l’authentique tambourin, le Kalinga sans rival.

Avec ou sans tambour, le jeu des missionnaires demeurait malgré tout suspect. Dans l’esprit des puissants, l’adage mal compris et déformé : « Personne ne peut servir deux maîtres », s’appliquait très exactement aux recrues des Pères. D’où des vexations dures et fréquentes exercées contre les postulants : « Ah ! tu veux fuir la corvée et travailler pour l’Européen ! Tu refuses les redevances dues au patron dont ta famille tient ses vaches ! Eh bien ! Je t’interdis de fréquenter les missionnaires désormais. »

Ces vetos ou d’autres analogues ont retenti bien des fois oreilles des catéchumènes et les ont écartés de nous, au moins pour un temps. Il a fallu aux Pères une patience inlassable, beaucoup de tact, pour éclairer les chefs sur la nature des relations entre nous et nos chrétiens. « Ceux-ci, assurions-nous, quoique baptisés, et même parce que baptisés, respecteront plus que jamais l’autorité. Les travaux imposés, ils les accompliront eux-mêmes ou par leurs remplaçants. Bien plus, nous les engageons tous à solliciter des bienfaits de la part des princes et à traduire ensuite leur dépendance par les services traditionnels. » La révolution que nous apportons se limitait donc à un aspect purement religieux, sans rien de politique. On a fini par le comprendre.

Nos contents de nos prêter à la légère des intentions ambitieuses, les Batutsi, dans le but de nous discréditer auprès du peuple naïf, ont encore alourdi notre labeur apostolique en nous attribuant le pouvoir de « bashara », donneur de pluie. Il est vrai qu’à notre insu nous avions fourni quelque fondement à cette réputation. Voici Comment :

Avertis par le baromètre, les Pères ne se faisaient pas faute d’annoncer les orages, les changements de temps, favorables ou non aux cultures et les événements répondaient fidèlement aux prévisions. A Zaza, lors de la première installation du poste, les travaux subissaient des retards, parce que les ouvriers, victimes d’une cruelle famine, manquaient d’ardeur. Un jour, le ciel se charge et le Père, directeur des constructions, lâche cette réflexion : « Pourvu que la pluie ne vienne pas désagréger nos briques en train de sécher sur le chantier ! Quand on les aura rentrées dans les hangars, nous regarderons les averses comme une bénédiction. » Les chefs, qui avaient saisi au vol l’expression des désirs et des craintes du missionnaire, procurèrent, dès le lendemain, des dizaines de porteurs qui mirent à l’abri les matériaux fragiles. A peine avaient-ils achevé leur tâche, que des nuées accourent du côté de la « source » (le Victoria-Nyanza), de larges ondées se déversent sur les mottes durcies. La légende tenace était née ! Les Pères Blancs dirigeaient à discrétion la chute ou l’arrêt de « l’eau d’en haut ». Aussi, les récoltes étaient-elles menacées ? On s’en prenait aux missionnaires et la sympathie à notre égard ne se développait guère, comme bien on le comprend.

Quelque quinze ans plus tard, un jeune Supérieur qui prenait possession de son poste voit arriver, sous la conduite de chefs batutsi, une caravane chargée de vivres, de bois de chauffage, etc. Présent d’autant plus onéreux pour les pauvres gens qu’ils ne mangeaient pas à leur faim ! Le père apprend le motif qui a inspiré cette ambassade : « Cette foule songe moins à vous souhaiter la bienvenue qu’à obtenir la pluie dont vous possédez le secret. » Fallait-il, en agréant les cadeaux, accréditer encore plus cette persuasion compromettante ? Le missionnaire ne le crut pas et pria les guides des ravitailleurs de remporter leurs provisions. Cette conduite, très facile à justifier, souleva néanmoins le mécontentement. En se retirant les Banya-Ruanda, rabroués, se communiquaient leurs impressions : « il serait pourtant commode à cet Européen de nous donner satisfaction, mais avec celui-là nous sommes sûrs de « crever de faim » avant peu de temps !

Notre renommée de « pluviatores » a maintenant disparu.

Religion nationale, esprit de famille outré, susceptibilités ombrageuses des chefs, regrettables attributions de pouvoirs compromettants, voilà les principales tranchées que nous avons eu à niveler au Ruanda. Les missionnaires pouvaient considérer leur tâche comme ardue: sans perdre leur temps à gémir, ils l’abordèrent avec courage.

Méthodes d’apostolat.

 A quelle stratégie s’arrêteraient les Pères Blancs pour vaincre cette résistance à la religion catholique? Ils se rangèrent simplement aux indications de leur Vénéré Fondateur préconisant le soin aux malades, les œuvres d’assistance et les écoles comme moyens d’entrer en contact avec le paganisme et, une fois de plus, ils constatèrent la valeur de ces travaux d’approche.

Soins aux malades

 Avant l’arrivée des Pères Blancs, les Banya-Ruanda pratiquaient, sans toujours garder la mesure, des médications réellement efficaces : ventouses scarifiées, pointes de feu, bains de vapeur, réduction de fractures ou d’hernies, absorption de fébrifuges, etc. Ils usaient aussi de l’asepsie, mais dans quelles conditions ! Citons, entre autres, un de leurs procédés.

Après une bataille engagée, pour conflit de pacages, entre deux villages, un adolescent reparaît à son domicile, hissé sur les épaules de ses camarades, l’arcade sorcière encore ornée d’une flèche reçue au cours du combat. On étend le blessé sur une natte et, dans un flot de sang, on extrait le fer. Cette arme qui avait failli devenir meurtrière, va, maintenant, comme la lance d’Achille qui guérissait les blessures causées par elle, procurer le salut ! Le chirurgien la porte à l’incandescence, puis y dépose du beurre qui, bouillant, tombe dans la plaie béante. Au bout de quelques jours n’apparaissait plus qu’une légère cicatrice.

Les indigènes auxquels nous proposions nos remèdes constatèrent sans tarder leur supériorité. Aussi nous firent-ils confiance, mais par étapes. Ils n’acceptèrent d’abord que les médicaments à l’usage externe : potions, pilules passaient pour empoisonnées ou à base de matière prohibées.

Un anthropologue de l’expédition dirigée par le duc de Mecklembourg ayant fait recueillir nombre de crânes les rangeait précieusement dans des caisses à destination de Berlin. Un des Noirs, témoin de cette opération d’emballage, formula, peut-être sans conviction, cette sotte réflexion : « L’an prochain tous ces ossements, réduits en poudre, nous reviendront sous forme de pastilles. » A dater de ce moment, et plusieurs années durant, les gens du nord du Ruanda refusèrent de nos mains tout remède de couleur blanche, même le sel si apprécié1.

Pour nous plaire, d’aucuns emportaient quelque cachet, promettant de l’avaler ; puis, ils le jetaient dans le premier buisson, ou tout au plus, le déposaient sous leur oreiller de bois ; persistance manifeste de la croyance à la magie.

De même, lorsque des personnes souffrantes agréaient nos prescriptions telles, elles n’oubliaient pas de les combiner avec les inévitables amulettes, empruntées à tous les règnes de la nature : minéral, végétal, animal et même humain. Cette pharmacie « portative » a maintenu longtemps fermes ses droits acquis.

Chaque matin, à l’heure fixe, sauf en cas urgent, un missionnaire se met à la disposition des malades et, utilisant des notions de médecine et de chirurgie assimilées durant le noviciat, donne les soins appropriés, tout en glissant quelque parole édifiante. Il se rend aussi au domicile des clients, sans que le tarif de ces consultations dépasse les honoraires ordinaires ! Pansements et remèdes sont assurés gratuitement.

Combien d’âmes, de la pharmacie, ont été mises sur le chemin du ciel ! Que d’enfants baptisés en danger de mort ! Que d’adultes instruits et amenés doucement à l’Eglise ! Mais, d’une part, les déconvenues cuisantes ont parfois peiné le missionnaire infirmier. Il a vu méconnaître ou calomnier son zèle le plus manifeste.

Une vieille avait, par imprudence, incendié sa hutte de paille. Sortie en hâte, elle perçoit les bêlements de son unique mouton encore à l’intérieur. Sans hésiter, elle rentre pour le libérer, mais la toiture enflammée les couvre tous deux.  A grand-peine on retire les victimes. La femme présente des brûlures très profondes. En présence de ce cas désespéré, des voisins accourent à la maison réclamer l’intervention du Père préposé au dispensaire. Plusieurs jours consécutifs, il gagne le village assez éloigné et applique les pansements d’acide picrique ou d’oléo-calcaire. Un mois plus tard, tout danger avait disparu. « Cet Européen a tout essayé pour m’achever, disait à qui voulait l’entendre la rescapée ; par bonheur, j’ai multiplié les sacrifices aux esprits et me voilà guérie. »

Combien de fois des élans identiques de « reconnaissance » ont éclaté dans les mêmes circonstances! Le dévouement n’emporte donc pas une infaillible récompense au Ruanda … Et d’ailleurs. Aux yeux des Banya-Ruanda païens, la maladie s’explique par le jeu de puissances préternaturelles, par les sorts. Mais la science est en train de détrôner la foi à ces conceptions d’un autre âge. Voici Comment. L’usage du microscope, les travaux de laboratoire avec lesquels les évolués se familiarisent, ont contribué à déraciner les « explications » de jadis. Nous nos figurions, déclarent les futurs infirmiers, la maladie comme une entité capricieuse et mystérieuse s’insinuant à l’intime de l’homme. Depuis qu’il nous a été donné d’étudier les agents pathogènes, les microbes bien définis, nous comprenons qu’ils suffisent amplement à déclencher une révolution dans l’organisme et c’est avec pitié que nous saurions présentement au souvenir des solutions fantaisistes que nous avons naguère acceptée de confiance de nos parents un peu trop naïfs.

Œuvres d’assistance.

 D’une manière générale, les Banya-Ruanda ignorent la pratique d’abandonner les enfants ; clans, voisins considèrent comme un devoir et un avantage de recueillir les orphelins, de les adopter même. Cependant, les premières années de leur présence au Ruanda, les missionnaires ont aménagé des maisons dénommées orphelinats, au sens large : ces asiles accordaient logement, nourriture et possibilité d’apprendre un métier à des enfants qui pensaient avoir à se plaindre de leurs parents, ou à de petits esclaves rachetés. L’expérience démontra que les résultats moraux ne compensaient pas les dépenses pressentis ; le Vicaire Apostolique congédia les occupants de ces établissements et les confia à des chrétiens, à charge, pour les postes, de contribuer à l’entretien de ces pupilles.

Autre forme de bienfaisance, jamais abolie celle-là : les secours aux pauvres, aux  déshérités, païens ou néophytes, sans distinction. Le Ruanda a connu parfois de sévères disettes ou des famines. Durant ces calamités les pères et les Sœurs se sont ingéniés à distribuer aux malheureux des vivres au moins suffisants pour écarter la mort. Certaines de nos stations auraient vraisemblablement piétiné sur place encore de longues années, si les indigènes éprouvés n’avaient eu l’occasion d’apprécier l’inépuisable charité des apôtres et de découvrir là un argument en faveur de la doctrine prêchée par eux. Pour venir en aide aux files d’affamés, des missionnaires ont vendu leurs objets les plus précieux, jusqu’à leur calice d’ordination ; d’autres ont suscité des aumônes de la part des bienfaiteurs d’Europe ; ces générosités, souvent anonymes, ont sauvé bien des vies.

Les écoles.

Le soin des malades, qui répondait à une nécessité bien sentie de la part des indigènes, pouvait s’accrocher à une institution déjà existante, au moins rudimentaire : celle des bavuzi, médecins. Rien d’analogue pour l’instruction scolaire. La langue du Ruanda, si riche de termes et de formes, a été simplement orale avant notre arrivée : aucun livre, aucune lettre, aucun souci d’en inventer. Il nous a fallu partir de zéro.

Les ouvriers apostoliques ont toujours rangé l’école parmi les rouages d’importance majeure. Mgr Hirth exigeait que, dans chaque mission à peine fondée, les Pères se préoccupassent de réunir quelques enfants pour leur enseigner les rudiments de la lecture et de l’écriture. L’installation ne sortait guère, d’abord, du genre misérable ; les leçons se donnaient dans un local non aménagé ou même en plein air ; parfois le dos nu du voisin servait d’ardoise pour le tracé des premiers bâtons et des premières lettres, mais ces débutants constituaient le noyau qui cristalliserait bientôt des masses de plus en plus avides de connaître.

Entendons-nous bien sur le sens de ces mots : « Ecole, moyen d’attraction pour les indigènes ; école, travail d’approche. » Les Banya-Ruanda invités dès l’abord à s’instruire n’acceptaient cette « corvée » que contre gratification tangible : quelques centimes par jour, et, à la fin du trimestre, deux ou trois mètres de cotonnade. Donc, école payée et non école payante !  La raison de ce caractère mercantile dérive des parents eux-mêmes. Ceux-ci consentaient, en toute rigueur, à renoncer aux services de leurs garçons, à condition qu’ils ne revinssent pas, le soir, les mains vides. Ce point de vue se justifie très bien, de même celui des élèves qui ne découvraient aucun avantage personnel à se familiariser avec ces « choses d’Europe ». Plus tard, la fréquentation de l’école apporta… d’autres petits gains. Ainsi, des enfants s’appropriaient quelques feuilles de cahier et les vendaient à de grands frères ou à des amis ; ceux-ci, avec ce papier fixé dans une tige de roseau fendue, circulaient dans le pays, se disant collecteurs d’impôts en argent ou en nature. Les indigènes, d’une simplicité incurable, fascinés par ce carré blanc, d’origine incontestablement européenne, accordaient tout, persuadés que ces redevances étaient bien transmises aux Pères, mais on devine les bénéficiaires réels.

Ce respect pour le papier, cette phobie, s’accrut encore lorsqu’un mutwa eut été emparé, par ordre royal, pour avoir égaré le courrier de la résidence allemande en 1908. Avec cette « matière » il ne fallait donc pas badiner ! Ainsi deux Pères, après quinze jours passé dans une forêt du nord-ouest du Ruanda, ne furent-ils pas trop surpris, le jour de leur départ, de voir venir à deux le chef de colline et son enfant chargés d’une liasse de morceaux de journaux défraîchis qu’ils avaient scrupuleusement recueillis autour du camp. Comme les missionnaires déclaraient faire abandon de ces objets désormais inutilisables, le mututsi insista : « Emportez-les tout de même ; sinon on m’accusera ensuite de les avoir dérobés et gardés ; je ne tiens pas à m’attirer le supplice de Gashi! (L’empalé). »

Parce qu’un Père avait, au long d’un entretien, pris des notes sur un calepin et les avait ensuite relues sans modifier une seule syllabe, les Banya-Ruanda superstitieux attribuaient une valeur divinatrice au papier ; ils en achetaient aux écoliers et demandaient à un scribe quelconque d’y griffonner quelques signes cabalistiques sûrs qu’ils révéleraient l’identité d’un voleur recherché en vain.

Les élèves qui ont pratiqué ce petit commerce ont apprécié, au moins de ce point de vue… les bienfaits de l’instruction.

D’autres motifs plus directs et plus puissants inclinèrent peu à peu les jeunes gens à fréquenter l’école : en particulier le désir de parcourir fructueusement catéchisme, histoire sainte et de faire bénéficier leurs camarades de cet acquis religieux. De ces écoles primitives des stations, sont sortis les moniteurs pour la mission et pour les villages.

Depuis longtemps l’enseignement a progressé. Aujourd’hui, chaque poste, au Ruanda, possède des locaux scolaires spacieux, enrichis de tables-pupitres. De même les succursales. Sous la conduite de maîtres indigènes, formés dans les deux écoles de moniteurs (162 élèves en 1952), diplômés du Gouvernement, rétribués par lui, sous la haute direction d’un missionnaire inspecteur 1, des milliers d’élèves 2 s’initient aux connaissance primaires… et ne réclament plus aucune rétribution. Ils accepteraient certainement, sans marchander, de renoncer à la gratuité, alléchés qu’ils sont par les avantages d’une bonne instruction. Les services administratifs, les commerçants embauchent des jeunes gens capables de lever les impôts, de tenir des livres de compte, de rédiger un rapport, etc. De même, seul un bagage intellectuel contrôlé donne accès dans les établissements de degré plus poussé : écoles vétérinaires, écoles d’infirmiers, écoles de clercs, écoles normales d’instituteurs, toutes professions fort lucratives. Une mention particulière doit être faite à l’école professionnelle de Kigali, laquelle connaît de beaux développements et des succès appréciés. Cet Institut Léon-Classe comprend une section pour la couture et une autre pour la menuiserie. Les élèves, admis après un examen fort sérieux, suivent, pendant quatre ans, des cours théoriques et pratiques, en même temps que des classes de français et des instructions religieuses. On déplore que ces apprentis n’aient pas encore d’internat pour les abriter et qu’ils soient contraints de loger chez l’habitant. Une autre école artisanale fonctionne à Nyanza, près du roi.

La Même émulation perce chez les filles : elles fréquentent les classes tenues par les Religieuses européennes ou indigènes, avec la légitime ambition d’égaler le futur mari et de se perfectionner à domicile par la lecture assidue d’ouvrages de religion ou de journaux.

Car ces publications se multiplient. Les livres à gros tirages sortaient autrefois des presses de la Maison-Mère. Ils voient désormais le jour dans le Vicariat même du Ruanda en possession d’une imprimerie très suffisante. On lui confie aussi le périodique Kinya-Mateka, le Nouvelliste, qui, chaque mois, répand dans le pays et à l’étranger des renseignements concernant la doctrine catholique, la politique indigène et les événements mondiaux. Ces feuilles, rédigées par des prêtres Noirs, dans un style pur, peut-être même un peu trop littéraire et dépassant le niveau moyen des abonnés bahutu, prendront plus d’importance avec une collaboration accrue d’écrivains laïcs. La fierté avec laquelle certains d’entre eux signent déjà leurs articles gagnera des émules et probablement la place manquera pour insérer toutes les compositions présentées.

Avant l’arrivée des missionnaires, les Banya-Ruanda ignoraient la lecture et l’écriture. « Aux yeux de Goethe, écrit le Chanoine Tiberghien, dans les Occasion de culture, l’analphabétisme constitue un avantage : « Par l’étude, disait-il, nous sommes sortis de la vie, nous sommes tous scribes. » Platon prétend que l’invention de l’écriture a apporté avec elle, dès le début, « le danger de voir les hommes s’attacher aux mots plutôt qu’à ce qu’ils représentent ». Les indigènes du Ruanda, en devenant livresques éviteront ils le danger de s’évader du concret, de s’accrocher trop aux abstractions ? Jusqu’à présent, même les plus avancés dans les connaissances sont demeurés bien collés au réel.

L’accroissement continu du nombre des évolués pose le problème aigu de la presse catholique. Il est résolu partiellement par la publication d’une petite revue mensuelle intitulée l’Ami, laquelle aborde des matières variées, de nature à intéresser les lecteurs et à les maintenir dans d’excellentes dispositions. C’est ainsi qu’on y voit traités les questions religieuses, sociales, historiques, scientifiques. Le sport n’est pas oublié, ni non plus les nouvelles concernant la famille des abonnés ? A quand le journal hebdomadaire, en attendant la feuille quotidienne ?

Pour tonifier les évolués, les Pères Blancs ont institué, à Kabgayé, Nyanza et Kigali, des Cercles d’études. Les membres sont convoqués à chaque réunion mensuelle, pour écouter et discuter librement le rapport de l’un d’entre eux, traitant de questions d’intérêt local, la dot, les relations entre fiancés, en vue d’une meilleure connaissance (véritable révolution dans le pays). On ne néglige pas non plus de se pencher sur tout ce qui peut approfondir la culture générale.
 Recrutement des catéchumènes.

Les œuvres de charité corporelle : soin des malades, distribution de secours aux malheureux, l’école, d’une certaine manière, ont attaqué et fondu la glace ; les rapports moins tendus entre Pères et païens empruntent désormais une allure de confiance. Le recrutement est devenu possible.

Comment, au Ruanda, avons-nous recruté, Comment recrutons-nous les catéchumènes ? Nous distinguerons deux Phases :

Au début de la mission, les Pères recrutaient personnellement les aspirants. Pour nous mettre en contact avec les indigènes, nous circulions dans les villages, adressant la parole à toutes les catégories sans distinction, mais invitant de préférence les jeunes gens, les personnes mariées à écouter le message nouveau de l’Evangile.

A l’époque ancienne, des réceptions variées nous étaient trop souvent réservées ! Les gens fuyaient à notre approche, se cachaient dans la hutte ou dans les greniers à provisions, pourtant inconfortable ; faute d’avoir eu le temps de s’esquiver, ils restaient muets. A une question polie témoignant de notre intérêt pour eux, ils répondaient grossièrement : « On ne te demande rien, occupe-toi de tes affaires. » Presque toujours, les chefs, alors nos ennemis, nous faisaient suivre par un de leurs hommes, lequel, sous des dehors affables, jouait en réalité le rôle d’agent du 2e Bureau, tenant à connaître les maisons visitées par nous, les réactions rencontrées, désireux surtout de repérer, puis de dénoncer les familles moins revêches qui osaient afficher quelque bienveillance pour nous, de l’estime ou simplement de la curiosité envers la doctrine chrétienne. Si nous cherchions à congédier ce détective, ce soucis encombrant, il s’exclamait, non sans une pointe d’ironie : « Non, jamais je ne te laisserai, toi le « maître du pays », parcourir notre colline en compagnie du seul pauvre homme que tu as amené avec toi ; ça ne conviendrait pas à ta dignité. »

Ces apparitions au domicile des Banya-Ruanda se sont révélées fructueuses, mais à longue échéance, et il nous a fallu essuyer bien des rebuffades et des insultes du genre de celles-ci: « Pourquoi, disait-on à l’adresse de notre homme de confiance qui nous accompagnait, pourquoi amènes-tu chez moi ces « bikoko by’i Burayi », ces bêtes sauvages d’Europe? Nous  ne désirons aucune relation avec ces « ordures étrangères », avec ces sorciers qui se repaissent de chair humaine. »

Sans sortir de chez nous, nous avions à notre portée des ouvriers venus spontanément pour les cultures et les constructions. Dans le cours de la journée, ces travailleurs, rassemblés en plein air, entendaient la parole de Dieu, et, en toute liberté, la rejetaient ou l’accueillaient avec ses conséquences.

Ainsi donc, dans la période initiale, les Pères eurent, par la force des choses, le rôle primordial dans le recrutement.

Mais bientôt, ils cédèrent la place aux indigènes, aux chrétiens, même aux catéchumènes. Pour stimuler le zèle de ces derniers, il fut convenu qu’ils ne recevraient le baptême que sur présentation d’un ou deux de leurs camarades, décidés, comme eux, à embrasser le christianisme. Les Noirs, grands causeurs, curieux, aiment à se renseigner sur les nouveautés doctrinales, à les discuter et, dans les circonstances normales, le prosélytisme leur plaît, parce qu’il leur apporte, gain secondaire, l’occasion de montrer leur science et de satisfaire leur goût inné d’exercer quelque emprise.

Plus convaincus, plus instruits encore, les chrétiens se livrent davantage à la conquête des aspirants. On citerait des néophytes enflammés de l’amour de Dieu qui, sans aucune mission officielle, sans aucune rémunération, ont amené à la vraie foi plus de quatre-vingts recrues chacun. Les convictions de ces dévoués auxiliaires bénévoles se vivifient, par suite des efforts accomplis pour gagner des adeptes : la nécessité de monter le bon exemple pour corroborer l’enseignement oral, les maintient de même à un niveau d’où ils descendraient plus aisément sans la responsabilité qu’ils ont assumée. Une telle méthode de prosélytisme assure donc des avantages précieux à l’Eglise en marche : les postulats croisent en nombre et ceux qui sont déjà enrôlés croisent en valeur.

Nous avons mentionné plus haut les difficultés créées par l’esprit de famille chez les païens ; il est équitable de signaler maintenant les profits que nous avons retirés, pour la propagation de l’Evangile, de l’esprit de famille chez les chrétiens.

C’est par esprit de famille, bien compris, cette fois, que les enfants ont entraîné leurs parents dans leur village, pour les faire communier à la même foi, les rendre plus heureux en ce monde et dans l’autre. Vieux et vieilles, jadis « membres de l’opposition », ont fini par comprendre leur devoir, sous l’aimable insistance de leur progéniture. Il est charmant d’entendre les réflexions de ces recrues à cheveux blancs, soucieuses d’excuser leur défection du paganisme : « Que voulez-vous ? « Abana ba none! « ah! Les enfants d’aujourd’hui ! Puisqu’ils ne veulent plus nous suivre, il faut bien que nous marchions avec eux ! »

Ces postulats de la onzième heure ont leurs séances à eux, leur chapelle à eux et rien que pour eux. Cette distribution de salles réservées n’est pas uniquement motivée par la nécessité de s’adapter à des auditoires très nuancés ; elle dérive, elle aussi, de l’esprit de famille.

Quand ces catéchumènes d’âge mûr assistaient aux instructions côté à côte avec les jeunes, il se passait des scènes pénibles pour le cœur des enfants. Les adolescents, esprits richement doués et… sans pitié, s’amusaient volontiers des réponses inédites fournies par les vieux : éclats de rire incoercible, taquineries, durant et après les séances, rien n’y manquait. Froissées dans leur amour-propre toujours vivace, les victimes assuraient, avec des serments expressifs, qu’elles ne remettraient plus jamais les pieds dans un milieu si peu respectueux. Et les Pères recevaient ces confidences émues : « il m’est extrêmement douloureux, disait une fillette, de voir grand-mère en butte aux quolibets de ces écoliers ; d’autres que moi se plaignent dans le même sens ; nous sommes imposé un tracas inutile en exerçant le prosélytisme à la maison ! Groupez donc tous ces attardés et excluez de leur salle les railleurs « qui ont toutes leurs dents » et qui s’en servent si mal. »

Comment ne pas reconnaître la valeur de ces arguments dictés par l’amour de la famille. Le missionnaire saisissant cette opportunité déclarait à l’avocat éloquent : « De fait, vos projets méritent considération, mais voilà ! Les vieux sont encore trop peu nombreux pour avoir local et instructeur à part ; que les rares unités ramassées jusqu’à présent amènent ici leurs voisins et voisines de même âge, et il nous sera possible de constituer bientôt « la galerie des antiquités », fermés sans merci aux étourdis indélicats. » Fouettés par l’espoir, ces chers vieux se livraient de suite à un recrutement intensif et nous pouvions assurer des instructions spéciales à cet auditoire sur le déclin de la vie.

Si donc l’amour de la famille constitue, durant les premiers stades d’une mission, un obstacle redoutable aux conversions, il devient, dans la suite, un des adjuvants les plus précieux pour les missionnaires attentifs à l’exploiter.

Retenus au poste par leur ministère de confesseur, d’instructeur, d’administrateur, les Pères ne se rendent plus guère dans les villages sinon pour les derniers secours aux moribonds et le contrôle des écoles. Désormais, l’augmentation des membres du corps du Christ reviendra aux indigènes eux-mêmes, qu’ils travaillent librement ou comme catéchistes attitrés.

 

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