Nous observons toujours avec une fidélité respectueuse les règles que nous a laissé le Cardinal Lavigerie sur le catéchuménat, cette instruction qui, avec des modalités variables, fleurissait dans la primitive Eglise, et ces directives obtiennent d’autant plus notre assentiment que l’expérience en a montré le bien-fondé.

Puisque le baptême introduit un membre dans une société aux exigences multiples et sévères, cette société, l’Eglise, veille à bon droit à ne s’agréger définitivement que des âmes vraiment converties. De là, des cours suivis d’instruction religieuse destinés à recréer et enraciner dans les catéchumènes de fortes convictions ; de là des exhortations fréquentes pour former le cœur du postulant et promouvoir en lui l’acquisition des vertus au moins ébauchées. Le passage du paganisme au catholicisme équivaut à une véritable révolution ; à une conversion totale. Or, généralement, les changements de convictions, de conduite, à raison de multiples forces contraires, s’avèrent lents, rarement rectilignes ; ils subissent, comme des vagues, le flux et le reflux, de l’avance, du recul, des détours, des reprises. Il faut du temps pour que s’enracinent des habitudes chrétiennes, car, tant que ces comportements ne sont pas créés, la conduite subira la poussée des passions, et elles sont violentes chez les noirs. Le but du catéchuménat prolongé est de fournir une durée suffisante pour l’acquisition de cette mentalité chrétienne1. Avec une épreuve diminuée, on risque de se trouver en présence de changements purement superficiels qui font illusion pour un moment, jusqu’au jour où cet échaudage s’écroule. Bien instruit, progressivement éduque à agir selon les vues surnaturelles, le néophyte a plus de chances persévérance.

Ces quatre années de préparation doivent paraître interminables à vos pauvres Noirs ? Demandera le lecteur.

De fait, certains postulants légers trouveront là prétexte de s’accrocher au protestantisme ou à l’islam, si accueillants à peu de frais, mais l’immense majorité se soumet, armée de patience, à ces délais, analogues à ceux qu’ils consentent eux-mêmes en se mettant au service, d’un chef dans l’espoir d’en obtenir quelque jour, peut-être bien lointain, une « petite génisse ». On accepte nos conditions, par estime pour la régénération spirituelle, et les chrétiens apprécient d’autant plus leur titre d’enfants de Dieu qu’il leur a coûté plus cher.

Grâce à cette épreuve prolongée, le missionnaire aura le loisir d’étudier, avec la perspective de les régulariser, des situations matrimoniales illégitimes extrêmement épineuses. Parfois, il a fallu plusieurs mois pour découvrir une polygamie clandestine continuée par les catéchumènes à double jeu. Il se rendre compte du degré de bonne volonté des recrues sur le chapitre délicat des restitutions à faire. Car, si le premier sacrement efface les péchés, il ne dispense pas de réparer les injustices.

Nous avons à l’esprit le cas d’un chrétien nommé Paul, qui, virtuose dans l’art de s’emparer des troupeaux d’autrui, ramena, avant son baptême, chez leurs propriétaires stupéfaits, seize têtes de bétail à eux subtilisées depuis plusieurs années. Un tel revirement, l’accomplissement d’un devoir aussi lourd, suppose d’ordinaire des atermoiements, des luttes intimes dont on ne sort pas victorieux en quelques semaines. Inutile d’ajouter que Paul a persévéré dans la bonne voie et que son exemple, héroïque si l’on songe à la passion des Banya-Ruanda pour les vaches, a produit la plus vive et la plus efficace impression sur ses anciens compagnons de déprédations.

L’épreuve de quatre années aidera aussi le missionnaire à s’assurer de la pureté d’intention des candidats au baptême. Personne ne s’étonnera d’apprendre que les premiers motifs de fréquenter la mission, affleurant dans l’âme du païen, risquent fort d’être contaminés par l’espoir de certains bénéfices matériels, insoupçonnés parfois des Pères et révélés plus tard ; car ces biens temporels émeuvent plus que la perspective d’acquérir la grâce sanctifiante et des secours surnaturels ! Les prêtres européens, dans un pays neuf, pauvre, jouissent d’une situation extérieure en vue, d’un prestige dont les indigènes sont tout prêts à abuser.

La mission de Kabgayé, aujourd’hui si développée, débuta avec lenteur. Pourtant, les aspirants inscrits dans les premières années avaient atteint un chiffre assez élevé, mais beaucoup d’entre eux, les plus fervents en apparence, s’étaient éloignés aussitôt après leur entrée au catéchuménat. Qu’avaient donc convoité ces postulants ? On le sut après coup : l’insigne d’affiliation à la mission : la médaille. Une fois satisfaits, ils s’en étaient prévalus auprès des païens, peu rusés, pour leur extorquer, au nom des Pères, de multiple redevances ; pour obtenir, sans frais, le passage en pirogue sur les fleuves et les lacs, réclamer l’hospitalité gratuite, enlever de force aux indigènes, surpris le dimanche dans leurs champs, récoltes et instruments de travail. Ah ! Les avantages variés que ces madrés compères ont retirés de leurs anciennes relations avec la mission !

Que sera-t-il advenu, si, nous basant sur les « édifiants » de ces soi-disant catéchumènes, nous leur eussions accordé l’entrée dans l’Eglise après quelques mois. Durant les deux dernières guerres, des musulmans mobilisés ont reçu sept ou huit fois  le baptême de la  main des prêtres catholiques ou des de pasteurs protestants,  dans le but de manifeste de multiplier le nombre des bienfaisantes marraines. Quoi d’étonnant si plusieurs de ces pseudo-convertis ont, au moment même de l’ablution, levé l’index, témoignant par ce geste, dont la signification échappait au ministre du sacrement, leur croyance indestructible au Dieu unique et leur rejet positif du dogme de la trinité. __ Supposons le baptême conféré plus hâtivement aux Banya-Ruanda. Ne verrait-on pas de soi-disant catéchumènes, désireux de miser sur deux tableaux, invoquer, quand on verse l’eau sur leur tête, la protection de bazimu, d’imandwa pour neutraliser l’effet du sacrement ?

Cette règle très rigide exclut-elle donc, à coup sûr, toute admission d’indignes ?

Non, évidement ; pas de panacées infaillibles pour déjouer chacun des artifices de la volonté humaine, cette boîte à surprises. Les précautions n’épargnent pas aux missionnaires quelques déceptions. Ainsi une jeune fille, d’une régularité irréprochable durant la durée du catéchuménat complet, disparut pour toujours le lendemain de son baptême.

Il y a, du reste, lieu d’ajouter que la règle de quatre ans comporte des exceptions justifiées par les circonstances. Ainsi, on baptise plus tôt les fiancés des néophytes, les épouses mariées avec disparité de culte et aussi les membres d’une famille presque entièrement chrétienne, situation qui élimine tout vrai danger de perversion.

Lorsque, présenté par celui qui l’a « cultivé », un sujet demande explicitement son inscription, on le verse dans la série des postulats. Il y restera deux années, après quoi, s’il a « vaincu », c’est-à-dire satisfait aux examens portant sur les principales vérités de la religion, le mot à mot du texte et la lecture en langue indigène, il recevra la médaille, marque des vrais catéchumènes. L’enseignement suit une sage progression : pour la deuxième année ou presque, on réserve les explications sur les sacrements, et seulement vers la fin, on dissipe l’ombre salutaire dont on avait enveloppé le dogme et le culte intime de l’Eucharistie.

Soit dans les succursales, 1.200 en 1951, dont 75 centrales, soit à la mission, les réunions des diverses classes d’aspirants, d’abord rares, deviennent bientôt plus fréquentes. A la suite de chacune de ces séances, le Père ou le catéchiste établit, révise, complète le dossier des individus, dossier personnel, familial, matrimonial, sans oublier le contrôle, la direction du prosélytisme et la suppression des abus qui pourraient le vicier. Cette fiche, enrichie au besoin de notes secrètes, accompagnera le candidat et servira pour la confection du Registre de paroisse1.

Le baptême.

 Enfin, l’épreuve touche à son heureux terme : Pâques, le Saint-Pierre, le Rosaire, la Noël, jours choisis pour les baptêmes solennels, apparaissent à l’horizon. On a pensé que, préparée par une fervente retraite, l’entrée dans la famille divine laissera une profonde impression. Aussi, durant quatre jours, les pères mettent-ils la dernière main à la besogne et insistent-ils spécialement sur la vraie conversion du cœur, la vie chrétienne et les moyens de garantir la persévérance.

Le côté matériel ne perd pas ses droits : le candidat, s’il n’a pu se procurer une étoffe neuve, passe à la lessive presque tout son vestiaire, se lave le corps, surtout la partie supérieure, siège des onctions prochaines. Sans trahir en cela un excès de délicatesse, le prêtre peut légitimement appréhender d’avoir à toucher des douzaines de poitrines noires avec son pouce humecté de salive à chaque instant renouvelé ; aussi a-t-il recommandé lui-même cette mesure hygiénique !

Au matin de l’inoubliable cérémonie, les « baptizandi » se rangent devant l’église, en un seul ou en plusieurs groupes. Depuis de longues années, en raison du nombre croissant de recrues, tous les missionnaires de la station sont réquisitionnés et chacun s’affaire autour de son petit troupeau. Tenant à la main, bien en évidence, une feuille de papier qui porte leur nouveau nom1, ayant derrière eux leur répondant, les élus écoutent les questions qu’on leur pose. Parfois, certain s’impatiente et répond, non sans brusquerie, à une interrogation jugée par lui superflue : « Mais, Père, je t’ai déjà dit souvent ce que j’en pense ; tu sais bien que je déteste le démon et ses suppôts ; autrement je ne serais pas ici. Allons, finis-en vite ! »

L’eau a coulé sur le front de l’enfant de Dieu, cependant que le parrain, conscient de son rôle, écrasait de sa main l’épaule du filleul. Rayonnant de joie, les régénérés s’avancent dans l’église, ornée de ses plus beaux atours, et inaugurent, le jour même, la série de leurs communions.

A leur domicile, les parents spirituels ont organisé un banquet, terme bien pompeux, sans doute, pour désigner le piètre ordinaire des pauvres gens, relevé cependant de quelque extra: viande, vin de bananes, lait caillé. Dans cette rencontre, se raffermissent encore, entre le néophyte et son parrain, des liens déjà anciens, puisque, sauf indignité ultérieure, le répondant du postulant, celui qui l’a discerné dans la foule et l’a orienté vers l’Eglise, continue à s’intéresser à lui jusqu’au baptême et ultra.

En effet, au Ruanda, le « Père spirituel » ne réduit pas son rôle à distribuer des cadeaux à l’occasion de certaines fêtes, mais, le prenant fort au sérieux, il assure, en collaboration avec le prêtre, la formation intellectuelle et morale du pupille, le corrige, le punit et lui vient en aide dans les nécessités, lui offre asile en cas de persécution de la part de la famille demeurée dans l’infidélité. C’est le parrain qui prépare un peu la première confession du protégé, sans toujours éviter, peut-être, les indiscrétions ; c’est lui qui guide le choix du fiancé, qui fournit au besoin une partie de la dot ; c’est lui qui, lors d’une maladie grave, veille sur le « petit », pour en écarter les sollicitations dangereuses émanées des parents païens, toujours empressés d’obtenir la « salive » à transmettre au devin, ou soucieux de proposer des sacrifices pour apaiser les mânes irrités. Ces multiples bienfaits gratuits, d’ordre spirituel ou temporel, n’appellent pas une contrepartie obligatoire. Cependant, les filleuls, en temps opportun, payeront librement leur dette de reconnaissance et ces services mutuels entretiendront et augmenteront l’affection.

Un mot des baptêmes in extremis.

Au début de la mission, les pères avaient adopté la tactique, usitée sur d’autres points du globe, de rémunérer les néophytes au prorata des baptêmes qu’ils administraient. Peu à peu on renonça à reconnaître d’une manière aussi matérielle les services ainsi rendus aux âmes des moribonds, pour la bonne raison que le sacrement de la régénération avait été beaucoup moins souvent conféré que les intéressés ne l’affirmaient, ou parce que certains baptiseurs, pour majorer leur « salaire », baptisaient à tort et à travers. C’étaient là, évidement, des exceptions, mais qui autorisaient de notre part des mesures de prudence.

 Méthodes d’instruction.

Instruire les Banya-Ruanda, dont la langue et la tournure d’esprit diffèrent tant des nôtres, voilà une entreprise laborieuse. Il s’en rendait compte l’Européen qui, après avoir assisté à la grand-messe et entend l’homélie, s’inquiétait de savoir si l’auditoire avait compris, suivi le prédicateur. Celui-ci calma les angoisses du nouvel arrivé en certifiant qu’une étude persévérante permet de saisir le mécanisme de l’idiome et que la mentalité elle-même, les coutumes de l’indigène facilitent, dans une certaine mesure l’exposé de la doctrine chrétienne.

Les missionnaires ont découvert, dans les mœurs païennes, dans les institutions, des points de comparaison aptes à jeter quelque clarté sur le catholicisme. Ceux-ci entre autres :

Dieu, unique, comme l’Imana et le roi du Ruanda, réclame de nous des attitudes, des sentiments analogues à ceux que demande le « mwami » de ses sujets : amour, fidélité, service jusqu’à la mort, sacrifices, etc. Et les droits du Créateur dépassent infiniment ceux du monarque terrestre.

Le dogme marial, la place que la Sainte Vierge occupe dans la dévotion, son rôle de médiatrice, suscitant une adhésion toute naturelle chez les fidèles d’un royaume où la reine-mère, personnage nécessaire, exerce une influence de tous les instants et distribue ses faveurs à ceux qui ont su conquérir ses bonnes grâces.

Nous exploitons l’institution du servage pour préciser nos relations avec Dieu, relations qui nous grandissent, nous engagent au dévouement total et nous assurent des biens de beaucoup supérieurs à ceux dont le Mututsi gratifie le Muhutu. A moins que le client ne prenne l’initiative de la rupture, le noble ne lui enlève pas son cheptel : de même les dons de Dieu sont sans repentance.

Notre-seigneur n’apparaît jamais plus aimable aux Banya-Ruanda que sous la figure du Bon Pasteur qui connaît ses ouailles, en est connu et court à la recherche des brebis égarées. D’ailleurs, on n’ignore pas les préférences du Sauveur : n’est-ce pas à des bergers qu’il manifesta en premier lieu sa venue en ce monde? Les auteurs d’apologétique signalent comme un miracle moral la diffusion du christianisme par de pauvres pêcheurs de Galilée.

Cette argument frappe encore davantage l’esprit des Banya-Ruanda pour lesquels la profession de pêcheurs et la condition de mangeurs de poissons appartiennent à la dernière des catégories sociales.

Les traités de rhétorique à l’usage des Européens préconisent des industries pour concilier à l’orateur l’attention soutenue de l’auditoire. Ces mêmes recettes existent aussi au Ruanda. « Voulez-vous captiver vos catéchumènes, vos chrétiens ? » disait un vieux missionnaire aux jeunes fraîchement arrivés, « retenez bien ceci : qu’il n’y ait pas de sermon, pas d’instruction, sans quelque allusion « bucolique », sans aucun rapport avec… la pastorale, avec la vache ». Non sufficit, sed requiritur ; cela ne suffit pas évidemment, mais on ne saurait y renoncer. Au dire de ses confrères taquins, les discours de ce Père… sentaient l’étable. L’orateur incriminé aurait pu riposter que le bon Dieu n’a pas peur de cette atmosphère, qu’il a connue de bonne heure à Bethléem, mais, loin de se laisser intimider par ces critiques malicieuses, il fit en sorte de les mériter de jour en jour davantage et les principaux intéressés, les chrétiens, ne l’en estimèrent que plus.

Inutile d’ajouter que les travaux des champs, dont le Sauveur a tiré tant de délicieuses paraboles, servent aussi de point de départ dans l’enseignement d’un peuple en majorité cultivateur.

Enfin, un argument manié par le monarque lui-même contre le protestantisme. « Quel est votre chef suprême, votre Pape ? », s’enquérait-il auprès d’un ministre luthérien. « Nous n’en avons pas », reprit le pasteur.

« Oh ! alors, votre religion ne doit pas valoir grand-chose! Vous figurez-vous le Ruanda sans roi, sans moi ? »

Toutefois, les coutumes et institutions des Banya-Ruanda auxquelles nous puissions si souvent la lumière pour la prédication prêtent aussi à des confusions. Dans un tête-à-tête avec le fils de Cyitatire, frère du roi, des environs de Kansi, nous avons senti particulièrement cet écueil.

« Vous avez un Dieu unique, nous avons Imana », nous disait le noble indigène… « Chez nous, Lyangombé remplace vos anges bienfaisants… Aux démons correspondent nos esprits inférieurs, les bazimu… Le baptême introduit dans une nouvelle famille, comme nous l’initiation au Kubandwa. Dans les deux cas, le parrain joue le même rôle et on impose un nom nouveau… Nous consacrons les enfants aux esprits supérieurs, comme vous baptisez les tous petits… Tous les deux, nous avons la confirmation, vous, celle du baptisé, nous, celle du Ruzingo… Vous ne communiquez pas à tout adepte les mêmes connaissances, tous ne sont pas admis à l’intérieur de l’église ; ceux d’entre nous qui ont été voués aux Imandwa sont liés pour l’ibanga, secret encore plus rigoureux… Vous employez pour la purification l’eau lustrale, tout comme nous le faisons… Vous organisez des processions et nous les nôtres. Le jour des « branches » (rameaux) nous nous disons entre nous : voici que les Européens sont en train de kubandwa !… Vous portez des croix, nous, l’équivalent, des amulettes… Tous les deux nous bénissons les semences… Vous avez une morale à vous, nous avons nos migenzo, nos coutumes, nos miziro. Vous possédez le sacrifice, réservé aux Blancs (il n’y avait pas alors de clergé indigène), nous avons davantage de sacrifices chez nous et ils sont offerts par les hommes et par les femmes : là-dessus, donc, nous vous dépassons !… La seule chose qui nous manque, c’est la confession. »

La conclusion formulée par ce païen intelligent, auquel les causeries avec des chrétiens avaient donné des ouvertures sur le catholicisme, ne laissa pas que d’être troublante : « Tu vois », disait-il au Père, « Byose ni kimwe » : des deux côtés c’est la même chose ; et alors que gagnerions à la conversion ?

De soi-disant savants, après avoir confronté la religion chrétienne et les religions de l’antiquité, aboutissent à cette assertion sans nuances : le christianisme, constitué par de larges emprunts au paganisme, n’a, tout comme lui, qu’une valeur humaine !

Sur certains points, les « sauvages » du Ruanda arrivent presque à la même solution !

Au Ruanda, la tournure d’esprit des auditeurs, leur attachement aux traditions, aux préjugés de race, leur impuissance à fixer leur attention sur une question, toutes ces conditions contraignent le missionnaire à préciser jusqu’à l’extrême son enseignement religieux, à mettre les points sur les i, à rabâcher sans cesse les principes et leurs applications principales ; faute de quoi, les interprétations les plus inattendues se grefferont sur ses meilleures leçons. Glanons quelques échantillons :

On communique au Père que X…, chrétien, a passé toute la nuit à boire le vin de bananes, puis que, le matin, il a communié… « C’est réel », déclare l’accusé, « mais, d’après les leçons données, si je les ai bien comprises, on peut recevoir l’Eucharistie quand on n’a rien avalé depuis minuit.

Or, pour moi, il n’ya pas eu de minuit ; en effet, je ne me suis pas couché ; j’ai simplement continué la beuverie du soir!

__ J’ai soustrait le bien d’autrui, glisse un catéchumène, mais en plein midi ; le vrai vol, chez nous, ne se commet que la nuit! » Commentaire indigène du 8e commandement : « Mentir, c’est utiliser son esprit, Comment, sans cela, se tirer d’un mauvais pas ? »

« Je viens de baptiser un enfant de païen », annonce fièrement Mikaeli

« De quoi soufflait-il ? », demande le Père.

« De rien ! __ On vous a pourtant répété à satiété que vous ne pouvez baptiser que les moribonds __ C’est vrai, mais devant sa figure si gentille, je me suis dit que le démon n’avait pas le droit d’occuper son petit cœur plus longtemps. Aussi, je l’ai donné au bon Dieu ! » L’artiste avait supplanté le canoniste !

Un chrétien tombé dans la polygamie livrait à un missionnaire cette réflexion, sans doute sincère : « Vous me demandez de répudier mes épouses surnuméraires et, en même temps, vous m’éloignez de la communion où je trouverais pourtant la force d’accomplir la séparation exigée ; vous péchez contre la logique ! » Sans doute, c’est un point de vue, mais il en existe d’autres prépondérants sur lesquels les Pères ne manquent pas d’attirer l’attention des fidèles.

En conséquence de ces incompréhensions, les missionnaires sont résolus depuis longtemps à clarifier les explications doctrinales à l’adresse de leurs auditeurs simplistes et à utiliser, coûte que coûte, le procédé de la répétition à outrance, qui passe d’ailleurs, en pédagogie, pour la meilleure figure de rhétorique.

Quoi qu’il soit des difficultés que nous rencontrons à enseigner les Banya-Ruanda, et des insuccès individuels, nous n’estimons pas exagérer d’affirmer qu’ils possèdent leur religion mieux que beaucoup de blancs, parce que la plupart des indigènes ont profité d’instructions aussi bien adaptées que possible et multiples. Un jour ou deux par semaine, durant le postulat, trois ou quatre fois, durant le catéchuménat proprement dit, ils ont écouté le missionnaire ou son suppléant. Après le baptême, ils bénéficient, le dimanche, d’une causerie et d’une homélie. Le supérieur de la station perfectionne encore leurs connaissances religieuses dans des circonstances hebdomadaires spéciales pour hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles ou enfants. Nous ne parlons pas des retraites annuelles, du triduum à l’occasion de la fête du Saint-Sacrément, des séances d’études réservés aux chefs, aux présidents des Conseils de village, aux catéchistes, etc.

Les résultats.

Les méthodes que nous venons de décrire, méthodes de recrutement, de formation prolongée, d’instruction à la portée des auditeurs, ont produit les fruits merveilleux que l’on sait.

Les plus récentes statistiques fournissent les chiffres que voici sur l’état de la chrétienté:

Catéchumènes: 210.228 en 1951

Chrétiens: 371.946 à la même date.

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