Le Primitif Et Ses Trésors Bafoués Et Convoités Par Les Colons
Avant d’aborder mon sujet, je dois au Congrès l’aveu d’un tout petit abus de confiance : j’ai accepté de parler du « Primitif et de ses trésors religieux », en sachant fort bien que je n’en parlerais pas. Je n’en parlerai pas parce que je serais tout à fait incapable d’en parler. Je ne connais pas le «Primitif » je ne l’ai jamais rencontré ; je ne sais même pas s’il existe. Je ne connais bien qu’un peuple noir, chez qui j’ai passé les plus belles années de ma vie, et c’est de ses trésors religieux que je compte vous entretenir. Sans doute, les noirs sont différents de nous; les aborigènes de l’Australie et les Patagons le sont aussi ; mais cela suffit-il pour les classer sous une étiquette commune, celle de « Primitif »? Peut-être, à les étudier de près, découvrirait-on qu’ils diffèrent entre eux au moins autant qu’ils diffèrent de nous. Je demande au Congrès de s’en souvenir : je dirai «..Primitif » pour avoir l’air de traiter mon sujet; je penserai «..Noir » et sans être sûr que j’aie le droit d’étendre à tous les noirs ce qu’une assez longue expérience m’a appris sur le compte des seuls Barundi.
Quelle Babel, vous direz-vous-, ces réserves annoncent? Au contraire, elles sont la condition de la clarté. La méthode vicieuse de grouper arbitrairement dans une classe commune, celle des « Primitifs », tous les peuples de civilisation inférieure, a fait le plus grand tort à l’ethnologie religieuse; méthode aussi vicieuse que celle qui diviserait l’humanité en deux races, la blanche et la race de couleur, cette dernière groupant les Mongols, les Peaux-Rouges, les Esquimaux, les Noirs, en un mot tous les hommes qui ne sont pas blancs.
Encore le mal ne serait-il pas si grand, si l’on était sûr que toutes les observations sur lesquelles va se baser une synthèse scientifique sont d’une valeur égale, ou tout au moins d’une authenticité contrôlée. Mais, hélas, nous en sommes loin. Dans la masse des écrits consacrés aux coutumes des non-civilisés, beaucoup ne valent absolument rien, ne sont que les racontars de témoins qui n’ont pas compris. Imaginez la monographie que pourrait composer un noir de la brousse, jeté pendant un mois dans une de nos villes avec, comme guide, son frère de race qui connaît l’Europe pour avoir fait trois escales à Anvers comme chauffeur à bord du Thysville? Il a vu une maison close, volets fermés, stores baissés. Il demande pourquoi et son cicerone lui répond : parce que le maître est mort. Il apprend que le défunt est mis en bière vêtu d’habits de cérémonie, et qu’on porte sur un coussin, derrière le char funèbre, les bijoux de ses décorations…
Rentré chez lui, quand notre explorateur racontera ses aventures aux vieux du village accroupis autour des feux, il leur expliquera que les blancs ont grand peur des esprits des morts; pour éviter qu’ils ne s’échappent et ne viennent tourmenter les vivants, on a soin de boucher toutes les issues jusqu’après les funérailles. Pour que l’esprit paraisse dignement devant les dieux, on revêt le cadavre de ses plus beaux vêtements; et on enterre avec lui les bijoux dont les ombres pareront son ombre au séjour des morts…
Cette interprétation ne vaudrait ni plus ni moins que des centaines de celles que des voyageurs, des explorateurs de passage, gravement cités dans des livres savants, ont avancées sur les coutumes des noirs.
Car, et c’est ce qui rend si difficiles les études d’ethnologie religieuse, pour établir les faits qui constitueront la base de la science, il ne suffit pas de savoir regarder, il faut encore savoir comprendre. Les faits, ce sont les croyances des primitifs. Comment connaître ces croyances, comment les décrire ? Tout d’abord, le vague et la confusion sont par eux-mêmes indescriptibles : on ne décrit pas le chaos, on ne fait pas un tableau des ténèbres. Et les idées religieuses du noir sont confuses; il se débat dans les ténèbres ou pis : il ne s’y débat même pas, il s’y laisse croupir sans chercher la lumière. Demandez à un noir s’il connaît Dieu. Et il vous répondra tout de suite et très sincèrement : non. Tout comme’ il répondrait non si vous lui demandiez : Connais-tu tel Européen — qu’il n’a jamais rencontré tout en étant parfaitement sûr de son existence. Mais prenez-vous y autrement : recherchez dans son langage, dans ses cérémonies, dans tous les gestes de sa vie tout ce qui semble impliquer une croyance à Dieu; tirez de toutes ces données leurs conclusions logiques, et vous aurez édifié toute une philosophie, où d’ailleurs fourmilleront les contradictions et que le noir lui-même, s’il était capable d’en comprendre l’exposé, ne reconnaîtrait pas, le moins du monde. Faut-il dire que le noir ne croit pas en Dieu, parce qu’il nous a avoué ne pas le connaître? Alors pourquoi ses rites ? Pouvons-nous conclure de ses rites à ses croyances ? Alors que dire de deux blancs dont l’un, bon chrétien, croit fermement à la Providence divine et dont l’autre, athée, ne croit à rien et qui tous deux touchent du bois après avoir eu l’imprudence de se vanter de leur bonheur, qui tous deux perdent l’appétit en se voyant treize à table?… Avant de pouvoir aborder utilement l’enquête, il faut connaître à fond la langue du peuple que l’on veut étudier, pour pouvoir poser des questions sortant du cadre de la vie usuelle et saisir les nuances des réponses. Il faut avoir acquis l’entière confiance des gens, très fermés en ce qui concerne leurs croyances. Mais il faudrait davantage. Les plus intelligents parmi ceux que nous pouvons interroger sont absolument incapables d’exposer comme un système l’immense fatras de croyances, de rites, de légendes, de coutumes de caractère plus ou moins religieux qui se rapportent à tous les actes de leur vie. Il faudrait avoir vécu non seulement parmi eux, mais avec eux, comme un des leurs, avoir dormi dans leur hutte, partagé leurs repas, entendu les leçons qu’ils donnent à leurs petits-enfants, observé tous leurs gestes dans toutes les circonstances; été présent aux accouchements, aux cérémonies de deuil depuis le moment de la mort jusqu’à la purification finale; vécu dans l’intimité des prêtres, des prêtresses, des sorciers, des devins, des membres de confréries secrètes; suivi minutieusement toutes les cérémonies cultuelles, et à plusieurs reprises; y avoir noté, sans distinction, tout ce qui s’y passait — puisqu’on ignore, avant d’avoir tout compris, ce qui a une portée et ce qui n’en a point, ce qui est un rite et ce qui n’est qu’un geste fortuit. Il faudrait avoir noté au hasard des conversations, tous les proverbes, au hasard des rencontres toutes les chansons. Il faudrait, enfin, être arrivé à connaître toutes les prescriptions négatives, tous les tabous invisibles, toutes les interdictions et toutes les abstentions qui restreignent l’activité humaine et limitent la libre disposition des biens de la nature.
Dans la confusion inextricable des observations ainsi faites, il faudrait apporter la lumière de l’ordre; y discriminer entre coutumes judiciaires, prescriptions d’hygiène, mesures de sécurité politique, interdits de droit positif; folklore sans portée, simple réminiscence de pratiques disparues, contes et fables auxquelles personne ne croit, bluff destiné à impressionner les profanes; magie coupable condamnée par la conscience publique mais à laquelle tout le monde sacrifie plus ou moins. Il faudrait avoir fait tout cela avant de pouvoir enfin dégager les croyances religieuses, le culte religieux, la morale basée sur les devoirs vis-à-vis des êtres supérieurs à l’homme, avant de pouvoir se vanter de connaître la religion d’un peuple primitif… Et, quand la science disposerait, pour chaque peuple non civilisé, d’une monographie de cette valeur, elle pourrait songer aux synthèses; conclure — peut-être — des caractères communs de tous ces peuples à l’existence d’un type « primitif » opposé au type « civilisé ».
Au lieu de cela, que voyons-nous!
Comme point de départ, des analyses de valeur inégale, de valeur bien souvent nulle; des catalogues de faits plus ou moins établis. Puis le savant se fait une synthèse; puis, à mesure qu’arrivent, innombrables, de nouveaux catalogues de faits, des analyses nouvelles, il y choisit tout ce qui confirme sa théorie — oubliant que le théoricien d’en face pourra faire la même chose et choisir, de son côté, les milliers d’autres faits nouveaux qui confirmeront la thèse opposée. Et les éditions qui se succèdent doublent de volume sans augmenter de valeur.
Le résultat final, c’est un portrait du Primitif où personne ne reconnaît plus le modèle. Un être composite, où il entre, avec beaucoup de fantaisie, du rouge, du brun, du noir, du jaune; un peu de préhistorique et peut-être même un peu de Grozelien. Un type possible, après tout, existant peut-être sur une autre planète, mais dans lequel aucun de ceux qui vivent parmi des primitifs en chair et en os ne peut voir l’image du Noir, du Papou ou du Peau-Rouge qu’il coudoie chaque jour.
L’unité et l’identité fondamentale de l’humaine nature ne sont plus que des postulats, bientôt de simples hypothèses qu’on écarte d’un revers de main pour les remplacer par une autre hypothèse, celle d’une mentalité primitive radicalement différente de la nôtre, irréductible à la nôtre. Cette méthode rappelle les travaux des ingénieurs au début des chemins de fer, quand ils s’ingéniaient par tous les moyens à assurer l’adhérence des roues au rail en bossuant celles-là, en semant ceux-ci de gros clous… jusqu’à ce qu’un beau jour quelqu’un se soit avisé d’essayer quand même la formule absurde des roues lisses sur des rails lisses…
Écartons donc « le Primitif » pour ne regarder que des primitifs. Et, pour chercher à les comprendre, essayons tout d’abord si les mesures de notre mentalité ne leur sont pas applicables. Ce n’est qu’en cas d’échec absolument décisif, si vraiment il était prouvé sans doute possible que les fonctions mentales des races inférieures sont irréductibles à notre norme, que nous pourrions quitter le terrain solide de l’expérience et de la logique pour nous réfugier dans l’hypothèse facile mais nécessairement gratuite d’une mentalité autrement conditionnée que la nôtre, d’une intelligence où les contraires coexistent et où les effets n’impliquent pas des causes.
Hypothèse désespérée, d’ailleurs, puisqu’elle nous condamnerait à ne jamais comprendre les primitifs, à ne jamais pouvoir les gouverner, à ne jamais pouvoir les civiliser, à ne jamais pouvoir les évangéliser. Hypothèse, grâce à Dieu, démentie par les faits, comme les rapports présentés à ce Congrès vous l’ont abondamment démontré.
Si des sociologues ont renoncé à réduire le primitif à notre norme de pensée, c’est surtout à cause des notions étranges qu’il entretient sur le monde invisible. Pourtant, quand on connaît bien un peuple primitif et qu’on étudie de près ses notions, on se rend compte que nous pourrions les avoir nous-mêmes tout en conservant nos fonctions mentales prétendument supérieures, si nous devions nous retrouver un jour dans la nuit d’ignorance d’où un noir, par exemple, n’est jamais sorti.
Dans l’Afrique centrale, qui ignore l’écriture, qui ne connaît pas la roue, qui n’a pas un monument de pierre, où jamais, avant l’arrivée des blancs, on ne construisit une route, où même l’histoire ne remonte pas à plus de deux ou trois générations, la Science n’existe pas ; on n’interprète pas les énigmes du monde. Seuls des blancs peuvent croire que les noirs prennent le soleil pour une personne, la lune et les étoiles pour ses femmes ou ses filles et le ciel pour leur domaine : pures fables que ces images, que personne ne songe à prendre au pied de la lettre. On ne comprend pas le pourquoi des phénomènes qui nous paraissent les plus simples : le rythme des saisons, le vent, la pluie, la marée, la foudre, l’action des poisons, la maladie, les épidémies. Même les explications immédiates qui ne font que reculer le problème tout en satisfaisant un esprit superficiel, échappent à l’ignorance du Primitif.
Quelle sera l’attitude d’un homme dont l’intelligence obéit à notre logique, mais qui ne sait rien, devant cette mystérieuse nature? Tout simplement celle-ci : chaque effet découle d’une Cause ; tout mouvement, toute action supposent une Force. Que sont ces Causes, ces Forces, ces « manières » des choses ? Mystère, questions destinées à demeurer éternellement sans réponse. Dire que le Primitif « anime » tout ce qui l’entoure, c’est une interprétation de civilisé, non une conception de Primitif. Ce n’est pas une âme semblable à la sienne qu’il attribue aux choses; il n’affirme pas l’existence d’esprits ou de volontés conscientes animant le monde visible : il s’incline simplement devant la nécessité de « causes » sans se soucier d’en pénétrer la nature. Un souffle peut être produit par un homme, ou par un soufflet de forge, ou par le Vent. Nul ne sait d’où vient le Vent; mais sa cause inconnue, dont on reconnaît la nécessité, on ne la confond pas plus avec un homme qu’on ne la confond avec un soufflet de forge. On sait qu’elle existe, et voilà tout. L’animisme est une affirmation du principe de causalité. Jusqu’ici, nous ne relevons à charge du Primitif aucune faute de logique.
Tous les phénomènes de la nature sont, pour le noir, également inexplicables, également mystérieux. Cependant il établit entre eux une distinction capitale. Les uns se déroulent dans une succession toujours pareille, ce qui permet d’en prévoir la suite, bien qu’on n’en comprenne pas l’enchaînement. Pourquoi la nuit succède-t-elle au jour? Qu’importe! Les ténèbres n’ont pas de terreur quand on sait d’expérience qu’elles feront place à la lumière. Ce sont les phénomènes normaux, qui n’inquiètent personne. Mais d’autres se présentent en dehors de toute série connue; par conséquent la suite en est imprévisible. Devant l’anormal, le noir est désemparé. Incapable, dans son ignorance, de circonscrire ses recherches quant aux causes, ses hypothèses quant aux conséquences, il désarme notre logique par ses interprétations saugrenues, ses pronostics bizarres, ses vaines terreurs. Mais, encore une fois, il n’y a là aucune faute de logique; parce que, quand aucun lien n’est perçu entre causes et effets, la logique perd ses droits. Croire qu’une éruption volcanique est provoquée par la naissance d’un veau à deux têtes, ou qu’un homme a pris la lèpre en mangeant du mouton, ce sont des absurdités pour qui connaît la nature des volcans et celle de la lèpre; pour l’ignorant, ce ne sont plus que des erreurs, où la raison et la logique n’ont rien à voir.
Le primitif sait qu’il a une âme. Pour expliquer cette croyance, on a imaginé qu’elle est due à des méditations sur le rêve, les syncopes, le sommeil et la mort. Hypothèse invérifiable et qui paraît d’ailleurs superflue. Il semble infiniment plus simple d’admettre que le primitif a conscience de soi ce qui est une donnée immédiate; conscience de ce qui fait que les membres d’un homme sont à lui sans être lui, ce qui fait qu’il veut, qu’il désire, qu’il sent. Ce principe de vie est insaisissable et distinct de la matière; le noir ne va pas au-delà, n’analyse pas sa substance; nous ne pourrions lui attribuer notre concept de l’âme spirituelle. Ce ne serait donc pas le souci d’expliquer les apparentes bilocations du rêve qui aurait conduit le noir à la notion de l’âme, mais bien plutôt la connaissance de son âme qui lui aurait fourni à certains phénomènes une explication toute trouvée. Hypothèse pour hypothèse, nous préférons cette dernière; car, le rêve ne paraît pas préoccuper les noirs plus que bien d’autres phénomènes auxquels personne ne se tourmente de n’avoir pas d’explication : on ne voit pas pourquoi il en aurait été autrement jadis.
L’immortalité n’apparaît pas comme un attribut essentiel de l’âme; mais on ne conçoit pas non plus sa destruction immédiate : le principe de vie a quitté le corps, c’est donc qu’il doit être ailleurs. Combien dure cette survie, en quoi elle consiste au juste, les noirs ne s’en font pas une idée bien précise. Une lente dissolution recule le problème et permet de n’y plus réfléchir : on semble croire que la survie ne se prolonge pas indéfiniment; tout au moins le culte rendu aux morts ne dépasse pas trois ou quatre générations.
Mais ce que je vous dis là est déjà une interprétation de blanc. Laissez-moi détacher d’une vieille page de carnet un fragment de dialogue sur l’immortalité, qui vous montrera comment parle le noir :
- Quand un homme meurt, où pensez-vous qu’il aille?
- Cela dépend : dans certaines régions on l’enterre, ailleurs on jette le cadavre dans un ravin…
- Oui; mais enfin, croyez-vous que l’homme meurt tout entier ? N’y a-t-il pas quelque chose de lui qui continue d’exister ?. Lorsque l’homme est mort, que « dites-vous » de lui ?
- Nous disons : Yarafuye : eh bien, il est mort.
- Oui, je sais… mais enfin, quand meurt un homme ou quand meurt un chien, ce n’est tout de même pas la même chose?
- Non; car, quand un homme meurt, on lui frotte du beurre sur le visage; pour un chien pas.
- Pourquoi frottez-vous de beurre le visage des gens qui sont morts?
- Parce qu’on l’a toujours fait. Mais on ne le fait que pour les hommes qui laissent des enfants.
- Pourquoi?
- Ni ko bagira. C’est la coutume…
L’enquête n’alla pas plus loin ce jour-là…
Le culte rendu aux mânes est surtout familial; il semble avoir pour but d’apaiser les esprits en leur facilitant le voyage et de les empêcher de revenir dans les lieux où ils ont vécu et où ils pourraient troubler le repos des vivants.
A côté des mânes des ancêtres, il existe une foule d’autres esprits qui sont l’objet d’un culte religieux. Leur nature est mal déterminée; certains semblent d’origine humaine. Ils sont doués d’intelligence et de volonté; on les connaît par leur nom. En général, ils sont méchants; les sacrifices et les cérémonies sont destinés à détourner leur colère. Mais ce n’est pas seulement par les rites religieux qu’on les apaise, on peut aussi les asservir par des incantations magiques. Religion et magie sont, au pays noir, inextricablement confondues; et la croyance à la magie empoisonne véritablement la vie indigène. Ici encore, l’ignorance explique des conceptions qui paraissent, à première vue, étrangères aux lois de notre logique. La plupart des décès n’ont pas de cause apparente; et c’est précisément sa soumission au principe de causalité qui pousse le noir à chercher la cause du côté de volontés malfaisantes. Si le poison tue sans qu’on sache comment, pourquoi l’envoûtement ne tuerait-il pas aussi bien ? De là les essais pour asservir les puissances invisibles et en faire les exécutrices de criminels desseins. De là aussi le remède, infiniment pire que le mal, des féticheurs qui, par leurs recettes magiques, doivent neutraliser les influences mauvaises, démasquer les jeteurs de sorts et décourager leurs imitateurs par de terribles exemples. De là ces séances d’épreuve qui, jadis, dépeuplaient l’Afrique pour donner un apaisement d’un jour à la hantise sans cesse renaissante de l’envoûtement.
Naturisme ou animisme, mânisme, fétichisme, superstitions grossières et vaines terreurs — la science officielle, dans son analyse de la religion des noirs, va rarement au-delà. Pourtant, il y a autre chose, et qui est l’essentiel. Il y a Dieu. À mesure que les connaissances se précisent, que les enquêtes approfondissent au-delà des manifestations purement extérieures, une conclusion s’impose avec une évidence qu’aucun parti pris ne parvient plus à dissimuler : c’est la croyance universelle, fondamentale des noirs à un Dieu unique et souverain. On le désigne chez les différents peuples sous des noms divers; on sait très peu de chose sur son compte, on ne lui rend aucun culte public. Mais nulle part on le confond avec les mânes ni avec les esprits. Il existe sur un autre plan. On ne le dit pas « éternel »; mais on ne lui attribue aucune origine. On ne le dit pas « Créateur », parce que la pensée des noirs ne s’est pas élevée à la notion de création ex nihilo, mais on le dit Maître de la. Vie et des Choses. Il est bon; la magie n’a sur lui aucune prise. Ses relations avec les esprits inférieurs sont mal précisées; il ne semble pas qu’on lui attribue une influence directe sur les événements d’ici-bas, bien que les bénédictions viennent de lui et que les noms propres comme « j’ai demandé à Dieu » fassent croire qu’on le prie dans le secret des Coeurs. D’où vient cette notion si pure ?
Elle dérange les synthèses des ethnologues, pour qui le monothéisme ne peut être que l’aboutissement d’une longue évolution. Il est certain que Dieu n’est pas conçu comme le chef des esprits; l’appeler ainsi fait rire les noirs comme une incongruité : Il est d’une autre nature. A vrai dire, l’observateur consciencieux peut difficilement le faire entrer dans le cadre d’ensemble des conceptions religieuses. Il apparaît comme une survivance, à côté et indépendamment de laquelle une autre religion, celle des mânes et des esprits, s’est peu à peu développée. Si vous interrogez les noirs, leur réponse est catégorique : ils savent que Dieu existe, parce que leurs ancêtres leur ont enseigné : peut-être les hommes d’autrefois l’ont-ils connu, eux qui en savaient plus long que les hommes d’aujourd’hui. Voilà ce qu’on vous dit et, pour ma part, sans insister, je crois que c’est vrai.
Quoi qu’il en soit, cette notion du vrai Dieu, demeurée, pure précisément parce qu’elle est demeurée lointaine indépendante des superstitions parasites qui foisonnent autour des esprits et des mânes — cette notion du vrai Dieu ancrée
Au fond du coeur des noirs ouvre à l’Évangélisation les plus consolantes perspectives. Car il n’est pas tout à fait un étranger, le Missionnaire qui peut dire aux indigènes : « Ce Dieu que vos pères ont connu et dont vous ne savez plus que le nom, c’est Lui qui m’envoie vers vous! C’est Sa lumière que je vous apporte, c’est Sa parole que je vous traduise. »
Oui, la moisson mûrissante attendait le moissonneur. Les noirs pressentaient confusément le divin message; dans la simplicité de leur âme ils étaient disposés à l’accueillir; et c’est pour cela que la venue du missionnaire est saluée partout sur la terre d’Afrique comme l’aurore d’un immense espoir…
https://amateka.org/le-primitif-et-ses-tresors-bafoues-et-convoites-par-les-colons/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_191310.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20210610_191310-150x150.jpgPériodes colonialesAvant d'aborder mon sujet, je dois au Congrès l'aveu d'un tout petit abus de confiance : j'ai accepté de parler du « Primitif et de ses trésors religieux », en sachant fort bien que je n'en parlerais pas. Je n'en parlerai pas parce que je serais tout à fait...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda












Laisser un commentaire