Le Calendrier Agraire Du Ruanda Ancien
Le calendrier agraire des Batutsi annonçait le quatorzième jour d’Amata, la Lune du Lait. Celui des blancs, le premier avril. Le calendrier des collines ignorait les millésimes.
Même la course des astres, hormis la lune, leur était égale. La lune nommait les mois, et qui donne le nom gouverne le mouvement de l’être. La lune ordonnait les purifications, les initiations des adolescents des collines au culte de Ryangombe, l’ancêtre enlevé par le dieu d’en haut dans le buisson ardent d’érythrine.
Pour le reste, il suffisait aux Batutsi que chaque soir le soleil basculât sous la terre et rejaillit chaque matin. Izuba, le Soleil-dieu, tombait aux bras des hommes de Kulyazuba, le pays où l’on mange le soleil. Ils passaient toute la nuit à le ronger jusqu’à l’os puis, repus, le rejetaient de l’autre côté du monde.
C’était ici l’heure dite où les poules s’agitent. L’os du soleil frappait aux portes du royaume, au-dessus du fleuve Akagera-Nil. Alors il renaissait, réchauffé et nourri au feu de Gihanga, le fondateur de la dynastie des Abanyiginya, entretenu nuit et jour par les vierges batutsi dans la hutte des tambours, en l’enclos du Mwami-roi.
Tant que les patriarches, au matin, respecteraient le geste, lançant derrière eux, sans se retourner, l’os des cendres du foyer, tant que les jeunes filles seraient fidèles au feu, Izuba continuerait d’éclairer et de féconder les collines et ne les brûlerait pas. Dédaigneux de la marche de l’univers, insoucieux de leur mort, mettant toute leur ardeur dans la vie, premier de tous les biens, les Batutsi ne nommaient qu’une étoile, Kibonumwe, « celle qui est à voir seule ». Les blancs ne voyaient en elle qu’une étoile filante, mais les Batutsi savaient son secret. A qui la voyait seul à seule, et ne parlait de leur rencontre à personne, Kibonumwe, l’Etoile de la Contemplation solitaire, accordait l’éternité du repos.
Les Batutsi nommaient aussi les comètes, mais par dérision. Leur allure affairée les choquait. Ils les nommaient pour les narguer et avoir leur nom à donner, par la suite, aux hommes ridicules et qui couraient, à ceux qui se maîtrisaient mal, comme Segitande, grand-père de Rukara, qui ne sut mourir dignement en présence du grand Rwabugiri, alors qu’il avait toisé le roi: ses pieds sciés à la serpette, le roi ordonna son enfouissement dans le nid des fourmis rouges. Or, à la longue, rongé lentement, il hurla et le roi, déçu, dut se résoudre à lui dire: « Ton agitation me navre! Un Mututsi devrait savoir mourir. Vois, tu troubles ces enfants! »
Ainsi l’agitation des blancs faisait d’eux, à l’estime des Batutsi, de ces comètes impatientes. Les Européens avaient déçu dès le premier soir. A l’heure où les vaches sont mises à la traite, la nuit avait mangé leur ombre comme celle des autres. Les espions du roi étaient venus lui dire: «Mwami, l’ombre des blancs est noire, elle ne se voit pas dans la nuit ». Il ne leur servait donc à rien de courir tout le jour, à ces trois Allemands qui allaient sans cesse répétant « Marschieren! Marschieren » et ne savaient que marcher et que se répandre en « Tag! Tag! », ce qui leur avait valu d’être appelés Abatagi: les blancs qui saluent le jour à toute heure.
Eux, les Batutsi, allaient de leur pas démesuré et égal, par les sentiers jour après jour, règne après règne. Ils avaient gagné, de ce pas, la sixième lune de la vingt-huitième année du quatre fois dixième règne de la dynastie des Abanyiginya, fondée par Imana le Dieu bon lui-même.
Le reste ne les intéressait pas. Ils n’étaient pas au monde. Ils s’étaient ouverts à lui une seule fois, par curiosité. Les blancs alors leur étaient venus. Ils attendaient qu’ils partent, et susciteraient au besoin le mouvement de grande délivrance.
Après, on ne les y reprendrait plus. Après, reconstitué le règne, les pays voisins auraient de nouveau droit à l’espérance de la paix d’Imana. Ils les rattacheraient de force au champ du tambour, en châtrant leurs chefs, des rebelles; comme ils l’avaient toujours fait. Par la vache et par le glaive, par le génie fluide du lait et du verbe. La Grande Expansion du Règne des Tambours repartirait comme au premier jour, du noyau premier de la province sainte, le Buganza, de son chef-lieu Muhura, la Rouge Rencontre, merveille que le jeune blanc Léopold Chauvaux, filleul du grand roi des blancs, croyait aujourd’hui voir s’offrir à son gouvernement…
Ils roulaient toujours en silence, la montagne à gauche, le lac à droite. Un troupeau de vaches les arrêta. Les belles précédaient un pâtre enfant, impudique sous ses cheveux rouges de bougre qui fornique avec les veaux, dans sa culotte en lambeaux et des effilochures de maillot de corps. Il portait de la main gauche, la droite serrant sa houlette, la guérite en écorce de bananier qui l’abriterait à la cinquième heure, quand la matinée radieuse et claire enfanterait un midi de pluie. La certitude de l’averse, sa soudaineté, sa vigueur, son arc aux sept cordes de couleur tout aussitôt rappelleraient l’Equateur tout proche, et le mérite des hauts monts gardiens de l’éternel printemps.
Les vaches petites, brunes, rousses, noires tachetées de blanc, luisantes créatures des montagnes, marchaient suspendues à leurs cornes en demi-lunes. Certaines semblaient comme tirées par un nuage lent Pis amaigris par la traite de la première heure, elles se déhanchaient, indifférentes, au gré de leurs cornes branchées sur le ciel, dans un régulier mouvement de balancier. Les os tendaient la peau comme des piquets de tente. Elles étaient jolies, mais ce n’étaient pas les vaches royales des grands enclos.
« Voilà pourquoi je me sens bien dans ce pays, se dit-il. La vache fait ce qui lui plaît sur les chemins. Tout ce qu’ils lui demandent, comme nous autres Ardennais, c’est son lait, son veau, et, devant leur porte, le tas de fumier et de bouse de l’honneur ».
Les chemins d’Ardenne étaient des rivières de bouse verte et, même en été, après les semaines de sécheresse, la bouse séchée embaumait jusqu’aux hauts confins de la forêt. Le fils de la vieille Ardenne aurait pu y retourner de nuit, les yeux bandés, après cent ans d’absence. Il aurait senti le passage de la frontière du vieux pays rien qu’à l’odeur que composaient les effluves d’étable et d’écurie avec la fumée des feux de hêtre et la respiration des noirs sapins. Tant pis pour les étrangers que les troupeaux bloquaient sur les routes. S’ils s’énervaient, le vacher et la vachère se sauvaient, comme le petit pâtre du Buganza en ce moment, que la vue du blanc effarouchait. L’impatient se heurtait alors au chien, le gros chien de vaches pataud et fidèle, comme on n’en voyait que chez eux. Les Chauvaux en avaient eu un, bien avant sa naissance à lui, répondant au nom de Boule. Lui ne l’avait pas connu, mais il savait. A vingt ans, aveugle, il allait encore seul chercher les vaches, à la première heure, à l’abri des haies. Et le père Chauvaux, des années après, disait encore d’un homme: « Fiable comme notre Boule! ».
« Ici c’est comme chez moi, se dit-il. Un pays de collines. On peut toujours se fier aux collines. Elles coupent le jour. C’est la plaine qui écrase et qui ennuie, qui envoie ses gens envahir les autres ».
Mais, ici, il n’y avait pas de chien de vaches.
—Nous n’aimons pas les chiens, dit Grégoire. Et vous savez ce que les grands nobles disent de l’homme du commun.
—Oui, dit l’Ardennais: « Abahutu si abantu, ni imbwa… ». Une mélopée ironique sur ces mots s’éleva de l’arrière:
—« Les Bahutu ne sont pas des hommes, psalmodiait Zacharie en écho, les Bahutu sont des chiens! ».
Il riait en roulant vers Chauvaux de gros yeux ronds et blancs.
« Mais les Bahutu-chiens pendent les chiens à l’arbre avec la corde, chantonna encore le boy. Les Bahutu-chiens se vengent d’être comparés aux chiens. Gare à qui les nomme chiens!… ».
Il rit de plus belle, faisant claquer ses doigts avec des bruits de bois sec, inquiétants.
—Pourquoi n’enterrez-vous pas les chiens? demanda Chauvaux.
—Quelle idée! Avant que vous nous imposiez les cimetières, nous enterrions à peine les gens. Et vous ne forcerez personne à mettre en terre un homme tué par la foudre. Elle se vengerait.
Toute l’Afrique refusait l’enterrement aux chiens. Même les chiens enragés, elle les chassait dans des tranchées profondes, étroites, où ils crevaient et pourrissaient à ciel ouvert, dans la terre mais pas sous terre: les mauvais esprits qui les tuent, pressés par la terre, se réfugieraient dans l’âme des fossoyeurs, gens équivoques, ici comme partout. Seuls les chasseurs du marais avaient des chiens, encore ceux-ci étaient-ils muets. Ils conduisaient l’archer et le lancier au gibier par la force du regard.
Les Bahutu, à force de s’entendre dire chiens, eux aussi se taisaient. Pour combien de temps encore?
La vieille Ford avait quitté le bord du lac et gravissait, au chant uni de ses huit cylindres, l’escarpement qui balafrait d’ocre roussillon le flanc des puissantes collines. Les cultures se portaient bien. L’œil paysan de l’agent territorial s’en réjouit; il avait désormais à répondre de leur santé.
Les haricots, confiés au sillon le mois précédent, sortaient de terre. Le manioc et la patate douce verdoyaient sur les terrasses escarpées. Sarclés les sorghos, binée pour la seconde fois l’antique éleusine, blé du royaume, les paysans labouraient à la houe les champs en jachère.
Jamais les Batutsi n’auraient attelé un bovin. Pour lui épargner le joug, ils avaient gardé leurs sujets au lieu de les vendre, comme la plupart des chefs de tribus, aux Arabes et aux Américains.
Sur les guérets, les Bahutu avaient allumé les feux purificateurs des semailles. Le fond vert, ocre et moiré des pâtures et des labours, absorbait doucement les fumées bleues.
Les femmes plantaient les courges et les ignames. Par contagion fécondes, car elles étaient fécondité, prenaient sur elles, écrasant dans leur dos le nez de leurs bébés serrés dans la peau de chèvre, la plus grande part du travail des champs. Des troupes d’hommes, salariés en calebasses de bière pour le défoncement des terres d’assolement, houaient les collines de front, en rangs horizontaux, comme des traqueurs ratissant un terrain de chasse. Ils rythmaient leurs coups sur la mélopée gaillarde du Chant à Labourer scandé par le propriétaire. A chaque silence, ils appelaient de leurs vœux la pitié du ciel pour donner du prix à leur peine. Ils défiaient le maître du jour, le pressaient de leur verser la bière après laquelle, ils le savaient, il les ferait languir jusqu’au moment où les vaches descendraient aux abreuvoirs.
C’était pure manière de dire; hier, demain, chacun d’eux aurait été maître à son tour, et à son tour aurait versé la bière. Le flandrin qui n’en avait pas, l’Umunebwe fainéant, était laissé à son sort.
Mais c’était le roi qui avait ouvert à coups de bois coudé les portes de l’an neuf, au retour de la pluie, à la mi-octobre selon le calendrier des blancs.
Ployant son corps immense sans fléchir le genou — ce qui eût agenouillé le royaume — le monarque avait labouré le premier arpent de terre à sorgho de la campagne. En compagnie de la reine sa mère, il avait mangé en public la première gaude de mil. Sous le regard des Abiru, conservateurs des Secrets du Règne, il avait ceint le tablier de forgeron, tiré de sous son oreiller le marteau du grand Ruganzu Ndori, son ancêtre fondateur de la troisième dynastie, et il avait forgé de ses royales mains la houe en forme de cœur de l’Harmonie des Trois, fondement du royaume.
Le roi avait renouvelé le don du fer, il pouvait jeter le bois coudé: les houes fleuriraient cette année encore; les Bahutu moissonneraient les houes cette année encore. La bière de sorgho coulerait, abondante et grasse, dans leurs gosiers pentus.
C’est pourquoi ils avaient crié par toutes les collines, sous le regard approbateur de leurs seigneurs:
-Ganza! Qu’il règne! Ganza!
Bientôt les pluies molliraient. Itshyi [icyi], la Saison Sèche, la redoutable, renverrait les eaux au Fleuve, libérant le marais. Le silence s’étendrait sur quatre lunes. Seule la pluie des vaches, au pli du huitième mois, révélerait l’intention d’Imana de renouer avec eux l’alliance du lait.
L’herbe aurait alors jauni. L’hiver tropical aurait semé de grains bleus la peau des femmes nobles, la faisant paraître de velours. Les harpistes sacrés flatteraient de leurs doigts démesurés la longue patience des aumailles.
Les Bahutu-chiens auraient quitté les pentes de la seconde récolte pour se jeter sur le limon des bas-fonds et lui arracher la troisième. Ils étaient tout le temps à engrosser leurs femmes et leurs terres. Le marais leur engraisserait la provende d’appoint, à la jointure des grandes saisons cruciales, lorsque la mauvaiseté des hommes lasse jusqu’à la mansuétude du Dieu qui ne réclame aucun culte.
—Kulya ni kare! lança gaiement Chauvaux en regardant les laboureurs.
—Mange si tôt que tu peux, et tout le temps si tu le peux! Traduisit Zacharie en chantant.
—Pense à ta panse, elle t’aimera! La faim, la soif fixaient dans le bas lien féodal la paysannerie avide.
Aux Batutsi les hauts liages. Ils jeûnaient aujourd’hui en vue de l’improbable disette de demain. Ils restaient toute une semaine sans boire ni manger, savaient laisser leurs femmes vides en pensant à la beauté et au troupeau, versaient entre-temps leur semence aux femmes serves qui les en louaient, caressant sous l’écorce fruste de leurs flancs les beaux enfants espérés.
Dédaigneux du travail des champs, les Batutsi toléraient les airées alimentaires des Bahutu sur les grands pâturages au prix de la dîme, des corvées et, au besoin, du sang. Les plus nobles d’entre eux, les longs Bahima des savanes de l’Akagera-Nil, refusaient cette promiscuité. Ils ne se saoulaient que de lait au sang. Comme Cham dans l’arche d’alliance d’Imana et de la vache. Eux, les Bahima, n’avaient aucun lien avec la terre; ils ne pactisaient pas avec le sang de rouge terre des hommes-chiens. Leurs huttes démontables ne s’entouraient pas d’enclos. Ils ne redoutaient pas le lion. Ils ne voulaient pas de serviteurs. Leur insolente pauvreté était sans prix. Ils étaient libres.
Si les blancs, demain, venaient à libérer les tambours, entre la houe et la vache se livrerait une lutte sans merci. Seuls les blancs avaient pu éloigner les années de vaches maigres. Mais seuls les Batutsi avaient pu commander à la famine en lui obéissant.
En ces jours de détresse et de silence, quand le soleil se retirait derrière la brume, que la rosée était blanche au matin, les Batutsi se drapaient dans leur fidélité farouche et s’accroupissaient pour mourir auprès des vaches. Ils les caressaient en les priant de survivre à leur propre départ, avec la même piété qu’ils avaient mise, tous les matins de tous les jours de leur âge d’homme, à les alanguir sous la queue pour leur quémander leur lait.
— Vous entendrez les anciens parlent de Kimwaramwara, dit Grégoire. Ce fut la plus terrible de nos famines. Elle doit son nom à ce qu’elle fit faire au jour ce qui doit demeurer dans l’ombre. Pour manger nous tuions, nous volions, nous vendions les enfants. Mon père l’a connue. Un homme de son temps, s’il survivait à la première, vivait trois famines. Elles jalonnent notre histoire de monceaux de squelettes. Kimwaramwara fut la plus atroce, à tout le moins de mémoire d’homme…
« Et pour nous, pensa Chauvaux, mon grand-père a connu trois guerres. Septante. Quatorze. Quarante. Sont-ce là les grands brasements réguliers de l’espèce? ».
-Kimwaramwara! gémit Zacharie, les mains sur la tête.
Kimwaramwara, Seigneur doux!
—Tu l’as connue, vieil homme?
—Kimwaramwara! geignit-il. Demande à mourir tout de suite plutôt que de connaître cela, maître!
—Tu l’as connue, Umuboyi?
—Qu’importe! geignit le boy. Si je l’ai connue, c’est mauvais. Si je la connais dans ma chair sans l’avoir vécue, c’est pire. Ne demande pas à connaître cela, Enfant de ma Mère!
—Vous croyez qu’il l’a connue, Grégoire?
—Je ne crois pas, dit le Mututsi. Il joue.
L’œil du prophète flamboya comme celui d’un oiseau gonflé de courroux.
—Tais-toi, fit-il. Tais-toi, tu es encore plein de lait, n’insulte pas l’homme de mille ans. Tais-toi si tu ne veux pas que la prochaine lune fasse tourner le lait des vaches de ton beau-père.
Le Mututsi ne réagit pas à l’outrage, et le boy se tourna vers son patron:
—Et toi, ne ris pas avec lui, dis-lui d’essuyer le lait qui blanchit son menton, au lieu d’insulter les mamelles de sa mère.
Découragé par l’air amusé des deux autres, l’inécouté se rencogna contre sa portière. Son front n’était plus qu’une ride. Il avait plus de mille ans, à cette heure.
La route de latérite, étroite et rouge grimpait raide. Aux courtes lignes droites succédaient des tournants aigus qui se mangeaient la queue comme des serpents de bananiers. L’abîme menaçait à chaque tour de roue.
Chauvaux aurait pu échouer dans n’importe lequel des deux ou trois cents postes de brousse ouverts aux territoriaux à l’est et à l’ouest d’Osso. Et voilà qu’il cheminait vers les Hauts Monts du pays mututsi, au quatorzième jour de la Lune du Lait, cette treizième lune que le mwami Mutara II avait ajoutée au calendrier, un siècle auparavant, pour conjurer la disette.
Chauvaux aurait vingt-trois ans dans peu de jours, aux tout premiers matins du mois Taureau du calendrier des blancs. Et il montait vers la province-mère du royaume du Taureau des grands Chamites.
— C’est drôle, commenta Grégoire, usant d’une de ses expressions favorites. Moi, j’en aurai vingt-six.
« Je puis avoir un grand frère noir », se dit l’Ardennais.
Ils croisèrent des cantonniers qui empierraient le chemin, tassant la terre humide sur les cailloux pour les fixer dans les nids de poule. Un tas de cailloux tous les cent mètres, une pioche et un cantonnier tous les dix tas: la route, évidence simple par quoi le Territoire existait au monde.
Les Bahutu saluaient, la main droite barrant horizontalement la poitrine, certains battant des mains trois fois, comme pour le salut au Tambour. Les visages noirs, suants, barbus, ponctués de pointes de feu, les fronts bas, les regards en biais exprimaient le spectre de sentiments variés, du respect à l’insolence. La plupart accusaient une hilarité mal contenue. La vue d’un blanc, drôle de corps, faisait encore rire. Rire médiocre et sans danger pour l’Européen qui en était conscient. Mais le rire d’Afrique pouvait tuer plus sûrement que le pal.
Tous les visages affichaient que le travail est l’œuvre de Shitani. Partout le petit feu protecteur où couvait aussi la braise des pipes qui passaient de bouche en bouche.
Plusieurs hommes tendirent la main.
—Uduhe udutabi, Bwana !
Ils mendiaient un peu de tabac. On ne demandait qu’au blanc. Il donnait tout.
—Nzagaruka ! promit Chauvaux. Je reviendrai.
La voiture passa sous les lazzi. Les blancs promettaient toujours de revenir.
Enfin la vieille limousine américaine triompha de la rampe. Chauvaux posa le pied sur le plateau de l’antique province royale et se sentit chez lui. Dans un quart d’heure ils emménageraient au gîte d’étape de Muhura, il n’aurait plus d’autre maison; tout son avoir tenait dans son bagage.
Muhura la Rouge Rencontre. Son point d’ancrage dans l’océan des collines… Trois siècles plus tôt, pour la seule fois de leur histoire guerrière, les Batutsi avaient failli y périr. Devant les Banyoro des actuels territoires anglais, au moment où les tambours allaient succomber, la nouvelle de la mort du roi Tshoah parvint au champ de bataille. Les envahisseurs s’enfuirent. Sous Muhura se voyait encore l’herbe rougie qui lui donna son nom.
L’air vif, trop pur, trop fort pour un convalescent, lui mit les larmes aux yeux. L’émotion aussi. La mer fauve de l’herbe des bois houlait tendrement sous la brise.
—L’alizé. Il souffle de là.
Grégoire tendit le bras vers le lac d’où le souffle accourait. Ils n’en apercevaient encore que trois pans éclatés, comme des fragments de miroir coupés de l’étendue tentaculaire du Muhazi, la Grande Fente, par le mouvement des crêtes.
Chauvaux était toujours en proie à l’exaltation qui l’avait saisi à la vue des collines du Buganza et qui s’était accentuée au spectacle des hippopotames, des petites vaches dansant leur ballet nautique au milieu des monstres placides, des bouviers nus chevauchant les troncs de bananier, ramant avec les jambes, pour rameuter le troupeau, leurs corps graciles à la merci d’une mâchoire mortelle, lorsqu’une génisse gagnait trop au large.
Mais eux, les Bashumba, avaient conscience de leur sécurité. Les Bashumba savaient tout de leurs vaches. Ils faisaient l’amour avec les veaux et affirmaient avoir vu les chevaux du Nil saillir les vaches royales. Ce lac, ces bananiers, ces lourdes bêtes étaient leur univers. Chauvaux le sentait bien, Grégoire en faisait partie comme, de son site familier, un arbre. Zacharie aussi. Et lui, l’étranger, y aurait peut-être accès en observant les rites qui commandent au partage de l’âme.
Tout à sa joie animale, il goûta voluptueusement le soleil qui commençait à chauffer. Il posa le regard sur son chronomètre: neuf heures. La montre sans aiguilles des Batutsi disait l’heure juste: il sentit la chaleur couler sur ses cheveux brossés à l’américaine. Il lui présenta son visage, sa gorge, la naissance de son dos, ses avant-bras, le haut de ses jambes.
—Voici votre terre promise! annonça Grégoire.
—Eh bien, ne faisons pas comme ce vieux Moïse. Entrons-y!
Il ne voulut pas se souvenir, à ce moment, du propos de François Legrand, son chef et ami: « Profites-en, tu as six mois pour vivre toute ton Afrique, au train où ça va… ».
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