Définir la colonisation

« Colonisation » : terme qui signifie l’occupation, la soumission et l’exploitation d’un territoire et de sa population par une puissance extérieure, généralement venue d’outre-mer.

La colonisation est un phénomène ancien, comme l’attestent par exemple la fondation de colonies grecques et phéniciennes en Méditerranée aux VIIIe-Ve siècles avant notre ère ; ou encore l’implantation de populations viking en Russie et dans l’Europe du Nord-Ouest aux IXe-XXIe siècles. Mais c’est la colonisation européenne durant les Temps modernes et l’Époque contemporaine qui est la plus importante et la plus étendue dans le temps et l’espace. L’entièreté de l’Amérique et de l’Océanie, la quasi-totalité de l’Afrique et de très vastes parties de l’Asie sont graduellement soumises à la domination des puissances européennes à différents moments entre la fin du XIe siècle et les années 1970.

Cette colonisation n’est pas uniforme ; on pourrait parler de plusieurs colonisations qui se différencient, toujours dans le temps et les espaces, par des buts et des moyens divers : le commerce, la maîtrise de ressources et l’exploitation économique, le peuplement, entre autres. Elles ont en commun qu’elles entendent assujettir les habitants des espaces colonisés, jugés inférieurs aux Européens sur base de leur couleur de peau, de leur religion ou de leur culture en général. Pour justifier cet assujettissement, les puissances coloniales brandissent l’argument suivant: leur « mission » est de propager leur civilisation partout dans le monde et de mettre en valeur toutes les richesses présentes dans le monde entier, mais laissées en friche par les peuples non européens.

On peut distinguer deux vagues de colonisation européenne. La première débute au XVe siècle et se concentre essentiellement sur le continent américain. Traditionnellement, on la fait débuter par la découverte des Amériques par Christophe Colomb, bien que l’expansion européenne en Asie et en Afrique ait commencé avant cela. Le « Nouveau Monde » devient un pivot central du commerce mondial. L’esclavagisme est un rouage de ce système : des hommes, des femmes et des enfants africains sont capturés et déportés par la violence pour produire en Amérique des ressources qui sont exportées vers l’Europe.

La seconde vague se concentre plutôt vers l’Afrique, l’Asie, et l’Océanie. Elle débute déjà au XVIIIe siècle, mais se développe réellement au XIXe et au XXe siècle. Elle se fait en parallèle avec l’élaboration, en Europe, de théories affirmant la supériorité raciale, intellectuelle et morale des Européens sur le reste du monde ; le développement du capitalisme qui tend au rendement et à l’exploitation maximale ; et la construction des États-nations contemporains, dont la Belgique. Coloniser un territoire où vit un peuple jugé inférieur participe à la construction des identités nationales du XIXe siècle. La plupart des grandes nations d’Europe occidentale ont ou cherchent à avoir des colonies, et la Belgique, État récent en Europe, ne fait pas exception. C’est en Afrique centrale que la colonisation belge se développe, car le continent est riche en ressources et fort convoité. Si elle diffère à bien des égards des colonisations d’autres pays, comme la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, les Pays-Bas ou l’Allemagne qui ont des empires bien plus vastes sur tous les continents, elle partage néanmoins des traits communs importants : la ségrégation envers les populations colonisées, l’exploitation intensive, ou encore la violence comme moyen d’imposer son pouvoir.

Arguments de la colonisation : civilisation, science et religion

La soi-disant « mission civilisatrice »

La colonisation des XIXe et XXe siècles se justifie différemment par les pouvoirs métropolitains en fonction du contexte. Mais tous avancent comme principe commun la volonté d’élever les peuples colonisés au niveau nécessaire de « civilisation ». Pour les pays européens, le niveau le plus haut de cette « civilisation » est atteint par eux-mêmes. Ils auraient donc le devoir de montrer l’exemple aux autres peuples du monde, pour que ceux-ci tendent à devenir comme eux, de gré ou de force. C’est ce que les pouvoirs coloniaux appellent « la mission civilisatrice ». Si aujourd’hui cette considération paraît méprisante envers tous les autres peuples, la majorité des Occidentaux de l’époque sont convaincus du bien-fondé de cette pseudo-mission. La hiérarchie raciale et le paternalisme sur lesquels elle se fonde ne posent, à ce moment-là, pas de questions puisque ces notions sont enracinées dans la société de l’époque, pas uniquement d’un point de vue colonial : beaucoup d’individus qui ne sont pas blancs, de classe aisée, masculins ou encore chrétiens sont vus comme inférieurs et donc à « aider » ou à « améliorer » (c’est le cas des colonisés, mais aussi des pauvres, des ouvriers, des femmes, des juifs d’Europe, etc.). C’est donc persuadés qu’ils y vont pour de nobles raisons que beaucoup de « pionniers » d’abord, de coloniaux ensuite, partent à travers le monde pour participer à la conquête et à l’entreprise coloniale.

Plusieurs critères sont définis pour juger du niveau de civilisation d’un peuple, qui se rapportent tous aux critères qui définissent la société occidentale: mœurs, culture, religion chrétienne, exploitation économique industrielle, technologie, développement des arts et des sciences. Plus la situation jugée à l’aune de ces critères ressemblera à ce qui se fait en Europe, plus le degré de « civilisation » sera atteint.

 Pensée raciale

La race est un concept qui a revêtu de nombreuses significations à travers l’histoire. Pendant le XIXe et une grande partie du XXe siècle, le monde occidental utilise le terme de « race » pour désigner une catégorie biologique. Selon cette logique, la population mondiale se compose de différentes races ayant leurs propres caractéristiques physiques, facultés intellectuelles et traits de caractère, ainsi qu’une histoire originelle distincte. Il y aurait une soi-disant race blanche d’Europe, une race négroïde d’Afrique, une race mongoloïde en Asie, etc. Selon les Belges et les Européens des XIXe et XXe siècles, la race détermine non seulement l’aspect des gens, mais aussi leur mode de pensée et de vie. La race se manifesterait donc par une culture et une civilisation différentes.

La pensée raciale en Belgique et en Europe aux XIXe et XXe siècles se fonde également sur le darwinisme social et le déterminisme racial qui prônent l’inégalité entre les différentes races, la supériorité de la race blanche sur les autres et sa position plus élevée dans l’échelle évolutive. Aux yeux des Belges et des Européens, l’Europe a un niveau supérieur de civilisation et domine le reste du monde. Penser en termes de hiérarchies raciales légitime la colonisation des Congolais noirs, qui sont perçus par les Belges blancs comme une race inférieure avec un niveau de civilisation moindre.

Le terme de « race » est également utilisé pour décrire les différentes ethnies ou soi-disant tribus dans lesquelles le colonisateur belge catégorise la population colonisée. Selon cette approche, les groupes de population tels que les Bandia au nord du Congo ou les Tutsi au Ruanda-Urundi se distinguent non seulement sur la base de la langue, de la culture, de l’histoire ou de l’habitat, mais aussi sur la base de prétendues caractéristiques raciales et donc biologiques. Aux yeux des Belges, les Tutsi font partie de la race dite hamitique originaire d’Éthiopie. Cela apparaît notamment par leur grande taille et leurs qualités innées de leaders, selon la vision coloniale.

Après la Seconde Guerre mondiale, le concept de race a progressivement perdu sa légitimité scientifique : la science a montré que tous les humains sur Terre descendent d’une seule et même espèce humaine. La race n’est donc plus considérée comme une catégorie biologique, mais comme une construction sociale. Biologiquement, il n’y a qu’une seule race humaine.

 Science de l’infériorité

Pour justifier sa « mission civilisatrice », le pouvoir colonial doit d’abord démontrer l’infériorité des colonisés. Différentes sciences vont servir d’outils à l’élaboration de théories raciales établissant cette pseudo-infériorité. L’anthropologie et l’ethnographie, qui sont en plein développement au XIXe siècle, remplissent ce rôle. Leur but est l’observation des humains, de leurs mœurs et coutumes.

Jusqu’à la fin de la colonisation, le peuple congolais est observé : rites, coutumes, comportement, habillement, mais aussi description physique. Les peuples dits « indigènes » sont catégorisés de la même manière que des naturalistes catégorisent des espèces animales ou végétales. Parmi toutes ces mesures pseudo-scientifiques, l’anthropométrie, ou la mesure des corps, des crânes et de la taille des cerveaux, dans le but de prouver la soi-disant « moindre intelligence » des colonisés, est la plus saisissante.

Évangélisation

Dans la religion chrétienne, la nécessité de convertir les non-chrétiens à la religion est admise depuis l’Antiquité sur d’autres populations, dans le monde, présentées comme « païennes ». Il faut convertir pour sauver les « âmes des infidèles ». Dès les premiers temps de la colonisation, au XVe siècle déjà, cet argument va être repris pour justifier la domination des États européens, tous chrétiens, sur le reste du monde présenté comme « païen ». La « mission civilisatrice » cadre donc avec cet aspect de la religion. Puisqu’elle est également synonyme de civilisation, il est nécessaire, pour les empires coloniaux, que la religion chrétienne se répande dans les colonies.

L’envoi de missionnaires chrétiens dans les terres inexplorées ou dans les colonies commence bien avant la seconde vague de colonisation du XIXe siècle. Mais lorsque les campagnes de conquête coloniale s’achèvent au début du XXe siècle, et que les frontières des colonies se fixent progressivement, les congrégations missionnaires d’hommes et de femmes (catholiques et protestantes) vont devenir l’une des principales composantes du système. Les missions cherchent à diffuser le message chrétien, notamment par le biais de l’éducation, et à combattre des pratiques qu’elles qualifient de « païennes » comme l’esclavage et la polygamie. Dans le même temps, elles entendent améliorer la condition humaine des colonisés sur la base de l’idéal chrétien de charité, par exemple à travers la prise en charge des malades.

De nombreux missionnaires partent pour les colonies avec la volonté sincère d’aider les peuples colonisés sur le plan religieux et humanitaire. On compte des religieux, hommes ou femmes, mais aussi des laïcs, venus s’occuper d’enseignement, de soins de santé, d’agriculture, etc. Leur travail dans les colonies participe à la propagation de la foi chrétienne dans le monde, et fait qu’aujourd’hui encore elle est la première religion en termes de nombre de fidèles à l’échelle planétaire.

Le poids des mots

Le vocabulaire lié à la colonisation et à son histoire est souvent difficile à maîtriser, car les mots ont aujourd’hui une portée symbolique différente de celle d’hier. Certains termes utilisés à l’époque coloniale revêtent actuellement un caractère péjoratif, discriminant, paternaliste, voire raciste, qu’ils n’avaient pas à l’époque ou que l’on ne jugeait pas problématique.

Ce lexique colonial est encore utilisé de nos jours tout autour de nous, parfois sans que l’on se rende compte de ce qu’il a pu signifier. Des mots comme « barbare », « sauvage », « civilisé », etc. sont toujours d’usage dans les médias, sur Internet, ou dans les paroles quotidiennes de tout un chacun. Il est nécessaire de prendre conscience du poids de ce vocabulaire afin de ne pas l’utiliser sans précaution. Voici quelques exemples de la signification de ces mots historiquement chargés :

Africains : il n’est pas problématique d’utiliser le terme « Africains » dès lors qu’il qualifie une communauté composée de plusieurs nationalités ou identités issues d’un continent. Or, encore actuellement, on a tendance à considérer le mot « Africain » comme étant une nationalité à part entière, effaçant ainsi les spécificités nationales ou culturelles des habitants du continent. Bien souvent, de telles généralisations, tout aussi abusives, sont également appliquées aux habitants d’autres continents (des appellations comme, par exemple, « les Européens » ou « les Asiatiques » oblitèrent les nombreuses formes de diversité existant au sein des populations de ces continents).

Barbare : largement utilisé pour qualifier les colonisés, surtout au XIXe siècle, ce terme existe depuis l’Antiquité pour décrire un « étranger ». Durant l’ère coloniale, il revêt une signification renvoyant à des caractéristiques présumées de cruauté, de violence et de sous-développement des populations colonisées. Le terme devient encore plus péjoratif après la Première Guerre mondiale. Il est aujourd’hui synonyme d’inhumain, ce qui explique pourquoi il est problématique de l’utiliser pour qualifier des êtres humains de culture différente.

Civilisé : terme opposé à barbare, indigène, primitif, sauvage, etc. Le « degré de civilisation » devient un prétexte à la colonisation dès lors qu’il est avancé comme objectif à atteindre pour tous les humains : tous les peuples du monde doivent tendre à devenir comme les Occidentaux. Il est problématique, aujourd’hui, de continuer à parler de « civilisation » puisque c’est un concept inventé par les blancs pour se qualifier eux-mêmes, en opposition avec le reste du monde. Ce sont donc les codes occidentaux qui définissent les critères acceptables ou non pour être « civilisé ».

Indigène : s’employait pour désigner les peuples présents sur un territoire avant sa colonisation par les Européens, au même titre qu’« aborigène » ou « autochtone ». Ce mot revêt un sens péjoratif durant l’ère coloniale, tout comme les mots « barbare » ou « sauvage ». Il perd petit à petit cette connotation négative pour entrer dans le vocabulaire usuel et officiel : il est même utilisé en droit. Encore employé comme adjectif aujourd’hui, il peut désigner des plantes, des animaux, mais il redevient petit à petit péjoratif de l’utiliser pour définir des humains ou des activités humaines.

Noir : la couleur de peau est encore actuellement utilisée pour définir une communauté raciale. Le vocabulaire qui a servi à décrire les groupes humains originaires d’Afrique a fortement évolué depuis le XIXe siècle. Le mot « Nègre », dérivé du latin « niger » ou « noir », était un terme tout à fait acceptable à l’époque, y compris dans les milieux scientifiques ou littéraires, mais chargé d’une symbolique amoindrissante, déshumanisante et répressive. C’est notamment dans le contexte de la lutte contre l’esclavagisme, puis de la lutte pour les droits civiques aux USA que le caractère insultant de ce terme a été mis à jour. La langue française a essayé de le remplacer par d’autres mots moins péjoratifs, comme « noir », « black » ou « afro », toujours influencée par le contexte américain, mais sans jamais proposer de démarche convaincante. Le problème se trouve plutôt dans la tendance persistante à classer des personnes et communautés en fonction de leur couleur de peau, de leur sexe, religion, langue ou autres critères. Notons toutefois que bien souvent le critère de la couleur de la peau est également utilisé pour des fins d’autodéfinition et/ou de mobilisation idéologique et politique (par exemple le mouvement “Black Lives Matter”, les suprémacistes blancs, etc.).

Primitif : mot employé dès le XIXe siècle, il qualifie la nature soi-disant sous-développée des peuples colonisés. Il renvoie à l’idée d’une hiérarchie entre sociétés.

Sauvage : au XIXe siècle, et même auparavant, le mot désigne également tout ce qui n’est pas occidental, mais revêt un caractère plus naturaliste. Le « sauvage » est proche de la nature, donc loin de la « civilisation » et de la culture. Il est plus proche de l’animal que de l’humain. La notion du « bon sauvage » renvoie également à des idées paternalistes : le « bon sauvage » est innocent, naïf, serviable et aimable, il n’est pas corrompu par la société « civilisée » et est vu avec bienveillance par le colonisateur.

L’Afrique centrale vers 1875

 La « découverte » européenne de l’Afrique centrale

Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, l’intérieur de l’Afrique centrale était largement inconnu pour les Européens. Seules les régions côtières sont représentées sur les cartes de l’époque. Hormis un groupe limité de marchands portugais, les Européens ne s’aventurent pas à l’intérieur de l’Afrique centrale. Cela change dès les années 1850. De plus en plus d’« explorateurs », à commencer par les expéditions de Livingstone, traversent le territoire inexploré afin de le cartographier et de le décrire au nom de la science, d’en évaluer le potentiel économique ou d’en revendiquer et d’en conquérir des terres pour les nations ou dirigeants européens.

Le public européen s’arrache les récits de voyage de ces « explorateurs », publiés dans des journaux et sous forme de livres tandis que leurs conférences attirent les foules. Des hommes comme Georg Schweinfurth, Jérôme Becker et Henry Morton Stanley racontent invariablement la même histoire. Un récit réitéré pendant des décennies par le gouvernement colonial qui glorifie ces « pionniers ». Un récit du héros blanc qui est l’un des premiers à traverser au péril de sa vie le « coeur des ténèbres » de l’Afrique – à mille lieues du monde civilisé, au sens propre et figuré – et à affronter héroïquement une série d’obstacles et de revers, des maladies tropicales aux flèches empoisonnées.

Or, l’histoire de ces récits de voyage travestit la réalité. Tout d’abord, le rôle crucial des hommes noirs est passé sous silence. Les expéditions d’hommes comme Pierre Savorgnan de Brazza se composent d’une poignée d’aventuriers blancs, mais aussi de dizaines, voire de centaines de porteurs, soldats, rameurs, interprètes, guides et autres accompagnateurs noirs. À cheval, à dos d’âne ou escortés par des porteurs, les explorateurs suivent des guides locaux le long des routes commerciales existantes reliant les côtes africaines à l’intérieur de l’Afrique centrale. Ils tirent souvent les connaissances des sociétés rencontrées sur leur chemin des leaders africains qui leur racontent ce qui sert leurs intérêts. Ces informations sont également filtrées par des interprètes africains, dont les Européens sont totalement dépendants. Ensuite, les récits de voyage dissimulent la violence inhérente à la « découverte » de l’Afrique. De nombreuses expéditions ressemblent en réalité plus à de violentes guerres de conquête qu’à des missions de reconnaissance pacifiques. Les explorateurs blancs accordent généralement peu de valeur à la vie de leurs accompagnateurs noirs.

Les explorateurs de l’Afrique centrale en esquissent un tableau particulièrement tendancieux. Épuisés, anxieux, isolés de leur monde, délirants de fièvre et intoxiqués par l’alcool et des drogues comme le laudanum (opium dissous), la quinine et l’arsenic qui protègent de toutes sortes de maladies tropicales, de nombreux explorateurs sont plongés dans un étourdissement ou un brouillard presque permanent. L’image supérieure que les premiers Européens ont d’eux-mêmes fausse en outre leur vision de l’Afrique centrale et de ses populations, qu’ils méprisent. Ils présentent généralement le bassin du Congo comme le pendant primitif de l’Europe, à leurs yeux civilisés. Il leur arrive toutefois de s’émerveiller de la civilisation avancée – selon l’expression consacrée – de certains peuples centrafricains.

La façon dont les explorateurs décrivent l’Afrique centrale en dit au moins autant sur l’image que les blancs ont d’eux-mêmes que sur le bassin du Congo vers 1875. À quoi ressemble cette immense région pendant la période qui a précédé la colonisation ? Cette région en passe de devenir l’État indépendant du Congo et plus tard le Congo belge s’illustre par deux grandes caractéristiques : sa diversité et sa transition.

Diversité

Paysages

Le bassin du Congo est très vaste, plus grand que toute l’Europe occidentale. Il n’est donc pas surprenant que la région se caractérise par une énorme diversité.

La majeure partie du Congo du XIXe siècle est couverte de forêts tropicales. Point de paysage forestier monotone, mais une séquence diversifiée de micro biotopes avec leur propre règne animal et végétal. Au nord, au sud et à l’est de cette forêt tropicale se trouve une variété de forêts et de savanes moins denses. Au-delà, de vastes marécages et des niches écologiques telles que la région entourant le lac Kivu avec son paysage vallonné et son climat doux pour la région centrafricaine.

Le bassin du Congo se compose lui-même de centaines, voire de milliers, de petits ruisseaux qui rejoignent de plus grands cours d’eau tels que l’Uele, le Sankuru et l’Itimbiri, qui convergent, à leur tour, dans des rivières telles que l’Ubangi, le Lualaba et le Kasaï. Ce sont les affluents du puissant fleuve Congo qui se jette à l’ouest dans l’océan Atlantique. Les Grands Lacs bordent la région à l’est. Il existe également de grands bassins hydrographiques au centre du Congo, comme le lac Tumba et le Mai-Ndombe. Les rapides, les cascades et la faiblesse du débit pendant la saison sèche rendent des pans entiers des bassins fluviaux parfois non navigables.

Cultures et identités

La diversité caractérise non seulement le paysage, mais aussi la population du vaste bassin du Congo, particulièrement peu peuplé au XIXe siècle. À la veille de la colonisation, on estime que 10 à 15 millions de personnes vivent dans cette région de la taille de l’Europe occidentale. Cette population relativement peu nombreuse est tout sauf homogène. « Le Congolais » n’existe pas. Le Congo formait à cette époque un creuset de langues, de cultures et de groupes de population. Des centaines de communautés différentes aux organisations diverses y cohabitent. Des royaumes tels que ceux du Congo et de Kuba, ainsi que des entités et des alliances politiques plus restreintes telles que les Mangbetu et les Zande. Mais aussi des clans, des familles élargies et d’autres communautés basées sur la parenté, ainsi que des groupes de personnes partageant une langue, une culture, une religion, une histoire, une activité économique ou un autre dénominateur commun. Plus de 200 langues différentes sont ainsi parlées dans le Congo du XIXe siècle.

La réalité apparaît encore plus complexe si l’on considère que ces différentes communautés sont difficiles à délimiter, ce que le colonisateur tentera plus tard de faire selon l’idéal européen moderne de l’État-nation avec un pays, un peuple, une langue et une culture. Les identités et les entités se chevauchent et ne sont pas statiques, mais dynamiques. Le royaume de Garenganze dans la région actuelle du Katanga prend forme à partir de 1860 sous l’impulsion d’un groupe de marchands et de conquérants nyamwezi qui se nomment eux-mêmes Yeke et parlent principalement le swahili. Ils contrôlent un certain nombre de communautés qui faisaient auparavant partie d’autres royaumes comme celui de Kazembe et parlent entre autres le sanga, le luba, le lunda et le bemba.

 Religions et art

À cette époque, l’Afrique centrale abritait un large éventail de religions et pratiques religieuses propres, certaines très locales, d’autres plus répandues. La population congolaise s’approprie également les religions venues d’ailleurs. Le catholicisme romain, par exemple, fait son apparition sur la côte atlantique à la fin du XVe siècle avec l’arrivée des Portugais.

En Afrique centrale, la plupart des gens croient en plusieurs dieux. Outre un créateur ou une entité toute-puissante, il existe de nombreuses divinités pratiques associées à la fertilité, à la pluie ou à la guerre. Pour accéder au monde divin, les Congolais se tournent souvent vers des guérisseurs et des médiums, mais aussi vers des dirigeants politiques tels que des chefs et des rois. Ils cherchent à entrer en contact avec le surnaturel à travers des rituels et des objets tels que des masques, des statues et des amulettes. Pendant des décennies, les Européens rejettent les religions africaines comme des superstitions primitives ou de la sorcellerie. Ce type d’expérience religieuse n’est pourtant pas si différent de celui, par exemple, d’un Belge du XIXe siècle qui brûle un cierge dans l’église près de l’image de Saint Roch pour invoquer la guérison d’un membre de sa famille.

Enfin, l’Afrique centrale possède une incroyable richesse artistique mêlant une multitude de styles, même si les gens y ont une vision de l’esthétique différente de la notion occidentale moderne d’« art ». Plutôt que de produire des oeuvres d’art, les artisans décorent des ustensiles, des armes et des objets rituels tels que des masques, des amulettes et des statues pour leur donner du sens. Leur travail est rarement définitivement achevé. Les masques et les sculptures, qui sont, par exemple, utilisés dans les rituels sont continuellement retouchés ou étoffés de nouveaux attributs. De nombreux objets que nous définissons aujourd’hui comme de l’art sont bien plus que cela. Un masque s’accompagne ainsi souvent d’un récit et d’une danse rituelle. Il en va de même pour une coupe en argent magnifiquement décorée utilisée dans la liturgie chrétienne.

 Production et commerce

Au XIXe siècle, le bassin du Congo abritait également différentes niches écologiques avec leur propre production économique. La population se consacre en grande partie à produire de la nourriture, tout comme chez nous, où la majorité de la population rurale a au moins un pied dans l’agriculture jusqu’au XIXe siècle. Des pêcheurs vivent le long des lacs et des rivières. Les parties les plus denses de la forêt tropicale sont habitées par des chasseurs-cueilleurs. C’est surtout au nord et au sud du coeur de la forêt tropicale qu’on se consacre à l’agriculture : au pastoralisme nomade ou aux cultures vivrières comme le manioc, le maïs et les noix de palme. Une minorité est engagée dans d’autres activités économiques comme le tissage de textiles ou de paniers à base de fibres de raphia ou la production d’outils métalliques, de poterie, de bijoux, de bateaux en bois…

Les marchands achètent et vendent des cultures vivrières et des produits finis sur des marchés récurrents ou permanents dans les centres situés le long des principaux fleuves et routes. Le commerce régional se fonde sur l’échange entre les habitants des différentes niches écologiques avec leur propre production économique. Le royaume du Ruanda possède, par exemple, des mines de sel et vend donc du sel. Certains groupes de population se spécialisent dans la fabrication de produits qu’ils commercialisent. Les flèches métalliques et les fers de lance de la région entre le Kasaï et le Sankuru sont particulièrement prisés. Le royaume du Buha fabrique quant à lui les meilleures houes, indispensables pour travailler les champs.

Un large éventail de moyens de paiement coexiste. Selon l’endroit, la personne et le produit, les marchands paient avec des textiles, des croix ou des anneaux en cuivre, des cauris, etc. Sur la côte atlantique, on échange des vivres contre des perles. L’ivoire de l’intérieur du Congo se troque contre de la poudre à canon ou des armes à feu.

Des porteurs munis de harnais et des rameurs en canoës assurent le transport. Au début, les bêtes de somme ne sont pour ainsi dire pas utilisées à cause de la mouche tsé-tsé, vecteur de la trypanosomiase responsable de la nagana, une maladie mortelle chez les bovins, les chevaux et les ânes.

 Transition

Expansion du commerce à longue distance

Le colonisateur a dépeint les Congolais comme des peuples primitifs statiques ayant vécu de la même manière depuis toujours. Rien n’est moins vrai. À l’instar de celle de l’Europe, l’histoire de l’Afrique centrale est faite de changements et d’évolutions constants. Le bassin du Congo est également en transition au moment des expéditions exploratoires européennes.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les marchands relient des pans de plus en plus vastes de l’Afrique centrale à un certain nombre de grandes zones commerciales qui connectent l’intérieur du territoire congolais aux côtes africaines et donc au reste du monde par des routes fluviales et terrestres. À partir du nord du bassin du Congo, les marchands soudanais s’installent toujours plus vers le sud. Ils constituent le trait d’union entre la Méditerranée et le Moyen-Orient par le biais du Nil et du Sahara. Les marchands de la côte swahilie de l’Afrique de l’Est relient l’est du Congo à l’océan Indien. Des réseaux de marchands Chokwe et Zombo connectent par voie terrestre le sud du Congo à la côte atlantique à l’ouest, dominée par le Portugal. Le Congo et ses affluents relient également l’intérieur du territoire congolais à l’estuaire du Congo sur la côte ouest, peuplée de comptoirs portugais, britanniques, français et hollandais. Ici, ce sont les marchands Bobangi qui dominent le commerce à longue distance et développent un réseau en constante expansion.

 Marchandises

Que s’échange-t-on au sein de ces réseaux à longue distance émergents ? Les esclaves et l’ivoire proviennent de l’intérieur du territoire congolais. Alors que la plupart des États européens l’interdisent dans leurs royaumes (le Portugal en dernier dans les années 1850), la traite négrière ne diminue pas drastiquement au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Bien qu’illégale, la traite négrière continue d’exister. Cuba importe, par exemple, des esclaves congolais jusqu’en 1868. Mais c’est surtout la demande intérieure en Afrique et la demande extérieure du Moyen-Orient qui restent élevées. Les esclaves congolais sont acquis par les rois, les seigneurs de guerre et les marchands d’esclaves auprès de leurs voisins lors de guerres et de raids, mais aussi sous forme de tribut des communautés subordonnées.

Outre les esclaves, l’ivoire est un produit très recherché. La demande européenne, chinoise et indienne de défenses d’éléphants atteint des sommets. L’ivoire est un matériau facile à travailler, relativement élastique et durable. Il est utilisé entre autres pour les médicaments, les meubles, les instruments, les figurines, les crosses d’armes, les pièces d’échecs et les boules de billard. Dans l’autre sens, les commerçants importent, des côtes vers l’intérieur, des produits finis comme des textiles mais les armes à feu et les munitions sont les produits d’importation par excellence que l’on échange contre des esclaves et de l’ivoire.

 Changement politique

Les contacts commerciaux croissants avec l’Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Nord et de là avec le reste du monde provoquent des remous politiques dans de grandes parties du bassin du Congo. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, on assiste à un processus similaire dans chacune des grandes zones commerciales. Dans un premier temps, de grandes caravanes marchandes bien équipées achètent des esclaves et de l’ivoire aux chefs locaux en échange d’armes à feu et de munitions. En fonction de la faiblesse de leur « partenaire commercial » local , les caravanes bien armées osent organiser des raids ou extorquer l’autre partie afin d’obtenir des défenses et des esclaves manu militari. Dans un deuxième temps, les marchands visent une présence et un contrôle plus permanents. Ils font du commerce, volent et extorquent à partir de résidences permanentes qui se transforment en forteresses. Ils en viennent progressivement à exiger régulièrement un tribut – une forme de taxation. Les partenaires commerciaux locaux et les victimes de raids et d’extorsion deviennent en quelque sorte des vassaux que l’on divise pour mieux régner. Les marchands jettent ainsi les bases d’une puissance politique.

L’émergence de nouveaux chefs se fait au détriment des royaumes existants qui n’ont pas accès aux armes à feu ou qui dépendent de ces mêmes marchands qui tentent de les détrôner. Dans le sud-ouest du bassin du Congo, les Chokwe occupent une grande partie du royaume de Lunda, qui englobait la partie sud des bassins du Kasaï et du Sankuru depuis le XVIIIe siècle et a été pendant longtemps un partenaire commercial. À l’est, les marchands swahilis développent leur pouvoir économique et politique aux dépens des royaumes de Kazembe et de Luba qui leur fournissaient autrefois des esclaves et de l’ivoire. Msiri, un chef Yeke, érige son royaume Garenganze au Katanga aux dépens des rois de Kazembe, Lunda et Luba. Les marchands soudanais du nord du bassin congolais rétrogradent les dirigeants locaux d’Abandia et d’Azande de partenaires commerciaux à vassaux. À l’ouest, les Bobangi passent d’un peuple de pêcheurs à une puissante nation commerçante grâce à leur contrôle du commerce à longue distance le long du Congo. Des contacts accrus avec le monde extérieur assurent non seulement une transition politique, mais aussi un important renouveau culturel. Les marchands soudanais introduisent, par exemple, l’islam et l’arabe dans le nord du bassin congolais.

 

 

 

Différente de l’Europe

L’Afrique centrale n’est pas une page blanche comme les explorateurs européens, les fonctionnaires coloniaux, les employés des entreprises coloniales et les missionnaires qui leur ont succédé le laissent à penser. La région est habitée par différentes communautés qui ont leurs propres structures politiques et économiques, différentes cultures et religions.

Les sociétés centrafricaines sont toutefois organisées différemment de celles d’Europe et d’Occident. Au lieu de l’État-nation tel qu’il est promu par l’élite européenne, c’est-à-dire avec un territoire, un peuple, une langue et une culture bien définis, le Congo est caractérisé par une multitude de structures organisationnelles et communautaires (politiques, économiques, culturelles…). Il n’y a pas d’industrie à grande échelle, fonctionnant grâce à la vapeur, ou à l’électricité, et employant des ouvriers salariés. Le transport se fait à dos de porteurs et en canots et pas avec des bêtes de somme ou au moyen de véhicules motorisés et de bateaux à vapeur. Les gens n’y vivent pas dans des maisons de pierres. On ne paie pas avec des pièces de monnaie et des billets de banque. Les communautés congolaises perpétuent les savoirs par la tradition orale, ce qui diffère fortement de l’Europe où l’écriture joue un rôle important. Il n’y a ni lettres, ni télégrammes, ni conversations téléphoniques.

La liste des différences est longue. Ce sont ces différences que le colonisateur interprète et qualifie de preuves que le Congo est primitif, contrairement à la Belgique et à l’Europe civilisées, qui font office d’étalons du progrès.

 

 

2.2 Les prémices d’une colonie belge

 

Le roi Léopold II est l’instigateur de la colonisation belge. Le roi n’a jamais caché ses ambitions coloniales. Il les nourrissait avant même d’accéder au trône. Il prospecte dans plusieurs pays pour doter un royaume qu’il trouve trop peu ambitieux sur le plan international, d’un territoire où il pourrait établir une colonie et ainsi développer un petit empire. Différentes expéditions en Afrique centrale, principalement celle du Britannique Stanley, le conduisent à s’intéresser à cette région. Afin de revendiquer son droit sur un territoire africain puis obtenir l’aval des grandes puissances, il prend plusieurs initiatives. En 1876, il organise ainsi à Bruxelles une Conférence internationale de Géographie et y convie une série de scientifiques, d’explorateurs et de diplomates belges et étrangers. Sous le couvert de la science et de la « mission civilisatrice », une association y est créée afin faire mieux connaître cette Afrique aux Européens. L’Association internationale pour l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique (AIA, bientôt connue comme Association internationale africaine) est présidée par le roi en personne. C’est en son nom et sous son drapeau (une étoile dorée sur fond bleu, toujours présente sur le drapeau de l’actuelle RDC) que la région sera explorée. Stanley devient l’un des principaux agents de l’AIA. En 1882, une nouvelle association remplace la précédente : l’Association internationale du Congo (AIC) ne revendique plus seulement les découvertes faites au Congo, mais bien la souveraineté sur les terres acquises par ses agents. Si le caractère international est toujours bien mis en évidence, l’AIC est en réalité un outil utilisé par le souverain pour établir sa propre colonie.

 

La conférence de Berlin

 

En 1884, le chancelier allemand Otto von Bismarck convoque une conférence internationale pour discuter de la colonisation de l’Afrique. Il comprend en effet que les multiples explorations en cours un peu partout sur le continent et les territoires revendiqués par une série de pays européens pourraient mener à des tensions et provoquer des conflits au coeur de l’Europe. Des délégués représentant l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, les Pays-Bas, l’Autriche-Hongrie, le Danemark, la Russie, la Suède-Norvège, les États-Unis et l’Empire ottoman se réunissent donc entre novembre 1884 et février 1885 à Berlin.

Les travaux de la conférence règlent plusieurs problèmes sur l’ensemble du continent et les accords entre les pays participants constituent l’Acte de Berlin. C’est lors de cette conférence, mais indépendamment de celle-ci, que la plupart des puissances occidentales reconnaissent l’AIC comme une entité politique souveraine. Léopold II se retrouve ainsi à la tête d’un nouvel État: l’État indépendant du Congo (ÉIC), qui continue l’action de l’AIC. Puisque l’ÉIC adhère à l’Acte de Berlin, la liberté de commerce est d’application dans le bassin du fleuve Congo, c’est-à-dire que pour les marchandises qui circulent sur son territoire il n’existe aucune taxe de circulation, d’exportation ou d’importation de l’ÉIC. Ainsi, le souverain peut plus facilement persuader les puissances étrangères, surtout les Britanniques plus réticents, à reconnaître son État. Toutefois, dans la pratique, la politique menée par Léopold II aboutira à la suppression de cette liberté commerciale.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/belges1.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/belges1-150x150.jpgKaburamePériodes colonialesDéfinir la colonisation « Colonisation » : terme qui signifie l’occupation, la soumission et l’exploitation d’un territoire et de sa population par une puissance extérieure, généralement venue d’outre-mer. La colonisation est un phénomène ancien, comme l’attestent par exemple la fondation de colonies grecques et phéniciennes en Méditerranée aux VIIIe-Ve siècles...Rwandan History