La Société Des Missionnaires D’Afrique -Pères Blancs-Et L’Education
L’Église missionnaire enseignante
Durant plusieurs siècles, le christianisme s’est répandu à travers le monde sans recourir à ce moyen de promotion qu’est l’école. Évangélisation et scolarisation n’étaient pas nécessairement liées l’une à l’autre.
La Congrégation de la Propagande, fondée par le pape Grégoire XV en 1622, recommande cependant très vite l’érection d’écoles à la fois pour l’enseignement religieux et comme moyen de propagande. Cette Congrégation écrit ainsi en 1659 déjà, aux vicaires apostoliques de la Société des Missions Étrangères de Paris : « Établissez les écoles partout, avec le plus grand soin et la plus grande diligence ; enseignez gratuitement à la jeunesse de ces pays le latin, et, dans leur langue à eux, la doctrine chrétienne ; tâchez aussi qu’aucun catholique ne confie l’éducation de ses enfants à des infidèles, mais à vous et à vos gens ».
Dans ces recommandations très précises, l’école est donc déjà, non seulement perçue comme une institution où on enseigne la religion, mais aussi comme un lieu de protection et de préservation pour le jeune néophyte, contre les influences du milieu païen. Dix ans plus tard, en 1669, on trouve une deuxième intervention qui va dans le même sens. En cette année, le pape Clément IX promulgua une Constitution dans laquelle il insista sur l’importance de la création d’établissements scolaires où l’on enseignerait « outre les rudiments de la foi chrétienne, la science de la grammaire et les autres arts libéraux ». Ce souverain pontife prit ainsi position d’une façon très nette, contre la tendance de certains missionnaires qui prônaient que « pour sauver les âmes, la connaissance des seules vérités de la foi suffisaient ».
Ce n’est cependant qu’à partir du XIXe siècle, et tous les auteurs sont d’accord sur ce point, que les protestants d’abord, les responsables de la Congrégation de la Propagande, comme les dirigeants des sociétés missionnaires catholiques ensuite, ont accordé une si grande importance à l’oeuvre scolaire. Il faut se rappeler que durant ce siècle une sorte de mystique de l’enseignement se répandit progressivement en Europe occidentale. Une véritable faim d’instruction gagna toutes les couches de la population. Les écoles se multipliaient, des cours pour adultes connurent un essor spectaculaire, de nouvelles méthodes et techniques d’enseignement enfin firent leur apparition.
Ce mouvement vers la généralisation de l’enseignement eut encore une autre conséquence : de rudes luttes d’influence dont l’école était l’instrument ou l’enjeu, allaient souvent opposer l’Église à l’État. En France surtout, la lutte fut vive. A. Prost écrit par exemple qu’après la défaite française de 1870, les républicains estimaient que la guerre avait été perdue à cause de « l’insuffisante instruction du peuple ». Le redressement national devait donc passer par l’école obligatoire et gratuite. Pour les catholiques au contraire, la France avait été battue parce que déchristianisée : l’école confessionnelle était donc plus que jamais nécessaire. En Belgique également, la fin du siècle voit se développer une opposition violente entre catholiques et libéraux. L’école se trouvait ainsi au centre de nombreux débats, et un climat de concurrence entourait les questions scolaires.
On comprend mieux maintenant que les directives officielles de l’Église concernant l’enseignement dans les territoires de mission furent nombreuses tout au long de ce XIXe siècle. Ainsi, l’importante instruction sur le clergé indigène Neminem profecto, adressée par la Congrégation de la Propagande, le 2 novembre 1845, à tous les chefs de missions, rappelle, parmi les huit principes qui doivent guider l’action missionnaire, que « sans négliger les œuvres de piété et de bienfaisance », il est nécessaire de « se consacrer avant tout à l’éducation des garçons et des filles par l’enseignement primaire et secondaire ». La Propagande continua à insister sur ce point. Le père A. Seumois relève quatre interventions de cette Congrégation entre 1861 et 1895, qui toutes insistent sur la nécessité de fonder et de développer les écoles en pays de mission. Cet auteur indique en outre, que les motifs ordinairement mis en évidence : la préservation des enfants chrétiens et le prosélytisme auprès des jeunes noncatholiques, s’expliquent d’une part par la généralisation d’un enseignement officiel assez poussé qui paraissait dangereux pour les jeunes baptisés insuffisamment soutenus, et d’autre part par la méthode inaugurée par les missions protestantes d’ordonner l’école au prosélytisme. Nous venons de signaler qu’à la fin du XIXe siècle un engouement extraordinaire s’était développé dans la plupart des pays d’Europe en faveur de l’instruction et que de violents conflits ayant pour objet l’éducation opposèrent maintes fois l’Église catholique à divers États. Il est donc assez normal de constater que les milieux missionnaires subirent l’influence de ce climat de méfiance mutuelle.
Au premier concile du Vatican, dans le programme des travaux, on avait prévu la constitution de quatre commissions spéciales dont l’une traiterait des affaires des Églises de rite oriental. Cette commission, présidée par le cardinal Barnabô, préfet de la Propagande, devait s’intéresser également aux missions, et eut à préparer un schéma ou projet d’une constitution sur les missions «apostoliques » proposé à l’examen des Pères du Concile.
Dans la documentation dont disposaient les rédacteurs des schémas, il y avait les postulats, ou vœux présentés par les évêques à l’une des commissions préparatoires du concile, et parmi les postulats nombreux qu’avaient à examiner les consulteurs de la commission Barnabô, se distinguait un mémoire des évêques français. Ce document suggère diverses initiatives comme la création dans les nations chrétiennes de séminaires de missionnaires séculiers, et la fondation en pays de mission d’écoles, de séminaires et de monastères. Nous retiendrons surtout cette dernière suggestion : la fondation d’écoles et de séminaires dans les territoires de mission, parce qu’elle montre encore une fois cette constante préoccupation des plus hautes autorités religieuses à pousser le développement de l’enseignement. Brusquement interrompu au cours de l’été 1870, le concile ne put ni discuter ni voter la constitution sur les missions. Mais, les idées émises et les rencontres à leur sujet entre les responsables missionnaires eurent certainement de l’effet. Retenons enfin encore le fait que la Congrégation de la Propagande profita de ce rassemblement pour remettre à tous les chefs de mission un exemplaire de son instruction de 1845 dont nous avons parlé plus haut et qui rappelait l’importance de l’éducation des jeunes néophytes par l’enseignement.
Qu’en était-il maintenant des principales congrégations missionnaires? Chez ces dernières, on rencontre cette même conviction de considérer l’école comme indispensable dans l’oeuvre de conversion. Les supérieurs de ces familles religieuses y insistent même tellement qu’on croirait qu’à leurs yeux, éduquer et gagner les jeunes à la foi, constitue l’apostolat missionnaire, sans plus. Divers « plans pour la conversion de l’Afrique » furent élaborés tout au long du XIXe siècle, pour favoriser la pénétration du christianisme dans ce continent. Tous attachent une importance capitale aux centres de formation, pour la conversion et l’éducation d’auxiliaires.
Le fameux projet missionnaire de Mgr Comboni se base intégralement sur cette manière de faire la mission. Il suggère la création d’instituts, dans des endroits salubres, où les missionnaires blancs formeraient des auxiliaires noirs qui entreprendraient la pénétration et la conversion du continent. Comboni voulait créer un véritable réseau de centres éducatifs d’où sortiraient aussi bien des catéchistes, des instituteurs et des prêtres que des artisans.
Ce rapide aperçu des directives des autorités religieuses concernant l’oeuvre scolaire, nous permet d’affirmer d’abord que l’école, en ce XIXe siècle finissant, est considérée par celles-ci comme une oeuvre nécessaire sinon indispensable. On peut en même temps dégager déjà quelques grands principes fondamentaux, souvent théoriques peut-être mais réels quand même, à partir desquels le système scolaire sera organisé par les missionnaires. L’école confessionnelle apparaît ainsi avec des buts bien précis :
- Elle permet d’amorcer l’évangélisation par l’emprise exercée sur la jeunesse et peut contribuer par là à l’oeuvre de civilisation chrétienne en orientant celle-ci dans un sens conforme aux vues de l’Église.
- L’école aide donc non seulement à enseigner la religion, mais aussi à la propager. Elle devient un instrument important de prosélytisme.
- Elle exerce en plus un rôle de protection et de préservation de la jeunesse, parce qu’elle offre aux enfants chrétiens le seul lieu qui puisse leur convenir.
- On y enseigne aussi un minimum de sciences profanes, ce qui permet d’éduquer les enfants et de les amener à la possibilité d’occuper une place importante dans leur milieu.
- L’école permet encore de former des auxiliaires. L’instruction Neminem profecto insistait longuement sur la nécessité de former des catéchistes et surtout des prêtres. La plupart des « plans » pour la conversion de l’Afrique insistaient sur cette même nécessité.
- Dans le contexte de compétitivité religieuse de l’époque, le centre scolaire donne aux missionnaires catholiques une arme pour lutter efficacement contre la concurrence protestante.
- Signalons enfin que la situation conflictuelle entre l’Église et divers États, ayant pour enjeu l’école, influença l’attitude des missionnaires. Ces derniers se montrent en général méfiants sinon hostiles vis-à-vis des établissements scolaires officiels. Seules les écoles catholiques sont, selon eux, aptes à donner une éducation complète et adaptée aux jeunes Africains.
L’école est donc appelée à ce moment à jouer un rôle important dans l’action missionnaire. Aussi est-ce sans étonnement qu’on peut lire sous la plume du grand missiologue catholique J. Schmidlin:
« Les catholiques voient avant tout dans les écoles un moyen pour atteindre leur objectif religieux, qui est la conversion de la population au catholicisme. C’est à travers l’école qu’ils espèrent gagner les générations présentes et futures à leur cause ».
Le fondateur des Pères Blancs, le futur cardinal Lavigerie, homme de son temps, a été nécessairement influencé par cet état d’esprit. Lui aussi attachera une importance considérable à l’oeuvre éducative.
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