Le défi adressé par le roi Musinga au christianisme de ses maîtres par ses croyances, ses espoirs, n’a pas eu raison d’eux, mais l’a perdu. Musinga n’a pas saisi à temps que la nécessité de faire rayonner ce qui lui était présenté comme la « civilisation » allait de pair avec l’agression qu’implique un processus de domination. Les aspects les plus significatifs de la révolte de Musinga – révolte profondément vitale bien que dérisoire – ont été soulignés dans les pages qui précèdent.

Maintenant que l’obstacle qui pendant longtemps a gêné le triomphe des Missions au Rwanda est levé, il s’agit, dans cette section, de mettre en relief des éléments qui font que nous pouvons considérer la chute de Musinga non pas comme une solution à un problème grave posé aux missionnaires ni comme un choix politique nouveau qu’aurait opéré l’Eglise du Rwanda, mais comme un raccourci qui, sur une route, mène plus rapidement au même but. Seulement, il y a gain au point de vue temps.

Cela veut dire que, malgré les obstacles que Musinga a pu opposer à l’action des Missionnaires, ceux-ci étaient parvenus à se frayer un chemin qui, avec le temps, les auraient fait aboutir au triomphe du catholicisme pour deux motifs principaux. Premièrement, l’action conjuguée du Gouvernement et de l’Eglise pour isoler Musinga qui continuait à leur résister ; deuxièmement, le fait que plusieurs autorités indigènes se convertissaient au christianisme et échappaient ainsi à son autorité aurait fini par en faire un roi inutile aux yeux du colonisateur. A cause de ceci, il serait tombé, mais peut-être plus tard.

Quant à l’absence de choix politique nouveau chez les Missionnaires, nous la justifions par le fait que non seulement leur porte-parole qu’était Mgr CLASSE a plaidé pour une révolution de palais maintenant le pouvoir entre les mains des seuls Tutsi, mais également par le fait qu’un nouveau choix aurait constitué la violation des directives de la Société des Missionnaires d’Afrique, base même de l’évangélisation.

Conformément à ces directives, les Missionnaires avaient fondé le succès de leur action sur l’entrée des autorités autochtones dans l’Eglise. Cette vision les avait entraîné à poser des gestes et des actes qui dans l’histoire du Rwanda nous ont paru mériter la désapprobation malgré la justification que leur donne les instructions du Cardinal LAVIGERIE. En jouant du clivage Tutsi-Hutu, en privilégiant « la race des chefs dans le choix des responsables et dans la scolarisation pour faire passer l’évangile, les missionnaires ont révélé que leur choix n’était pas provisoire. Les efforts consacrés aux Tutsi pour gagner leur confiance en tant que groupe dominant et les résultats atteints dès avant la déposition de Musinga ont été un encouragement à rester fidèle aux premières options.

Le remplacement de Musinga par son fils doit donc être considéré à ce niveau des relations entre l’Eglise et les autorités indigènes comme un choix dans les moyens. La position exprimée par Mgr CLASSE pour la déposition de Musinga, nous semble ainsi correspondre à l’espoir que ce qui n’a pas été possible et facile avec Musinga le serait avec le successeur. La rage de détruire Musinga telle qu’elle est apparue à travers la plume de l’évêque ne devrait donc pas être considérée comme plus forte que les calculs politiques de Mgr CLASSE. Ce qu’il recherchait, c’est un prince chrétien qui entraînerait son peuple au christianisme, jouissant en retour de l’appui des missionnaires dans son action temporelle. Un tel prince serait le parachèvement et la garantie des bons rapports que les Missionnaires avaient établis avec une partie des autorités que ces mêmes rapports avaient détachés de Musinga. Un prince chrétien légaliserait la situation de ceux qui sous un monarque païen étaient ou pouvaient être considérés comme rebelles du fait de leur conversion à une religion étrangère. Bref, l’établissement d’un royaume chrétien serait réalisable grâce à l’aide des autorités indigènes.

Telle était la pensée profonde du Cardinal LAVIGERIE. Elle est précisée dans un chapitre spécial des Instructions adressées à une caravane de missionnaires que devaient accompagner les premiers Auxiliaires armés. Elle nous semble revêtir une importance particulière face à cette analyse. Aussi, nous permettons-nous d’en donner le contenu :

«Après avoir longuement réfléchi à l’insuccès relatif d’un grand nombre de Missions modernes et avoir étudié dans le passé l’histoire de la conversion des peuples d’aujourd’hui chrétiens, j’en suis venu à constater cette règle que si les apôtres répandent la première semence de l’Évangile et lui donnent la fécondité par leurs prières, le christianisme ne devient un établissement universel que lorsqu’il est officiellement adopté par les chefs d’un pays et que sa diffusion est favorisée par leur exemple et par leur pouvoir».

Telle est l’histoire de notre sainte religion dans l’Empire Romain. C’est une erreur de penser qu’elle eut la majorité dans cet empire avant le règne de Constantin : elle n’y avait qu’une minorité infime, et on peut dire que dans sa masse le monde romain était encore païen. C’est Constantin, dont l’œuvre fut ensuite continuée par ses successeurs, qui commença à rendre les masses chrétiennes ; c’est depuis son règne que les conversions des grands furent opérées en grand nombre et que le christianisme passa dans les lois qui l’avaient si longtemps persécuté. »

L’histoire de sa propagation chez les peuples barbares n’est pas différente. Il se borne à des conquêtes isolées parmi les petits et les pauvres, tant que le prince ne le soutient pas. C’est l’histoire de notre Clovis et la conversion des Francs à sa suite. Par contre, toutes les Missions qui ont eu contre elles les princes d’une manière persévérante, comme au Japon et chez les Musulmans, ou même qui ne les ont pas eues absolument pour elles sans les avoir contre, comme en Chine ou dans les Indes, n’ont abouti qu’à des résultats misérables malgré les miracles de Saint François Xavier et l’héroïsme de milliers de martyrs.

Il faut conclure de ces faits, sans cesse répétés dans l’histoire que, dans les desseins de la Providence comme cela est, du reste, enseigné par l’Eglise, les princes reçoivent de Dieu la mission spéciale d’établir son règne dans ce monde, ou que, comme le dit Saint-Augustin, ils ne reçoivent leur puissance que pour la faire servir à établir la puissance du Roi du ciel. » Nos pères ne perdront pas de vue cette grande vérité dans une Mission établie parmi des peuples que leur état social prédestine à en donner une preuve nouvelle et éclatante.

Sauf deux ou trois exceptions, l’intérieur de l’Afrique Équatoriale est livré à l’anarchie la plus complète. Il est divisé en une infinité de petites peuplades sans cesse en guerre les unes contre les autres, sous la conduite de leurs roitelets. Toute autorité forte y est inconnue. Cela est particulièrement vrai au Tanganyika ; la richesse du sol y est grande, le nombre des habitants prodigieux, leurs divisions violentes et sanglantes, l’anarchie complète. »

Le plus grand bienfait que l’on puisse porter à ce pays est donc d’y créer cette autorité et de leur donner le double ascendant de la force morale et de la force matérielle.

» Existe-t-il parmi les princes Noirs, des hommes capables de remplir ce rôle ? Cela est possible. Stanley parle de Mtega, roi de l’Ouganda, comme d’un prince extraordinaire, et déjà presque gagné à l’Évangile, si ce qu’il raconte n’est pas une fable. Les noms de Mtrambo et de Rumanika sont mis en avant par d’autres explorateurs, comme ceux de chefs remarquables à divers titres.

» Si l’un d’entre eux, comprenant suffisamment son avenir même temporel, abandonnait ses superstitutions grossières pour accepter les vérités et les lois du christianisme, il y trouverait une force incomparable pour grouper autour de lui, par la seule pratique de la justice chrétienne, tant de populations misérables qui sont aujourd’hui exposées à tous les maux.

» Chrétien et, dès lors, par le moyen des Missionnaires, en rapport avec les peuples chrétiens d’Europe, il pourrait tirer d’eux des moyens d’action, d’attaque, de défense, inconnus aux autres Noirs, il pourrait même trouver des auxiliaires énergiques parmi tant de soldats chrétiens dégoûtés du spectacle qu’offre le monde et ne cherchant qu’à consacrer leur vie à une œuvre grande et utile; ainsi il arriverait à dominer rapidement une partie considérable de l’intérieur de l’Afrique, et, ce jour-là, le christianisme y serait établi.

» Un tel prince, maître du pays, pourrait, en effet, par des lois sages, abaisser tous les remparts qui s’opposent à la conquête des âmes, détruire la polygamie, transformer l’esclavage.

» Mais ce prince existe-t-il en réalité ? C’est le côté incertain et obscur de ce problème. Les Pères étudieront la question sur place, et s’ils trouvent réellement un homme capable de réaliser l’œuvre que je viens de décrire, ils laisseront tout le reste pour le gagner et le rendre chrétien, au moins catéchumène, s’ils ne peuvent encore en faire un Fidèle.

» C’est pour favoriser cette œuvre et contribuer à amener ce grand résultat que j’ai eu la pensée d’adjoindre à la caravane un certain nombre de soldats chrétiens armés et déterminés qui puissent contribuer à soutenir la puissance du monarque que j’appelle de tous mes vœux. Ils pourraient lui former des troupes, les discipliner, les commander, lui enseigner l’art de la défense, en un mot, le rendre invincible tout en restant puissants euxmêmes par les charges qu’ils exerceraient et la confiance qu’inspireraient certainement leur courage et leurs vertus.

» Je vais plus loin, et sans entrer ici dans aucun détail qui serait inutile, je pense que si, parmi les princes Noirs de « intérieur, il ne s’en trouvait pas de capable ou de digne d’un tel rôle, il ne serait pas impossible qu’un Européen brave et chrétien ne pût le remplir. Peut-être même qu’en ce moment le roi des Belges y songe ; j’ai du moins la certitude qu’il prépare, dans le secret, une expédition dont le but ne m’est point connu, et qu’il désire s’emparer en établissant des stations, de la ligne de Zanzibar à SaintPaul de Loanda par le Congo.

Malheureusement Stanley, le chef de son expédition, est protestant. Il serait bien à désirer qu’une pareille entreprise ne sortît pas des mains des catholiques. Quoi qu’il en soit, des populations en guerre l’une contre l’autre peuvent facilement fournir l’occasion de grouper, autour d’une petite troupe déterminée, le moyen d’une puissance qui s’étendrait, de proche, par la protection accordée aux faibles et par les bienfaits inappréciables de la paix. C’est ainsi que dans nos Etats barbares, les grandes abbayes du Moyen Age devinrent, non seulement des centres de Missions, mais encore des places de refuge, autour desquelles se groupèrent les, populations et bientôt des chefs-lieux de principautés.

» Le monde africain de l’intérieur est précisément dans l’état où l’Europe était au Moyen Age. Pourquoi l’Eglise n’y réaliserait-elle pas les mêmes oeuvres et n’y porterait-elle pas les mêmes bienfaits ? »

Je donnerai, sur ce sujet, quelques Instructions spéciales dans un autre écrit. Je me contente d’ajouter ici, pour les Missionnaires, un conseil qui doit être une loi pour eux. Jamais ils ne doivent, personnellement, porter les armes une fois arrivés à leurs Missions, si ce n’est en cas de péril extrême de la vie. »

Leurs armes, à eux, sont la prière, le dévouement, la sagesse, le Conseil. Ils n’en emploieront pas d’autres et se rappelleront que, s’ils doivent amener le royaume de Dieu sur la terre, leur royaume à eux n’est point de ce monde ».

Ce texte aurait pu être mis en exergue au début de ce titre. Il aurait permis de simplifier l’analyse mais de ce fait, il aurait aussi éclipsé certains aspects anormaux de l’action des Missions qui auraient alors été perçus comme une conséquence automatique des principes que pose le texte du Cardinal. Pourtant, cette étude a montré que le comportement des missionnaires a été surtout la conséquence d’un choix délibéré et calculé de leur part qui dépassait une simple mise en application de principes.

En laissant aux Pères le soin d’étudier sur place comment ils procèderaient pour établir le royaume dont il avait tracé le cadre, le Cardinal LAVIGERIE leur a laissé, semble-t-il, toute la responsabilité du choix des moyens. Ce qui lui importait, c’était de voir les missionnaires réaliser l’œuvre projetée.

Ne disposant pas de renseignements suffisants et précis sur l’intérieur de l’Afrique, le Cardinal LAVIGERIE s’est montré à la fois ferme et souple dans sa pensée. Il reviendrait aux missionnaires de maintenir cette souplesse ou de se montrer rigides en fonction des conditions locales ; leur manière d’agir permettrait de saisir les dimensions des directives du Cardinal. C’est-à-dire que les méthodes d’action des missionnaires devraient pouvoir être comprises en elles-mêmes sans nécessaire référence aux instructions, mais ces méthodes pourraient être aussi justifiées sur base des idées de Mgr LAVIGERIE reproduites ci-dessus.

Analysés dans une perspective dynamique, les faits produits grâce aux méthodes d’action, laissent voir ce qui dans l’œuvre est tributaire du principe pris dans son sens absolu et ce qui est davantage le résultat d’une action constamment adaptée aux Circonstances. Plus brièvement, une analyse dynamique de l’œuvre missionnaire peut montrer combien cette œuvre n’a pas sa seule explication dans les idées de LAVIGERIE,, comme d’aucuns aimeraient le faire croire pour excuser certains travers qui ont jalonné l’évangélisation du Rwanda. En fait, tout jugement en ce domaine doit tenir compte à la fois de la ligne tracée par le Cardinal LAVIGERIE, due de la conjoncture et des hommes à l’époque des faits. C’est ce que nous avons tenté de faire particulièrement dans ce chapitre.

Mais ce qui est assez significatif, c’est de constater qu’une des premières préoccupations des missionnaires – sinon la première – porte sur l’organisation politique. Ce point fondamental est entièrement hérité du Cardinal LAVIGERIE pour qui le problème du minimum de sécurité à assurer, sous peine de rendre vaines les entreprises lancées, était comme un des plus urgents à résoudre.

Chez le fondateur de la Société, le souci d’assurer les conditions nécessaires à l’exercice de l’apostolat est resté constant. Ce souci devient aussi celui de ceux de ses missionnaires qui s’établirent au Rwanda. C’est pourquoi on les voit consacrer le maximum de leurs efforts à trouver une autorité bienfaisante dans le pays pour aider à la transformation de celui-ci. Ces efforts doivent être comptabilisés à l’actif des missionnaires compte tenu surtout des résultats et quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir quant à la nécessité de la voie choisie pour convertir les âmes.

On évoque brièvement dans les lignes qui suivent, et en complément de ce qui a été rapporté dans ce titre, le cheminement qui a conduit à la consécration du Rwanda au Christ-Roi par le roi du Rwanda, consécration qui constitue l’acte, le stade suprême des relations entre l’Eglise et les autorités autochtones.

Il faut cependant remarquer que si pour les besoins de la clarté, nous détachons ces considérations sur les Missions et les autorités indigènes de l’ensemble que forme le chapitre des relations entre l’Eglise et l’Etat, le contexte où évoluent ces rapports reste identique : celui de la domination. D’où les différents aspects que revêtirent les relations Missions-autorités rwandaises dépendent le plus souvent de l’évolution et de l’état de relations existant entre l’Eglise et le Gouvernement colonial. Les missions seront de véritables intermédiaires entre l’Administration coloniale et les autorités indigènes ce qui constituera un facteur de premier plan pour gagner à l’Eglise ces dernières autorités.

L’entrée de la Belgique sur la scène politique du Rwanda a élargi pour l’Eglise la voie de la puissance, la rendant en quelque sorte redoutable à ceux qui jusque là lui avaient témoigné du mépris et s’étaient refusés à son emprise.

A l’incertitude qui avait souvent plané sur l’avenir des Missions du Rwanda et aux tracasseries dont elles avaient été l’objet de la part d’une grande partie des autorités indigènes du temps des Allemands succéda la certitude de mener à bon terme l’œuvre pour laquelle les missionnaires s’étaient bien battus.

Dès 1920, le rapport souligne les raisons d’espérer des missionnaires. « Les événements de ces dernières années, écrit le Supérieur de Kabgayi, ont contribué beaucoup à mettre en relief notre véritable rôle : les gens ne doutent plus maintenant que nous ne soyons réellement attachés à eux, et que nous ne désirions leur plus grand bien. La gent « Mututsi » elle-même s’est rapprochée et nous avons eu la consolation d’enregistrer dans nos cahiers de catéchumènes plusieurs individus appartenant à cette caste longtemps absolument fermée ».

Partout les échos annoncent de bonnes nouvelles. A Rwamagana, le R.P. DELMAS écrit dans son rapport :

« Les chefs nous sont favorables; nous rendent fréquemment visite, et laissent pleine liberté à leurs sujets, suivant en cela l’exemple du roi Musinga, qui s’empressa de donner à Monseigneur, par écrit dûment signé et scellé, l’assentiment qu’il lui avait toujours refusé sous un autre régime : autres temps, autres mœurs ».

Le Supérieur de Murunda, l’Abbé LEBERAHO note de son côté : « Nos relations avec les chefs et les Batutsi d’ici, sont jusque maintenant bonnes et amicales. De temps en temps ces chefs et Batutsi nous visitent dans notre mission ».

Ils ont mis du temps avant de mordre à l’hameçon. Ce temps, ils le consacraient à combattre les missionnaires, à les tenir à distance, à leur jouer mille tours de leur façon pour les exaspérer. C’était là le premier acte d’une histoire qui en compte trois pour la période allant jusqu’à 1950 .Ce premier acte s’étend de l’arrivée des missionnaires en 1900 à la première guerre mondiale.

L’acte second s’ouvre avec l’entrée en scène de la Belgique, plus ou moins sûre du lendemain. Durant les premières années de l’occupation militaire, le Gouvernement est plus ou moins neutre, mais ses représentants ne cachent pas leur sympathie pour les Missions. Pendant ce temps les Chefs et le groupe Tutsi observent. Ils sont attentifs au rôle joué par Mgr. CLASSE dont l’affaire du Gisaka est une occasion de détente dans les relations entre Musinga et les Missions. Dès la conclusion de cette affaire, le Gouvernement ne cache pas son soutien à l’œuvre des missionnaires. La décision de leur confier l’enseignement sonne l’alerte dans les milieux dirigeants.

C’est l’acte trois : les Tutsi ne se contentent plus de regarder, ils prennent le chemin des stations ou des succursales. Peut-être ont-ils des appréhensions que ces missionnaires ne donnent l’occasion aux manants de s’élever à un rang qui serait une menace pour la noblesse en retard ?

L’affluence est surtout remarquable au centre du pays – dans ce qui a été considéré comme pays des Tutsi – ce qui fait dire au Supérieur de Kabgayi :

« Nous ne sommes plus aux débuts alors que notre action s’exerçait péniblement sur le peuple, les Bahutu. Actuellement les gens viennent à nous en grand nombre,… aussi bien « Batutsi », caste noble, que « Bahutu », et même membres de la famille royale. C’est que les gens peuvent maintenant se déclarer catéchumènes ou chrétiens, sans encourir la disgrâce du roi devenu notre ami, ou de leurs chefs respectifs… Nos relations avec le sultan Musinga sont excellentes presque chaque jour, il nous donne des preuves de sa sympathie, et les chefs le savent. A la demande du sultan et de cette jeunesse intéressante, nous construisons actuellement à Nyanza une petite maison pour nous, et à côté sera établi un catéchiste Mututsi ».

Cette affluence et ce rapprochement vers les missions furent considérés sans doute avec raison comme le fruit de la grâce. Mais il semble que d’autres motivations aient été déterminantes dans ce mouvement : l’impossibilité pour les « nobles » d’admettre une situation qui pourrait être interprétée comme une dégradation sociale.

Cet extrait du rapport du R.P. HUREL de Kansi, décrivant la démarche de deux jeunes filles Tutsi est révélateur, de ce qu’il pouvait y avoir d’édifiant et de tragique dans la course des Tutsi vers l’Eglise :

« Ah ! Malheureuses que nous sommes, pourquoi notre noblesse, nos troupeaux de vaches, nos suivants, si nous allons en Enfer : Les Bahutukazi (les femmes Hutu), elles, avec leurs habits en guenille et leur misère seront sauvées, et nous, avec notre luxe nous serons perdues à jamais ! Voir ces Bahutu-kazi aller à l’Eglise à leur guise, et assister en chantant à vos belles cérémonies, tandis que nous, nous demeurons emprisonnées dans nos prétentions et notre sottise ».

L’Eglise du Rwanda ne pouvait que se réjouir en voyant le mouvement de conversion des Tutsi s’amplifier. En fait, note « Pro Mundi Vita », « leur position sociale leur a indiscutablement rendu l’accès au catholicisme plus facile que ce n’était le cas pour les Hutu, mais il s’ensuit que ce catholicisme porte de profonds stigmates féodaux ».

Mais l’extraordinaire développement des conversions au catholicisme dans les rangs Tutsi n’a pas pour autant supprimé tout heurt. Par exemple à Rwamagana, le rapport observe que le fils aîné de Musinga, Sharangabo, païen, n’est qu’« extérieurement notre ami… », ennemi de nos oeuvres », que Musinga lui-même est « extérieurement notre grand ami, en réalité de plus en plus l’ennemi de tout ce qui est européen », lit-on dans le rapport de Kabgayi.

Il y a lieu cependant de considérer que ces attitudes de Musinga ou de l’autre chef ne sont que des exceptions sans impact sur le mouvement général.

En effet, si l’on peut évoquer l’une ou l’autre opposition occulte à l’œuvre missionnaire dans quelques stations, il faut remarquer qu’ailleurs « l’élan est donné », que « les chefs se sont rapprochés étroitement de la mission et demandent fréquemment conseil (Nyundo), qu’à Mibirizi, « le grand chef Rwagataraka, (est) toujours dévoué et fidèle à la mission; il a su éloigner les sectes hétérodoxes, il a favorisé l’établissement des succursales, et il s’est montré libéral envers la mission ». Le R.P. KNOLL put compléter ses observations l’année suivante en notant que dans ce poste de Mibirizi, « ce qui est remarquable, c’est l’attitude des chefs à l’égard des Pères. A peine regardaient-ils autrefois les missionnaires, et dans les campements il était difficile d’obtenir d’eux quelque chose. Maintenant ils nous reçoivent avec bienveillance et rien ne nous manque ; et souvent même ils refusent toute rémunération ».

L’avènement de Mutara III, ce roi qualifié simple et docile, catéchumène par surcroît vint répondre aux dernières espérances des missionnaires. Dès 1932, le Supérieur de Kabgayi peut écrire : « …partout les dispositions sont favorables, partout des chefs ou souschefs chrétiens ou simplement catéchumènes secondent les missionnaires.

Nous ne nous occupons pas de procès ; ils le savent, et le peuple, toujours frondeur, sait aussi que nous sommes et voulons être les mainteneurs de l’autorité des chefs ».

Il semble que ce rapprochement entre les ennemis d’hier provoqua une certaine réaction chez les Hutu dans quelques stations comme le laisse entendre le rapport de Save. On y lit, en effet, que « peu de Batutsi vont chez eux (Church Missionary Society) ; les Bahutu sont attirés par l’espoir d’échapper aux corvées ». Le rapport de 1934-1935 évoque à son tour ce besoin des Hutu d’être soulagés du joug Tutsi. « Enfin, dit le rapport, les Adventiste du septième jour sont, je crois, nos plus rudes adversaires. Ils le seraient davantage encore s’ils ne défendaient l’usage de la bière et du tabac. C’est à Rambura, Nyundo, Rwaza qu’on a surtout lieu de se plaindre de leur action. L’autorité des Batutsi est moins affermie dans ces pays. Les Bahutu ont trouvé chez les représentants de l’Adventisme, des défenseurs acharnés et intéressés de leur esprit d’indépendance quelque peu révolutionnaire : on se fait des adeptes comme on peut ».

Privé généralement du soutien des chefs ou sous-chefs, et surtout de l’appui du roi, l’Adventisme n’eut ni le succès ni la force du catholicisme au Rwanda. La générosité et l’initiative dont firent preuve les autorités indigènes envers les Missions catholiques ne s’étendirent pas aux Adventistes. L’exemple venait d’en haut. Non seulement le roi était catéchumène de l’Eglise catholique, mais il avait été jusqu’à offrir le terrain où se trouvait jadis le kraal de son père exilé pour qu’y fût construite l’Eglise de Nyanza. » « C’était, écrit VAN OVERSCHELDE, toute proportion gardée, la victoire du christianisme établissant sa capitale sur les ruines de la Rome païenne ».

Ce ne fut pas la seule manifestation de la préférence et du soutien que Mutara accordait au catholicisme. Outre qu’il prenait souvent conseil à la mission « et plus souvent chez Son Excellence », le rapport de Kabgayi précise par exemple que « d’accord avec le roi, nous avons commencé des réunions pour les chefs, pour former parmi eux, aussi, un groupe d’élite, comprenant les devoirs du vrai chef, laissant de côté les intrigues, mettant leur gloire dans l’intégrité et la droiture ». Une telle faveur ne fut accordée à aucune confession dissidente. Dans ces conditions Mutara avait « les qualités du chef et du chef chrétien ».

Mais il était toujours catéchumène. Que manquait-il pour qu’il soit baptisé ? Selon le rapport du Vicariat, « la condition mise à son baptême est qu’il ait un enfant mâle ». Malheureusement pour le roi, cette condition ne se réalisa jamais malgré les deux mariages qu’il put contracter. Le premier mariage contracté avec Nyiramakomali le 15 octobre 1933 « ne donna naissance qu’à des enfants mort-nés ou morts à peine nés ».

Devant l’absence d’héritier ‘attendu, Mgr CLASSE intervint : «Examinant à fond les circonstances de ce mariage, (il) jugea qu’il ne constituait pas un véritable engagement matrimonial et que le Roi n’était donc tenu par aucun lien indissoluble. Il l’autorisa donc à contracter une nouvelle mais cette fois une véritable union conjugale avec une chrétienne, Rozalia Gicanda, celle-ci bénéficiant d’une dispense de disparité de culte. Ce mariage eut lieu le 18 janvier 1942 ».

Ce nouveau mariage ne fut pas plus heureux que le premier, en ce sens que le couple royal n’en obtint aucune progéniture. Un an et demi après, Mgr CLASSE, perdant probablement tout espoir de voir son protégé avoir un successeur, décida de lui conférer le baptême ainsi qu’à sa mère.

Le 17 octobre 1943, Mutara et sa mère furent baptisés par Mgr CLASSE. Ce fut « un grand événement pour le Rwanda, note le rapport du Vicariat. M. le Gouverneur Général Pierre RYCKMANS avait accepté d’être lui-même le parrain du néophyte et ce geste fit grande impression sur toute la population. L’étape parcourue en ces quarante années est immense ; les vieux païens de l’ancien régime ont été frappés et un certain nombre des plus marquants ont résolu de se faire instruire ».

Il est difficile de savoir quels furent les sentiments du peuple rwandais ce jour-là, devant un tel événement. Les applaudissements n’ont pas toujours été et ne sont pas toujours un signe de ralliement.

Nous ne pouvons donc pas nous prononcer catégoriquement sur la perception que le peuple a eu de ce baptême même s’il est certain que plusieurs s’en réjouirent. Néanmoins, il est possible de se rendre compte de l’interprétation qui fut donnée à l’événement par les autorités autochtones.

On retiendra trois témoignages de grands chefs tirés du reportage que fit le «Kanyamateka » (Journal du Vicariat) des festivités. S’adressant à Sa Majesté, son frère, le chef Etienne Rwigemera lui dit : « Nous sommes venus nous réjouir de ce que cette fois-ci notre Roi devient enfant de Dieu. Nous rendons grâce à Dieu qui Vous a honoré d’être le premier Roi chrétien du Rwanda.

Nous sommes venus au nom de Votre peuple, nos sujets, pour les représenter, nous vous promettons en leur nom de prier pour que Vous remplissiez vos devoirs chrétiennement afin que nous ayons un Roi fidèle à ses engagements. Souvenez-vous que nous n’attendons pas seulement de Vous que Vous soyez chrétiens, Vous devez aussi être un Saint ».

La deuxième adresse fut destinée à Mgr CLASSE par le chef Léonard Birasa :

« Avant tout, nous Vous disons merci parce que vos mains nous ont donné un Roi chrétien. Nous vous disons un grand merci mais notre action de grâces va surtout à Dieu qui vous a fait arriver dans ce pays en 1901, les festivités de ce jour venant couronner vos 42 ans que vous avez passés au Rwanda. Nous réalisons que vous avez plus de motifs que nous tous de vous réjouir, Vous qui avez à l’esprit ce qu’était le Rwanda à votre arrivée et qui mesurez le chemin que vous lui avez fait parcourir. Nous nous réjouissons de pouvoir vous qualifier Apôtre du Rwanda à l’instar de certains grands saints qui dans bien des pays ont propagé le royaume de Dieu ».

Enfin, le chef François Rwabutogo s’adressa au Gouverneur Général RYCKMANS en ces termes : «

Merci d’être venu rehausser ces festivités auxquelles vous avez imprimé un cachet que nous n’aurions pas pu leur donner nous-mêmes. L’avancement du pays ne réside pas seulement dans le seul progrès matériel, il doit être allié au progrès religieux. Ce jour constitue le point de départ du progrès de notre pays. La Belgique a collaboré avec l’Eglise, et c’est pourquoi vous êtes aujourd’hui parrain de notre roi, et comme tel vous devenez aussi parrain de notre pays. Nous vous promettons de soutenir votre filleul à accomplir ses devoirs sans démériter. En plus nous prierons pour la Belgique et son Roi Léopold III, afin que Dieu balaye l’ennemi de son territoire pour qu’ensuite nous progressions ensemble dans la joie ».

Ce discours réparti entre trois chefs suffirait à résumer la matière de ce chapitre et même une époque importante dans l’histoire politique, sociale et religieuse du Rwanda : celle où l’Eglise, après des débuts d’implantation difficiles, s’affirme comme une autorité, émerge, étend et savoure son influence que ses relations avec le Gouvernement colonial et les autorités indigènes lui ont permis d’exercer sur la société rwandaise.

Le baptême du roi signifie donc la victoire du christianisme – ou plutôt du catholicisme dans toute l’étendue du Rwanda. Il était l’aboutissement d’un retournement total des Tutsi, qui, amorcé quelques années auparavant, fit passer le christianisme de la proscription à une situation privilégiée, sans que personne osât protester avec quelque énergie depuis la neutralisation de Musinga.

La destitution de celui-ci avait été perçue comme la preuve de l’échec de la lutte contre la religion des missionnaires et avait entraîné la conviction que persévérer dans cette lutte serait peine perdue. Ainsi la colère des païens s’était usée avant la patience des victimes.

Avec la conversion et le baptême de Mutara, on était conduit, non pas à tenir la balance égale entre l’ancienne religion et la nouvelle, mais à donner l’avantage à celle-ci. Comme si le paganisme était épuisé, on constata à la résidence royale après le baptême du roi, « une affluence extraordinaire de vieux et de veilles qui viennent se faire inscrire au postulat ». Mais on sentait surtout qu’il y avait dans le christianisme une force d’avenir, riche de possibilités indéfinies.

Les événements avaient prouvé que Musinga et la majorité de ses Commis s’étaient trompés, quand ils avaient cru que dans leur intérêt il fallait s’opposer au christianisme. Mieux compris avec l’avènement du successeur de Musinga, cet intérêt devait inviter les autorités autochtones à favoriser le catholicisme, à se rallier à cette religion qu’auparavant elles étaient portées à haïr et à mépriser.

Le discours des chefs rapportés ci-dessus traduit ainsi de nouvelles dispositions. Désormais les préoccupations d’ordre religieux seront placées sur pied d’égalité des préoccupations pour l’ordre public. L’accent mis sur la collaboration entre l’Eglise et la Belgique dans le texte précité ne semble pas avoir été un accident. Les orateurs ont remarqué que la religion a marché de pair avec la civilisation !

Ainsi la foi personnelle de Mutara et son souci de fortifier son autorité se sont accordés pour le déterminer à grandir l’influence de l’Eglise, servant de modèle à ses chefs et sous-chefs. Le catholicisme prit ainsi très vite, l’aspect d’une religion d’Etat, ce qui avait l’avantage de ranger de son côté la force gouvernementale. L’Eglise, peut-on dire, avait réussi, à travers le baptême du roi, à briser la force et la dureté de l’élément central de l’obstacle, sans pour autant peut-être rien enlever de la potentialité de cet élément.

Un nouveau tournant dans l’histoire du Rwanda (et dans son histoire religieuse en particulier) était pris. La satisfaction des missionnaires perce dans leur rapport : « Les chefs et les sous-chefs du pays sont pour la plupart chrétiens et catholiques, ce qui nous donne sur eux une influence qui a sa répercussion sur la vie sociale de tout le pays. Chaque mois, les chefs catholiques ont leur réunion à la mission où ils reçoivent une instruction sur la façon dont ils doivent se comporter à l’égard de leurs administrés, comment, eux, chefs chrétiens, ils doivent respecter les lois de la justice et de l’honnêteté. On s’efforce de leur montrer qu’il faut substituer à la mentalité ancienne, païenne, une mentalité nouvelle, que l’autorité ne doit pas s’exercer spécialement au profit de celui qui est le détenteur; que le chef, étant, en vérité, au service de sa province ou de sa colline, doit vouloir avant tout le bien de ses administrés ».

Quel que fût le sentiment de bonheur que purent éprouver les missionnaires devant ce résultat de quarante années de dur labeur, il semble qu’il s’incarnait dans un homme : Mgr CLASSE. Plus que quiconque, les chefs l’ont proclamé dans leur discours, il avait le droit d’être fier.

« Qui aura ces jeunes gens Batutsi, avait-il écrit dans ses Instructions, aura le Rwanda entier ». Aujourd’hui, il les avait, il pouvait employer leur autorité pour propager l’Évangile. « Sous la conduite de cette élite, supérieure par son intelligence et son influence, écrivait-il, encore, pourquoi ne verrions-nous pas un jour, se former le premier royaume chrétien de l’Afrique centrale ». Il y avait consacré sa vie de missionnaire. Visiblement, il avait réussi : des missionnaires à l’œuvre, un roi chrétien, des chefs et sous-chefs chrétiens, un peuple entraîné vers l’Eglise par la grâce de Dieu, l’exemple et l’influence de ses gouvernants ainsi que par l’espérance de quelque avantage. Il avait accompli un travail de titan.

Au soir de sa vie, le 31 janvier 1945, il pouvait considérer qu’il laissait au Rwanda une Eglise qui n’était pas seulement une puissance morale, mais une force sociale, influente et triomphante.

Si ces différentes caractéristiques témoignent de l’éclat de la victoire du christianisme, il semble cependant que la marque suprême de cette période glorieuse de l’Eglise catholique du Rwanda réside dans la consécration de ce pays au Christ-Roi par le roi du Rwanda le 27 octobre 1946, à Nyanza même, sa capitale.

La cérémonie revêtit le caractère le plus officiel, associant Mgr DEPRIMOZ (successeur de Mgr CLASSE) et le Résident même du Rwanda M. SANDRART, aux autorités indigènes et à la foule accourue pour la circonstance.

Dans son allocution, le Résident évoque le travail pénible des premiers missionnaires et considère la cérémonie de ce jour comme un « indéniable témoignage du triomphe de leur effort et la plus belle récompense de leur sacrifice ».

Dans son homélie, Mgr DEPRIMOZ souligna que le Christ est le « Roi des rois et de tous les hommes ; que c’est lui le Chef que tous doivent reconnaître ». Puis, il ajouta : « En ce jour également, Nous tenons à rendre hommage à la Belgique et à la remercier pour tout ce qu’elle a fait depuis trente années déjà, pour le progrès du Rwanda. C’est elle qui y fit disparaitre les crimes et les injustices et y instaura la paix. C’est elle qui a donné au pays des écoles, des hôpitaux et des dispensaires. Aussi, au Rwanda, civilisation et christianisme vont-ils de pair. C’est pourquoi vous voyez en ce jour M. le Résident au côté de votre roi ».

Enfin, à genoux, le roi posa son geste en ces termes :

« Seigneur Jésus, Roi de tous les hommes et de toutes les nations, moi, Mutara Charles Léon Pierre Rudahigwa, je m’incline devant Vous ainsi que devant votre Mère, la Vierge Marie, Reine de la terre et du ciel.

» Je reconnais que Vous êtes le souverain Maître du Rwanda, la racine de laquelle sort tout pouvoir et toute puissance.

Seigneur Jésus, c’est Vous qui avez formé notre pays. Vous lui avez donné une longue lignée de rois pour le gouverner à votre place, encore qu’ils ne vous connaissent pas.

Quant le temps fixé par Votre Providence fut arrivé, Vous vous êtes fait connaître. Vous nous avez envoyé Vos apôtres. Ils nous apportèrent la Lumière et la Vie.

» En même temps Vous nous avez envoyé une nation qui nous guiderait dans la voir du progrès et nous ferait participer plus largement aux biens de la civilisation.

» Maintenant que nous Vous connaissons, nous reconnaissons publiquement que Vous êtes notre Maître et notre roi.

» Seigneur, je Vous donne mon pays, mes compatriotes, ma personne. Faites que les Hommes du Rwanda aiment leur pays ; qu’ils s’appliquent à le faire progresser et y fassent régner cette paix que Vous avez apportée au monde.

» Qu’ils rejettent loin d’eux les erreurs et les vices du paganisme pour suivre fidèlement Votre voie.

» Faites que toutes les FEMMES du Rwanda fassent honneur à leur maternité. Qu’elles soient fidèles à leurs époux comme Vous êtes fidèle à l’Eglise et ne forment avec eux qu’un seul corps.

» Puissent-elles former le cœur de leurs enfants et y faire éclore le respect et l’amour pour Vous et pour le Pays.

» Que tous les CHEFS du Rwanda gouvernent ce pays dans la justice. Que tous leurs jugements soient impartiaux. Qu’ils ne tiennent compte d’aucune préférence de sorte qu’aucun de mes sujets ne soit lésé. Qu’ils abandonnent toute tromperie, toute rancune et toute haine. Qu’entre eux il n’y ait point de partis mais que tous soient unis dans la Charité.

« Aujourd’hui, au nom de mon peuple, je me joins à toutes les nations chrétiennes pour proclamer publiquement : Que le Christ-Roi et Sa Sainte Mère règnent sur tous les hommes, maintenant et toujours ».

Paroles lénifiantes de néophyte pour ceux qui avant son avènement ont été inquiétés par ses prédécesseurs païens, « émouvant témoignage de foi et noble manifeste d’un programme royal si profondément chrétien »,

Dans le cadre de cette étude, l’attention est surtout retenue par l’aspect paroles et gestes de roi dont la résonance est politique ; tel pourrait être le résumé de cette prière royale politique de l’événement, lequel aspect semble être le thème central de la manifestation. Le roi Mutara lui-même l’a expliqué dans le toast qu’il a prononcé après la cérémonie religieuse : « Nous avons à l’égard de la Belgique, déclara-t-il, un devoir de reconnaissance et d’étroite collaboration. La consécration de notre pays au Christ-Roi est le meilleur gage de notre fidélité ».

Faite à l’occasion d’une fête religieuse, où sont réunis en leur qualité les plus hauts représentants locaux de l’Eglise et de l’Etat, cette déclaration est importante. Elle signifie que les autorités rwandaises collaboreront avec l’Eglise comme la Belgique l’a fait. C’est la condamnation de l’attitude de Musinga.

Mais au niveau des relations entre l’Eglise et les autorités rwandaises de l’époque, le geste royal a encore une plus grande signification. Pour l’Eglise, c’est le signe extérieur le plus éclatant de l’essor de la chrétienté qui s’affirme.

La consécration du Rwanda au Christ-Roi constitue l’apogée de relations qui avaient mis du temps avant de connaître de l’harmonie entre les deux pouvoirs, ecclésiastique et indigène.

La vision royale et triomphante de Dieu dominera désormais ces relations. La statue du Christ-Roi fixée à Nyanza qui vainc, qui règne et qui commande en sera un rappel. L’impact de la conception monarchique de Dieu qui transparaît dans l’acte de consécration ci-dessus sera capital sur la société politique du Rwanda. Avec l’aide de l’Eglise, le roi devenu chrétien ressaisit les prérogatives de ces prédécesseurs et les fait réhabiliter par la doctrine chrétienne : comme ses ancêtres, Mutara est l’image de Dieu ici-bas. L’Eglise sacralise le pouvoir royal… Aussi faut-il et faudra-til que tous les sujets se soumettent fidèlement et avec une obéissance aveugle à ce pouvoir puisque celui qui lui résiste, résiste à l’ordre voulu par Dieu. La civilisation chrétienne s’isole et s’impose en rejetant le passé du Rwanda. La gradation qui ressort dans le texte du roi est significative à ce sujet.

En échange, le monarque et ses lieutenants seront un instrument de l’Eglise, ils seront pour celle-ci l’une de ses plus grandes forces, « le drapeau claquant de la mission » pour reprendre l’expression des rapports du Vicariat ». Comme l’a rappelé Mgr DEPRIMOZ à l’occasion du 50ème anniversaire de l’arrivée des missionnaires, le comportement du roi signifiait que le christianisme était déclaré l’âme de l’avenir du Rwanda. « Nous tenons, avait dit le Roi, à ce que le christianisme imprègne nos organisations politiques et sociales dès ces débuts de notre civilisation. La justice sociale envers nos sujets et la reconnaissance envers nos éducateurs est à ce prix… Dans la mesure où, nous nous montrerons vraiment chrétiens, le Gouvernement belge appréciera toujours davantage la justesse et l’importance de cette initiative prise par le Roi et les Grands chefs du Rwanda. Nous sommes un peuple jeune dont la conscience doit être formée. Or, nous avons trouvé que le christianisme est seul capable de nous donner le sens de nos devoirs puisque sa loi lie la conscience de ses adeptes par la promesse d’une vie éternelle ».

La démarche du roi fut appréciée par Rome. En retour, le pape le décora « Commandeur avec plaque de l’Ordre de Saint Grégoire le Grand ». Cette distinction lui fut remise le 20 avril 1947 par Mgr DELLEPIANE (Délégué du Souverain Pontife), lequel fut déclaré à cette occasion « Citoyen d’honneur du Rwanda » par le roi.

Le royaume chrétien que le Cardinal LAVIGERIE appelait de tous ses vœux et pour lequel plusieurs apôtres avaient offert leur vie était réalisé. L’espérance en l’avenir chrétien du Rwanda était fondée : la collaboration entre l’Eglise et les puissants en constituait la garantie. Son Excellence Mgr BIGIRUMWAMI l’a encore souligné dans son homélie lors de la célébration des 25 ans de règne de Mutara III le 29 juin 1957.

« Mwami, au Rwanda, Vous avez su créer des relations harmonieuses entre Kalinga et l’Eglise. A Rome durant 300 ans les chrétiens furent massacrés.

» Constantin survint, les fit sortir de leurs catacombes et l’Eglise connut des jours glorieux. Au Rwanda, c’est Vous qui avez rendu aux chrétiens leur place dans la cité. Trente ans durant, les chrétiens furent appelés les ennemis du Rwanda, ils furent mis au ban de la société, ils furent raillés. A votre avènement vous avez proclamé : « Ceux qui aiment le Rwanda, ce sont les chrétiens ».

« Mwami, Vous avez eu la joie, tout comme Charlemagne qui s’en vint en l’an 800 trouver le Pape Léon III, de présenter vos hommages à Sa Sainteté Pie XII, de Vous entretenir avec Lui et de recevoir de Lui de touchantes marques d’affection. C’est ainsi que l’Eglise et Kalinga peuvent être chantés ensemble à travers le Rwanda. » Le Royaume du Rwanda est le royaume du Christ-Roi, ainsi l’a voulu le Roi Charles Mutara le 27 octobre 1946.

» Que les gouvernants veillent à la bonne entente entre l’Eglise et Kalinga. Le règne de l’Eglise du Christ est un règne de vérité. C’est un règnede vie, de générosité et de noblesse. Le règne de l’Eglise du Christ est un règne de justice qui protège les innocents ».

Cette analogie du roi était de circonstance mais devant les réalités difficiles de la vie, il n’y avait pas beaucoup de place pour les rêves.

Dans l’auditoire de l’évêque, les « innocents », comme les autres, s’interrogeaient, la contestation progressait, la justice était toujours attendue. La brèche était profonde dans le programme royal de 1946 ; elle sera fermée par une déflagration. A ce moment-là, les relations entre l’Eglise et l’Etat auront un autre visage.

L’orientation donnée à nos réflexions n’a pas permis de mettre assez l’accent sur l’ensemble des belles et grandes réalisations des Missions. Si c’était une lacune elle s’expliquerait : d’abord parce qu’il n’est pas dans notre propos de faire l’apologie de l’évangélisation – de LACGER, VAN OVERSCHELDE, ARNOUX, LORY et d’autres – l’ont faite. Ensuite parce que dans le cadre général de cette étude, il importait davantage de découvrir ce qu’une réussite apparente couvrait comme élément contradictoire qui sera exploité par la contestation. Il y avait donc une limite quant à l’étendue des domaines à explorer.

Ceci n’enlève rien au mérite qu’il faut reconnaître aux missionnaires dans l’œuvre accomplie au Rwanda. Comme l’écrivait M. CHALUX non sans une certaine exagération, « ils ont été non seulement les premiers, mais les seuls civilisateurs… La Belgique récolte aujourd’hui les fruits de leur initiative courageuse, de leurs efforts, et de leurs sacrifices, de leurs vertus, de leur savoir et de leur dévouement… Je voudrais, continuait l’auteur, pouvoir et savoir dire l’immensité de la tâche qu’ils ont accomplie en 25 ans, le bien qu’ils ont fait, le miracle de la transformation radicale de milliers d’indigènes, les légions de Noirs instruits, élevés, guéris par eux, et non seulement leur œuvre religieuse, mais aussi leur œuvre purement « coloniale » : agriculture, élevage, bâtiments divers, hygiène générale, routes, ponts, assèchement de marais, etc ».

C’était en 1924 que M. CHALUX s’exprimait ainsi. Vingt-six ans plus tard, en 1950 comme on l’a vu, le Gouvernement colonial reprenait ce langage en termes de reconnaissance.

Nous avons essayé d’aller au-delà de ces constatations en montrant notamment que dans la mesure où l’œuvre missionnaire constatée est le produit d’une action exercée dans la société rwandaise et sur celle-ci, elle apparaît plus comme une œuvre « coloniale » que seulement missionnaire. La réalité de l’étroite concordance d’intention et d’action entre l’Etat et l’Eglise catholique n’autoriserait ni l’un ni l’autre à s’arroger entièrement la réussite dans un domaine donné de ce qui peut être considéré comme réalisation coloniale ou missionnaire.

L’Eglise était plus répandue que l’Etat, ce qui peut-être explique qu’elle ait eu à dire dans toutes les grandes décisions de politique coloniale du gouvernement pendant la période étudiée. Si même il y a eu des conflits particuliers et épisodiques, ils n’infirment en rien ce qui constitue la nature du système colonial. Ils manifestent simplement la prépondérance momentanée – et parfois incontrôlée – d’intérêts particuliers à l’une des forces constituant le système par rapport à ceux de l’ensemble.

Dans la mesure où il est admis que la Convention du 26 mai 1906 entre l’Etat Indépendant du Congo (le Congo Belge plus tard) et le Saint Siège a été appliquée (du moins son esprit) au Rwanda, il faut constater que l’Etat a utilisé les missionnaires catholiques dans le cadre de son entreprise de colonisation. L’article 6 de ladite Convention l’y autorisait :

« Les missionnaires s’engagent à remplir pour l’Etat et moyennant indemnité, les travaux d’ordre scientifique rentrant dans leur compétence personnelle, tels que reconnaissances ou études géographiques, ethnographiques, linguistiques, etc ».

La collaboration directe apportée par l’Eglise catholique à l’Etat dans la connaissance du pays et de ses populations ainsi que dans la formation de celles-ci selon les perspectives les plus utiles au colonisateur est restée la ligne de conduite des deux partenaires durant la période étudiée.

En fait l’Etat souffre au début d’une situation d’infériorité relative par rapport aux Missions. Cette situation se vérifie si l’on considère les effectifs de chacune des forces et le nombre de leurs points d’implantation dans le pays. L’infériorité tient également à des facteurs d’ordre qualitatif comme la nature même des fonctions assumées par chaque force colonisatrice. L’Etat s’est lui-même dépouillé partiellement ou totalement de certaines charges (enseignement, santé publique…) qu’il a confiées aux Missionnaires.

Mais cette pratique en matière d’enseignement notamment ne répond pas seulement à des considérations d’ordre purement local ou conjoncturel. Elle manifeste également une tendance à se conformer au régime de l’Etat métropolitain qui ressortit à la démocratie libérale. En conséquence, l’Etat se borne à assumer des fonctions de suppléance, l’essentiel étant laissé à l’initiative privée. L’Etat apporte son appui aux Missions en vue de leur faciliter la réalisation de leurs objectifs particuliers. En définitive, l’Etat n’est pas seul maître de sa politique coloniale. Les cas rapportés dans l’analyse suffiraient à le montrer.

Nous avons donné les raisons qui nous ont déterminé à choisir l’enseignement pour illustrer le genre des relations qui ont existé entre l’Etat et les Missions. Ce choix conduit aussi à constater combien l’impérialisme de l’Eglise était un rival de taille avec lequel l’Etat avait intérêt à composer.

Les développements qui précèdent ont mis en lumière les avantages que chaque partie a pu retirer de la collaboration établie : pour l’Etat comme pour elle-même, l’Eglise a formé des auxiliaires. Mais en même temps, elle s’est assuré un grand rôle dans la vie même de la société. Son influence dans le fonctionnement des institutions est allée grandissante et ce, à la faveur de son emprise sur les écoles. Des écoles ou était plus dispensée l’éducation que l’instruction. Car « le vrai missionnaire ne se rend pas en Chine, aux Indes, ou en Afrique avec l’intention de meubler le cerveau indigène avec toute la somme de science qu’il peut contenir, ou de lui enseigner la méthode de singer les manières du Blanc. Il s’y rend en vertu des commandements : « Allez et enseignez toutes les nations » ; il s’y rend, non pas pour enseigner la lecture, l’écriture, les mathématiques, la physique ou autres « iques » du même genre, mais pour enseigner aux indigènes à observer toutes choses que je vous ai commandées ». Voilà sa mission et son but, et s’il peut réussir en cela, il ne se souciera pas d’autre chose »

Si telle était la conviction, il s’ensuivrait que c’est contraints et forcés par les besoins de la cause qu’Etat et Missions ont été amenés à dispenser l’enseignement aux indigènes. Un enseignement dont « toute la raison fut les besoins du Colonisateur et non le bien immédiat du Colonisé ».

Dans une telle optique, la politique scolaire doit « SERVIR LA SOCIETE BLANCHE PAR L’ELEVATION A UN STANDING QUASI-EUROPEEN D’UNE INFIME MINORITE INDIGENE… destinée à encadrer la masse ».

Ce prince expliquerait aussi les agissements discriminatoires relevés au cours de ces chapitres où a été examiné le problème de l’enseignement.

Si cet enseignement devait faire d’une petite minorité un instrument du colonisateur d’une part, mener cette même minorité à un état de demi-civilisés d’autre part, la question se pose de savoir quelle devait être LA NATURE OU LA MESURE DE CET ENSEIGNEMENT.

Pour répondre à cette question, laissée en suspens dans les pages précédentes, il importe d’élargir son champ de perception, c’est-à-dire considérer le problème de la formation de cette élite « européanisant » comme une exception à un ensemble plus large qu’était l’enseignement destiné aux indigènes sous domination coloniale. Les milieux coloniaux étaient unanimes quant à la nécessité d’étendre l’enseignement à un grand nombre d’indigènes, de multiplier les écoles mais « suivant un programme fort élémentaire qui comprendrait seulement :

1° La lecture et l’écriture en langue indigène ;

2° les quatre opérations fondamentales de l’arithmétique et les notions sur les poids, les mesures, les monnaies ;

3° la religion chrétienne ;

4° les travaux manuels adaptés aux besoins de la région. On pourrait y joindre aussi quelques notions élémentaires de géographie de la colonie et de la mère-patrie ».

A l’époque, l’auteur considérait comme une grave erreur que de vouloir donner aux enfants noirs un enseignement plus développé et plus approfondi qui aurait restreint le nombre des bénéficiaires ! Par contre, ajoutait-il « si l’on se limite au programme rudimentaire, ci-dessus, l’instruction pourrait assez rapidement être étendue à tous les villages qui se trouvent en communication, soit avec les missions, soit avec les postes de l’administration ».

De toute manière, organiser l’instruction à l’instar des écoles européennes eût été dangereux. En effet, une instruction identique à celle qui est donnée aux enfants européens « risquerait de former des pédants, tout fiers de leur science trop menue, dédaigneuse du travail manuel et dont beaucoup ne trouveraient point à utiliser leurs connaissances. Ainsi, d’une part, on lancerait dans la colonie une foule de déclassés, mécontents et turbulents, et, d’autre part, on risquerait d’inspirer aux Nègres le dédain et le mépris d’une instruction dont ils ne verraient point l’utilité ».

Dans ces conditions, « L’INSTRUCTION DOIT ETRE MESUREE, NON SEULEMENT A LA CAPACITE INTELLECTUELLE DU NOIR, MAIS ENCORE ET SURTOUT A SA CAPACITE MORALE. Il ne suffit point d’éveiller l’intelligence du jeune indigène, de lui inculquer toutes sortes de connaissances, il faut surtout lui former le jugement et la volonté, éliminer en lui les mauvais sentiments, développer sa constance et sa fermeté ».

Éducation morale, formation intellectuelle, mais aussi enseignement professionnel ou plutôt agricole. Comme dans les autres secteurs envisagés, ici aussi, « il ne faudra point viser trop haut et vouloir former des ouvriers parfaits, capables de rivaliser avec les ouvriers européens »

Le Congrès catholique approuva ce programme dans un vœu. Les idées exprimées furent à la base de l’enseignement pendant longtemps, d’abord au Congo belge, ensuite au Rwanda et au Burundi. Il semble qu’en réalité, elles n’étaient pas particulières à la politique coloniale ou aux milieux coloniaux belges. On pouvait en retrouver les variantes chez d’autres peuples colonisateurs.

Il y eut des projets de réforme mais ceux-ci rencontrèrent souvent l’opposition de ceux qui avaient à les appliquer. Là où il n’y eut pas d’opposition, il manqua de l’enthousiasme.

Ainsi, par exemple, quand le Gouvernement envisagea en 1938 de revoir le programme scolaire de 1929, il réserva dans son projet une place importante aux travaux manuels et à l’acquisition d’un nombre relativement élevé de connaissances préparant à l’école secondaire. Les missionnaires boudèrent le projet, estimant que le programme de 1929 était suffisant et qu’il ne fallait pas éloigner les indigènes de leurs terres en leur apprenant des choses autres que la culture rudimentaire de ces terres. Le R.P. A. MAUS, missionnaire scheutiste est plus clair à ce propos.

« UN ENSEIGNEMENT QUI S’INSTALLE AUX COLONIES NE SAURAIT ETRE TROP MODESTE. Le danger n’est jamais d’enseigner trop peu, c’est d’enseigner trop… L’instruction agricole de la masse ne pourrait donner aux enfants une instruction qui leur ouvre des places salariées de clercs ou d’employés, sinon le but ne serait pas atteint. Quelques explications verbales, maintes fois répétées, devraient constituer l’unique théorie. Mais à côté de ces conversations, s’imposerait, comme occupation absolument prépondérante, le travail agricole pratique de tous les jours : semer, planter, sarcler, récolter et vendre la récolte…

» Prendre pour principe que, pour motif de réclame scolaire, il faut permettre au jeune noir méritant d’étudier aussi longtemps qu’il le désire, c’est entrer dans un engrenage sans fin, augmenter de plein gré, le nombre des déclassés par une surproduction d’élites.

» On voudrait rejeter la responsabilité de cette situation sur la fatalité, disant que la poussée des indigènes vers le savoir est incompressible. NOUS PENSONS AU CONTRAIRE QUE CETTE POUSSEE PEUT ETRE EVITEE, SI NOUS NOUS OPPOSONS AU LIEU DE LA FAVORISER. IL EST DE NOTRE DEVOIR D’ARRETER LE JEUNE ECOLIER dès qu’il est suffisamment instruit pour son milieu.

» On évoquera la nécessité absolue des élites ? Nous n’y contredisons pas, et nous ajoutons même qu’il faut les amener jusqu’au sommet. Mais cela ne doit jamais nous faire oublier que ces diverses évolutions de la masse et de l’élite, c’est à nous, les tuteurs, à en fixer les étapes, et non pas aux pupilles. Il ne peut appartenir à ceux-ci de vouloir nous forcer la main.

QUAND NOUS AURONS UNE BONNE FOIS BARRE LA ROUTE A L’IDEAL DE L’ELEVATION SOCIALE PAR EMANCIPATION DU MILIEU, le Noir se rabattra tout naturellement sur le seul idéal qui puisse encore l’attirer, celui de l’élévation sociale par amélioration de son milieu ».

Ce sont les mêmes idées que l’auteur développa dans l’article mentionné plus haut et paru dans la revue missionnaire « Grands Lacs » en 1940. Comme en 1938, le souci du R.P. MAUS fut : freiner le désir de s’instruire délibérément excité chez les Noirs, faire quitter l’école le plus vite possible au grand nombre en le laissant sur sa soif.

Reprenant en fait les idées de DUPRIEZ en 1909, le Père MAUS se dit ainsi convaincu que dans l’enseignement à dispenser, « l’éducation l’emportera résolument sur l’instruction… Quant à la formation proprement intellectuelle et professionnelle, elle s’adaptera, elle aussi aux besoins de la société indigène. Un enseignement primaire rudimentaire : lecture, écriture, calcul très simple, donnée exclusivement en langue maternelle, s’avèrera indispensable, tant comme première gymnastique de l’esprit que comme conditions de toute instruction et comme carte d’entrée dans la société civilisée ».

Hier les petits Noirs fuyaient ou ne venaient pas à l’école parce qu’ils étaient sauvages, aujourd’hui, ils désirent entrer à l’école parce qu’ils sont poussés par la fatalité. Et quand ils y sont, il vaut mieux leur faire garder une partie de leur sauvagerie ; ainsi il y aura toujours une mission civilisatrice. N’est-ce pas paradoxal ?

En tous les cas, aucune disposition ne doit être négligée pour maintenir le Noir à la place qu’on lui assigne. Et l’un des écueils à éviter dans la formation des indigènes, c’est de développer l’instruction littéraire au-delà d’un programme très modeste. Une telle instruction « ne s’impose nullement dans les conditions, ni actuelles, ni futures, de la société indigène ; et il serait insensé de prétendre faire franchir à la communauté, en une génération, le pas que nous-mêmes avons mis des siècles à franchir. D’autre part, il est indubitablement acquis qu’un bagage intellectuel trop lourd désoriente le Noir, lui fait mépriser son milieu ancestral et rechercher des places administratives auprès du Blanc. Si l’école indigène, par une instruction trop poussée, ouvre à l’enfant l’accès de ces places, elle a tout simplement manqué son but, en se mettant au service de la société européenne et non de la société noire. Et la conséquence de cette erreur d’aiguillage sera la multiplication à l’excès de ces demi-lettrés, qui, végétant dans les centres européens constituent un égal danger pour la religion et pour l’ordre public ».

Il ressort de ces considérations que civiliser ne doit pas aboutir à assimiler le civilisateur et son pupille. La distance qui les sépare doit être maintenue et même grandie. C’est pourquoi « L’ELEVE DE L’ECOLE INDIGENE DEVRAIT BIEN SAVOIR QU’IL EST EDUQUE EN VUE DE SON MILIEU et non pour s’émanciper un jour de celui-ci par une instruction avancée. Il devrait être convaincu que, les deux ou trois années révolues, il se trouvera dans son. village, bien outillé et formé pour y vivre digne et heureux et que SES MAITRES S’OPPOSERONT ALORS FORMELLEMENT A UNE ASCENSION QUI NE LUI EST PAS DESTINEE. La ségrégation entre la future élite européanisante et la masse indigène doit être aussi complète que possible, et l’arrêt forcé dans l’acquisition du savoir doit être impitoyablement imposé à la masse ».

En fait, l’expression du Père MAUS était celle d’une âme vraiment coloniale, celle même de l’avant-garde coloniale. Ce langage ne lui était pas une particularité propre ; on peut dire qu’il était celui d’une grande partie de ceux qui se sentaient responsables d’une « mission civilisatrice » auprès des habitants des territoires d’outre-mer, peu importe qu’ils fussent missionnaires ou administrateurs.

Quand il s’agissait de l’œuvre civilisatrice, l’unité de vues, était devenue la règle en vertu de la collaboration établie entre l’Eglise et l’Etat. N’est-ce pas peut-être cette collaboration qui permet de se rendre compte de l’influence que pouvaient avoir ces idées étranges du P. MAUS sur les autres missionnaires et sur le Gouvernement ?

En réalité, l’intervention évoquée doit moins étonner si on la rapproche de celles qui ont été faites en d’autres circonstances par d’autres hommes d’Eglise dont l’influence fut déterminante en politique coloniale.

On retiendra par exemple cet extrait d’un article de Mgr de HEMPTINNE mettant en garde contre toute mesure qui tendrait à élargir le pouvoir des autorités indigènes en instaurant le système d’administration indirecte au Congo belge.

« Notre politique de collaboration, écrit le Prélat, se trouve à cet égard, en présence d’une double hypothèse. Ou bien les indigènes auront toujours quelque chose à apprendre de nous et n’arriverons pas à nous rattraper. UNE ELITE SORTIRA DE LEURS RANGS, MAIS CETTE ELITE NE REJOINDRA PAS LA NOTRE. C’est-à-dire que LA TETE DU PROGRES EN HAUTES MATHEMATIQUES, EN SCIENCES, SINON EN VERTU, RESTERA UNE TETE BLANCHE. Cette hypothèse est vraisemblable. Et dans ce cas, notre rôle parmi les indigènes sera toujours justifié, car c’est par les sommets qu’une civilisation se soutient. L’esclave africain nous avait demandé sa libération ; le Nègre civilisé nous demandera plus de lumière et aussi plus de force, de volonté, afin de monter plus haut. Car livré à lui-même, il sentira que son équilibre reste instable. Le poids qu’accumulent mystérieusement les siècles sur la tête d’un homme reste une menace, même quand on en perd la conscience. C’est la leçon du poète : « chassez le naturel, il revient au galop ».

» Mais enfin l’autre hypothèse n’est pas exclue des possibilités. Il se peut qu’un jour ces messieurs soient non seulement nos égaux absolus, mais qu’ils nous fassent la leçon. Une nature vierge est une boîte à surprises. Il arrive qu’un poulain rétif gagne un jour le grand prix. Souhaitons-le. Dans ce cas, admettons que notre place en Afrique ne serait plus marquée et c’est d’aujourd’hui avec élégance que nous le reconnaissons. Débordés par la marée montante de hautes capacités nées sous notre tutelle, nous céderons la place à de plus capables que nous. Même alors notre rôle finirait en beauté, sans conflit, sans heurt et notre auréole civilisatrice gardera tout son lustre. Notre politique coloniale a donc, de toutes les façons, devant elle les plus belles perspectives. Sans crainte d’aboutir à une impasse, elle peut se donner libre carrière, assurée d’être glorieuse pour nous et féconde pour la race indigène.

» Pour mener à bien tout ce grand ouvrage, comme aurait dit BOSSUET, il est de rigoureuses conditions qui s’imposent à notre attention et TOUT D’ABORD, IL FAUT SE GARDER D’ALLER TROP VITE EN BESOGNE. N’est-ce pas trop devancer les événements que de hâter la formation de cadres politiques, sociaux, ou judiciaires avant d’avoir de quoi les peupler convenablement ? N’est-ce pas aussi précipiter trop les choses que d’offrir le régime du droit écrit à quiconque en fait la demande ? Il en est un peu de l’accession à la civilisation comme de l’accession au christianisme. La probation au baptême exige au moins trois années et ce n’est pas trop… UN PEUPLE QUI N’A DERRIERE LUI QUE DES SIECLES DE BARBARIE A LE DROIT DE PRENDRE SON TEMPS. UN ZELE ) CLAIRE DOIT LE LUI LAISSER ».

Grâce à ces témoignages d’hommes que leur qualité de missionnaires ne pouvait faire soupçonner de négrophobie, on comprend clairement l’esprit à la base de l’enseignement destiné aux indigènes et surtout la nature de cet enseignement.

Celui-ci est pensé en fonction des besoins des colonisateurs : si un minimum de savoir peut permettre d’avoir des auxiliaires subalternes pour l’administration et les entreprises coloniales, les systèmes qui font acquérir un tel savoir doivent être considérés comme suffisants. Il est d’autant plus satisfaisant qu’il exclut toute atteinte à la supériorité affirmée des colonisateurs.

C’est pour garantir cette supériorité, cette domination du colonisateur que pour l’élite indigène, « l’instruction, surtout littéraire, ne devra guère dépasser celle de la masse ».

Cette politique du Gouvernement que partagent et appuient les missionnaires nous paraît comme le résultat d’une double crainte. D’une part, ils sentent la nécessité de garder une forte emprise sur tous leurs administrés et pour cela ils craignent de les instruire de peur de perdre, notamment la main-d’œuvre indispensable aux travaux inscrits au programme colonial ; d’autre part, ils craignent de diffuser un enseignement de qualité aux indigènes, ce qui pourrait amener le Noir à se croire l’égal du Blanc et à ambitionner dans la Colonie des emplois non subalternes ; ou bien encore, ce qui rendrait les Noirs orgueilleux, déclassés et critiqueurs d’Européens, éléments de troubles et de perturbations publics.

La littérature coloniale est remplie de témoignages sur cette crainte de donner aux colonisés un enseignement proprement dit. A ceux qui ont été repris dans ces pages, on peut ajouter celui du Comité Permanent du Congrès colonial National sur le contenu de l’enseignement dans les territoires belges d’Afrique. « L’éducation livresque déforme le Noir, dit le Comité, elle ne l’améliore pas, elle produit sur lui l’effet d’un vin trop capiteux et l’enivre…

L’éducation des Noirs doit donc être, avant tout, manuelle. Il faut leur enseigner la sainte loi du travail, ils ne la connaissent pas. La race noire est orgueilleuse et elle se révolte volontiers contre la loi du travail. Il faut étendre le principe de l’éducation manuelle à tous les degrés de l’enseignement. Tous les écoliers, sans distinction, doivent être astreints à des travaux manuels… Notre devise coloniale devrait être « labourage et pâturage ».

On comprend ainsi clairement que l’enseignement donné pendant la période considérée n’ait pas pu former des intelligences supérieures ni des hommes cultivés au sens complet du mot. Nous pensons même que ceux qui souvent ont été considérés comme des déracinés et des déclassés sont plutôt des gens qui ont pris conscience du fait qu’ils ont été « frustrés » d’un idéal. Ce sentiment de frustration trouvera dans l’anticolonialisme son champ d’expression.

Si pour répondre à la question de savoir quel était le caractère de l’enseignement que les Colonisateurs et les Missionnaires, en bref les civilisateurs, ont convenu de donner aux colonisés, nous nous sommes référés à des témoignages qui, apparemment, concernent le Congo belge, cette démarche ne doit pas être considérée comme un écart par rapport au sujet traité et qui est propre au Rwanda.

Nous avons déjà mentionné quelques uns des effets de l’union administrative entre le Congo belge et le Rwanda (Burundi), effets qui faisaient que PRATIQUEMENT le Rwanda comme le Burundi étaient considérés comme des provinces congolaises, même au niveau de l’Eglise. D’où des décisions ou des prises de position où la communion des idées et des sentiments apparaissait nettement, en particulier lorsqu’il s’agissait d’un domaine qui engageait les rapports entre l’Etat et les Missions.

C’est donc dans la mesure où il nous a semblé que les témoignages évoqués plus haut trouvaient des échos au Rwanda que nous y avons fait référence.

En réalité, en matière d’enseignement notamment, on peut dire que dans l’ensemble, ceux qui œuvraient au Rwanda ne pensaient pas autrement que le Comité Permanent du Congrès colonial ou le Père MAUS et Mgr de HEMPTINNE.

Il est par exemple significatif que quand les trente premiers diplômés du Groupe scolaire d’Astrida dirigé par les Frères de la Charité sortent en 1940 – première élite moderne du Rwanda en dehors de ceux qui avaient fait leurs études au Petit et au Grand Séminaire – on ait eu soin de leur rappeler quelle était leur place par rapport à leurs civilisateurs, aux Blancs.

« Soyons modestes ! Titra l’éditorial du bulletin des anciens élèves du Groupe scolaire dans son deuxième numéro.

Mais…, organiser le Ruanda-Urundi, y établir l’ordre, la justice, la santé, l’instruction, le bien-être : n’est-ce pas œuvre de civilisation que seuls les Blancs ont pu réaliser et que moi, indigène, je puis bien comprendre pour l’admirer, pour y collaborer modestement, mais en sachant bien que seuls les Blancs ont pu lui donner l’impulsion, ont pu lui tenir la direction ?

» C’est un non-sens de parler d’indigènes civilisés : la plus évolué est et reste des siècles en retard sur l’Européen… A moi de garder ma place et de faire honneur à ma situation. Je ne suis plus un vulgaire indigène : ma place est au premier échelon de l’échelle qui monte vers la civilisation, je ne puis pas descendre ; d’autre part, je me rendrais ridicule en voulant monter plus haut que mes forces ne me le permettent.

Si je veux jouir de l’estime des Européens et de mes congénères je dois me tenir à ma place » Pvt.

Il y a dans ce langage comme de l’oppression. Celui qui est considéré comme inférieur est poussé à inférioriser et à vivre son infériorité, à en faire un style de vie.

Il est ainsi clair que l’action réalisée en matière d’enseignement a juxtaposé des éléments négatifs et des éléments positifs.

Parmi les éléments négatifs, on peut retenir le caractère étriqué de l’enseignement limitant ce dernier presqu’a un simple dressage. Les notions qui sont données dés qu’elles paraissent quelque peu élevées sont destinées à faciliter la compréhension des ordres du Colonisateur.

Parmi les éléments positifs, résultat involontaire de la diffusion de l’enseignement, on peut noter surtout qu’elle a facilité l’ouverture sur le monde extérieur et la prise de conscience, par une partie de l’élite instruite, de sa propre condition et de celle des masses ; elle a eu de ce fait le rôle révolutionnaire que redoutaient tant les responsables coloniaux

Par-delà ce qui est regrettable, il faut reconnaitre que I’oeuvre accomplie est admirable sous bien des aspects ; une œuvre commune accomplie par les Missions et par l’Etat dans des conditions matérielles et mêmes morales difficiles, où la méfiance et l’hostilité étaient présentes. Les noms du roi Musinga et de Mgr CLASSE sont attachés à ces conditions, évoquent les étapes de cette œuvre.

Plus que les relations qui existeraient entre deux institutions indépendantes, l’analyse nous a conduits à considérer, grâce aux faits rencontrés, que l’activité religieuse de l’Eglise dans un milieu colonisé fait partie d’une pratique sociale touchant un ensemble d’hommes groupés en société. Autant dire qu’il nous a paru que l’Eglise est politique dans ses manifestations et que cette étude suggère que pour accomplir sa mission religieuse au Rwanda, elle a dû reconnaitre et assumer sa dimension politique. Sinon le comportement de Mgr CLASSE, tel qu’il nous a été révélé tout au long de ce travail serait une trahison par rapport au message chrétien qu’il entendait faire passer.

En tous cas, il est indéniable que les relations nouées par l’Eglise du Rwanda avec les Autorités coloniales d’abord, avec les Autorités autochtones ensuite, ont été des relations politiques. L’Eglise du Rwanda ne s’est pas déclarée apolitique ou au-dessus des luttes politiques pendant la période que nous venons d’étudier.

Cela a assuré son succès, son triomphe. Elle a pactisé avec les puissants et par là s’est montrée quelque peu contradictoire avec ses principes de justice et de charité. Mais peut-être était-ce indispensable ?

La réponse à cette question, l’Eglise la donnera à ceux qui ont le plus bénéficié de son action comme à ceux qui chercheront à la situer par rapport à la société rwandaise. Son attitude se verra dans la partie qui suit.

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