L’Émancipation Politique Du Rwanda Sous L’Égide Des Nations Unies
l’Organisation des Nations Unies aux problèmes de l’émancipation politique des territoires non-autonomes se situait dans le cadre du renversement brutal d’un équilibre : tandis qu’avant 1940 les puissances coloniales dominaient la politique mondiale, à partir de 1946 elles devinrent des accusées, acculées à la défensive, mises en minorité. Des esprits à la fois prophétiques et réalistes comme J. Van Bilsen s’attaquèrent à ce « combat retardaire » des puissances coloniales, qu’il considérait comme « sans espoir, si nous ne mettons pas La Charte de l’O.N.U., signée à San Francisco le 26 juin 1945, consacrait trois principes en matière coloniale:
– la primauté des intérêts des habitants des territoires coloniaux sur ceux des métropoles, antithèse du « pacte colonial » consacrant la primauté des intérêts des métropoles ;
– le contrôle international, proposé pour toutes les colonies mais finalement limité aux territoires sous tutelle ;
– le progrès politique vers la capacité pour les colonies de s’administrer elles-mêmes en tenant compte des aspirations politiques des populations. L’intérêt que portait ce délai de quelques années à profit pour préparer de nouvelles positions d’où nous puissions reprendre l’initiative et rétablir l’équilibre des forces ». Il proposait dès lors une application accrue et généreuse du grand principe de San Francisco de la primauté des intérêts de la Colonie sur ceux de la métropole. Ce ne fut, hélas, pas l’opinion de la majorité ni la position officielle des Etats.
Les articles 75 à 91 de la Charte des Nations Unies sont consacrés au régime international de tutelle, qui est inspiré par le « principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes » (art. 1 de la Charte). Afin de mieux en saisir l’idéologie, il est utile d’énumérer les fins essentielles du régime de tutelle, telles que reprises à l’art. 76 de la Charte :
a) affermir la paix et la sécurité internationales ;
b) favoriser le progrès politique, économique et social des populations des territoires sous tutelle ainsi que le développement de leur instruction ; favoriser également leur évolution progressive vers la capacité à s’administrer eux-mêmes ou l’indépendance, compte tenu des conditions particulières à chaque territoire et à ses populations, des aspirations librement exprimées des populations intéressées et des dispositions qui pourront être prévues dans chaque accord de tutelle;
c) encourager le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous ;
La Charte se limite cependant à instaurer un principe, à indiquer les fins essentielles et les normes fondamentales du système. Pour les termes précis il s’agit de se référer à l’accord particulier de tutelle approuvé par l’Assemblée générale des Nations Unies. Les termes en sont bien plus spécifiques et contraignants que ceux des accords de mandat de la Société des Nations après 1919. A titre d’illustration de cette évolution, on peut citer l’art. 6 de l’accord concernant le Ruanda-Urundi, selon lequel « L’Autorité chargée de l’administration favorisera le développement des institutions politiques libres qui conviennent au Ruanda-Urundi. A cette fin, elle assurera aux habitants du Ruanda-Urundi une participation croissante à l’administration et aux services tant centraux que locaux du territoire ; elle développera la participation des habitants aux organes représentatifs de la population du Territoire dans les conditions appropriées aux circonstances particulières à celui-ci. « En bref, elle prendra toutes les mesures propres à assurer l’évolution politique des populations du Ruanda-Urundi, conformément à l’Article 76b. de la Charte des Nations Unies ». Si l’on pense aux idées de la Belgique en matière de développement politique à l’époque, la réalisation de tels objectifs n’était pas chose évidente. Etant donné les différences entre l’accord du mandat et l’accord de tutelle, les articles 4 et 6 de la loi de 1925 sur le gouvernement du Ruanda-Urundi auraient dû être modifiés ; il n’en fut rien et il faut considérer qu’un amendement implicite fut introduit par la loi du 25.4.1949 portant approbation de l’accord de tutelle, en vertu de l’adage » lex posterior derogat priori ».
Au sein de l’O.N.U., qui avait attribué la tutelle sur le Ruanda-Urundi à la Belgique, deux organes s’intéressaient plus particulièrement à la gestion des puissances tutélaires: le Conseil de tutelle et la Quatrième commission de l’Assemblée générale. Le Conseil de tutelle, successeur de la Commission permanente des mandats de la Société des Nations, se compose des membres suivants de l’Organisation (art. 86, Charte):
a) Les membres chargés d’administrer des territoires sous tutelle;
b) Les membres permanents du Conseil de sécurité qui n’administrent pas de territoires sous tutelle;c) Autant d’autres membres, élus pour trois ans par l’Assemblée générale, qu’il sera nécessaire pour que le nombre total des membres du Conseil se partage également entre les membres de l’Organisation qui administrent des territoires sous tutelle et ceux qui n’en administrent pas.
Il y a donc parité entre les puissances administrantes et les puissances non-administrantes. Les fonctions du Conseil de tutelle, exercées sous l’autorité de l’Assemblée générale, sont (art. 87 et 88, Charte):
a) Examiner les rapports soumis par l’autorité chargée de l’administration ;
b) Recevoir et examiner les pétitions émanant des territoires sous tutelle ;
c) Faire procéder à des visites périodiques dans ces territoires ;
d) Prendre toutes dispositions conformément aux termes des accords de tutelle ;
e) Etablir un questionnaire portant sur les progrès des habitants de chaque territoire sous tutelle dans les domaines politique, économique, social et éducationnel. Le rapport annuel de la puissance tutélaire répondra à ce questionnaire. Chaque année, le Conseil adresse à l’Assemblée générale un rapport sur chacun des territoires soumis à son contrôle.
La Quatrième commission de l’Assemblée générale (Commission de tutelle et des territoires non-autonomes et des colonies) doit son importance surtout au caractère public de ses séances et au fait qu’elle s’occupe du processus de décolonisation en général. Elle a toujours été la plus tumultueuse des six commissions de l’Assemblée générale. Comme les autres commissions, et à la différence du Conseil de Tutelle, la Quatrième commission, réunissant des délégués de tous les membres de l’Organisation, présente un avantage certain : celui de montrer une image parfaite de l’Assemblée même. Les votes qui interviennent en son sein peuvent renseigner sur les positions des Etats membres. Si les Etats administrant des territoires sous tutelle peuvent bloquer le Conseil de Tutelle, ce n’est donc pas le cas à la Quatrième commission ni à l’Assemblée générale. Il n’y avait pas que cette structure institutionnelle. L’Assemblée générale demanda régulièrement aux puissances administrantes de faire connaître avec un certain degré d’exactitude dans quel délai l’objectif de l’autogouverne ment pourrait être réalisé. Depuis 1947, les autorités de tutelle devaient remplir annuellement un questionnaire traitant notamment du progrès politique, économique, social et culturel des habitants du territoire. Des pétitionnaires pouvaient s’adresser aux organes de l’Organisation. Enfin, depuis 1948 des missions de visite furent envoyées au Rwanda tous les trois ans ; des commissions spéciales pouvaient également être désignées pour étudier des problèmes particuliers. L’autorité administrante sentait dès lors qu’un contrôle s’exerçait sur sa politique. Ceci l’obligeait à tenir compte des recommandations faites, même si celles-ci n’avaient pas de force impérative. Les visites des missions du Conseil de tutelle entre 1948 et 1957, période marquée par l’harmonie relative entre l’Organisation et la Belgique, et leurs rapports retiendront spécialement notre attention ici.Les missions de visite de l’O.N.U. de 1948 à 1957
Les missions de l’ONU
La première mission de visite du Conseil de tutelle parcourut le Rwanda en 1948. Dans le domaine politique, tout en louant la Belgique pour la manière paisible dans laquelle les changements politiques étaient intervenus, la mission critique, non le sens de la politique indigène suivie, mais la conception de lenteur, considérée comme l’une de ses caractéristiques dominantes. Selon la mission, l’évolution politique du Ruanda-Urundi « a atteint le stade auquel il est permis d’accélérer le mouvement, sans grands risques de perturbations sociales graves. Il ne s’agit pas de modifier une politique : il s’agit de la faire progresser à un rythme plus rapide ». Comme indications générales sur l’évolution souhaitée, le rapport cite :
- intensifier l’instruction générale et l’éducation des masses et des élites ;
- assurer progressivement une plus grande participation des autorités indigènes à la direction des affaires du territoire ;
- démocratiser davantage, dans la mesure du possible et aussi rapidement que les circonstances le permettent, l’ensemble de la structure politique ;
- revoir à certains égards l’attitude générale de paternalisme de l’administration européenne à l’égard des autorités indigènes.
Dans ses conclusions, la mission propose un nombre de mesures concrètes. Elle estime que le mwami et trois ou quatre notables ou chefs devraient être nommés membres du Conseil du vice-gouvernement général et que ce conseil, qui n’était que consultatif, devrait être transformé en organe législatif. Le mwami et les chefs devraient en plus être investis d’une plus grande autorité et assumer plus de responsabilités dans la conduite des affaires indigènes, spécialement en matière d’instruction, d’agriculture et de services sociaux, de façon à ne pas demeurer de simples sous-ordres des résidents et des administrateurs territoriaux. L’autorité tutélaire devrait enfin établir ou réorganiser, près des autorités indigènes, des conseils locaux à divers échelons – colline, chefferie, territoire, pays.
Au-delà des éloges pour ce que la Belgique avait accompli, la mission désirait réellement un profond changement de la politique suivie jusque-là. La Belgique avait toujours préconisé d’abord une amélioration des conditions sociales et économiques, ce qui d’après elle faciliterait une évolution politique naturelle. Pour le Conseil de tutelle, cela prendrait trop de temps : en insistant sur la prise de mesures qui entraîneraient une évolution dépassant les désirs spontanés de la population dans le canevas politique préétabli, la mission demandait une modification profonde de la pratique que la Belgique avait poursuivi pendant trente ans. Cette demande de « political engineering » de la part de la mission n’impliquait dès lors pas simplement une critique de la lenteur de l’évolution politique. Implicitement, elle mettait en cause la valeur intrinsèque de la politique indigène menée par la Belgique, laquelle partait de prémisses en réelle opposition à l’accélération rapide et artificielle du processus politique.
Le désaccord entre la Belgique et l’O.N.U. sur certains points n’empêcha pas l’Administration belge de mettre en relief son désir de se conformer aux recommandations de la mission de visite. Dans son rapport sur l’administration du Territoire en 1948, elle mit l’accent sur les principales réalisations entreprises dans le sens de ces recommandations:
« a) admission de droit des bami (rois) au Conseil du Vice-Gouvernement général ;
b) projet de réforme de l’organisation politique indigène ;
c) suppression des prestations en travail, remplacées par une taxation en numéraire ;
d) suppression du fouet comme peine disciplinaire ;
e) création de la carte de mérite civique destinée à assurer aux indigènes les plus avancés en civilisation un statut social supérieur à celui de la masse ;
f) développement de l’enseignement normal et de l’enseignement professionnel ».
Le rapport de la mission de visite de 1951 revint à la charge en insistant sur le retard qu’accusait l’évolution dans le domaine politique. Le projet qui allait devenir le décret du 14 juillet 1952 était cependant en cours d’élaboration, mais la mission n’en avait pas eu connaissance et elle se garde donc d’émettre des opinions à ce sujet. Elle insiste surtout sur les relations entre le Ruanda et l’Urundi qu’elle désire plus étroites et sur le rôle que pourrait jouer le Conseil du vice-gouvernement général dans le développement des organes centraux de gouvernement.
La mission regrette que l’accession des Africains à des postes dans l’Administration soit limitée et qu’ils n’y occupent que des places subalternes
tels ceux d’assistant, de commis et de messager. Les seules fonctions d’une certaine importance accessibles aux indigènes, à l’exception de celles de chef et de sous-chef, sont celles de juge-suppléant dans les tribunaux indigènes. La mission met en fait le doigt sur un des problèmes de l’administration indirecte, surtout à partir d’un stade avancé de l’évolution du territoire. Si le système basé sur le maintien des autorités coutumières servait le maintien de l’ordre et de la tranquillité, le développement économique et social exigeait de plus en plus un type d’administration peu compatible avec le système traditionnel. Le volet belge de la structure administrative dut dès lors connaître une croissance de plus en plus importante et ceci se répercutait même dans les rapports au sein de l’administration générale (coloniale). En 1950, l’administration européenne employait 404 Européens et 451 Africains alors qu’elle comptait 301 Européens et 414 Africains en 1948. En deux ans de temps donc une augmentation de 103 Européens et de 37 Africains seulement. Après avoir souligné que « sous le régime politique et social actuel, l’autochtone n’a guère la possibilité de se faire entendre, si ce n’est par l’entremise de ses chefs » et qu’il « ne jouit d’aucune possibilité d’exposer ses vues à des organes représentatifs », la mission signale des réformes dans le domaine social et économique pouvant contribuer à l’émancipation politique des populations: mesures visant à supprimer le système des contrats de bétail, à regrouper la population en collectivités présentant une certaine cohésion, et à développer et améliorer l’enseignement.
Tandis que la mission de 1948 critiquait encore essentiellement la lenteur des réformes tout en acceptant l’orientation générale de la politique indigène menée par la Belgique, celle de 1951 exige bien plus. Elle désire des changements profonds dans la structure de la politique indigène et la création d’un nouvel ordre socio-politique, si nécessaire ex nihilo. Dans le domaine de l’administration de la justice, que la mission de 1948 n’avait pas eu le temps d’étudier, le rapport de 1951 indique que certains développements récents représentent des tendances encourageantes mais dans un stade trop initial. Il s’agit surtout du décret de 1948 qui amorçait la séparation entre les pouvoirs exécutif et judiciaire.
Sur base des principes essentiels du régime de tutelle, le rapport de la mission de visite de 1954 s’en prend aux fondements mêmes de la politique menée par la Belgique. Toutes les options de la puissance tutélaire tombent sous les coups de la critique. La mission estime que la sécurité économique et la stabilité politique vont de pair ; il n’est donc pas possible de les développer séparément. Ceci est une attaque directe contre l’idée maîtresse belge du « développement socio-économique d’abord, évolution politique ensuite ». La mission attache beaucoup d’importance à l’éducation politique comme base du développement politique : c’est, d’après elle, le seul moyen d’assurer une transition paisible d’une société féodale en une société démocratique. Enfin, contrairement à tous les credo de la politique belge, la mission souscrit à l’idée qu’un changement rapide est réalisable. Sur base des expériences du passé, elle est convaincue que la culture des populations du Territoire prouve son adaptabilité à des conditions changeantes et sa capacité de croissance rapide. La déduction est simple : étant donné les progrès remarquables réalisés par les indigènes en 25 ans, la mission conclut qu’il doit être possible de faire avancer le peuple vers l’autogouvernement endéans les 20 ou 25 ans. Cette conviction était directement opposée à l’optique belge qui se refusait à déterminer des échéances pour l’évolution politique. Le moins qu’on puisse dire est que cette conclusion, que la mission tire des « qualités innées du peuple du Ruanda-Urundi », fait preuve d’un optimisme que les événements viendront désavouer à peine cinq ans plus tard.
Lors de la visite, les conseils élus en 1953 fonctionnaient et il était donc possible d’évaluer l’opération du décret de 1952. La mission retrouvait trop d’éléments féodaux dans la structure et la composition des conseils et elle demandait que leur représentativité soit augmentée, notamment par l’élection directe au niveau des sous-chefferies. Elle estimait de plus que la démocratie ne pourrait être renforcée que par l’octroi de pouvoirs plus réels aux conseils. Les critiques de la mission de visite reposent moins sur l’évaluation objective d’un système politique que sur l’évaluation d’une attitude. Aussi longtemps que les Nations Unies ou leurs missions ont l’impression que l’attitude belge vis-à-vis du développement politique reste la même, elles ne seront pas satisfaites des manifestations extérieures de réformes politiques et administratives. Cette divergence de points de vue s’exprime notamment lorsqu’il est question de l’évolution du système d’administration indirecte. Le gouvernement belge voulait effectuer un transfert graduel des pouvoirs de l’autorité européenne aux autorités indigènes sans introduire trop d’éléments indigènes dans l’administration européenne. La mission, qui attachait beaucoup d’importance à cette question, voulait aller plus vite et dans deux directions: d’abord, l’africanisation progressive de l’administration belge, ensuite, la démocratisation des différents conseils.
La période d’avant 1957 était celle du dialogue entre les Nations Unies et la Belgique. Le Rwanda était absent. La voix des partis rwandais perce pour la première fois dans le Rapport de la mission de 1957, grâce notamment au fait que les institutions indigènes fonctionnaient et formulaient des points de vue. Avant cela, seuls les programmes et rapports administratifs belges pouvaient être considérés par les missions. Partant, le rapport de 1957 est concerné principalement par le problème Hutu-Tutsi et par les particularismes grandissants entre le Rwanda et le Burundi. Le rapport énumère d’abord les progrès politiques réalisés au cours des dix dernières années: la création du Conseil du vice-gouvernement général en 1947; l’introduction dans ce Conseil des bami en 1949, puis d’autres Africains; les réformes judiciaires à partir de 1948; la réforme de l’organisation politique indigène en 1952; l’établissement des listes du collège électoral en 1953; les élections généralisées en 1956; la création du Conseil général du Ruanda-Urundi en 1957. Pour la mission, le progrès est net. Une des impressions de la mission est que, dans le domaine politique, le Ruanda-Urundi est à un point important de son évolution. « Sans escompter du jour au lendemain des modifications spectaculaires et révolutionnaires, la mission sent que le rythme de l’adaptation de la société traditionnelle du Ruanda-Urundi aux idées et aux formes démocratiques modernes s’accélère ; (…) il y a tout lieu d’espérer que la transition se fera avec un minimum de tension, de heurts et de difficultés ». Qui pouvait prévoir que, deux ans à peine après la rédaction de ces lignes, une révolution violente ferait table rase des structures traditionnelles au Rwanda!
Le rapport est en général favorable à l’action belge. Il loue les efforts de l’autorité administrante « qui au cours de 40 ans de mandat et de tutelle a lentement, prudemment mais progressivement et avec persévérance, préparé le pays à des modifications profondes. Les mesures que l’Administration a prises ont été délibérées et volontaires et n’ont pas été déterminées par la pression des événements ou les exigences de l’opinion publique dans le Territoire ». Les relations entre le Conseil de tutelle et la Belgique sont de toute évidence au beau fixe. C’est avec un plaisir manifeste que la mission accueille la prise de conscience des populations : le fait que les Hutu commencent à mettre en doute les bases du système féodal et traditionnel, et que des Tutsi s’interrogent sur leurs prérogatives et leurs droits. La mission espère que l’autorité administrante ne sous-évaluera pas la capacité de la population de s’adapter rapidement aux conditions de la vie moderne et qu’elle n’attendra pas qu’une réforme ait complètement fait ses preuves avant d’envisager la réforme suivante. Telles opinions ne peuvent être le fait que d’une organisation qui ne porte aucune responsabilité réelle et directe envers la société en question. Elles reflètent aussi une incompréhension profonde de la dynamique et du fond historique de ce qui se passait au Rwanda.
La mission a des vues divergentes quant à la fixation d’un délai pour l’accession à l’autonomie interne et à l’indépendance. Certains membres approuvent le point de vue de la Belgique qui affirme être dans l’impossibilité de prévoir quand les buts énoncés à l’article 76 de la Charte seront at teints. D’autres estiment qu’un programme politique contribuerait à faciliter l’évolution du pays et à obtenir un ralliement compréhensif et intelligent en faveur des institutions et des formes politiques nouvelles. Nous verrons plus loin que telle n’était pas l’opinion des leaders hutu, qui exigeaient la démocratisation d’abord et l’indépendance après.
La mission s’attarde longuement, mais pas très productivement, au conflit qui s’amorce entre Hutu et Tutsi. Contrairement à ses prédécesseurs, la mission n’estime plus maintenant que l’évolution politique est la première priorité: « il y a d’autres éléments importants dont il faut tenir compte, notamment dans les domaines culturel, social et économique ». L’optimisme qui a déjà été relevé dans le rapport de 1954 reste toutefois présent : « Les chefs et autres aristocrates batutsi de la vieille génération sauront-ils faire en temps opportun leur nuit du 4 août? Questions auxquelles il est difficile de répondre avec assurance, mais le pronostic n’est pas défavorable, car une certaine compréhension des nécessités de l’évolution semble déjà pénétrer les couches dirigeantes de la population du Ruanda-Urundi ». Au-delà de cet optimisme, cependant, la mission considère pour la première fois les possibilités de conflits politiques causés par la tension inhérente à la stratification traditionnelle. Avant 1957, les missions avaient vu des risques de tensions seulement dans le refus de la Belgique d’accélérer le développement politique ; maintenant, la mission se rend compte qu’une telle accélération pourrait mener à des situations politiques chaotiques, les idéaux de développement politique des deux groupes en présence étant différents : l’accélération dans un sens devait dès lors se faire au détriment des revendications de l’autre groupe.
L’impression générale que donne la lecture du rapport de la mission de 1957 est que les relations entre l’O.N.U. et la Belgique sont excellentes. La Belgique est félicitée d’avoir réalisé ou préparé des réformes voulues par les Nations Unies. La mission pouvait, après sa visite, constater seulement que le gouvernement belge avait fait ce qu’il pouvait pour mener le Territoire à l’autogouvernement et, plus tard, à l’indépendance.
Influence de l’O.N.U
De 1945 à 1959, le contrôle de l’O.N.U. et en particulier du Conseil de tutelle sur l’application de l’accord de tutelle et de la Charte fut relativement passif et peu contraignant pour la Belgique ; celle-ci pouvait se permettre de mener une politique qui, en pratique, n’était pas très différente de celle qu’elle eût appliquée si le Ruanda-Urundi eut été une colonie.
Tant le contrôle des missions de visite que le système des pétitions se révélèrent peu fructueux. Les missions étaient composées de deux membres désignés par les Etats membres du Conseil de tutelle ayant des territoires sous tutelle et de deux membres désignés par les Etats membres n’en possédant pas. Si les membres de ces missions étaient en principe des experts responsables devant le Conseil et non devant leur gouvernement, il ne fait pas de doute que les membres désignés par les puissances tutélaires ont pu empêcher la rédaction de rapports trop réprobateurs. Quant aux pétitions, Higiro note qu’en général le système fut paralysé de par leur quantité réduite, la rivalité entre le Conseil de tutelle et la Quatrième com mission au sujet des pétitions orales et surtout le manque de procédure adéquate pour leur donner suite. Les pétitions émanant du Ruanda-Urundi étaient fort peu nombreuses avant 1959 comparé à celles d’autres territoires sous tutelle ; de plus, elles ne mettaient pas en cause les fondements de la politique belge mais portaient souvent sur des litiges particuliers. Selon Higiro, cette apathie apparente s’explique par trois raisons : l’alliance entre l’autorité administrante et la classe dirigeante indigène, la diffusion inadéquate de renseignements sur le régime international de tutelle, et la crainte de représailles que les autorités belges et indigènes inspiraient aux pétitionnaires potentiels. En fait, tant que les relations entre la classe dirigeante et l’autorité administrante restaient bonnes, tant que dura le « double consensus », l’exercice du droit de pétition ne pouvait guère se faire sentir.
On ne pourrait cependant conclure que l’O.N.U. et le régime de tutelle n’eurent pas d’influence sur l’évolution politique du Rwanda, bien au contraire. Les bami furent admis au Conseil du vice-gouvernement général et les prestations coutumières en travail complètement supprimées suite aux recommandations de la mission de visite de 1948 ; la réorganisation de la politique indigène par le décret de 1952 fit écho aux rapports de 1948 et 1951 ; l’élection des notables en 1956 avait été suggérée par la mission de 1954. L’insistance avec laquelle plusieurs missions demandèrent la fixation d’un délai pour l’accession à l’autonomie et à l’indépendance inscrivit le pays dans un large mouvement de nationalisme et de décolonisation, amorcé mondialement au cours de la seconde moitié des années quarante et amplifié à Bandoung en 1955. Dans ce contexte, l’O.N.U. a certainement joué un rôle de stimulateur de réformes et de propagandiste d’idéaux politiques. Il nous semble toutefois que l’impact crucial fut d’ordre psychologique. Lors de la visite de la première mission de l’O.N.U. en 1948, les autorités rwandaises se rendirent compte du fait – nouveau et important à leurs yeux – que la Belgique devait rendre compte à une autorité supérieure à elle, qu’en d’autres termes il était possible de faire appel contre la façon d’agir de l’autorité administrante. Cette constatation ouvrait des perspectives pour le mwami et son entourage, puisqu’il serait possible désormais d’exercer une certaine pression envers la Belgique, ne fût-ce qu’en la menaçant de saisir les organes de l’O.N.U. Si les autorités indigènes sont devenues plus hardies à partir du début des années cinquante, cette possibilité d’appel y est pour quelque chose.
L’optique du Conseil de tutelle, qui voulait réaliser rapidement et simultanément la démocratie interne et l’indépendance nationale tout en sauvegardant l’ordre et la sécurité publics, se heurtait au Rwanda et au Burundi à un état de fait inconnu dans la plupart des autres territoires africains sous tutelle. Ces deux options ne pouvaient en effet être réalisées ensemble dans une situation où une minorité aristocratique dirigeait le pays de façon autoritaire. Aussi bien la Belgique que l’O.N.U. ont abordé ce problème de façon malheureuse. La puissance administrante a trop longtemps négligé le politique et a omis, dans le cadre du régime d’administration indirecte et du soutien aux Tutsi qui en découlait, de préparer le pays à une forme démocratique de gouvernement. L’organisation mondiale, quant à elle, n’ayant pas de responsabilité directe, a méconnu la réalité socio-politique, croyant qu’il suffisait d’organiser des élections pour installer un régime démocratique apte à prendre la relève au moment de l’indépendance. Formulé autrement, la Belgique a tenu trop longtemps à l’administration indirecte basée sur la hiérarchie tutsi et l’O.N.U. a voulu instaurer trop rapidement l’autonomie interne. Ces deux approches étaient fondamentalement opposées ; elles manquaient toutes les deux de réalisme et ne purent être mises en pratique.
Ce ne sera que fin 1959, après la jacquerie de novembre, que l’opinion internationale et plus spécialement l’attention de l’O.N.U. sera attirée sur le Rwanda.
Les autorités tutsi gravement menacées de l’intérieur feront alors usage de tous les moyens disponibles, et notamment du droit de pétition, pour acculer la Belgique devant l’opinion mondiale. Bien qu’une dernière mission triennale ordinaire visita le Rwanda en 1960, l’Assemblée générale établit au cours de cette même année une « Commission des Nations Unies pour le Ruanda-Urundi » et, à travers celle-ci, se préoccupa de plus en plus étroitement de l’administration du Territoire. Nous verrons qu’alors prendra fin l’entente relativement bonne entre la Belgique et l’organisation internationale, notamment parce que les leaders du parti traditionaliste UNAR se présentèrent, avec un certain succès, comme les véritables nationalistes, victimes du colonialisme belge. L’O.N.U. prit alors des décisions que l’autorité administrante était chargée d’exécuter, tout en supportant l’entière responsabilité de ces mesures et de leurs conséquences.
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