Au cours d’une randonnée dans un village de Peulhs, aux environs de Mandyakuy (Vicariat Apostolique de Bobo-Dioulasso, A.O.F), un ancien missionnaire du Ruanda s’entendit interpeller par un de ses compagnons de voyage : « Eh bien ! mon Père, engagez donc une conversation avec un de ces indigènes considérés par les savants comme les frères de vos Batutsi ; parlez-leur la langue de chez vous.

  • Hélas ! j’en ignore jusqu’au premier mot.
  • Et pourtant vous avez passé de longues années parmi eux.
  • Assurément, mais les Batutsi n’ont pas conservé le dialecte de leur pays d’origine ; ils ont adopté purement et simplement celui des Noirs, leurs devanciers dans le pays.
  • Alors le Ruanda jouit d’une langue unique ?
  • Mais oui, Dieu merci ! et les missionnaires vont d’un poste dans un autre sans avoir à reprendre par les éléments l’étude d’un nouvel idiome.
  • Que vous êtes privilégiés en comparaison des Pères de ce Vicariat de Bobo ! Nous comptons, nous, onze langues nettement différenciées.
  • Songez, pour votre consolation, à notre Vicariat du Lac Albert qui, avec ses seize dialectes, détient sans doute sur ce point un record peu enviable en Afrique ».

Les trois races du Ruanda, si distinctes les unes des autres, recourent ainsi, pour leurs relations, à une langue commune, une langue bantou.

Que cache donc cet adjectif mystérieux, bantou ? Il désigne les dialectes de l’Afrique centrale dans lesquels l’idée d’homme se traduit par un même radical : bantou. C’est comme si nous répartissions les langues européennes suivant le radical usité pour exprimer Dieu : en langues Deus (langues latines), en langues Gott (langues anglo-saxonnes), en langues Bug (slaves).

Mais en dehors de cette rencontre verbale, les langues bantou offrent entre elles des ressemblances plus prépondérantes.

Ainsi se caractérisent-elles par une dizaine de classes, asiles de tous les substantifs. Cadres, en réalité, plus rationnels que celui de nos propres langues. En effet, au lieu des genres masculins, féminin et neutre, division fort arbitraire puisqu’elle varie avec chaque peuple (soleil : masculin en français, et féminin en allemand ; lune : féminin en français, est masculin en allemand, etc…), les langues bantou groupent les êtres d’après leur nature intime ou des notes sensibles de valeur. Ainsi la première classe abrite les êtres raisonnables ; la deuxième, la plupart des arbres ; la troisième, surtout des animaux ; la quatrième, les augmentatifs, etc…

Outre cette distinction en classes, mentionnons les préfixes pour les accords, et les suffixes pour multiplier les fonctions du verbe. Grâce à ces derniers, le radical simple d’un verbe revêt facilement une tournure d’action, d’action réciproque, d’application, ect…Soit : kukora, faire ; il fournira : kukorana, faire avec – kukolera, faire, travailler pour quelqu’un- kukoresha, faire travailler, s’en servir. Très accentuée (ainsi kurongora, « go » long, signifie guider ; « go » bref signifie épouser. Kusura : « su » long, faire des visites ; « su » court, commettre des incongruités), la langue du Ruanda comporte une espèce de modulation dont la délicatesse constitue une vraie croix pour les étrangers. Par exemple, le mot ntawenda signifiera, suivant cette tonalité subtile : 1° l’absence de dettes, 2° absence d’étoffes, 3° il ne le prend pas. Le mot musambi veut dire : grue huppée ou petite vieille natte. – De même, les mots monosyllabes chinois, suivant l’accent tonique, signifient les entités fort disparates : Li veut dire : carpe, tuile brisée, bonnes manières, prune. Yan, correspond à : cause, bienfait, homme miséricordieux, guider, timbre. – Che équivaut à : maître, lettré, saison, histoire, le chiffre 10 (On devine sans peine que l’ignorance ou l’oubli momentané de cet accent mystérieux conduit à des quiproquos. En voici deux exemples : kugira inda veut dire, d’une part : être enceinte et d’autre part avoir des poux. Une chrétienne, dans un état intéressant, demande une entrevue avec le supérieur de la mission et lui déclare que le jeûne lui devient pénible. « Quelle raison as-tu donc d’être dispensée, questionne le missionnaire ? Uragira inda ? attends-tu un enfant ? – Mais, se trompant de tonalité, il demande en fait : « As-tu donc des poux « – Oh ! Non, répond l’interpellée. – Alors, fais pénitence comme tout le monde ! – Kuteka signifie d’un côté cuire les aliments, et de l’autre côté être tarie (pour une vache). Le berger de la mission apporte si peu de lait depuis plusieurs semaines que le Père économe enquête avec humeur sur la raison de cette pénurie. Ziratetse, dit le pasteur ; elles sont taries ! – Naturellement, répartit le Père ; chez vous, les vaches donnent du lait, mais les nôtres, d’après vous, sont toujours en train de faire la cuisine ! Zihora ziteka.).

Le kinyaruanda se présente à nous avec un vocabulaire surchargé. Notre mot : laver, utilisé indifféremment pour : laver les mains, la figure, les étoffes, la vaisselle, la bouche, requiert cinq termes nullement interchangeables : kukaraba, kwiyuhagira, kumesa, kwoza, kwiyunyoguza. Et comme l’arabe accumule les vocables destinés à peindre le chameau, ainsi fait l’indigène du Ruanda pour la vache, suivant l’âge, les qualités, l’état de cet animal à part.

La langue du Ruanda s’apparente en même temps à la catégorie des langues synthétiques, c’est-à-dire celles qui expriment beaucoup de concepts en peu de termes, et à la famille des langues agglutinantes, ainsi dénommées parce qu’elles accolent à un radical toujours reconnaissable des préfixes, des suffixes dépourvus  en eux-mêmes d’autre signification ou fonction quelconque. La phrase suivante marquera d’un seul coup cette double appartenance aux formes aux formes agglutinantes et aux formes synthétiques : Urabimunzilikanirishiriza qui se traduit ainsi : tu lui rappelleras de ma part les choses dont nous avons convenu. Douze mots français pour un seul en kinya-ruanda ! Voici, pour les curieux, comment se écompose ce terme, le plus long que nous avons entendu : le radical autour duquel tout converge est zilika : penser ; il donne zilikana, penser avec, réfléchir ; zilikanisha, faire réfléchir (causatif) ; et la dernière partie, l’applicatif : faire réfléchir pour moi. Les suffixes ont donc largement complété le sens primitif. Maintenant le préfixes : U, toi ; ra, futur prochain, bi, complément direct (les choses dont nous sommes convenus) ; mu, lui, c’est-à-dire l’associé ; n,moi (en mon nom). On ne confondra pas cette collection de syllabes avec les mots composés, si usités en allemand, dont un sens complet par eux-mêmes. Ici, seules les trois syllabes zilika possèdent une signification propre ; jamais on n’emploie séparément ni U ni Na ni Isha, etc…

Alors que les vocables de sept ou huit syllabes y foisonnent, les monosyllabes à sens plein, presque seuls éléments du bambara au Soudan français, n’atteignent peut-être pas la vingtaine au Ruanda. Tous les mots indigènes , au Ruanda, se terminent, sauf en cas rare d’élision, par les voyelles : a, e, i, o u. Il n’y a pas d’exceptiopns à cette règle, comme on en trouve quelques-unes en italien.

Nous allons donner la traduction du Pater et de l’Ave Maria.

  • Dawe uli mu ijuru, izina ryawe ryubahwe ; ingoma yawe yogere hose ; icyo utegeka kijye gikorwa mu nsi, uko gikorwa mu ijuru. Ifunguro lidutunga uliduhe none, ntuzaduhore ibyaha byacu uko na twe tutabihora ababitugirira ; ntuzaduhare ngo dutsindwe n’amoshya ; aliko udukize icyago. Amina.
  • Ndakuramutsa Mariya, wuzuye inema ; uhorana n Mungu ; wahebuje abagore bose umugisha ; na Yezu, umwana wabyaye arasingizwa. Mariya Mutagatifu, Mubyeyi wa Mungu, urajye udusabira twe abanyabyaha kuli ubu n’igihe tuzapfira. Amina.

Le lecteur estimera sans doute francement barbare la langue qui fournit deux spécimens. Néanmoins, elle offre pour la prononciation et la syntaxe beaucoup moins d’aspérités que l’arabe et le berbère usités dans nos missions de l’Afrique du Nord. Aussi,  après une quinzaine de mois d’efforts sérieux, les étrangers parlent-ils couramment le kinya-ruanda. Les premiers Pères, fixés à Isavi, venaient non directement d’Europe, mais des rives du Nyanza et possédaient déjà la clé du dialecte avec lequel ils allaient avoir à se familiariser. Leurs successeurs, bénéficiant des acquisitions de leurs confrères, aspirèrent à une connaissance linguistique très approfondie. Durant les repas et les récréations, ils aimaient à se communiquer leurs découvertes, parfois discutables, réalisées depuis la dernière entrevue. Pour grossir son vocabulaire, un Père employa jadis un procédé original mais fécond en résultas ; chargé de l’école du poste, il conclut avec ses jeunes élèves très éveillés cette convention : durant la semaine ils réuniraient le plus de mots possibles encore inconnus de leur professeur, et, dans la soirée du dimanche, ils « vendraient » leur collection à un tarif avantageux. Des centaines de vocables s’alignèrent ainsi sur un précieux carnet. Bientôt les objets d’échange se raréfièrent, il fallut élever le prix d’achat. Puis un jour vint où cette collaboration cessa faute de matière suffisante. D’ailleurs, grâce à des hommes âgés et plus désintéressés, un contrôle sévère s’exerçait sur la valeur réelle des termes introduits sur le marché. La connaissance avancée du kinya-rwanda trouve un témoignage non équivoque dans la publication par les Pères Blancs de plusieurs dictionnaires bilingues, dans des ouvrages et des articles d’ethnographie remarqués des spécialistes. Le souci prononcé de pénétrer tous les arcanes de la linguistique a parfois conduit à des situations amusantes. Quelques indigènes païens se rendent à la résidence de Kigali et, chemin faisant, ils mettent au point les arguments qu’ils présenteront au juge du Tribunal. Un missionnaire, passionné linguiste, suit le groupe et essaie de surprendre, ne serait-ce qu’un mot nouveau, quelque tournure encore igni=orée. Soudain i  perçoit une locution encore inconnue de lui. Il se précipite sur le Munya-Ruanda qui l’a émise et, le carnet à la main, il lui pose la question d’un ton impérieux : « Qu’est-ce que tu viens de dire ? » Le pauvre malheureux, interloqué, bien loin de soupçonner que ce Père s’intéresse uniquement à la forme du discours, craignant par ailleurs d’avoir lâché quelque affirmation compromettante, riposte : « Qu’ai-je dit de mal ?» – « Répète tes paroles ! » insiste l’interlocuteur, en brandissant son crayon. –  « Mais je n’ai rien à me reprocher ; nous prends-tu pour des insoumis, des révoltés ; nous n’avons jamais eu d’histoire avec les Européens. » Le missionnaire eut le bon esprit de comprendre qu’il n’enrichirait pas son dictionnaire et arrêta la une altercation mal engagée.

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