La conquête du Rwanda par les troupes belges et l’attribution à la Belgique par la Société des Nations d’un mandat sur ce pays n’eurent pas des conséquences pour les seuls Rwandais, mais influencèrent aussi la conception et l’orientation des rapports que les Missions devaient adapter à la nouvelle situation.

Comme à l’époque de l’Administration allemande, ces rapports comportaient deux volets : d’une part les relations entre l’Eglise et l’Administration coloniale, d’autre part les relations entre l’Eglise et les autorités autochtones.

L’action conjuguée, simultanée ou parallèle favorisée par ces rapports ayant marqué de son sceau la vie de la société au sein de laquelle elle a été menée, on relèvera dans les pages qui suivent quelques résultats de ces relations, dans la mesure où ils peuvent être comptés parmi les faits qui sont considérés comme étant les causes de la révolution. La publication de ces faits et leur commentaire ont servi de matière pour la prise de conscience de la masse du peuple sur sa situation à la veille de la Révolution de novembre 1959.

L’étude approfondie des relations entre l’Eglise et l’Etat au Rwanda reste encore à faire. Ce qui sera dit ici ne doit donc être considéré que comme un aperçu rapide sur quelques aspects de ces relations, aspects qui touchent de plus près la matière de cet ouvrage. En quelque sorte, c’est une introduction.

Les rapports entre l’Eglise et l’Administration coloniale belge de 1917 à 1950.

L’issue de la Première Guerre mondiale favorable aux Alliés en Europe comme en Afrique et l’entrée de la Belgique sur la scène politique du Rwanda ont marqué une étape importante de l’évolution de l’Eglise en ce dernier pays. Les changements intervenus à l’échelle mondiale n’ont pas manqué d’avoir des répercussions profondes au Rwanda, tout comme le déroulement même de la guerre, les nombreuses péripéties qui ont marqué les différentes phases de son évolution, ont constitué le contexte de joie et d’espoir chez les missionnaires dès que la défaite allemande devint une réalité. C’est que pour les missionnaires, cette défaite des Allemands n’était pas seulement militaire et politique, mais aussi religieuse, en ce sens que le danger de voir le protestantisme devenir prépondérant au Rwanda leur paraissait écarté en même temps que l’Etat dont il était la religion.

Dès la pénétration des troupes belges au Rwanda, l’Eglise (dont la majorité des missionnaires étaient des Français) se hâta de montrer sa satisfaction. « Le 6 juin 1916, écrit le P. VAN OVERSCHELDE, le Général TOMBEUR… fut reçu à Kabgayi par Mgr HIRTH et son délégué. Il fit une visite au Petit Séminaire où déjà le Vicaire apostolique, montrant sa ferme confiance dans le résultat de la lutte, avait ordonné que le français remplaçât l’allemand comme langue véhiculaire de la maison ».

Cette confiance, les missionnaires en firent encore la preuve à différentes reprises, notamment dans la collaboration avec les troupes belges dans la lutte contre la famine et dans la propagande en faveur du referendum que nous avons évoquées précédemment.

Aucun pouvoir, aucune autorité n’aurait pu rester indifférente devant de telles manifestations de sympathie. Les autorités de l’occupation y furent d’autant plus sensibles qu’elles se trouvaient sur un terrain inconnu et où les circonstances exigeaient de réussir à maintenir et le prestige et les terres conquises aux dépens de l’ennemi. Les missionnaires furent d’une aide efficace, eux qui non seulement étaient devenus les plus anciens étrangers dans le pays et les seuls survivants du bouleversement opéré par la guerre, mais aussi vivaient au milieu des populations et avaient une forte influence sur elles.

Nous avons parlé des réformes effectuées par les autorités de l’occupation dans le gouvernement traditionnel du Rwanda, réformes qui visaient plus à s’assurer la soumission du pays qu’à améliorer ses institutions. C’est « contraint et forcé » que Musinga avait signé des décrets, il convient de mentionner ici celui qui, dans les Annales de l’Eglise catholique au Rwanda fut et est considéré comme un véritable « Édit de Milan » à cause de son auteur.

Par ce décret de juillet 1917, Musinga proclamait la liberté de religion pour tout habitant du Rwanda y compris les membres de sa propre famille. En voici les termes :

« Moi, Musinga, roi du Rwanda, je décide qu’à dater de ce jour tout sujet de mon royaume sera libre de pratiquer la religion vers laquelle il se sent incliné. Tout chef ou sous-chef qui défendra à ses subordonnés, à ses sujets et aux enfants de ceux-ci de pratiquer le culte de leur choix ou de suivre les leçons des écoles pour y recevoir l’instruction, sera puni, selon la coutume comme tout chef qui oublie qu’il me doit respect et obéissance, de un à trente jours de réclusion ».

Constantin malgré lui, Musinga par cette décision faisait tomber un formidable obstacle à la christianisation du Rwanda. Pour les missionnaires, c’était une grande victoire, car, le décret que l’on avait obligé Musinga de signer « sonnait le glas du paganisme désuet et suranné. L’Eglise catholique.., profiterait en première ligne de cette abrogation du NON LICET religieux ».

Cette intervention du Major DECLERCK en faveur des seuls missionnaires restés dans le pays fut de bon augure dans les relations entre l’Eglise et le Nouvel Etat. Bien entendu, la décision ne supprimait pas tous les obstacles, mais elle signifiait un véritable soutien à l’action des missionnaires. Il appartiendrait à ceux-ci de travailler pour lever les autres obstacles, le principal, Musinga lui-même, étant pratiquement neutralisé.

Commentant la décision du Résident Major DECLERCK, le Bulletin des « Missions d’Afrique des Pères Blancs » écrivit dans son numéro d’octobre 1919 : « Cette ordonnance a été généralement bien comprise par les chefs et par la population. Malheureusement il reste encore des préventions : il faudra de longs et patients efforts, une unité parfaite d’action et de vue, pour arriver à les faire tomber peu à peu ».

A cette unité parfaite d’action et de vue entre l’Eglise et le Gouvernement colonial, les missionnaires consacrèrent une partie de leurs efforts. Ils en furent récompensés puisque, écrit le chanoine de LACGER, « plus que jamais, l’appui de la Résidence pour la multiplication de leurs centres civilisateurs » leur fut prodigué. Ainsi, par exemple, Mgr. HIRTH ayant voulu fonder à Rwamagana une filiale de Zaza, Musinga s’y opposa mais le Résident accorda la concession. « La station de Rwamagana, écrit encore de LACGER, édifiée au cours de 1918, entra en exercice l’année suivante. Elle fut le témoignage parlant du rebondissement de la Mission catholique après les épreuves d’une longue guerre, et cette fois sous l’égide de la Belgique ».

La bienveillance des autorités belges de l’occupation militaire du Rwanda envers les missions ne se limita pas à la concession de terrains. Elle se manifesta aussi par une intervention qui leur assurait de la maind’œuvre nécessaire pour les travaux d’installation. On retiendra parmi les témoignages celui du Supérieur de la Mission de Rwamagana ci-dessus : « Grâce à l’appui très bienveillant de M. le Résident, écrit le R.P. DELMAS dans son rapport pour 1919-1920, quatre collines, des environs immédiats, furent dispensées des corvées et réquisitions du Gouvernement, pour nous aider dans nos travaux d’installation. Cette faveur dure encore. Ces ouvriers viennent très volontiers chez nous, où ils reçoivent un peu de sel pour leur journée et rentrent tranquillement chez eux, alors que les autres doivent fournir au loin des travaux pour les routes ou le portage ».

On pourrait s’étonner devant cette attitude de l’Administration envers les Missions, attitude qui témoigne des bonnes relations établies en si peu de temps entre les conquérants et les missionnaires. Il serait possible d’en trouver l’explication dans un concours de circonstances dû au fait de la guerre. Néanmoins, cette explication resterait insuffisante pour faire comprendre le degré de cordialité dans les relations missions-Etat que semblent accuser les faits repris ci-dessus.

Un élément supplémentaire, mais non moins important, qui éclaire et explique cette sympathie active et incessante de l’Etat envers les Missions pourrait être trouvé dans la politique que les nouveaux maîtres du Rwanda avaient suivie dans leur Colonie du Congo belge.

En effet, pour que la coopération entre l’Administration coloniale et les missions fût complète, excluant toute incompréhension, le Gouvernement avait donné des instructions, faisant savoir à ses fonctionnaires de la Colonie qu’il attachait une grande importance à la réussite du travail des missionnaires. 1I attendait donc de ses agents qu’ils mettent tout en œuvre pour faciliter la tâche des missionnaires.

Dans le rapport sur les missions au Congo rédigé vers la fin de l’année 1888, l’attitude dont devaient s’inspirer les agents de l’Etat vis-à-vis des missions se trouve résumée comme suit :

« C’est la véritable politique, en ces lointains pays tels que l’Orient, le Congo ou le Tonkin, de considérer comme liés indissolublement à l’œuvre de la civilisation les efforts des missionnaires chrétiens. Pour mener l’œuvre à bonne fin, les concours de tous est nécessaire ».

Les agents territoriaux se conformèrent aux directives reçues du Gouvernement. Celui-ci revint à différentes reprises sur le thème résumé plus haut. Dans une lettre du 4 janvier 1894 adressée au Gouverneur Général par le Secrétaire d’Etat VAN EETVELDE, l’esprit qui devait animer les agents dans leurs relations avec les missionnaires et la politique générale à suivre dans les rapports avec les Missions furent plus nettement et plus clairement définis, notamment en ces termes :

« La politique qui nous guide à l’égard des missions est celle d’une sympathie active et incessante ; elle se base sur notre vif désir de les voir réussir dans la tâche qui leur est dévolue, et que seules elles peuvent mener à bonne fin, d’introduire les lumières de la civilisation chrétienne dans nos territoires. Elle est conforme aux intérêts les plus considérables de l’œuvre royale ; je vous prie de veiller à ce que nos agents s’en inspirent dans toutes les occasions ».

L’abondante documentation sur l’administration coloniale et son œuvre au Congo belge témoigne de l’envergure et de la réalisation concrète de cette bienveillance. Il est hors de notre propos d’en faire le compte rendu.

Mais ce qu’il importe de souligner lorsqu’il s’agit de savoir pourquoi les autorités belges de l’occupation se montrèrent intéressées par l’œuvre d’évangélisation des missions au Rwanda, c’est que ces autorités « provisoires », dans leur généralité, venaient du Congo belge où elles avaient une bonne expérience de l’influence et de l’utilité des missions pour l’entreprise coloniale. Cette influence, les conquérants en avaient besoin et les missionnaires au Rwanda avaient eu plusieurs occasions de leur montrer qu’ils n’en manquaient pas. Il suffit de rappeler que dès l’approche des troupes victorieuses les chefs de Kigali, ont supplié le Supérieur de la Station d’être à la fois leur introducteur et leur avocat, et le résultat fut que les nouvelles autorités ne leur tinrent pas rigueur de leur alliance avec les Allemands. La lutte contre la famine causée par la guerre s’est faite en étroite collaboration avec les missionnaires qui non seulement distribuèrent les vivres mais présidèrent à la culture des champs ; la campagne menée auprès de leurs adeptes et par l’intermédiaire de ceux-ci au sein de la population en faveur du referendum. Ce sont autant de motifs qui plaidèrent en faveur des bonnes relations entre l’Etat et les missions au début de l’occupation du Rwanda par la Belgique.

En bref, le fait que « parmi les indigènes, la Belgique ne trouvait pas de collaborateurs plus ouverts, plus compréhensifs, que les vingt-deux mille néophytes dont les Pères Blancs lui garantissaient l’allégeance », fut déterminant dans l’orientation des rapports. En outre, les missionnaires en présence étaient en majorité ressortissants de nations amies, surtout Français et Hollandais. Dans de telles conditions, il était plus facile et mieux indiqué d’adopter envers les missions, la même attitude que celle généralement observée au Congo. Le Ministre des Colonies n’avaitil pas demandé aux chefs militaires des territoires occupés de se référer principalement à leur expérience africaine pour organiser ces territoires de manière à y assurer le prestige et les intérêts de la Belgique et de la civilisation ?

L’expérience faite au Congo belge ayant été couronnée de succès, la continuer ou l’essayer au Rwanda ne pouvait que tenter ces nouveaux venus d’autant plus que les missionnaires s’étaient montrés prêts pour une large collaboration et n’avaient pas caché que la victoire des Alliés était aussi leur victoire.

Cette coopération entre les missions et l’Administration belge amorcée pendant l’état de guerre allait connaître de grands développements dès que la Belgique fut confirmée dans ses conquêtes. A la suite des bonnes relations entre les deux parties, les Missions devinrent par exemple l’instrument d’exécution de la politique gouvernementale en matière d’enseignement, politique qui visa à reproduire dans les écoles les stratifications existantes dans la société. C’est-à-dire qu’il fallut créer des écoles pour les Tutsi et des écoles pour les Hutu de manière telle que les uns et les autres ne puissent se mouvoir que dans le cadre du statut que la société reconnaît au groupe auxquels ils appartiennent respectivement. En langage de la société traditionnelle, cela veut dire que l’école doit préparer les Tutsi au commandement et les Hutu à une plus grande obéissance.

Dans le cadre colonial cela signifie que non seulement l’école doit préparer les Tutsi à jouer le rôle reconnu au groupe dans la société mais également à leur ouvrir toutes es portes dans les bureaux et les entreprises coloniaux dans la mesure où la qualité d’auxiliaires de l’administration ou des entreprises coloniales privées sert à accentuer la distance séparant les Tutsi et les Hutu. Ces considérations auront leur confirmation dans les pages qui suivent.

Si au début de l’occupation, les autorités se contentèrent de l’organisation de l’enseignement tel qu’il l’avait trouvé, il n’en fut pas de même dès que le mandat fut attribué. Il a fallu fixer des objectifs, établir un programme, déterminer les moyens de réalisation, en vue d’une meilleure rentabilité de l’entreprise coloniale.

En fait, pour la colonisation, l’instruction est un mal nécessaire. On s’efforcera donc de limiter sa diffusion au minimum strictement indispensable, en quantité comme en qualité. Et puisqu’on ne peut se passer de l’enseignement, on l’adaptera et on cherchera à l’utiliser au mieux des intérêts de la colonisation.

Parce que « l’enseignement donné dans les écoles de missions était intimement lié à l’action évangélisatrice », du fait que « la langue véhiculaire adoptée était exclusivement la langue des autochtones, de telle sorte que les élèves étaient insuffisamment préparés à devenir ultérieurement des auxiliaires dans l’administration ou dans les entreprises privées », vu que l’enseignement des missions ne s’étendait pas à l’ensemble de la population et n’exerçait en quelque sorte d’influence que sur les classes inférieures de la société indigène ». L’administration coloniale dut tracer les buts de l’enseignement compatibles avec les conceptions à la base de sa mission civilisatrice.

Il ne s’agit pas de rejeter la collaboration avec les missionnaires. Au contraire, dit le rapport, « dans la tâche délicate qu’il aura à accomplir, le gouvernement pourra compter sur le concours précieux des missions ». Mais à la réalisation, il faut que celles-ci partagent le point de vue selon lequel « le devoir qui s’impose le plus immédiatement à l’administration, c’est de former des AUXILIAIRES qui seront LES PREMIERS INSTRUMENTS DU PROGRES. Si le programme doit s’étendre bien audelà des nécessités immédiates, le gouvernement ne peut cependant se départir de cette règle fondamentale que l’enseignement ne doit distribuer que les connaissances dont les indigènes trouveront l’emploi dans le rôle social que chacun d’eux est appelé à jouer. Agir à l’encontre de cette règle, c’est s’exposer à créer une classe d’inadaptés et de déracinés qui ne peuvent manquer de devenir un élément de désordre ».

L’application de ce principe dans le cadre d’un système d’administration indirecte qu’avait choisi la Belgique au Rwanda devait aboutir logiquement à ne chercher par priorité les auxiliaires de son administration que dans le groupe Tutsi. Dans le « Mémorandum » de 1921, définissant les principes de base de l’Administration belge du Ruanda-Urundi, le Ministre des Colonies L. FRANCK avait insisté sur la nécessité de renforcer et de sauvegarder les privilèges des Tutsi, ajoutant que dans ce but un enseignement spécial et réservé devait être créé à leur intention. C’est ce que confirme aussi le rapport du Vicariat apostolique évoquant la visite du Ministre au Rwanda en 1920 :

« Cette année, nous avons eu la visite de M. FRANCK, Ministre des Colonies de Belgique. Monsieur le Ministre a décidé la création dans le Burundi d’une école pour former des médecins indigènes, et, dans le Rwanda d’une autre pour des vétérinaires… Il semblait que d’abord seuls les jeunes gens de race Mututsi seraient admis… MONSIEUR LE MINISTRE pousse beaucoup à l’enseignement des métiers ; former des artisans habiles le plus possible. Par contre, IL NOUS A SEMBLE N’ETRE NULLEMENT PARTISAN DE L’INSTRUCTION, MEME ELEMENTAIRE POUR LE PEUPLE, LE COMMUN. Nous, nous voulons cette instruction pour la conservation de la foi, de la piété de nos chrétiens ».

Au fond, ces vues du Ministre n’allaient pas à l’encontre de celles des missionnaires sur l’attention particulière qu’ils avaient toujours voulue consacrer aux Tutsi. Au contraire, la position prise par le Ministre FRANCK les arrangeait puisqu’elle ne gênait pas leur mission d’évangélisation d’abord, ensuite parce qu’en leur donnant de s’occuper des écoles pour les Tutsi, elle leur ouvrait plus de possibilités d’influence sur ce groupe et une voie plus sûre pour les convertir avant de s’en servir. En résumé, un premier point essentiel rapprochait la conception missionnaire et la conception de l’administration, le besoin d’aides, d’auxiliaires subalternes sans lesquels le succès de l’évangélisation et de la colonisation aurait été sérieusement compromis. Car, les missionnaires continuaient à penser que sans la conversion des Tutsi le peuple ne sera pas atteint en grand nombre, tandis que l’administration était convaincue que sans les Tutsi, l’œuvre coloniale n’était pas garantie dans ses résultats.

Le deuxième point qui fait l’accord entre missions et Administration fut que des deux côtés, on estima qu’il ne pouvait y avoir de succès sans éducation morale. L’avance prise sur les administrateurs en la matière et le fait que les missionnaires paraissent spécialistes dans ce domaine déterminèrent le Gouvernement à leur confier cette mission éducative qui s’accordait parfaitement avec l’évangélisation. Aux yeux de l’Etat, il ne pouvait y avoir de résultats valables dans la colonisation sans cette éducation. C’est ce que résume le Ministre FRANCK en écrivant :

« Pour l’éducation morale, c’est sur l’évangélisation qu’il faut compter. On ne fera rien de permanent sans elle. Cette conviction est indépendante de toute considération de foi ou de dogme. Elle est basée sur cette observation que la vie indigène est profondément pénétrée de religiosité et dominée par le mystère. Seul un autre sentiment religieux plus élevé, mais aussi profond paraît capable de remplacer cette influence traditionnelle et d’amener la moralité indigène à un plan supérieur ».

Les rapports du Vicariat témoignent de la satisfaction ressentie par les missionnaires à la suite de cette convergence de vues. Dans son rapport général pour 1919-1920, le Père CLASSE l’exprime en ces termes : « Les relations avec le Gouvernement et tous ses agents dans les deux Résidences sont véritablement bonnes et cordiales. Messieurs les Résidents ne manquent jamais l’occasion de montrer aux Grands et au peuple qu’une véritable union règne entre eux et les missions. Les missionnaires de leur côté s’efforcent d’agir toujours de même et de rendre les services en leur pouvoir ».

Dans le cadre de ces bonnes et cordiales relations et conformément au désir du Gouvernement, les missionnaires ouvrirent des écoles pour les Tutsi partout où ce fut possible. Par ce moyen leur rêve devenait une réalité : l’école leur donnait les Tutsi et ceux-ci leur donneraient le peuple. Dès 1918, on l’a vu, l’école de Nyanza est réouverte à la demande du Gouvernement, en 1920, dit le rapport du Vicariat apostolique à Rwamagana e avec l’autorisation de M. le Résident et l’appui du roi Musinga, nous avons une école de fils de chefs… En principe, pour ces jeunes Batutsi, c’est l’école neutre, mais, cependant, nous espérons beaucoup de cette école. Sans s’en douter, ces enfants apprennent notre sainte religion : leur principal livre de lecture est l’Histoire Sainte ».

Alors que pour le Gouvernement, la situation est encore provisoire ou du moins pas définitivement réglée (il y a l’affaire du Gisaka et le mandat n’a pas encore été approuvé par le Parlement belge), les missionnaires eux ne temporisent pas. Les rapports de leurs différentes stations montrent combien ils voient loin et sont déterminés à réussir dans leur action auprès des Tutsi, Parlant de la situation dans la mission de Kabgayi, le P. SCHAMACKER écrit notamment au sujet de l’école :

«L’école des chefs est toujours bien fréquentée ; cependant il leur faudrait une instruction un peu supérieure, y compris des notions fondamentales de philosophie sociale, eux qui doivent être la forme de notre société plus tard. Si cette philosophie peut devenir un christianisme, cela vaut encore mieux ».

Partout l’école occupe le premier plan. Les autorités Tutsi réalisent que l’organisation en est confiée aux missionnaires et que ceux-ci ont de bons rapports avec l’Administration coloniale laquelle les pousse, par Musinga, à aller se faire instruire. Ils cherchent dans les missionnaires des interprètes de leur bonne volonté. C’est ce que semble indiquer le Supérieur de Rwaza en son rapport, tout en mettant en évidence la collaboration entre la mission et le chef de poste de Ruhengeri :

« A deux reprises au moins, écrit-il, quelques Batutsi m’ont demandé de rétablir leur école, en me promettant d’y envoyer leurs enfants. Et pour se mettre à l’abri de faux rapports, l’ordre de fréquenter l’école devait venir des Pères et du chef du poste M. MERTENS : d’eux-mêmes, ils n’oseraient prendre cette initiative. Deux fois, j’ai répondu à ces Batutsi d’aller exposer leurs désirs à M. MERTENS ; et qu’alors nous réglerions la chose ensemble… Mais, comme dans la fable, il ne s’est trouvé personne d’assez hardi pour aller attacher le grelot ».

La collaboration entre l’Administration coloniale et les missions avait ainsi rehaussé le prestige de celles-ci aux yeux des autorités autochtones et de leurs sujets. Le Supérieur de la mission de Rwamagana le souligne dans son rapport :

« Ces messieurs de l’Administration sont fort aimables pour nous, écrit-il, leur passage attire à la mission affluence de gens qui viennent payer l’impôt, ce qui contribue à faire connaître les missionnaires ».

Centres de l’apostolat religieux avant tout, les missions sont devenues aussi des centres de rayonnement de la politique coloniale, souvent malgré elles. En l’absence d’un personnel suffisant ou même de gîtes où il pût s’abriter et donner rendez-vous à la population, l’Administrateur a dû faire appel aux missionnaires pour l’aider à faire passer ses décisions dans la- population. Car, eux vivaient plus près des gens, parlaient leur langue, en connaissaient plus ou moins la mentalité, avaient un passé, qui évoquait chez les Rwandais, à la fois la force et la bonté des Pères, la crainte et le respect provoqués dans la société ; autant d’attributs qui pouvaient valoriser l’intervention des missionnaires en faveur de l’Administration mais en même temps l’importance de celui-ci.

Si de part et d’autre l’idée générale reste celle d’une distinction des deux domaines, religieux et temporel, si les acteurs ou représentants de ces deux domaines ne se confondent pas, néanmoins leurs relations, leur attitude devant l’homme colonisé ne permettent pas toujours de les distinguer. L’Eglise assiste l’Etat, notamment par l’obéissance au pouvoir établi qu’elle prêche à ses adeptes (respect des lois, paiement de l’impôt, etc.). De son côté, l’Etat doit aider l’Eglise par ses générosités, sa législation, au besoin par la force.

Distincts, mais appelés à s’aider mutuellement, les deux pouvoirs ne sont pas toujours placés sur le même plan par la masse du peuple qui leur est soumise mais les observe. Le pouvoir spirituel l’emporte sur le pouvoir temporel, non par son origine ni par la finalité plus haute de sa mission – ces distinctions ne touchent pas les gens – mais par l’importance que revêtent ses interventions et son influence réelle sur les décisions de l’Administration et pour leur exécution. A s’en tenir à certains textes des membres de la hiérarchie ecclésiastique au Rwanda, on a l’impression que l’évêque, par exemple, guide la politique du gouvernement. Le comportement de Mgr CLASSE constitue l’exemple le plus célèbre, notamment dans l’attitude que l’Administration a adopté dans le domaine de l’enseignement qui revêtit jusqu’à un certain point un caractère ségrégationniste. L’évêque avait plus ou moins plaidé en faveur de cette ségrégation, comme on le verra plus loin.

Ces bonnes relations permettent aux missionnaires de ne pas mettre l’accent sur la distinction des domaines. Si la supériorité du pouvoir ecclésiastique n’est pas proclamée, du moins constate-t-on qu’elle n’est pas contestée. Aussi, on insiste sur la collaboration confiante en vue d’une politique conforme aux vues de l’Eglise dont elle tirera profit.

Les instructions de Mgr CLASSE à ses prêtres reflètent cette insistance. Ainsi dans celle du 7 mai 1932, il rappelle le but que doit poursuivre l’Eglise du Rwanda dans ses rapports avec l’Etat. « Il est probable. écrit-il, que vous entendrez critiquer la politique agricole actuelle au sujet du café, du manioc et du reboisement. Personne parmi nous ne peut se permettre ces critiques déraisonnables… Qu’il y ait parfois interprétation défectueuse, ou application et exécution malheureuses des ordres donnés, c’est humain ; cela ne peut ni ne doit faire mal juger ou mésestimer la politique suivie très heureusement par nos Banyarwanda. Nous n’avons pas mission de redresser les torts de particuliers, mais bien de donner au Gouvernement tout l’appui de notre influence morale pour le développement de cette politique économique très sage, et dont les premiers nous serons les heureux bénéficiaires… Portons les gens à faire le mieux possible ce qui leur est demandé, en mettant bien au point les avantages qu’ils recueilleront… Nous devons nous aussi penser franchement à l’avenir ».

Apparemment, entre la société religieuse qu’est l’Eglise et la Société civile qu’est l’Etat, il y a, sinon identité de but, du moins concordance des préoccupations : le bien des Rwandais. Et cela légitime leur collaboration.

Il faut cependant observer que si l’Eglise prêta son concours avec succès à la politique coloniale dans différents domaines – ce qui lui valut un hommage de reconnaissance dans les rapports de l’Administration – son attention demeura fixée principalement sur les moyens de s’allier le groupe des gouvernants indigènes. Si la collaboration avec le Gouvernement pouvait faciliter ou être une voie vers cette alliance, fortifier cette collaboration était un impératif pour l’Eglise.

Celle-ci très attentive à l’évolution de la situation tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Rwanda ne laissa passer aucune occasion qui pût favoriser son action auprès des Tutsi.

C’est ainsi, par exemple, que mis au courant de la volonté du Gouvernement de multiplier les écoles pour les Tutsi, Mgr CLASSE s’empressa d’établir son plan d’action en rapport avec le projet qui privilégiait les Tutsi conformément aux principes d’administration indirecte.

Dans sa lettre du 15 mai 1923, Mgr CLASSE, s’adressant aux missionnaires, définit de façon claire et nette l’attitude à prendre au cas où ils seraient sollicités pour collaborer à l’exécution de ce projet.

« Le Gouvernement va entreprendre l’organisation des chefferies du Rwanda, écrit-il. A la tête de chaque province constituée sera un chef, lequel aura sa résidence au centre de son pays. Dans cette résidence il aura une habitation pour ses karani (secrétaires) et une école. C’est cette école qui nous intéresse spécialement.

« Cette question des écoles de chefferies a une importance très grande pour l’avenir, aussi je demande instamment à chaque Supérieur de station et aux Pères chargés des écoles de suivre les prescriptions suivantes :

  1. Se renseigner le plus tôt possible, prudemment et exactement afin de savoir où, dans le territoire de la station, se trouveront les centres administratifs indigènes. Le but est d’avoir là une école ou au moins une chapelle-école assez rapprochée afin d’avoir pour nous les jeunes Batutsi et de pouvoir les suivre.
  2. Aider les chefs éloignés de la station à se bien installer : ils ont besoin de nous pour construire en briques. Il faut gagner leur confiance pour ne pas être évincés, surtout s’ils s’établissent assez loin de la mission.
  3. Si les chefs ont, parmi leurs Ntore (pages) ou leurs Bagaragu (= serviteurs) des jeunes instruits, chrétiens, ou catéchumènes, les pousser à choisir, dès maintenant, un ou plusieurs entre eux et les proposer comme moniteurs ; ACTIVER ALORS L’INSTRUCTION ET LA FORMATION DE CES GENS AFIN DE LES METTRE EN ETAT D’ETRE AGREES PAR LE GOUVERNEMENT. DE PREFERENCE, ON CHOISIRA DES BATUTSI.

« Le but que nous devons inlassablement poursuivre est que ces écoles n’échappent pas à l’influence catholique. Donnez-vous de plus en plus, mes chers Confrères, aux classes de Batutsi à la station et, là où faire se peut, dans les succursales… De notre façon d’agir dépendra la conservation de nos classes de Batutsi dans nos stations. Il est certain que ; dans toutes les branches de l’Administration, les places tant soit peu importantes seront réservées aux jeunes Batutsi. Nous ne devons cependant PAS NEGLIGER POUR CELA LES CLASSES DES ENFANTS ET JEUNES GENS BAHUTU : eux, aussi ont besoin d’être instruits et formés. POUR EUX AUSSI IL Y AURA DES PLACES A PRENDRE DANS LES MINES ET LES EXPLOITATIONS ».

Ces instructions que Mgr CLASSE complétera mais ne rectifiera pas resteront k base de l’action de l’Eglise du Rwanda principalement dans sa politique. La discrimination entre Hutu et Tutsi, qui caractérisera cette politique, ainsi que ses interventions dans certains autres domaines seront comptées parmi les causes lointaines des revendications des Hutu.

Mais il semble qu’une telle considération n’ait pas été envisagée une seule fois par l’évêque, tout comme les colonisateurs n’ont pu envisager au début de leurs conquêtes coloniales que les colonisés les mettraient un jour en cause.

Si apparemment, les instructions de Mgr CLASSE sont d’ordre politique, il faut cependant y voir aussi des préoccupations d’ordre pastoral. Ce qu’il poursuit avant tout, c’est la construction d’un royaume chrétien. Car Mgr CLASSE se sait apôtre et il est plein de zèle.

Profitant de circonstances qu’il juge favorables à son action d’évangélisation, il choisit ses moyens. Aujourd’hui, ceux-ci nous paraissent condamnables dans la mesure où ils ont été un instrument voulu et employé non pour libérer mais pour maintenir dans la servitude une partie de la population. On peut invoquer à la décharge de l’évêque, les directives du Cardinal LAVIGERIE et de Mgr HIRTH enjoignant aux missionnaires de baser leur apostolat sur les autorités du pays où ils travaillent.

On peut dire que, frappé par le mouvement de conversion qui se dessinait chez les Tutsi, Mgr CLASSE voulut mettre à leur portée la preuve que l’Eglise n’était pas là pour changer l’ordre établi mais qu’elle était plutôt un soutien de cet ordre comme le faisait le Gouvernement. Les avantages (subsides, emplois des autorités converties au catholicisme dans la lutte contre l’« erreur » (protestants, adventistes) et pour la conversion des païens…) que l’Eglise pouvait retirer du respect de la politique discriminatoire du Gouvernement, notamment en matière d’enseignement n’ont peut-être pas échappé à l’attention de Monseigneur. Enfin, il y avait aussi le monopole de fait exercé dans l’enseignement et que le Gouvernement pouvait consacrer si les missions acceptaient un ensemble de conditions de sa politique coloniale.

A supposer que ces diverses considérations aient influencé les directives de Mgr CLASSE, elles ne nous semblent pas pour autant une justification ou un excuse à l’injustice étalée dans les textes reproduits ci-dessus. Elles le sont d’autant moins que leur auteur était une personnalité dont l’autorité était incontestée à tout point de vue et qui n’ignorait pas la situation régnant dans le pays. N’écrivait-il pas lui-même dans son rapport général pour 1917-1918 : « Le pays a besoin pour progresser, pour se développer et, à notre point de vue, pour se convertir réellement, d’une transformation de l’état social : Il faudrait surtout améliorer la situation du peuple et lui donner un droit réel à la propriété privée »

Mais ce que fait l’évêque, c’est d’opter pour soutenir ceux-là mêmes qui refusent ce droit réel à la propriété privée, c’est refuser cette transformation de l’état social.

L’union administrative du Congo belge et du Ruanda-Urundi dont nous avons parlé permit à Mgr CLASSE et à ses prêtres de mettre en pratique les instructions précitées. Cette union se réalisa non seulement au niveau de l’Administration, mais aussi et parallèlement au niveau des missionnaires. C’est ainsi que l’on parlera par, exemple, de la Conférence des Évêques du Congo belge et du Ruanda-Urundi, tout comme on parlera de l’Enseignement au Congo belge et au Ruanda-Urundi, ces derniers territoires étant considérés pratiquement comme des provinces du Congo belge et les Évêques du Ruanda-Urundi étant sous la juridiction du délégué apostolique siégeant à Kinshasa.

Comme on l’a vu, le régime de l’union administrative entre la Colonie et le territoire sous mandat autorisait l’application au Rwanda et au Burundi de la législation appliquée au Congo belge, sauf réserve expresse portée par les textes. Ainsi la politique religieuse suivie dans la colonie pouvait l’être aussi au Rwanda, c’est-à-dire que les règles qui présidaient aux relations entre l’Eglise et l’Etat au Congo étaient susceptibles d’application du fait de l’union administrative.

Or, au Congo les relations entre l’Eglise et l’Etat étaient régies par la Convention du 26 mai 1906 conclue entre le Saint Siège et l’Etat Indépendant du Congo aux obligations duquel la Belgique s’est substituée par le traité d’annexion de 1908.

Etant donné le caractère particulier de cette convention et le statut particulier du Rwanda (Urundi), la question doit être posée de savoir si ladite convention était applicable au territoire sous mandat.

Telle qu’elle a été conclue, il semble que, en droit, elle ne pouvait pas être appliquée au Rwanda. En effet, cette convention ne vise en termes exprès que le Congo comme le porte son texte. On lit dans son préambule : « Le Saint Siège Apostolique, soucieux de favoriser la diffusion méthodique du catholicisme au Congo… Il faut aussi noter qu’elle est antérieure à l’occupation du Rwanda.

D’autre part, le mandat réglant les droits de la Belgique sur le Rwanda (Urundi) porte à son article 9, que : « La puissance mandataire étendra aux territoires le bénéfice des conventions internationales générales applicables à leurs territoires limitrophes ».

La Convention du 26 mai 1906, de toute évidence convention particulière, n’est pas à ranger parmi les conventions générales. Il s’ensuit qu’elle ne devait obligatoirement être appliquée au Rwanda (Urundi) que moyennant un accord complémentaire.

En fait, la Belgique n’attendit pas la conclusion d’accords particuliers pour étendre sa politique religieuse au Rwanda, notamment en ce qui concerne l’enseignement. Huit années d’occupation militaire ont permis au Gouvernement de se faire une idée des possibilités que représentaient les missions pour son action ; la comparaison a pu aussi se faire avec les réalisations faites au Congo avec l’aide des missions.

Aussi, en 1925, alors que des négociations sont en cours avec une congrégation enseignante en vue de la création d’une œuvre exclusivement scolaire et dont le Gouvernement assumerait intégralement la charge financière », le rapport sur l’Administration belge du Ruanda-Urundi rend compte des réalisations au chapitre de l’instruction publique. Pour le gouvernement, « les missions religieuses sont mieux qualifiées et mieux outillées que tout autre institution pour répandre largement dans le pays les bienfaits de l’instruction. Les missionnaires… sont les meilleurs éducateurs de l’indigène. Ils s’occupent en outre depuis de longues années de former des auxiliaires : un clergé indigène, un corps nombreux de catéchistes, des artisans de tous les métiers. Sans doute le souci fondamental des missions est celui de l’éducation religieuse. Mais l’évangélisation, elle-même comporte un minimum d’enseignement général. Il appartient à l’Etat, par l’octroi de subsides suffisants, d’amener les missions à perfectionner leur outillage scolaire et à développer le programme de leurs écoles. C’est ce que l’Administration du territoire à mandat s’efforce de faire, faisant dépendre ses subsides des efforts déployés pour l’extension de l’instruction publique ».

Les pourparlers dont il est question dans ce passage du rapport de l’administration aboutirent, soit à des conventions particulières à chaque école (cas des écoles dites officielles congréganistes: le Gouvernement assume toute la charge financière et établit le programme mais l’enseignement est assuré par une congrégation religieuse), soit à des conventions générales (car des écoles dites libres subsidiées : les missions créent les écoles, fournissent le personnel, y dispensent l’instruction mais le Gouvernement se réserve l’inspection et intervient financièrement et partiellement dans les frais de fonctionnement en octroyant des subsides sur base de clauses des conventions). La convention avec la Congrégation des Frères de la Charité de Gand fut signée le 11 juillet 1929. Quant à l’enseignement libre subsidié, la convention fut signée avec le Vicariat apostolique représenté par Mgr CLASSE le 1er janvier 1930. Cette convention avait valeur pour dix ans au terme desquels elle pouvait, soit être reconduite, soit être révisée.

Les conventions conclues entre l’Eglise et l’Etat mettaient ainsi fin à un régime que l’on pouvait considérer comme provisoire tant que ce qui était un monopole de fait n’obtint pas de couverture juridique jugée nécessaire par les parties.

La deuxième conséquence de ces conventions réside dans le fait que non seulement elles étendaient au Rwanda le système scolaire suivi au Congo belge, mais elles soumettaient implicitement le Rwanda (et le Burundi d’ailleurs) aux clauses de la Convention du 26 mai 1906, évoquée plus haut et qualifiée souvent de convention missionnaire avec le Gouvernement.

En fait, le résultat des pourparlers ne causa de surprise ni du côté du Gouvernement ni de celui des Missions. En effet, quelques mois seulement après l’ouverture des négociations, le Gouvernement écrivait dans son rapport de 1926 : « Les deux vicariats apostoliques ont accepté de fournir au gouvernement la collaboration demandée pour l’organisation d’un enseignement public, contrôlé et subsidiée par l’Etat… ».

Les Missions virent dans le projet du Gouvernement de leur confier l’enseignement une occasion d’étendre leur influence dans le pays mais surtout d’exercer cette influence sur les Tutsi. Le projet gouvernemental coïncidait avec l’affluence du groupe dirigeant vers le catholicisme.

En bon chef et organisateur de l’action de l’Eglise au Rwanda, Monseigneur CLASSE, avant même la fin des pourparlers, mobilise par ses instructions l’énergie de ses missionnaires en faveur du projet et insiste sur l’importance que représentent les écoles. Celles-ci constituent à ses yeux l’une des questions les plus graves qui doivent retenir l’attention, « en raison des changements qui vont survenir dans le Rwanda… Il s’agit de savoir si L’ELITE DIRIGEANTE sera pour nous ou contre nous, si les places importantes dans la société indigène seront aux catholiques ou aux non-catholiques ; si l’Eglise aura, par l’éduction et la formation de la jeunesse, l’influence prépondérante dans le Rwanda».

Mais à des considérations d’ordre apostolique, Mgr CLASSE ajoute celles d’ordre matériel que suggère le projet. Celui-ci « offre » poursuit-il, à tous points de vue, de réels avantages et nous l’avons accepté. Il faut entreprendre de le réaliser en toute loyauté… Grâce à ce projet, si vous le voulez, vous pourrez mieux assurer l’entretien des écoles et procurer à vos maîtres une rétribution convenable et une situation qui les attacheront à leurs fonctions ».

Il y a plus. Le projet de convention ne vise pas seulement la stabilisation ou la régularisation de ce qui existe, il veut réaliser l’extension de l’enseignement sur tout le territoire du Rwanda comme l’a indiqué le rapport de 1925. Par conséquent, il y aura nécessité de nouvelles constructions, ce qui suppose des concessions de terrains aux missions.

Ces nouvelles constructions que l’on dénomma chapelles-écoles, succursales ou écoles rurales pour les distinguer des écoles centrales situées au siège des différentes stations apparurent à Mgr CLASSE comme un atout supplémentaire dans sa politique religieuse et ce pour trois motifs principaux :

  1. En obtenant de nouvelles concessions de terres pour y bâtir des écoles, les Missions obtenaient indirectement un moyen d’étendre leur prosélytisme.
  2. L’installation de nouvelles écoles permettait de freiner l’action et l’avance des Protestants et des Adventistes.
  3. La mise en valeur des parties non bâties des concessions pourrait être utile, notamment si l’on y plantait des caféiers.

A la faveur de la politique scolaire du Gouvernement colonial à laquelle les missions étaient appelées à collaborer, Mgr CLASSE élaborait une véritable politique d’occupation des terres ; chercha à accumuler un capital « foncier » pour l’Eglise, dans la légalité.

Dans ses « Instructions Pastorales » adressées aux missionnaires, il insista à plusieurs reprises sur l’importance des terrains de stations et de succursales dans l’œuvre d’évangélisation qu’il ne dissocia pas de l’enseignement à dispenser dans le cadre du projet de convention avec le gouvernement.

Après avoir invité les missionnaires à délimiter et à entretenir les terrains des stations, Mgr CLASSE leur rappelle dans sa lettre du 27 décembre 1927, que « ces propriétés ne sont pas les nôtres ; elles appartiennent à la Propagande et nous n’en sommes que les administrateurs. Nous ne pouvons ni les aliéner, ni nous exposer par notre faute à les perdre, en totalité ou en partie, par l’absence de l’abornage prescrit par la loi… Ce qui est prescrit pour les concessions des missions l’est également pour les petits terrains de succursales… Ces terrains des succursales ne peuvent pas être donnés à des Indigènes et nous ne sommes pas autorités à y installer des habitants ».

Mais le principal souci se révéla être de gagner les Tutsi à l’Eglise catholique au moment où d’autres confessions lui faisaient concurrence au nom de la liberté du culte proclamée par le Gouverneur. On n’était plus en 1917, époque où l’Eglise catholique était seule à bénéficier de la décision du Résident Major DECLERCK.

Il semble que l’Instruction du Gouverneur ne plut pas à l’évêque puisque celui-ci considéra dans sa lettre du 20 mai 1928 que « si elle était appli

quée dans toute sa teneur, elle serait au désavantage de la religion catholique » ( 192) . Malgré sa vigilance, il semble qu’il ait été surpris par la décision et avait peur de voir « l’erreur » se gagner les autorités indigènes et saper ainsi ses plans. La crainte que Mgr CLASSE nourrissait le troublait d’autant plus que l’Instruction laissait à ces autorités la faculté d’admettre la confession de leur choix sur leur territoire dans le but d’y construire des succursales.

Pratique, Mgr CLASSE demanda à ses missionnaires : « DE GAGNER DE PLUS EN PLUS LES CHEFS INDIGENES et de vous en faire au moins des amis, POUR QU’ILS NOUS DONNENT LA PREFERENCE. Pour cela, il faut avoir avec ces chefs, GRANDS ET PETITS, de bonnes relations ; SE GARDANT ABSOLUMENT DE LES ACCUSER PRES DES ADMINISTRATEURS A PROPOS DES ROUTES PEU ENTRETENUES, OU POUR D’AUTRES RAISONS AUSSI FEU SERIEUSES; ce qui serait moins que jamais raisonnable et les indisposerait. Nous avons besoin d’eux et nous aurons d’autant plus besoin d’eux que la liberté des cultes sera mieux et plus complètement pratiquée. « DE NOUS OCCUPER ACTIVEMENT DES JEUNES BATUTSI : c’est gagner du temps et c’est travailler intelligemment à l’extension prochaine de notre propre action sur le pays entier, surtout si la plaine liberté est donnée. Ces jeunes gens sont pour nous les meilleurs éléments, que d’autres ne remplaceront pas, d’un bon noyautage très actif, qui nous donnera bientôt une situation prépondérante sur toutes les collines du Rwanda. Ces jeunes gens veulent absolument s’instruire, apprendre à lire, à écrire et à compter ; si nous ne leur donnons pas le moyen de le faire chez nous, ou dans de bonnes écoles de succursales, ils s’adresseront ailleurs et seront perdus pour nous et pour le catholicisme ».

Un examen attentif de la démarche de Mgr CLASSE permet de penser que le succès le hantait. Dans ses faits et gestes, il semble qu’il lui était impossible de s’imaginer l’insuccès dans son entreprise, encore moins de l’admettre. En quelque sorte, la peur de l’échec a été pour lui un stimulant pour son zèle.

Mais son esprit et son enthousiasme, il veut les retrouver chez chaque missionnaire surtout lorsqu’il s’agit de poser des actes dont peut résulter un rapprochement entre l’Eglise et l’Etat, et entre l’Eglise et le groupe des gouvernants rwandais. Au besoin, d’une pierre il fait deux coups.

C’est ainsi que, lorsque le Gouvernement lui propose son projet, Mgr voit dans l’acceptation et l’exécution de celui-ci non seulement un occasion d’entrer davantage dans les vues du Gouvernement et de s’assurer sa plus grande bienveillance, mais il s’aperçoit en même temps de ce que ce projet est comme une porte qui conduit directement vers les Tutsi et les fait proches aussi des missionnaires.

D’où la multiplication des directives aux Pères sur le respect dû aux instructions du Gouvernement, sur l’attitude à adopter envers les Tutsi et les Hutu, sur la responsabilité commune des missionnaires en ce qui concerne les écoles dans chaque mission.

S’agissant des terrains, Mgr CLASSE rappelle aux missionnaires une lettre du Résident prescrivant l’abornage de toutes les concessions. « Il ne faut pas qu’une négligence, sur ce point de la délimitation de nos concessions nous conduise à une défaite légale : nous ne pourrions nous en prendre qu’à nous-mêmes et à notre incurie ; malheureusement, ce serait au détriment de nos oeuvres et de notre influence. IL NE FAUT PAS ATTENDRE A PLUS TARD : CE POURRAIT ETRE TROP TARD ».

Ni plus tard, ni trop tard. Si Mgr insiste, c’est parce qu’il ne veut pas risquer de perdre les concessions, mais c’est surtout parce que « l’occupation d’une succursale demandée doit se faire dans le délai déterminé par le Gouvernement ».

Demande, occupation, mais aussi conservation des terres concédées. Comme pour résumer la politique foncière de l’Eglise au Rwanda, Mgr CLASSE traite de cette conservation des terrains dans sa lettre du 28 juillet 1930.

On nous permettra d’en reproduire de larges extraits ici, car, à notre avis, elle est une illustration supplémentaire de ce que nous avons qualifié de préoccupations d’ordre temporel dans l’action de certains responsables de l’œuvre missionnaire de l’Eglise.

« Plusieurs fois, écrit Mgr CLASSE à ses missionnaires, je vous ai rappelé que nos propriétés étaient biens de Mission, donc BIENS DE LA PROPAGANDE. Ces propriétés sont inaliénables sans l’autorisation de Rome : nous en avons l’administration et la jouissance pour l’entretien et le développement des oeuvres du Vicariat, mais non pour en user au gré du personnel de chaque station, et en faire un refuge de malheureux réels ou supposés. Ces propriétés doivent avoir une délimitation fixe et bien apparente : c’est la prescription de la loi, sous peine de retrait de la propriété au moins en partie. Au cas de non exécution de la délimitation, le Gouvernement peut ordonner que l’abornement soit fait au ciment par ses agents et aux frais de la Mission. Cette délimitation est, de même, prescrite pour les terrains des succursales…

Sur les terrains de succursales, nous ne devons pas établir ou laisser s’établir des indigènes autres que les Moniteurs-Catéchistes.

« Sur les propriétés des stations, il a été interdit à tous les supérieurs, à plusieurs reprises, et je renouvelle cette interdiction absolue, d’établir ou laisser s’établir qui que ce soit sans l’autorisation écrite du Vicaire apostolique ou de l’Économe Général.

« Au lieu d’aliéner nos terrains, du moins en fait et pratiquement, il faut les libérer pour le plus grand bien de nos oeuvres et en prévision de l’avenir. Il nous est difficile d’entreprendre et d’entretenir de grandes cultures, nous n’en avons pas le temps, mais nous pouvons et nous devons planter le plus d’eucalyptus possible. C’est le meilleur rapport pour l’avenir, et nous n’aurons jamais trop de bois de chauffage, de construction et de menuiserie. Toutes les succursales doivent avoir des arbres pour les besoins futurs de chacune. Les terres libres de nos propriétés peuvent, en attendant leur emploi être louées à des indigènes, mais pour deux récoltes seulement suivant la coutume du pays, et avec défense à qui les loue de construire des huttes et de s’établir sur les terres louées ».

On pourrait se demander pourquoi cet engouement de l’évêque pour les terres alors que les activités des missionnaires se situaient à un autre niveau que le niveau économique, et aussi dans un autre domaine ?

Pareille question révèle le caractère artificiel du schéma traditionnel de la séparation entre les activités spirituelles et les activités temporelles, lorsqu’il s’agit de l’Eglise missionnaire. Le contexte extérieur qui a entouré son établissement et les circonstances locales ont réduit à peu de choses le principe qui avait plus ou moins prévalu en Occident. Les faits relatés dans cette analyse ont montré que la transplantation de ce principe était surtout verbale dans un monde encore tenu pour barbare et qu’il fallait amener à la civilisation.

Cependant, on ne peut conclure que l’Eglise au Rwanda ait donné la priorité aux préoccupations d’ordre économique par rapport à son action évangélisatrice. Malgré la course aux terrains qui fut engagée pour occuper le pays, il semble plus équitable de considérer que le leitmotiv était de s’assurer les moyens qui devaient faciliter l’évangélisation. C’est ce que semble indiquer Mgr CLASSE lui-même quand il écrit :

« Il ne suffit pas de demander des concessions et de les occuper ; il faut suivre ces succursales et veiller à ce qu’elles ne soient pas peu à peu abandonnées par les catéchistes… Il faut, tout en nous occupant du présent, surtout préparer l’avenir et organiser pour tout entraîner. Nous ne devons pas être d’abord des curés et des vicaires mais avant tout des missionnaires qui vont de l’avant et veulent gagner à Jésus-Christ et à son Eglise tout le pays, et, pour cela, prévoient et organisent ».

Cette préparation de l’avenir de cette organisation qui devait tout entraîner, Mgr CLASSE n’en voyait et ne croyait en trouver le meilleur fondement nulle part ailleurs que dans les Tutsi.

Ce point de vue que le Gouvernement colonial partageait pour d’autres motifs, fut au centre de ses préoccupations jusqu’au jour où, voyant les églises remplies de chrétiens et les trois quarts des chefs et sous-chefs convertis au catholicisme, il crut à la victoire car l’Esprit avait soufflé en « tornade ».

Cette victoire, il la devait à son courage, à son autorité et à sa fermeté mais aussi, et peut-être surtout, aux conjonctures dans lesquelles Mgr CLASSE était situé : d’une part, la politique coloniale conquérante, d’autre part, la société rwandaise caractérisée par la domination d’un groupe et l’asservissement qui en résulte pour un autre groupe, ensemble que d’aucuns ont qualifié de « société féodale ».

Ces deux aspects ont influencé le comportement et la mentalité de l’illustre prélat et avec le recul de l’histoire, ternissent quelque peu l’éclat de sa victoire à cause des conséquences négatives que son action bien guidée, a produites sur une grande partie de la population.

L’alliance du pouvoir spirituel qu’il représentait et du pouvoir temporel fait porter à l’Eglise du Rwanda une grande part de responsabilités dans les méfaits dus aux systèmes colonial et indigène.

Peut-être que cette alliance était nécessaire. Mais était-il nécessaire aussi de se comporter comme si les buts à atteindre étaient identiques, tandis qu’on déclarait servir dans des domaines distincts et différents ?

L’analyse des faits montre qu’en réalité, tant que l’Eglise au Rwanda ne se sentit pas une puissance dans la société, elle se mit du côté des gouvernants et confondit souvent sa position avec la leur. Mgr CLASSE en fournit un témoignage lorsqu’à l’occasion de la bénédiction de la cathédrale de Kabgayi (8 avril 1925) à laquelle assista le Résident du Rwanda et plusieurs de ses collaborateurs européens, il écrivit, exaltant et célébrant l’œuvre accomplie ensemble :

« Joie des apôtres, fierté des patriotes, comme toujours elles sont données la main ! Une Eglise, n’est-ce pas un jalon de la civilisation ? Un pilier inébranlable de l’emprise colonisatrice ? Témoin de Dieu, elle l’est aussi de la force du peuple qu’il a lancé pour être, dans ces régions perdues, le ferment de la vie féconde. Plantée, la Croix fortifie le drapeau qui l’abrite dans ses plis ! ».

Nous avons montré plus haut qu’en réalité, ce oui dans nos considérations présentes paraît constituer une ambiguïté ne l’était peut-être pas aux Rwandais, de l’époque de Mgr CLASSE, qui pouvaient trouver normal le soutien mutuel de « frères » éloignés de leur pays et dont l’ascendant commun sur la société autochtone justifiait encore plus leur solidarité.

Que l’Etat se soit servi de l’action des missionnaires catholiques comme complément de sa propre action, ceci est indéniable comme le fait, ressortir le rapport du P. SOUSTELLE, Supérieur de Nyundo :

« Invités par M. l’Administrateur de Kisenyi, nous avons poussé nos chrétiens et leurs proches à intensifier la culture du blé qui réussit très bien dans notre région ».

Mais en retour, les Missions ont profité de la politique et de l’action de l’Etat pour réaliser leurs propres objectifs. L’activité débordante dont fit preuve Mgr CLASSE à l’occasion du projet du Gouvernement d’étendre l’enseignement à tout le pays est une révélation de la contre partie que l’Eglise escomptait lorsqu’elle accordait son soutien à l’action et à la politique de l’Etat.

Ainsi, après avoir remarqué que « le gouvernement belge a donné une place d’honneur à l’Enseignement primaire et secondaire dans son programme de 1925-1926 « et que » le but évident, c’est le monopole de l’enseignement pour les Batutsi », Monseigneur jugea que jamais occasion ne pourrait être meilleure pour ses propres projets en faveur des Tutsi.

Dans ses directives aux Missionnaires, dans ses rapports avec le pouvoir colonial, il se montra un ardent défenseur de l’hégémonie Tutsi, qui doit être politique et culturelle.

En ce qui concerne l’enseignement, sa politique, dont la base resta les principes énoncés dans la lettre du 15 mai 1923, suivit la voie de la discrimination : il fallut préparer les Tutsi à être agréés par k Gouvernement et aux Hutu donner ce qui leur permettrait d’aller dans les mines et les exploitations.

En s’occupant des uns plus que d’autres, les missionnaires vont monter le mythe du « génie Tutsi » et l’on justifiera souvent dans la suite l’absence des Hutu dans les cadres politiques et administratifs modernes par leur « man-file d’intelligence » qui les a éloignés des faveurs de l’Etat.

Pourtant, Mgr CLASSE reconnaît lui-même que : « à l’encontre des idées généralement reçues, je dirai que les Batutsi ne sont pas en général plus intelligents que les Bahutu… Les Batutsi ont pour eux le savoir-faire. le tact, des manières que n’ont pas les Bahutu plus frustes et plus timides… Le Muhutu, lui, est travailleurs, plus tenace, mais moins dégrossi : aussi voyons-nous, d’ordinaire, que dans les études plus sérieuses, le Muhutu peut dépasser peu à peu le Mutusi ».

Malgré ces constatations, l’attention est centrée sur les Tutsi. Les rapports de différentes stations sont instructifs à ce sujet. En 1923-1924, le Supérieur de Kabgayi souligne que « l’œuvre capitale, qui assurera l’avenir à qui l’entreprendra, est la fondation à Nyanza ou dans les environs, d’un Collège comme St Mary’s Collège de l’Uganda, pour la jeunesse noble ou « Mututsi ». Les Batutsi détiennent à peu près toutes les chefferies grandes et petites, et ces jeunes gens qui désirent venir chez nous, sont destinés par leur naissance et leur intelligence, à diriger un jour le pays. à lui donner le ton ».

A Save, le rapport indique que « la classe des Batutsi est de nouveau ouverte », à Kigali, le Supérieur relève qu’à l’école de fils de chefs. « Le nombre des enfants qui fréquentent cette école est monté à 89. Ce sont donc 89 jeunes gens de la haute classe qui apprennent à connaître les Pères, à les estimer, eux et leurs oeuvres ».

Ces échantillons prouvent que Mgr CLASSE n’a pas prêché dans le désert. Mais ces rapports restent dans les généralités et ne permettent pas d’apprécier de quelle façon ce que nous appelons ségrégation ou discrimination dans les écoles a été pratiqué.

Afin de rendre plus clair ce point qui sera d’ailleurs un élément de contestation à l’heure de la mise en cause des institutions rwandaises, nous reproduisons ici quelques extraits d’un rapport inédit, établi en application des principes de l’Etat et de Mgr CLASSE dans le domaine de l’enseignement. Ces extraits sont aussi une illustration de la conception qui fut au centre des rapports entre l’Eglise et l’Etat, tels qu’ils on été envisagés dans le projet de convention dont il a été question, et consacrés par la convention dont la formalité de signature a été accomplie le 1er janvier 1930, cinq ans après l’entrée en vigueur de la convention. Nous avons choisi l’année 1927-1928 parce qu’elle nous a paru être un point de non retour pour Mgr CLASSE qui notait dans son rapport :

« Notre jeunesse Mutusi devient de plus en plus avide d’enseignement religieux, c’est une véritable poussée vers le Baptême, et les demoiselles de haut lignée commencent sérieusement à suivre les traces de leurs frères ». 1928 ouvre pour l’Eglise la période des années glorieuses durant lesquelles la christianisation du pays franchira des étapes de géant et aura son sommet dans le baptême du roi en 1943.

Cette perspective explique pourquoi les missionnaires et leur évêque ont fait preuve de plus d’intérêts pour les Tutsi et les dirigeants du pays, mais surtout pour la jeunesse Tutsi « avenir du Rwanda ». En elle, Mgr CLASSE et ses collaborateurs voient des « chefs qui nous donneront le peuple » et ils sont convaincus que « qui aura ces jeunes gens Ba tutsi, aura le Rwanda tout entier ».

La nouvelle politique scolaire du Gouvernement à laquelle ils adhérèrent donna l’occasion d’avoir ces jeunes Tutsi. C’est des résultats atteints que rend compte le Père DEPRIMOZ (futur successeur de Mgr CLASSE), missionnaire inspecteur nommé par l’évêque mais relevant de l’inspection de l’Etat.

Dès les premières lignes de ce rapport le Père DEPRIMOZ fait remarquer :

« Un grand effort a été réalisé pour obtenir dans toutes nos missions du Rwanda, une organisation scolaire préparant la réalisation des programmes exposés dans le projet du Gouvernement. On a tout mis en œuvre soit dans les écoles des missions, soit dans nos chapelles-écoles, pour arriver le plus tôt possible à des résultats qui justifient pleinement les espérances que fonde le Gouvernement sur le concours des missionnaires pour cette œuvre de l’éducation de nos Noirs ».

Cette éducation que le Gouvernement et les missionnaires, en la personne de leur chef, voulaient aussi soignée que possible pour les Tutsi, le rapport en donne un premier aspect en ces termes, sous le chapitre des programmes :

« LES COURS DE « FRANÇAIS » ont été commencés sérieusement dans les quatre missions de Kabgayi, Kigali, Save et Kansi POUR LES JEUNES GENS BATUTSI : ailleurs on va commencer au fur et à mesure des possibilités, car les jeunes gens demandent eux-mêmes avec instance cet enseignement qui leur permettra d’avoir plus facilement une place soit au Gouvernement, soit dans les sociétés d’exploitations ».

Ceci constituait une première réponse aux instructions de Mgr CLASSE qui, après avoir demandé aux missionnaires de se donner de plus en plus aux classes des Tutsi, ajoutait : « l’Enseignement du français est un grand élément de succès que vous ne devez pas négliger ». Le français étant la langue de l’administration, ceux qui le connaîtraient auraient plus de chance d’être retenus comme aides de cette administration. Cette chance serait d’autant plus grande que la connaissance du français s’ajouterait à la qualité d’être né Tutsi sur laquelle tant l’Eglise que l’Administration coloniale misaient pour leurs réalisations.

Le rapport est d’une précision remarquable. Il ressort de son examen qu’il devait servir à deux objectifs :

  1. Montrer Que l’Eglise est fidèle à la politique du Gouvernement et respecte avec loyauté les conditions du contrat ;
  2. Mettre en évidence le succès de l’action des missionnaires et particulièrement de la politique religieuse de Mgr CLASSE.

Pour faire apprécier ce succès, le rapport prend pour critère les réalisations en faveur des Tutsi dans les écoles dites « urbaines » (c’est-à-dire les écoles situées au siège même de la Mission) et dans les écoles « rurales » (=chapelles-écoles ou succursales). Grâce à la distinction entre l’élément « Tutsi » et l’élément. « Hutu » à l’école, il est possible de se rendre compte de l’importance de la ségrégation opérée dans l’enseignement au Rwanda, avec pour conséquence, notamment la monopolisation par un groupe des éléments culturels modernes.

S’il est vrai que cette ségrégation a été plus ou moins forte suivant la dispersion des Tutsi dans différentes régions, elle n’en demeure pas moins une pratique qui était généralisée. Et là où les Tutsi étaient trop minoritaires pour que l’on pût leur donner un enseignement à part, le principe même de la ségrégation fut maintenu en attendant sa mise en pratique.

Les détails que donne le rapport de chaque Mission sont les meilleures indications sur l’esprit et le fait de la ségrégation dans les écoles.

Parlant de la Mission de Kabgayi, le rapporteur souligne que « l’élément « Mututsi » est plutôt l’exception dans les écoles de la Station ; par contre, il y a quatre groupes de « Ntore » (pages) dans les chapelles-écoles de Chyeza (Buzizi), Musambira (Rwabutogo), Ruyanza (Nturo) ».

Le cas de la Mission de Save illustre peut-être plus que tout autre le comportement et la mentalité des missionnaires en matière scolaire au Rwanda. Dans cette Mission, que l’on peut considérer comme une mission presque pilote, la ségrégation est systématique.

La tâche fut facilitée par le fait qu’à la différence des autres missions, Save disposait d’un personnel enseignant suffisant. Le rapport en tire les conclusions :

« La Mission d’Isave (sic) a fait un effort considérable pour organiser ses écoles suivant le programme du Gouvernement. Il y avait déjà là beaucoup d’éléments pour permettre d’arriver à des résultats heureux tant au point de vue du nombre qu’au point de vue de la qualité des élèves. Il y avait des instituteurs qui faisaient la classe depuis de longues années : d’autres en assez grand nombre, ayant fait leurs études en tout ou en partie au Petit Séminaire de Kabgayi, deviendront bien vite des moniteurs excellents si on continue à les diriger et à exiger d’eux leur journal de classe contrôlé par le Père Directeur ».

Passant de ces considérations d’ordre général, le rapport explique le fonctionnement du système établi. S’il n’y a pas de remarque particulière à faire au sujet des écoles du 1er degré (celles qui comprennent les premières et deuxièmes années), il n’en est pas de même en ce qui concerne les écoles du deuxième degré (3e, 4e et 5e années primaires), qui comme les premières sont divisées en sections.

Au sujet de ces écoles du deuxième degré, le missionnaire inspecteur fait observer qu’« il y a six écoles régulières et quatre que j’appellerai spéciales » dans lesquelles on trouve une section pour futurs moniteurs et une autre pour l’enseignement du français. Ce sont des classes de spécialisation.

A propos de « L’ECOLE DES FUTURS MONITEURS », le rapport constate : « Il n’y a que huit élèves et PAS DE BATUTSI parmi eux. Il semble qu’il y a un peu moins d’enthousiasme qu’au début pour obtenir une place de moniteur. Je ne sais trop pourquoi. Peut-être trouvent-ils à Astrida ou ailleurs des places plus lucratives avec moins d’efforts pour les obtenir ! ».

Ainsi, il semble que c’est par accident que les Tutsi sont absents de l’école pour futurs moniteurs. Par contre, c’est de par la volonté des missionnaires de Save eux-mêmes que les Hutu n’ont pas accès à l’étude du français si l’on en croit le rapport qui parle de l’Ecole de « français pour les Batutsi des classes du deuxième degré, Ier et IIème année. Ces classes, précise le rapport, ont lieu le mercredi et le samedi, matin et soir, jours où précisément il n’y a pas classe pour la généralité des écoliers de Save… Il y a 54 élèves inscrits, lesquels sont partagés en deux groupes ayant ainsi chacun deux classes de « français par semaine ». On donne congé aux Hutu pour que les Tutsi apprennent autre chose et plus !II n’y a pas mieux pour prouver la « supériorité intellectuelle » des Tutsi sur les Hutu que d’exclure ces derniers de certaines leçons.

Ce qui peut actuellement paraître comme une aberration peut avoir été à l’époque un signe de sagesse. C’est ce que semble indiquer le Père DEPRIMOZ en conclusion de son analyse sur l’organisation et le fonctionnement des écoles de Save.

« Cet aperçu sur les écoles urbaines de la Mission de Save, écrit-il est assez éloquent par lui-même, me semble-t-il, et on ne peut nier que les Missionnaires de cette Station ont mis tout en œuvre pour préparer la réalisation des projets du Gouvernement : si on peut continuer dans cette voie, grâce aux subsides du Gouvernement, il y aura là des écoles vraiment intéressantes ».

Plus concrètement, voici d’après le même rapport la physionomie des écoles de la Mission de Save au cours de l’année scolaire 1927-1928 :

Statistique de l’Établissement Scolaire Urbain de la Mission d’Isave.

  1. ECOLES DU Ier DEGRE :

1ère année :

1 Section Batutsi :37 élèves – Titulaire : Michel Bimenyimana

2 Section Bahutu :29 élèves – Titulaire : Laurenti Habimana

3 Sect. Catéchumène : 100 élèves–Titulaire : Arcadi Bushishi, Lauriani Mivumbi, Venant Karamage

2ème année :

1 Section Batutsi :29 élèves – Titulaire : Petro Mukangahe

2 Section Bahutu :26 élèves – Titulaire : Jos Ngendahimana

  1. ECOLES DE IIème DEGRE :

1ère année :

  • Batutsi

1ère Section : 24 élèves – Titulaire : Léo Sebasaza

2ème section : 26 élèves – Titulaire : Isidore Nikobatuye

  • Bahutu

1ère section : 28 élèves – Titulaire : Aloys Mugoyi

2ème section : 31 élèves – Titulaire : Laur Hageniryayo

2ème année :

1 Section Batutsi :25 élèves – Titulaire : Guil. Mbonyubwabo

2 Section Bahutu :26 élèves – Titulaire : Petro Habimana

III. CLASSES SPECIALES ( = ) Supplémentaires

1 Section Batutsi (1ère et 2ème degré) Tit. : Guil. Mbonyubwabo

Tit.

2 Section Bahutu (1er et 2ème degré) Tit. : Wenceslas Ndegeya

Tit. :

2 Futurs Moniteurs                                        Ignace Ngayaboshya

4 Ecole de français                                          Jos Habiyambere

Total  381 Elèves                                             17 instituteurs

L’organisation en vigueur à Save se retrouve à Kansi avec une note plus prononcée dans la répartition des écoliers : les Tutsi sont majoritaires dans toutes les classes. Ce qui signifie, selon le Père DEPRIMOZ qu’on a fait effort là aussi pour l’éducation de la jeunesse tant « Mututsi » que « Muhutu».

Une autre caractéristique de l’établissement de Kansi, c’est que tant dans les écoles du Ter degré que dans celles du IIème degré, l’élément Hutu disparaît de la deuxième année et évidemment de l’enseignement « spécial ».

On lit dans le rapport au sujet de la 2ème année du Ter degré que « cette section de deuxième année ne comprend que des Batutsi. Il est en outre signalé que dans les écoles du IIème degré, la deuxième année ne comprend que des Batutsi et le rapport ajoute que « le Père DURAND, Directeur des écoles donne aux élèves Batutsi des leçons d’arpentage, piquetage des routes, tenue des registres des chefferies, toutes choses qui ont valu à Kansi les félicitations de Monsieur l’Administrateur d’Astrida. Les jeunes gens Batutsi ont aussi à la Mission leurs petits jardins personnels organisés par le Père DURAND.

D’après les statistiques, la physionomie de l’établissement était le suivant :

  1. Ecole enfantine 80 élèves Titulaire : Xavier Sempeshyi
  2. Ecole du 1er degré 83 élèves Batutsi Titulaire : Yokimi Libonande
  3. a) 1ère année 52 élèves Batutsi Titulaire : Medico Bizimana
  4. b) 2ème année 34 élèves Batutsi Titulaire : Aloysi Habarugira

III. Ecoles du 2ème degré :

  1. a) 1ère année 27 élèves Batutsi Titulaire : Phocas Rwamigabo

23 élèves                Bahutu                 Titulaire : Gervais Msemakweri

  1. b) 2ème année 27 élèves Bahutu                Titulaire : Titulaire : Fidèle Rwibuka

Total : 326 élèves                                   7 Titulaires

 

La mission de Kigali ne fit pas exception et le rapport parle même de l’exclusion presque complète des Hutu. « Dans cette localité écrit le responsable de l’enseignement, nous avons surtout affaire aux écoliers Batutsi à l’exclusion presque complète de l’élément « Muhutu ». Nous n’avons en effet qu’une quinzaine de Bahutu parmi nos élèves sur 205 inscrits.

Autant dire qu’il n’y avait pas de Hutu. Mais une telle formule serait choquante et soulèverait peut-être des interrogations. Quelle que soit l’expression employée, le nombre insignifiant des Hutu aux écoles de Kigali semble avoir gêné la conscience des missionnaires.

Alors que la situation tient à une application loyale et peut-être excessive des principes de l’Administration et des directives de Mgr CLASSE, pour favoriser les Tutsi, le résultat atteint oblige le missionnaire inspecteur à donner une autre explication :

A la question « à quoi tient cette absence presque totale des Bahutu à l’école de Kigali ? » posée dans le rapport même, il répond sans conviction :

« En voici deux raisons principales, semble-t-il :

  1. La proximité du marché où bon nombre d’entre eux passent leur matinée à flâner : quelques-uns vont y exposer leurs produits et revenant avec le gousset bien garni ne voient pas beaucoup l’utilisation de la science, car leur petite expérience leur dit trop qu’ils peuvent encore se tirer d’affaire sans cela.
  2. Un travail rémunérateur qu’ils trouvent facilement chez les commerçants ou au « Boma » les intéressent bien davantage que les livres ».

Cette explication nous paraît insatisfaisante. Sans nier catégoriquement que les éléments donnés dans le rapport ont joué un rôle dans l’absence des Hutu à l’école, il semble plus vrai d’inscrire ce phénomène dans une conjugaison d’efforts déployés par l’Etat et par l’Eglise pour asseoir et étendre l’hégémonie des Tutsi dans le pays. Dans le cas précis de Kigali, on ne doit pas non plus négliger l’influence du voisinage immédiat de la Résidence sur la mission de Kigali. Peut-être les missionnaires ont-ils voulu fournir un test convaincant de fidélité à la politique du Gouvernement.

Au surplus, la participation des chefs au recrutement des écoliers a peutêtre été aussi un élément important pour l’exclusion des Hutu.

L’explication du rapport mérite d’être comparée à celle de Musinga sur la persistance de la famine. Il s’agit d’une comparaison des attitudes, non des faits à la base de ces attitudes.

Musinga pressé par le pouvoir occupant, d’apporter sa contribution positive pour enrayer le fléau, mais ne trouvant pas de moyen lui permettant de sucer davantage les Hutu à cause de certaines limites établies par les autorités militaires de l’occupation, tourna la difficulté en accusant les Hutu de paresse, cause première de la famine ! L’Administration crut en ses paroles et recourut à lui pour exiger des Hutu plus de corvées et plus de fournitures en vivres. Les Hutu encaissèrent le choc et furent rançonnés pour payer leur paresse.

De leur côté, les missionnaires, agissant dans un contexte déterminé qui, sans être de l’essence de leur mission, était cependant compréhensible, découvrent des situations regrettables, imprévisibles peut-être au départ. Au lieu de voir la situation en face et éventuellement de la redresser, ils cherchent des explications à leur erreur ou à la faute. Plutôt que d’avouer que si les Hutu sont absents, c’est essentiellement parce que le système veut qu’on les tienne à l’écart de ce qui pourrait enrichir leur personnalité, on ramène le problème à la préférence donnée par les intéressés à leur ventre qui leur voile l’utilité de la science.

Mais ce n’est pas seulement à Kigali qu’on trouve des motifs à l’absence remarquée des Hutu à l’école. A Rwamangana, ils ont leur section et sont présents en 1ère année du 1er degré (le seul que mentionne le rapport). A partir de la deuxième année, ils deviennent rares. Cette rareté, le rapporteur la traduit admirablement en ces termes : « Seule la classe des Bahutu est affectée par la famine en ce qui concerne la régularité ».

On a signalé plus haut que même là où il avait été impossible de séparer Hutu et Tutsi dans les classes, l’espoir était nourri d’y parvenir un jour. C’est le cas dans la Mission de Rulindo où il est signalé qu’en deuxième année du 1er degré :

« les Batutsi étant trop peu nombreux et de force inégale n’ont pu jusqu’ici être mis dans une section à part ».

Le nombre peu élevé de Tutsi a donc été le seul obstacle à maintenir séparés ceux que la naissance n’a pas réunis. Le problème semble plus simple à Rwaza au dire du rapport puisque

« ici également nous sommes dans le Rukiga (partie montagneuse du pays) et les Balera estiment moins pénible de manier la houe toute la journée qu’un livre pendant une heure ».

Mentionnons, pour clôturer ces témoignages, le cas de la Mission de Muramba. Là, comme ailleurs, la ségrégation est systématique, alors qu’il n’y a qu’une classe du 1er degré, 1ère année. Mais, dit le rapport, elle est « divisée en deux sections… Il (le titulaire) fait la classe à une dizaine d’enfants « Batutsi » dans la matinée… L’après-midi, il a une section de 50 élèves « Bahutu ». Pour la science, ils sont au même point que la section des Batutsi ».

La ségrégation relevée dans le cadre de l’enseignement primaire et qui était l’image de celle qui existait dans le cadre du commandement politique, fut poursuivie dès qu’un enseignement secondaire fut étendu au Rwanda. Les principes et l’esprit restant inchangés, la population estudiantine

Hutu représenta au niveau secondaire un coefficient inverse de l’importance numérique des Hutu au sein des populations du Rwanda. La Commission scolaire du Conseil Supérieur du pays, en conclusion d’une enquête effectuée dans 29 établissements de l’enseignement secondaire sur 47, suite aux revendications des Hutu et ayant trait à l’année 1957-1958 parla de « disproportion choquante », de « coefficient de régression Hutu » exprimant « avec exactitude l’estimation du degré de recul des Hutu à mesure qu’ils tentent de s’élever dans la hiérarchie politique et dans l’échelle de la vie sociale ». Ce point sera expliciter dans le chapitre qui traitera du conflit de légitimité. Il est mentionné ici pour souligner l’importance et les répercussions de l’association Eglise-Etat dans leur action civilisatrice.

Au niveau de l’exécution d’une politique donnée, ce fut une réussite. Mais il semble que cette politique était trop liée au temps présent.

En ramenant l’enseignement à son aspect éducatif et réduisant au minimum l’aspect instruction, on a vidé de sa dimension prospective une politique qui ne manquait pas pourtant d’envergure, vue dans le contexte général. C’est ce manque de perspective à long terme et en dehors du colonisateur que met en évidence le Rapport de l’Administration pour l’année 1927 :

« Un enseignement qui porterait uniquement sur les préceptes moraux et spirituels ne pouvant suffire pour des hommes primitifs et à caractère matériel, joindre autant que possible les bienfaits sensibles et matériels. Il faut donc enseigner aussi aux Noirs les principes élémentaires de l’agriculture, des arts et métiers, il faut les pousser au travail moralisateur, susceptible d’améliorer les conditions matérielles de la vie, mais en évitant de poursuivre le changement brusque et radical des habitudes et en se contentant d’améliorations graduelles… »

Avoir le souci constant de former des auxiliaires à tous points de vue, et de créer une élite qui ne se confondra pas toujours nécessairement avec l’élite sociale existante… On lui apprendra à jouer un rôle utile dans la société indigène, à estimer les Européens et à s’attacher à eux parce qu’ainsi le veulent le bien et l’avenir du pays et leur bien propre ».

Quand on sait, au dire même du rapport, que ce texte est l’œuvre de « Leurs Grandeurs les Vicaires apostoliques du Rwanda et de l’Urundi », on mesure mieux l’influence de l’Eglise sur la politique du Gouvernement. En abandonnant l’enseignement aux missions, le Gouvernement a accepté par là les vues de ces dernières en la matière. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le texte ci-dessus ait sa place dans la partie du rapport consacrée aux « méthodes d’évangélisation ». C’est aussi la preuve que les relations entre l’Eglise et l’Etat étaient bonnes.

La Belgique eut des occasions d’exprimer sa satisfaction au sujet des résultats de sa politique scolaire. On peut retenir parmi elles celle qui permit en 1936 à son représentant à la Commission Permanente des Mandats, de déclarer en réponse à une question, que le chef du service de l’Enseignement ayant visité dans le courant de l’année les écoles de Kabgayi, Kansi, Astrida et Save, il avait constaté « que le programme du gouvernement y est consciencieusement appliqué ; que les locaux, dans leur ensemble sont en bon état; que le matériel scolaire répond aux nécessités locales; enfin que le nombre des élèves absents est minime, preuve de l’intérêt que les parents ont commencé à prendre à la fréquentation des écoles après s’être rendu compte des bienfaits de l’instruction ».

Quant à l’Eglise, elle a pu se louer aussi de sa collaboration avec le Gouvernement. Le monopole de l’enseignement a assuré plus d’efficience à l’action évangélisatrice en même temps qu’il a renforcé le rapprochement avec l’Administration coloniale et favorisé les rapports avec les autorités indigènes.

De plus, grâce à la coopération avec le Gouvernement, l’Eglise a eu des avantages matériels appréciables. Ceux-ci ont d’ailleurs été parmi les éléments de base de ces bonnes relations. Ces avantages matériels ont retenu l’attention de Mgr CLASSE presque au même titre que l’œuvre scolaire elle-même. Dans ses instructions, il a souvent attiré l’attention des missionnaires à ce sujet. Ainsi, dans celle du 14 janvier 1930, il écrit :

« Grâce au Gouvernement belge, qui est catholique et ne saurait le montrer de meilleure manière, nous pouvons être aidés largement, si nous le voulons, c’est-à-dire si nous appliquons loyalement les conditions imposées et suivons les programmes donnés, ce qui est assez facile et pleinement avantageux ».

Dans une autre instruction, Mgr CLASSE, insiste sur les avantages liés au respect de la convention avec le Gouvernement :

« Plus nous aurons de classes suivant les programmes, plus les subsides seront abondants ; mais il reste que les classes du 2ème degré sont celles qui nous donneront les subsides les plus élevés et le moyen de les multiplier et développer nos écoles de succursales… Ecole et catéchuménat doivent marcher de pair ».

Mais au centre de cette activité intense qui caractérise Mgr CLASSE, se trouvait un problème politique : celui de parvenir à s’allier les Tutsi en tant que gouvernants pour qu’ensuite, grâce à l’influence et à l’exemple des gouvernants, il devînt facile d’avoir le plus de gouvernés possible entrant dans l’Eglise catholique.

On doit avoir en vue cette perspective pour comprendre l’intérêt sans équivoque que le Prélat n’a cessé de manifester en faveur des Tutsi et pour la sauvegarde et le renforcement de leur hégémonie partout dans le pays. Cette position, Mgr CLASSE la mit aussi à l’avant-plan dans ses relations de chef de l’Eglise du Rwanda avec le Gouvernement belge qui ne se faisait pas faute de le consulter en matière de politique indigène.

Deux textes restés célèbres témoignent de l’importance des interventions de l’évêque auprès du Gouvernement pour défendre les privilèges de la caste Tutsi. Mais il faut voir également dans ces textes le témoignage de l’unité de sa pensée. Il en ressort, en effet, que l’attitude qu’il proclame n’est pas différente de celle qu’il a révélée dans ses instructions aux missionnaires.

La première intervention est celle que l’on retrouve dans une lettre en date du 21 septembre 1927 adressée à M. MORTEHAN, Résident du Rwanda, lequel avait demandé conseil à l’Évêque, car, devant les difficultés que Musinga et son entourage ne cessaient pas de causer à l’Administration, celle-ci « DESIRAIT appeler certains Hutu plus évolués et souples à des fonctions supérieures ». L’évêque se montra un défenseur d’autant plus ardent de la « cause Tutsi » que ceux-ci affluaient vers l’Eglise catholique.

« Si nous voulons nous placer au point de vue pratique, écrit l’évêque au Résident, et chercher l’intérêt vrai du pays, nous avons dans la jeunesse Mutusi un élément incomparable de progrès, que tous ceux qui connaissent le Rwanda ne peuvent sous-estimer. Avides de savoir, désireux de connaître ce qui vient d’Europe, ainsi que d’imiter les Européens, entreprenants, se rendant suffisamment compte que les coutumes ancestrales n’ont plus de raison d’être, conservant néanmoins le sens politique des anciens et le doigté de leur race pour la conduite des hommes, ces jeunes gens sont une force pour le bien et l’avenir économique du pays.

Qu’on demande aux Bahutu s’ils préfèrent être commandés par des roturiers ou par des nobles, la réponse n’est pas douteuse, leur préférence va au Batutsi et pour cause. Chefs-nés, ceux-ci ont le sens du commandement. C’est le secret de leur installation dans le pays et de leur mainmise sur lui.

Au reste encore que l’aristocratie de race soit actuellement indispensable, il faudrait bien se garder d’écarter systématiquement des emplois, les sujets les plus méritants des races moindres. C’est une tradition constante dans l’ancien Rwanda que le Mwami élève en dignité Bahutu et même Batwa, et leur fait prendre rang de la sorte dans la classe possédante. Donc pas d’exclusivisme, mais le privilège historique de la naissance doit être provisoirement maintenu ».

Ce texte a retenu l’attention de quelques chercheurs, surtout pour justifier Mgr CLASSE. Leurs considérations appellent quelques remarques sur certains points.

Ainsi, le Chanoine L. de LACGER affirme ceci dans le commentaire précédent le texte ci-dessus reproduit :

«…On avait substitué à des chefs de haut lignage des lettrés Bahutu, plus souples, plus compréhensifs… Mais les essais de gouvernement par les roturiers ne donnèrent pas en général de très heureux résultats. Les Bahutu promus aux chefferies, manquaient de prestige et d’autorité… ».

Une lecture attentive du Rapport sur l’Administration belge durant l’année 1927 permet d’être d’un avis contraire quant au fait de nominations d’autorités Hutu en remplacement des autorités Tutsi.

En effet, si le Rapport porte que « pour servir à la réalisation du programme civilisateur que se propose le Gouvernement, il convient cependant que cette organisation subisse une refonte et une adaptation. Il énonce un principe et une intention qui visent l’avenir comme l’indique le titre sous lequel figure ce principe : « Le Programme politique ».

Mais le même rapport parle des progrès réalisés dans l’amélioration de la situation sociale de la population. Et c’est dans cette partie du rapport que l’on peut trouver une affirmation émanant d’autorités qualifiées et contredisant la version de De LACGFR, ci-dessus : « Les chefs plus importants furent remplacés par de jeunes Batutsi lettrés, anciens secrétaires indigènes ».

Le R. P. A. VAN OVERSCHELDE reprend la position de de LACGER et en plus des chefs auxquels se limitait ce dernier, il parle des sou-chefs Bahutu.

« Coup sur coup, écrit-il, le Gouvernement vient d’établir plusieurs Bahutu comme chefs et sous-chefs à la place de Batutsi de haut lignage ».

Il y a lieu de faire la même remarque que pour de LACGER. Mais outre la mise au point tirée du Rapport, nous considérons avec « Pro Mundi Vita » que l’intervention de Mgr CLASSE a porté sur un projet et non sur une réalisation. Elle a eu pour but d’empêcher l’ascension des Hutu au détriment des Tutsi et non la constatation de l’échec des éventuels promus. Quel intérêt le Gouvernement aurait-il eu encore à demander conseil sur un échec ? Par contre, Mgr avait tout intérêt à intervenir avant que l’expérience ne fût tentée. Il eut d’ailleurs raison puisqu’il note dans le rapport du vicariat pour 1927-1928 : « Au Gouvernement il s’est produit un véritable revirement – et c’est heureux – c’est sur cette jeunesse Mutusi, intelligente et curieuse qu’il compte, c’est avec elle et par elle qu’il veut gouverner ».

Mais si l’expérience fut ajournée, elle n’en reste pas moins envisagée ; non pas dans un sens qui fût nécessairement favorable à l’entrée des Hutu dans les sphères du pouvoir, mais dans celui qui aurait permis l’ébranlement des cadres hostiles à la politique du Gouvernement. Le rapport de l’année 1929 donne des indications à ce sujet. On y lit notamment :

« Le programme politique est resté tel qu’il a été exposé dans les Rapports précédents, l’Administration ayant surtout cherché à suivre les directives ci-après :

a) Maintenir fermement les réformes déjà introduites pour l’amélioration du sort des Bahutu avant d’apporter de nouvelles réductions aux charges que la coutume impose à ceux-ci; ne poursuivre l’évolution qu’avez beaucoup de prudence et de circonspection afin d’éviter les répercussions fâcheuses auxquelles exposerait fatalement un bouleversement précipité des situations acquises avant l’occupation belge;

b) Organiser les chefferies indigènes sur des bases rationnelles, en mettant à profit toutes les circonstances favorables pour les regrouper et réduire le morcellement excessif et incohérent des commandements ;

c) Donner au pouvoir politique des chefs le caractère de plus en plus marqué d’une autorité s’exerçant dans l’intérêt public et pour le bien des administrés ; pour atteindre ce résultat, substituer, chaque fois que les circonstances s’y prêtent, de jeunes notables lettrés et à mentalité évoluée, aux chefs de l’ancien régime, incapables d’adapter leur action aux méthodes nouvelles ; arriver ainsi à un stade de développement des institutions indigènes qui permette une application plus nette et plus sûre du principe de l’Administration indirecte ».

Devant de telles directives, il devient clair que s’il devait y avoir un changement de la politique belge au Rwanda, ce changement n’était pas basé sur un principe de démocratisation mais était le résultat d’un mécontentement concernant certaines personnalités dirigeantes, surtout Musinga luimême. Il est clair aussi qu’il ne pouvait à l’époque être question d’un renversement révolutionnaire des structures sociales ; par conséquent la solution du problème devait être trouvée dans le cadre des structures existantes. Ce qui est peut-être le plus déplorable, c’est que cette ligne de conduite ait été poursuivie trop longtemps et avec trop d’entêtement.

Il semble qu’en réalité, l’Administration belge au Rwanda a connu une longue période de tâtonnements. C’est peut-être aussi un des motifs pour lesquels elle eut souvent recours à l’expérience de Mgr CLASSE, lequel sut toujours tirer profit de la confiance qui lui était témoignée par le Gouvernement.

En tout cas, il ne laissa passer aucune occasion pour défendre sa propre politique à travers celle du Gouvernement. Ainsi en 1930, celui-ci ayant inscrit dans sa politique générale un point envisageant de « ne maintenir au pouvoir que les chefs aptes au commandement et décidés à une collaboration franche et loyale avec la puissance mandataire ; renforcer leur autorité », demanda son avis sur ce point à Mgr CLASSE.

Ce dernier craignant qu’une politique contraire à celle qu’il avait défendue en 1927 ne finit par prévaloir, se montra plus tranchant et plus convaincu dans sa réponse au Gouvernement :

« Le plus grand tort, écrivit-il, que le gouvernement pourrait se faire à lui-même et au pays serait de supprimer la caste Mutusi. Une révolution de ce genre conduira le pays tout droit à l’anarchie et au communisme haineusement antieuropéen. Loin de promouvoir le progrès, elle annihilera l’action du Gouvernement, le privant d’auxiliaires nés capables de la comprendre et de la suivre. C’est la pensée et l’intime conviction de tous les Supérieurs de mission au Rwanda sans exception. En règle générale, nous n’aurons pas de chefs meilleurs, plus intelligents, plus actifs, plus capables de comprendre le progrès et même plus acceptés du peuple que les Batutsi. C’est surtout et avant tout avec eux que le Gouvernement arrivera à développer à tous points de vue le Rwanda ».

Ce texte ne nous semble pas appeler de commentaire. Ce serait l’alourdir. Il est léger, clair, complet et grave dans son objet. Il est l’aboutissement et comme la synthèse d’efforts entrepris depuis des années durant lesquelles une logique implacable fut l’alliée d’une pensée lucide et d’une volonté ferme et courageuse.

Puisque le mémoire de Mgr CLASSE avait été fait dans un but précis, il est important d’en voir le résultat. Le R.P. VAN OVERSCHELDE en donne l’essentiel, reprenant en cela le Chanoine de LACGER :

« Les gouvernants belges entrèrent pleinement dans les vues du Vicaire apostolique ; un coup de barre net et précis fut donné dans le sens prôné par l’évêque. La politique scolaire relative à l’éducation spéciale et plus soignée des fils de chefs et de notables fut poursuivie et même amplifiée… Déjà redevables à Mgr CLASSE de la conservation du Gisaka, les Batutsi lui devaient donc en outre un bienfait plus grand encore : leur hégémonie traditionnelle et leurs privilèges héréditaires dans le pays ».

Ce triomphe, Mgr CLASSE l’exploita auprès des Tutsi auxquels il montra tous les avantages qu’ils pouvaient tirer de leur entrée dans l’Eglise catholique : leurs privilèges et leur prestige seraient sous bonne protection.

En face de cette attitude du Gouvernement décrite par VAN OVERSCHELDE, on a l’impression que Mgr CLASSE est devenu le penseur, l’inspirateur de la politique coloniale. Ses conseils comme ses paroles sont des oracles comme en témoigne la réponse du représentant belge à la Commission permanente des Mandats au souhait exprimé par celle-ci d’avoir quelques renseignements sur les travaux d’ordre social et éducatif des missions dont le rapport sur l’Administration du Ruanda-Urundi donne les chiffres. M. HALEWYCK de HEUSCH exposa à la Commission qu’il « a reçu, avec l’assentiment du signataire, communication d’une lettre du Vicaire apostolique du Rwanda, dans laquelle l’opinion est nettement soutenue que, dans l’organisation sociale des indigènes, il faut coûte que coûte maintenir à la place du commandement la race d’élite des Batutsi. Une étude superficielle de la situation fait croire parfois que ceux-ci ne jouent qu’un rôle de parasite et qu’il serait avantageux de les supprimer. Le Vicaire apostolique estime, au contraire, que ces hamites qui ont l’esprit politique et qui comprennent la pensée des Européens, sont un élément incomparable de progrès. A son avis, ils sont capables de devenir des instruments d’administration admirables, tandis que, si l’on venait à les supprimer, on se trouverait en face des seuls Bahutu qui, livrés à eux-mêmes, tomberaient dans une anarchie complète ».

Le document auquel le délégué de la Belgique se réfère est le mémoire cité ci-dessus. Son évocation devant la Commission mit fin aux questions sur la condition sociale des indigènes. Ce n’était pas la première fois que Mgr CLASSE se rendait utile à la Belgique, même devant la Société des Nations.

Il n’est pas exclu que la crédibilité dont il jouissait sur le plan international ait renforcé chez les dirigeants belges la tendance à faire confiance à ses positions sur le Rwanda. L’aspect utilitaire a toujours joué un rôle important dans les relations entre les sociétés. L’Eglise et l’Etat au Rwanda n’ont pas exclu cet aspect de leurs rapports.

En fait, par ses interventions, dans le sens que l’on sait, Mgr CLASSE a réussi à faire geler le développement culturel et intellectuel des jeunes Hutu avec comme conséquence immédiate (et aussi lointaine) un retard généralisé sur les Tutsi dans la marche du pays vers un mieux être. Le barrage culturel moderne eut ainsi comme résultat particulier mais très important un refus planifié d’accès aux fonctions publiques. Les effets de cette politique seront vivement ressentis et leur ampleur mesurée par les Hutu euxmêmes, lorsqu’avec la révolution et l’indépendance, ils seront obligés de remplacer les cadres Tutsi et Européens auxquels l’évolution du pays n’aura pas permis de se maintenir en place.

Comme on le voit, les racines d’un mal déplorable sont profondes, aussi profondes peut-être qu’aura pu aller l’influence de Mgr CLASSE, Celui-ci avait rêvé d’une éducation spéciale pour renforcer la puissance des Tutsi. Il y a réussi : on a créé le Groupe scolaire. Plus que cela, intelligent ou non intelligent, le Tutsi aura priorité sur le Hutu aux yeux du Gouvernement comme le montre cet extrait d’un exposé de M. RYCKMANS devant la Commission Permanente des Mandats :

« Je me suis enfin occupé de la question de l’école d’Astrida (Groupe scolaire)… L’école d’Astrida a la tâche de former les auxiliaires de l’Administration, les secrétaires, les clercs, les agents de douane, les dactylographes et des spécialistes comme les agents du service vétérinaire, du service agricole et du service médical. Enfin, dans la mesure du possible, elle doit donner l’instruction aux fils des chefs et des sous-chefs. En fait, il n’y a qu’un très petit nombre de chefs et de sous-chefs qui pourront sortir de cette école, car celle-ci a pour souci primordial d’avoir de très bons élèves… »

J’ai demandé à la direction de l’école de faire une différence pour les fils de chefs et de sous-chefs, tout au moins pour les fils de notables importants, recommandés par l’Administration. Je lui ai demandé de les admettre dans une certaine proportion, du moment qu’ils paraissent capables de suivre l’enseignement, même s’ils n’obtiennent pas une place utile au concours ; sans cela, il n’y aurait certainement que deux ou trois pour cent des élèves qui seraient fils de chefs. Il n’en est pas moins certain que beaucoup de chefs et de sous-chefs n’auront pas profité de cet enseignement, soit parce qu’a l’ouverture de l’école ils n’avaient plus l’âge scolaire, soit parce qu’ils n’ont pas les capacités requises pour la fréquenter. Or, il est entendu que jamais une chefferie ne sera attribuée à un notable indigène uniquement parce qu’il est diplômé de l’école d’Astrida. Les chefferies sont attribuées à raison des droits familiaux. Un fils de chef, qu’il ait passé ou non par l’école d’Astrida, succédera à son père, parce qu’il est l’héritier de sa charge et non parce qu’il a un diplôme d’enseignement… »

Pour le surplus, je le répète, les candidats aux fonctions de chefs n’ont pas le moins du monde besoin d’être diplômés de l’école d’Astrida qui n’a pas la destination spéciale de préparer les indigènes à l’exercice de l’autorité. Les chefs, qui sont appelés à jouer un rôle important dans la société indigène, doivent recevoir la meilleure éducation possible. Si cette éducation leur a été donnée à l’école d’Astrida, c’est bien, mais ils peuvent également l’avoir reçue dans une école de mission voisine de leur résidence et relevant de n’importe quelle confession religieuse ».

L’Administration coloniale ne se départit pas de cette ligne. Il y eut des assainissements du personnel, mais ce fut chaque fois à l’intérieur du même cercle. Il y eut des tentatives de réforme, mais ce fût toujours selon les mêmes principes sans qu’une action d’envergure fût osée. L’Administration reste « convaincue qu’il est préférable de conserver, dans la mesure du possible, un chef médiocre mais appartenant à une famille qui exerce le pouvoir depuis des générations et pour ce motif facilement obéi, que de recourir à un nouveau venu, doué de plus de qualités, mais moins bien supporté. C’est avec l’aide des descendants des anciens dirigeants que l’on pourrait, plus tard, tenter d’instaurer le système complet de l’administration indirecte ».

Mais il semble que l’expression la plus parfaite de la concordance des vues du Gouvernement et de l’Eglise du Rwanda est donnée par le Rapport de 1938. Il ressort de sa lecture que malgré les abus dont étaient victimes les populations de la part des autorités indigènes surtout, le Gouvernement se refusa à porter atteinte au privilège de naissance si cher à Mgr CLASSE. Ce fut au détriment de l’ensemble de son œuvre, et quand il voudra réagir, ce sera trop tard.

En attendant, il fit le point des règles qui s’imposaient à sa politique indigène. « Tout d’abord, lit-on dans le rapport, s’est fortifiée en lui la conviction qu’il doit s’efforcer DE MAINTENIR ET DE CONSOLIDER LE CADRE TRADITIONNEL DE LA CLASSE DIRIGEANTE DES BATUTSI, à cause des grandes qualités de celle-ci, son indéniable supériorité intellectuelle et son potentiel de commandement. MAIS LA MENTALITE DE CETTE CLASSE DEVRA PEU A PEU SE TRANSFORMER. Il faudra chercher à modifier progressivement la conception qu’elle s’est faite de l’autorité, en enlevant à celle-ci l’allure d’une domination exercée exclusivement au profit de son détenteur, pour lui donner le caractère d’un pouvoir plus humain, destiné à servir l’intérêt des populations.

L’Administration européenne doit avoir, d’autre part, la préoccupation de SAUVEGARDER, tout en la faisant évoluer dans la voie du progrès, l’institution des pactes de fidélité, qui sont à la base de toute l’organisation sociale du territoire sous mandat. Il s’agit des contrats connus sous le nom de « UBUHAKE » au Rwanda, et sous celui de « UBUGABIRE » en Urundi… CHERCHER A EBRANLER CETTE INSTITUTION, sous la poussée d’une idéologie plus ou moins libérale, SERAIT FAIRE ŒUVRE DANGEREUSE, POUR LA TRANQUILLITE ET L’AVENIR DU TERRITOIRE. IL EST INDISPENSABLE DE LA RESPECTER ».

N’est-ce pas cela qu’avait souhaité Mgr CLASSE ? L’unité de vues, « la main dans la main » tant de fois recherchée, était réalisée à la grande joie de ses artisans.

Ceux-ci, ainsi que leurs successeurs exploitèrent autant que possible la situation sur laquelle reposait cette unité : l’Eglise pour son apostolat s’appuya principalement sur les dirigeants et le groupe Tutsi, l’Administrations pour son entreprise coloniale eut toujours recours au seul groupe Tutsi.

Mais il semble que ni l’Eglise, ni le Gouvernement ne se rendirent compte de l’erreur qu’ils commettaient en jugeant les intérêts d’une société en fonction de ceux d’un groupe.

La suite des événements a indiqué que c’est dans le jugement que se trouvait l’erreur. L’Eglise n’a pas perçu – ou l’a fait insuffisamment – que la religion qu’elle prêchait et imposait était incompatible avec les structures de la société qui, telles qu’elles étaient, ne pouvaient pas permettre d’établir un lien culturel entre l’adepte et la doctrine. Nous pensons que c’est l’absence de ce lien culturel et d’une transformation des structures qui a conduit l’Eglise à la crise dès le jour où elle n’a plus passé sous silence des anomalies qu’elle avait consacrées dans le passé.

Quant à l’Administration, ses erreurs principales semblent être d’avoir défini les intérêts de la société rwandaise par ceux des seuls Tutsi, ensuite d’avoir poursuivi davantage la « civilisation » matérielle chez la masse en négligeant celle des esprits. La crise est née dès que suivant un processus que nous aurons à décrire, cette masse a pris conscience de la concentration d’une partie de ses intérêts entre les mains d’une minorité protégée et de la possibilité d’obtenir un équilibre. D’où les revendications n’ont pas été adressées aux Tutsi mais à l’Administration coloniale qui se trouvait ainsi directement prise à partie. En essayant de répondre, elle a précipité la rupture avec les Tutsi que la longue collaboration avait sécurisés avec une mentalité devenue légendaire mais toujours fermée à ce qui n’était pas le profit. La révolution s’insère dans cette trame qui, à son terme, provoquera des alliances d’un autre ordre, dans une ambiance devenue autre, tant pour l’Eglise et la Belgique que pour les Hutu et les Tutsi.

Prétendre faire un exposé exhaustif sur la coopération des Missions avec l’Administration coloniale au Rwanda serait illusoire dans le cadre de cette étude. Les quelques aspects de cette coopération qui ont été relevés au cours de cette analyse suffisent à démontrer l’ampleur et l’importance qu’ont pu atteindre les relations entre l’Eglise et l’Etat. S’il n’y a pas eu de confusion entre les deux institutions, on ne peut dire la même chose de leur attitude. Les exemples donnés indiquent que sur le plan de l’action dans la société rwandaise, les rapports entre les Missions et l’Etat sont empreints d’équivoque résumée dans ces paroles déjà citées de Mgr CLASSE : plantée, la Croix fortifie le drapeau qui l’abrite dans ses plis Il est évident que c’est par intérêt que le drapeau a abrité la Croix.

Il n’est pas nécessaire de multiplier des exemples pour prouver la réalité de cette coopération. Mais les réflexions faites jusqu’ici peuvent être considérées comme une introduction, une entrée dans la matière d’un chapitre qui est long et vaste, difficile et aussi délicat à traiter, tellement l’homme s’y trouve engagé et se voit concerné dans son action et dans celle des autres.

En clôturant ces considérations sur les rapports entre l’Eglise et le Gouvernement colonial durant la période allant de 1917 à 1950, deux faits méritent d’être mentionnés non seulement parce qu’ils corroborent les développements qui précèdent sur la collaboration des Missions avec le Gouvernement, mais parce que bien qu’ils se soient produits dans ce cadre, leur importance et leurs conséquences dépassent ce dernier. D’une part, il y a la destitution et l’exil de Musinga, d’autre part, le Gouvernement prend des mesures de faveur pour ceux qui se font instruire de la religion chrétienne.

Nous avons, à plusieurs reprises au cours de cette étude indiqué l’existence d’une opposition entre le roi Musinga et l’Administration coloniale d’un côté, entre Musinga et les Missions d’un autre côté. Plus voilée mais non moins réelle, semble-t-il, vis-à-vis de l’Administration, cette opposition était manifeste vis-à-vis de la religion catholique dont Musinga tolérait l’accès à ses sujets, surtout Tutsi, par crainte des représailles qu’entraînerait une interdiction généralisée. Les liens très visibles qui unissaient l’Eglise et l’Etat depuis le début de l’Administration belge ont rendu inefficace sa force de volonté mais n’ont pas supprimé celle-ci.

Pour Musinga, l’extension de l’enseignement sur tout le pays qui permit aux Missionnaires d’atteindre les Tutsi partout où ce fut possible fut un dernier signe de l’érosion de son autorité par les Blancs. La ruée des Tutsi vers l’Eglise l’exaspéra, mais toujours sans moyen pour s’opposer par la force aux Missions comme à l’Administration coloniale, Musinga se retrancha dans la passivité, il bouda les appels à la collaboration et l’opposition se mua en un conflit latent.

Ce sont les développements de la crise politique ainsi ouverte qui firent écrire par « Le Drapeau Rouge » du 30 mai 1931 : « En ces dernières années,… les relations entre les deux pouvoirs, celui des occupants, et celui de plus en plus dérisoire du Mwami, se sont singulièrement tendues. Les missionnaires catholiques prêchent, presque ouvertement, la non-obéissance aux ordres du roi païen».

Prendre ces observations de l’organe du Parti Communiste belge comme l’expression d’une malveillance traditionnelle à l’égard du catholicisme serait une manière simpliste de voir la situation. Certes, on ne peut exclure des considérations du « Drapeau Rouge » la volonté de dénigrer le parti au pouvoir dans la métropole et aussi l’action des Missions qui, pour lui, est un aspect de l’impérialisme.

Cependant, il semble que l’accusation portée contre les missionnaires de prêcher la non-obéissance à Musinga, qui est païen ne soit pas sans fondement. L’insistance donnée à ce caractère païen du roi dans les rapports du Vicariat apostolique laisserait penser que les missionnaires voyaient dans ce paganisme du roi un obstacle au royaume chrétien qu’ils voulaient établir au Rwanda et à la tête duquel devait se trouver un prince chrétien. Musinga est chaque fois jugé en fonction de son refus d’adhérer à la religion chrétienne, refus qui est aussi pris pour un signe de sa xénophobie. Les chefs par contre, qui se rapprochent étroitement de la mission et demandent fréquemment conseil, se font instruire de la religion sont les bons, ceux sur lesquels l’action civilisatrice peut compter ».

Dès 1928, l’étau commence à se resserrer autour de Musinga. Du côté du Vicariat, l’évêque « soulève le voile des mœurs déplorables de ce silène ivre qui, non seulement fait défiler au palais une série de jeunes femmes, ses épouses légitimes, issues des clans royaux, et les élimine dès qu’il s’en lasse après leur avoir donné un ou plusieurs enfants, sans préjudice de ses caprices ancillaires, et qui non seulement encore s’adonne aux vices infâmes, disposant à son gré de l’honneur de ses éphèbes ou Ntore, mais ne respecte même pas la sainteté de son foyer ajoutant l’inceste à la pédérastie ».

De tels faits heurtaient la morale chrétienne. Mais en était-il ainsi pour le roi Musinga qui, en tant que tel, se comportait en homme maître de son monde rwandais et donc de sa morale dont il n’acceptait pas le contrôle ?

Si ses prédécesseurs s’étaient comportés ainsi, devait-il se montrer moins leur émule ? Mais à sa différence, personne n’avait prétendu les soumettre à une morale supérieure. Le drame de Musinga gît en ceci : les Blancs attendent de lui qu’il soit autrement que ses ancêtres royaux.

La lutte que Musinga livre est donc intérieure. Celle-là, il peut la soutenir plus longtemps qu’une confrontation directe avec ses adversaires où il est conscient que la partie serait vite perdue. Seule la lutte morale peut encore lui donner l’occasion de disparaître en « roi ». N’est-ce pas peut-être pour cela qu’il « restait fanatiquement fidèle au passé, détestait cordialement Belgique, christianisme, civilisation européenne, quelque sympathie ou reconnaissance qu’il pût nourrir pour certains de leurs représentants ».

Il semble qu’en réalité ces attaques de l’Eglise contre Musinga, écrit encore le Drapeau rouge, faisaient partie d’une « campagne sournoise contre l’autorité royale », campagne qui préparait sa destitution.

Parallèlement à l’attitude de l’Eglise face à Musinga, l’Administration fait observer dans ses rapports que « il faut peu compter sur la collaboration du sultan pour mener le Ruanda-Urundi dans la voie des progrès, et de la civilisation»; que «les efforts patiemment renouvelés par les autorités européennes pour modifier les conceptions de Musinga, au sujet de son rôle et de sa mission, n’ont pas encore produit d’effets très appréciables… Le fanatisme du chef est manifesté de manière regrettable en diverses occasions ».

Mais c’est dans le Rapport de 1930 que se dessine clairement le sort qui attend Musinga. Décrivant l’attitude de celui-ci, le rapport résume la situation en ces termes :

« Durant l’année 1930, le Gouvernement a fait de nouveaux et constants efforts pour amener Musinga à une plus saine compréhension de ses devoirs, l’intéresser à la gestion de la chose publique, obtenir son intervention agissante dans l’administration de son territoire.

La seule conclusion à laquelle a abouti cette expérience décevante est que le Mwami du Rwanda est indifférent à tout ce qui n’est pas la satisfaction de son égoïsme et de ses instincts ; qu’il est incapable d’aider en quoi que ce soit au progrès de ses sujets ; bien plus, qu’il n’a d’autre préoccupation politique que de maintenir ses populations dans un état de stagnation et de combattre l’œuvre de la civilisation. La conviction est devenue générale que la présence de Musinga dans le Rwanda y compromet la paix, l’ordre et la bonne administration. Le Gouvernement n’est évidemment pas resté indifférent devant ces constatations. Il a étudié soigneusement la situation et envisagé les remèdes à y apporter. Mais il a dû se préoccuper des différents aspects du problème, qui est complexe, et c’est la raison pour laquelle la solution est toujours en suspens ».

En fait, écrit de LACGER, « le parti de changer le titulaire de l’ingoma (Tambour) fut arrêté dans les Conseils du Territoire dès la fin de 1930. Musinga partageait le sort de Mwanga et Uganda, de la reine RANAVALVO à Madagascar », c’est-à-dire qu’il serait déchu et exilé.

Comme pour préparer l’opinion publique belge et même internationale à ne pas s’émouvoir devant le sort de Musinga, et peut-être aussi pour prévenir tout changement qui élèverait les Hutu au pouvoir, Mgr CLASSE publie deux longs articles sur le Rwanda dans « l’Essor colonial et Maritime ».

Le premier article abordait « le problème des Batutsi » (c’est le sous titre de l’article) dans la modernisation du Rwanda, question très grave et aux conséquences « d’une importance extrême, au point de vue politique, social, économique et même religieux ».

Reprenant les thèses déjà défendues en 1927 et quelques mois avant cette publication en faveur de l’hégémonie Tutsi, Mgr CLASSE cherche à convaincre l’opinion, à dissocier le cas des Tutsi de celui de Musinga et de ceux qui lui restent fidèles ; de ceux-ci comme de Musinga, écrit-il, « il n’y a rien à attendre pour l’Administration et le progrès du pays ».

Reconnaissant lui-même que tous les Tutsi ne sont pas de même valeur, qu’il en est qui sont incapables, Mgr CLASSE continue de soutenir que non seulement le Gouvernement ne trouverait jamais un Hutu qui ferait mieux qu’un Tutsi mais qu’il n’en aurait même pas qui serait aussi bien au commandement. Et il ajouta plus loin :

« Je reste persuadé, après avoir longtemps et mûrement réfléchi, connaissant les deux castes, que la révolution qui remplacerait l’élément Mututsi par le Muhutu serait un véritable bouleversement désastreux pour le Gouvernement, pour le peuple, pour nous aussi au point de vue évangélisation, bouleversement qui retardera indéfiniment le progrès de ce pays et à tous points de vue ».

Pour Mgr CLASSE, les Tutsi sont donc indispensables au pays au point de vue politique, économique, social et religieux. Mais malgré cette position tranchée, et à la différence des mémoires remis au Gouvernement, le Prélat semble s’inquiéter de ce qui arriverait plus tard si on n’accordait pas quelques places à quelques Hutu comme le faisaient les Bami « malgré leurs susceptibilités de caste». « Ne soyons ni moins intelligents ni moins politiques, poursuit-il. CE SERAIT DE BONNE POLITIQUE QUAND ON TROUVE UN JEUNE HOMME MUHUTU BIEN INSTRUIT, INTELLIGENT, DOUE DE TACT, DE L’ESSAYER, au lieu de rester dans un parti de caste… C’est une prime, et un encouragement à l’intelligence et au savoir faire, c’est un avertissement aux Batutsi et un stimulant pour mieux se mettre et rester à la hauteur de leur situation. CES BAHUTU, D’ICI LONGTEMPS, NE SERONT QUE LE PETIT NOMBRE MAIS… LE PEUPLE S’INSTRUIRA, et il s’instruit déjà, et il fera de plus en plus. SI ON LUI REFUSE CETTE INSTRUCTION, IL IRA LA CHERCHER AILLEURS, ET UN JOUR VIENDRA OU IL CRIERA A L’ESCLAVAGE, AU PRIVILEGE. DE LA JEUNESSE INSTRUITE SORTIRONT AUSSI DES VALEURS, ET SI CES VALEURS NE PEUVENT ARRIVER A LA SITUATION QUE LEUR DEVRAIENT DONNER LEUR SAVOIR ET LEUR HABILETE, ILS DEVIENDRONT PAR L’EFFET DE NOTRE INCURIE, les bons ouvriers, hélas ! et LES MENEURS TOUT FRETS ENTRE LES MAINS DU COMMUNISME… On ne doit pas se LEURRER DE L’IDEE QUE LA JEUNESSE INSTRUITE DU PEUPLE SE CONTENTERA TOUJOURS, COMME ACTUELLEMENT, DES EMPLOIS MANUELS OU DE SECOND ORDRE ».

Pour opportunes qu’elles puissent paraître, ces réflexions de Mgr CLASSE n’en sont pas moins des perspectives d’avenir d’un fin politicien. Il ne vise pas un équilibre immédiat ou lointain dans le partage du pouvoir entre Hutu et Tutsi, il cherche le moyen le plus sûr d’assurer à ces derniers le monopole dont ils jouissent dans la gestion de la chose publique. Pour Mgr CLASSE, remplacer un Tutsi par un Hutu reviendrait à empirer la situation d’autant plus que « le Muhutu se sentira plus pressé de dorer son blason neuf, parce que plus âpre au gain, il le fera plus rudement et plus durement ».

En définitive, l’évêque considère que les conditions ne sont pas encore remplies pour que les Hutu accomplissent des fonctions publiques.

« Il faut au préalable un programme de réformes sociales, bien étudié autant que possible dans son ensemble et non des mesures de détail pour des particuliers, programme à la réalisation duquel on devra travailler régulièrement, d’année en année ».

En attendant un tel programme, Monseigneur conclut :

« Nous faisons tout ce qui dépend de nous pour aider et défendre les intérêts du peuple ; nous ne resterions plus dans notre rôle si nous n’agissions pas ainsi et ne donnions pas toujours notre collaboration au Gouvernement pour arriver à un peu de justice pour tous, surtout pour le peuple qui en a le plus besoin.

Et cependant, EN NOUS PLAÇANT AU POINT DE VUE DE L’EVANGELISATION qui seule sera la véritable et efficace sauvegarde contre les idées avancées, qu’elles viennent du communisme ou du nationalisme indigène, idées qui pénétreront un jour, ici NOUS CROYONS TOUS, NOUS QUI CONNAISSONS NOTRE RWANDA, EXPERIENCE FAITE, QUE L’ELEMENT MUTUTSI, QUE LES CHEFS BATUTSI, DONT UN CERTAIN NOMBRE, PARMI LES GRANDS, SONT EXCELLENTS CHRETIENS, SONT LES MEILLEURS ELEMENTS LES PLUS CONVAINCUS ET LES PLUS CAPABLES D’EXERCER UNE VRAIE INFLUENCE SUR LA MASSE ».

La cause ne pouvait trouver un meilleur défenseur. Cette cause des Tutsi, Mgr CLASSE se l’était particulièrement réservée depuis longtemps et les résultats obtenus étaient jusqu’ici positifs. Peut-être est-ce à cause de ces résultats qu’il semble dire qu’il n’y a pas de problème Tutsi dans la société rwandaise, mais qu’il peut y avoir un problème si le Gouvernement colonial touche aux privilèges des Tutsi.

Par contre, ce n’est pas un défenseur de la cause de Musinga que l’on voit dans un autre article, c’est un véritable accusateur, un juge qui a déjà rendu sa sentence mais qui doit la rendre publique.

Du chemin a été parcouru depuis le jour où Mgr CLASSE se démenait pour défendre les intérêts du roi Musinga. Sous le titre «Un triste Sire » ! Auquel la rédaction aurait ajouté un sous-titre : « Il faut débarrasser le Rwanda de Musinga », le Vicaire apostolique se montre décidé à faire régler ses comptes à Musinga.

Qui pourrait l’en empêcher et qui plus que lui a eu maille à partir avec Musinga ? C’est donc en expert que Mgr CLASSE ouvre le dossier Musinga, un dossier où ne transparaît aucune note de bienveillance, aucune circonstance atténuante.

« Je connais assez le Rwanda et les Batutsi, même Musinga, pour parler, écrit l’évêque : voici trente ans que je suis dans le Rwanda et presque toujours je me suis spécialement occupé des Batutsi. Ceci dit uniquement parce que j’attache une très grande importance à ces questions ».

Cette importance, l’article consacré au problème Tutsi pris globalement l’a mis en évidence. Mais ce problème n’incluait pas le cas de Musinga. En effet, pour Mgr CLASSE, « la question de Musinga n’a rien, en somme, de commun avec celle des Batutsi », surtout « ne doit pas influencer la solution de cette dernière ». A ceux qui s’étonneraient de ce changement d’attitude à l’égard d’un roi dont il a quelquefois loué les mérites et flatté l’amour propre, Mgr. CLASSE répond :

« Longtemps j’ai défendu Musinga parce que c’était nécessaire au début de l’occupation, pour éviter des attaques venant de l’étranger, parce qu’on ne pouvait rien reprocher à Musinga dans sa conduite pendant la guerre ; parce qu’a cette époque l’union des chefs avec lui s’était un peu resserrée et qu’il eut été impossible d’éviter l’anarchie s’il avait été enlevé; il était une force pour le Gouvernement, pour la revendication des territoires du Gisaka, du Buganza et du Mutara ; on pouvait alors espérer un changement en bien dans sa mentalité et croire qu’il accepterait, au moins en fait, de coopérer à la transformation du Rwanda.

« De cet espoir, que reste-t-il? Absolument rien ! Il n’y a pas à se faire d’illusion : Musinga est entièrement anti-européen, et il le restera, malgré tous les efforts pour le faire changer de mentalité».

Dans ces conditions, de quoi accuse-t-on Musinga ? Ainsi justifié Monseigneur aligne les griefs contre Musinga ; ils sont principalement d’ordre politique et d’ordre moral.

AU POINT DE VUE POLITIQUE, Musinga est présenté comme un tyran dont le « seul regret est de ne pouvoir revivre le temps d’avant-guerre » et « le seul désir est de pouvoir tuer et déposséder pour montrer qu’il est Mwami ; « incapable d’avoir une autre conception du pouvoir », il n’amême pas la notion de la justice au sens européen ! ». Il haït les étrangers, il n’en aime aucun. Il a désaffectionné de sa personne tous les grands chefs : « quiconque se rapproche du Gouvernement ou de nous ou des autres Européens est un « mwami », c’est-à-dire qui le haït et que lui-même haït ».

AU POINT DE VUE MORAL, les charges ne sont pas moins lourdes. Le portrait montre un roi « au-dessous de tout ce qui peut s’imaginer, et bien inférieur au fameux Mtesa de l’Uganda, et à Mwanga, que les Anglais, avec raison, déportèrent autrefois aux îles Seychelles ».

La comparaison peut être une suggestion. Mais elle a plus de sens si les faits qui l’appuient sont non seulement nombreux mais importants. Par exemple dans le cas de Musinga, il lui était reproché de haïr tous les jeunes gens Tutsi, à commencer par les élèves de Nyanza qui refusaient de « servir sa lubricité… Ses propres enfants sont d’abord et avant tout destinés à satisfaire sa passion »; il haït les chrétiens parce qu’il pense qu’ils sont à la base du refus qui lui est opposé ».

Enfin, ajoute Mgr CLASSE, « le plus grand obstacle pour le Gouvernement, qui empêchera toujours qu’on puisse faire fonds sur Musinga, c’est l’influence qu’il conserve à ses Bapfumu ou augures. Quelle que soit la mesure commandée, quelle que soit la visite qui survient, si elle est d’un personnage du Gouvernement, toujours les Bapfumu sont consultés.., et toujours Musinga cherchera par leurs conseils à éluder ordres et directives données. L’Administrateur de Nyanza, il le haït comme il le hait le Résident et craint le Gouvernement : tous sont des ennemis… Plusieurs fois il s’est adressé au Gouvernement de l’Uganda, non qu’il ait confiance en lui, mais pour créer une diversion et espérant arriver à recouvrer son pouvoir. Il est vrai qu’actuellement Musinga est moins entouré que les grands chefs, qu’il a perdu à peu près tout son prestige ».

C’est donc un roi sans pouvoir et sans prestige, un roi isolé chez lui comme dans son royaume, un roi opposé au gouvernement et à la religion prêchée par les missionnaires, un roi fini, bref, un « triste Sire » que Mgr CLASSE présente au jugement de l’opinion coloniale et internationale.

Il aurait pu ne pas conclure, car les faits parlaient d’eux-mêmes. Mais il a préféré aller jusqu’au bout pour que sa contribution à la solution du cas Musinga soit entière. Que faire au vu d’un dossier pareil ?

Pour Mgr CLASSE, « il serait souhaitable et possible que Musinga reste simplement Mwami nominal, mais sans aucun pouvoir ni d’administration ni de justice surtout à exercer. Qu’on lui donne un traitement, une ou deux collines, pour qu’il ait des ouvriers, mais qu’il n’ait plus rien à dire dans la direction pratique du Rwanda, et que le pays le sache… Pratiquement, il faut le reconnaître, au lieu d’être un élément d’union pour les chefs et les chefferies, par suite un auxiliaire d’un peu de valeur pour le gouvernement, Il est devenu, autant que faire se peut, un élément de discorde, de suspicion, de gêne pour tous, Batutsi et Bahutu, sans aucune utilité pour le pays, et, j’en suis intimement convaincu, un grand inconvénient pour le Gouvernement… Que le Mwami soit placé, sans aucun pouvoir effectif, avec une simple situation dorée, ce serait un bien pour tout le pays et la fin d’une situation fausse et troublante pour beaucoup de braves gens. On dira que la dépense ainsi nécessitée serait mieux employée à d’autres usages pour le bien du pays : oui, mais elle aura au moins cet avantage, à défaut d’autres, de permettre de rendre à peu près inoffensive une cinquième roue dangereuse.

D’aucuns penseront, probablement, qu’on pourrait aller plus loin et brusquer davantage le dénouement de la situation. Ont-ils tort ? Je ne le crois guère. Y aurait-il danger à cela ? Je ne le crois pas davantage ? En réalité, si je me rends bien compte de la situation à l’extérieur du Rwanda, la question se réduit à ceci : on a beaucoup parlé de Musinga, il faut rompre avec une situation acquise et forcée ».

Ce réquisitoire fut en grand ce qu’était le résumé du rapport de l’Administration sur l’attitude de Musinga en 1930. Ainsi, les positions des deux pouvoirs qui veillaient sur les intérêts des Rwandais étaient identiques : Musinga étant contre l’œuvre de la civilisation, il doit disparaître.

Mais il semble que, d’après le rapport de 1930, le Gouvernement hésitait encore sur les modalités, alors que pour Mgr CLASSE la question était simple comme le montre l’article ci-dessus.

On peut se demander si ces considérations du Vicaire Apostolique n’ont pas influencé et hâté la décision du Gouvernement. La collaboration étroite entre l’Eglise et l’Etat du Rwanda n’a-t-elle pas obligé ceux qui étaient les premiers intéressés dans cette affaire à se concerter pour prévenir les commotions populaires, les remous d’opinion?

Une telle concertation nous paraît d’autant plus probable que dès le 5 janvier 1931, M. VOISIN, Vice-Gouverneur Général informa Mgr CLASSE de sa résolution de destituer Musinga. « Mais avant de procéder à la déposition du Mwami régnant, écrit de LACGER, il fallait s’assurer de l’acquiescement du successeur éventuel… Mgr CLASSE fut prié par le Gouverneur, en raison de la grande autorité spirituelle dont il jouissait auprès du jeune Rudahigwa, de le pressentir et de le préparer au rôle qu’on lui réservait ».

Si une telle mission témoigne de la confiance que l’Administration avait en Mgr CLASSE, elle révèle davantage la place importante et le rôle que cet évêque avait dans le Gouvernement du pays. Pratiquement aucune décision d’importance n’est prise sans que le Gouvernement s’assure de sa position. Diverses interventions rencontrées dans ce travail l’ont montré.

Si donc il émerge à nouveau dans les affaires du pays, on peut dire que c’est normal. Cependant, il faut remarquer que jamais auparavant il n’avait été question de porter atteinte aux règles de l’institution monarchique qui, généralement, voulaient que le successeur du roi soit désigné par son père. C’est ce que l’opinion rwandaise admettait. Aujourd’hui, non seulement on décide de destituer le roi mais même on choisit son successeur au mépris des règles en vigueur dans la société. Confier ce successeur aux soins de Mgr CLASSE n’est-ce pas reconnaître le rôle de ce dernier dans la destitution projetée et dans le choix du fils? Y a-t-il meilleure preuve pour les colonisés de l’unité de vues entre l’Eglise et l’Etat ? Plus que quiconque, le successeur de Musinga a dû s’en rendre compte, sachant que s’il se montrait docile à Mgr CLASSE, il sera agréable au Gouvernement, mais sachant aussi que se dérober devant l’évêque, « ce n’était que résigner son aînesse en faveur d’un de ses frères ».

La position de l’Eglise devint privilégiée sous l’impulsion de Mgr CLASSE. Celui-ci en avait fait le point de mire pour le Gouvernement et pour les indigènes. Kabgayi, résidence de l’évêque était la colline de l’inspiration. Ne vit-on pas le Gouverneur Général du Congo belge et du Ruanda-Urundi, le Général TILKENS venir de Kinshasa et se transporter à Kabgayi, en compagnie du Vice-Gouverneur VOISIN pour mettre au point avec Mgr CLASSE les préparatifs de la déchéance de Musinga ? Le Résident du Rwanda, M. COUBEAU, fut seulement informé des décisions : « Musinga doit être mis hors d’état de nuire, mais ne doit pas quitter le pays à l’heure actuelle (la lettre est du 20-10-1931). IL A ETE ENTENDU en présence de Rudahigwa et de L’AVIS CONFORME DE SON EXCELLENCE MGR CLASSE, que Musinga serait avisé qu’il est destitué au profit de son fils aîné et qu’il doit dans les quarante-huit heures partir pour Kamembe, où des installations lui seront préparées ». Le 11 novembre, jour anniversaire de l’armistice serait, pour le Gouvernement, le dernier du règne de Musinga, le lendemain étant le jour fatidique pour celui-ci.

Effectivement, dans la matinée du jeudi 12 novembre 1931, dans un face à face qui ne manquait pas de gravité, M. VOISIN, Vice-Gouverneur Général donna à. Musinga communication de sa déchéance avec ordre de départ pour Kamembe dès le surlendemain. Comme réaction, Musinga aurait tout simplement dit au Vice-Gouverneur : « Je m’attendais à cela depuis longtemps ». Le soir du même jour, on lui reprit les insignes de la royauté, les tambours, dont Kalinga. Ainsi, après la déchéance, l’abdication !

Le samedi, 14 novembre 1931, Musinga prit le chemin de l’exil, quitta Nyanza qu’il ne reverra jamais. Il était devenu roi par un coup d’Etat fait sans sa participation, il fut détrôné par un autre coup d’Etat sans qu’il pût s’y opposer. Pas plus que lui, son fils qui lui succédait ne le pouvait.

A peine avait-il pris le chemin de Kamembe qu’une réception intime réunit autour du Gouverneur et de Mme VOISIN, l’évêque du Rwanda, le Résident de Kigali, l’Administrateur du territoire, enfin le héros du jour. Le gouverneur, s’adressant à Rudahigwa lui annonce officiellement que, par désignation du roi des Belges, c’est lui qui est le Mwami du Rwanda.

« Votre titre de règne est Mutara, lui dit Mgr CLASSE, ainsi le veut la règle dynastique ».

Tout était ainsi consommé ; les Blancs avaient leur créature. Après cette cérémonie, Mgr CLASSE s’éclipsa et s’abstint de paraître aux fêtes de la présentation du nouveau roi au peuple « afin que rien ne pût être soupçonné de la part qu’il avait dû prendre dans cette révolution de palais ».

L’investiture solennelle du nouveau roi eut lieu le lundi 16 novembre 1931, en présence des chefs convoqués pour acclamer le nouveau roi. « M. VOISIN, écrit de LACGER, harangue le peuple en français et lui présente son roi ; le Résident COUBEAU traduit ses paroles en swahili ; Rwagataraka, grand Mwega (beau-fils de Musinga) traduit en Kinyarwanda ».

Le 19 novembre 1931, le nouveau roi fit sa première visite en cette qualité. Elle fut réservée à Mgr CLASSE qui non seulement l’instruisait de ses devoirs de prince chrétien, mais était son « conseiller politique », son « directeur de conscience » et comme un « père ».

« C’était, écrit encore de LACGER, sur une plus humble échelle la répétition du geste historique de Constantin catéchumène, saluant le pape comme son chef religieux à. son entrée victorieuse dans Rome. Une ère nouvelle s’ouvrait pour le Rwanda. Le passé païen était mort. Musinga en avait emporté les ultimes reliques dans sa retraite forcée de Kamembe ».

Désormais, il était clair que des liens étroits unissaient l’Eglise et la monarchie et à travers celle-ci le groupe Tutsi. L’avènement du nouveau roi inaugurait pour l’œuvre missionnaire une période de prospérité.

Les perspectives d’avenir étaient réjouissantes. Pour Mgr CLASSE le changement de règne était un « vrai signe des temps ». Ce dénouement des événements qui depuis des années apparaissait inévitable, alors que le Gouvernement colonial le demandait, « nous, écrit Monseigneur, nous le souhaitions in petto ». Et de faire remarquer, dans son rapport, qu’à la différence de son père, le nouveau Mwami « travaille réellement, est simple et docile ».

De son côté, l’Administration était satisfaite et de sa décision concernant Musinga et de son choix en la personne de Mutara. Le Rapport de 1931 donne les motifs à la base de la déchéance de Musinga :

— cruel égoïsme et lourde oppression, qu’il ne cessait de vouloir faire peser sur ses administrés ;

— opposition sourde à tout progrès moral et social et à tout développement économique ;

— arbitraire de ses mesures et sa partialité dans le règlement des différends ;

— désintéressement de la chose publique ;

— dérèglements de sa vie privée ;

— hostilité à l’égard de l’œuvre de civilisation poursuivie par les missionnaires.

D’après le rapport, si Musinga a été écarté de la scène politique du Rwanda, ce fut pour « sauver le principe de l’autorité dynastique qui est d’une importance primordiale pour l’application des méthodes d’administration indirecte et qui était en voie de perdre toute raison d’être aux yeux des natifs ».

Puisqu’il semble que la déchéance était la seule solution qui s’imposait, il n’y a pas lieu de s’émouvoir. L’important est qu’un nouveau sultan a été nommé, « rallié aux idées nouvelles introduites par les Européens et homme… à mener les Banyarwanda ses sujets, dans la voie du progrès social, matériel et moral ».

  1. l’Abbé A. KA.GAME va dans le même sens lorsqu’il écrit : « La déposition de Yuhi V Musinga, disons-le une fois pour toutes fut un grand bien pour le Rwanda. Dès son enfance instrument inconscient de vengeance et de domination entre les mains de ses tuteurs, et surtout de sa mère, il ne parvint jamais, même homme fait, à se libérer de la funeste emprise de cette dernière. Ce n’était qu’un mannequin aux ordres de cette femme autoritaire, aux instincts sanguinaires dont les déjà nombreux documents accusateurs n’en ont pas encore dit assez ! Elle ne se consola jamais d’avoir été obligée de renoncer aux massacres arbitraires dès l’arrivée des Belges dans le pays. Elle livra son fils, corps et âme, aux devins de la Cour, guides aveugles, qui lui inculquèrent l’aversion, non seulement pour le christianisme, mais encore pour toute idée d’évolution dans le sens des principes de l’Occident. Aussi s’opposa-t-il passivement mais avec une constance désespérante, aux directives du Gouvernement belge dont il paralysa jusqu’à un certain point, l’action civilisatrice. Se trouvant ainsi être un obstacle sérieux à l’évolution de son pays, sa présence devenait une anomalie criante. Sa déposition a été donc, aux yeux des Rwandais éclairés, non seulement le symbole, mais encore le point de départ de notre progrès social normal, sous l’autorité d’un roi foncièrement acquis aux principes apportés chez nous par nos éducateurs civilisés ».

Devant la Commission Permanente des Mandats, le cas de Musinga ne suscita pas de débat nourri. Musinga y fut présenté comme un sultan « méprisable, vénal, injuste » et dont « la déposition n’a provoqué aucune manifestation sur un point quelconque du territoire ».

Ainsi se refermait le dossier Musinga. Ouvert avec une certaine passion, il s’achevait dans une indifférence quasi générale. Mais il laissait des traces : il avait permis au Gouvernement colonial et aux Missions de resserrer leur coopération, et grâce à lui un collaborateur indigène bien docile était trouvé. De cette manière, l’avenir pouvait être envisagé avec optimisme, le roi Mutara en était le garant pour ses sujets.

Le deuxième fait que nous avons voulu signaler à l’attention au terme de cette analyse sur les relations entre l’Eglise et l’Etat est relatif à une mesure en faveur de ceux qui s’instruiraient de la religion chrétienne.

Dans le rapport du Vicariat portant sur les années de guerre (1939- 1945), on lit que « les relations avec les Administrateurs sont restées excellentes… Coopération et compréhension » (298), mais que « la chrétienté a été particulièrement éprouvée par une terrible famine… L’effort de guerre exigeait des sociétés minières un plus grand rendement. Les milliers d’ouvriers employés par elles devaient être ravitaillés sur le pays, et ce fut un bien mauvais calcul que d’obliger les indigènes à vendre les maigres provisions qui leur restaient… Du fait de cette famine, le pays a perdu 300.0000 sujets ».

Il est clair que ce chiffre ne porte pas sur les seuls chrétiens, mais le fléau a certainement eu des répercussions sur leur nombre, de ceux qui ne sont pas morts une partie étant allée chercher fortune dans des contrées plus favorisées. Quant aux survivants, on assistait à une baisse de valeur due au « manque de loisirs pour pratiquer la religion par suite des corvées ou des travaux réclamés par les chefs européens de culture ». « Enfin, écrit le R.P. NOTHOMB, on observe ici ou là que certains notables, escomptant on ne sait trop pourquoi quelques avantages provenant des pays anglais, se font protestants et ne font donc plus rien, c’est le moins qu’on puisse dire, pour favoriser la pratique religieuse catholique de leurs gens ». Le fait de compter 43 chefs catholiques sur 51 et 579 sous-chefs, aussi catholiques, sur 643 (il y avait 39 protestants et 25 païens) en 1945 n’a pas empêché une désorganisation des oeuvres religieuses.

Il nous semble que c’est pour aider les missionnaires à redresser la situation qu’en 1947, une décision du Résident du Rwanda dispensa de prestations serviles les postulants et catéchumènes, les jours où ils recevaient l’instruction religieuse, tandis que les catéchistes en étaient complètement exemptés.

Ainsi, observe « PRO MUNDI VITA », le mouvement de conversion chez les Hutu a été « indirectement favorisé par le gouvernement ». Non seulement le nombre de catéchumènes est monté au-delà de 100.000 (plus de 200.000 durant la période allant de 1951 à 1959), mais on remarqua une ruée de jeunes Hutu vers l’école ou au catéchuménat pour apprendre à lire, à écrire.

En pratique, la réglementation aboutissait à permettre à plusieurs Hutu a échapper aux corvées sous le couvert de la volonté exprimée d’être chrétien. Ce qui peut expliquer le nombre si élevé de catéchumènes.

Mais si cette mesure pouvait réjouir les Hutu, elle doit avoir eu des conséquences désagréables pour les Tutsi du fait qu’une partie de leur autorité leur était enlevé par des instances non coutumières. Cette autorité était comme transférée vers les missionnaires, du moins en partie puisque les gouvernants indigènes n’avaient plus le droit d’obliger leurs sujets déclarés catéchumènes à accomplir des prestations pour lesquelles ils pouvaient toujours les contraindre avant la nouvelle réglementation. Le maintien de celle-ci sera une source de tension entre l’Eglise et les autorités rwandaises, lorsque devant les plans de développement économique du Gouvernement, qui exigeront une mobilisation de beaucoup d’hommes pour les réaliser, ces autorités recourront à la contrainte, empêchant les gens d’aller au catéchuménat, pour exécuter les obligations dictées par le Gouvernement. La même tension ira croissante entre les mêmes autorités et le Gouvernement colonial dont les décisions paraissaient souvent absurdes à ceux qui devaient en assurer l’exécution. La raison du plus fort n’a jamais favorisé le dialogue entre ces instances coutumières et coloniales. L’intérêt non plus.

Le Gouvernement et l’Eglise ont-ils pu pressentir ces conséquences qui ne pouvaient leur paraître que lointaines ? C’est possible mais ils vivaient encore l’un et l’autre dans le contexte de leur collaboration qui leur avait assuré tant de succès, et ils n’avaient pas à se préoccuper d’un choc contre la société indigène qui était imprévisible à court terme mais non exclu à plus longue échéance.

En tout cas, le décret du Résident a imprimé un nouveau souffle à l’action des missionnaires. Les bons rapports qui n’avaient pas cessé entre les deux pouvoirs depuis trente ans, le soutien mutuel qu’ils s’étaient accordés portèrent leurs bons fruits. Et quand, dans le discours qu’il prononça lors du 50ème anniversaire de l’arrivée des Missionnaires au Rwanda, le Vice-Gouverneur Général PETILLON constata que « la civilisation chrétienne est instaurée », il aurait eu raison d’ajouter que le Gouvernement n’était pas étranger à ce succès. Mais c’était clair.

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