Le Clergé indigène Rwandais
La formation du Clergé, tâche devant laquelle s’effacent toutes les autres, se réalise au Petit et au Grand Séminaire. Lorsqu’il s’éloignait de l’Uganda, en 1894, Mgr Hirth y laissait un embryon de Petit Séminaire alimenté par les deux ou trois stations du Vicariat. Le Nyanza méridional, qui ne comptait alors qu’un seul poste, Marienberg, ne pouvait songer à une œuvre similaire avant plusieurs années. C’est vers 1903 que cette maison fut fondée à Bukumbi, au sud du Lac, puis bientôt transférée à Rubya, dans l’Ihangiro. Les élèves y venaient surtout de la partie est du Vicariat, la plus proche. En 1904, s’adjoignit à eux un contingent originaire du Ruanda, dans la personne de quelques enfants baptisés de fraîche date, mais bénéficiaires d’une formation intellectuelle suffisante pour leur permettre d’aborder les études latines. Plusieurs de ces néophytes des missions d’Isavi et de Zaza, première assise du Clergé indigène, travaillent encore dans leur pays.
En 1912, le Ruanda, distrait du Nyanza méridional, constituait, avec l’Urundi, la circonscription ecclésiastique du Kivu; les petits séminaristes quittèrent Rubya et rentrèrent dans leur cher territoire, à Kabgayé, où les attendaient des constructions provisoires, depuis bien améliorées.
On sait déjà l’incapacité des familles Banya-Ruanda à s’occuper avec fruit de l’éducation de leurs enfants. Les Pères, auxquels incombe la délicate fonction de diriger les aspirants au sacerdoce, ne trouvent donc pas, comme les maîtres des établissements similaires d’Europe, un terrain tout préparé. Raison de plus pour, à force de Zèle et d’industrie, rattraper le temps perdu.
Les petites écoles cléricales, instituées dans les postes de mission, permettent d’écarter, de bonne heure, une assez forte proportion de sujets défectueux. Après un an ou deux de cet entraînement préliminaire, les élèves, quelque peu affiné, subissent les examens d’admission au petit Séminaire lui-même. Quelle épreuve pour ces êtres sensibles, timides même ! D’autant que, en raison du nombre de places, ces examens équivalent, en fait, à de véritables concours. On a vu de ces chers gosses qui, pour assurer leur inscription parmi les élus, ont multiplié neuvaines, privations, en même temps qu’ils intéressaient à leur succès des parents, des voisins charitables : « Je vous demande de dire un chapelet, de communier à mon intention ; je vous le rendrai quand je serai ordonné. » Enfin, arrivé aux vainqueurs le billet d’admission, avec la date de la rentrée. Il ne reste plus qu’à attendre patiemment, en surveillant les ultimes préparatifs du modeste trousseau, pour beaucoup, au début, une simple natte de couchage.
La joie déborde des cœurs, assombrie pourtant d’une teinte de mélancolie, laquelle ne se muera chez d’aucuns en une incurable nostalgie. Il faut quitter le toit paternel et se contenter de rapports désormais très limités. On n’interdit pas, évidemment, toute visite au Séminaire, de la part de la proche famille authentique, mais comme on le pense, les parents, même les plus fanatiques, hésitent devant un voyage de 60, 100 km ; à pied pour une causerie de quelques heures. Ils se borneront donc à confier, de loin en loin, à des courriers en partance pour la résidence des petiots, quelques poignées d’arachides, un pot de beurre pour les onctions et une lettre, souvent écrite par un scribe complaisant, enveloppée dans une feuille de bananier.
Nous transcrivons ici la lettre d’un chef d district dans le Gisaka, chrétien de veille date et bien instruit de la religion :
« Lettre de Joseph Rukamba, à son fils au Petit Séminaire du Ruanda. Salut cordial ; Comment allez- vous ? Nous, nous nous portons bien ; moi, votre mère, vos sœurs, vos frères, tous les vôtres vont bien. Jean, mon fils, écoutez bien : je vais vous dire des paroles exemptes de tout mensonge. Vous naquîtes, je vous élevai ; dans la suite, Dieu vous montra la voie dans laquelle il veut. Maintenant, j’apprends que vous allez entrer dans la grande école, parmi les grands séminaristes. Que Dieu vous soit en aide ! Accomplissez le travail qu’il vous demande. Conduisez-vous bien ; ne soyez pas avare envers Dieu ; dites-moi ! si vous vous refusez à Dieu qui vous veut à lui, quel avantage en retirerez-vous ? Je vous avais reçu de Dieu, voici que je vous donne à Dieu. Soyez docile et maniable entre ses mains ; qu’il fasse de vous tout ce que bon lui semble. Abandonnez-vous, vous serez à la charge de celui qui est la Providence universelle et la Bonté même, celui qui connaît chacun de nous, celui qui, bon gré mal gré, est notre but final ; puisse-t-il nous donner le lieu de repos où nous demeurerons toujours ! Mon fils, souvenez-vous sans cesse du sens profond de ces paroles. Si vous en gardez le souvenir, vous persévérerez dans le service de Dieu, loin de donner le spectacle de l’inconstance et de la mobilité. En effet, ignorez-vous que le chemin dans lequel vous vous trouve est ardu ? Et, cependant, celui qui se confie à Dieu ne manquera pas de soutien dans la route. Voici deux petites cruches de bière que je vous envoie ; cette année la récolté des arachides a manqué à la maison ; toutefois, en voici une petite quantité que votre mère a demandée aux voisins. Restez dans la paix du Christ. C’est moi votre père, Joseph Rukamba. »
D’autres part, le règlement n’autorise aucun séjour dans la famille à l’occasion des fêtes de Noël, de Pâques, pas même durant les vacances, consacrées à des excursions collectives en zigzag à travers les postes du Ruanda. Alors, les élèves, de passage dans leur paroisse natale, renoueront des rapports éphémères avec les êtres toujours aimés.
Voici le dortoir. Couchage aussi simple qu’hygiénique : sur des murettes en ciment, une planche mobile, recouverte d’une natte. Le soir, chacun enfile pour la nuit une culotte légère et enroulé dans sa couverture de laine, jouit d’un confort souvent inconnu dans la lutte paternelle.
Au réfectoire, chaque enfant, muni désormais de son petit matériel, s’assied sur un banc devant une table chargée des produits du pays, nourriture surtout végétale, avec un peu de viande une fois la semaine. La bière indigène se montre avec parcimonie, le lait aussi : sacrifice très lourd pour les fils des Batutsi. Les aliments, préparés d’après l’art culinaire du pays, entretiennent la santé. Pourtant, les adaptations à une distribution de vivres plus large et plus régulière qu’à la maison provoquent parfois des maladies mystérieuses qui nécessitent des retours au foyer, puis disparaissent lorsque les légumes verts prennent la place des plats trop substantiels. Question de vitamines, affirment les compétences.
Un point sur lequel le Petit Séminaire du Ruanda diffère des établissements du même genre fonctionnant en pays civilisés : la règle demande que les élèves noirs se livrent chaque jours à un léger travail manuel, ils entretiennent l’ordre, la propreté dans les salles et les dépendances, ils puisent de l’eau à la source assez distante, cultivent des légumes, des fleurs, des arbres fruitiers. Il serait vain de vouloir, du matin au soir, gaver de nourriture intellectuelle des enfants au cerveau plus débile que celui des Blancs (infériorité qui explique une forte proportion d’élimination au cours des études).
Cependant, le programme pèse moins que celui des Petits Séminaires d’Europe. Les séminaristes noirs ignorent, sans douleur, les secrets de la langue grecque et, pour eux, la formule : « Chacun est, non legitur », conserve toute sa signification. Moins de mathématiques, moins d’histoire, moins de sciences. La connaissance géographique du pays s’acquiert rapidement vu son étendue minuscule. L’histoire nationale, d’autre part, ne comprend guère que le chapitre des guerres avec les peuplades voisines.
Mais le jeune prêtre entretiendra des relations avec les Pères Blancs et il souffrirait de se trouver dépaysé s’il ignorait totalement la géographie générale, l’histoire universelle, les principales inventions. Les Pères tiennent les élèves au courant des événements mondiaux.
Ils leur imposent aussi une connaissance parfaite du français, comme jadis de l’allemand. Cette application aux langues vivantes, agréable pour des enfants doués d’une mémoire facile, leur fournira le moyen, après leur sortie des maisons de formation, de pousser leur instruction par la lecture d’ouvrages variés.
Le latin fixe, avant tout, l’attention ; sur ce terrain, les professeurs relèvent des progrès marqués et ils ont acquis la persuasion que, dans des concours en Europe, leurs élèves obtiendraient un rang honorable. Citons un passage du rapport de 1936.
« Les études, dont on s’efforce constamment d’augmenter le niveau, donnent des résultats tout à fait satisfaisants, et, parmi les élèves, il y en a qui deviennent ce qu’on est convenu d’appeler des « intellectuels ». Nous sommes heureux de l’entendre dire parfois de la bouche de certains visiteurs plus spécialement qualifiés pour émettre une appréciation motivée. Les séances littéraires offertes pour les grandes circonstances, pour des hôtes de marque, prouvent, en ce qui concerne les connaissances générales et le français, qu’il ne s’agit pas d’une science purement livresque, mais bien d’éléments qui passent dans la vie pratique et le goût artistique. Les élèves produisent ainsi, devant le publique, des extraits des classiques et des pièces plus modernes, telles que celles de Ghéon, fort goûtés des Européens. »
Les directeurs du Petit Séminaire mettront toujours l’accent sur le développement spirituel des enfants ; lectures quotidiennes, retraites, exhortations particulières, ils les dosent de manière à assurer, en dehors de toute contention, une vertu de bon aloi. Les âmes simples des élèves risquent de comprendre et de suivre trop à la lettre les exemples des saints. Le Père économe, visitant le dortoir, en l’absence des enfants, perçoit des gémissements partant d’une couchette. Il s’approche ; que voit-il ? Un étranger à la maison, le corps rongé de vermine et de plaies infectées. Stupéfaction ! Interrogé, le locateur habituel du lit : « C’est moi, s’excuse-t-il, qui ai installé ce malheureux à ma place, par charité, et pour imiter celui dont nous lisons ces jours-ci la vie si touchante. Moi, je coucherai volontiers par terre. » Le père loua l’intention excellente… mais secourut autrement la pauvre loque humaine.
Puisque le recrutement draine des aspirants de plus en plus nombreux, la sélection fonctionne inexorablement. Chaque semestre, des sujets douteux se retirent dans leur famille, prêts à rendre service à la commission comme catéchistes ou Bayozefiti.
Le Petit Séminaire compte 173 élèves en 1951. Les sept ou huit ans d’études sérieuses achevées, les élèves tournent leurs regards avides vers le Grand Séminaire.
Après l’exode de Rubya, le Grand Séminaire fonctionna d’abord à Kabgayé et assura la formation, non seulement des Banya-Ruanda, mais des clercs originaires de l’Urundi, dépendants, eux aussi, du Vicaire Apostolique du Kivu.
Depuis 1935, en conformité avec les indications de la S.C. de la Propagande, un Séminaire régional a été installé au sud du Ruanda, à Nyakibanda, où affluent les sujets d’autres Vicariats : Urundi, Kivu(deuxième du nom), Lac-Albert, tous territoire soumis à l’unique administration belge. Les professeurs, pris dans chacune de ces circonscriptions ecclésiastiques, donnent, pendant six ou sept ans, leur dévouement entier à une oeuvre dont ils savent toute l’importance et les pièges.
Aucune différence essentielle entre ce centre d’études cléricales et ceux des nations de vieille civilisation : même programme, pour les classes, mêmes exercices spirituels, même souci et méthode de perfection surnaturelle.
A noter seulement deux particularités : Plus que devant un auditoire de Blancs, les maîtres des séminaires indigènes se tiennent en garde contre la puissance de mémorisation des Babya-Ruanda. Comme en se jouant, ceux-ci ont appris plusieurs langues, ceux qui ont vécu dans l’ancien Deutsch-Ost-Afrika parlent l’allemand, auquel ils ont ajouté le français et le flamand depuis l’arrivée des Belges ; ils s’expriment aisément en latin, en kiswahili, idiome véhiculaire commercial du centre de l’Afrique : ils récitent, sans se troubler, de longues pages d’Histoire et de Géographie. Cette facilité à enregistrer des connaissances s’explique par l’obligation incombant aux peuples incultes, sans calepins, carnets, bloc-notes, agenda, de tout confier à leur cerveau 2. Mais le danger de cette virtuosité apparaît dans les disciplines où la réflexion réclame la place prépondérante : philosophie, théologie. De là, chez les professeurs, un souci plus prononcé de s’assurer que les élèves saisissent aussi bien l’enseignement qu’ils le répètent. Loin de sous-estimer chez les clercs noirs le développement de cette même précieuse faculté, les maîtres du Grand Séminaire au Ruanda veillent à tremper fortement l’intelligence, la raison, parce qu’ils préfèrent une tête « bien faite » à une tête bien pleine.
Autre originalité. Les minorités susceptibles d’une promotion prochaine au sous-diaconat interrompent leurs études pour vérifier leur dynamisme moral. Ils se mettent donc à la disposition d’un Supérieur de station et, tout en approfondissant leurs connaissances professionnelles, et leur imprimant une orientation plus pratique, ils remplissent les fonctions de sacristain, de catéchiste, de maître d’école, etc. L’épreuve a-t-elle révélé un sujet sérieux, armé des dispositions requises pour les tâches sacerdotales, il reprend sa place au Grand Séminaire pour s’y préparer à l’ordination imminente.
Sans se référer évidement aux méthodes des Pères Blancs (lesquelles ne leur sont pas propres) on songe, dans certains diocèses de France, à détacher les séminaristes de leur contact direct avec le milieu qui sera plus tard le leur. Mgr de Bazelaire verrait d’un bon œil une année passée par ses clercs dans un presbytère de ville ou de bourg, à condition que le curé, d’accord avec le séminaire, prenne en charge l’éducation du candidat au sacerdoce, l’associe à son ministère et à l’apostolat des œuvres et soit lui-même un pédagogue averti. Par-là se concilieraient les deux tendances traditionnelle et novatrice, et le séminaire ne serait plus exclusivement un milieu fermé, sans aucune ouverture sur le monde actuel. D’ailleurs, les besoins fonciers du sacerdoce éternel : piété, science, zèle, charité, auront toujours à être satisfaits. Mais on mettre un accent plus prononcé sur la vie communautaire, la liturgie à vivre avec la paroisse, les œuvres sociales et Action catholique.
Du reste, même avant ce long essai, tout comme leurs confrères d’Europe qui se dépensent aux colonies de la montagne ou de la mer, aux patronages, etc.…, les grands séminaristes du Ruanda passent des vacances apostoliques. Voici ce qu’écrivait dans un rapport annuel leur dévoué Supérieur : « Les classes sont terminées. Nos élèves partent, en groupes de trois ou quatre, et se rendent à une station désignée. Qu’y vont-ils faire ? D’abord secouer la poussière des livres et jouir d’un répit bien mérité ; puis rendre service aux missionnaires en s’appliquant aux emplois que l’on voudra bien leur confier pendant leur séjour : école, catéchisme, entretien de la sacristie, visites auprès des chrétiens et des catéchumènes. C’est pendant ces vacances que le séminariste prend contact avec la vie apostolique pratique. Les exercices du séminaire, de la prédication en particulier, mais aussi de l’enseignement relatif à la théologie pastorale et au ministère tout entier, y sont vécus. On comprend mieux l’importance du règlement pour la vie pratique. Chacun y remarque ses qualités et ses lacunes. La vie d’étude, de piété et de zèle, y puise un stimulant. Aussi les avantages des vacances passées dans les différents postes et dans des conditions normales nous paraissent-ils incontestables. On y constate aisément, d’année en année, le progrès effectué par les différents séminaristes. A noter que ceux-ci sont toujours logés, autant que possible, dans l’enclos de la mission et qu’ils ne découchent pas, si ce n’est dans des cas prévus et extraordinaires. L’avantage primordial de vacances passées dans ces conditions est de sortir du cercle restreint de ce que nos séminaristes appellent sans malice le « Monastère », avec changement de climat et aussi quelque peu d’alimentation, quoique la nourriture indigène.
Les prêtres noirs, pendant une ou deux années, travaillent dans une paroisse dirigée par les Pères Blancs et s’enrichissent de l’expérience de ces vétérans, ou bien, et cette méthode va en s’élargissant, ils entrent au service d’un district entièrement remis aux soins du Clergé indigène. Déjà 22 paroisses se développent dans ces mêmes conditions, au grand contentement du Vicaire Apostolique. Les premières ordinations sacerdotales, conférées en octobre 1917, ont été suivies de beaucoup d’autres et, en 1952, le chiffre des prêtres non-européens au Ruanda dépasse la centaine.
Rome entrevoit-elle comme prochain le jour où, à l’instar de Mgr Kiwanuka, de Masaka, un Munya-Ruanda recevra l’administration du Vicariat du Ruanda ou d’un Vicariat détaché du Ruanda ? Mais le choix d’un tel chef comporterait d’autant moins d’aléas que les prêtres, issus des deux races muhutu et mututsi, s’accroissent en nombre d’année en année et que leur valeur augmente parallèlement au rythme quantitatif.
Quand, dans le cours des âges, le clergé autochtone suffira lui-même à la besogne spirituelle, les Pères Blancs disparaîtront, fiers d’avoir accompli le labeur de pionniers, de défricheurs, de missionnaires, en un mot, et laissant à des successeurs façonnés par eux la direction d’un ou de plusieurs diocèses identiques à ceux des chrétiens établis de longue date.
Et Dieu…
Mais tous les Pères et Abbés et les auxiliaires, de quelque degré ou caractère qu’ils soient, n’aboutiraient à aucun résultat surnaturel sans l’aide de Dieu. Aussi faut-il chercher le secret des abondantes moissons du Ruanda dans le recours fréquent, public ou privé, à la Toute Puissance divine.
Depuis longtemps, par obéissance aux prescriptions du Vicaire Apostolique, les chrétiens, chaque dimanche à la grand-messe, adressent au ciel de ferventes supplications pour en obtenir la conversion des chefs, du roi lui-même. Que ces vœux aient été exaucés largement, l’entrée dans l’Eglise des Batutsi et de la plus haute personnalité du pays en porte témoignage. Chaque mois, le Saint-Sacrifice à l’intention de la propagation de la foi se célèbre dans toutes les églises. Dans les réunions des aspirants, retentit la touchante oraison propre à cette liturgie: « O Dieu, qui voulez que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité: envoyez, nous vous en supplions, des ouvriers dans votre moisson; donnez-leur de prêcher votre parole en toute confiance, afin que votre doctrine se répande rapidement et soit mise en pleine lumière, pour que toutes les nations vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Notre-Seigneur Jésus-Christ. » On ajoute volontiers l’oraison que l’Eglise récite, le Vendredi Saint, à la messe des Présanctifiés, à l’intention des catéchumènes : « Prions pour nos catéchumènes, afin que le Seigneur notre Dieu ouvre les oreilles de leurs cœurs et la porte de sa miséricorde, afin qu’ayant obtenu la rémission de leurs péchés par le bain de la régénération, ils soient, eux aussi, incorporés à Jésus-Christ Notre Seigneur. »
A ces prières récitées en commun, les néophytes ajoutent la réception intense des sacrements dont les fruits les enrichissent eux personnellement, puis refluent sur le peuple entier.
Le sacrement de pénitence, par le mystère du confessionnal, exerce sur les nouveaux baptisés une telle attirance que d’aucuns, trois ou quatre jours seulement après leur régénération, se présentent déjà au prêtre, sans se douter que, par manque de matière à absoudre, ils le mettent dans l’embarras. N’était l’impossibilité, en raison d’autres exigences impérieuses, d’entendre les confessions au gré des fidèles, nombre d’entre eux recevraient chaque semaine le pardon de leurs péchés. Plusieurs Pères, autrefois du moins, avaient adopté la tactique de l’abstention partielle au confessionnal, les trois premiers jours de la semaine, c’est-à-dire que le lundi, les pénitents savaient rencontrer tel missionnaire et aucun autre, de même le mardi et le lendemain. Pareille méthode, garantie de la plus complète liberté, a amené des résultats inestimables. Le trait suivant emprunté à un Rapport récent fera monter le rouge au front de plusieurs chrétiens d’Europe, si habiles à user de prétextes pour éviter le tribunal de la Pénitence :
Simon, jeune enfant de douze ou treize ans, habite tout à fait à l’est de notre district de Zaza. Parti, le vendredi matin, il arrive le samedi dans la soirée à la maison. Perdu dans la grande affluence, il n’a pu se confesser et il est venu pour cela. Je le rencontre le lundi matin, les traits tirés. « Eh bien ! ça ne va pas ? » Des larmes perlent de suite au coin des paupières. « Père, je suis arrivé samedi ; je n’ai pu me confesser, les autres m’ont toujours devancé ; la nuit est venue et je suis resté. Maintenant je n’ai plus rien à manger. -Tu es de si loin et tu es venu sans prendre avec toi de la nourriture ? » Refoulant ses larmes et tordant ses bras maigrelets autour de la tête : « Père, tu sais bien que mon père est païen. Il y a un mois que je ne suis pas venu à la mission. Je lui ai demandé jeudi soir de me permettre de partir pour arriver ici samedi matin. Il a refusé : je devais garder le sorgho cotre les singes. J’ai insisté : il faut que j’aille me confesser. Alors il m’a frappé et a défendu à ma mère de me donner de la nourriture. Le vendredi matin, je lui ai demandé encore de pouvoir partir. Il m’a dit : « Va, mais tu n’auras rien. » Je me suis vite éloigné. En passant chez Antoine, tu le sais, n’est pas riche ; il m’a donné la moitié d’un petit régime de bananes. J’ai mangé vendredi et samedi ces quelques fruits. Hier, il ne restait plus rien et aujourd’hui je n’ai rien non plus, car je ne connais personne ici. Mais je voudrais me confesser et, demain, après avoir entendu la messe et communié, je partirai. » Et les pleurs de commencer. « Père, est-ce que je puis partir sans sacrements ? Quand me sera-t-il permis de revenir ? » Emu, termine le narrateur, je lui glissai quelque argent : « Va acheter des vivres, mange, puis ce soir, viens te confesser. »
Le culte envers la sainte Eucharistie marche de pair avec le souci de se purifier. Sans appréhender une randonnée de plusieurs kilomètres, en pleine obscurité, sous la pluie souvent, les fidèles ont toujours aimé à s’approcher fréquemment du festin divin, et cela dès 1906, c’est-à-dire dès qu’on connut au Ruanda (avec deux mois et demi de retard occasionnés par la lenteur des courriers d’alors) les déclarations libératrices du Pape Pie X sur la communion quotidienne. Prenons note des détails fournis par la mission de Kabgayé. De juillet 1933 à juin 1934, nous avons distribué 530.000 communions. Evidemment, certains chrétiens communient fréquemment, mais la communion quotidienne est le fait de très peu de privilégiés ; nos chrétiens, en effet, habitent loin de la mission et, de plus en plus, ils sont pris par les travaux. Le plus grand nombre des chrétiens qui habitent dans un rayon de 6 à 6 km de la mission communient une fois par semaine et le dimanche. Ceux de plus loin ne communient guère que tous les quinze jours ou une fois le mois et d’autres ne reçoivent les sacrements que lors des visites aux chapelles-écoles. Nous disposons probablement du plus grand ciboire du monde entier. Il contient 16.000 hosties ; les prêtres y remplissent leurs ciboires et calices pour la distribution de la sainte communion. C’est la réserve pour une semaine à peu près, en temps normal ; les jours d fête, avec leurs 10 à 13.000 communions, il est la bonne mesure qui met à l’aise prêtres et fidèles. On doit dire que, d’une façon générale, c’est la chrétienté entière qui communie, plus ou moins souvent, suivant les facilités, mais chaque fois que l’occasion se présente. Il n’y a pas ici de chrétiens qui ne fassent que leurs Pâques ou qui ne communient qu’aux grandes fêtes.
Les enfants, les adultes choisis pour répondre la messe souffrent malaisément que d’autres se substituent à eux. En cas d’intrusion, des combats singuliers se livrent dans la sacristie. « Pourquoi ce tapage près du lieu saint ? », interroge le Père qui revêt les ornements… « J’ai le droit de servir la messe cette semaine », répond le choriste légitimement inscrit… « et je n’admets pas que ce brouillon vienne me voler mes indulgences. »
Pourtant la perspective de ce gain spirituel ne suffit pas toujours à maintenir en fonction les enfants de chœur. On en a vu déserter leur poste, remettre soutanelle et surplis, avec cette laconique explication : je dois répondre à la mobilisation, mais, la bataille finie par la victoire, je me rattraperai et reprendrai mon tour. »
Le culte envers le Saint-Sacrement se traduit aussi par des visites isolées dans l’église, même à des moments qu’on pourrait qualifier d’indus. Des chrétiens, de retour des champs ou de la forêt, déposent, vers 8 heures du soir, à la porte, leurs instruments de travail ou leurs fagots de bois, entrent, pour saluer Notre-Seigneur avant de regagner leur domicile, sans se douter qu’on eût pu les traiter comme des voleurs en quête de linge d’autel ou de tentures.
Nous avons déjà signalé avec quelle spontanéité éclot la dévotion à Marie dans un pays où la reine-mère distribue les valeurs, intermédiaire toujours écouté entre le Souverain et les sujets. Les catéchumènes arborent fièrement sur leur poitrine leur insigne officiel : la médaille miraculeuse ; les chrétiens, eux, se reconnaissent au chapelet, ainsi qu’à la croix, qu’ils portent ostensiblement suspendus au cou. Et les néophytes ne rangent pas ces objets dans la catégorie de purs ornements, mais ils les mettent en œuvre comme outils de travail spirituel à tel point qu’ils se reprochaient d’avoir omis leur chapelet quotidien. Ils le récitent à domicile, en famille, ou sur les chemins, insensibles aux plaisanteries des païens encore si nombreux et à la raillerie facile.
Le zèle pour la maison de Dieu prouve encore à sa manière à quelle profondeur la vertu de religion a envahi le cœur des adeptes du christianisme au Ruanda.
En Europe, quand une paroisse éprouve le besoin d’une église digne, ses membres versent entre les mains du pasteur, pour la construction, la réparation, l’embellissement de l’édifice sacré, des sommes élevées, témoignage de leur ferveur et de leur générosité. Au Ruanda, où la population lutte constamment contre une pauvreté relative, les collectes en argent ne sauveraient pas la situation, même si les entrepreneurs renonçaient à toute prétention architecturale. Mais au numéraire défaillant, les fidèles substituent la vigueur de leurs muscles. Tous, petits et grands, nobles et roturiers, se regarderaient comme déconsidérés s’ils ne contribuaient à l’extraction des pierres ou au transport des briques et tuiles. Livrons une page attachante du Rapport de 1933-1934.
« A Astrida, l’église est depuis longtemps beaucoup trop petite pour les besoins de la mission, des établissements des Frères de la Charité et des Sœurs Blanches. Sur l’assurance que les chrétiens aideraient dans la mesure de leur pouvoir, Monseigneur a dressé le plan d’un immense édifice en forme de croix parfaite. Depuis le premier jour du carême, chrétiens et catéchumènes sont allés quotidiennement en grand nombre à la carrière chercher des pierres de limonite pour les fondations ; chaque jour, également, un des groupements fournissait, à son tour, une moyenne de vingt ouvriers bénévoles pour extraire les pierres qui, aussitôt dégagées, étaient placées sur la tête des porteurs qui les déposaient sur le chantier.
« Un petit fait à ce sujet. Au commencement du carême, les écoliers de la mission tinrent leur conseil, et chacun peut y exprimer son idée. On y traita des moyens à prendre pour « réussir le carême ». Le thème développé se ramenait à ceci : « Voyez, nous sommes dans un temps de pénitence ; les grands jeûnent, ce que nous ne pouvons permettre ; mais nous devons néanmoins nous mortifier. A quoi nous déterminer ? » Après un quart d’heure d’amicale discussion, on arrêta le projet suivant : nous avons deux récréations ; nous les consacrerons au transport de pierres pour notre église. Jusqu’à la retraite de la semaine sainte, ils n’ont jamais manqué à la résolution. Un Père ayant rencontré le bataillon enfantin : « Il paraît, leur dit-il, que vous avez tenu un conseil. Quel est le résultat de la délibération ? __ Père, vous ne faites pas partie de notre groupe ! Nous avons décidé quelque chose entre Dieu et nous ; nous ne le dirons à aucun autre. » Telle fut la fière et discrète réponse d’un charmant garçon de douze ans.
« Et que dites-vous de cette chrétienne dont le mari travaille au dehors toute la journée ? Quand il rentre, le soir, elle se rend, vue de Dieu seul, le bébé sur le dos, à la carrière, et porte sa pierre pour la maison de Jésus.
« Rosalie, plusieurs années de suite, a tenté, par ses prières, surtout par un jeûne rigoureux, durant le carême, d’obtenir à son mari le courage de remplir son devoir pascal. Les insuccès ne la démontrent pas ; elle va, d’une autre façon, essayer de fléchir la colère divine. Chaque matin, en se rendant à la messe, elle portera, à l’intention apostolique, une pierre d’une dizaine de kilos. Cette fois, pleine réussite : son Siméon, après avoir fait ses Pâques, travaille sans rémunération à bâtir l’église pour laquelle sa femme s’est sacrifiée, avec tant d’autres, à amasser les matériaux.
« Le crépissage de cette église exigera bien des tonnes de sable ; il nous sera fourni par les catéchumènes, qui, après l’avoir recueilli dans la rivière, l’apporteront lors de leur venue aux instructions et toujours gratis pro Deo. »
Et le rapporteur termine : « On ne niera pas que la menée de telles besognes dans de semblables conditions dénote des convictions vraiment chevillées. »
Ces considérations sur les églises nous invitent à risquer, comme conclusion, un parallèle entre les temples matériels et les âmes, pierres vivantes de la Jérusalem spirituelle.
Tels qu’ils ont été jusqu’à présent réalisés au Ruanda, les édifices du culte pour accueillir dans leurs vastes nefs des foules considérables manquent trop souvent de cachet, faute d’ouvriers parfaitement qualifié, de loisirs, faute surtout de matériaux de choix. Peu ou point de peintures murales, de tableaux expressifs, peu de mosaïques, de vitraux authentiques, pas d’orgues monumentales, de boiseries délicatement fouillées, une acoustique ingrate. Pourtant, les missionnaires aiment à entrevoir le jour où l’ornementation à peine ébauchée s’affinera, à mesure que les apports d’Europe deviendront plus aisés et moins onéreux ou lorsque des artistes épris de beauté, issus eux-mêmes du terroir, produiront des œuvres d’une pureté presque classique.
De leur côté, les néophytes, en nombre imposant, pratiquent leur religion avec une intelligence et une fidélité souvent digne d’éloge; des vocations germent abondantes pour le sacerdoce et la religion. Cependant la chrétienté, dans son ensemble, conserve un caractère fruste, lacunaire et elle réclamera encore bien des efforts de la part de ses membres et de la part des artisans qui la façonnent, avant de s’installer dans la perfection souhaitée par Notre-Seigneur. Ce sera l’oeuvre des âges à venir, car au fini spirituel surtout s’applique l’adage: Dieu et le temps !
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