L’Aspect Social Dans La Poésie Dynastique: La Valorisation De L’Esprit Courtisan.
Pour comprendre le « rôle social » de la poésie dynastique, il est indispensable de garder à l’esprit l’influence, le caractère diffus de l’institution d’ubuhake. Il importe de se rappeler que l’une des principales caractéristiques de l’homme devenu serf était de se montrer conscient qu’il dépendait totalement d’un autre être humain et que partout où il se rendait, cette attache le suivait et collait à sa postérité. Aliéné qu’il était, ses descendants l’étaient avec lui. C’est ce que l’Aède rappelle lorsque, sentant sa mort prochaine, il exprime ses préoccupations au sujet de ses enfants :
« Permettez que je dise adieu au Roi, car ma mort approche :
Mes jours sont à leur fin !
Qu’à la Cour je laisse un bon renom, au profit de mes enfants ».
Toutefois, sa mort ne changera pas sa condition, il sera toujours serf, une certaine fatalité l’a marqué comme ses contemporains ; il ne peut y échapper, il n’a pas de choix; il est résigné; mourir n’implique pas un changement de condition, de situation, c’est un ordre :
« Je me retire pour un voyage lointain !
C’est bientôt une amende qui va m’être imposée :
On m’invite avec grande instance ;
On n’entend plus que je diffère de répondre à cet appel !…
Dépêche-toi de ce pas », me fait-il dire !…
Je te dis adieu, je n’ai pas fixé racine ici-bas…
Lorsque le serf s’est acquitté de ses devoirs il peut s’en aller…
Je m’en vais faire ma cour auprès des Rois,
Je réponds à l’appel de mes maîtres,
Sans l’espoir de rebrousser chemin ».
En montrant le caractère complexe et polyvalent de l’institution d’ubuhake, nous avons souligné à quel titre la vache a été privilégiée pour voiler ou adoucir l’aspect politique de l’institution. Les poètes dynastiques participent, consciemment eu inconsciemment à la vulgarisation de l’idée d’abord, aident ensuite à en faire accepter la réalité comme naturelle. Seule l’organisation de la société explique et justifie la place qu’occupent la vache et la recherche de protection dans les poèmes. L’oppression et la protection sont associées, le besoin de cette dernière se fait sentir à tous les niveaux mais avec une intensité diversifiée et suivant les objectifs différents : ceux qui ont un rapport de parenté avec les riches gouvernants verront dans cette protection une alliance politique, tandis que ceux qui sont nés inférieurs y verront un calmant à leurs maux. Bref, l’ambition des êtres inférieurs n’est pas de goûter au pouvoir comme les nobles, mais de se rendre cléments les maîtres implacables dont ils ne pourront même pas dénoncer le mal. Il faut louer les puissants, reconnaître qu’on leur doit tout, s’humilier devant eux :
«Le peuple du Rwanda n’avions plus de cils,
Nous essuyant tous d’abondantes larmes.
Le brisement nous ayant concassés,
Tu te pressas de venir nous refaire ».
Cette situation, les Aèdes la vivent, l’observent, ils voient les Grands en état de rivalité continuelle, l’un cherchant à perdre l’autre par un jeu d’intrigues auprès du roi. Ils prennent part à ces problèmes de la haute société et interviennent pour dénoncer les complots qui se trament contre le monarque, proclamer la loyauté de quelques grands personnages inquiétés par le soupçon de trahison qui pèse sur eux, défaire les accusations portées contre eux-mêmes.
La poésie dynastique reflète également l’insécurité sociale des petits et des faibles. Les penseurs du roi eux-mêmes ont peur de déplaire :
« Je passai la nuit inquiet, croyant avoir trop tardé !
0 Sauveur, fils de Mutabazi Je ne pris même pas des provisions».
Leurs paroles deviennent très flatteuses :
« Lorsque je me plonge dans mes réflexions
Mon cœur est réchauffé par ton amabilité ;
On t’appelle une créature Tandis que je reconnais en toi un créateur…
Demeure avec nous, personne n’aura assez de toi !
Nous sommes tous ton inaliénable propriété ».
Ce langage n’est pas une improvisation, les compositeurs se rendent bien compte de cette inclination à la flatterie, puisque le même Aède avoue dans le même morceau :
« La faveur qui m’est témoignée ici me rendrait-elle flatteur ? ».
La situation sociale et politique qui règne dans le pays tend à faire des poètes des courtisans raffinés, préoccupés de vanter prouesses et qualités du maître et patron et de se lamenter sur leur prétendue misère (ce qui est une façon d’exprimer leur soif des biens et donc de l’influence). Nous avons cité plus haut l’exemple de l’Aède Nyakayonga qui, sous-chef de colline et détenteur de nombreux bovidés, se faisait passer pour un pauvre cultivateur. La conclusion des poèmes (umusayuko) n’a d’autre but généralement que de dépeindre la misère fictive du poète, dont seul le roi peut guérir :
« J’allume le feu et il refuse de flamber ;
Je souffle dessus à travers la fumée ;
Il y a un vent en direction opposée, je ne ranime plus la flamme
Je serai ranimé par ton intervention, tandis que j’y suis encore ;
Tu m’aurais tiré de la dernière extrémité.
Eh bien je ne suis pas dans la paix,
Et cela n’est pas à garder en silence,
Tu pourrais me tarir les larmes ».
Le souci du poète n’est pas tant d’être vrai, mais de dire ce qui peut servir ses intérêts et ceux de son maître. Le poète sait que ce maître est sensible à l’exaltation de son nom et de tout ce qui le touche. L’art pour le compositeur est de savoir et pouvoir exciter l’orgueil du patron pour se voir ensuite comblé par sa générosité.
Le sentiment d’insécurité a conduit une grande partie des habitants à s’accrocher à des forts, avons-nous dit. Les Aèdes n’y ont pas échappé, on vient de le voir. Les petits se recommandent aux grands en offrant leurs bras, tandis que ces derniers s’assurent une nombreuse suite de serviteurs auxquels ils promettent ou octroient des têtes de bétail. En associant la vache à la possession du pouvoir, elle acquiert une plus grande importance : on en arrive au Rwanda à dire que la vache procure aux rois le pouvoir politique, le prestige social et la puissance économique, aux autres la protection. Les bovidés sont alors entourés d’une attention particulière. Nous avons démontré plus haut que cette façon de privilégier la vache et d’en faire le centre dans les relations sociales était un camouflage des idéaux du système de gouvernement. Le fait que les noms royaux ont été choisis de manière à favoriser tour à tour les activités guerrières des rois et la prospérité bovine ne fait qu’en ajouter à ce camouflage. On sait aussi que les vaches font l’objet d’une organisation et d’une poésie particulières (Imitwe y’ inka n’amazina y’ inka) dans la société précoloniale.
C’est cet ensemble de manifestations qui a constitué ce qui est devenu la tradition du peuple rwandais avant de devenir sa mentalité. Car, nous dit un spécialiste de l’époque ancienne, « la mentalité d’un peuple, c’est la conscience de ses traditions, qui plane sur toute la vie du pays… C’est dans cette mentalité que les poètes, la langue et les penseurs d’un peuple primitif puisent leurs compositions et expriment explicitement l’idéal de la race ».
On le comprend, les poètes dynastiques ne pouvaient pas se dérober à l’attention que la plupart des Rwandais et spécialement les pasteurs Tutsi, détenteurs du pouvoir, accordent à ce bovidé. Les voilà par conséquent parlant de la vache pour vanter les mérites du roi dans les razzias :
« Tu brandis la javeline à Tanda
Et tu bouleverses l’Itambi dans la même journée :
Le butin que tu fils par Nkondogoro embarassa les conducteurs,
0 Barque-géante, race du Héros des mêlées, souche du Fouleur des monts,
Et à la traite vespérale on parle de toi dans le Byina
Tu te montras réellement son descendant, ô envahisseur,
Lorsque tu pr’.s en un tournemain les bovidés du Gishari.
Les poètes parlent des vaches également lorsqu’ils félicitent les rois d’avoir veillé sur le bétaii légué par les ancêtres.
« Ainsi paies-tu en retour les vaches dont tu as hérité :
Elles apprécient ta protection au jour
Qui devait les voir tomber d’inanition !…
Tu égales ainsi, celui oui, le premier, les introduisit dans le Rwanda ».
La vache intervient encore dans les compositions lorsque l’auteur demande au roi de reconnaître son mérite en lui octroyant une tête de bétail :
« Moi je demande une vache qui consacre mon servage,
Ou à son défaut une laitière à traire temporairement…
Prends soin de moi pour le métier de compositeur.
Donne-moi un bovin, ô Refuge, et tu auras deux choses
Je te remercierai et t’offrirai mes présents ! »
Il arrive que les Aèdes dénoncent les injustices sociales ; mais presque toutes concernent le bétail et les pacages. Il semble que c’est sous le règne de Mutara II Rwogera que les procès relatifs à ces problèmes se manifestent le plus. Sur ce point, les compositions de Rutinduka Ntibanyendera Rwamakaza et d’autres ne sont qu’un reflet d’un état social généralisé qui influence et sous-tend la poésie dynastique.
L’aspect militaire dans la poésie dynastique.
« Le principe essentiel de la société rwandaise, écrit KAGAME, étant d’unifier tous les pays sous le roi unique de la dynastie des Banyiginya, on ne peut jamais avoir la paix définitive avec les pays voisins ». Ce principe traduit les visées expansionnistes des monarques rwandais mais explique aussi que sa mise en pratique, sa réalisation ait conduit ces souverains à placer la constitution d’une force armée au premier plan de leurs préoccupations. L’histoire apparaît dès lors comme une évolution constante faite de situations où s’expriment les intentions agressives du Rwanda (noyau primitif conquis par les Tutsi) à l’égard de ses voisins et presque comme une suite ininterrompue de conquêtes.
Alors qu’il est aujourd’hui indubitable que cette histoire a aussi enregistré des défaites, les traditions de la Cour et partant la majorité des auteurs qu’elle a inspirés ont particulièrement retenu, véhiculé et souligné l’idéal de héros victorieux que furent les rois Tutsi du Rwanda avant le XXe siècle, c’est-à-dire avant la pénétration européenne.
Il semble que le principe, ci-dessus énoncé, a paru acquérir pleine valeur, aux yeux des gouvernants rwandais, dans la mesure où chaque événement revêtant un caractère militaire, y est vu sous un point de vue absolu, c’est-à-dire toujours à l’avantage du guerrier rwandais. D’où le caractère vague des documents quand ils parlent de l’expansion du Rwanda sans distinguer la guerre offensive et la guerre défensive, sans différencier l’incident de frontière de la razzia de bétail organisée, la campagne militaire de courte durée et la guerre menée pour annexer un pays. Ainsi donc la seule interprétation admise par la Cour et ses historiens est celle qui considère que : mener la guerre, c’est conquérir ; « vaincre », c’est annexer, incorporer et assimiler.
Fidèle interprète de cette réalité, la poésie dynastique devient l’expression la plus raffinée de cette conception de la guerre. Nous la trouvons pleine d’images de pays qui fument à la ronde, de louanges en l’honneur des tambours dynastiques ornés de la virilité des souverains ennemis tués, de rivaux engagés dans une fuite éperdue, de rois dont la puissance n’a d’égale que celle du tonnerre. La poésie nous dépeint un penchant généralisé aux gestes de sang mais nous montre aussi que la guerre « nécessaire » était aussi une source d’honneur et un gagne-pain pour les nobles combattants officiels. La place d’honneur est au monarque dans cette poésie guerrière :
« Le vigoureux décocheur des flèches, Race du preux qui superpose les dépouilles mortelles ;
Je suis un héros qui ait grandi pour les triomphes
Et ne sais jamais balancer lorsqu’il faut livrer bataille ».
Cet extrait d’une ode guerrière de Kigeli IV Rwabugiri constitue un modèle pour les morceaux du genre. Comme la poésie guerrière, les récits historiques sont centrés sur les faits d’armes. Les chants guerriers et les morceaux de harpe vont dans le même sens comme en témoigne cet extrait de « Rwahama », morceau de harpe composé après la victoire de Kigeli IV sur le Bumpaka :
«Passez la nuit en paix, leur dit-il,
Quant à moi, le démolisseur des habitations royales Je pars cet après-midi.
La peste imprévue des ennemis, je pars cet aprèsmidi.
Moi, le lutteur tout à fait, je pars cet après-midi ».
De même que l’organisation des troupeaux de vaches fut calquée sur celle des armées, la poésie pastorale reprit le fond de la poésie guerrière pour l’appliquer à la vache dont la corne est comparée à la javeline. Inka ya Rumonyi (la vache du Rumonyi) en est un exemple :
« L’héroïne dont les javelines se couvrent de succès
Tandis qu’en territoire des bruns retentissent les foudres,
Race du preux tout de puissance… ».
Le code ésotérique de la dynastie réserve aux activités militaires du roi cinq voies (inzira). « Dans plusieurs voies », les abiru lancent des invectives magiques contre les États voisins qui continuent à résister à la poussée expansionniste des Banyiginya (clan de la dynastie régnante). Le Burundi est au total mentionné trente fois, le Bunyabungo l’est dix-neuf fois, le Bushubi quatre fois et le Ndorwa une seule fois ».
Toute la culture, tous les secteurs de la vie, sont imprégnés de ces préoccupations et le mythe du héros affecte tous les récits. Les poètes dynastiques dont la fonction essentielle est d’exalter faits et gestes de la monarchie ne pouvaient trouver meilleure source pour leur composition que dans les problèmes des souverains. Rien d’étonnant dans ces conditions que dans le répertoire disponible, plus de soixante-dix poèmes concernent directement le domaine militaire. A l’instar du héros des scaldes scandinaves, le personnage à l’honneur chez les poètes dynastiques est un surhomme né pour triompher : « Les pires événements n’entament jamais son caractère ».
« Grâce à ton avènement, notre Pays n’a pas été humilié.
Le Karinga te félicite ainsi qu’un autre TambourEmblème,
Et le Kiragutse de Kigeli.
Avec l’autre Tambour souverain de ta Maison;
Les Tambours sont devenus l’apanage de ta famille.
Tu les as défendus, tandis qu’ils te choisissaient déjà :
Tu t’es comporté en leur Souverain.
Tu fus également leur héros; tu es irréprochable :
Je pure qu’aucun étranger ne te surpassera ».
C’est ce guerrier idéal que dépeint de même l’aède Singayimbaga lorsqu’il décrit la nécessité pour le roi de ne pas avoir de défaut et surtout d’avoir la vue qui doit lui permettre de découvrir l’ennemi pour mieux l’atteindre :
« Comme un limier, il flaire la piste
Vers les pays étrangers et y sème le chagrin !
A-t-il écrasé les maîtres ?…
Il annexe leurs territoires à son royaume.
Pour cette raison, Dieu le consacre comme un Taureau protecteur du troupeau !
Il est trop redoutable pour être attaqué :
Et la blessure qu’il fait foudroie instanément !
Il porte au front l’emblème de sa distinction ;
Ses épaules sont ornées d’un signe fascinateur,
Qui contraint les pays étrangers à se déclarer ses vassaux ».
Dans tout cet ensemble, le présent est lié au passé, il n’a même de sens que s’il fait appel au passé. Celui-ci est donc présent, il pèse lourd, il est comme la condition de la continuité. C’est qu’il contient des valeurs auxquelles le milieu est attaché, un milieu culturel. Dans celui-ci, les aèdes ont puisé et même ils en ont été influencés.
Avant de terminer cet aperçu sur le rôle de la poésie dans les institutions, nous allons brièvement voir comment le milieu culturel a marqué la poésie.
L’influence du passé sur le présent.
Avant d’imprimer de sa marque l’œuvre du poète, le milieu exerce d’abord son action sur ce dernier. En effet, c’est dans ce milieu très pénétré du respect des anciens et de l’héritage légué aux générations que le poète a reçu son éducation. La société à laquelle il appartient est régie par un pouvoir dictatorial qui insiste sur la soumission inconditionnelle aux chefs politiques comme aux seigneurs vachers. La religion à laquelle il adhère a pour centre le culte des ancêtres et occupe une place prépondérante dans la vie des gens. Cet ensemble, le poète l’assume, le respecte à son tour, l’admire et cherche à l’imiter ou à le reproduire. D’ailleurs, comment aurait-il pu faire autrement puisque ce qui est du passé, ce qui a été fait le rendait plus sûr, l’exposait moins à la désapprobation de l’entourage ? Ce qui existe a a – l’avantage d’avoir fait ses preuves et de stimuler l’effort.
De plus, le poète est un fonctionnaire convié à des charges spécifiques. Il est informé et connaît parfaitement la psychologie de son maître. Il sait que le monarque est flatté de s’entendre appliquer les qualités qui ont fait la gloire de ses prédécesseurs. Le poète est conformiste. Il n’a pas à innover. Aussi reprend-il l’expression que ses devanciers ont employée. Il fige à son tour la structure que les premiers poètes ont donnée à leurs compositions : on voit dès lors que le fond des poèmes récents est calqué sur les morceaux anciens lorsque les Aèdes rapportent les événements I relatifs aux règnes d’autrefois. L’analogie et frappante lorsqu’on compare les paragraphes des poèmes à refrain (impakanizi).
L’intronisation du nouveau roi est une occasion pour les Aèdes non seulement pour le féliciter mais surtout pour lui recommander d’imiter ses pères :
« Eh oui ! Cyilima, le père de Mukobanya
Ce puissant aux heureux présages, ô Répertoire-desnoms
S’est comparé à toi et te recommande d’être son émule !
Lutte désormais pour la royauté comme il le fit :
Distribue les biens à l’exemple de Gisanura
Maintiens-nous dans l’unité comme tu nous a trouvés ».
Toute action d’éclat qu’accomplit le monarque est rattachée ou comparée à celles de ses ancêtres, voilà la meilleure louange :
« Tu es pareil à ce Tonnerre-là, ton aïeul
Qui d’avance était informé de toutes les stratégies…
Qui balaya le butin de toutes les nations,
Faisant d’elles le domaine d’un unique Roi ».
En fait, derrière ce langage du poète se cache quelque chose de plus profond. Au-delà de ce conformisme et de ce respect du passé, les compositeurs nous font toucher du doigt un élément capital dans la vie de leurs contemporains : l’importance du précédent historique. Certains événements sont présentés comme devant avoir lieu quand se reproduisent certains autres qui, une fois, ont coïncidé avec eux. Ainsi à l’avènement d’un roi, il y a toujours une grande famine, aggravée par la sécheresse que le nouveau monarque doit écarter, ce qui constituera une preuve de plus de sa légitimité.
« Nous allions disparaître sans laisser souche de bovins et d’hommes…
Quel était l’état du ciel ? Il était devenu un foyer brûlant…
Tu as combattu la sécheresse et elle vient de s’éteindre.
0 toi qui éteins les malheurs, ô vivant digne de la royauté »
Reçois INCONTESTABLEMENT les honneurs de la royauté et vis,
Toi Archer par excellence, Créateur des royaumes ».
Ces félicitations que l’aède Munyanganzo adresse au roi sont aussi un rappel d’une des prérogatives royales : le roi est en effet le Grand « faiseur de pluies » du pays, à l’instar des monarques HUTU, dont il a repris tous les attributs. Le précédent que nous évoquons ici avait une telle importance qu’un grand connaisseur des institutions du Rwanda ancien a pu dire que « la Révolution tout court, brusquant les événements et faisant table rase du passé est anti-traditionnelle ; elle n’AMELIORE rien puisqu’elle ne tient pas compte du PRECEDENT. (Souligné dans le texte) ! Et par là, elle tue la vraie grandeur des nations comme des individus ».
Mais il existe un autre moyen important pour éloigner le fléau, et ce moyen est aussi une prérogative du roi, car lui seul étant le maître des vaches, il est seul la source du lait. En favorisant la prospérité du bétail et l’abondance du lait, la famine s’éloigne et le peuple est en paix, ce que souligne l’aède rehaussant ainsi le prestige du roi :
« Dès ton avènement tu te laisses traire sans regret,
Tu nous a fourni du lait aussi abondant que la pluie,
Nous ne nous plaignons de rien ».
De cette façon, diriger, gouverner le pays apparaît comme un droit puisque :
« Personne autant que le roi ne saurait être la providence du pays,
O vous maître du pays…
Nous étions à l’extrémité, nous le peuple,
Ainsi que les vaches du Héros svelte et rapide
Le Souverain notre Racine nous entendait et nous dit :
« Trêve aux afflictions : je vais traire le firmament ! ».
Pour quelle raison majeure ces thèmes de famine, sécheresse, prospérité bovine, retour de la pluie, reviennent-ils ainsi au début de chaque règne ? La raison est à voir dans la fonction politico-cosmique de la royauté. En fait, ce n’est pas un phénomène rwandais ; l’ethnologie a montré qu’il existe aussi dans d’autres sociétés, la différence se situant dans les procédés employés. Ainsi au Rwanda, il faut remarquer que le poète se sert d’images. Il choisit celles-ci pour exprimer la détresse dans laquelle le décès d’un monarque plonge le pays et la joie que l’intronisation d’un successeur apporte au peuple. En effet, pour le Rwanda traditionnel, « être privé de roi ferait la pire calamité ». A la mort du roi « tous ses sujets portaient le deuil suivant le même cérémonial que pour un père ou une mère : avant l’intronisation du nouveau roi, le pays était dans le veuvage ».
Les prescriptions du code ésotérique de la dynastie sont formelles, « on éloigne les taureaux des vaches et les hommes des femmes ».
Parmi les conséquences de l’importance donnée au précédent historique, il faut remarquer la tendance à attribuer les mêmes qualités et les mêmes comportements ou actes à ceux qui occupent les mêmes fonctions ou portent les mêmes noms. Eu fait que certains monarques ont été exaltés pour leurs mérites, leurs successeurs se voient attribuer les mêmes exploits sans les avoir accomplis. L’explication de l’histoire du Rwanda est ainsi cyclique. Ceci est particulièrement vrai pour les rois porteurs des mêmes appellations dynastiques. Ainsi, durant les solennités d’intronisation, alors que Mutura II n’avait fait preuve d’aucune prouesse, l’aède Nyakayonga proclama :
« Je suis commis à la garde d’un Taureau de hardiesse : Ceux qui sont craintifs s’enfuient à son approche !
Il disperse ceux qui tentent de riposter :
De sa corne, donnée au cœur, il les couche sur le sol ».
A son quatrième successeur, Mutara III, l’aède Karera conféra les mêmes mérites, alors qu’à l’époque (après 1930) le pays était sous domination coloniale ;
« Tu les traînas de longs jours, les Bovins,
Car tu les a cherchés comme les autres Rois.
Tu les a cherchés lorsque, dans notre désespoir, tu fus intronisé.
« Tu les a préservés de l’ennemi, et tu paras à leur razzia…
Dès ton avènement, tu es comparable aux anciens rois
Tu as également cherché les Vaches d’une façon inégalable :
Tu es pareil à tes ascendants »
Ainsi le retour cyclique des noms dynastiques ramène les mêmes idées et les mêmes expressions dans les compositions des aèdes. Il est aisé de comprendre qu’il en soit ainsi des poèmes puisque les poètes sont au service de la couronne : il leur revient de prêcher le conformisme et non d’introduire des changements. L’initiative des changements est réservée au seul souverain. Lui seul a le droit et le pouvoir de modifier la coutume, mais une simple recommandation de sa part oblige et lie au même titre que la règle elle-même. Un auteur non identifié a constaté ce fait et intitulé son poème : « Leur parole est irréformable, les Rois.
L’interdépendance des traditions officielles : le code ésotérique de la dynastie, la généalogie dynastique et la poésie dynastique.
Ce que nous avons dit du précédent historique et de son importance indique à quelle source les poètes puisent leur information pour soutenir la légitimité et l’autorité royales. Cette information, c’est dans les traditions officielles, et particulièrement dans la généalogie dynastique que les compositeurs la cherchaient. C’est sur les données fournies par les généalogistes que les poètes se basent pour établir l’ordre chronologique des rois.
Or, le récit des généalogistes lui-même est lié à l’interprétation que les gardiens du code ésotérique (Ubwiru) donnent sur les règnes antérieurs. Nous savons déjà combien ces gardiens du code ésotérique étaient soumis aux volontés du roi, étaient conformistes. C’est ainsi qu’un prince considéré comme illégitime, même s’il a occupé le trône, ne figure pas sur la liste des Abiru et le nombre des personnes qui se sont succédées sur le trône s’en trouve par conséquent réduit. Dans ces conditions, les poètes dont la tâche et l’art visent à commenter, à diffuser et à justifier les événements ou plutôt la politique du souverain (en y insérant la flatterie) ne peuvent inclure dans leurs œuvres des personnages tenus pour usurpateurs.
Or, les gardiens du code ésotérique de la dynastie fondent leur interprétation sur une conception mystique et un souci d’équilibre du gouvernement. C’est ainsi que dans une guerre de compétition, ils peuvent garder une position équivoque, attendant de reconnaître comme souverain légitime, celui à qui Dieu donnera le bénéfice de la victoire, la dignité royale étant une prédestination divine.
L’histoire du Rwanda dit que le prince Rwaka fut intronisé co-régnant sous Yuhi m Mazimpaka ; s’étant effacé au profit de son frère Rujugira, après seize années de règne, il ne fut plus mentionné dans la liste des rois du Rwanda. La conséquence est que les généalogistes et à leur suite les poètes dynastiques ignorent Rwaka et passent directement de Yuhi III Mazimpaka à Cyirima II Rujugira, amputant ainsi de seize ans l’histoire de la dynastie.
Plus récemment, à la fin du siècle dernier, le prince Rutarindwa fut intronisé du vivant de son père Kigeli W Rwabugili. Assassiné à la suite d’un complot monté par les oncles de son demi-frère Musinga, il ne figure pas sur la liste officielle des rois du Rwanda. La victoire de Musinga a prouvé sa légitimité, cette légitimité que le poète doit appuyer, chanter dans ses compositions :
« L’élu devenu pareil à un jour ensoleillé déjoue les complots !
Personne ne pourrait trouver une voie
Pour couper les racines du roi…
Quant à l’Élu né pour être roi
Il devient un objet sacré et les tambours sonnent son réveil ».
Gagnés complètement à la conception des Abiru, les poètes ont proclamé la prédestination au pouvoir royal :
Le créateur t’a élu : il a fixé en toi les racines du pouvoir.
Les intrus, privés de cette prérogative de naissance,
Cet élu fortuné les a exterminés Et le Karinga est orné de leurs dépouilles.
La prédestination au pouvoir, prince, est un secret pour l’étranger.
Les poètes s’alignent totalement sur les gardiens du code ésotérique. L’Aède Ngurusi, se faisant l’écho des Biru et de l’opinion félicite Kigeli IV de la désignation du successeur dont on ne peut mettre en doute la légitimité :
« Les propriétaires du tambour victorieux ont vaincu pour le tambour
Et se sont légué le tambour ».
Pourtant, il semble que l’aède n’ignorait pas l’éventualité d’une opposition puisqu’il ajoute :
« Je signalerai, ô l’invincible,
La famille qui mettra fin à ta demeure
Afin que tu en arrêtes préventivement les méfaits ».
Nous avons remarqué l’expectative dans laquelle se sont d’abord placés les Abiru lors du coup d’Etat de Rucunshu, puis l’élimination des non-conformistes parmi eux, et enfin l’alignement de ceux qui ont opté pour la cause du vainqueur. Les poètes, eux, n’ont retenu que la dernière phase, car ils sont au service de celui qui gouverne. Ils mettent tout leur zèle à prouver la légitimité de Musinga, nouveau souverain qui a renversé Rutalindwa. Témoin l’Aède Munyanganzo qui, pour établir la légitimité de ce nouveau roi (non désigné par son père), table sur « une conversation fictive surprise par l’Aède entre les Tambours dynastiques dont le choix s’était porté sur le nouveau titulaire ».
Ce n’est là qu’une position parfaitement conforme à celle des Abiru conformistes.
Mais après tout, il n’y a pas de quoi surprendre, les deux catégories de fonctionnaires devaient faire preuve de loyauté à l’égard de la chose publique qui, dans le cas du Rwanda, s’identifiait à la personne du roi.
C’est peut-être ce caractère de dépendance vis-à-vis du même monarque qui explique l’unité de vue et d’inspiration dont ont fait preuve les fonctionnaires royaux dans leur expression, ainsi que l’interdépendance ou le lien étroit entre leurs oeuvres. Ils devaient faire le panégyrique de l’Etat nouveau. Comme les autres institutions la poésie dynastique profite avant tout aux gouvernants.
Cette analyse, cette recherche sur le rôle de la poésie dans la vie des institutions du Rwanda traditionnel a été entreprise, rappelons-le, parce qu’il nous a semblé qu’il existait un rapport réel et étroit entre la possession du pouvoir et les moyens choisis pour le confirmer, l’exercer et le soutenir. Mais un autre motif a dicté cette réflexion : c’est que le rôle politique des poètes n’a pas été suffisamment étudié jusqu’à présent.
Or, ce rôle a été très important, puisque seuls les poètes nous apparaissent comme LES PEDAGOGUES ATTITRES DU PEUPLE. On l’a vu au cours des développements qui précèdent, les poètes sont un « corps constitué », exempt de toute autre prestation, au même titre que les gardiens du Code ésotérique. Dépendant totalement du roi, ils ne disent au peuple que ce qui agréé au roi : ils ne produisent et n’interprètent que dans un sens dirigé, ce qui veut dire qu’ils sont soumis à des contraintes, à la censure. Le roi a donc le monopole de la parole comme de l’espace et il en règle la distribution, ce qui est conforme à son caractère de monarque absolu : le poète doit s’inspirer aux seules sources reconnues et admises par le roi. Ce qui accentue sa dépendance vis-à-vis de ce dernier.
Mais comme on l’a vu, le roi est le centre de toute la vie du pays. La position dans la hiérarchie sociale est prééminente : l’autorité dérive entièrement de lui et il la répartit entre ses différents agents en s’assurant un contrôle permanent sur eux : il est le propriétaire éminent de tous les biens du Rwanda, il a entre ses mains la vie et la mort de ses sujets. « Tout Rwandais, écrit MAQUET, croit que le roi représente Dieu, est père et protecteur, que le Rwanda est une famille ».
Ces éléments doivent rester présents à l’esprit pour que soit comprise la place du poète dans la vie quotidienne. Le pouvoir au service exclusif duquel il se consacre implique ce qui est gouvernement et administration, mais comprend aussi ce que A. COMTE appelle le pouvoir spirituel « lequel a pour destination propre le gouvernement de l’opinion, c’est-à-dire l’établissement et le maintien des principes qui doivent présider aux divers rapports sociaux. Son attribution principale est… la direction suprême de l’éducation… en prenant le mot dans son acceptation la plus étendue et lui faisant signifier le système entier d’idées et d’habitudes nécessaires pour préparer les individus à l’ordre social dans lequel ils doivent vivre, et pour adapter, autant que possible, chacun d’eux à la destination particulière qu’il doit y remplir »
C’est le pouvoir ainsi entendu et possédé par le roi que le poète doit soutenir par son discours, sans rester en deçà ni aller au-delà. On voit ainsi le lien qui s’établit entre les deux personnages. Mais vouloir gouverner l’opinion, cela revient à dire la contrôler. A partir de ce moment, celui qui est appelé à trouver le style adéquat participe en fait à ce contrôle, il y est intimement associé. Grâce à son discours, la volonté du maître sera diffusée, connue ; elle parviendra à s’imposer suivant les modèles, les rôles, les relations, les institutions, tels qu’ils ont été définis par le pouvoir. Le compositeur se montrera dès lors tantôt persuasif, tantôt violent, flatteur, mais non indifférent. Il est le porte-parole du maître.
Dans ces conditions, le poète aide celui-ci à asseoir son autorité, avec lui, il exerce une pression sur les membres du groupe. En d’autres termes, le poète dynastique est véritablement un agent de « contrôle social », entendu comme « le terme collectif pour désigner cet ensemble de procédés planifiés ou non – par lesquels les individus sont endoctrinés, persuadés ou contraints de se conformer aux usages et aux valeurs de vie des groupes ». L’analyse faite ci-dessus a cherché à souligner ce rôle d’agent du pouvoir. Et le roi en monopolisant le moyen de s’adresser au peuple s’est aussi assuré le moyen le plus indiqué d’exercer le contrôle social et en fin de compte le pouvoir social.
D’une façon plus générale, cette analyse consacrée au rôle de la poésie dans la vie des institutions et de la société permet de considérer que les poètes du Rwanda traditionnel constituaient comme une machine de mise en condition de l’opinion. Nous croyons vérifier cette affirmation par le fait que le roi – et à travers lui tous les gouvernants – dirigeait la production littéraire par l’exercice d’une protection personnelle ; et en effet, « il suffisait de posséder par cœur le texte de quelques poèmes pour être, du même fait, un serviteur immédiat de la Couronne » outre que « la présentation d’un poème (au Roi) valait le don d’une vache à l’Aède, au titre D’ENCOURAGEMENT AU PENSEUR DU ROI»
« Donnez-moi une vache ô Triomphateur
J’en fais la demande, cela n’est pas défendu
Puisque je m’adresse à un Dieu, je suis bien rassuré !
Tu me connais, je fus toujours le bien vu des Rois
Qui régnèrent à Rwoga et à Giseke Pour chaque poème je recevais une vache de leurs mains
Par eux mes compositions étaient gracieusement récompensées ».
En fait, la poésie dynastique pénètre et étaye les institutions d’ubuhake, administrative et militaire ; les extraits que nous avons donnés ci-dessus témoignent de ces rapports. Et ici comme ailleurs, le peuple se montre perméable, il adopte le ton et les goûts des gouvernants.
Le discours poétique s’ordonne autour de quelques thèmes dominants : le roi n’est pas un homme, le roi descend du ciel et crée tout, le roi s’identifie au pays, le roi est le lien entre Dieu et les Hommes, le roi est le guerrier vainqueur…
On sait que le rituel ou code de la dynastie était secret et n’était connu que de quelques spécialistes qui communiquaient leurs connaissances au roi à certaines occasions exigeant certains rites. Par eux, le mythe prolonge l’histoire. Par contre, le noème dynastique est clamé sur la place publique avec l’autorisation royale. Il est explicitement destiné au peuple, il lui est adressé. Il assure un relais compréhensible au Code ésotérique et anime la vie culturelle, rend présent au peuple son maître et seigneur, le fait plus proche.
Nous pensons que c’est parce que les politiciens rwandais ont eu besoin d’agents habiles à susciter des manifestations exprimant les sentiments du peuple qu’ils ont créé l’institution du « poème ». Le vainqueur eut toujours la main plus heureuse que le vaincu. Les poètes étaient à sa solde. Le roi qui maintenant monopolisait les moyens d’influencer l’opinion, employa toute son habileté à persuader les hommes d’accepter sa seule autorité, son seul programme, ce qui explique pourquoi ceux qui étaient considérés comme « ennemis du roi », « rebelles » à cette autorité, à ce programme étaient l’objet d’attaques ouvertes, devenaient de suite la cible de pamphlets. A ceux qui « se révoltent, alors, que sans cesse, de leurs trophées le Tambour est orné », l’Aède rappelle de tirer des leçons des expériences passées et de se souvenir de ce que : « celui qui pèche contre le roi n’amoindrit que sa famille et il n’enlève rien au Pays » ; contre eux le roi a fait serment :
« qu’il ne vivra pas côte à côte avec d’autres qui ont jamais porté le nom de roi ».
Un tel comportement dans le chef de « L’Élu-Redoutable-Fléau des ennemis » pour reprendre les expressions du poète, emporte l’approbation des ancêtres du monarque auxquels celui-ci doit ressembler pour rester digne du pouvoir. La ligne est trouvée : pour valoriser les actions du roi, une habitude se crée de décerner la louange au régnant en même temps qu’aux morts, ses prédécesseurs. Cette habitude montre quel est le destin de la littérature sous l’Ancien Régime du Rwanda.
Quand le pouvoir de Musinga – c’est le cas le plus récent – se fut établi, les poètes qui avaient acclamé Rutalindwa à son intronisation, se rangèrent vite et avec ferveur du côté du vainqueur, c’est-à-dire du gouvernement. Nous ne voulons pas émettre un jugement qui reconnaîtrait en cette métamorphose, un aveu ouvert et généreux de l’excellence de la politique de Musinga ou un témoignage sans ambiguïté rendu à l’action des auteurs du coup de Rucunshu. Mais ce comportement met en évidence le fait que les poètes – à la suite des autres fonctionnaires de la Cour – qui prêtèrent leur talent à la glorification de l’ordre nouveau dans l’Etat et dans la société n’étaient que les thuriféraires du despotisme, stipendiés et dociles.
Comme il convenait, les poètes favorisés par le gouvernement se mirent en devoir de célébrer envers les idéaux du royaume renaissant en la personne du nouveau roi, le passé héroïque et le glorieux présent.
« Dès toujours je fus l’organe laudatif des rois
Je fus le penseur attitré
De ces solidités inébranlables de ta race ;
Leur qualité de tonnerre, je la trouve en toi
Leur grandeur, tu la possèdes également ».
Ce n’était pas seulement de la propagande ; quelque chose de plus grand était en marche : une littérature se créait de dessein délibéré, troisième pilier (après la vache et les gardiens du rituel) destinée à supporter la légitimité et l’autorité du monarque, la cause de l’ordre et de la monarchie. Cette littérature nous paraît concerner la société et son chef plus que l’individu, elle doit servir et non orner. Rien d’étonnant, dès lors, que les compositeurs se considèrent comme les attitrés des rois La tâche du poète dynastique à l’égard du peuple est de convaincre ce dernier qu’avec le nouveau souverain, l’Etat idéal est réalisé et de rapporter au souverain les effets de son action sur ses sujets, lui dire, comme le poète romain à Auguste : « un souffle intime entretient la vie, l’esprit répandu à travers les membres anime la masse entière et se mêle au vaste corps ».
A y regarder encore de plus près, on découvre que la poésie du Rwanda comme l’histoire devait avant tout agir sur les plus proches du roi régnant, l’aristocratie qui formait sa cour. Leur influence et leur exemple détermineraient une diffusion plus large et une pénétration plus profonde des leçons de patriotisme et même de moralité. Cela veut dire que pour la majorité des gens qui ne pouvaient pas être ou n’étaient pas admis è. cette sorte de lecture pour la noblesse de cour, qu’était la poésie dynastique, c’est aux différents émissaires royaux qu’il fallait se référer pour être informé de ce qui touchait à la vie du pays. Ainsi le monopole de l’information et donc de l’influence de l’opinion s’établit de haut en bas et de bas en haut, dans le cadre gouvernemental : les différentes autorités constituent de véritables canaux par lesquels s’expriment les volontés du roi dont le commentateur spécialisé est le poète qui seul sait les mettre avec les formes voulues à la portée du public. Mais alors que la communication est directe entre le poète et son auditoire et entre le poète et son souverain, toute réaction à son discours passe d’abord par le roi, car lui seul est maître de l’espace où doit être diffusé le discours, lui seul peut fournir matière à développer par son « homme ». En définitive, on pourrait dire que le poète n’a pas pouvoir pour informer, il doit faire revivre l’information que donnent le roi et le peuple. Le processus se présente comme suit : au premier temps : du roi à l’Aède de l’Aède au peuple en passant par la hiérarchie administrative ; au deuxième temps : les autorités administratives informent le roi dont ils sont fonctionnaires (et on le poète) et le processus reprend. Cette façon de faire nous paraît plus conforme à la notion de dépendance, telle que nous l’avons établie dans le chef du poète-fonctionnaire. Il est récompensé pour ses prestations pour le souverain.
Mais le peuple rwandais, soumis, réagissait presque toujours positivement ou plutôt n’avait plus de réaction. Qu’est-ce à dire ? Simplement qu’il a été réduit au silence et à la docilité. Silence et docilité qui ont été valorisés, sont aimés et mêmes recherchés : l’aliénation est totale. Silence et docilité créés par des institutions appropriées, véritables instruments de persuasion permanente pour le maintien de l’ordre en général et de l’ordre culturel en particulier. Le poète est l’allié des gouvernants. Les auteurs parleront du peuple passif, tandis que dans sa sagesse et prudence ce peuple dira, face à sa situation : « la parole qui t’aime te demeure dans le ventre » (Ijambo ligukunze likuguma mu nda), c’est-à-dire que le silence peut préserver des malheurs que l’on pourrait encourir en parlant. Le silence est ainsi une qualité et une contre-valeur.
Et quand le peuple acquiesce dans le silence au discours du poète comme à celui de ses chefs, il faut y voir les deux côtés : la soumission et l’impuissance. Au fond, ce que dit le poète au peuple participe de ce que disent tous ceux qui ont autorité sur le peuple et cette participation au même univers du pouvoir rend possible le lien entre leur action sur le peuple. De cette manière, la poésie obtient une place importante au sein des structures du pouvoir.
On comprend par conséquent que le poète, fort de ce silence du peuple et de l’appui de ses dirigeants, interprète à l’avantage du souverain (et des gouvernants dans l’ensemble) et donc à son avantage le retentissement du message transmis. Il ne cherche pas le pourquoi, il constate une situation : le peuple exprime sa gratitude en se pressant de supplier :
«O toi le Bienfaiteur, fils de Cyilima…
Demeure avec nous, personne n’aura assez de toi.
Nous sommes tous ton inaliénable propriété.
Fasse Dieu que tu vois toujours le soleil et nous avec toi, ô Roi ».
Chaque fête, chaque fait particulier était l’occasion de renforcer la fidélité du peuple et de lui impartir une leçon convenable. Ce fut une publicité vivante et triomphale pour la politique traditionnelle quand l’avantdernier roi du Rwanda reçut le baptême chrétien et consacra son pays au Christ-Roi, événement sans précédent dans le milieu rwandais. Mais le poète y voit un renforcement de l’autorité et des qualités royales :
« 0 l’Invincible, fils de Mutabazi
Tu as créé les hommes d’une façon variée !
Heureux est le sein qui t’a allaité
Ainsi que celui qui a allaité Jésus-Christ
Aussi t’a-t-il donné une intelligence au-dessus des humains…
Un fils bien né devrait être irréprochable comme tu l’es…
Ils te connaissent bien les gens originaires de Kayanga
Les vivants domiciliés à Gasabo, ô Mutara,
Tandis que Monsieur le Gouverneur t’aidera à porter la royauté ».
Les diverses formes que prit le culte du roi et du Pouvoir au Rwanda et dont témoignent les poètes illustrent les divers aspects de gouvernement (le roi est Dieu, Providence du pays, conquérant, distributeur de commandements…) et résument les sources du pouvoir personnel dans sa relation au pays, aux groupes et aux individus. L’accumulation de puissance et de prestige était immense, c’est ce que révèle, plus que toute autre référence peut-être la poésie dynastique en tant qu’institution. D’où l’intérêt que nous lui avons témoigné dans cette recherche des fondements ou causes de la Révolution Rwandaise de novembre 1959, intérêt soutenu par le souci de vérifier si réellement en elle se trouve « l’explication-clef de la hiérarchie profonde qui préside à la vie de notre pays ».
Au cours de cette étude, nous avons pu mesurer la cohésion de l’ensemble du groupe aristocratique, le groupe TUTSI. Et d’abord la conscience toujours affirmée de la supériorité par le sang et par le rang. La croyance au sang Tutsi entraînait une représentation morale des vertus de la race. Le sentiment de l’honneur et la possession du pouvoir en étaient la traduction au niveau du comportement social. Mythe fort que rien n’entama pendant longtemps et qui s’imposa à toute la société en faisant de chaque groupe de cette société en tant que tel un groupe endogame, héréditaire, à occupations spécifiques. Mythe qui constituera finalement l’un des fondements de la révolution paysanne.
Nous avons insisté aussi sur la richesse de l’aristocratie Tutsi fondée sur la persistance d’un système d’exploitation, l’importance du prélèvement en nature et la lourdeur de l’exploitation seigneuriale, afin de réagir contre une certaine dénaturation de la société Rwandaise traditionnelle. Les gouvernants et les seigneurs Tutsi n’exerçaient pas sur les paysans sujets et clients cette tutelle légère, cette autorité paternelle et bienfaisante qu’on s’est plus souvent à dépeindre. Le montant du transfert exercé au détriment de la masse paysanne, loin d’avoir été surestimé, a été le plus souvent minimisé. Les éléments fournis dans l’analyse des trois sections le montrent suffisamment. Sans doute, à prendre tel ou tel individu ou parentèle isolée, peut-on souligner la faiblesse de ces revenus. Mais ces parentèles étaient souvent de grands ensembles regroupés en larges circonscriptions confiées à un grand chef ou intendant nommé par le roi et qui procuraient à l’autorité hiérarchisée honneurs, puissance, aisance et fortune. Les droits de justice assuraient la domination des gouvernants : justice et gouvernement (ou si l’on préfère administration) étaient inséparables ; les deux assuraient au groupe dominateur la police du travail agricole au bénéfice d’une catégorie sociale parasitaire qui l’employait en dépenses de prestige et pour son entretien. Là réside la cause fondamentale du blocage du paysan : ce prélèvement, les Tutsi ne le réinvestissaient pas, ils le dilapidaient, ignorant le temps et la peine qu’y avait nais le producteur. La réalité devient pénible lorsque celui qui ne travaille pas vit mieux que celui qui ne connait pas de repos. Le paysan est infériorisé, il croit au destin. Le malheur veut que sa situation économique soit apparentée à l’état biologique qui lui est attribué. La conclusion s’impose fatalement : il en est qui sont nés avec les oc semences » pour commander et d’autres pour servir et obéir.
A cela, le poète ne peut rien changer. Au contraire, son poème doit créer dès les premiers vers le silence dans ‘lequel on l’entendra. Mais ce silence existe déjà, car le roi et ses agents Pont imposé, le poète n’a qu’à le maintenir, teI est l’arrière-plan qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier le rôle des poètes dans les institutions du Rwanda pré-coioniaI. Le poète n’est pas seulement un propagandiste du pouvoir, une réserve de prestige, il participe à l’exercice du pouvoir et en épouse le contenu : au niveau du mythe et au niveau de l’action. Il est l’instrument de monopolisation de la culture par le pouvoir.
Il faut attendre le contact avec l’Occident pour voir ce monopole et ce contrôle de la culture par les gouvernants traditionnels et leur groupe, contestés et subir une détérioration. En affirmant sa supériorité sur le plan institutionnel, sur le pian des valeurs morales, au point de vue du mode de connaissance, au point de vue de l’emprise sur la nature, et en créant Les instruments pour asseoir ses institutions, ses valeurs (École, Eglise, langue), l’Occident a posé les fondements ou en tout cas fourni l’occasion aux I-Tutu qui leur permettront d’envisager un jour une libéra , ration, c’est-à-dire une nouvelle vision des valeurs, un choix dans les leurs. Œuvre du temps et œuvre des hommes.
Pour cela, les futurs leaders d’articulation devront parler un langage qui porte aussi loin sinon plus loin que celui du poète et des gouvernements traditionnels ; ils devront à leur tour trouver peut-être des mythes pour que leur discours atteigne leur auditoire et obtienne les résultats attendus la libération de l’homme de l’emprise d’un autre homme, et plus précisément la liberté du peuple.
Nous verrons dans la suite quels sont les mythes qui ont remplacé les anciens et quel langage a été tenu à l’instar de celui du poète de l’ancien Rwanda pour susciter et animer un mouvement devenu résolument révolutionnaire.
https://amateka.org/laspect-social-dans-la-poesie-dynastique-la-valorisation-de-lesprit-courtisan/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/Bigirumwami.pnghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/Bigirumwami-150x150.pngCulture et société Pour comprendre le « rôle social » de la poésie dynastique, il est indispensable de garder à l'esprit l'influence, le caractère diffus de l'institution d'ubuhake. Il importe de se rappeler que l'une des principales caractéristiques de l'homme devenu serf était de se montrer conscient qu'il dépendait totalement d'un autre...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda










Laisser un commentaire