LA Révolution De Novembre 1959 Et Ses Conséquences.
La Révolution rwandaise, plus exactement la Révolution Hutu au Rwanda ne laissera pas d’étonner ceux qui ne voudront regarder qu’elle. C’est dans les temps qui la précèdent qu’il faut chercher la lumière qui puisse l’éclairer. Sans une vue aussi nette que possible de l’ancienne société, de ses lois, de ses vices, de ses préjugés mais également de ses misères et de sa grandeur, on ne comprendra qu’insuffisamment ou jamais le sens profond d’une action essentiellement du peuple qui, en marquant la fin d’une époque, a ouvert de nouvelles perspectives à la société rwandaise.
Dans l’introduction d’un document destiné à exposer les grandes lignes de cette action du peuple et surtout du mouvement qui en fut la base, les auteurs déclarent que pour comprendre ce « Mouvement », il faut:
« Au préalable comprendre le milieu dans lequel il a pris naissance, son contexte historique, sa localisation géographique et ses structures mentales. De même il faudrait posséder les éléments divers qui ont contribué à sa formation et à son évolution interne et externe. Il s’agirait, entre autres, de rechercher et d’analyser les influences des groupes sociaux, religieux et politiques, sur son développement. Situer réellement le Mouvement Social Muhutu, dans toutes ses dimensions, c’est développer tout d’abord, la toile de fond de l’histoire du Rwanda à une époque déterminée, tout particulièrement depuis le dernier quart de siècle. Il s’agirait là d’une étude qui mériterait un travail approfondi. L’esquisser brièvement risquerait de présenter les faits d’une façon décousue et incomplète. C’est pourquoi, nous nous bornons ici à signer l’importance du contexte historique et son influence dans le domaine politique… D’autre part, il serait intéressant de réunir les avis de la presse sur ce sujet, et de rechercher dans quelle mesure les idées émises correspondent aux objectifs du Mouvement Social Muhutu, ou du problème Muhutu en général ».
Notre propos a tenté de découvrir, de situer les différents éléments que suggère le document précité. Nous avons essayé de suivre dans sa dimension la plus large, la naissance et le développement du Mouvement Hutu à travers les divers facteurs historiques, sociaux, religieux et politiques qui ont influencé sa forme définitive. L’analyse nous a mis en présence d’une masse qui, résignée durant des siècles face à ses gouvernants, a appris progressivement qu’il était possible de connaître un autre sort. C’est de la prise de conscience de cette possibilité de libération qu’est né le Mouvement Hutu, destiné à catalyser les efforts de ceux qui aspiraient à être libérés des entraves mises par le pouvoir à leur épanouissement.
Au cours de son processus de développement, le Mouvement, de simple réformateur qu’il était au début, est devenu franchement revendicatif quand il eut pleinement conscience de sa force et de sa capacité de résistance aux dirigeants.
A ce niveau, la recherche nous a révélé que l’objectif des animateurs de ce Mouvement n’était plus seulement d’alléger le joug qui pesait sur les sujets, mais de faire en sorte que l’homme prenne le dessus sur le sujet. Les articles de presse et les diverses déclarations qui ont été mentionnés ou analysés révèlent cette évolution. A partir de ce moment, on peut dire que les leaders du Mouvement Hutu sont devenus « révolutionnaires », c’est-à-dire qu’au-delà de la simple libération du peuple, ils ont situé la conquête de la liberté pour ce peuple mais avec celui-ci.
Parce que le feu s’est éteint chez le peuple, c’est-à-dire que celui-ci est épuisé, parce que depuis longtemps il est essoufflé, parce que « l’arbre est pourri », diront les représentants du Mouvement Social Muhutu au Groupe de Travail, il faut, non pas simplement réformer les institutions mais opérer un véritable bouleversement pour que la libération du peuple soit réelle et qu’il puisse être libre.
Il y a donc un nouveau commencement, une ère nouvelle qui est envisagée par le Mouvement Hutu. C’est la coïncidence qui apparaît entre l’idée de liberté et celle de ce nouveau commencement qui va devenir capitale pour comprendre la Révolution rwandaise. Car ce que poursuivent les Hutu désormais, c’est une révolution, c’est-à-dire, « un changement radical et rapide des structures » (5) .
Il importe de souligner que la nouveauté recherchée est liée à l’idée de liberté. Ceci implique que la Révolution de novembre 1959 est plus qu’une insurrection qui réussit. Certes, la violence va caractériser cette révolution, mais il faut observer qu’elle se fait dans le sens du changement voulu : celui où l’esclave devient citoyen et où l’homme prime le citoyen dans un régime passé de la monarchie à la République avec une nouvelle représentation sociale. Dans ce sens et dans son contexte, le Mouvement Hutu a opéré une véritable révolution. Comme le dit ARENDT (Hannah), « ce n’est que là où le changement se produit dans le sens du nouveau commencement, là où la violence intervient pour la constitution d’une forme entièrement différente du gouvernement, intervient en vue de la formation d’un corps politique nouveau, là où la libération vise au moins à établir la liberté, qu’on pourra parler de révolution ».
En définitive, ce que vise le Mouvement Hutu, c’est de trouver et d’établir une nouvelle échelle de valeurs, un nouvel équilibre. C’est dans la mesure où ce Mouvement rencontre de ‘la résistance dans le groupe des gouvernants que les transformations se font avec des heurts.
Le refus des autorités de satisfaire les revendications des paysans a cristallisé l’antagonisme Hutu-Tutsi et débouché sur la guerre et la République. L’indépendance qui a couronné le processus révolutionnaire rwandais est venue consacrer l’acquis du peuple, confirmant que la libération effectuée signifiait bien que « non seulement en tant qu’individus mais en tant que membres de la vaste majorité de l’humanité, les obscurs et les pauvres, tous ceux qui avaient toujours vécu dans la nuit et la sujétion à tous les pouvoirs, devaient se lever et devenir les souverains suprêmes du pays ». Car, déclarera le Chef des nouvelles institutions : « La démocratie a vaincu la féodalité ! ».
Comment s’est déroulée la dernière phase de ce passage de la féodalité à la démocratie et de la colonisation à l’Indépendance : c’est ce que nous voudrions exposer brièvement dans les pages qui suivent.
Les réponses aux revendications des paysans.
Si l’année 1957 peut être appelée « l’année des manifestes » et considérée comme un tournant historique pour la société rwandaise en raison de l’attitude adoptée par les élites Hutu à l’égard des autorités tant coutumières que coloniales et de la position Tutsi à l’égard des autorités coloniales, l’année 1958, quant à elle, peut être appelée l’année des réponses aux revendications.
C’est durant cette année, en effet que le Conseil Supérieur du Pays prit position sur le Manifeste des Bahutu, tandis que le Gouvernement colonial reconnaissait la réalité du problème Hutu-Tutsi. 1959 est « l’année où le problème Hutu-Tutsi sort des coulisses et de la simple polémique pour passer aux assemblées consultatives ».
L’attitude des gouvernants Tutsi face aux revendications Hutu
La prise de conscience lente mais réelle remarquée dans les masses rurales et chez les élites Hutu eut pour premier effet d’inquiéter les milieux dirigeants autochtones. Mais il semble que ce n’est pas le seul fait de la prise de conscience en lui-même qui inquiéta les autorités, la référence à l’appartenance ethnique dans cette prise de conscience est plus troublante.
Afin de prévenir ou d’empêcher tout développement ou toute extension d’un mouvement qui exploiterait le mécontentement social du peuple en y mêlant l’élément racial pour assurer au mouvement d’atteindre son objectif, le roi avait fait au Pays la déclaration dont il a été fait mention plus haut et dans laquelle on pouvait lire notamment ceci :
« Certaines personnes peu ou mal informées, répètent ou écrivent volontiers que les Batutsi venus en conquérants, ont spolié les Bahutu de leurs biens et les ont maintenus à un rang inférieur. Une telle affirmation relève d’une tendance à ne voir que le mauvais côté des choses. Ceux qui la formulent, perdent de vue que certaines lacunes de l’organisation politique et sociale des Batutsi étaient compensées par l’assurance qu’avaient les serviteurs de jouir de la protection de leurs maîtres, les administrés de celle de leurs chefs, cette protection revêtant un caractère nettement familial. L’harmonie de cette organisation est indéniable et nul ne peut en contester l’efficacité… Les Bahutu eurent de tous temps l’occasion d’acquérir richesse et considération sociale.
Quant au pouvoir politique, les Bahutu et même certains Batwa furent nommés chefs par le Mwami du Rwanda. Si la chose a été perdue de vue et si l’on a pu croire que seuls les Batutsi étaient aux postes de commande du Pays, c’est que des alliances de ces chefs Bahutu et Batwa avec des familles Batutsi avaient tôt fait d’aplanir les différences sociales et raciales de sorte que toute distinction devenait impossible. A plus forte raison, sous le régime actuel, les chances sont-elles laissées à tous, suivant leurs capacités et leurs mérites d’accéder à toutes les fonctions vacantes. Le Rwanda est l’habitat d’un peuple homogène où les droits doivent être les mêmes pour tous ».
Les faits relatés au cours de cette étude répondent suffisamment à cette déclaration. Nous renvoyons plus particulièrement à l’analyse du Manifeste des Bahutu dans laquelle la thèse de Mutara et des gouvernants indigènes a été réfutée. Pour la clarté de l’exposé et pour la compréhension des événements, elle est reprise ici. Car finalement, elle sera la seule réponse aux revendications des Hutu, à savoir que le problème HutuTutsi sera nié par les autorités autochtones.
Dans le schéma que nous avons donné résumant l’organisation de l’Administration du Ruanda-Urundi, nous avons indiqué l’existence d’un Conseil Général dont la composition modifiée par l’arrêté royal du 26 mars 1957, était en 1954 de 7 membres de droit parmi lesquels le roi du Rwanda, deux membres représentant les Chambres de Commerce, deux représentants des associations de colons, deux de patronat, trois des associations d’employés, tous désignés par le Gouverneur sur une liste émanant de chaque organisation. Il y avait enfin trois notables et trois délégués de la population indigène librement désignés par le Gouverneur du Ruanda-Urundi. Sur les six membres de ce dernier groupe, il y avait un prêtre africain et deux missionnaires européens pour représenter le milieu rural, les paysans.
Le Gouvernement ayant inscrit à l’ordre du jour du Conseil, l’examen d’une possibilité d’avoir une représentation des indigènes qui tiendrait compte des proportions entre les ethnies, le Conseil ne peut admettre ce projet. A cette occasion, le roi du Rwanda déclara en pleine réunion du Conseil du Vice-Gouvernement Général :
« Il n’est pas vrai que les Conseils du degré supérieur sont exclusivement composés d’une minorité de la population du fait que la plupart de leurs membres seraient des Batutsi ; car, il est très difficile de définir, actuellement, les termes Mututsi ou Muhutu, vu que l’on ne saurait fixer aucun critère pour les différencier… En conséquence, je ne puis admettre une représentation des Bahutu, Batutsi ou Batwa, parce que:
a) elle est contraire au principe de la devise du Rwanda « Imbaga y’Inyabutatu ijya mbere » (principe consacré par le Conseil Supérieur du Rwanda, lors de la 5e session).
b) Semblable représentation constitue une politique de ségrégation d’un peuple, ségrégation que je ne puis adopter.
« Dès lors, pour assurer l’expression plus nette de l’opinion des administrés, je propose 4 représentants nommés par le Gouverneur parmi les autochtones qui ne sont ni membres de l’administration européenne, ni de l’administration indigène, ni membres des conseils consultatifs institués par le Décret du 14 juillet 1952 ».
Cette déclaration provoqua la réaction de l’auteur du projet discuté, M. A. MAUS, alors membre du Conseil du Vice-Gouvernement Général et colon. Dans une lettre du 25 avril 1956, au Vice-Gouverneur, il réclama la représentation des Hutu dans le Conseil et réfuta à cette occasion les objections opposées, notamment par le roi du Rwanda à cette représentation.
« J’avais fait la proposition de réserver une sous-catégorie, composée de quatre membres autochtones et européens, écrit M. MAUS au Gouverneur du Ruanda-Urundi, pour la représentation des Bahutu. Cette proposition rencontra l’opposition farouche du Mwami Mutara, qui publia une note tendancieuse, dont chaque alinéa mériterait sévère réfutation…
» Enfin, il y a ce peuple, ces 3.500.000 Bahutu purs, manants, jadis serfs et corvéables à merci, aujourd’hui encore tellement empreints de servilité vis-à-vis de la race seigneuriale que la présence du Mututsi leur fait incontinent baisser les yeux et céder le passage, sinon lâcher leurs produits, au marché ou sur leurs propres collines, à des prix dérisoires.
» Voilà la classe sociale, aujourd’hui terriblement exploitée, pour laquelle je demandais, comme première chance de libération, une représentation distincte et légalement assurée. Le Conseil refusa à l’unanimité cette représentation et il n’accorde que la nomination de quatre représentants des autochtones en général, sans aucune obligation pour le Gouverneur de les choisir comme représentants de la classe sociale inférieure. »
Le Mwami Mutara fut évidemment dans son rôle en s’opposant à ma proposition. Il est très humain de défendre ses privilèges de caste, même s’ils sont injustes et de les défendre à coups de faux arguments quand il n’en existe pas de vrais…
» Quant aux membres du Conseil, ils estimèrent plus prudent de se tenir cois, et je fus absolument le seul à essayer de faire reconnaître publiquement la véracité d’une situation universellement connue, et la nécessité d’un système de représentation qui n’est que l’ABC de la démocratie et de la justice sociale.
» Ce système ayant été rejeté à l’unanimité, sauf ma voix, le RwandaUrundi offrira donc le spectacle d’une organisation politique encore plus aristocratique et rétrograde que l’Ancien Régime. Les Etats Généraux de France faisaient au moins sa place au Tiers Etat. C’est ce Tiers Etat que j’ai essayé en vain d’introduire dans le Conseil…
» Un autre argument du Mwami était qu’une représentation séparée des Bahutu constituerait une politique de ségrégation d’un peuple… En réalité, par cette déclaration le Mwami a révélé sa mentalité anti-démocratique. Il tient pour le parti unique, celui des Batutsi, qui doit continuer à dominer les deux autres groupes autochtones. Il a très bien senti qu’une représentation distincte des Bahutu serait la première fissure dans la domination monolithique Mututsi, et c’est celle-là qu’il entend sauvegarder à tout prix… A un siècle de distance, la position des membres du Conseil ressemble étrangement à la position réactionnaire des patrons du XIXe siècle, essayant d’étouffer la naissance d’un parti ouvrier et des premiers syndicats.
» L’opposition d’intérêts entre les collectivités Mututsi et Muhutu que vous avez vous-même reconnue et appelée « le problème social le plus aigu du Territoire », et qui en est le drame humain le plus poignant, restera donc officiellement ignorée de nos institutions et sans moyen organique de défense ».
Considérant que la position du Conseil était « peu sincère et tellement injuste », M. Maus, démissionna du Conseil de Vice-Gouvernement Général.
Il semble que les leaders Hutu du Rwanda apprécièrent l’attitude de M. MAUS puisqu’ils lui adressèrent des félicitations. « Votre démission, lui écrivaient-ils le 7 mai 1956, ouvre des horizons nouveaux et les Bahutu du Rwanda vous restent reconnaissants pour le désir que vous avez de rehausser leur prestige dans les assemblées ».
Le 21 juillet et le 3 août 1956, l’hebdomadaire « Presse Africaine » de Bukavu (Zaïre) publiait une interview, réelle ou supposée, d’un abbé rwandais dans laquelle celui-ci dénonçait les abus de la classe dirigeante, et lançait des critiques contre le roi Mutara.
L’édition du 10 août 1956 relatait une autre interview attribuée cette fois à des « Notables Rwandais » et dans laquelle il était dit : « Le pays bouge, c’est flagrant. Il a besoin d’un dirigeant capable de remettre de l’ordre dans la maison avec l’énergie qui s’impose, sinon il est disponible pour toutes les aventures ».
Ces articles provoquèrent non seulement la déclaration du roi à l’issue de la 8ème session du Conseil mais également celles des « abbés supérieurs » de Missions et des chefs du Rwanda. La protestation des prêtres rwandais parut dans « Temps Nouveaux » du 2 septembre 1956 sous la signature de l’Abbé Joseph SIBOMANA :
«Mes confrères réunis en session d’étude, écrit l’auteur, à « Presse Africaine », me prient de protester auprès de vous contre les articles publiés dans les colonnes de votre journal sous le titre « Un abbé rwandais nous parle ». Ils déclarent ne pas s’y reconnaître et déplorent qu’on utilise leur nom pour semer la méfiance et la division ». Quant aux chefs du Rwanda (43 sur 46), ce fut une protestation qui traduisit leur loyalisme envers le roi. On y lit par exemple :
« Nous voyons dans notre Mwami Mutara Rudahigwa, régnant depuis 25 ans, la prolongation légitime de notre dynastie, vieille de neuf siècles. Cette dynastie, malgré de multiples vicissitudes a pu conduire le peuple rwandais à son stade actuel d’évolution, indivisé multiplié en nombre et plein du désir de vivre… Nous assurons quiconque que nous emploierons toute notre influence et toute notre force, auprès des Blancs comme des Noirs, à maintenir unis races et clans du Rwanda, dans l’esprit précisé par la déclaration du Mwami ».
En fait, ces autorités refusent de voir la situation en face. Elles fuient le problème qui est posé et n’admettent pas que le contrôle du mouvement de l’histoire du Rwanda puisse leur échapper. A les entendre, on pourrait se demander s’ils ne considèrent pas cette histoire comme figée, définitive.
Pourtant, plusieurs faits leur montraient qu’il ne suffisait plus d’évoquer le passé pour s’imposer ou pour avoir raison. Dès lors, la question qui se pose est de savoir si la politique de l’autruche dont font preuve les gouvernants coutumiers relève de la naïveté ou d’un haut sentiment patriotique.
La naïveté est à exclure surtout à une époque où justement il fallait se montrer clairvoyant et perspicace. Les préoccupations qu’on trouve dans les procès-verbaux du Conseil Supérieur du Pays confirment plutôt que les autorités autochtones étaient conscientes de la menace que constituait la montée des masses à la surface. En proposant au Gouvernement « la suppression des mentions « Mututsi, Muhutu et Mutwa des livrets et fiches d’identité ainsi que d’autres documents administratifs » (8e session du Conseil Supérieur du Pays), il semble que ces autorités cherchaient à désamorcer et à canaliser un éveil de populations qui ne pouvait plus être arrêté. Il fallait ESSAYER DE GAGNER DU TEMPS d’autant plus que le problème des relations entre les Hutu et les Tutsi, constate le Conseil Supérieur du Pays, est un « problème crucial » ayant « un caractère vital (dont) aucun moyen curatif si petit soit-il ne peut être négligé »
Quant au sentiment patriotique, il semble qu’il existait, stimulé par un ensemble d’intérêts propres et aussi de groupe que ces autorités se devaient de défendre et qui, comme le dit M. MAUS, étaient opposés en général à ceux des masses Hutu. Mais on peut se poser aussi la question de savoir si la longue tradition de gouvernement du groupe Tutsi ne l’a pas rendu inconscient de sa vulnérabilité et de son caractère de minorité sociale. Dans l’affirmative, ceci expliquerait la référence constamment faite à l’histoire pour se défendre et protéger sa position contre les assauts qui la harcelaient.
C’est dans cette perspective de vouloir gagner du temps et de défendre « la tradition » du groupe que se situe la « MISE AU POINT », de la même manière que le « Manifeste des Bahutu » est une base d’action pour débloquer la société rwandaise et lui imprimer un nouveau mouvement.
Au cours de la séance du 4 avril 1958 de la quatorzième session du Conseil Supérieur du Pays, le roi informa les membres présents « qu’ayant remarqué dans le dernier Rapport de la Mission de Visite du Conseil de Tutelle de l’ONU que cette question (Hutu-Tutsi) prenait une tournure complexe et politique, IL A SPONTANEMENT CONFIE L’ETUDE DE CE PROBLEME DEPUIS QUELQUE TEMPS DEJA, A SON COMITE, qui en plus des quelques membres du Conseil Supérieur du Pays comprend certains parmi les signataires du Manifeste des Bahutu ».
Cette déclaration ne semble pas correspondre à la vérité, surtout quand le roi Mutara prétend avoir décidé spontanément de soumettre à l’examen du Conseil le problème Hutu-Tutsi. Lui-même ne déclare-t-il pas deux mois plus tard devant le Conseil que :
« Depuis un certain temps, la question dite « Muhutu-Mututsi » fait couler beaucoup d’encre et plusieurs journaux y reviennent sans relâche. A l’issue du Conseil Général, poursuit-il, quelques membres ont soumis à son examen le document dit « Manifeste des Bahutu », document que M. le Président du Conseil Général a fait tenir à chacun des membres mais sans en autoriser l’examen en séance pour des raisons d’opportunité politique et eu égard au caractère délicat du problème. Dans la suite les auteurs dudit Manifeste m’ont adressé une lettre datée du 10 janvier par laquelle ils me priaient de mettre la question à l’ordre du jour du Conseil Supérieur du Pays ».
Le rapport de la Mission de Visite auquel il est fait allusion dans la première déclaration se demandait, après avoir constaté l’acuité du problème si les chefs et autres aristocrates Tutsi sauront faire en temps opportun leur nuit du 4 août. Comment Mutara et ses conseillers auraientils pu être encore indifférents devant un tel avertissement fait avec prévenance et venant de gens qui semblaient jouir de leur considération et sur lesquels ils comptaient pour hâter l’indépendance réclamée dans la « Mise au Point » ? Moralement, il nous semble que le roi s’est trouvé contraint de faire examiner la question, ne fut ce que pour sauver la face.
Mais on peut se demander aussi dans quelle mesure il n’y a pas eu de pression « discrète » de la part de l’Autorité Administrante qui, après avoir déclaré à la Mission de Visite que les rapports entre les Hutu et les Tutsi constituaient le problème-clef du pays, n’a pas caché qu’elle s’emploiera à « éviter les chocs inutiles et amener les Tutsi à comprendre et à admettre que l’émancipation des Hutu est pour eux non seulement acceptable mais souhaitable ». Le Roi du Rwanda disposait-il de plus de moyens aujourd’hui pour résister à une suggestion utile pour son règne qu’il n’en avait hier ? Ou au contraire devait-il se montrer fin politicien pour ne pas aggraver la fissure qui s’était installée entre lui et l’Administration coloniale ? Le minimum qu’il pouvait faire était de manifester sa bonne volonté. Nous croyons que c’est ce qui est arrivé dans le cas de l’examen du problème Hutu-Tutsi par le Conseil Supérieur du Pays. Celuici peut d’autant plus avoir été amené à un tel examen qu’au terme de l’article 31, d, du décret du 14 juillet 1952, l’Autorité Administrante peut consulter d’initiative le Conseil Supérieur du Pays sur « toute question intéressant le pays ». Il est vraisemblable que c’est cette possibilité qui a déterminé le Gouverneur à ne pas faire discuter le problème Hutu-Tutsi au Conseil Général.
A ces éléments, il faut ajouter la demande formelle des leaders Hutu accompagnée d’une série de lettres visant à soumettre au Conseil la question des relations entre les Hutu et les Tutsi et de lui donner une solution dans l’intérêt de la paix dans le pays. Il y avait en outre la presse qui ne cessait pas de dénoncer le malaise socio-politique qui s’aggravait et dont on reconnaissait qu’il appartenait au roi de désamorcer la tension avant qu’il ne fût trop tard.
De l’abondant courrier adressé au roi à la veille du débat au Conseil Supérieur du Pays, on peut retenir trois choses :
1° Une grande importance est accordée au Manifeste des Bahutu, à la Mise au point et au Rapport de l’ONU, pris ensemble.
2° Si la situation est mûre pour une révolution sanglante, celle-ci pourrait être évitée si les revendications sont satisfaites.
3° Alors que le Manifeste des Bahutu était rédigé dans un style accessible et compréhensible pour un non-habitué à la tournure d’esprit des Rwandais, le commentaire qui en est fait pour le roi et le Conseil Supérieur du Pays se réfère au mythe des origines des races rwandaises pour justifier les revendications et les droits des Hutu.
Nous en donnons ici quelques extraits qui sont en même temps la mesure du malaise dans lequel se trouvait la société. Ainsi en introduisant les différents documents M. BENDANTUNGUKA déclare notamment :
« Ce problème-clef est stigmatisé et par l’écrit surnommé le MANIFESTE DES BAHUTU et par la note appelée MISE, AU POINT du Conseil Supérieur du Pays, et par le RAPPORT DE LA DERNIERE MISSION DE L’ONU. Par comparaison historique, dit le document, sur le cadre « politique et social du Rwanda, il est l’heure qu’il était sur celui de la France en 1789. Dans ce pays où existait également le régime féodal, il fallut une révolution sanglante pour substituer à une société fondée sur le privilège, une société où l’égalité est la loi commune… Pour un peu que l’on veuille se donner la peine de voir et d’entendre ce qui se passe autour de soi, on trouvera que le RWANDA EST UN PETIT VOLCAN EN EFFERVESCENCE. Et s’il n’est pas encore sauté, c’est grâce à ceci qu’il jouit d’une protection spéciale d’Imana (Dieu)…
On sent flotter, ces derniers temps, dans l’atmosphère du Rwanda quelques timides vœux d’indépendance… La sécurité à venir tant intérieure qu’extérieure du Pays nécessite une révolution du régime actuel. Cette révolution…, nous ne sommes pas partisans qu’elle soit lente.
» Temporiser est bien, mais de fois à autre, c’est une mauvaise tactique… Il faut un changement rapide et non violent du régime… Nous ne prenons pas de position contre la caste choyée à ce jour par le régime en vigueur. Nous nous attaquons à certaines tolérances du régime, parce qu’injustes et incompatibles avec l’évolution du Pays. Si le peuple… évolue, il doit évoluer dans son ensemble sinon, il y aura déséquilibre et partant fatale chute »
Mais le document le plus important de la correspondance que les Hutu adressèrent au roi et au Conseil, outre le Manifeste, fut celui dans lequel avec ses dix-huit signatures de leaders Hutu, le contenu du Manifeste fut expliqué dans un langage qui le plaçait dans un cadre historique qu’on pourrait dire « naturel ». En bref, le document peut se résumer en ces mots : si aujourd’hui les Hutu sont obligés de revendiquer leurs droits, c’est parce que ceux-ci sont usurpés par les Tutsi, alors que l’ancêtre des Rwandais a décrété que chacun de ses enfants devait jouir de sa part dans le patrimoine commun. C’est contre cette affirmation des Hutu d’avoir un même ancêtre que les Tutsi, que ceux-ci, par la voix des Grands Serviteurs de la Cour, vont s’insurger. Le mythe perdra alors à ce moment toute sa signification historique et la société éclatera en recherchant un nouveau mythe.
« Voici, commence le document, ce qui est inquiétant dans ce Rwanda DE KANYARWANDA, DE GIHANGA qui a constitué le Rwanda et le maintient sans cesse même actuellement, lui Kanyarwanda notre PERE COMMUN à tous : Gatwa, Gahutu et Gatutsi, c’est SA MAJESTE MUTARA III Rudahigwa roi du Rwanda. Nous sommes tous Rwandais: la triple alliance progresse.
DANS CE RWANDA DE KANYARWANDA, GATWA, GAHUTU ET GATUTSI SONT FRERES. IL FAUT QU’ILS PARTAGENT SANS PRESEANCE LE PATRIMOINE DE LEUR PAYS DU RWANDA afin que ce partage équitable corresponde à leur devise « La Triple Alliance ». Voici comment Gatwa, Gahutu et Gatutsi coexistent dans ce Rwanda de Kanyarwanda, leur père à tous.
Nous tenons à décrire les relations de ces trois frères au Rwanda, qui n’ont pas une même nature et sont inégaux dans les cadres administratifs et judiciaire, la gestion des caisses publiques et ne suivent pas de la même manière les écoles qui apprennent les sciences politiques. Cette inégalité existe. Nul ne sait si cela provient d’un simple hasard ou d’une exclusivité voulue. De toutes les façons, leurs relations laissent à désirer.
» Dans ce Rwanda, Gatwa, Gahutu et Gatutsi ne sont pas unis de cœur. La préoccupation de Gatwa et de Gahutu est « je suis du Mwami, je remercie le Mwami. Oui il faut bien qu’ils lui soient reconnaissants. Il n’y a pas longtemps qu’il a retiré Gatwa de la forêt, l’a installé au Rwanda, l’a attablé avec les nobles et ce fut « l’Edit du Roi » (Ilivuze Umwami).
» Quant à Gahutu, il lui a brisé les liens du déplorable buhake, et veut que Gahutu ait une considération dans le pays de son ancêtre Kanyarwanda, ait une place à côté de Gatutsi son frère.
» Le cœur de Gatutsi par contre est plein d’inquiétude. Le buhake a été aboli au Rwanda et le Muhutu est relevé de cette lourde charge. Le Mututsi est courroucé. Le motif de cette rage qui le lancine est qu’il ne peut plus amasser librement au détriment du Muhutu dont il s’était entièrement asservi les richesses nécessaires à sa subsistance. Et maintenant Gatutsi rétorque plaintivement : tu ne m’égaleras jamais quoique tu fasses, et partout où tu iras.
» Cependant pour quiconque regarde attentivement, il trouve que Gatutsi n’a pas de raison de s’attrister. Il est comparable à un enfant glouton, qui ne souhaiterait pas que son frère mange le plat que ses parents lui ont servi. Le Mwami est un Père. Il est là pour arranger convenablement tout ce qui regarde son pays, qui est sa demeure. Quoique Gatutsi n’a subi aucune réduction sur ses positions administratives, il ne souffre pas comme toujours que Gahutu et Gatwa approchent le Mwami. C’est Gatutsi qui est au Conseil Supérieur du Pays, c’est lui le chef, le sous-chef, l’assesseur, l’assistant ; en d’autres termes tout est pour lui. Et cependant il reste insatiable. Il est affligé par l’avancement de Gahutu et Gatwa. En vérité, l’état de la coexistence des enfants de Kanyarwanda est pitoyable…
» Avant de passer aux réformes, entendons-nous d’abord sur les appellations Gatwa, Gahutu et Gatutsi. Les noms de Gatwa, Gahutu et Gatutsi ne sont pas injurieux, ce sont des noms propres que Kanyarwanda a donnés à ses trois fils. Mais il n’en va plus ainsi. En appelant Mutwa, un Mutwa, on estime que vous l’insultez. Si vous appelez Muhutu, un Muhutu, il enrage. Et si un Mututsi est appelé Mututsi on se rend coupable d’affront…
» S’il arrivait que Gahutu se plaignît au Mwami, Gatutsi se fâche et s’affole ostensiblement, nourrit des inimitiés et suscite des divisions irrémédiables et soutenant que Gahutu est intraitable, soulève le pays et voudrait même introniser son propre Mwami.
» Si tout allait au souhait de Gatutsi, le Rwanda de Kanyarwanda serait irrémédiablement détruit. Est-ce que Kanyarwanda n’a pas trois fils ? Gahutu et Gatwa ont-ils été déshérités par leur père ? Si Kanyarwanda, lui t Gatutsi), a revêtu des droits d’aînesse sur ses frères, ce n’était pas pour sucer ses frères, s’accaparer des biens nationaux, et oser s’apanager de la royauté qu’ils ont instaurée ensemble.
» Ceci regarde Sa Majesté le Mwami du Rwanda, lui Gihanga qui subsiste de nos jours, lui Kanyarwanda qui nous a engendrés, afin qu’il considère avec sincérité paternelle, les relations de ses enfants : Gatwa, Gahutu et Gatutsi dans ce Rwanda qui est sien, pour décider de ce qu’il convient de faire. Nous provenons tous de Kanyarwanda, nous avons ensemble constitué le Rwanda en défrichant la forêt, nous formons le Rwanda.
Par quel droit Gatutsi nous oppresse-t-il alors que nous sommes frères… Cette cupidité de sa part est pleine de malveillance outrée, ses yeux sont devenus hagards, son ventre insatiable, et son cœur abruti…
» O Vous, Gihanga qui créez le Rwanda moderne, Vous à qui Gatwa doit d’être sorti de la forêt et d’avoir été attablé avec les nobles, Vous à qui Gahutu doit son souffle et à qui vous accordez maintenant la parole par-devant votre trône, recréez une seconde fois votre Rwanda, régnez, triomphez, réconciliez votre postérité pour jouir équitablement de vos possessions, Vous Kinyarwanda qui nous engendrez…
» A considérer franchement les choses, on dirait que Gahutu par rapport à ses frères est EE NYAMUGWAMUBYABO » (bouc émissaire déshérité). Est-ce que le fait au Rwanda pour les chefs, sous-chefs, juges, membres du Conseil Supérieur du Pays, d’être tous des Gatutsi signifie que tous les enfants de Gahutu sont tous idiots sans aucune exception, qu’ils ne sauraient distinguer ce qui gêne de ce qui plait dans le Rwanda ?
» Et cependant, pour celui qui voudrait le voir, il constaterait que ce sont eux qui forment la force du pays, qui le constituent. Sans eux, les réalisations de Gatutsi sont de peu de valeur. » Mais où est la compensation de cet intérêt qu’ils représentent pour le pays ?
» En ce qui concerne le régime foncier, une réforme devait intervenir au Rwanda pour que tout aille bien. Cette question ne peut être arrangée par Gatutsi seul, car le Pays n’est pas à Gatutsi seul. Le fait de tout attirer habituellement vers lui suscite des appréhensions. Gahutu et Gatwa doivent aussi prendre part au conseil de la réorganisation foncière de notre pays à tous… Il ne sied pas que Gatutsi seul traite cette question, ou y travaille seul à seul avec Kazungu (l’Européen)…
« On ne saurait épuiser le sujet et sans oublier qu’à bon entendeur un mot suffit. Il y a beaucoup de chance (d’aboutir). Même si la réclamation de Gahutu de Kanyarwanda devait errer le monde entier… Celui qui siège au trône de ce Conseil Supérieur du Pays du Rwanda en comprend la portée et peut aisément y remédier. C’est lui Gihanga qui supplée aux frottements que suscitent les relations des enfants de Kanyarwanda POUR RENOVER L RWA.NDA… ».
Non moins significatif de l’état d’esprit qui dominait chez les Hutu dans Ta perspective du débat sur leurs revendications est cet extrait d’un document adressé, lui aussi, au roi et au Conseil et intitulé « Bonne fête, ô peuple s. On peut y lire notamment.
« Mwami… intéressez-vous aussi aux autres branches de la Triple Alliance, car vous en êtes responsable. Gatutsi seul ne saurait être la Triple Alliance, pas plus que Gatwa seul ne saurait l’être. Que le Christ-Roi auquel vous avez consacré le Rwanda vous guide afin que le Rwanda qui est du Christ-Roi et au Mwami Mutara III ait la paix, forme une unité et justifie son enseigne qui est « La Triple Alliance progresse ».
Ce jour rappelle celui auquel le Christ disait : « Laissez les petits enfants venir à moi » puisque vous dites : « Laissez les Bahutu venir à moi ». Il n’y a eu aucun autre Mwami qui y est parvenu. Nous demandons que cette journée soit transcrite dans le livre des journées mémorables du Rwanda. S’il faut même en payer l’inscription, la postérité de Gahutu est disposée d’en payer le coût ».
Ainsi l’appel lancé par M.J. GITERA dans le KINYAMATEKA le ler mars 1958, invitant les Hutu à adresser leurs doléances au roi, avait été entendu ; les Hutu avaient réfléchi « sérieusement à l’importance de la question que le Conseil allait aborder. Les textes cités suffiraient à prouver le caractère sérieux de leur réflexion.
Le 30 mars 1958, une dizaine de leaders Hutu étaient convoqués à Nyanza par le roi. Un « Comité d’étude du problème Social Mututsi-Muhutu » composé paritairement de Tutsi et de Hutu, fut créé pour rechercher des solutions aux revendications des Hutu, solutions susceptibles d’être proposées au Conseil Supérieur du Puys dont la réunion devait avoir lieu au mois de juin.
Le Comité siégea pendant 15 jours sans désemparer et examina chapitre par chapitre le contenu du Manifeste des Bahutu en tenant aussi compte des nombreuses lettres venues des différents coins du Pays et qui illustraient divers aspects abordés par les auteurs du Manifeste. Ce fut une occasion pour les Hutu membres de ce « Comité d’étude » pour souligner leur caractère représentatif du groupe Hutu que d’aucuns leur contestaient. Devant la mise en doute de leur qualité de représentants, ils déclarèrent :
« Ici nous sommes une délégation de tous les Bahutu, nous ne parlons pas en notre propre nom. Ceci est bien prouvé par les noms des signataires de ces documents, ils sont du Rwanda Nord et du Rwanda Sud. Nous combattons pour améliorer une situation générale et non pour avoir nousmêmes des places… Ne croyez pas non plus que si nous sommes ici peu nombreux, qu’il n’y en a pas d’autres. C’est plutôt parce que le Mwami a demandé que dix seulement d’entre nous viennent. Nous avons été amenés à prendre cinq au Rwanda Nord et cinq au Rwanda Sud; autrement un grand nombre se serait présenté ».
Pour contester aux leaders Hutu leur qualité de représentants du groupe Hutu, les membres Tutsi du Comité qui étaient tous membres du Conseil Supérieur du Pays – se basaient sur un fait : les Hutu présents appartenaient soit au « Mouvement Social Muhutu », soit à l’association pour la Promotion Sociale de la Masse » (APROSOMA), fondée le 1er novembre 1957 par M.J. GITERA dans le but « de promouvoir la masse du Rwanda intégral en vue de son émancipation ». En réalité, pour les membres Tutsi du « Comité d’étude », il s’agissait, semble-t-il, de trouver un moyen de neutraliser l’influence de ces leaders Hutu, influence qui ne ferait que grandir si les revendications des Hutu recevaient une réponse satisfaisante. Déjà, le leader de l’APROSOMA, M. GITERA, considéré comme le porte-drapeau des Hutu, ne cessait de causer des inquiétudes aux autorités des régions où son association était implantée. L’APROSOMA était considérée par les autorités coutumières comme un mouvement de sédition. Dans ces conditions, parvenir à convaincre les leaders Hutu de ne représenter que leurs propres intérêts et non ceux de la masse, c’est leur enlever toute possibilité d’influence auprès de cette masse non encore habituée au jeu politique. Il suffirait ensuite qu’une autorité déclare à cette masse que tel est contre le roi pour que la personne désignée soit considérée comme un proscrit. « Diviser » le peuple du roi est crime de lèse-majesté.
Afin de couper court aux objections, les leaders Hutu demandèrent à ceux qui contestaient leur caractère de « représentants des Hutu » de leur donner un autre nom. Car, ajoutèrent-ils « ce qui prouve que nous sommes une délégation des Bahutu : voyez les lettres adressées au Mwami ; c’est par nous, par notre délégation que ces Bahutu de tous les côtés, ont pu passer ces correspondances, et c’est toujours nous, la délégation des Bahutu, qui les avons présentées au Mwami… Il est connu qu’au Rwanda, existent trois groupes ethniques, et si l’un de ces groupes a des doléances, il peut les soumettre à l’Autorité et pour cela choisir des personnes qui les communiqueraient à cette Autorité ; c’est la tâche que nous assumons ».
Pendant que le Comité d’étude siégeait, le roi convoqua du 15 au 18 avril 1958, une réunion des cadres de l’administration indigène qu’il présida et à laquelle assistaient une quarantaine de chefs. Au cours de cette réunion l’APROSOMA et certains milieux missionnaires furent l’objet de vives attaques.
Un autre fait doit retenir l’attention, car il est caractéristique de la mauvaise humeur que les leaders Hutu ont provoquée chez les autorités Tutsi en formulant des revendications. A peine le « Comité d’Étude » avait-il commencé son travail que des rumeurs furent orchestrées (méthode traditionnelle) pour accuser les leaders Hutu membres du Comité d’être des « rebelles », comme en témoigne ce passage de la lettre adressée au roi pour demander sa protection.
A Sa Majesté Mutara m Rudahigwa
Umwami w’U Rwanda
Président du Conseil Supérieur du Pays.
Sire,
Une force croissante des rumeurs court le pays du Rwanda, principalement dans son Sud :
1° que les 10 Bahutu venus en délégation, auprès de votre Majesté sont plutôt des révolutionnaires intéressés que des envoyés qualifiés de leurs congénères Bahutu ;
2° que les 10 Bahutu en question, comme d’ailleurs tous les signataires de l’écrit surnommé « Manifeste des Bahutu » sont l’objet de relégation de la part du Mwami du Rwanda ;
3° que les Bahutu du Rwanda se sont trouvés un Roi à eux, Muhutu comme eux : « Umwami w’Abahutu ».
Nous, ici présents, Bahutu, membres de la Délégation des Bahutu auprès de Votre Majesté, nous avons l’honneur de faire la déclaration suivante :
Nous prions Votre Majesté de vouloir bien faire en sorte que, préalablement aux débats sur l’IMPORTANT PROBLEME des Batutsi, Bahutu et Batwa au Rwanda, une lumière claire projetée sur ces trois points précités, nous montre avec précision quelle position prendre.
Ceci s’impose d’autant plus fortement, Sire, que cette propagande est menée par l’un ou l’autre chef de chefferie, membre du Conseil Supérieur du Pays et membre de ce Comité d’étude.
Ils sont « ABATWARE B’UMWAMI » (chefs ou envoyés du Roi). Ils se disent IBYEGERA BY’UMWAMI (Lieutenants du Roi) et les amis intimes de Sa Majesté.
Bon sang ne peut mentir ! Aussi, aux yeux de la population, cette propagande de diffamation calomnieuse, est prise pour une vérité revêtue du sceau du Roi.
« Qui tacet consentire videtur ». Aussi, Sire, nous avons le suprême honneur d’en appeler à Votre Souveraineté de « Umwami w’Urwanda » et Umwami wa Twese » (notre Père Commun), la priant de vouloir bien s’obliger à tirer au clair pour une bonne fois, si ce que propage ce (ou ces) chef de chefferie, Membre du Conseil Supérieur du Pays, membre de ce Comité d’étude, qui à ses (ou leurs) dires est « ami intime du Mwami », est réellement dans les intentions du Mwami.
» Sire, laisser continuer à se perpétrer ces diffamations calomnieuses nuit non seulement aux Bahutu, mais aussi à l’Union des trois races de Votre royaume, et surtout à Votre propre Majesté, dont la gloire devenait populaire… »
La lettre portait en exergue : « A communiquer officiellement aux membres du Conseil Supérieur du Pays présentement en session ». Le roi attendit que le Conseil en arrivât à la discussion du problème Hutu-Tutsi pour donner communication de la lettre citée ci-dessus.
En fait, la XVe session du Conseil Supérieur avait deux objets à son ordre du jour : l’examen du Rapport de la Commission pour la réforme du régime foncier et le débat sur le problème Hutu-Tutsi. La session s’ouvrit le 19 mai 1958 pour le premier point à son ordre du jour. Pendant ce temps, le Comité d’étude du problème Hutu-Tutsi continuait ses travaux qui se termineront le 7 juin 1958.
Or, pendant que le Comité paritaire s’attelait à sa tâche, et à la veille de l’ouverture de la XVe session du Conseil Supérieur du Pays, il se produisait un fait extrêmement important dont l’impact compte tenu de la conjoncture, allait rendre encore plus radicales les positions en présence.
En effet, dans un document daté du 17 mai 1958, douze dignitaires parmi les plus hauts de la Cour — ils se qualifiaient eux-mêmes de « GRANDS BAGARAGU (serviteurs) de l’IBWAMI » — jugèrent le moment propice pour intervenir dans le débat qui, pour la première fois dans l’histoire, mettait face à face les Tutsi et les Hutu pour traiter des affaires touchant le gouvernement du Pays.
Pourquoi ce document, cette intervention ? Il semble que les « Grands Serviteurs de la Cour » aient voulu attirer l’attention sur l’erreur que commettaient les gouvernants Tutsi en acceptant de discuter leur gestion du pays avec leurs sujets, ce qui risquait de changer ce que la nature et l’histoire ont fixé, à. savoir qu’il est du droit des Tutsi de commander et du devoir des Hutu d’obéir.
Comme l’indique l’intitulé du document « VOICI LE DETAIL HISTORIQUE DU REGNE DES BANYIGINYA (la maison régnante) AU RWANDA », les auteurs s’attachent à justifier le droit historique inaliénable du roi et des Tutsi à gouverner le Rwanda, pour l’avoir conquis.
Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer ce droit historique à commander lorsqu’il s’est agi de préciser l’aspect politique de l’institution d’ubuhake. Le document dont il est question ici avait alors servi de référence pour souligner que UBUHAKE provient d’une volonté délibérée ayant pour but de cristalliser les différences raciales et de justifier le statut déterminé pour chacun par la naissance, statut que les gouvernants doivent protéger de manière telle que chacun ne puisse évoluer qu’à l’intérieur de son groupe, les exceptions éventuelles ne pouvant que confirmer la règle.
Mais la note des Grands Serviteurs de la Cour a sa signification la plus complète dans cette partie de notre étude. Car elle est comme une barrière que l’on ne peut franchir sans menacer l’édifice Tutsi. C’est toute la doctrine politique des Tutsi qui y est condensée.
Après avoir résumé le processus de la conquête et de la soumission des Hutu par les Tutsi, les Grands Serviteurs de la Cour du Rwanda en arrivant à se demander, non sans étonnement.
« Comment les Bahutu réclament maintenant leurs droits au partage du patrimoine commun. Ceux qui réclament le partage du patrimoine commun sont ceux qui ont entre eux des liens de fraternité. Or, les relations entre nous (Batutsi) et eux (Bahutu) ont été de tout temps, jusqu’à présent basées sur le servage ; il n’y a donc entre eux et nous aucun fondement de fraternité. En effet, quelles relations existe-t-il entre Gatutsi, Gahutu et Gatwa ? Les Bahutu prétendent que Gatutsi, Gahutu et Gatwa sont fils de KANYARWANDA, leur père commun. Peuvent-ils dire avec qui Kanyarwanda les a engendrés, quel est le nom de leur mère et de quelle famille elle est ?…
Les Bahutu ont prétendu que Kanyarwanda est notre père commun, le « Ralliant » de toutes les familles Batutsi, Bahutu et Batwa ; or, Kanyarwanda est fils de Gihanga, de Kazi, de Merano, de Rands, de Kobo, de Gisa, de Kijuru, de Kimanuka, de Kigwa. Ce Kigwa (qui serait l’ancêtre du clan royal et des Tutsi) a trouvé les Bahutu dans le Rwanda. Constatez donc, s’il vous plaît, de quelle façon, nous Batutsi, pouvons être frères des Bahutu au sein de Kanyarwanda, notre grand-père. L’histoire dit que Ruganzu a tué beaucoup de « Bahinza » (roitelets). Lui et les autres de nos rois ont tué des Bahinza et ont ainsi conquis les pays des Bahutu dont ces Bahinza étaient rois. On en trouve tout le détail dans l’« INGANJI KALINGA ». Puisque donc nos rois ont conquis les pays des Bahutu en tuant leurs roitelets et ont ainsi asservi les Bahutu, comment maintenant ceux-ci peuvent-ils prétendre être nos frères ? ».
Comme on peut le voir, ce document est le contre-pied de celui des leaders Hutu qui entendaient se baser sur la croyance populaire, dont il est apparu que les Gouvernants Tutsi ont abusé, pour faire aboutir leurs revendications. L’importance de l’écrit des Grands Serviteurs de la Cour relève non seulement de son contenu mais aussi et surtout de la qualité de ses auteurs et du milieu auquel ils appartiennent. On pourrait même croire que l’opinion qu’ils expriment est inspirée de haut, compte tenu de la mentalité de courtisan caractéristique de cette haute noblesse.
Ainsi un premier pas vers la rupture entre Hutu et Tutsi était fait, sauf qu’il avait des apparences privées. De toute façon, les leaders Hutu comprirent qu’il n’y avait plus grand chose à espérer après un tel écrit. Ils virent dans celui-ci la définition de :
« La ligne de conduite de tout le parti Mututsi, lequel a à sa tête les vieux Batutsi, les vieux chefs et sous-chefs du Rwanda, ainsi que bon nombre de jeunes chefs et sous-chefs érudits et fort attachés à la tradition ; on voit établie sans équivoque la prise de position du parti Mututsi qui renie catégoriquement au Muhutu le droit de participation à l’Administration du Pays.
Le 18 mai 1958, un autre document, signé par quinze vieux Batutsi, ou Grands Serviteurs de la Cour, fut envoyé au roi et au Conseil Supérieur du Pays. D avait pour but d’informer le Conseil de l’opposition des grands éleveurs à la réforme foncière dont l’étude était projetée. A. leurs yeux, envisager un telle réforme c’est saper la vie du pays et donner raison à ceux qui sèment la brouille.
Pour les signataires du document, ce n’est pas la réforme foncière qui est urgente. Ce qui l’est, c’est d’endiguer le mouvement des revendications.
« Messieurs les Membres du Conseil Supérieur du Pays, vous êtes les responsables du Pays : c’est pour cela que vous avez été élus. Nous vous demandons de rechercher les personnes qui, continuellement, provoquent tant de troubles révolutionnaires dans le pays. Nous vous prions de nous les trouver.
Ces deux écrits enlevèrent aux leaders Hutu toute illusion. S’ils étaient accusés de radicalisme, ils se heurtaient à un traditionalisme farouche et intransigeant.
« Ceci étant, écrit M. GITERA, l’acuité du problème Bahutu-Batutsi au Rwanda se révèle à quiconque à œil ouvert, dans toute sa nudité : la solution adéquate de ce grave problème exige un arbitre absolument indépendant et impartial vu la complexité des intérêts à la fois raciaux et sociaux des Batutsi et Bahutu. Qui sera-t-il ? Et quand interviendra-t-il ?
Du 19 au 29 mai 1958, le Conseil Supérieur se consacra à l’étude de la réforme foncière. Et ce n’est qu’à partir du 9 juin que, réuni en session extraordinaire, il fut saisi du rapport du 4 Comité d’Étude du problème social Muhutu-Mututsi dont il ressort que chaque partie était restée sur ses positions. Les documents des Grands Serviteurs de la Cour n’étaient pas faits pour simplifier la situation. Finalement, c’est dans un climat tendu que s’ouvrit la session la plus célèbre du Conseil.
Outre les Membres du Conseil, assistaient également aux séances le Chef du Service des Affaires Indigènes du Ruanda-Urundi, le conseiller (fonctionnaire européen) du roi, le R.P. Inspecteur des Ecoles du Secteur Centre de Kabgayi, invités, précise le procès-verbal des séances, comme spécialistes dans certains domaines touchant ce problème. Il y avait enfin six leaders Hutu .z venant du groupe des auteurs du Manifeste des Bahutu invités à y assister et à participer, d’une manière consultative, aux débats ».
A lire le volumineux procès-verbal de cette réunion, il semble qu’il y avait dès le début méfiance réciproque en plus des convictions intimes divergentes et de l’opposition entre l’intransigeance des représentants des Hutu et le traditionalisme radical de la majorité des Membres Tutsi du Conseil.
Qu’il y ait méfiance chez les leaders Hutu, on ne peut en douter, puisqu’ils contestaient la représentativité du Conseil qui était composé uniquement de Tutsi. Cette méfiance apparaît par exemple dans une intervention comme celle-ci :
« En réalité, déclara un des leaders Hutu, quoique nous ne refusons pas que la question soit examinée par le Conseil Supérieur du Pays, nous nous sommes adressés à Vous, Majesté (Gihanga), qui, seul, pouvez apporter une solution de fait à ce problème afin que vos enfants puissent partager équitablement les avantages sociaux, économiques, politiques et moraux de notre Pays… Nous estimons que vous êtes le seul à pouvoir nous donner satisfaction en la matière, parce que vous êtes la tête du Pays »
Cette manière d’acculer le roi à se désolidariser de son Conseil n’était pas du tout appréciée par l’Assemblée. Mais il semble que les Hutu voulaient jouer le tout pour le tout. Vexé par cette attitude, le roi se montra particulièrement impressionné de voir combien ces pétionnaires feignent l’ignorance devant des faits indiscutables et des vérités notoirement connues dans le Pays. Il leur reproche de méconnaître aussi des explications qu’il leur a personnellement données…
« Par ailleurs une autre remarque que je tiens à formuler à leur égard est que depuis les premiers écrits qu’ils m’ont adressés, ou qu’ils ont adressés au Conseil Supérieur du Pays, les termes de leurs interventions au cours de l’étude de ce problème par la Commission, jusque là leur comportement ici même en séance du Conseil Supérieur du Pays, leurs propos sont partout donnés de la courtoisie la plus élémentaire, et de la délicatesse qui doit être respectée dans les séances… Je ne relève pas ces faits de leur caractère pour les décontenancer, mais pour leur faire comprendre que ce n’est pas en essayant de revêtir gratuitement cette question d’un aspect dramatique et lugubre, qu’elle trouvera une solution, plus saine, au contraire, d’autant plus qu’ils risquent, avec ces exagérations, de faire interpréter leur caractère de la pire façon ».
Comment la délégation des Hutu — le Conseil refusa de reconnaître cette qualité et les considéra comme de simples pétitionnaires — reçutelle ce discours d’un monarque blessé dans son amour-propre ? Le procèsverbal n’en dit rien et ne fait mention d’aucune excuse de la part des Hutu. Par contre, le procès-verbal montre qu’il se trouva quelques conseillers pour renchérir sur les paroles du roi et d’autres pour comprendre la position des Hutu. Ainsi, dans le sens du roi, le Président du Comité d’étude dont on discutait le rapport, déclara :
« Personnellement, j’estime, et je crois que c’est l’opinion de tous que la procédure que ces Messieurs ont suivie pour communiquer leurs plaintes et surtout l’expression et l’aspect qu’ils ont donné à leurs réclamations, sont indéniablement blessants pour l’autorité royale qui coutumièrement ne pouvait être outragée ou provoquée de n’importe quelle manière »
Umwami ntiyica hica rubanda (ce n’est pas le roi qui condamne un coupable, c’est la clameur publique), dit un proverbe rwandais. C’est à peine si l’orateur ne demande pas explicitement la tête de ces révolutionnaires. En tout cas, il semble que leur cause était entendue même si le Conseil poursuivait ses discussions sur leurs revendications.
C’est inutile de s’attarder sur cette question (d’outrage au roi) déclara le Président du Conseil, car la suite heureuse à réserver aux présentes réclamations si elle a lieu, n’est pas plus à rechercher dans la gaucherie de sa présentation que dans les pénalités à décréter de ce chef, contre ces dits délégués ! »
Malgré ces paroles pleines de vigueur et de rigueur, quelques membres du Conseil Supérieur du Pays se montrèrent souples et compréhensifs face à la situation des Hutu dans le pays.
C’est ainsi qu’on entendit un de cette minorité modérée du Conseil déclarer à propos du cadre politique par exemple :
« Cette question que les Bahutu posent mérite de notre part une attention particulière, quoi que c’est l’Administration belge qui devait se réserver le droit de l’examiner. Cette question des Bahutu se rattache à la faculté que l’Administration belge a reconnue aux indigènes par le décret du 14 juillet 1952, de constater et d’examiner les points qui incommodent leur pays… Entendons-nous bien, les Bahutu disent que dans l’Administration indigène, le cadre judiciaire, etc, tout est dans les mains des Tutsi.
Ainsi que je le comprends, ils demandent que l’on s’entende pacifiquement pour que les employés du cadre administratif et judiciaire, soient désignés par le suffrage universel…
Ce point que les Bahutu soulèvent est un indice qu’il est temps de voir si le régime actuel de l’Administration indigène est à ménager, ou de voir ce qu’il y a lieu d’y changer ».
C’est à un autre modéré de ce Conseil que l’on doit d’avoir fait observer que:
« Nul n’ignore que dans le passé, souvent les Bahutu, à quelques exceptions près, étaient relégués au second plan ; à eux seuls les travaux sales et pénibles, certains même autrefois les méprisaient, les maltraitaient ou ignoraient en eux la valeur et la dignité humaine qui n’étaient reconnues qu’aux nobles seuls.
« Peu après l’occupation européenne, la législation s’inspira quelque peu des réminiscences de cette discrimination ou du moins, ne tint pas à l’abolir de façon explicite. Il est donc de notre devoir de rectifier cette classification artificielle et surannée pour placer tous les Rwandais, au même pied d’égalité, par le relèvement de la considération du Muhutu, sans nous préoccuper des méthodes expresses de la suppression du monopole dû aux simples contingences profitant à l’une ou l’autre race ».
En réalité, si la majorité Tutsi du Conseil, dont deux abbés, affichait une position en faveur des Hutu, elle était consciente de l’impossibilité où elle se trouvait d’influencer la position franchement hostile aux leaders Hutu et à leurs réclamations. Le procès-verbal contient un grand nombre d’intervention d’où il appert que les discussions, au lieu d’être centrées sur les revendications formulées dans le Manifeste des Bahutu, avaient fini par tourner autour de la personne des leaders Hutu et particulièrement de M. GITERA considéré comme l’âme de cette révolution dont les dirigeants ont peur. Ou bien on nie le problème Hutu-Tutsi, ou bien on le minimise quant à sa portée. En fait, c’est la position des Grands Serviteurs de la Cour qu’on sent à la base des interventions de la plupart des Membres du Conseil.
C’est ainsi, par exemple que le plus démocrate de la majorité traditionaliste déclara :
« S’il est dit que le passé a été plein de pleurs pour les Bahutu, il y a peut-être un peu de vrai, mais je ne vois pas pour cela où GITERA voudrait en venir en évoquant dans ses exposés le sort des aïeux ; ce sont des faits qui intéresseraient tout au plus les historiens, puisque en fait ces pratiques et ce comportement envers les Bahutu, ne sont plus de mise aujourd’hui. J’estime, poursuit-il, que si GITERA doit recourir à ce lointain passé pour apitoyer les autorités pour qu’elles mettent fin aux pleurs en favorisant les candidatures Bahutu, comme il est proposé dans le présent rapport, l’Administration commettrait, en y consentant une réelle imprudence, qui se verrait bientôt suivie d’une réclamation plus effervescente encore, de la part des éléments Batutsi non moins méritants, jouissant, peut-être pour la plupart d’une formation appropriée aux mêmes emplois… Je ne vois pas l’opportunité de nous étendre autant, ces pétitionnaires réclament pour accéder aux emplois politiques et la réponse satisfaisante leur a été donnée ».
Il faut enfin noter le point de vue du Directeur provincial des Affaires Indigènes du Ruanda-Urundi. Un membre du Conseil lui ayant demandé de retracer l’historique de la coexistence de l’administration indigène et européenne, l’envoyé du Gouverneur du Ruanda-Urundi (39) déclare, après avoir justifié le comportement de l’Administration tutélaire depuis 1918, que :
« Pour quiconque n’est pas pessimiste, IL N’Y A RIEN D’ANGOISSANT NI DANS L’ETAT ACTUEL DE NOTRE POLITIQUE NI DANS LA COEXISTENCE DES BAHUTU ET DES BATUTSI QUE CES PETITIONNAIRES VEULENT NOIRCIR. En effet, le Gouvernement ne saurait démocratiser instantanément toutes les institutions du Pays, alors que la maturité politique n’en est pas encore à ce niveau » ce,
Quant aux réclamations des Hutu, l’orateur précisa :
« J’ai conclu de l’exposé de ce rapport QU’IL S’AGIT LA D’UN PROBLEME DE PAUVRES GENS, MAIS QUI EN SOI N’EN EST MEME PAS UN, du moins quant à l’aspect dramatique dont on veut le revêtir ».
Ces déclarations venant d’un envoyé du Gouvernement furent prises à la volée par les traditionalistes qui y virent une approbation de leur attitude vis-à-vis des revendications. D’aucuns allèrent même jusqu’à y voir une exhortation du Gouvernement du Ruanda-Urundi à ne pas tenir en considération la démarche des Hutu auprès du Conseil Supérieur du Pays. Ceci nous semble douteux.
Ce qui est certain, par contre, c’est que les participants aux délibérations du Conseil posaient le problème sur un plan tout à fait différent : les Hutu parlaient d’un monopole de fait, tandis que les membres les plus influents du Conseil Supérieur du pays se plaçaient sur le plan des principes.
Au soir du quatrième jour de ce débat où s’étaient croisés le comique et le tragique, où des orateurs avaient su allier le pathétique et le cynique, mais où le sérieux obtint aussi sa place, le roi, Président du Conseil Supérieur du Pays proclama :
« Je ne crois pas me tromper en déclarant que c’est pour la première fois depuis toute l’existence du Rwanda que l’on entend parler de ce problème récemment débattu ici au Conseil, de l’opposition des Bahutu et des Batutsi; mais j’espère que c’est aussi la dernière fois, car la division et l’opposition au sein d’un peuple est tout ce qu’il y a de funeste à son progrès. Personne ne s’empêcherait de traiter de criminels ceux qui sèment, entretiennent ou nourrissent d’aussi basses intentions. Je vous recommande tous avant mon départ de vous ranimer mutuellement pour vous rallier et colmater les brèche4 afin que rien ne fonce ou ne s’infiltre à travers l’IMBAGA Y’INYABUTATU IJYA MBERE. Tous les auteurs de cette désunion méritent l’opprobre publique et une sérieuse condamnation. Les promoteurs de pareils méfaits ne sauraient se cacher, et si la chose se répète, l’arbre qui produit ces fruits, je l’extirperai. Il en coûtera cher à quiconque s’insurge contre le Rwanda ou cherche sa désunion. Quant à « celui qui lui tend les pièges, il se verra lui-même pris dans ses propres filets ».
Paroles qu’on peut qualifier de malheureuses dans la mesure où elles signifient que l’autorité coutumière nie l’existence du problème pour lequel les Hutu et même certains Tutsi (on l’a vu dans les interventions) revendiquaient une solution.
Paroles dangereuses aussi dans la bouche d’un responsable qui ne pouvait douter des conséquences qui éventuellement en découleraient, notamment une aggravation de la tension entre les Hutu et les Tutsi. Les différents orateurs n’avaient pas caché qu’ils redoutaient l’évolution de la situation en cas d’échec des pourparlers.
Enfin, il y avait dans la déclaration cette menace ouverte qui venait confirmer les appréhensions des leaders Hutu lorsqu’ils ont écrit au roi pour se mettre sous sa protection, alors même qu’ils les avaient invités à venir participer à la recherche d’une solution au problème des relations entre les Hutu et les Tutsi.
Bref, on peut dire qu’après ce discours clôturant le débat sur le problème Hutu-Tutsi, les ponts étaient définitivement coupés entre les réformistes Hutu et les conservateurs Tutsi. La XVe session qui était considérée comme celle de la dernière chance pour éviter une catastrophe au pays se soldait par un échec.
Toute la presse locale, notamment « KINYAMATEKA » et « TEMPS NOUVEAU D’AFRIQUE » se fit l’écho des « lamentables débats » du Conseil Supérieur du Pays et surtout de la triste et malhabile conclusion de son Président.
Tirant les conclusions du séjour des leaders Hutu à Nyanza, M. J.H. GITERA au nom de la Délégation qu’il présidait, écrit :
« Après une étude qui a duré un mois et qui a donc eu le temps d’être approfondie après quatre jours de débats fort animés au sein du Conseil supérieur du Pays, débats qui se sont déroulés devant un public avide d’avoir une solution adéquate à ce grave problème qui est à la fois racial, social et national, on fut surpris d’entendre cette affirmation solennelle qu’il N’EXISTE PAS DE PROBLEME BAHUTU-BATUTSI AU RWANDA…
En attendant que soient communiquées au public toutes les positions prises car le Conseil, qui du reste était quelque peu partagé,… il est fort consolant de voir que la partie minoritaire (du Conseil) se composait des plus érudits : abbés, commis, assistants. Il faut dire que cette minorité comprend fort bien le problème et nous ne disons pas cela par flatterie… Je crois, ajoute GITERA, qu’on ne pourra pas se dissimuler les fâcheuses conséquences qui découleront certainement de cette session aussi extraordinaire qu’infructueuse du Conseil Supérieur du Pays. L’attitude platonique de celui-ci a navré le cœur de tous ceux qui, ayant le souci de la justice, ont suivi avec attention le déroulement des séances. Celles-ci furent dramatiques, l’astuce hamite était aux abois devant l’esquisse d’une éventuelle libération de la masse des Bahutu, serfs depuis le commencement jusqu’à maintenant… Le parti Muhutu a trouvé en face de toutes ces intrigues, un motif impérieux de se créer, de se développer et de se maintenir.
Tandis que le parti des Batutsi qui existe depuis neuf siècles est essentiellement un parti politique à tendance exclusive et absorbante, le parti des Bahutu aura pour normes: PAR LE TRAVAIL, LE PROGRES, EGALITE DEVANT LE ROI ET LA LOI, FRATERNITE.
» L’ensemble des positions prises par le Conseil Supérieur du Pays dans sa majorité hamitisante, est l’unique cause de la création du parti des Bahutu.
» Ce parti des Bahutu trouve ainsi sa reconnaissance officielle, à l’échelle nationale, dans les attitudes manifestement hostiles et contradictoires des dirigeants autochtones du pays qui repoussent de toutes leurs forces tout essai d’atteinte à leur monopole absolutiste, alors qu’ils proclament malicieusement que Bahutu, Batutsi et Batwa sont des surnoms et que notre nom de famille est Abanyarwanda.
» La vérité est plus simple. Le simple constat des faits en témoigne suffisamment. Maintenant qu’en session extraordinaire du Conseil supérieur du Pays, il ressort de l’exposé de Kayijuka et de ses compagnons (c’est-à-dire les Grands Serviteurs de la Cour) que les Bahutu et les Batutsi n’ont aucun lien de fraternité et que toutes leurs relations ne sont fondées que sur le servage depuis le temps de l’arrivée des Batutsi au Rwanda ; servage qui dure encore aujourd’hui. On peut se demander clairement si les Bahutu ont encore quelque chose à espérer des Batutsi pour leur émancipation. Il n’y a donc plus qu’une seule chose à faire, c’est de recourir à la puissance tutélaire pour qu’elle solutionne désormais ce différend que n’ont pas pu et ne pourront guère trancher équitablement le vieux parti des Batutsi et le jeune parti des Bahutu, tous deux intéressés dans l’affaire.
» En conséquence nous faisons appel à la Belgique et à l’ONU ».
La rupture étant consommée entre les Hutu et les Tutsi, une nouvelle phase s’ouvrait dans le conflit qui les opposait. Mais le développement de celle-ci dépendrait aussi désormais de l’attitude du Gouvernement tutélaire auquel les Hutu demandaient de prendre ses responsabilités dans le cadre de ses prérogatives internationales. En quelque sorte, la Belgique devait arbitrer le conflit.
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