La Révolution De Novembre 1959.
Depuis quelques mois, en effet, vous le savez tous, des écrits ont commencé dans notre Territoire sous Tutelle, à énoncer certaines thèses en les appuyant sur des ARGUMENTATIONS AGRESSIVES formulées en termes violents. Partagé entre mon désir de brimer le moins possible la liberté d’expression et mon devoir d’empêcher en ce pays, LES ECARTS DE LANGAGE, je n’ai réagi qu’officieusement, espérant rétablir ainsi la modération qui eût pu m’éviter une prise de position officielle. Cette patience de ma part, d’aucuns l’ont erronément interprétée comme une approbation. Ces jours derniers, d’autre part, a commencé à circuler en certaines régions un tract anonyme, également rédigé en TERMES AGRESSIFS dont le contenu et aussi peut-être le mode apparent de destruction risquent de jeter regrettablement le trouble dans les esprits.. Je ne suis ici contre personne, à fortiori contre aucun groupe social constitué. Si mon comportement ou celui de mes collaborateurs devait donner l’illusion du contraire, que l’on vienne m’en parler librement. Je m’efforcerai de mon mieux d’y porter remède. Mais je déclare ensuite non moins solennellement que l’actuelle multiplication D’ECRITS DE NATURE A TROUBLER LES ESPRITS ET MÊME L’ORDRE me contraint à me départir de l’attitude patiente que j’avais cru adopter jusqu’ici dans ma volonté d’éviter l’obligation, toujours à double tranchant, de museler l’une ou l’autre liberté d’expression… Ce dernier (l’ordre public) pouvant courir le risque de se voir altéré par les écrits et les tracts dont la malheureuse floraison vient de se manifester sur notre sol, j’annonce mon intention d’utiliser pour empêcher une telle CAMPAGNE D’AGITATION, en quelque sens qu’elle s’exerce, toutes les armes juridiques qu’a forgées la législation pénale. Je le ferai avec la plus grande fermeté au cours des semaines qui viennent afin précisément de préserver les conditions de quiétude publique qui devront régner lorsque se fera l’importante déclaration gouvernementale que nous attendons. Et je profite de l’occasion pour rappeler à tous les agents du secteur public, y compris les autorités indigènes, qu’en cette matière ils ont à concourir de toutes leurs forces à cette ACTION D’APAISEMENT DES ESPRITS et qu’en revanche il est surtout exclu et dangereux pour eux de prendre personnellement une part quelconque dans une éventuelle d’agitation ».
Ainsi parla le Vice-Gouverneur Général au Conseil Général du RuandaUrundi. Si nous donnons de si larges extraits de son discours, c’est parce qu’il résume parfaitement l’état d’esprit qui régnait au Rwanda après le passage du Groupe de Travail.
Si on se rappelle que, d’une part, dans le document des autorités coutumières remis au même Groupe de Travail, ces autorités se plaignaient, notamment des écarts de langage de M. GITERA et de son APROSOMA à l’endroit des institutions et des autorités autochtones, que d’autre part, les autorités coutumières considéraient que l’absence de réaction de la part de l’Administration pour sévir contre ces agissements équivalait à une approbation de ceux-ci, on comprendra mieux la mise en garde que fait le Gouverneur à tous ceux qui par leurs écrits troublent les esprits.
Mais il ressort aussi des passages cités que le Gouverneur ne veut pas prendre de risques. En fait, l’attente prolongée de la déclaration gouvernementale définissant la nouvelle ligne politique belge dans le Territoire sous Tutelle place l’Administration locale dans un climat d’indécision, d’incertitude, alors que la situation exige des décisions.
On peut même se demander si ce n’est pas parce qu’ils croyaient l’Administration plus ou moins handicapée par le retard de la Métropole à lui définir la ligne de conduite que les antagonistes ont mis à profit la faiblesse supposée de l’Administration.
Dans ces conditions, la menace de recourir à la loi pour réprimer des faits restés jusque là impunis alors que la loi était censée violée, ne pouvait que renforcer la conviction qu’effectivement l’administration était en position de faiblesse. Aussi les campagnes d’agitation continuèrent-elles de plus belle.
Or, tous ces faits dénoncés par le Gouverneur HARROY se passaient avant la mort inopinée de Mutara. A la mort de celui-ci, nous savons déjà que le pouvoir tutélaire s’inclina, étant donné les circonstances, devant le groupe traditionaliste, en acceptant le successeur de Mutara imposé dans des circonstances telles que l’Administration parut déforcée dans son prestige auprès du peuple. Plus sûr de lui-même, le groupe traditionaliste allait exploiter cette nouvelle « faiblesse » pour terroriser ses adversaires qu’à ses yeux l’Administration serait incapable de protéger.
Les mois de septembre et d’octobre achevèrent de faire croire à la carence du pouvoir.
En effet, outre les voies de fait auxquelles s’est livré l’UNAR dès son apparition comme parti politique, outre les violents propos que publiait la feuille « LTWI RYA RUBANDA RUGUFI » qui en ajoutaient aux motifs de violence invoqués par l’UNAR, tous des faits contre lesquels l’autorité supérieure ne parut pas réagir énergiquement, il faut mentionner L’AFFAIRE DES TROIS CHEFS pour illustrer ce qui a pu être considéré comme la carence du pouvoir ou seulement le manque de fermeté.
Si cette affaire est évoquée ici, c’est parce que son rôle a été très important dans la phase d’effervescence consécutive à la mort de Mutara et dans le déclenchement des troubles du mois de novembre 1959, la qualité (115) de ceux qui y furent impliqués ayant été déterminante dans l’évolution de la situation. En quoi cette affaire consistait-elle ?
Comme on peut le voir dans le dernier alinéa de l’extrait du discours du Gouverneur du Ruanda-Urundi cité ci-dessus, il avait été interdit aux autorités coutumières de prendre personnellement part à des actions susceptibles d’augmenter la tension parmi les populations.
L’adhésion massive des autorités autochtones à l’UNAR et le succès remporté par leur groupe dans la nomination du nouveau roi semblent avoir incité certains gouvernants à se considérer comme moins liés par des considérations relevant de l’ordre colonial et se lancèrent dans un militantisme partisan qui, au lieu d’apaiser, favorisa davantage l’excitation des esprits.
C’est ainsi que les trois chefs susnommés apportèrent chacun leur contribution publique à l’UNAR lors du premier meeting que tint ce parti le 13 septembre 1959. Le chef KAYIHURA y développa le thème du patriotisme et du retour aux traditions ; le chef RWANGOMBWA traita du problème des relations entre les races (Rwandais et Européens) et entre les peuples (Rwandais et Étrangers) dénonçant les discriminations entre Européens et Indigènes. Quant au chef MUNGARULIRE, il traita du problème du gouvernement du pays.
Peut-être ces discours eurent-ils retenu moins l’attention s’ils n’avaient contenu de critiques sévères contre l’Administration tutélaire en particulier accusée, notamment d’avoir divisé le Rwanda en créant artificiellement le problème Hutu-Tutsi, de s’être caché derrière le gouvernement indigène pour commettre les abus ou les favoriser, de laisser s’enrichir les Européens aux dépens du pays, etc.
« Le meeting de Kigali fit grosse impression au Rwanda, note le Rapport de la Commission d’Enquête… Il semble que les auditeurs aient été spécialement impressionnés d’entendre des représentants influents de l’autorité coutumière attaquer l’autorité tutélaire ou du moins couvrir par leur attitude ceux qui se livraient à ces attaques. En tout état de cause, il est certain qu’après le premier meeting de l’UNAR, une grande confusion régnait dans les esprits ».
L’Administration tutélaire vit-elle dans ce comportement des trois chefs un défi que lui lançaient les autorités coutumières ou craignit-elle simplement le pire ?
C’est vraisemblable dans l’un comme dans l’autre cas puisque l’Autorité tutélaire estima, après le meeting du 13 septembre, qu’il y avait lieu de prendre une sanction disciplinaire à leur égard, et décida de les muter. Elle estimait, en effet, ne pouvoir tolérer que des chefs, membres de l’Administration, l’attaquent dans une réunion publique ou participent à des meetings dont un des principaux thèmes de propagande était dirigé contre elle.
Au lieu de se soumettre et de rejoindre leurs nouvelles chefferies, les trois chefs, dans une lettre datée du 1 octobre 1959, présentèrent leur démission au gouvernement. Ils terminaient leur lettre en disant :
« Notre position est donc claire: nous capitulons devant la force en abandonnant le commandement de chefferie, mais nous nous considérons encore devant le peuple rwandais et le Mwami Kigeri V comme des autorités indigènes au même titre que nos collègues ayant gardé le commandement des circonscriptions indigènes.
» Nous avons dès maintenant un avantage sur l’administration tutélaire locale ; c’est de constater qu’elle utilise la force pour brimer le droit, donc qu’elle est faible. Ce point de conduite pourrait, si vous n’y portez remède, provoquer une rupture néfaste, pouvant entraîner un échec cuisant de la politique belge au Rwanda ».
Le roi Kigeri V se solidarisa avec les trois chefs et, dans une lettre datée du 16 octobre 1959 adressée au Vice-Gouverneur Général, il exigea le retrait de la mesure prise contre eux, et, spécialement contre le chef Kayihura dont il disait :
« Ils (le Résident du Rwanda et son Adjoint) auraient dû, en effet, se rendre compte qu’il n’échappe à personne que, s’attaquer au Chef Kayihura, c’est s’attaquer à moi personnellement, vu le rôle de tout premier plan qu’il a été appelé à jouer dans le pays depuis la mort de Mutara III, et tout particulièrement dans les circonstances qui ont entouré mon avènement, même si l’on tient à méconnaître ses qualités et sa valeur notoires sous le règne de mon prédécesseur. Par conséquent, la mesure qui frappe la personne de Kayihura n’apparaît que comme une attaque directe à moi-même, et contre la coutume du Rwanda. Quant à ce qui est de ses deux compagnons, vous n’êtes pas sans savoir que l’opinion du pays les considère comme ses porte-parole les plus autorisés ».
Pour Kigeri V, le conflit qui l’opposait maintenant au Gouvernement n’était que le prolongement de celui qui opposait son prédécesseur à l’Administration.
« Le fait qu’à maints égards, l’Administration locale était en conflit avec Mutara III est connu… J’ai tout fait pour que la collaboration entre les deux administrations soit amicale…
Mais les agissements de la Résidence me permettent de constater, bien à regret, qu’ils procèdent d’un conflit de principes entre le Résident et son Adjoint d’une part, et la dynastie rwandais d’autre part… Nous sommes dans le deuil, puisque depuis le décès de Mutara III, l’intronisation coutumière de son successeur n’est pas encore intervenue. Or, voilà que maintenant M .le Résident suscite un deuil nouveau, en attaquant la coutume du Rwanda, dans sa disposition la plus sacrée (chef Kayihura) et l’opinion du Pays dans les trois chefs, contre lesquels il n’existe aucune accusation fondée, je tiens à l’affirmer catégoriquement.
Une entrevue fut organisée le 17 octobre à Kigali entre le Vice-Gouverneur Général et les trois chefs. A ceux-ci, le Vice-Gouverneur Général fit savoir que leur démission n’était pas acceptée et qu’il leur accordait huit jours de réflexion.
A l’issue de la nouvelle réunion du 24 octobre, le Vice-Gouverneur Général revint en partie sur sa décision, en ce sens que si la mutation était maintenue, les parties convenaient néanmoins que les chefs mutés ne rejoindraient pas immédiatement leurs nouvelles chefferies et qu’en attendant ils devaient se tenir éloignés de celles qu’ils quittaient.
Mais tandis que le Vice-Gouverneur Général négociait l’exécution de la mesure prise, on remarqua des manifestations de masse, tant à Kigali que dans les deux autres chefferies (Bugoyi et Ndorwa), au cours desquelles la foule fut amenée à proclamer son attachement aux trois chefs. Il n’y eut pas d’incidents graves, mais il y en eut (notamment à Kigali où des pierres furent lancées par les manifestants et où un soldat de la Force Publique fut blessé d’un coup de serpette à la tête). Les manifestants eurent quatre blessés dont un mourut à l’hôpital. Dans la chefferie du Bugoyi de M. Kayihura, les sous-chefs et le personnel judiciaire présentèrent une démission collective pour protester contre la mesure infligée au chef.
Après la réunion du 24 octobre, Kigeri V continua à faire pression sur l’Autorité tutélaire pour obtenir le retrait de la mesure de mutation. On ne pouvait plus douter qu’une épreuve de force était en préparation à la Cour contre l’Autorité Tutélaire.
Eu égard à la tension existant dans le pays et à la possibilité de troubles généralisés, l’Administration décida dès le 24 octobre, de prendre des précautions d’ordre militaire : des troupes de renfort furent envoyées au Rwanda.
Car, pour ceux qui suivaient la scène jouée entre l’Administration tutélaire, sans être du côté des trois chefs et donc de l’UNAR, il était devenu presqu’évident qu’ils ne pourraient pas compter sur l’Administration tutélaire pour assurer leur défense. Dans les collines, la masse était discrètement préparée à toute éventualité contre l’UNAR.
L’affaire des trois chefs donna l’occasion à la mise en place définitive du dispositif « psychologique » pour stimuler le peuple à ne pas reculer devant ce qui pouvait devenir une aventure. La menace que l’UNAR faisait de plus en plus peser sur les leaders Hutu, ceux-ci la transmirent à la masse de leurs partisans. Là était leur sécurité, vu le doute où ils étaient de ne pouvoir compter sur l’Administration. Une étincelle, et tout l’édifice flamberait.
Lorsque les troubles de novembre 1959 éclatèrent, l’affaire des trois chefs qui avait fait galoper la fièvre politique dans le pays n’était pas encore terminée et les intéressés, fuyant la justice d’un peuple déchaîné, qu’ils ne pouvaient plus maîtriser, choisirent de fuir à l’étranger.
Donner un aperçu de ce « déchaînement du peuple », résumer les conséquences, tel est l’objet des lignes qui suivent.
Le déroulement des événements de novembre
Dans deux des affaires qu’il eut à connaître, le Conseil de guerre donne le schéma suivant de la succession des faits :
« attendu qu’il est opportun de placer les faits qui sont présentement soumis à l’appréciation du tribunal dans le contexte historique ; qu’il est établi que dès le mois d’octobre 1959 des actes de violences et d’intimidation s’étaient produits dans le territoire de Gitarama pour des motifs politiques; que cette tension fut portée à son comble lorsque le 3 novembre, à la suite de brimades et de vexations de la part des partisans extrémistes du parti UNAR, parmi lesquels le sous-chef_ NKUSI, la population de la chefferie Ndiza à tendance APROSOMA ou PARMEHUTU se révolta et se livra à des incendies et dans certains cas à des pillages et à des meurtres ; qu’entre le 3 et le 5 novembre que l’arrivée des forces de l’ordre rétablit le calme ; qu’entretemps la révolte avait gagné le nord du Rwanda ;
» attendu qu’à la suite de ces événements les bruits les plus fantaisistes coururent dans le pays, semant la panique et faisant régner la plus grande confusion dans les esprits ; qu’à Nyanza où s’étaient réunis la plupart des dirigeants de l’UNAR, un raidissement se manifesta qu’on décida de procéder à des représailles par l’envoi de commandos contre les principaux chefs APROSOMA ou PARMEHUTU; que ces commandos furent constitués et organisés par le truchement de l’appareil militaire traditionnel, qui se trouve entre les mains des autorités coutumières en grande majorité Tutsi et acquises à l’UNAR ».
»attendu qu’enfin, dans les journées des 6, 7, 8 et 9 novembre, de nombreuses arrestations émanant de l’Ibwami (la Cour) furent opérées, que de plus, c’est aussi de cet endroit que partirent les commandos de représailles qui tuèrent SECYUGU (6 novembre), MUNYANDEKWE, SINDIBONA et POLEPOLE (8 novembre), qu’on aperçoit dès lors que cet ensemble d’actes arbitraires, dont la présente affaire n’est qu’un épisode, participe d’un réel sentiment d’arbitraire et de vengeance suite aux événements graves qui se sont déroulés plus spécialement dans le Ndiza et le Marangara, les 3 et 4 novembre».
Il ressort des jugements du Conseil de guerre que les événements de novembre 1959 constituent en quelque sorte le point d’arrivée d’un procèssus au cours duquel l’opposition entre les Hutu et les Tutsi s’est nettement cristallisée à un point tel que le choc entre les antagonistes, sans qu’on pût en fixer le moment, fût au moins prévisible. Les précautions d’ordre militaire prises à partir du 24 octobre sont significatives à ce sujet.
Comme on peut le voir, les textes du Conseil de guerre passent des actes de violence et d’intimidation du mois d’octobre à la révolte générale dans la chefferie du Ndiza d’abord, dans la province de Marangara ensuite, à partir du 3 novembre, avant de s’étendre sur tout le pays.
Que s’est-il passé entre le 31 octobre et le 3 novembre, c’est-à-dire dans les deux jours qui ont précédé immédiatement l’insurrection des Hutu contre les Tutsi ? Il s’agit, en posant la question, de savoir quelles furent les circonstances qui favorisèrent le déclenchement de la Révolution de novembre 1959.
Car, il y a toujours dans les événements des causes profondes et radicales, lointaines dans leur genèse, qui créent le climat général ; il existe aussi des causes immédiates fournissant l’occasion propice à l’initiative. Ce peut-être un fait d’ordre secondaire, parfois insignifiant, bien souvent hors de proportion avec le bouleversement ultérieur qui détermine la réaction en chaîne, sans que ceux qui en sont responsables ne se rendent compte des répercussions de leur acte, de leur geste.
On peut dire que c’est ce qui arriva dans le déclenchement des troubles de novembre 1959 au Rwanda. Dans ce pays où l’un des signes d’une bonne éducation traditionnellement appréciée à tous les niveaux de la hiérarchie sociale (peu importe les motivations du geste) était de témoigner du respect — notamment en saluant — à celui en qui la société ou un groupe ou soi-même voyait un supérieur. Poser un tel geste était comme un devoir à l’égard d’une personne revêtue de l’autorité publique, laquelle pouvait y voir sinon un signe d’allégeance du sujet, du moins, la preuve que sa qualité d’autorité publique n’était pas contestée. Dans ces conditions, l’autorité vers laquelle des inférieurs se dirigent pour poser ce geste n’a pas de raisons de s’en méfier à priori.
Le dimanche, 1er novembre, à Bukomero, près de la mission catholique de Byimana, au Marangara, en territoire de Gitarama, M. Dominique MBONYUMUTWA, l’un des rares sous-chefs Hutu du Rwanda et solide leader du Mouvement Hutu, revenant de la messe, eut sur son chemin huit jeunes gens Tutsi dont deux l’accostant fort poliment le saluèrent et engagèrent une conversation avec lui.
Mais dans l’atmosphère de tension que vivait le pays, la conversation prit vite un tour politique :
« Vous devenez très important, sous-chef, on parle beaucoup de vous ces derniers temps ». « Me reprocherait-on quelque chose ? demande ironiquement le souschef ».
Il n’en fallut pas plus, et un des jeunes gens gifla le sous-chef, geste auquel les sept autres vinrent se joindre. Madame MONYUMUTVVA qui était en sa compagnie s’en fut appelée au secours, tandis que son mari bâti en hercule, se défendant, parvint à mettre ses agresseurs en fuite.
La nouvelle de cette agression se répandit très rapidement à travers le pays, parmi les Hutu, gui, déjà excédés par la campagne d’intimidation, crurent à un début d’extermination, Le fait que les colporteurs de la nouvelle de l’agression contre le sous-chef Hutu MBONYUMUTWA aient annoncé que celui-ci était mort ou grièvement atteint à la suite des coups reçus des Tutsi fit considérer cet acte comme dépassant toutes les bornes.
La peur, l’indignation, la réaction défensive et la volonté punitive sont autant de sentiments qui s’emparèrent avant tout des Hutu du Ndiza, où résidait MBONYUMUTWA, et dont les récits rendent compte. Dans cet état de surexcitation générale, le fait de quelques individus Tutsi devint un acte du groupe Tutsi, tandis que de leur côté, le groupe Hutu s’identifiait avec la victime. Aux yeux de la Masse Hutu excitée, tout Tutsi était coupable de cet attentat.
Ainsi, les passions étaient au plus haut. Même si la victoire était imprévue, la fièvre de la vengeance, le sang « répandu » (il ne l’était pas) poussaient les Hutu à la lutte contre les Tutsi. Maintenant que leur colère était déchaînée, les manants voulaient détruire les nobles sans perdre de temps. L’étincelle de la Toussaint 1959 donnait le ton à une grande révolution.
Dès le 2 novembre, on entend des coups de sifflets dans la région de Gitarama. Ils seront souvent entendus au cours des jours suivants. C’est la consigne pour les Hutu, un appel à passer à l’ordre du jour. Au cri de «à bas les unaristes ! Mort aux unaristes ! « Les Hutu manifestent au cheflieu du territoire de Gitarama, protestant contre l’agression de la veille et menaçant les employés Tutsi présents sur les lieux. L’Administrateur calma cette foule qui, sans rien perdre de sa détermination de régler ses comptes à l’UNAR, alla encercler le village des « SWAHILI » (islamisés) de Gitarama considérés comme des alliés et instruments dangereux de l’UNAR. Pour épargner ses hommes de la fureur populaire, dit la Délégation Hutu dans son « Mémoire » à la Mission de visite de l’ONU :
« Le chef religieux du camp sort implorer la pitié de la foule en faveur de ses adeptes dont le plus grand nombre est de race Hutu et mérite donc de se voir épargné.
Argument sentimentalement décisif pour une circonstance où seul le sentiment dirige les réactions de la foule. Celle-ci s’apitoie donc et son interlocuteur regagne ses coréligionnaires après avoir prêté le serment de ne plus se mêler aux complots des chefs de l’UNAR ».
Ce même jour, la bananeraie et les caféiers appartenant au chef Ladislas HAGUMA, du Marangara, peu aimé des leaders Hutu, furent rasés à coups de machettes. Ce geste se répète de colline en colline dans les propriétés des Tutsi. Ceux qui sont recherchés sont des unaristes mais unaristes est devenu synonyme de Tutsi.
Simples actes de provocation ou d’intimidation ? Ou démonstration de la force Hutu ? C’est vraisemblable, car on ne signale pas de mort au cours de ces deux premiers jours.
Mais à partir du 3 novembre la tragédie commença. Alors qu’après l’agression dont avait été victime le leader Hutu MBONYUMUTVVA, d’aucuns pouvaient encore avoir des doutes sur la gravité des conséquences au point de vue de la santé du sous-chef, le bruit courut, formel, au matin du 3 novembre, que M. MBONYUMUTWA était mort.
On sonna la corne et les sifflets se firent entendre comme la veille. La population Hutu rassemblée se dirigea alors vers l’habitation du chef GASHAGAZA pour lui demander d’expliquer les circonstances de la mort du leader et sous-chef MBONYUMUTWA. Là, la foule trouva un certain nombre de personnes dont quelques Tutsi qui étaient en réunion dans la maison du chef. Les Hutu virent dans cette réunion la préparation d’un nouveau complot de l’UNAR. Aussitôt, les Hutu demandèrent au chef de faire sortir les Tutsi réunit chez lui. Pendant qu’il hésitait, un de ses hôte, le sous-chef NKUSI, « trouva encore le moyen d’attiser la fureur des Hutu et se présentant à une fenêtre armé d’un arc dont il pointait la flèche sur eux ». C’est à la suite de ce geste de mépris et provocateur que la foule se déchaîna et pénétra de force dans la maison du chef dont elle avait commencé par briser les carreaux et à démolir les portes. Une rixe éclata au cours de laquelle le sous-chef KATABIRWA et l’ex sous-chef MATSIKO notamment furent tués et plusieurs personnes blessées, dont NKUSI laissé pour mort. Quant au chef GASHAGAZA, il s’en tira avec quelques coups et fut recueilli comme réfugié par la mission catholique de Kanyanza. Pratiquement, c’était aussi la fin de sa carrière de chef. Il était ainsi une des premières victimes nobles de l’insurrection des paysans.
La date du 3 novembre fut ainsi considérée comme le début de la révolution Hutu, parce que c’est ce jour-là que le sang fut versé, tandis que le ler et le 2 novembre sont inclus dans la période d’intimidation.
C’est à notre avis, une question de point de vue. En effet, dans la mesure où l’agression du 1er novembre contre le sous-chef MBONYUMUTWA est considérée comme un acte isolé, sans participation de groupe important de la population et surtout sans versement de sang, on peut classer l’acte du ler novembre parmi ceux qui ont marqué la tentative de l’UNAR d’étouffer ses adversaires. Mais dans la mesure aussi où l’agression contre le leader Hutu fut ressentie par les Hutu comme dirigée contre eux et déclencha les graves troubles de novembre 1959, prendra cette date comme le début de la révolution n’est pas en contradiction avec la matérialité de celle-ci. Virtuellement au moins, le 1er novembre a marqué le début de la révolution, le 3 l’étant matériellement.
Quoi qu’il en soit, le conflit, sanglant ouvert le 3 novembre s’étendit très rapidement, comme un gigantesque feu de brousse, dans les chefferies voisines, et traversa tout le pays. Parti de Ndiza — une chefferie du territoire de Gitarama — où les premiers incendies de cases Tutsi par les Hutu furent allumés dès le soir du 3 novembre, le mouvement insurrectionnel gagna le 4 tout le territoire de Gitarama, s’étendit dès le 5 vers l’Est dans la chefferie du Bumbogo (territoire de Kigali) et vers l’Ouest par les chefferies Kingogo, Kanage et Bushiru (territoire de Gisenyi). Si « le 6 au soir il n’y avait plus une seule hutte Tutsi qui n’eût été incendiée », il faut ajouter qu’à cette même date, l’incendie se propagea en territoire de Ruhengeri où le sous-chef NKUNDYIE fut tué en s’attaquant aux Hutu pour défendre ses propriétés. L’action se poursuivit dans ce territoire le 7 (au Bugarura, Bukonya) ainsi qu’en territoires de Byumba et de Kibuye. Les Hutu de ce dernier territoire ayant aidé les Tutsi à repousser les incendiaires, ceux-ci eurent de lourdes pertes en hommes : on a pu dénombrer 58 cadavres connus comme appartenant au groupe des incendiaires.
Le dimanche 8, le mouvement gagna l’extrême nord du pays. Ce fut le tour du Mulera, du Bukamba et du Rwankeri, en territoire de Ruhengeri. Dans le Bukamba, le bruit ayant couru que le leader et sous-chef Hutu Balthazar BICAMUMPAKA avait été tué par les Tutsi, des barrages furent dressés sur les routes et la population de la région se leva comme un seul homme pour la chasse aux Tutsi. GITERA (au Sud) MBONYUMUTWA et KAYIBANDA (au centre) et BICAMUMPAKA (au Nord) à eux quatre incarnaient les espoirs et étaient l’âme du mouvement Hutu.
Toucher à l’un de ces hommes était signer son propre arrêt de mort. Ceci explique pourquoi, quand fut annoncée la mort de BICAMUMPAKA,
« c’est en promenant ce leader à travers les collines nue l’Administration parvint à calmer les esprit ». A partir de ce moment, les Tutsi se réfugièrent dans les missions et les centres européens, d’où ils se dirigeront vers d’autres régions mais n’apparaîtront plus là où ils habitaient.
Les 9 et 10, la jacquerie se poursuivit en territoires de Kigali et Nyanza, mais sans avoir la même intensité qu’au nord t au centre du pays, à cause de l’influence prédominante dans ces territoires.
En territoire d’Astrida, bastion de l’APROSOMA, l’action des Hutu fut moins spectaculaire, semble-t-il. En effet, dit le Mémoire sur la Révolution de novembre :
« Dès l’ouverture des hostilités, le chef du territoire d’Astrida convoque les chefs des chefferies et les leaders Hutu pour leur demander d’épargner à leurs hommes les horreurs de la guerre civile. Un pacte de non-agression est conclu entre les deux parties. Le chef de l’APROSOMA croit encore à la valeur de la parole donnée et s’abstient d’organiser une défense armée. C’est cette honnêteté de sa part qui va faciliter l’assassinat de ses collaborateurs.
Leurs adversaires profitent en effet de cette abstention pour procéder à l’assassinat de certains militants Hutu et organiser la razzia de la chefferie de Mvejuru, bastion de l’APROSOMA ».
Le 8 novembre, un commando de Twa-exécuteurs traditionnels et inconditionnels des hauts faits de la Cour — partit de Nyanza vers le Bufundu à la recherche du représentant local de l’APROSOMA. « Systématiquement, note HUBERT, ces bandes visitèrent tous les lieux où les victimes pouvaient se trouver et elles s’y livrèrent à des destructions pillages, arrestations brutales et lynchages. Finalement POLEPOLE MUKWYIE fut sauvagement assassiné après avoir été martyrisé. Un de ses frères fut également tué ». Mais, ajoute l’auteur, de tous ces crimes, le plus odieux fut incontestablement celui commis par le chef MBANDA.
Le 10 novembre, redonnant force à une fonction du Rwanda ancien, MBANDA fit appel aux ABAHEBYI, descendants des guerriers gardefrontière et leur donna l’ordre d’aller tuer KANYARUKA, secrétaire du parti Hutu APROSOMA, qui s’était réfugié depuis la veille au Burundi, non loin de la frontière, chez son frère RENZAHO. Un sous-chef, — RUTAYISIRE — accepta de conduire le raid guerrier et les deux frères furent sauvagement assassinés.
KANYARUKA reçut 53 coups de lance, 9 coups de machette et un coup de couteau, RENZAHO portait 51 coups de lance dispersés sur tout le corps.
Il semble, d’après le Rapport de la Commission d’Enquête, que ces assassinats qui expriment la réaction Tutsi à l’insurrection Hutu, « furent les derniers meurtres systématiques, la journée du 10 novembre étant marquée surtout par la défaite subie dans l’attaque de la colline de Save par les troupes armées pro-Tutsi venues de divers côtés pour s’en emparer ».
La déclaration de l’état d’exception dans tous les territoires du Rwanda permit de substituer aux autorités, civiles, les autorités militaires et de limiter la liberté ; l’établissement d’un régime militaire substitua un Résident militaire au Résident civil dès les 11 et 12 novembre. Ces mesures furent prises après que les autorités tutélaires eurent constaté que la lutte contre les incendies, les pillages et les meurtres ne progressait pas aussi efficacement et aussi rapidement qu’on l’avait espéré, « le pays était montagneux et difficilement accessible, les voies de communications peu nombreuses et la population apparemment calme, se dispersait à la première sommation mais reprenait les incendies aussitôt après le départ des forces de l’ordre ».
L’arrivée de renforts venant .d’Usumbura et des stations congolaises de Goma, Rumangabo, Bukavu, Watsa e1 Kamina permit à cette Force Publique commandée par la puissante figure du Colonel B.E.M. LOGIEST, de battre le record de la rapidité en arrêtant l’effusion de sang prolongée et en rétablissant l’ordre dans le pays. « Le 14 novembre, observe le rapport de la Commission d’Enquête, le calme était entièrement rétabli ».
Le calme, mais non encore la paix. Quoi qu’il en soit, à partir du 16 novembre, jour où Kigeri V, devant la ferme détermination de l’Autorité Tutélaire de faire revenir la tranquillité et de l’affermir parmi les habitants, dit faire une proclamation au pays visant notamment à lever les équivoques longtemps entretenues : « UNAR », parti du Mwami et « APROSOMA », ennemi du Mwami, on pouvait considérer qu’une révolution venait de se faire au Rwanda. Deux lourdes semaines d’un vaste règlement de comptes entre Hutu et Tutsi, entre maîtres et esclaves, entre gouvernants et gouvernés. Ce fut un mouvement populaire, écrit le Substitut du Procureur HUBERT, qui vit la résignation séculaire des Hutu se transformer en révolte »
Pendant ces deux semaines, la guerre des paysans rwandais fut une guerre révolutionnaire ; cruelle aussi. Mais comme dans la contrerévolution Tutsi, la cruauté ne fut pas anonyme. La terreur fort motivée de part et d’autre, s’accompagna’ d’une tragédie, d’un romantisme de la mort. Les paysans ont marché parce qu’ils ont cru que par la mort la justice régnerait ; et comme la soif de la liberté avait suscité des héros du milieu de ces paysans, suivre ces héros et les défendre pouvait apporter la paix à la société. Il y avait donc une foi et une espérance chez ces paysans, diversement convaincus mais fixés à un même objectif : reconquérir la liberté et la dignité humaine.
L’histoire n’est pas une idylle, selon le mot de Bismarck. Les grands événements sont marqués par le fer et par le feu, par l’éclair et par le tonnerre, par la boue et par le sang. Ainsi la Révolution de novembre 1959 se solda-t-elle par un grand nombre de tués parmi les antagonistes, par des destructions importantes et aussi par l’expulsion des Tutsi par les Hutu dans les régions où ces derniers étaient de conquête plus récente des premiers.
Certes, quand la Force Publique prit la situation en mains la Révolution n’était pas terminée, mais sa phase essentielle était accomplie, car les Hutu avaient pénétré dans la sphère du pouvoir et pouvaient désormais participer aux grandes décisions concernant les intérêts du Rwanda.
Les événements qui sont survenus dans le pays après novembre appartiennent à une autre phase: celle de la recherche de la paix définitive. Mais en tant qu’ils prolongent le mouvement de libération dont l’acquit de novembre est devenu comme l’âme, ces événements souvent sanglants à cause de la résistance de ceux qui n’admettent pas leur défaite, font partie de la Révolution. On verra plus loin quels furent les résultats de ces jours qui permirent aux Hutu de se déclarer libres après des siècles d’humiliation.
L’Eglise et la Révolution Rwandaise
La présence agissante de l’Eglise dans la société rwandaise n’est plus à démontrer. L’importante position qu’elle a occupée dans l’histoire moderne du Rwanda a eu pour résultat, entre autres, de la faire considérer comme une puissance intéressée aux événements qui pouvaient affecter la vie de la société. L’analyse consacrée à son comportement dans diverses situations liées à l’ordre colonial a mis ce fait en lumière.
L’imbrication que nous avons remarquée des actions de l’Eglise et des Gouvernants ou, si l’on veut, du spirituel et du temporel dans l’œuvre de « civilisation » ne permit pas à l’Eglise, pendant longtemps, de s’en tenir au seul rôle qui était censé être le sien et relevant du domaine spirituel.
Plusieurs de ses interventions, lorsqu’elles n’étaient pas franchement politiques, furent couvertes d’ambiguïtés. « D’où au Rwanda, écrit l’abbé BUSHAYIJA, beaucoup de néo-convertis ont eu quelque peine à saisir ce rôle véritable de l’Eglise (transmettre à l’humanité le dépôt de la révélation et de la morale chrétienne). Ils y ont vu une institution purement humaine, puissante et riche, bienfaisante certes et respectée même par le pouvoir civil. En s’y associant, on n’escomptait pas faire fortune, mais on pouvait espérer trouver une situation respectable et s’assurer une puissante protection ». D’une part, l’Eglise s’allia aux gouvernants et participa au renforcement, à la diffusion et la stabilisation de leur pouvoir dans et sur la société, d’autre part, elle sut utiliser ses alliés pour s’assurer des succès auprès des populations qui, soumises, recevaient d’elle ou grâce à elle quelques soulagements à leurs dures conditions.
Il faut attendre l’irrésistible mouvement de décolonisation pour voir l’Eglise essayer de se dégager d’une position qui, si elle perdurait, risquait de compromettre toute son œuvre. C’est dans cette optique qu’elle se prononça nettement — en surprenant d’ailleurs son allié colonial — pour le droit des populations de l’Afrique belge à l’indépendance; qu’elle dénonça les injustices dont les autorités coutumières et certains colons accablaient les populations ; qu’elle chercha à affirmer son indépendance et à dissocier, aux yeux de ses adeptes spécialement, son message des objectifs du pouvoir temporel, bref, qu’elle entreprit de se purifier des alliages temporels pour se mettre totalement au service de la justice et de la charité parmi les hommes sans être inféodée à un quelconque parti.
Dans cet effort pour se dégager de ce qui dans la situation nouvelle que connaissait le Rwanda comme d’autres pays indépendants, « l’Eglise quitta la scène politique ; elle renonça même en partie à ses activités sociales pour s’adonner plus exclusivement à sa tâche spirituelle »
Beaucoup de ceux qui avaient bénéficié de sa position et de ses relations antérieures ne comprirent pas et n’apprécièrent pas cette nouvelle attitude. Mais il semble que ce n’était pas cela que recherchait l’Eglise. L’important pour elle pouvait être de faire percevoir qu’elle était au-dessus des partis et, partant, capable d’être au service de tous.
Les circonstances dans lesquelles se fit ce « décrochage » brusque firent juger sévèrement cette rupture de l’alliance : pour les dirigeants traditionnels, ce n’était pas un simple abandon fait au nom des principes contraignants, c’était une trahison ; l’Eglise se détachait du cercle des puissants pour livrer ceux-ci à leurs sujets de plus en plus indociles et agités. Il s’ensuivit de l’hostilité envers les missionnaires et envers l’Eglise catholique au Rwanda en général.
Celle-ci œuvrant dans une société composée d’hommes, les événements qui touchent ces derniers ne peuvent la laisser indifférente. Aussi quand la crise révolutionnaire se fait jour, non seulement elle affecte les domaines politiques et social du pays, mais elle a des répercussions sur la vie de l’Eglise à cause des positions que les responsables ont estimé devoir prendre au nom de leur mission pour éclairer leurs chrétiens.
Ce sont ces prises de position qui font apparaître que l’Eglise a voulu servir la Justice au cours de la phase révolutionnaire qu’a connue le Rwanda et que manifestement elle s’est voulue en quelque sorte promotrice de la paix sociale: positivement en indiquant les conditions pour une telle paix, négativement en condamnant tout ce qui la trouble, peu importe l’origine de ce trouble. C’est ainsi que le PARTI SOCIAL HUTU attira l’attention des Evêques du Rwanda sur lui, comme le fit l’UNAR, dans la mesure où leurs comportements paraissaient incompatibles avec la doctrine de l’Eglise à laquelle plusieurs membres de ces partis étaient liés.
Nous croyons que dans ces conditions, on ne peut pas passer sous silence ce rôle de l’Eglise dans une période troublée, car il a pu certainement influencer — ne fût-ce que partiellement — l’évolution des attitudes face aux événements. De plus, l’accent ayant été mis par l’un ou l’autre auteur de l’attitude partisane de l’Eglise face à la Révolution rwandaise, il nous semble important dans le contexte de cette étude de donner les éléments que ces auteurs ne donnent pas et pouvant servir la vérité. Enfin, ces lignes s’inscrivent dans la logique de notre plan d’étude, dans la mesure où, à chaque étape de celle-ci, nous avons essayé de montrer comment les différentes forces présentes dans la société agissaient sur celle-ci. En fin de compte il paraît opportun de souligner que certaines de ces positions de l’Eglise sont le prolongement de la ligne définie à la Conférence plénière des Ordinaires du Congo Belge et du Ruanda-Urundi dont il a déjà été question.
Les considérations consacrées à la naissance, au développement et à la mise à jour du mouvement revendicatif et révolutionnaire Hutu ont fait ressortir que c’est progressivement que le problème social et politique sur lequel il était centré a été généralement et publiquement reconnu comme un problème, en dehors du cercle des intéressés qu’il préoccupait et qui en cherchaient une solution.
L’Eglise catholique, dont l’attitude en face du problème social ne faisait plus de doute depuis la publication de la lettre sur la justice au RwandaUrundi, logique avec elle-même, ne peut rester indifférente devant une situation de plus en plus dangereuse pour la vie de la communauté. En la personne de Son Excellence Mgr PERRAUDIN, elle rappela son enseignement sur la justice et la charité, insista sur l’égalité foncière des races, déplora le régime d’inégalité régnant dans le pays, lança un appel aux chrétiens, compte tenu de la tension dans les esprits, pour que leur bons sens et leur charité préviennent des divisions et des oppositions qui peuvent être funestes pour le pays. Cet enseignement fut condensé dans la « Lettre Pastorale pour le carême de 1959 » que Mgr PERRAUDIN envoya aux chrétiens de son Vicariat Apostolique.
Les répercussions de ce document, d’une clarté, d’une fermeté et d’un courage rares, dépassèrent de loin celles qu’avait eues la lettre de 1957 sur la justice. Si, en général, la masse des chrétiens l’accueillit avec respect, elle Souleva contre son auteur et par contrecoup, contre les Missions et l’Eglise, une campagne de calomnies odieuses lancées à partir d’une partie des autorités coutumières. Jamais, peut-être cette lettre ne lui sera pardonnée par ceux-là qui y ont vu son dernier acte pour lancer le peuple à leur assaut.
Notre propos n’est pas de faire l’analyse de ce riche document. Néanmoins, il est intéressant d’en donner les passages qui corroborent ce que nous avons dit sur les causes de la révolution et qui définissaient l’attitude de l’Eglise face au problème Hutu-Tutsi. Après avoir constaté l’existence au Rwanda de races et de groupes sociaux différents et divers, l’évêque ajoutait :
« Pour le moment le problème est surtout agité à propos des différences de races entre Rwandais. Cette diversité de groupes sociaux et surtout de races, risque chez nous de dégénérer en divisions funestes pour tout le monde. Chers chrétiens du Rwanda, Nous faisons appel à votre bon sens et à votre Charité pour que Dieu nous épargne de ce malheur.
» Nous sommes sûrs que notre appel, inspiré uniquement par l’amour que Nous portons à tous et à chacun de Nos enfants, à quelque groupe qu’ils appartiennent, trouvera un écho fidèle et généreux dans vos cœurs de chrétiens. Nous désirons cependant vous éclairer sur ce sujet, car dans le pays commencent à se répandre toutes sortes d’idées dont beaucoup ne sont pas conformes à l’enseignement de l’Eglise.
» Toutes les races sont également respectables et aimables devant Dieu. Chaque race a ses qualités et ses défauts. Personne d’ailleurs ne peut choisir de naître dans un groupe plutôt que dans un autre. Il est injuste par conséquent et contraire à la charité de faire grief à quelqu’un d’appartenir à telle ou telle race, et surtout de le mépriser à cause de sa race… L’Eglise n’est donc pas pour une race plutôt que pour une autre, l’Eglise est pour toutes les races qu’elle embrasse d’un égal amour et d’un égal dévouement.
» Dans notre Rwanda, poursuit le Prélat, les différences et les inégalités sociales sont pour une grande part liée aux différences de race, en ce sens que les richesses d’une part et le pouvoir politique et même judiciaire d’autre part, sont en réalité en proportion considérable entre les mains des gens d’une même race. Cet état de chose est l’héritage d’un passé que nous n’avons pas à juger. Mais il est certain que cette situation de fait ne répond plus aux normes d’une organisation saine de la société rwandaise et pose, aux responsables de la chose publique des problèmes délicats et inéluctables ».
Mgr PERRAUDIN ne prétend pas être le technicien des réformes à f aire, ce rôle n’appartient pas non plus à l’Eglise qu’il représente. Par contre là où des réformes et des solutions s’imposent comme dans le cas du Rwanda, l’Eglise estime qu’il lui appartient.
» De rappeler, à tous ceux, autorités en charge ou promoteurs de mouvements politiques, qui auront à les trouver, la loi divine de la justice et de la charité sociales.
» Cette loi demande que les institutions d’un pays soient telles qu’elles assurent réellement à tous ses habitants et à tous les groupes sociaux légitimes, les mêmes droits fondamentaux et les mêmes possibilités d’ascension humaine et de participation aux affaires publiques. Des institutions qui consacreraient un régime de privilèges, de favoritisme, de protectionnisme soit pour des individus, soit pour des groupes sociaux, ne seraient pas conformes à la morale chrétienne. La morale chrétienne demande aussi que les fonctions publiques soient confiées à des hommes capables et intègres, soucieux avant tout au Bien de la Communauté dont ils sont les mandataires. Il serait contraire à la justice et à la Charité sociales de confier à quelqu’un une responsabilité publique en considération de sa race ou de sa fortune, ou de l’amitié qu’on lui porte, sans tenir compte avant tout de ses capacités et de ses vertus.
» La morale chrétienne demande à l’autorité qu’elle soit au service de toute la communauté et non pas seulement d’un groupe, et qu’elle s’attache avec un particulier dévouement et par tous les moyens possibles au relèvement et au développement culturel, social et économique de la masse de la population. L’Eglise est contre la lutte des classes entre elles, que l’origine de ces classes soit la richesse ou la race ou quelque autre facteur que ce soit, mais elle admet qu’une classe sociale lutte pour ses intérêts légitimes par des moyens honnêtes, par exemple en se groupant en associations. La haine, le mépris, l’esprit de division et de désunion, le mensonge et la calomnie sont des moyens de lutte malhonnêtes et sévèrement condamnés par Dieu. N’écoutez pas, chers Chrétiens, ceux qui, sous prétexte d’amour pour un groupe, prêchent la haine et le mépris d’une autre groupe ».
Cette prise de position, avons-nous dit, suscita quelque mécontentement chez certains, principalement dans le groupe dirigeant, mais elle entraîna aussi des enthousiasmes. Intervenant dans un climat psychologique et politique tendu et pour traiter d’un problème qui était à la base de la tension qui régnait, l’Eglise pouvait s’attendre, elle qui avait été très souvent écoutée, à ce que les antagonistes cherchent à retrouver leurs positions respectives dans la sienne. C’est dans la mesure où chaque partie a pu s’y découvrir ou être déçue que la lettre pastorale de Mgr PERRAUDIN a suscité des réactions enthousiastes ou hostiles.
Que reprochait-on à Mgr PERRAUDIN ? Deux choses principalement : d’abord pour ceux qui pensaient que le Prélat avait voulu les viser, il était reproché à Monseigneur d’avoir mis les méfaits qui existaient dans la société au compte d’une race — Tutsi — alors que ce groupe estimait que le colonisateur européen devait partager sa responsabilité; si, disait le groupe des dirigeants coutumiers, les Tutsi jouissent d’un monopole jugé inadmissible, ils y ont été poussé par les gouvernants européens. Dès lors, concluait-il, on ne peut condamner les seuls Tutsi sans juger l’administration européenne, à moins d’en vouloir aux autorités et au groupe dominant. La deuxième reproche qui était adressé à Mgr PERRAUDIN tenait au fait qu’il reconnaissait comme légitime pour ceux qui n’avaient eut que peu de possibilités d’affirmer leurs aspirations, le droit de s’associer et de faire entendre leur voix. Compte tenu des positions maintenant connues que défendait le groupe traditionaliste, Mgr avait eu tort, aux yeux de ce groupe, de se prononcer sans ambiguïté au sujet de la nécessité d’une évolution et d’un changement dans les institutions traditionnelles afin que celles-ci devinssent capable de répondre aux aspirations de tous les groupes composant la société.
Ces faits reprochés à Mgr PERRAUDIN venant s’ajouter à ceux que nous avons déjà indiqués qui avaient été à la base de frictions entre les autorités coutumières et les autorités ecclésiastiques, la rupture fut consommée à l’occasion de cette lettre pastorale.
La conjoncture dans laquelle se trouvait le pays allait fournir à Mgr PERRAUDIN d’autres occasions d’expliciter la position de l’Eglise face aux événements actuels. La vague de méfiance qui ne cessait de s’épaissir et de s’élargir autour de l’Eglise dans diverses couches de la population l’amena à rappeler à ses collaborateurs le 11 février 1959, que :
« Les prêtres, les Religieux, les Religieuses, parce qu’ils sont d’une façon très particulière de l’Eglise, mis à part, consacrés, engagés pour une fonction d’Eglise n’ont pas le droit d’être des partisans. Ils sont par vocation les hommes de tout le monde, quelles que soient leurs attaches familiales ou raciales et quels que soient leurs sentiments politiques personnels ».
En réalité, toute la hiérarchie catholique du Rwanda et du Burundi est solidaire de ces positions comme le montrent les « CONSIGNES ET DIRECTIVES DES VICAIRES APOSTOLIQUES DU RUANDAURUNDI A LEUR CLERGE ET AUX CONGREGATIONS RELIGIEUSES » données le 25 août 1959 à l’issue du Synode de Nyakibanda. Trois types de considération étaient développés dans ce document :
a) L’unité du clergé avant tout ;
b) Les rapports de l’Eglise et du temporel, et spécialement des prêtres et de la politique ;
c) Le rôle des laïcs vis-à-vis de la politique.
Mais pour saisir toute l’importance de ces prises de position, il faut garder à l’esprit ce qui a été dit du rôle et de la question de l’Eglise dans la société d’avant 1950 spécialement. Ce qui est en train de se faire dans l’Eglise à l’occasion des événements politiques, c’est une véritable conversion intérieure et extérieure de ceux qui en son sein ont la responsabilité d’être les guides de la masse des fidèles.
Ainsi, on peut lire dans ce document :
« Depuis un certain temps on constate un courant d’idées dirigées contre l’Eglise et tendant même à mettre en opposition les différents membres du Clergé… A cette tentative de division nous devons répondre en serrant nos rangs autour de nos évêques et en nous mettant résolument sur le plan tout à fait surnaturel.
» Méfions-nous donc de tous les racontars, de tout ce qui de près ou de loin tend à semer la méfiance et la désunion… Le temporel, social et politique est l’affaire des laïcs et nous n’avons le droit et le devoir d’y intervenir que dans la mesure où le temporel a des incidences spirituelles et morales ».
A propos du problème politique fondamental qui oppose les groupes sociaux dans les deux pays, le document déclare :
« Les Evêques du Ruanda-Urundi ont jugé à leur tour que la situation de fait du Ruanda-Urundi consacrant une sorte de monopole du pouvoir entre les mains d’un groupe ne répondait plus aux normes d’une organisation saine de la société ».
Les prêtres étant généralement les mieux informés parmi l’élite du pays, il semble que les Evêques aient craint qu’ils ne cherchent à suppléer les laïcs dans un domaine où en principe ils ne pouvaient avoir qu’un rôle indirect.
« De plus, dit le document, les Vicaires Apostoliques du RwandaUrundi défendent à tous leurs prêtres, ‘religieux et religieuses de participer directement à la création ou à la propagande de partis politiques, ainsi qu’à des réunions politiques ou raciales. Les bâtiments de la Mission ne doivent pas servir aux réunions des partis politiques ».
Mais plus loin 0.es évêques déclarent :
« Si le clergé ne dit pas, comme nous l’avons dit, participer personnellement et activement à la vie politique, il doit avec insistance rappeler aux chrétiens laïcs le devoir qu’ils ont, eux d’y participer. Nous devons aussi les former et les conseiller ».
Quelle doit être l’attitude du clergé en fasse des partis politiques qui se créeront dès que le droit de vote sera décrété ? Les Evêques répondent :
« Nous devons respecter l’engagement de nos laïcs chrétiens dans la formation ou le développement des partis politiques. C’est leur affaire et non la nôtre.
» Les prêtres auront soin de ne pas transposer sur le plan politique une attitude dogmatique qui ne leur est permise que sur le plan spirituel. Ils éviteront un reproche mérité de cléricalisme, et de dresser contre eux des laïcs qui savent que l’autorité de l’Eglise ne s’étend pas directement au domaine temporel.
» Nous devons nous tenir au courant des programmes et des méthodes des partis qui se formeront afin de voir si en tout cela il n’y a rien de contraire à la loi divine ou ecclésiastique…
» Les prêtres éviteront avec un soin extrême de prêter flanc à des attaques de ce genre en s’abstenant de se mêler indûment et inconsidérément des affaires temporelles, sociales et politiques ».
Enfin, dans un texte plein d’implications, les Evêques définissent « L’ATTITUDE DE L’EGLISE EN FACE DU PROBLEME SOCIAL AU RUANDA-URUNDI ». Ils déclarent notamment :
« L’Eglise sait que le problème social dans nos régions est particulièrement délicat parce qu’il est doublé d’un problème de races, mais elle a confiance en la grâce divine et au bon sens de notre population et elle espère que ce délicat problème se résoudra dans la justice et la charité, dans la compréhension et le respect mutuels.
» Elle respecte les aspirations et les revendications légitimes des masses populaires, qui demandent que soient mieux reconnus leurs droits et leur dignité d’hommes et de citoyens et qui ne veulent plus d’une société basée sur le privilège.
» Elle demande instamment aux associations de tous genres, qui défendent les intérêts de leur groupe d’avoir toujours en vue aussi le Bien général et de proscrire de leurs méthodes d’action tout ce qui incite à la désunion, à la vengeance, à la haine raciale.
» Les Prêtres, les Religieux, et les Religieuses.., doivent manifester un respect profond et un vrai dévouement à chaque homme, grand ou petit, riche ou pauvre, Muhutu ou Mututsi ou Mutwa, sans faire exception de personne. Avec grande délicatesse, ils doivent éviter de blesser qui que ce soit en faisant des allusions raciales déplacées, par exemple en soulignant ce qu’on appelle les défauts de telle ou telle race…
» Le respect de l’action temporelle des laïcs exigera souvent de la part du clergé un réel renoncement et même un véritable dépouillement. » Pour répondre à certaines accusations et pour les prévenir, Nous tenons à déclarer que l’Eglise, et par conséquent son clergé, se refuse à servir d’instrument à l’autorité civile ».
Il ressort de ces directives de l’épiscopat que c’est au nom même de sa foi et de l’authenticité de sa mission prophétique que l’Eglise du Rwanda, face à la situation du moment et pour l’avenir, se veut un facteur stimulant de la créativité des conditions de vie nouvelle, tout en restant dans l’axe de sa mission spécifique.
» La Communauté chrétienne, écrit G. DELTEIL, devrait devenir l’un de ces lieux où s’expriment les voix bâillonnées des hommes réduits au silence, tous les cris d’espoir et de révolte de ceux qui militent pour plus de justice, toutes les interrogations qui dérangent l’ordre parce qu’elles cherchent l’homme plus grand, plus libre ». Il nous semble que l’effort que fait l’Eglise du Rwanda au moment où la société dans laquelle elle est implantée se trouve à la croisée des chemins va dans ce sens. Non seulement les positions déjà prises la montrent mobilisatrice de l’énergie de ses chrétiens mais on la voit s’engager ouvertement dans le combat pour la justice sociale.
L’absence d’une période de transition dans cette mutation ou rénovation qui s’imposait ne pouvait pas ne pas étonner et aussi troubler ceux qui avaient pu croire que l’Eglise avait partie liée avec eux. Les circonstances dans lesquelles l’Eglise opérait ce retour aux sources de sa doctrine ne pouvaient que faire suspecter sa sincérité même de la part d’une partie de son clergé à laquelle les nouvelles perspectives d’évangélisation ne garantissaient pas la meilleure place dans « le royaume -.
Il semble qu’en fait, alors que la masse des chrétiens paraissaient satisfaits par la nouvelle orientation de l’Eglise, ceux qui étaient réticents ou hostiles à cet esprit de réforme de l’attitude de l’Eglise restaient accrochés à ces deux questions : était-ce vraiment nécessaire et était-il opportun de chercher à modifier des habitudes à un moment aussi critique ?
Il faut constater que ces interrogations, ainsi que le malaise que ses prises de position ont provoqué n’ont pas arrêté l’Eglise dans le mouvement qu’elle avait amorcé. Pouvait-elle d’ailleurs se cramponner à son attitude dans le passé sans compromettre gravement son œuvre ?
Les conditions qui lui avaient imposé cette attitude que d’aucuns voulaient maintenir, ayant changés, l’Eglise se devait de faire un choix. écrit René COSTE citant Julius K. NYERERE, « si l’Eglise, ses membres et ses organisations n’expriment pas l’amour de Dieu pour l’homme, en s’engageant et en prenant la tête d’une protestation constructive contre les conditions présentes de l’homme, alors ils seront de plus en plus identifiés avec l’injustice et la persécution. Si ceci se produit, elle mourra et, humainement parlant, elle mérite la mort, parce qu’alors elle ne servirait pas les objectifs que l’homme moderne peut comprendre ».
Au vu de ces textes et de leur clarté, on peut dire que la période révolutionnaire a été une occasion « providentielle » pour l’Eglise; on a l’impression que plus que par le passé, celle-ci accorde le maximum de son attention aux hommes et aux événements, à l’évolution et aux mutations de l’histoire. Les positions qu’elle prend indiquent que constamment elle évalue les thèses ou les comportements sociaux et politiques qui ne sont pas compatibles avec la foi, la charité, le respect de l’image de Dieu en l’homme ; la thèse et les comportements qui lui semblent compatibles et cohérents avec ce que l’Evangile dit de l’homme.
C’est, à notre avis, dans ce cadre qu’il faut placer les trois faits suivants : la déclaration sur le tambour royal Karinga, la mise en garde contre l’UNAR et la mise en garde contre le PARTI SOCIAL HUTU.
Au sujet du Karinga dont nous avons déjà parlé, les discussions entre Hutu et Tutsi atteignirent un degré inquiétant dès lors que les Hutu estimèrent que ce tambour n’était pas un symbole national (il restait toujours caché à la Cour) mais plutôt le symbole de la domination des Tutsi sur les Hutu, d’autant plus qu’il était de notoriété publique que ledit tambour était orné de la virilité des rois et notables Hutu vaincus par les Tutsi.
On se rappellera que lors des fêtes commémorant les vingt-cinq ans de règne de Mutara III, Mgr BIGIRUMWAMI dans son homélie, avait exalté l’union de Karinga et de l’Evangile pour souligner les excellentes relations existant entre l’Etat et l’Eglise.
Ce sont les paroles sorties de la bouche de l’évêque dans une circonstance déterminée qui, lorsque le problème Hutu-Tutsi vint au jour, servirent de prétexte aux leaders Hutu à travers GITERA, pour demander à l’Eglise de clarifier sa position sur Karinga. Il semble qu’en réalité les Hutu voulaient savoir dans quelle mesure l’Eglise serait neutre dans le conflit et ne se rangerait pas du côté des puissants pour neutraliser la volonté d’émancipation des Hutu. L’écho que la presse réserva à la démarche de M. GITERA augmenta l’intérêt que suscitait la question du Karinga.
Dans le souci de lever l’équivoque et peut-être surtout pour donner la preuve que l’Eglise était indépendante et se refusait effectivement à paraître l’instrument éventuel de qui que ce soit, les évêques du Rwanda, Nos Seigneurs BIGIRUMWAMI et PERRAUDIN firent devant les participants au synode de Nyakibanda en août 1959, la déclaration suivante :
« A plusieurs reprises on a demandé de l’Eglise sa pensée sur le Kalinga ou Tambour royal. Voici la réponse à cette question.
« 1. Aux yeux de l’Eglise le Kalinga ne peut être qu’un emblème ; il n’est pas, IL NE PEUT PAS ETRE LE DEPOSITAIRE DE L’AUTORITE; l’autorité ne peut pas être dans un objet, mais seulement dans une personne.
» 2. Il est indifférent, du point de vue religieux, que le Kalinga soit l’emblème de la Nation, ou bien du pouvoir, ou bien de la royauté : c’est l’histoire et la volonté du Pays qui peuvent nous dire exactement de quoi le Kalinga est directement l’emblème.
» 3. Comme pour tout emblème national, l’Eglise admet que des marques de respect ou même des cérémonies nationales AIENT LIEU AUTOUR DU KALINGA. IL FAUDRAIT EXPLIQUER A CEUX QUI EN AURAIENT BESOIN QUE CES MARQUES DE RESPECT S’ADRESSENT, A TRAVERS LE KALINGA, A LA NATION OU AU DETENTEUR DE L’AUTORITE. »
- SI PAR CONTRE, IL S’Y FAISAIT ENCORE DES CEREMONIES SUPERSTITIEUSES OU IMMORALES, L’EGLISE LES CONDAMNE COMME LES AUTRES ; mais elle n’est pas chargée d’organiser une surveillance à ce propos. C’est une question de conscience de la part de ceux qui ont la garde officielle de cet emblème. »
- Si les dépouilles humaines entourent encore le Kalinga, Elle juge convenable de les en ôter ».
Comme on peut le voir, les évêques se montrent souples, prudents. Ils évitent de paraître donner raison aux Hutu dans leur campagne contre le Kalinga mais cherchent aussi à ne pas blesser ceux pour qui ce tambour est plus qu’un motif de fierté (voir le document précité que les autorités coutumières ont remis au Groupe de Travail). L’Eglise en reste donc au domaine moral.
Néanmoins, en disant que le Kalinga n’est pas et ne peut pas être le dépositaire de l’autorité, que l’autorité ne peut pas être dans un objet, les évêques, compte tenu de la doctrine coutumière de la Cour, démolissait un principe essentiel de la mythologie royale rwandaise, car Kalinga était censé être supérieur au roi et celui-ci n’était que son serviteur, les questions et réponses que contenait le rituel auquel devait répondre tout nouveau roi). Kalinga était considéré comme le vrai titulaire de l’Autorité et, c’est pourquoi, dans le milieu rwandais traditionnel, on croyait que tant que l’ennemi ne s’était pas emparé de Kalinga, il fallait s’attendre à un retour en force de celui qui le gardait caché.
Dans ces conditions, demander d’expliquer à qui s’adressent les marques de respect à travers le Kalinga, c’est dire que ces marques de respect ne doivent pas être adressées à Kalinga même. Ce qui revenait à mettre celui-ci au second rang et à lui enlever toute la symbolique mythique qui y était attachée, avec ce qui s’ensuivait.
Explicitement il n’y a pas de condamnation comme d’aucuns l’auraient désiré, mais les déductions étaient largement possibles permettant de penser que la déclaration des Evêques constituait une condamnation.
C’est ainsi par exemple que M. GITERA, au meeting du Parti Social Hutu du 27 septembre 1959, connu comme « la Fête de la Libération des Bahutu à l’égard de l’esclavagisme Tutsi au Rwanda », après avoir communiqué à ses auditeurs la déclaration des Evêques, ajouta :
« Vous tous ici présents, je vous convie à applaudir très longuement cette courageuse et sublime déclaration de Nosseigneurs les Vicaires Apostoliques du Rwanda. Elle est la véritable destruction de l’iniquité rwandaise, toujours ancienne et toujours neuve qui au Rwanda avait reçu, jusqu’à ce jour, un trône exceptionnellement surhumain et d’ordre divin, à la capitale même du Pays. Vous tous ici présents, crions bravo à leurs Excellences Nosseigneurs BIGIRUMWAMI et PERRAUDIN. A travers ces dignes Prélats, vivent la justice, la Charité et la Charité évangélique au Rwanda… Bahutu et Bagufi (les petits) du Rwanda, APROSOMA, qu’attendons-nous pour nous libérer entièrement du sale esclavagisme Tutsi, dans lequel nous languissons depuis des siècles?… Voici que le Gouvernement Belge s’est prononcé à ce sujet… Voici que nos Evêques, tous deux ensembles, ont, pareils aux deux Anges de la Résurrection, renversé la grosse pierre, qui fermait notre tombeau ! Qu’attendons-nous pour en sortir ! Le Kalinga, signe vivant de notre opprobre, est condamné ecclésiastiquement, et donc divinement, à se voir dépouiller les chairs humaines dont la barbarie Tutsi l’avait habillé pour en faire non seulement un homme, mais un Dieu à leur mode. Quelle idolâtrie ! Quelle barbarie !
Les Hamites, dans leur hamitisme, ont fait le Kalinga, pur bois, taillé de mains d’hommes, un homme et un Dieu… Quel paganisme ! Heureusement Alléluia pour le Rwanda ! L’Esprit-Saint vient de souffler sur le Symbole et les Participants, et voici que ce bazard est condamné ! L’ingaji Kalinga (le Kalinga victorieux) ne sera plus inganji, puisqu’il ne sera plus UMUGANJI (un homme), car un homme castré en perd sa virilité !
Admettons que lui et ses esclaves prêtres de Baal s’obstinent par opportunité à ne pas y toucher. Tant pis pour eux ! Ils ont leur âme à sauver ! Ils ont leur conscience ! L’Eglise a parlé, il n’y a plus rien à faire : ROMA LOCUTA, CAUSA FINITA EST ! (Rome ayant parlé la cause est entendue). Pour nous Bahutu et Bagufi, vivent l’Eglise et nos Pasteurs ! ».
Il est certain que la déclaration des Evêques a été exploitée à des tins politiques par les antagonistes. Nous croyons qu’un commentaire comme celui qu’on vient de lire dépasse et même déforme les intentions des auteurs de la déclaration. Dans un climat de fièvre et propagande politiques, ce genre de propos pouvait nuire à la position de neutralité envers les partis que voulait s’assurer l’Eglise. Il n’est pas exclu aussi que dans la mesure où de part et d’autre les partis en présence pouvaient soupçonner qu’une déclaration comme celle indiquée ci-dessus serait mieux utilisée (même déformée) par l’adversaire, dans cette même mesure les attaques contre l’Eglise pouvaient se multiplier. La situation était donc délicate pour celle-ci.
Malgré cela, au lendemain des premiers meetings de l’UNAR, les mêmes Evêques mirent leurs chrétiens en garde contre ce parti dans une circulaire adressée aux prêtres.
« 1. Ce parti semble vouloir monopoliser le patriotisme en sa faveur, déclarent les évêques, et dire que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre le pays. Cette tendance ressemble au national-socialisme que d’autres pays ont connu et qui leur a fait tant de tort.
» 2. Le parti manifeste son désir de soustraire les écoles à l’influence des missions sous prétexte qu’elles seraient mieux gérées par l’Etat. A ce sujet nous réaffirmons d’abord la doctrine catholique au sujet de l’école et qui peut se résumer en ces termes : « l’Ecole catholique pour les enfants catholiques ». Nous réaffirmons aussi le droit imprescriptible de l’Eglise à tenir des écoles pour ses enfants et tous ceux qui veulent les fréquenter. Enfin nous rappelons que le droit des parents sur l’éducation des enfants est premier et doit être absolument respecté par l’Etat.
» 3. Le parti UNAR envisage d’enrôler la jeunesse dans une sorte de service national en vue de la former au civisme. L’Etat a tout à fait le droit de procurer une formation civique à la jeunesse du pays. Mais nous attirons l’attention sur le grave danger qu’il y ait à créer des jeunesses dans la ligne des jeunesses ultra-nationalistes ou des jeunesses du parti pour les soustraire à l’influence de la famille et de l’Eglise, comme cela s’est passé dans les pays totalitaires.
» 4. Le parti dans son manifeste avoue que sa doctrine n’est pas encore très précise. C’est là une très grande lacune, car c’est la doctrine d’un parti qui conditionne tout le reste.
»5. Nous sommes enfin obligés de vous signaler que des influences communisantes et islamisantes poussent ce parti et essaient de l’utiliser à des fins peu avouables. Nous en avons des preuves certaines. Malheureusement le grand nombre des membres de ce parti ne le soupçonnent probablement pas ».
Pourquoi une telle mise en garde contre un parti à peine né ? Est-ce dire que l’Eglise ne veut pas de parti ou en veut seulement qui seraient de son obédience ? Pourquoi ne pas avoir attendu l’apparition d’autres partis pour les juger ensemble ?
A ces questions les Evêques du Rwanda répondent dans la même circulaire. Pour eux, disent-ils, il est de leur devoir « d’éclairer et de donner des directives dans des choses qui touchent à la religion ». Ils considèrent aussi que « la création de partis politiques, dans la conjoncture actuelle, est tout à fait normale ». Mais s’ils attirent l’attention sur le parti UNAR, « c’est parce qu’il est le premier à paraître officiellement. Nous aurons sans doute aussi, à mesure de leur apparition, à vous entretenir de ceux qui suivront ».
Ceci dit, on pourrait faire quelques remarques sur cette décision. La première remarque est que le document ne doit pas être attribué au seul Mgr PERR.AUDIN mais aux deux Evêques du Rwanda à l’époque Mgr BIGIRUMWAMI et PERRAUDIN qui l’ont signé et lui ont donné comme entête les noms de leurs sièges épiscopaux respectifs — donc de leurs Vicariats — Nyundo et Kabgayi.
Il n’est donc pas juste de dire, comme le fait R. LEMARCHAND que seul Mgr PERRAUDIN a adressé une circulaire confidentielle aux Prêtres. La circulaire a été envoyée par les deux Evêques que l’on peut qualifier de coresponsables de son contenu. Il ne nous paraît pas plus juste de qualifier dans ce contexte-ci, Mgr PERRAUDIN de SEUL PORTE-PAROLE de l’Eglise qui est « contre la tendance de l’UNAR de monopoliser le patriotisme, une tendance qui ressemble fort au nationalsocialisme ».
Comme on l’a vu, le texte est collégial et a été simultanément envoyé par les deux Evêques à leurs Prêtres. Attribuer son contenu au seul Mgr PERRAUDIN, nous semble diminuer la décision de son poids dans les circonstances déterminées où elle a été prise ; mais en même temps, dans la mesure où l’UNAR y vit une condamnation lui adressée et ne l’attribua qu’a Mgr PERRAUDIN, c’est manquer à l’objectivité que d’épouser dans ce cas précis, en l’absence d’autres preuves, le jugement de l’UNAR.
Par contre, pour réfuter les accusations de l’UNAR, voici entre autres ce que déclare Mgr PERRAUDIN devant la Commission d’enquête de l’ONU laquelle avait été informée le 14 décembre 1959 de la condamnation qu’aurait faite Mgr contre ce parti.
« Nous sommes au regret de dire, déclare l’Évêque, que cette affirmation traduit une mauvaise foi évidente.
Tout d’abord il ne s’agit pas de condamnation mais d’une mise en garde contre le système. De plus, cette mise en garde se trouve dans un document qui émane non seulement de l’évêque PERRAUDIN, mais aussi de l’évêque BIGIRUMWAMI. Nos accusateurs savent que les deux noms figurent au bas du document : pourquoi veulent-ils induire en erreur le Conseil de Tutelle en lui cachant l’unanimité des évêques ? En faisant cette mise en garde, les évêques ne sont pas sortis des limites de leur compétence puisqu’ils n’ont fait que porter un jugement d’ordre moral sur des activités d’ordre temporel ».
La deuxième remarque qu’il importe de faire concerne le point 5 de la mise en garde. Il y est dit en effet que « des influences communisantes et islamisantes poussent ce parti et essaient de l’utiliser à des fins peu avouables ».
Dans le même optique que celle où il prend Mgr PERRAUDIN pour seul auteur du document, LEMARCHAND (151) considère que cette affirmation va à l’encontre des directives que quatre autres vicaires apostoliques avaient déjà données au clergé et notamment celles disant:
« Nous devons respecter l’engagement de nos laïcs chrétiens dans la formation ou le développement des partis politiques.
Les prêtres auront soin de ne pas transposer sur le plan politique une attitude dogmatique qui ne leur est permise que sur le plan spirituel.
Cet auteur commet la même erreur que ci-dessus en estimant Mgr PERRAUDIN seul auteur du document. Ensuite, il nous parait confondre ce qui est une constatation et ce qui est un jugement. Le document signale que l’UNAR est sous les influences communisantes et isalamisantes — ce qui est une CONSTATATION — mais nulle part il n’est dit que l’UNAR est un parti communiste ou islamique. Enfin, l’auteur ne montre pas en quoi la CONSTATATION des évêques BIGIRUMWAMI et PERR AUDIN sur les influences qui s’exercent sur l’UNAR est en contradition avec les directives que les deux Prélats ont souscrits aussi. Au contraire, cette constatation incompatible avec la doctrine de la morale chrétienne est conforme aux directives. Ainsi, par exemple, on lit dans celles-ci que :
« En dehors des circonstances où l’Eglise doit faire usage de son pouvoir indirect d’intervention, elle laisse pleine autonomie aux laïcs pour la meilleure recherche des solutions aux problèmes temporels… Cependant si l’Eglise laisse pleine autonomie aux laïcs dans leurs recherches des solutions aux problèmes temporels, elle demande à ses fidèles, qui sont aussi les citoyens, de prendre généreusement et hardiment leurs responsabilités.
Mais soulignent les mêmes directives, et malgré cette liberté laissée a ses chrétiens :
« L’Eglise a autorité pour porter un jugement sur l’harmonie ou la désharmonie que présente telle doctrine ou telle attitude de caractère temporel avec la doctrine et la morale chrétienne ».
Dans ces conditions, la mise en garde contre l’UNAR n’était que légitime dans le chef des Evêques. Comme ils l’ont souligné dans le document, ils n’ont pas cherché à condamner le parti, ils ont voulu éclairer leurs fideles, tâche considérée par eux-mêmes comme « délicate ».
Par ailleurs, M. LEMARCHAND établit un rapport direct entre la mise en garde des Evêques contre l’UNAR et l’affaire des trois chefs auxquels des sanctions disciplinaires furent appliquées après le premier meeting du parti auquel ils appartenaient.
Les motifs de la décision du Gouvernement de punir le comportement de ses agents ont été indiqués lorsqu’il a été question de l’affaire des trois chefs, à aucun moment, il n’est apparu que le Gouvernement ait été influencé ou ait tenu compte de la décision des Evêques. Par ailleurs, les raisons qui ont déterminé l’Eglise à préciser sa pensée sur l’UNAR ont été relevées et, nulle part, on n’aperçoit une allusion à des cas particuliers, ou une allusion à la position qui devrait être celle du Gouvernement à l’endroit de l’UNAR. Il faut enfin noter la différence qui existe quant au champ d’application des deux mesures ; d’une part, celle de l’Eglise est générale et s’adresse indistinctement à ceux qui sont sous son autorité spirituelle, d’autre part, celle du Gouvernement est particulière et ne s’adresse qu’à ceux qui y sont nommément désignés.
Dans ces conditions, dire que la mise en garde contre l’UNAR a eu quelque influence, relève du domaine du possible et le possible sans faits ne peut constituer une preuve. C’est qu’à notre avis, à défaut de faits probants ou d’indices sérieux, l’affirmation selon laquelle l’Eglise ou plus exactement Mgr PERRAUDIN a influencé le Gouvernement pour faire sanctionner l’attitude des trois chefs, cette affirmation est gratuite.
Ce n’est cependant pas dans le seul cas de l’UNAR que les évêques furent contraints d’intervenir. Le 11 octobre 1959, ils se virent obligés de préciser la position de l’Eglise à l’égard du PARTI SOCIAL HUTU.
Pourquoi cette nouvelle mise en garde contre une parti politique ? Nosseigneurs BIGIRUMWAMI et PERRAUDIN répondent : ce nouveau document est destiné à « ECLAIRER SUR LE NOUVEAU MOUVEMENT POLITIQUE qui vient de se manifester au Pays. Il concerne le Parti Social Hutu d’Astrida (Ishyaka ry’ abahutu) ».
La mise en garde des évêques n’est pas dirigée contre le parti comme tel mais contre les tendances qu’il manifeste et telles qu’elles apparaissent dans les textes publiés (dont celui ci-dessus : note 156) à son premier meeting dit « La fête de la Libération des Bahutu ». Après les avoir examinés, les deux évêques ont estimé faire à leur sujet les remarques suivantes :
« 1. Ces textes MANIFESTENT UN ESPRIT NON CHRETIEN DE HAINE RACISTE, incompatible avec les enseignements et les exhortations de Notre Seigneur et de la Sainte Eglise. L’Eglise est pour tout le monde, aime toutes les races de la même façon et demande que tous les hommes et toutes les races s’aiment, s’estiment, et s’entraident mutuellement. Même si un groupe s’organise pour son intérêt propre, il ne peut jamais le faire en effet en violant les lois du Bon Dieu. Qui dit le contraire est contre l’Eglise et ses enseignements.
» 2. Ces textes vous montreront également que les déclarations de Vos Evêques sur le Kalinga sont déformées et mal interprétées. Ce n’est pas à un laïc, surtout à l’occasion d’un meeting politique, de publier et surtout de travestir en les publiant, les paroles des Evêques.
» 3. Nous protestons contre la façon abusive avec laquelle, on tente de se servir de l’Eglise et de sa doctrine, comme d’un par avant en faveur d’un parti politique. L’Eglise est au-dessus des partis et leur demande seulement de ne rien faire qui soit opposé à la loi divine et aux intérêts de l’Eglise.
Nous avons indiqué dans les premières pages de cette section que s’il nous paraissait important de relever quelle fut l’attitude de l’Eglise durant la phase de la Révolution, c’est notamment parce qu’il nous semblait que cette attitude a DU avoir des répercussions sur le comportement des parties en lutte, soit entre elles, soit entre chacune d’elles et l’Eglise, soit entre les individus et l’Eglise.
L est ainsi significatif par exemple que l’intervention des Evêques qu’on vient de lire, ait été suivie d’une lettre d’excuses et de la démission de M. Joseph HABYARIMANA GITERA comme Président du Parti Social Hutu où il fut remplacé par M. Aloys Munyangaju.
Comme les documents qui avaient fait l’objet des observations de l’Eglise avaient paru dans son journal, il y publia même également ses excuses et sa démission.
» Suite à mes publications du 27 septembre 1959 et tenant compte des remarques faites à leur sujet par nos Evêques, je tiens à exprimer publiquement mes regrets d’avoir usé d’un écart de langage qui a dû faire croire à des sentiments de haine raciale.
» Je tiens à déclarer que l’esprit de vengeance et de haine ne pourront jamais influencer notre action politique. Seul le désir d’une justice pour tous doit nous conduire, et seule nous guider la charité, qui cependant n’exclut pas la défense légitime de nos droits.
» Je m’excuse aussi d’avoir publié dans un contexte défavorable, la déclaration des Evêques sur le Kalinga.
» Je profite de l’occasion pour vous annoncer en même temps pue le 9 octobre 1959, j’ai donné ma démission de Chef du Pari Social Hutu, pour la remettre entre les mains de Monsieur Aloys MUNYANGAJU, dont la sagesse vous est connue, ainsi que sa droiture.
» Car j’estime que si d’un côté, j’ai eu de regrettables écarts de langage, sous l’influence d’une exaspération, de l’autre côté les buts de l’APROSOMA, tels qu’ils ont été définis dans le Manifeste des Bahutu de 1957 sont légitimes, et doivent être poursuivie, en tenant pleinement compte de la doctrine sociale de l’Eglise et dans un esprit chrétien ».
Il semble que ce geste de M. GITERA fut apprécié et même admiré tant par les milieux ecclésiastiques que par ses partisans et quelques uns de ses adversaires. GITERA se déclarant chrétien et connu comme tel a répondu aux exigences de ses convictions religieuses.
Il est clair, dit le Pape Jean XXIII, que dès que la hiérarchie ecclésiastique s’est prononcée sur un sujet, les catholiques sont tenus à se conformer à ses directives, puisque appartiennent à l’Eglise le droit et le devoir non seulement de défendre les principes d’ordre moral et religieux, mais aussi d’intervenir d’autorité dans l’ordre temporel, lorsqu’il s’agit de juger de l’application de ces principes à des cas concrets ».
Nous avons déjà indiqué que l’Eglise catholique du Rwanda faisait l’objet d’attaques depuis qu’elle avait paru prendre ses distances vis-àvis des gouvernants pour mieux se mettre au service de toute la communauté. Ces attaques et la méfiance qui les accompagnait dans une partie de la population devinrent plus nombreuses au fur et mesure que la tension augmentait entre les partis politiques et dans les groupes ethniques. Les trois prises de position analysées plus haut ne désamorcèrent pas ces tensions, le climat général étant dominé plus par les passions que par la raison.
En fait, l’Eglise, comme toute la société, traversait une période difficile. Néanmoins, elle y fit face, courageusement, avec un esprit de service et moins de mentalité de « pouvoir ». Ainsi, quand les troubles de novembre éclatèrent, quand les incendies furent allumés, et au cours de la
Révolution, l’Eglise condamna la guerre raciale et tous les actes attentatoires à la vie et à la dignité humaine et offrit en même temps l’hospitalité aux sinistrés. Le 6 novembre 1959, trois jours après le déclenchement des hostilités, Nosseigneurs BIGIRUMWAMI et PERRAUDIN diffusaient en commun un message dans lequel on peut lire :
« Nous, vos Evêques, Vous adressons ce message avec beaucoup de douleur dans nos cœurs. Vous avez appris que des troubles ont eu lieu entre Banyarwanda et qu’il y a eu des victimes. Dans le pays aussi, il y a une atmosphère de crainte mutuelle et même de haine et de vengeance.
« Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ dont nous sommes les représentants sur la terre, nous vous disons que tout cela n’est pas chrétien et nous le déplorons et le condamnons absolument.
» Nous faisons aussi appel à toutes les autorités civiles et aux chefs des partis politiques pour qu’ils se rencontrent au plus tôt et étudient ensemble, dans la franchise et la compréhension mutuelle, les graves problèmes qui se posent au Pays, afin de les résoudre pour sa pacification et son progrès véritable dans la justice et la charité ».
Le 15 novembre 1959, Mgr BIGIRUMWAMI adressait deux circulaires — l’une en français, l’autre en Kinyarwanda — à ses prêtres, religieux et religieuses, et aux chrétiens de son Vicariat. Dans la circulaire en français on pouvait lire notamment :
« Notre cher Rwanda vient de passer des jours sombres, malheureux incendiaires et meurtriers. Le Bon Dieu l’a permis, inclinons-nous, adorons-le, tout en déplorant les incendies et les vies humaines sacrifiés sans trop savoir pourquoi…
Après les incendies et les meurtres, soyons tous compréhensifs et compatissants et réconciliants. Il n’y a plus lieu d’hésiter pour tout faire afin que tous les Banyarwanda, Bahutu, Batutsi et Batwa légalement et logiquement profitent des Droits de l’homme… Profitons de la leçon terrible que nous venons de recevoir pour mieux orienter notre apostolat vers le vrai sens de la Religion du Christ qui est la Charité, l’Amour… ».
De son côté, Mgr PERRAUDIN lançait le 14 mars 1960 un pressant appel dans lequel on lisait :
« Nous adressons un appel angoissé à tous nos chrétiens et catéchumènes à tous les hommes de bonne volonté et plus particulièrement à tous ceux qui ont des responsabilités publiques : autorités en charge et leaders politiques : afin qu’il soit mis radicalement fin à ces désordres et que soient cherchées dans un dialogue sincère et efficace les solutions justes et pacifiques aux conflits qui divisent les Banyarwanda. De telles solutions ne pourront être trouvées que dans un climat sain, fait de tolérance et de respect mutuels, excluant absolument les campagnes de faux bruits, d’intimidations réciproques, de mensonges et de délations, stigmatisant la haine, les volontés de vengeance et de représailles ».
Il est impossible dans le cadre de cette étude de faire un exposé complet du comportement de l’Eglise catholique envers la Révolution Rwandaise. La complexité, la richesse, l’étendue et les implications de ce nouveau chapitre dans la vie de l’Eglise du Rwanda exigeraient une enquête approfondie en plus d’une compétence et d’une perspective autre que les nôtres. Il s’agirait alors d’analyser le problème général posé par les relations entre forces religieuses et vie politique à l’occasion du conflit qui, à une époque déterminée, a apposé les différents groupes composant la société.
Notre propos se limite à donner quelques éléments de la physionomie des rapports entre l’Eglise et l’Etat à un moment où le conflit en cours au niveau politique, devenait un sujet d’inquiétude pour les responsables de l’Eglise. Mais plutôt que d’attendre l’issue de ce conflit, l’Eglise, au risque même d’être mal interprétée, intervint dans le débat au nom de sa mission, en rappelant les exigences de la justice et les conditions indispensables pour que la paix règne.
Ainsi, outre les diverses prises de position relatées plus haut, la hiérarchie du Ruanda-Urundi publia pour le carême de 1960 une lettre pastorale extrêmement importante sur la vérité, la justice, et la Charité. Dans une première partie, les Evêques traitent de l’attitude des chrétiens face aux déviations morales dans la vie publique, tandis que la deuxième est consacrée à l’attitude des chrétiens face aux dangers que court la foi.
Signalons parmi les thèmes abordés: la défense de la Vérité et la lutte contre le mensonge dans la vie publique, les calomnies contre l’Eglise et la Hiérarchie, la loyauté des partis politiques, la loyauté des candidats aux élections, la loyauté de la puissance administrante dans sa politique de préparation à l’indépendance; le respect de la liberté d’un chacun en matière politique, le respect des droits fondamentaux de l’homme à la vie, à l’intégrité corporelle, à la propriété légitimement acquise, etc.
Dans leur effort de contribuer à la recherche de la paix au Rwanda les Evêques n’hésitent pas à condamner ceux qui la troublent ou gênent son rétablissement. C’est ainsi que dans une lettre du 24 août 1961, l’Episcopat du Rwanda déclara notamment :
« Personne n’a le droit de tuer, sauf pour se défendre quand il est réellement attaqué.
Personne n’a le droit de détruire l’habitation du prochain ni de piller ses biens. Ceux qui le font sont tenus en conscience à réparer l’injustice commise. Personne n’a le droit de chasser quelqu’un de ses terres qui lui appartiennent légitimement, ni ne peut les occuper ou les distribuer à d’autres.
Nous condamnons aussi avec la dernière énergie tous ceux qui sans être des exécuteurs immédiats, donneraient des ordres de meurtre, de destruction ou d’incendie. Ceux-là sont les premiers et les plus grands coupables.
Nous condamnons enfin très sévèrement les semeurs de faux bruits, les calomniateurs, les provocateurs de toute espèce et tous ceux qui, par leurs agissements ou leurs menaces, incitent les autres à mal faire ».
Un des résultats de la Révolution a été l’abolition de la monarchie et la consécration par referendum d’un régime républicain. Ce résultat a entraîné l’accélération du processus de décolonisation externe, mais il a provoqué aussi chez le groupe des gouvernants d’hier une réaction qui s’est traduite par le terrorisme destiné à empêcher l’avènement d’une indépendance qu’un peuple venait de mériter, sinon d’arracher par son courage et sa lutte.
Dans leur « Message Pascal de 1962 » les Evêques du Rwanda évoquent la nouvelle situation :
« Vous savez tous que l’ordre n’est pas possible sans la soumission cordiale de tous les citoyens aux Autorités établies et aux lois justes de la Nation. Cette soumission est donc une obligation de conscience. Notre pays a subi de profonds bouleversements qui ont coûté beaucoup de sang et beaucoup de souffrances. Une nouvelle forme de Gouvernement a été établie sur la base du suffrage universel. Le Régime et le Gouvernement en place ont obtenu des 3/4 des voix dans une opération électorale surveillée et sanctionnée par la plus haute organisation internationale. Nous n’ignorons pas que les choses humaines sont changeantes et l’Eglise moins que personne ne peut lier sa destinée à tel régime gouvernemental. Mais l’Eglise demande à ses Fidèles quels qu’ils soient et quelles que soient leurs opinions politiques, d’obéir au Pouvoir établi. Elle comprend que dans les rangs des citoyens une opposition se lève face au Gouvernement en place, mais elle demande que cette opposition soit saine, constructive et légale et non pas provocatrice de désordre. Voilà pourquoi on dit que tous ceux qui organisent des attentats à mains armées sont des criminels auxquels toute la population, à quelque race qu’elle appartienne, doit s’opposer énergiquement. Nous pesons en effet que là se trouve la racine du mal dont souffre notre Rwanda : beaucoup de gens paisibles vivent en état d’alerte parce qu’ils craignent les attaques de ces malfaiteurs dont les attentats se multiplient. D’où des réactions violentes et terribles.
Il est temps que tout le monde prenne conscience de ce danger et condamne ouvertement les bandes criminelles des terroristes. Il faut aussi que tout le monde s’y oppose avec détermination et courage.
Sont criminels, par exemple, tous ceux qui sciemment hébergent des malfaiteurs ou les dirigent dans leurs mauvaises actions ; sont complices aussi ceux qui ne les dénoncent pas aux Autorités quand ils peuvent le faire sans risquer leur propre vie. Les Pouvoirs Publics du Gouvernement autonome et de la Tutelle ont le grave devoir de prendre toutes les mesures de police qui s’imposent pour découvrir les vrais coupables et les empêcher de nuire. La perspective d’une proche indépendance, loin de pousser à un lâche abandon devrait au contraire provoquer un surcroît de générositié. L’indépendance doit se faire dans l’ordre et la paix et ceux qui ont la mission providentielle de la préparer doivent accomplir leur devoir jusqu’au bout… ».
Il ressort de cet ensemble de considérations que l’apparition d’un mouvement de paysans travaillant à leur émancipation et la volonté des dirigeants de la contrecarrer ; les événements tragiques de novembre 1959, le coup d’Etat de janvier 1961 proclamant la République et abolissant la monarchie, les élections législatives et le referendum du 25 septembre 1961 qui confirmèrent l’acquit du 28 janvier de la même année, signifièrent pour l’Eglise aussi des jours très mouvementés. Les textes reproduits dans ces pages montrent une Eglise et des autorités ecclésiastiques servant successivement de cible tantôt à un parti, tantôt à l’autre, et préoccupées par le présent et par l’avenir.
Les faits que nous avons évoqués constituent une séquence dans les préoccupations de l’Eglise, ils ne sont pas une « parenthèse » historique de la vie de l’Eglise au cours de Révolution du Rwanda.
A l’occasion de cette dernière, l’Eglise s’efforce de se libérer des servitudes qu’elle avait cru nécessaires dans le passé, mais qui n’étaient pas indispensables. On pourrait dire qu’elle se purifie pour un authentique renouveau. A ce titre, la Révolution a rendu un grand service à l’Eglise.
On a vu que sous le régime renversé par la Révolution de novembre 1959, le clergé était intervenu, souvent d’autorité, dans bien des affaires administratives et politiques, qui n’étaient pas de son domaine. On a souvent expliqué et même justifié ces interventions par les circonstances de l’époque. Mais cela a constitué une série de tares dans l’œuvre d’évangélisation.
Dans le Rwanda médiéval, féodal, colonial, l’Eglise a visé la conversion et les bonnes relations avec les « anciens », les « chefs » et les cadres influents. Elle s’est attachée, par l’autre bout, pour ainsi dire, aux enfants et en particulier aux écoles. L’ensemble de la société étant de plus en plus chrétienne, pensait-on, il suffisait d’y introduire en masse les jeunes, formés chrétiennement.
Quand la révolution se met en marche, l’Eglise réalise avec plus d’intensité la nécessité pour elle d’être contemporaine ; d’où cette volonté qu’on sent dans les textes ci-dessus de voir le christianisme incarné dans l’ensemble de la vie réelle, quotidienne, temporelle, humaine ; d’où l’insistance sur la présence et le rayonnement chrétiens dans l’ensemble des milieux de vie et des structures sociales de toute nature ; d’où aussi cette ouverture que laisse percer le message pascal cité ci-dessus vers la nouvelle génération, venant d’un milieu social nouveau et ayant en mains les affaires du pays. Bref, la Révolution rwandaise impose une Révolution dans l’Eglise : le souci de séparer le domaine spirituel du domaine temporel a amené l’Eglise à entamer une révision de son apostolat, remplaçant la pression sociale et politique, qui dans le passé avait marqué quelquefois son action, par l’évangélisation par la parole.
A l’occasion de la Révolution rwandaise, l’Eglise a voulu se transformer pour être plus conforme à son essence. Politiquement, en amenant de ses membres qui avaient des aspects de chefs coutumiers en soutane à faire leur choix, elle s’est en principe dégagée des compromissions pour l’avenir et a ainsi ouvert la voie à une nouvelle forme de relations avec l’Etat.
En tous cas, si on se limite à ses déclarations et prises de position dans la Révolution rwandaise, on reconnaîtra que « l’Eglise a fait son devoir en définissant son point de vue et en donnant des directives chrétiennes. Si elle ne l’avait pas fait, la Révolution se serait faite quand même et les excès auraient été encore pires ». Ainsi, pour elle aussi, la Révolution rwandaise de 1959-1962 a ouvert une ère nouvelle.
https://amateka.org/la-revolution-de-novembre-1959/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/revolisiyo.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/revolisiyo-150x150.jpgPériodes colonialesDepuis quelques mois, en effet, vous le savez tous, des écrits ont commencé dans notre Territoire sous Tutelle, à énoncer certaines thèses en les appuyant sur des ARGUMENTATIONS AGRESSIVES formulées en termes violents. Partagé entre mon désir de brimer le moins possible la liberté d'expression et mon devoir d'empêcher...Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda











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