La Naissance De La Garde Nationale Du Rwanda
Dès l’indépendance congolaise, le 30 juin 1960, il fallait envisager le départ des unités congolaises de la Force publique (la future ANC, Armée nationale congolaise). Dans ce but, j’avais donné instruction de rassembler les divers détachements disséminés dans tout le pays, où ils continuaient à assumer des missions de maintien de l’ordre.
Le 9 juillet, parvint l’ordre, donné par le Premier ministre Patrice Lumumba, l’homme que j’avais fait arrêter à Stanleyville pour incitation à l’émeute, de démettre les officiers et les sous-officiers belges de leurs fonctions et d’élire les commandants de compagnie et les chefs de pelotons parmi les gradés des unités. Du coup, les hommes de la compagnie renforcée du Ruanda se trouvèrent livrés à eux-mêmes. Ils élurent l’adjudant Musinga commandant de compagnie. C’était heureusement un de ces braves gradés d’élite, dont vingt années de services avaient formé le caractère, mais il était dépassé par les événements.
Dans ce climat d’inquiétude, tout le monde avait peur, et on sait combien la peur est mauvaise conseillère. Sur les instances des Blancs du poste, j’avais autorisé que l’on enlève les munitions du corps des volontaires européens entreposées au camp. Cette opération avait été très mal vue par les hommes de la compagnie. Ils étaient persuadés que c’étaient contre eux que la population blanche s’armait. Le résultat fut qu’ils n’acceptèrent même plus que leurs anciens chefs pénètrent dans le camp. Du coup, tout contact fut rompu entre la troupe et l’extérieur.
Les soldats noirs, esseulés dans un pays devenu soudainement un pays étranger, avaient peur, surtout des commandos qu’ils accusaient d’avoir massacré les leurs au Congo. Les Européens, de leur côté, craignaient les soldats, depuis qu’ils avaient appris les violences dont les Belges, hommes et femmes, avaient été les victimes après l’indépendance congolaise.
Pour apaiser les appréhensions et sur la prière des Européens du poste, j’avais donné instruction au major Bruneau d’affecter un peloton à la sécurité de Kigali. Ce peloton s’établit tout naturellement en défensive à l’entrée du poste, à cheval sur l’axe asphalté qui, en une ligne droite de quatre cents mètres, menait au camp. Avec quelque raison, les soldats congolais y virent un acte d’hostilité à leur égard.
Toute la journée du 10 juillet, des camions ramenèrent des détachements qui avaient maintenu l’ordre dans tout le pays. C’est ici qu’eut lieu un incident tragi-comique, comme il en arrive souvent dans de telles circonstances. La résidence, où je logeais, était située à mi-chemin entre le poste et le camp militaire. Peu avant la soirée, ma femme s’aperçut qu’elle manquait de pain. Mon ordonnance, un brave garçon de Stanleyville, partit donc en chercher. Mais, comme tous les hommes de la Force publique, il se méfiait des commandos belges et en avait une peur bleue. Il partit donc à vélo, casque en tête et fusil en bandoulière! Il n’éprouva aucune difficulté à pénétrer dans le centre commercial, mais au retour il en alla autrement. Il fut sommé de s’arrêter par une sentinelle commando postée le long de la rue de la résidence. Au lieu d’obtempérer, il paniqua et appuya sur les pédales. La sentinelle, en réaction, peut-être aussi de peur, tira un coup de feu, heureusement sans l’atteindre. Ce fut le signal du déclenchement d’une fusillade générale dirigée du camp vers le poste, et mon ordonnance revint à la maison, gris de peur, avec le pain!
Mais la fusillade, malgré des moments d’accalmie, ne s’arrêtait pas et comme le soir tombait, il m’était impossible d’intervenir. Durant la nuit, ma femme à qui je n’avais rien dit pour ne pas l’inquiéter, demanda pourquoi on faisait tant de bruit. Pour la rassurer, je lui dis que quelqu’un trouvait sans doute malin de faire un exercice de nuit en plein dans le poste. Plus tard, je devais apprendre que toute cette fusillade n’avait heureusement provoqué que la mort d’un chien errant
Le lendemain, dès la première clarté, je sortis et me faufilai d’arbre en arbre, provoquant quelques coups de feu de la direction du camp et atteignis le bureau de la résidence où j’avais laissé ma voiture la veille. S’y trouvaient déjà l’adjudant Musinga et l’un ou l’autre de mes collaborateurs. Musinga me déclara que la troupe était extrêmement nerveuse à cause de la présence des commandos. Ses hommes étaient persuadés que les soldats blancs voulaient les massacrer. En désespoir de cause, il était venu me demander conseil.
Il fallait absolument faire quelque chose pour mettre fin à cette situation absurde et je décidai de raccompagner Musinga au camp. J’avais heureusement conservé l’habitude de porter mon uniforme, malgré mon titre de résident civil spécial. Nous partîmes dans ma voiture, mais dès que nous fûmes dans la longue ligne droite qui menait au camp, Musinga me dit qu’il fallait s’arrêter et continuer à pied. Sans cela il était sûr qu’on allait tirer sur nous. Finalement, à deux cents mètres du camp, j’arrêtai la voiture et nous fîmes le reste du chemin à pied. Du camp, on nous observait, mais pas un coup de feu ne fut tiré. C’est ainsi que, côte à côte, nous y entrâmes et fûmes immédiatement entourés d’une foule d’hommes et de femmes qui criaient et gesticulaient. Ils accusaient les commandos de vouloir les tuer et criaient qu’ils savaient qu’on voulait leur enlever leurs armes pour pouvoir le faire plus facilement.
Il faut savoir qu’en ces jours pénibles de l’indépendance congolaise, les nouvelles, souvent fausses d’ailleurs, se communiquaient de garnison à garnison par l’entremise des opérateurs radio. J’avais appris, de mon côté, qu’à Usumbura on allait procéder au désarmement par surprise des unités de la Force publique, avant de les diriger vers le Congo.
À Kigali, je n’avais jamais envisagé de désarmer brutalement la Force publique. J’avais trop d’estime pour ces hommes qui avaient toujours servi fidèlement, sans rechigner à accomplir tâches ingrates et souvent dangereuses. Je me rendais compte cependant qu’il faudrait bien, à un moment choisi, obtenir d’eux qu’ils restituent leurs armes, lesquelles appartenaient au Ruanda.
Pour l’instant il s’agissait surtout de les calmer et de les rassurer. Comme ils prétendaient que les commandos avaient encerclé le camp, je les invitai à en faire le tour avec moi. Aucun commando n’étant visible, la situation devint plus normale et comme, dans la précipitation du départ des divers détachements en service territorial, la plupart avaient oublié quelque chose, je m’installai à une table de campement devant l’entrée du camp, pour montrer au monde extérieur que tout allait bien. Et comme au bon vieux temps, les hommes vinrent au rapport pour exposer leur «likambo», leur problème.
Au bout de quelques heures, la situation s’étant sensiblement améliorée, je pus téléphoner à ma femme pour la tranquilliser et à la résidence pour demander la réquisition d’une dizaine de camions nécessaires au retour vers le Congo.
Je passai la nuit au corps de garde, sur le lit de camp, dans cette situation assez paradoxale d’otage volontaire. L’abbé Boclinville, l’aumônier de la Force publique, vint me rejoindre dans la soirée et nous conversâmes jusque tard dans la nuit. Il m’a écrit tout récemment de Bastogne, où il réside, pour me rappeler avec humour la nuit que nous avons passée ensemble.
Le lendemain j’assistais à l’appel du matin et au salut au drapeau, cérémonie matinale coutumière dans toutes les unités de la Force publique. Je n’avais pas pensé à l’embarras où j’allais mettre le brave Musinga qui commandait maintenant le camp. Lorsque les chefs de peloton eurent à tour de rôle annoncé «Tout le monde présent», Musinga, derrière lequel je me trouvais, hésitait visiblement sur l’attitude à prendre. D’un côté, les ordres des autorités congolaises étaient formels, les officiers et les sous-officiers blancs avaient été démis de leurs fonctions. Mais d’un autre côté, il y avait tout un passé de discipline et de respect. Finalement la tradition fut la plus forte. Il fit un demi-tour réglementaire et m’annonça: « Tout le monde présent, mon colonel ». D’otage, j’étais redevenu le chef !
La situation avait donc pris une tournure favorable. Ce qui me préoccupait cependant c’était le fait que les hommes continuaient à se promener avec les armes chargées et les grenades offensives pendues aux ceinturons. En ces jours troublés, c’était leur tenue normale. À présent cela nous exposait à l’un ou l’autre geste inconsidéré. Il suffisait de peu de chose pour que le climat moral se détériore à nouveau.
À présent, je recevais les visites de mes collaborateurs. Le major Bruneau vint me voir également et nous discutâmes de la meilleure manière de désarmer la Force publique. Finalement, la solution fut trouvée avec la visite de mon camarade de promotion, le colonel BEM Delperdange, commandant des troupes belges du Ruanda-Urundi. L’idée nous vint de mettre les troupes congolaises et belges en présence, en un geste de confiance mutuelle qui permettrait de convaincre la garnison de la Force publique de remettre les armes au magasin.
C’est ainsi que le 11 juillet vers midi, les commandos vinrent, les armes déchargées, se ranger devant la compagnie de la Force publique. Paul Delperdange les commandait et je commandais la Force publique. Nous nous présentâmes les armes et après le « Rompez les rangs » les deux unités fraternisèrent à notre grand soulagement. Après cela, il ne fut pas difficile de faire remettre les armes au magasin et tout le monde se retrouva à la cantine devant un verre de Primus, la bière coloniale, le verre de l’amitié.
Entre-temps les derniers détachements rentraient de l’intérieur et on procéda au chargement des camions réquisitionnés. Ce fut une opération laborieuse de charger tous ces pauvres biens disparates: lits, chaises, vivres, casseroles, couvertures et même poules et chèvres…
Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. Le lendemain en effet, la tension était revenue. Durant la nuit, les gradés avaient visiblement discuté longuement avant de venir me trouver. Musinga me dit que les hommes ne partiraient pas sans leurs armes, attendu qu’ils se méfiaient toujours des commandos. Ils pensent, dit-il, que si nous sommes sans armes les commandos nous attendront le long de la route pour nous tuer.
Que faire? Je détenais les clefs du magasin d’armes, mais il n’était pas difficile d’en forcer la porte. Si je refusais, je risquais fort de redevenir l’otage que j’avais été et que j’étais d’ailleurs encore plus ou moins. Les hommes avaient bien confiance en moi, mais j’étais quand même l’un de ces officiers dont ils avaient rejeté l’autorité.
Finalement je leur dis que j’acceptais qu’ils conservent leurs armes, à la condition qu’ils ne les montrent pas pendant le trajet et qu’ils me les remettent au passage de la frontière, à Goma, attendu qu’elles n’appartenaient pas au Congo, mais bien au Ruanda. J’en avais effectivement besoin pour armer la Garde nationale ruandaise naissante, dont il sera question plus loin. Sur ce, nouveau conciliabule. Le temps passait. Finalement Musinga vint me dire que les gradés acceptaient mes conditions.
Sur cet accord, nous primes la route en une longue et lente colonne, laissant derrière nous le poste de Kigali désert, car cela se savait déjà que les hommes avaient conservé leurs armes. À l’allure du véhicule le plus lent, nous mîmes tout le restant de la journée à atteindre le poste de Ruhengeri.
La peur est communicative et elle voyage vite! Tout le long du chemin nous n’avons rencontré que le vide. Pensez donc, une troupe de mutins congolais armés circulait dans le pays! Chacun songeait évidemment aux événements du Congo et faisait le rapprochement. C’est ce qui m’a fait appeler cette expédition « le voyage du salaire de la peur », d’après le fameux film tiré du roman de Georges Arnaud où deux aventuriers malchanceux transportaient une charge d’explosifs instables dans un vieux camion.
À notre arrivée à Ruhengeri, la nuit tombait. Il n’était pas prudent de passer la frontière dans l’obscurité et je décidai de faire halte. Je me souviens qu’avec ma lampe torche je jouais au MP pour parquer les camions un à un.
Une voiture s’était faufilée dans la colonne. Une femme en sortit, une Européenne, en fait le médecin du poste. Elle se précipita vers moi et s’écria: « Enfin un officier blanc, savez-vous que ces Noirs sont armés? ». Cela me fit rire et avec moi les hommes autour de nous, mais je ne sais pas si j’ai réussi à la rassurer. Elle songeait sans doute aux viols commis par la Force publique au Congo.
À l’hôtel de Ruhengeri, je rencontrai le commandant de la compagnie commando stationnée à la frontière, à Kisenyi. Je lui expliquai la situation. J’étais évidemment anxieux de récupérer les armes. Le Ruanda en avait trop besoin. Il me proposa d’intervenir par la force si les Congolais se montraient intraitables. Il posterait son unité dans les couverts, le long de la route, à un endroit à convenir. Je le remerciai mais lui dis que je ne voulais pas de cette solution radicale et que j’avais davantage confiance en une entente pacifique.
Toute la population européenne du pays considérait ces soldats comme des mutins, parce qu’ils n’obéissaient plus à leurs cadres blancs. Elle oubliait que cela s’était fait sur ordre d’un ministre congolais.
En réalité, j’avais pitié de ces hommes dont, pour deux jours et par la force des choses, j’étais devenu le chef. Au lieu de Mutins, c’étaient plutôt des enfants perdus, livrés à eux-mêmes; des étrangers dans un pays devenu brusquement hostile.
Le lendemain 13 juillet, nous reprîmes la route, et au passage de la frontière, je rencontrai le lieutenant-colonel André Six, l’ex-commandant du bataillon de gendarmerie du Kivu, devenu le conseiller du nouveau commandant congolais. Il courait aux quatre coins de la province pour ramener un peu de calme et de raison entre Blancs et Noirs.
Après une courte palabre, les armes me furent restituées comme convenu. J’accompagnai encore les hommes jusque dans le centre de Goma, dans une école où ils devaient bivouaquer en attendant les instructions du nouveau commandant de groupement à Stanleyville. Les gradés me demandèrent de rester encore quelques jours avec eux, ce que naturellement je devais refuser. Je n’étais, en effet, redevenu militaire que pour quelques jours et au Ruanda les élections se poursuivaient. Il était grand temps que je reprenne mes fonctions de résident. Ce n’est pas sans un serrement de cœur que je leur fis mes adieux et que je les laissai à leur sort.
Ce voyage du « salaire de la peur » eut un épilogue inattendu. En 1963, trois ans plus tard, je venais d’arriver à Kinshasa, notre ancien Léopoldville, en qualité de chef de la mission d’assistance technique militaire belge au Congo et conseiller du général Mobutu.
Ma désignation avait provoqué pas mal de commentaires hostiles, notamment de la part du parti MNC/Lumumba. Dans une lettre ouverte au président de la République, ce parti me traitait de bourreau. Il m’accusait, entre autres barreurs, d’avoir fait couper les seins des jeunes femmes ruandaises !
Ce n’est donc pas dans le meilleur des climats politiques que je me retrouvais dans cette ville où j’avais habité de nombreuses années. Dès le premier jour cependant, je décidai de me montrer en tenue militaire. Cela ne s’était plus vu depuis 1960. C’est ainsi que je me promenais sur le boulevard du 30 juin, lorsqu’une jeep de la police militaire se dirigea vers moi et vint se ranger à ma hauteur. Un sergent en sortit et me barra le passage. Je m’attendais à l’une ou l’autre difficulté lorsqu’il me dit: « Tu es bien le colonel Logiest ? ». Comme je répondais par l’affirmative, il me salua une seconde fois et puis, se tournant vers ses compagnons, il dit: « C’est le colonel qui nous a sauvé la vie au Ruanda! ». Il me tendît la main et ses trois compagnons, avec de grands sourires, en firent de même. Mais en ce temps-là, le Ruanda n’était plus qu’un beau souvenir et j’avais d’autres problèmes sur les bras.
Dès le début de l’année 1960, je fus préoccupé par le problème que poserait le départ des unités de la Force publique lorsque le Congo belge deviendrait indépendant.
Pour des motifs qui me paraissaient assez obscurs, le maintien de l’ordre public au Ruanda avait été assuré, depuis le début de notre présence dans ce pays, par des forces congolaises. On se rappellera que le Ruanda avait été conquis par nos troupes coloniales en 1916. Tout naturellement, la conquête fut suivie par une occupation militaire. Ce que je m’expliquais moins, c’est que quarante-quatre ans plus tard on en était toujours à cette même occupation militaire et que pas un seul soldat ruandais n’avait encore été recruté.
Cela me paraissait d’autant plus étonnant qu’en 1960 on devait bien se rendre compte que, dans un avenir assez proche, le Congo et le Ruanda, deviendraient indépendants et donc souverainement compétents chacun chez soi. Espérait-on à Léopoldville ou à Bruxelles, que des troupes étrangères, congolaises ou belges, seraient maintenues au Ruanda après l’indépendance? Ou plus simplement, n’avait-on jamais songé à ce problème?
Je ne m’expliquais ce grave manque de prévision qu’en le mettant sur le compte de notre politique au Congo. Qui, en effet, aurait pu prévoir, en 1955 que le Congo deviendrait indépendant en 1960? C’est peut-être ce raccourci historique qui a empêché d’en prévoir les conséquences ailleurs.
Peut-être avait-on même rêvé à la création d’un « Commonwealth » belge dans lequel l’armée belge aurait été la garante de la paix? Toujours est-il qu’aucune directive n’avait jamais été donnée quant à la création d’une force armée ruandaise.
J’avais bien obtenu que quelques Ruandais soient envoyés dans un camp d’instruction au Congo, mais ce n’était pas une solution valable. Ce n’était même pas une solution du tout, mais personne ne semblait s’en préoccuper.
La question se compliquait d’ailleurs pour deux raisons, dont l’une était la conception unitaire du Ruanda-Urundi laquelle prévalait encore. Selon ce principe, les deux pays devaient rester liés, même après l’indépendance, en une union la plus étroite possible. Cette optique qui visait à éviter la prétendue balkanisation était évidemment une utopie onusienne qui allait rendre plus malaisée encore la création de l’instrument de défense dont le Ruanda allait avoir le plus grand besoin.
La deuxième raison était assez paradoxalement la présence des troupes belges. Leur commandement était organisé, comme dans tout autre domaine, à l’échelon Ruanda-Urundi. Le colonel BEM Delperdange qui les commandait avait évidemment établi son état-major à Usumbura. Ce modèle de commandement qui s’étendait sur les deux pays incitait à créer une formation autochtone dont le commandement s’étendrait également sur les deux pays. Ce serait le lieutenant-colonel Van Damme, l’actuel commandant du bataillon de gendarmerie qui en prendrait le commandement. Cette nouvelle unité prendrait le nom de Garde territoriale du Ruanda-Urundi et serait plus ou moins subordonnée au commandement des troupes métropolitaines.
C’était assez compliqué et Usumbura était loin. On s’y préoccupait tout naturellement plus des problèmes de l’Urundi que de ceux du Ruanda, tout au moins en matières militaires.
Et pourtant, pour moi, la solution était simple. J’estimais qu’il fallait le plus tôt possible doter chacun des dix territoires du Ruanda d’un peloton mobile et bien armé. En outre, il fallait créer un bataillon constituant réserve générale d’intervention pour l’ensemble du pays. Pour cela il était indispensable et urgent de recruter au moins mille deux cents hommes, créer une école de sous-officiers et une école d’officiers au plus vite et obtenir le matériel strictement indispensable.
Mais à Usumbura et à Kitega, la Résidence de l’Urundi, on n’était guère pressé d’armer une unité ruandaise dont on se demandait quelle serait son attitude au moment de l’indépendance. L’exemple congolais avait traumatisé beaucoup de monde! Dès lors, dans cette même optique unitaire des deux pays, ce manque de confiance, peut-être plus justifié en ce qui concerne l’Urundi, retardait également la création des unités ruandaises.
Il me fallut faire plusieurs voyages à Usumbura pour secouer l’inquiétante apathie qui y régnait. Finalement la Garde territoriale du Ruanda-Urundi fut créée le 13 juin 1960, peu avant les élections communales et, un peu plus tard, une école de sous-officiers fut installée à Usumbura, commune aux deux pays, comme il fallait malheureusement s’y attendre.
Heureusement, deux événements vinrent modifier totalement les données du problème. Le premier fut celui des élections communales ruandaises et le succès massif des partis hutu. On pouvait dès lors espérer raisonnablement que l’évolution politique ultérieure du pays allait se faire dans de bonnes conditions. Quant au second, ce fut le fiasco de l’indépendance congolaise, quand le ministre Lumumba écarta, dès le 9 juillet 1960, les cadres belges des rangs de la Force publique et donna instruction aux unités d’élire leurs propres chefs.
Une première conséquence fut que, plus que jamais, j’estimais nécessaire de mettre rapidement sur pied une force autochtone composée, officiellement, de 14% de Tutsi et de 86% de Hutu, mais pratiquement de près de 100% de Hutu. Une autre conséquence fut le départ massif des officiers et des sous-officiers belges des unités de l’ex-Force publique, ce qui permettait de trouver aisément des cadres de valeur pour la garde territoriale ruandaise.
C’est ainsi que le major Vanderstraeten accepta, au mois d’août 1960, de prendre le commandement de la garde ruandaise. Une fois de plus le Ruanda avait de la chance, François était non seulement un officier d’élite, un travailleur méthodique, mais nous nous connaissions bien, attendu qu’il avait été chef d’état-major au Groupement de Stanleyville.
Pris par l’enthousiasme qui régnait parmi mes collaborateurs, il s’est attelé avec énormément de volonté et aussi d’imagination à la besogne qui consistait à recruter, nourrir, loger, équiper et instruire une force armée à partir de zéro.
Le plus difficile était d’obtenir la collaboration des services d’Usumbura, car en Urundi, je le répète, on était beaucoup plus méfiant à l’égard de la création de la garde urundaise. Nombre d’Européens pensaient au danger possible d’armer trop bien des adversaires potentiels. Ils craignaient les exactions commises par les unités de la Force publique en juillet 1960.
La situation était cependant claire pour nous. À une majorité politique hutu devait répondre une force armée du même bord. L’édifice politico-militaire se construisait avec la collaboration enthousiaste des Blancs et des Noirs.
Même le nouveau ministre des Affaires africaines, le comte d’Aspremont Lynden, dont j’avais pu apprécier la cordialité et la franchise, lorsqu’il logea chez moi, nous mit des bâtons dans les roues. Alors que nous attendions impatiemment un arrivage de fusils FAL de Belgique, il le fit détourner vers le Katanga où il soutenait l’action séparatiste de Moïse Tshombé.
Malgré les réticences, la section ruandaise de l’école de sous-officiers fut détachée d’Usumbura et transférée à Astrida. Le 10 novembre 1960 à Kigali, l’école d’officiers ouvrait ses portes aux sept premiers élèves. Six d’entre eux seront promus sous-lieutenants le 23 décembre 1961. Le brillant chef de cette première promotion était le sous-lieutenant Juvénal Habyarimana, le futur deuxième président de la République rwandaise.
Il est difficile de s’imaginer les trésors de patience, de diplomatie et de persévérance dont François Vanderstraeten dut faire preuve pour construire, brique par brique, la Garde nationale. Dès le début heureusement il était d’accord avec ma politique qui visait à remplacer, le plus vite possible, les unités belges par des unités ruandaises. Les forces métropolitaines belges étaient, il faut bien le dire, mal préparées à remplir des missions de maintien ou de rétablissement de l’ordre public (MROP) dans un pays comme le Ruanda. Étrangères à la politique sociale, ignorantes de la langue et des coutumes du pays, elles posèrent parfois certains problèmes. Elles furent bien entendu indispensables pour imposer, par leur prestige et leurs qualités militaires, l’autorité de la Tutelle. Elles gardèrent efficacement les frontières et furent surtout une sécurité et un réconfort moral précieux pour les Européens et leurs familles. Par contre, lorsqu’il s’agissait d’intervenir effectivement dans les problèmes du MROP elles s’intégraient difficilement dans la politique particulière que je menais. Heureusement, les contacts personnels que nous avions avec le major Bruneau, le chef du 4ème Bataillon commando et aussi le fait que 1e chef des forces belges, le colonel BEM Delperdange, était un camarade de promotion, facilitèrent souvent les choses. Il n’empêche qu’il était urgent de dégager très vite ces forces de leurs missions de MROP, pour ne leur confier que la défense du pays.
Les multiples autorités auxquelles François Vanderstraeten eut affaire ne lui rendirent certainement pas la tâche plus facile. Dès la fin de l’année 1960, il fallait tenir compte de l’existence d’un gouvernement ruandais. Il n’avait pas encore compétence en matière de défense, mais on comprend combien il était préoccupé par les décisions de la Tutelle qui concernaient la future armée du pays. Il s’impatientait naturellement devant les hésitations et les lenteurs dont il ne comprenait pas les raisons. Il ne se préoccupait pas beaucoup ni des problèmes logistiques, ni des retombées budgétaires.
Le résident général était naturellement peu au courant des problèmes purement militaires. Il avait pris comme conseiller le commandant des troupes métropolitaines (COMRU). Ce choix s’imposait sans doute à ses yeux, mais il aurait peut-être mieux valu qu’il fasse appel à un officier colonial. Au total, la solution se révéla cependant bonne grâce aux amitiés personnelles. Il n’empêche qu’il fallut plus d’une fois insister pour que COMRU, qui avait la garde des armes et des équipements laissés par la Force publique, accepte de les distribuer à la Garde Nationale.
Le lieutenant-colonel Van Damme, promu commandant de la Garde Territoriale (Quel nom restrictif pour une future armée nationale!) du Ruanda et de l’Urundi, se trouvait à la conduite d’un attelage impossible. Le Ruanda d’un côté, sous l’impulsion de l’urgence, piaffait d’impatience et tirait l’attelage de toutes ses forces pour brûler les étapes. L’Urundi, de son côté, tergiversait et freinait des quatre fers. Au moment où le Ruanda frappait sur la table pour obtenir les moyens strictement indispensables pour créer tout de suite des unités bien armées, équipées et entraînées, l’Urundi se demandait encore si on pouvait vraiment confier des armes individuelles à sa Garde et lui apprendre comment en faire usage. Sagement Van Damme renonça à exercer un commandement dont les rênes lui échappaient. Il se contenta de remplir un rôle de coordination administratif et logistique.
Sur place, nous nous heurtâmes à une autre difficulté passablement absurde par certains de ses aspects. Il fallut, en effet, très vite envisager des activités MROP dans lesquelles des unités métropolitaines et ruandaises seraient appelées à opérer ensemble. Qui commanderait dans cette éventualité? Du côté métropolitain on n’envisageait qu’avec la plus grande réticence la possibilité de mettre une unité blanche aux ordres d’un officier commandant une unité noire. Et cependant, j’étais naturellement d’avis qu’à grade égal c’était l’officier commandant l’unité de la Garde qui devait mener l’opération. C’était toujours un ancien colonial, rompu à ce genre d’opération et connaissant les règlements qui étaient en usage à la Force publique. François Vanderstraeten avait proposé de réunir de petits états-majors joints pour mieux préparer cette collaboration. Peine perdue, nous n’obtînmes aucun accord. Il fallait absolument éviter de renouveler les querelles que j’avais connues dans les années cinquante à Léopoldville, entre le général Janssens et le colonel Gheysen. J’ai plus d’une fois servi à amortir les chocs, lorsque en ma qualité d’officier de liaison de la Force publique je me rendais au quartier général des forces métropolitaines. Détail amusant, pendant quelques mois, quand je descendais chez les métropolitains, j’étais lieutenant-colonel, mais quand je remontais à l’étage de la Force publique, je redevenais major, parce que les restrictions budgétaires n’autorisaient pas ma nomination au Congo. Finalement, la solution résida dans les relations d’amitié pour lesquelles il convient de rendre hommage à la bonne volonté du major Bruneau.
Le plus dur sans doute dans la tâche de Vanderstraeten et donc dans la mienne fut d’obtenir une aide adéquate, matérielle et budgétaire de la Belgique. Les deux ministres concernés, celui des Affaires africaines et celui de la Défense nationale étaient tous deux naturellement avares de dépenses non prévues et n’avaient pas nécessairement la même optique des choses.
Malgré ces multiples difficultés, chacun des territoires reçut la garnison d’un peloton incomplet dès le 15 octobre 1960. Il y manquait les gradés ruandais qui étaient encore à l’école à Astrida. Dès lors, il fallut encore limiter les missions de MROP au minimum strictement indispensable. Mais déjà la Garde nationale pouvait se montrer dans tout le pays. C’était un véritable tour de force!
Ce n’était cependant qu’un très modeste début. Il fallait faire de ces pelotons des unités capables de remplir convenablement leur rôle de maintien de l’ordre et de la tranquillité.
Il leur fallait des moyens de transmission et donc des opérateurs; des véhicules appropriés à leurs missions et donc des chauffeurs et des mécaniciens; des réserves de vivres et de munitions, des équipements collectifs; des camps moins rudimentaires, etc…
Tout cela était important et urgent, mais en même temps il fallait créer une grosse unité tactique, un bataillon bien équipé et entraîné, capable de remplacer les troupes métropolitaines au moment où le pays accéderait à l’indépendance. Cette unité devait être très mobile, pourvue de moyens de reconnaissance et appuyée d’armes lourdes.
Durant tous ces mois d’un labeur acharné, François Vanderstraeten sut insuffler à ses subordonnés la volonté farouche d’aboutir. En septembre 1962, il fut nommé lieutenant-colonel. Ce fut l’occasion pour le gouvernement ruandais de lui manifester sa reconnaissance. Tous les ministres et la plupart des députés de l’assemblée nationale avaient tenu à être présents à cette cérémonie. J’ai conservé le texte de l’allocution que le ministre Mulindahabi a prononcé à cette occasion. Je le reproduis ci-dessous, avec fierté, car il montre en quelle estime François Vanderstraeten ainsi que tous les officiers et sous-officiers belges étaient tenus par les Ruandais.
Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale,
Messieurs les Ministres,
Excellence, Monsieur l’Ambassadeur de Belgique,
Messieurs les Députés,
Messieurs les Officiers, Sous-officiers et soldats,
Je suis heureux de prendre aujourd’hui la parole pour féliciter publiquement le commandant de la Garde Nationale à l’occasion de sa promotion au grade de Lieutenant-Colonel.
Mon Colonel,
Des circonstances ne dépendant ni de vous qui ne nous connaissiez pas, ni de nous qui ne vous connaissions pas, vous acheminent au Rwanda en septembre 1960.
C’est le Colonel Logiest, alors Résident Spécial du Rwanda et qui avait su apprécier vos qualités lorsque vous serviez sous ses ordres, qui fit appel à votre compétence et vous désigna pour prendre le commandement de la Garde Territoriale du Rwanda laquelle, grâce à son développement rapide et harmonieux, s’est transformée en Garde Nationale de la République Rwandaise. Ici, je salue la rencontre providentielle des deux fondateurs de la Garde Nationale avec le Président Kayibanda, alors Président du Parmehutu.
Je ne crois pas que l’on puisse se rendre compte de la tâche qui attendait, alors, le Commandant de la Garde Nationale. Nous constatons seulement les résultats obtenus sans connaître les efforts qu’il a fallu déployer pour les atteindre. Tout était à créer. Les bouleversements d’alors avaient changé bien des choses. Il fallait oublier ses expériences et refouler ses déceptions, pour s’atteler, sans arrière- pensée, avec désintéressement et enthousiasme à la tâche de donner au Rwanda une armée valable.
Monsieur le Colonel, c’est grâce à votre volonté et à votre foi dans l’avenir que vous avez pu insuffler à votre cadre une énergie nouvelle. Toujours fidèle à votre idéal, vous avez groupé autour de vous des collaborateurs qui, sous votre direction et entraînés par votre exemple, ont pu donner à la République Rwandaise une force dans laquelle le peuple a placé sa confiance.
Mais les difficultés ne se rencontraient pas uniquement au sein de notre armée naissante. Vous aviez à faire face à d’autres problèmes, à convaincre des volontés hésitantes. Vous vouliez aller de l’avant, alors qu’ailleurs on s’employait à brider vos initiatives. Enfin, votre diplomatie et surtout votre volonté de réussir ont eu raison de réticences et vous avez pu, dès lors, développer la Garde Nationale dans le sens où le Pays le réclamait. Ainsi, à la veille de prendre en mains la destinée du Rwanda, le Gouvernement de la République et le Peuple Rwandais savaient qu’une force était en place pour les protéger et garantir leur tranquille
Monsieur le Colonel, d’ici peu un congé bien mérité va vous éloigner temporairement de votre commandement. Permettez-nous, dès lors, de vous souhaiter d’excellentes vacances au pays de vos premières armes.
Mais sachez que nous vous attendons pour que se continue et que s’achève l’œuvre commencée.
(signé) Mulindahabi
Ministre de la Garde Nationale
Et cependant, quelques mois avant ce discours chaleureux et malgré notre insistance, et souvent notre colère, la date fatidique de l’indépendance approchait et il restait encore tant de besoins non satisfaits. Le 7 mai 1962, soit moins de deux mois avant l’indépendance, François m’adressa la note d’avertissement dont je reproduis les extraits suivants.
À Monsieur le Haut Représentant de la Belgique au Rwanda. À Monsieur le Ministre de la Garde Nationale,
1.L’éventualité du retrait des Troupes belges lors de l’accession du Rwanda à l’indépendance amène à considérer que dans moins de deux mois la Garde Nationale pourrait constituer la seule force de maintien de l’ordre et de défense du Pays.
2.Dans son état actuel, la GN n’est pas à même de remplir sa mission. Les raisons, déjà maintes fois exposées, sont d’ordre matériel. Faute de crédits et d’aide, la GN ne dispose pas des moyens matériels indispensables. Je rappellerai que la GN ne dispose que de fusils et que son stock de munitions est inférieur à 12 000 cartouches, soit plus ou moins 600 cartouches par peloton, soit plus ou moins 15 cartouches par homme.
On peut espérer qu’avec son effectif actuel (800 caporaux et soldats) et son encadrement actuel (48 sous-officiers rwandais, 6 officiers et 9 élèves officiers rwandais, 47 officiers et sous-officiers belges) la GN pourrait en juillet 62 assumer les missions de MROP et de défense du pays, mais à condition d’être armée et équipée un peu moins sommairement.
3.Il faut pour cela que:
a) les armes et munitions ex-Force Publique, toujours entreposées à COMRU, soient immédiatement remises à la GN;
b) que les fusils Lee-Enfield et les munitions commandées en Belgique arrivent au Rwanda avant fin juin 62;
c) qu’une partie du matériel des troupes belges, surtout le charroi, des postes radio et des pièces de rechange, nous soient cédés au départ de ces troupes…
Nous étions donc encore loin d’avoir atteint les objectifs visés en 1960 et ce fut une course éperdue pour obtenir finalement le matériel strictement indispensable du ministre de la Défense belge. Décidément, l’expérience désastreuse de l’indépendance congolaise eut des retombées qui nous contrarièrent jusqu’à la fin. Les autorités belges avaient visiblement une grande réticence à armer des troupes noires dont on pourrait craindre qu’elles se conduiraient comme le fit la Force publique au Congo. Du coup on ne voulait pas voir la nécessité vitale de doter le Rwanda des moyens indispensables à sa défense.
À travers toutes ces vicissitudes et malgré sa faiblesse en matériel, cette jeune armée, encore inexpérimentée, fut mise rapidement sur la brèche. Elle dut assurer le maintien de l’ordre dans des conditions difficiles, avec le soutien des forces de l’ordre belges d’abord; mais très vite toute seule. Après juillet 1962, elle eut surtout à combattre l’ennemi extérieur. Partout elle sut faire honneur au cadre belge qui l’avait instruite.
Contrairement aux appréhensions de certains, qui étaient encore traumatisés par le fiasco de l’indépendance congolaise, la Garde nationale resta parfaitement disciplinée vis-à-vis de ses cadres européens et le lieutenant-colonel Vanderstraeten conserva son commandement durant un an encore après l’indépendance. Nous avions, en effet, adopté la seule manière efficace d’assurer la continuité d’un commandement convenable des unités. Tant qu’il n’y avait pas de candidat rwandais apte à exercer son rôle de chef, c’est l’officier ou le sous-officier belge qui continuait à l’assumer. Ce n’est que par la suite que le cadre belge adopta le rôle de conseiller aux termes d’un accord d’assistance militaire. Mais pendant toute cette période de transition, que j’appellerais la période de passation des pouvoirs militaires, des officiers et des sous-officiers ont donc effectivement servi dans les rangs d’une armée étrangère dont ils portaient la tenue et les insignes. Était-ce légal? Sans doute pas, mais aucune autorité belge ne le fit remarquer et tout cela s’est fait dans un climat de confiance réciproque. Quel dommage que nous n’ayons pas pu faire la même chose lors de l’indépendance congolaise. Que de morts et de misères eussent pu être évitées!
Pour mieux se rendre compte des précieux services rendus au pays par la jeune Garde nationale, il suffit de se rappeler les incidents majeurs qui se produisirent avant l’indépendance et durant les années qui la suivirent.
J’aurai l’occasion de revenir plus loin sur le terrorisme exercé par les «Inyenzi» ou «Cancrelats» appelés ainsi parce que ces insectes répugnants, bien connus des coloniaux, se glissent la nuit dans les habitations et s’y multiplient avec une étonnante facilité. Effectivement les Tutsi émigrés, surtout ceux qui avaient trouvé refuge en Uganda, ouvrirent les hostilités en imitant les cancrelats et en s’introduisant la nuit dans le pays, à bord d’un ou plusieurs véhicules. Leur tactique consistait à tuer ceux qu’ils rencontraient à proximité de leur route, peu importe qui et à se mettre à l’abri au-delà de la frontière, dès le jour venu. Ils en étaient encore à s’imaginer qu’ils pourraient se rendre maîtres de la situation en s’imposant par la peur, comme ils l’avaient toujours fait dans le passé. Ils ne réalisaient pas que leur ordre social ancien était totalement dépassé. À présent, ils avaient affaire de plus en plus à une force armée nationale qu’il était impossible d’intimider et qui était secondée par la masse du peuple, laquelle lui servait volontiers à la fois d’agent de renseignement et de premier rempart.
Plus tard, après l’indépendance, ils essayèrent de renverser le régime républicain en organisant des attaques simultanées sur plusieurs fronts.
Déjà en mai 1962, une bande était venue de l’Uganda par le Mutara. Elle prit la fuite devant un peloton de la Garde nationale, non sans tuer quelques inoffensifs agriculteurs.
En juillet, la situation devint plus grave. Un groupe plus important franchit la frontière dans la région des volcans et attaqua le poste de Ruhengeri. La Garde le repoussa avec pertes. Une autre attaque eut lieu peu après par Nyagatare. On avait l’impression qu’il s’agissait de l’exécution d’un plan d’ensemble fort mal coordonné. Là aussi, les envahisseurs durent renoncer à leurs projets.
Plus tard, les Inyenzi s’organisèrent mieux et furent mieux armés. Plusieurs attaques eurent lieu de 1963 à 1966, dont l’une ou l’autre connut des succès initiaux, mais chaque fois la Garde nationale obligea l’adversaire à se replier avec pertes.
Ainsi donc l’armée nationale rwandaise, malgré la pauvreté de ses moyens, mais grâce à sa discipline, sa bonne instruction et son courage réussit-elle à écarter le danger qui menaçait la jeune république. Elle avait bien mérité de la Patrie.
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