Le roi Ryangombé prit sous sa protection un jeune homme de la race des Bahutu nommé Ntamutumuchunyi. Celui-ci devint si habile au jeu de trictrac, l’ikibuguzo, qu’il gagnait à tous coups. Tous les biens du roi : vaches et collines y passaient. Ryangornbé, humilié d’être ainsi vaincu par un être de race inférieure, ne pouvait s’empêcher de jouer et continuait à perdre. Pour se consoler, il partit en chasse, avec ses huit chiens. Il tua des gazelles, des antilopes et des chats-tigres. Ainsi parvint-il au pays où l’on possède la science de dire la bonne aventure. Un homme consulta pour lui les sortilèges et lui révéla comment faire cesser ses malheurs : « Quand tu arriveras à la rivière Limuzan, tu apercevras quatre jeunes filles puisant de l’eau. Demande-leur à boire. Celle qui te présentera de l’eau, suis-la dans sa famille. On t’offrira des présents et des vivres. Refuse-les jusqu’au moment où ils te seront offerts de la main de la jeune fille. Quand elle s’avancera vers toi, avec la jarre de lait, prie-la de s’asseoir. Tu prendras une gorgée de lait et tu la lui cracheras sur la poitrine. Ainsi sera-t-elle obligée de t’épouser. Tu l’appelleras Kajumba, et l’enfant qu’elle aura de toi sera nommé Binégo.»

Les choses se passèrent comme l’avait dit le diseur de  bonne aventure, mais les frères de la jeune fille entrèrent en colère, il y eut une querelle; et le roi Ryangombé n’échappa à la mort que grâce à son habileté à grimper aux arbres. Enfin, tout s’apaisa, Ryangombé fut accepté comme gendre et demeura sous le toit des parents de son épouse.

Cependant, l’inquiet Ryangombé se sentant envahi par la nostalgie ne tarda pas à retourner dans son pays, laissant Kajumba enceinte.

A peine rentré, le roi se remit à jouer, Ntamutumuchunyi à gagner, et la mère du roi à se désoler. Or la jeune Kajumba mit au monde un fils, Binégo. Celui-ci devint un petit Hercule sauvage. Il abattait les vaches à coups de gourdin, assommait ses oncles qui voulaient le châtier. Il égorgea ses grands-parents, puis s’en alla de par le monde à la recherche de son père. Chemin faisant, il tuait ou assommait tous ceux qui ne s’empressaient pas de lui indiquer sa route. Parvenu enfin au pays de Ryangombé, il rencontra, sans la connaître, la mère de son père, et lui demanda de la nourriture. La vieille femme lui révéla que l’homme chez lequel il se trouvait était devenu si pauvre qu’il n’avait même plus de quoi apaiser sa faim : il avait tout perdu au jeu.

Binégo, armé de deux lances, s’approcha des joueurs et donna des conseils au roi. Aussitôt, la chance tourna et Ryangombé se mit à gagner. Son adversaire se fâcha et menaça Binégo. Un combat les mit aux prises et Binégo tua Ntamutumuchunyi. Alors, il entonna un chant de triomphe :

 Je suis l’éclair de Nyirajanga,

Personne ne me commande,

Ma viande est coriace,

On ne l’avale pas comme du lait,

Je suis l’urine du tonnerre…

Je suis un homme, je m’appelle Binégo, ,

Fils de Kajumba.

Ainsi Ryangombé reconnut-il son fils, venu pour le sauver de la ruine, du déshonneur, du désespoir. Dès lors, il reprit ses chasses en compagnie de ce fils, de ses gendres et de ses familiers. Un jour, un buffle en colère, mordu par les chiens, fonça sur le roi. Ryangombé blessa l’animal, mais le boeuf sauvage lui déchira la poitrine. Relevé mourant, le roi Ryangombé expira bientôt au pied d’une érythrine aux fleurs couleur de sang.

Le pays où s’est déroulé le drame est connu dans les chants et récits sous le nom de Nyabikenko, près de Save, non loin d’Astrida. C’est resté un lieu maudit, les bergers évitent d’y conduire les troupeaux. L’érythrine gagna gloire et renom dans cette tragique aventure, car Ryangombé est devenu l’objet d’un culte groupant les initiés.

Les cérémonies de l’initiation doivent se faire sous l’érythrine qui a entendu les dernières paroles du héros : « Je m’adresse à tous, Batutsi, Bahutu, Batwa qui ils s’engagent dans ma corporation, je n’exclus personne. » … Personne, vous entendez ? Le petit Mutwa chasseur des bois, si méprisé, y sera reçu sur le même pied que le magnifique seigneur Mututsi, à l’allure dominatrice, au profil de Pharaon. Le bon paysan Muhutu, dont la plus grande ambition est d’obtenir une vache de son seigneur, s’engagera tout comme son suzerain, dans la secte de l’érythrine.

La fleur rouge orne presque tous les rugos. Louis de Lacger (Louis de Lâcgér Le Ruanda ancien. Grands lacs, Namur) analyse ce culte. Ryangombé n’est pas Imana, mais Imana, le dieu favorable, est en lui, et il est entouré d’une sorte de collège de héros auxquels s’identifient les adeptes lorsqu’ils entrent en transes, après la dernière initiation. Le culte de Ryangombé est familial et non hiérarchique. Ni les richesses, ni les races, ni le rang social ne comptent. Les adeptes doivent s’entraider. L’initiation comporte une série d’épreuves érotiques, scatologiques et une scène de cannibalisme mimée. Au moment des premiers missionnaires au Ruanda, le dépeçage humain n’existait déjà plus. Toutes ces cérémonies qui nous semblent bizarres et répugnantes ont sans doute une origine ésotérique. Elles se prolongent pendant plusieurs nuits et s’opèrent sous un buisson d’érythrine, en souvenir de la mort de Ryangombé. A l’aube, l’initié est ramené à sa hutte, orné de guirlandes de cette même mormodica dont Nyirigango m’a dit qu’elle est une plante nuptiale.

Le bananier met en déroute nos notions de botanique. Il possède de grands pouvoirs. Pas de demeure qui n’ait sa bananeraie, point de ménagère qui ne sache brasser le pombé. Le pombé, nourrissant, puisque c’est une bière faite de fruits, et donneur de rêves et d’ivresse, puisque la fermentation l’alcoolise fortement. La lourde poche couleur de caoutchouc d’un gris bleu n’est pas, comme je le croyais, le bouton d’une grande fleur. C’est une « inflorescence ». Les pans relevés comme des  volets, des pétales? Erreur! Des bractées.  Les rangées de fleurs qu’elles découvrent tour à tour ressemblent à des jasmins charnus. Il en est de mâles, de femelles et de mixtes, et si la banane se forme grâce à ce méli-mélo de sexes, sachez qu’elle ne livrera jamais de semence. Le bananier se reproduit par surgeons. Il a la dimension des pêchers de nos jardins. Vous croyez que c’est un arbre ? Eh ! non, c’est une plante dont la grosse tige pousse comme une carotte, et cela je l’avais deviné à première vue. Chaque feuille joue à être un drapeau enroulé, bien serré à sa hampe. On ne comprend pas comment, elle parvient à se dérouler; sans doute le vent l’aidera-t-il. Mais il s’empresse de déchirer en frange la feuille nouvelle. Cependant les bractées se laissent choir sur le sol, deux par deux, et à mesure que l’inflorescence s’amincit les rangées de bananes se forment. Enfin, le pouvoir fructifiant étant épuisé, l’inflorescence se réduit à un misérable petit bouton grisâtre au bout d’une longue tige dont le départ est rayonnant d’un régime de bananes. La tige, grosse, rugueuse, ressemble à une trachée de porc. La mythologie florale de l’Europe en aurait certes tiré cette conclusion que l’abus du pombé rend l’homme pareil à un pourceau.

Les feuilles du bananier, ayant fini de se dérouler, perdent leur souplesse de chiffon de soie et servent de parapluie aux gardiens de vache. Vous, pâles étrangers, ne vous y risquez pas. Vous ignorez qu’il est interdit de les déposer le creux vers le ciel. Vous provoqueriez ainsi une volée de grêle. Apprenez aussi à ne pas les brûler, si elles sont hors d’usage : les vaches pourraient en mourir. La feuille se nomme Isindi. Si Isindi tombait, par mégarde, le creux en l’air, il faudrait, pour conjurer la grêle, y déposer de l’herbe fraîche et battre des mains au-dessus :« Gukum amashi ! Gukum amaihi! » Voilà le péril conjuré.

Il peut arriver qu’une bananeraie refuse de donner des régimes de bananes. Contentez-la. Nourrissez-la. L’aguhusa, un petit poisson du lac Tanganyika, dûment séché, fera l’affaire. Le brûler dans la bananeraie, la fumée possède le pouvoir fertilisant, mais la bananeraie ayant goûté de ce mets de choix, il lui en faudra chaque année, sinon, plus de bananes. Pas de bananes, pas de pombé!

Il est, vrai que l’on peut aussi confectionner de la bière de sorgho. Le sorgho est une céréale. Quand nous voyons passer les cultivateurs, portant sur la tête de grandes gerbes de sorgho mûr, couleur de rouille, nous savons que l’on est au mois nommé Kamena juillet, mot qui signifie : Beaucoup-de-soleil.

« Le sorgho? Gronde M. l’administrateur X…, ils en cultivent trop. En cas de sécheresse, le sorgho périt. Plantez le manioc, vous dis-je, qui résiste au manque d’eau! Le sorgho ne sert qu’à saouler ceux qui en font de la bière. Il faudrait interdire aux indigènes la culture du sorgho.

– Le sorgho? s’écrie M. l’administrateur Y…, encourageons les cultures de sorgho. Sans sorgho, les trois quarts des salaires de nos ouvriers et de nos employés filent aux bières chères importées. De ces salaires, sans cesse augmentés, ne leur reste pas même de quoi nourrir et vêtir leur famille, s’ils se mettent à boire la bière au lieu de brasser leur sorgho… »

Ainsi, au Ruanda, chaque question a deux faces… ou trois faces, comme il y a trois races… Trois races. Il suffit de passer quelques jours au Ruanda pour les différencier. La première, les Batutsi, les seigneurs, a pour totem la grue Couronnée; en Europe, je lui donnerais volontiers, par analogie, le lévrier, russe… La seconde, les Bahutus, cultivateurs, ressemblerait plutôt à de braves lapins domestiques, et la race des bois, les Batwas, cousins des Pygmées, fait penser à d’inquiets -petits éperviers Tous sont Banyaruanda, c’es-à-dire: hommes du Ruanda.

Je dois au Munyaruanda Servilien l’histoire d’une graminée alimentaire se rapprochant de notre millet : l’éleusine. Servilien appartient à l’aristocratie où l’Administration trouve à recruter la plupart de ses fonctionnaires. Le travail administratif de Servilien ne l’empêche point de posséder, du bétail. Bien bâti, râblé, solide, Servilien n’est pas grand pour un Mututsi. Il est d’une activité rare parmi ses frères de race. D’esprit pratique, il a vite admis la notion nouvelle si insolite, si bouleversante, importée par les blancs : le bétail ne vaut pas seulement par le nombre de vaches possédées, mais surtout par leur rendement en lait, beurre et viande. Servilien s’habille comme les blancs : coutil écru, capitula, veste de chasse. Agé de trente-cinq ans, il est en train de faire fortune. Il sait profiter à la fois des coutumes qui lui procurent la main-d’oeuvre gratuite, en échange des vaches données en fief, et profiter des temps nouveaux qui font de lui un fonctionnaire. Il aime le mot « rendement ».

Nous avons conclu un marché, lui et moi. Chaque fois qu’il m’apportera une histoire concernant les choses du pays, je lui donnerai en échange une leçon de flamand.

« Je suis les cours chez les Pères, me dit-il. Ce sera ma  quatrième langue: Kynyaruanda, swahelli, français. La prononciation est difficile. Si vous m’aidez, le dimanche matin, à préparer mon cours, tout ira mieux. »

Il est venu. Il commence par la leçon de flamand. Comme cela, il est sûr de son marché. Il lit tout haut la leçon du jour et apprend comment vit une famille moyenne à Anvers. Les Kramers: Monsieur, Madame, deux fils et deux filles. Ils habitent une rue animée. La servante se nomme Truus. On fait le ménage, on va au bureau, à l’école… Servilien assure qu’il comprend tout cela très bien. Mais il voudrait voir une maison à étages, une cathédrale et une locomotive. Une bâtisse qui va haut, une machine si énorme. On lui a dit le nombre de gros camions qu’il faudrait pour égaler la puissance d’une locomotive. Puis, il m’a donné mon dû, une histoire que je pourrais intituler :

Éleusine, ou l’adroite princesse:

En kynyaruanda, éleusine se dit : nyiraburo, un joli nom aussi. Donc, jadis, l’éleusine, cette céréale au grain pas plus gros qu’un grain de mil, n’existait pas au pays des Mille Collines.

« Un jour, le roi chassait très loin de chez lui… » Ainsi débuta le récit de Servilien, tout comme un conte européen… Mais le mot chasse n’évoque pas ici les grands bois rutilants d’automne où brame le cerf, ni les marécages froids hantés par la bécassine. Non. Ce roi-là chassait le léopard, dans les failles et les plis des collines à pâturages, où l’humidité des pluies écoulées nourrit des fourrés. Le roi de Servilien poursuivait aussi l’antilope dans les savanes, parmi les euphorbes- candélabres rondes comme de grosses bulles vertes… Donc s’étant aventuré fort loin, le roi du conte de l’éleusine parvint au royaume du roi des forêts. Le mot forêt exprime ici des lieux que ni film, ni Photos ne peuvent suggérer, car ils sont faits de continuité, d’homogénéité: inextricables, et une piste en forêt, c’est… Enfin celle-ci mena le roi des Pâturages Chez le roi des Forêts, qui l’accueillit avec hospitalité et lui offrit un repas. Une bouillie de céréales, que le roi des Pâturages ne connaissait pas. Ayant loué ce mets, il pria son hôte de lui donner quelques semences de cette plante excellente: Le roi des Forêts refusa : «Cette plante, dit-il, ne peut sortir de mes domaines. » Le roi des Pâturages n’insista plus. Il prit congé et chercha le moyen de s’emparer par ruse de la précieuse semence. II en fut comme pour la haie de la sorcière. Ce qu’un seigneur Mututsi n’obtient pas par la force, il l’aura par l’astuce.

Le roi du Ruanda avait une fille nommée Éleusine, en âge de mariage et fort jolie. Quel poisson ne prendrait-on pas avec un tel appât ? Le roi dit à sa fille de lui obéir en toute chose, afin de s’emparer d’une graine très précieuse, et il lui expliqua ce qu’il attendait d’elle. La fine mouche comprit vite et s’en fut au royaume des Forêts. Arrivée non loin de l’habitation du roi des Forêts, elle fit mine de s’être égarée. Errante, hésitante, apeurée, elle fut aperçue par les serviteurs du roi. Ils virent qu’elle était nubile et fort belle. Ils menèrent ce joli gibier à leur maître. Elle lui plut et il ne tarda pas à la prendre comme épouse. Chaque jour, elle préparait la bouillie de l’excellente graminée, et elle voyait combien cet aliment eût été précieux au royaume de son père.

Au bout de quelque temps, le père d’Éleusine envoya son fils au pays des forêts après lui avoir donné des instructions précises.

Le prince, parvenu au but de son voyage, dit au roi des Forêts que sa soeur s’était égarée et qu’il avait pour mission de la retrouver. Ne l’aurait-on pas vue à la cour des Forêts ? Le roi, ayant reconnu le frère de son épouse, le reçut et lui fit servir, par la jeune femme, un bon repas. La décence interdit les repas en commun. Le prince se trouva donc seul avec sa soeur, qui baissa modestement les yeux, comme il se doit, tant qu’il prit de la nourriture. Puis, il dit : «Donne-moi la semence que mon père demande. » Éleusine répondit « Mon époux m’interdit de te donner de cette semence, mais il ne m’a pas interdit d’en mettre dans la nourriture que je te prépare. Je t’offrirai du lait auquel je mêlerai la semence de la bonne céréale. Tu boiras le tout, puis tu prendras bien vite congé. Tu te hâteras de retourner chez notre père, et tu retiendras ton besoin jusqu’à ce que tu sois rentré au rugo. Là, tu te rendras clans un petit enclos de terre bien préparée et tu feras ton besoin. Les semences y seront mêlées et elles pousseront. Va vite! »

Le jeune homme fit tout ce que sa soeur lui recommandait. « Bien que ce lui ait été très difficile », remarqua Servilien. Ainsi le royaume de Ruanda entra-t-il en possession d’un aliment nouveau et précieux : l’éleusine. En Kynyaruanda : Nyirabuto.

Les blancs ne sont donc pas les premiers à avoir tenté d’importer des cultures nouvelles, pour parer à la perpétuelle menace de famine suspendue sur ce beau pays, mais ils font cultiver le manioc, ils ont planté l’eucalyptus, et le froment prend dans certaines régions.

Dans les jardins d’essais de Rubona, près d’ASTRIDA, on expérimente depuis trente années, plantes importées des quatre coins du monde.

Andersen, dans un de ses Contes si chers à notre Occident, assure qu’après le péché d’Adam le jardin du Paradis fut transporté en un lieu inconnu, où seul le vent d’est avait accès… je me suis souvenue de cette histoire en visitant Rubona. Ce lieu inconnu, ce devait être Rubona : le mot signifie : « Belle vue ». En effet, le regard a lieu d’être satisfait. Le déroulement des vagues de collines est particulièrement harmonieux, à Rubona. Pourtant, jadis, le géant Ganga y fut englouti au creux d’un vallon, ne laissant aux alentours que stérilité et mauvaise chance, jusqu’en 1930, rien n’y poussait, que l’herbe maigre. Survient un prestidigitateur : « Rien dans les collines ? Rien dans les vallons ?» Il avait dans sa manche des semences, dans sa tête l’enthousiasme, le savoir et l’amour des plantes. Aujourd’hui, cent cinquante hectares de culture expérimentale livrent céréales, légumineuses, vergers, pépinières d’arbres forestiers. L’émerveillement du visiteur commence à la vue d’une superbe avenue d’araucarias :

« Vous ne me direz pas qu’ils n’ont que vingt ans ?

– Neuf, exactement, neuf ans…

– Mais, ce chêne-liège est au moins quinquagénaire?

– Vingt et un ans. Voyez, pour la première fois, on a pu démascler le liège mâle. Le liège femelle qui le remplacera sera le liège à bouchons. Cet arbre prend même sur les collines latérisées »

La latérisation !  Quel combat l’Administration mène contre cette maladie du sol! La latérite est une décomposition ferrugineuse. Elle s’empare des terres dépouillées d’humus par le déboisement et l’érosion. Elle donne leur ton roux et mélancolique aux collines du Ruanda.

« Alors, M. L…, cette colline, à l’horizon, si aride qu’à peine y pousse-t-il une herbe rare ?

– Une plantation de chênes-lièges y prendrait. Mais, avant, il faudrait faire admettre par les indigènes propriétaires de la colline que le sacrifice d’un maigre pâturage sera compensé par une richesse importante… La vénération de la vache, la multiplication du bétail, exagérée depuis que les méthodes vétérinaires européennes ont enrayé la peste bovine, rendent très difficile l’utilisation des collines à d’autres fins que le pâturage.»

La visite du jardin des merveilles commence par les vergers d’agrumes. Ainsi nomme-t-on les orangers, citronniers, mandariniers, pamplemousses, greffés, semés, importés, transplantés… « Quelles variétés poussent le mieux ici ?

– Elles vont toutes. Voici la meilleure des mandarines : Citrus Nobilis Deliciosa… »

L… m’en offre une, elle mérite son nom. « Il s’agit d’un peu d’ingéniosité, dit-il. Voyez, alternant avec les arbres, cette plante touffue. Elle agit comme de la luzerne. C’est la vigne indigène. Elle couvre le sol de ramifications, étouffe les mauvaises herbes, améliore la terre, constitue un excellent fourrage. Pour parer à l’érosion, nous épaulons cette plante avec l’herbe rêche que vous voyez : le vétiver. Elle retient l’humus, comme l’oyat retient le sable dans nos dunes. Les racines servent en parfumerie. L’huile essentielle qu’elles donnent, plus lourde que l’eau, peut fixer d’autres parfums. Les touffes de vétiver, massées au pied des orangers, empêchent l’évaporation. On emploie aussi le vétiver à la construction des huttes indigènes. Rempaillées de vétiver, elles résisteront dix ans.

Je médite encore sur les utilités du vétiver que déjà le directeur de Rubona m’indique un arbre tout rond, comme un pommier bien taillé.

«Voici, me dit-il, le chérimolier. Anona cherimolia, nommé chef-d’oeuvre de la nature. Voyez ces fruits encore verts, de la grosseur d’une noix. Ils deviendront gros comme une tête d’enfant. Voyez la fleur, elle a les pétales verts en dehors, blanc laiteux à l’intérieur. Ainsi sera le fruit mûr, mamelonné et protubérant. On l’ouvre ? On y trouve une crème douce, onctueuse, parfumée, le meilleur des sorbets! Comme noyaux, de petites pastilles noires et lisses. Je vous enverrai un fruit, lors de leur maturité. » Il l’a fait… Il avait dit vrai. La crème donnée par le chérimolier est une merveille de la nature. En quittant les vergers, nous trouvons le jardin des fleurs tropicales.

« Depuis dix-huit ans, dit M. L…, nous avons importé plus de dix mille plantes utiles. L’altitude moyenne de 500 mètres, sous les tropiques, favorise tout essai. » Alors, je me suis mise à chercher « une colle », le nom d’un végétal rare que le jardin des merveilles ne posséderait pas.

« Le balsa ? Monsieur le Directeur, cet arbre en voie de disparition au Pérou, dont on construisit le fameux radeau du Kon-Tiki ? »

L… s’arrête sous une sorte de gros tilleul au tronc gris: « Le voilà», dit-il simplement. Il n’y a plus qu’à se laisser entraîner ‘dans le sillage du Maître-des-Plantes. Voici le jasmin géant de l’Inde. Un parfum si intense qu’on ne pourrait le supporter dans un appartement. J’en fais la remarque.

« Détrompez-vous, me dit le directeur des Fleurs, la semaine passée, j’ai eu la visite d’un de ces gros négociants hindous qui vendent tout, beaucoup trop cher, aux indigènes, ramassent des millions, puis s’en retournent aux Indes… Il venait quérir des orangers pour son jardin. En passant ici, il m’a demandé timidement quelques branches de ce jasmin. « Mais qu’en ferez-vous? Dis-je. — C’est, me répond-il, pour glisser ces fleurs dès quatre heures dans notre lit. On trouve alors le soir une couche toute parfumée, comme aux Indes.» Moi qui croyais que les marchands hindous ne songeaient qu’au lucre! »

Un datura! Je reconnais la fleur, mais, à Rubona, elle est cinq fois plus grande qu’en Europe. Une blancheur admirable, suspendue aux branches, comme les pendeloques en opaline à un lustre romantique.

«C’est la fleur de lune, madame. Fruit empoisonné, mais précieux en pharmacie… Là ? Cette énorme liliacée ? Un lis de brousse. Je l’ai pris non loin d’ici. Vite fané, mais beau. Ceci ? Les plantes textiles. Toutes autochtones, on les trouve toutes en brousse.

– Pourtant, les indigènes ne connaissent ni filage, ni tissage ?

– Non, ils se vêtaient de peaux, jusqu’au moment où les Arabes ont importé les pagnes. Mais seuls les seigneurs Batutsi riches pouvaient en acheter. »

Maintenant, nous nous glissons dans une forêt tropicale en miniature. Un plafond de plantes grimpantes  y ‘ombrage le fouillis végétal prélevé en forêt.  Cactées hérissées de feuilles épineuses et de fleurs extravagantes; lobélies insolites; euphorbes inusitées; chèvrefeuilles tourmentés de couleur ocrée; lianes. Nous en émergeons pour atteindre le jardin des plantes utiles. La passiflore, si belle, dont on tire une potion calmante et dont le fruit est si bon que jamais les travailleurs du jardin de Rubona n’en laissent parvenir un à maturité complète. M. L…  prend de plus en plus une allure de magicien. D’un taillis, il tire une grande fleur à tête de grue. Ovide nous aurait expliqué la métamorphose… Puis il cueille à un buisson une hampe vigoureuse terminée par une grosse rosace fleurie, charnue, rouge : le sceptre de Salomon.

«Regardez cette manière d’acacia aux gousses de velours, on en tire le plus énergique des vermifuges indigènes… Et là ? Voyez! »

J’aperçois une sorte de citrouille énorme qui semble en bois et dont jaillissent, serrées, de lourdes feuilles : le sagoutier.

Ah! je voudrais parler d’un fruit qui manquerait à Rubona: « Un jour, dis-je, une de mes amies d’Anvers, dont le mari est négociant en fruits exotiques, m’a fait goûter une chose extraordinaire. Des letchies. Une gousse ronde, en peau de chagrin brune.»

En l’ouvrant, on trouvait une sorte de raisin de malaga… quelle saveur et quel parfum!

« Des letchies, madame ? Mais oui, venez.»

Quatre pas dans un fourré, et voici des letchies. L’arbre ressemble à nos néfliers. Les fruits étaient encore verts, mais je reconnaissais le grain.

Sur la pelouse, un arbre-du-voyageur déployait son magnifique évantail de feuilles. Il suffit d’y faire une entaille, il livrera aussitôt de l’eau désaltérante aux lèvres assoiffées. Et Voici l’arbre à thé. M. L… y prend deux feuilles minuscules, ainsi recueillait-on le thé le plus fin destiné aux mandarins. Il m’offre ensuite une canne à sucre, et je m’attends à lui voir cueillir aussi un pot de crème… Non, mais coupant un bâton comme au hasard, il me le tend, après l’avoir légèrement gratté  à la pointe de son canif. Inutile de me nommer le buisson.Jje me crois transportée dans une boutique à pains d’épice: de la cannelle.

« Alors, vous pouvez faire pousser tout et tout dans ce jardin ? »

L.. devient soudain mélancolique: « Il n’y a, dit-il, que les pommiers qui ne veulent pas prendre ici.» Ne nous étonnons pas si, comme le croit Andersen, c’est ici que fut transporté le jardin du Paradis…

Mme L… participe à la magie du jardin. Le thé qu’elle m’a fait boire provient de l’arbre des mandarins… Quel thé! Je quittai les merveilles végétales, un peu éperdue et grisée de parfums, les bras chargés de cannes à sucre, de sceptres de Salomon, de jasmins géants, de fleurs de lune, d’une branche de cannelle et d’une sorte de clématite échevelée, nommée Gloriosa Superba, qui s’ouvre verte, passe au jaune vif, puis au rouge crête de coq, et se fane couleur de violette. Mes hôtes me reconduisent à Astrida par le chemin de crêté. Le bas est inondé en ce moment. Le chemin de crête montre soudain une perspective sublime. Un nuage a été tiré comme un rideau par le vent d’Est, et l’on aperçoit le déroulement des collines embuées d’or, où le soleil joue à scintiller et à danser sur l’immense houle du sol. La vue porte  loin. Bien loin, puisque la pluie a rendu l’espace translucide…Ensuite, on quitte la région mystérieuse de l’Eden en traversant une tombée  de pluie opaque… jamais je n’en avais encore vu de pareille… Plus tard, j’ai appris que celle-là n’était qu’un jeu des nuages et du vent d’est…

La route fait deux ou trois coudes, et je me trouve soudain déposée  devant ma demeure, tandis que l’auto du Jardin du Paradis disparaît dans une trombe d’eau.

Le soir, j’ai rêvé d’une perce-neige. Une seule, dans un taillis où traînerait encore un peu de neige, où rien encore ne bourgeonnerait. J’ai rêvé de l’altitude zéro, par un long crépuscule de novembre, au bord de la mer du Nord. Calme plat, marée basse…, mortes eaux…

Après, j’ai parlé à tout le monde des merveilles de Rubona. Je voyais déjà le Ruanda transformé tout entier en jardin merveilleux, plein d’essences rares, recherchées, précieuses, utiles…

Mais cette idée ne plaisait pas à tout le monde. « Quoi ? me dit-on, employer les mille collines à toutes ces extravagances fruitières ou potagères ? En faire une forêt de chênes-lièges exploitable dans trente ans ? Et vous supprimeriez les pâturages ? Ignorez vous donc que la vache est à la base de l’organisation sociale, familiale et morale des gens d’ici ? La vache ? Mais elle est tellement vénérée qu’on interdit aux femmes de traire, tellement importante et bienfaisante que les jeunes mères, lorsqu’elles voient une vache lever la queue, se précipitent pour que leur bébé soit arrosé par une douche aussi précieuse! Si vous leur ôtiez leurs troupeaux, vous ôteriez en même temps aux Banyaruanda le goût de vivre. »

KaburameCulture et sociétéLe roi Ryangombé prit sous sa protection un jeune homme de la race des Bahutu nommé Ntamutumuchunyi. Celui-ci devint si habile au jeu de trictrac, l’ikibuguzo, qu'il gagnait à tous coups. Tous les biens du roi : vaches et collines y passaient. Ryangornbé, humilié d'être ainsi vaincu par un...Rwandan History