La Domination Allemande AU RWANDA
La politique coloniale de Bismarck et l’expérience des Compagnies à Charte
Engagé dans l’aventure coloniale sous la pression de milieux économique, Bismarck dans sa politique d’avant la Conférence et l’Acte général de Berlin (1884-1885) eut le souci de ne pas acquérir des colonies en grevant lourdement le budget de l’Etat. Celui-ci affirmerait seulement sa souveraineté sur les entreprises coloniales pour empêcher d’autres puissances d’intervenir, ce qui n’implique pas l’implantation d’un coûteux appareil administratif et par conséquent une occasion de nouvelles dépenses.
Cette souveraineté affirmée serait déléguée à des compagnies privées qui auraient fondé de telles entreprises coloniales, quant à l’exercice de certains droits y afférents. Ainsi, la Charte qui serait accordée à une compagnie lui reconnaîtrait les droits d’occupation, d’administration et de mise en valeur du territoire.
Dans les débats du Reichstag, Bismarck expliqua sa politique coloniale :
« Mon intention, conforme à celle de S.M. l’Empereur, est de laisser à l’activité et à l’esprit d’entreprise de ceux de nos concitoyens qui vont faire du commerce au-delà des mers la responsabilité entière de la fondation et du développement matériel de la colonie. Je compte moins me servir de la forme de l’annexion de provinces d’outre-mer à l’Empire allemand, que délivrer des lettres de franchise semblables aux chartes royales anglaises…
« Je pense aussi que l’on pourrait très bien se contenter d’un seul représentant de l’autorité impériale, qui s’appellerait consul ou résident… Notre intention n’est pas de créer des provinces mais de prendre sous notre protection des entreprises commerciales, et des entreprises qui, dans leur plein développement finissent par acquérir la souveraineté ; une souveraineté commerciale en somme, appuyée sur le Reich allemand et placée sous sa protection. Nous la protégerons aussi bien contre les attaques des voisins immédiats que contre les vexations venant d’autres nations européennes ! ».
Dans ces mêmes débats Bismarck précise les limites du rôle que veut jouer l’Etat, ainsi que l’absence de responsabilité de celui-ci dans le cas où les compagnies échoueraient dans leurs entreprises coloniales :
« Nous espérons que l’arbre poussera grâce à l’activité des jardiniers qui le plantent. S’il n’en est rien, c’est que le plant était mauvais. Le dommage n’incombera pas à l’Empire, car les crédits que nous réclamons sont sans importance… ».
Afin de mieux clarifier ses intentions en matière coloniale, le Chancelier établit une comparaison entre le système colonial français et le système allemand tel qu’il l’envisage :
« La différence est donc la suivante : dans le système que j’ai appelé français, le gouvernement de l’Etat prétend chaque fois juger si l’entreprise est benne et permet d’escompter un développement. Dans notre système, nous abandonnons le choix au commerce, au particulier et, si nous voyons que l’arbre prend racine, croît et prospère et sollicite la protection de l’Empire, nous lui prêtons appui. Et je ne vois pas comment nous « pourrions en droit le lui refuser ».
C’était le 26- juin, à la veille de la Conférence de Berlin. Durant cette période de préparation de la Conférence, et, grâce au mémoire sur l’acquisition de colonies aux moindres frais que le conseiller de légation aux Affaires Étrangères, HENRI de KUSSEROW, lui avait remis et dont il avait tiré les idées ci-dessus reproduites, le Chancelier Bismarck agit vite, comme s’il avait besoin des droits de souveraineté en Afrique pour réaliser ses projets de politique extérieure et surtout pour présider la Conférence de Berlin. Le 17 avril 1884, il chargea t’explorateur Nachtigal (consul à Tunis) d’aller inspecter les factoreries créées par des Allemands sur la côte occidentale – de l’Afrique et « pour négocier des accords qui ne se trouvaient pas sur une côte déjà occupée par une autre puissance ». Le 24 avril, Bismarck avertit le consul allemand que les établissements du sieur Lüderitz se trouvaient désormais sous la protection du Reich. Et, note BRUNSCHWIG, « le pavillon allemand fut ainsi hissé sur les colonies de l’Afrique Atlantique entre juillet et octobre 1884, par Nachtigal, qui mourut en mer au retour -de l’expédition ».
Du côté de l’Est de l’Afrique, Bismarck- hésita, car il ne voulait pas entrer en conflit avec l’Angleterre. Pourtant les commerçants hambourgeois qui trafiquaient dans cette région « assuraient environ un quart des importations et la moitié des exportations de Zanzibar » et souhaitaient une intervention officielle.
Tout cela était donc affaire privée même si Karl Peters « discuta son projet avec les bureaux des Affaires Étrangères qui ne s’y opposèrent pas » mais qui « ne l’encouragèrent pas non plus, et Bismarck averti de son départ, chargea Oswald de lui rappeler, à Zanzibar qu’il agissait à titre privé, sans appui officiel ».
Choisissant l’arrière-pays de la côte africaine, en face de Zanzibar, K. Peters, accompagné de 36 porteurs et de six domestiques, parcourut le pays et, en trente-sept jours, il avait passé avec les chefs indigènes « douze traités qui plaçaient quelque 140.000 km² sous la domination allemande. Les dix chefs indigènes oui avaient apposé leur croix sous un texte allemand, n’étaient en général ni souverains ni habilités à traiter. Appâtés par des cadeaux, enivrés ou contraints, ils étaient peu conscients de ce qu’ils faisaient »
Rentré en Allemagne, Peters avertit les Affaires Étrangères de ses réalisations. Rien n’indique que cette réussite ne fut pas très appréciée par le Gouvernement impérial à un moment où tirait à sa fin la Conférence qui posait les principes devant justifier les sphères d’influence.
Dès lors, puisque les compagnies à charte permettaient d’agir sans engager les finances publiques et sans solliciter le Parlement, pourquoi ne pas ratifier les traités, juridiquement indéfendables, de Peters ? En fin de compte, les traités qui recevraient une homologation par le Gouvernement du Reich ne constituaient pas une propriété pour Peters mais bien une affaire privée de la « Société pour la colonisation allemande) pour le compte de laquelle Peters semble avoir agi.
Le 27 février 1885, une charte impériale fut accordée à la société devenue « Société allemande pour l’Afrique Orientale (Deutsche Afrikanische Gesellschaft), l’autorisant ainsi à exercer les droits découlant des traités en même temps que les pouvoirs de justice et de police sous l’autorité suprême de l’Empire. Le protectorat allemand fut proclamé en ce lendemain de la clôture de la Conférence de Berlin (le 26 février) et K. Peters fut affecté à la nouvelle société comme directeur en Afrique.
Toutefois, le système tel que l’avait voulu Bismarck n’alla pas sans difficultés. Dans le Sud-ouest Africain comme en Afrique Orientale, il se heurta à des résistances de la population. A la fin de 1888, le soulèvement était général : les installations et les plantations de la Société Allemande pour l’Afrique Orientale furent détruites et les Allemands chassés de partout se retranchèrent dans Bagamoyo et Dar-es-Salam.
La société fit appel à l’Etat et le chancelier dut demander au Reichstag deux millions de marks pour envoyer le capitaine von Wissmann réprimer la révolte. Une loi d’Empire du 2 février 1889 suspendit les droits souverains de la Compagnie en même temps qu’elle donna pleins pouvoirs au capitaine von Wissmann nommé commissaire impérial. Finalement, la Société Allemande pour l’Afrique Orientale abandonne ses droits de souveraineté et se transforme le 1er juillet 1891 en compagnie de commerce. C’était la faillite de la politique coloniale de Bismarck : une politique sans occupation ni charges administratives.
En faisant voter des crédits par le Parlement et en nommant un commissaire impérial, Bismarck avouait son échec mais en même temps indiquait la volonté du Gouvernement impérial de rependre en mains et d’assumer l’administration de l’Afrique Orientale.
Mais pour que son action atteigne les buts recherchés (ceux définis à Berlin), le gouvernement allemand chercha à prévenir ou à éliminer toute occasion de conflit avec les voisins colonisateurs ayant pour objet ses possessions coloniales soit dans leur limitation, soit dans leur exploitation. Ce faisant, il conclut le 1er juillet 1890 avec l’Angleterre un accord départageant dans la mesure où les connaissances géographiques le permettaient, les sphères d’influence des deux puissances. Contre la reconnaissance d’une sphère d’influence dans le bassin du Nil et du PROTECTORAT BRITANNIQUE SUR ZANZIBAR et Pemba, ainsi que l’abandon des prétentions sur l’Uganda, le Gouvernement allemand reçut de l’Angleterre en Europe l’île de Héligoland (qui permettait aux navires allemands franchissant le canal de Kiel de passer de la Baltique à la Mer du Nord sans quitter le territoire national), et en Afrique Orientale les possessions de la côte et de l’intérieur, ainsi que l’île Mafia.
Deux dispositions particulières de cet accord anglo-germanique du 1er juillet 1890 concernaient directement le Rwanda qui était en sphère d’influence allemande. D’une part, le traité définissait la frontière à l’Ouest du Lac Victoria en la juxtaposant au premier parallèle de latitude Sud « étant entendu que si la montagne Mfumbiro s’avérait être au Sud de ce parallèle, la frontière serait déviée » de façon à laisser cette montagne en Uganda britannique. D’autre part, l’Allemagne reconnaissait explicitement une totale liberté de passage des marchandises, en exemption de toute taxe de transit, entre et à travers les lacs Malawi, Tanganyika, Kivu et la frontière de l’Uganda britannique.
La question territoriale réglée, le Gouvernement allemand conclut le 20 novembre 1890 avec la Société Allemande pour l’Afrique Orientale une convention en vertu de laquelle les droits de souveraineté (suspendus depuis le 2 février 1889) qui avaient été reconnus à cette société étaient repris par l’Etat, moyennant quelques privilèges. Dépouillée de sa Charte, la Société Allemande pour l’Afrique Orientale se transforma le 1er juillet 1891 en compagnie de commerce.
C’était la fin d’une expérience et une nouvelle phase s’ouvrait pour l’entreprise coloniale allemande. Le premier objectif était désormais de structurer, d’organiser et d’asseoir son pouvoir politique et son autorité administrative dans les colonies. Mais pour donner le maximum de chances à la réussite des projets, il était indispensable de bien connaître en détail les différentes régions et leurs caractéristiques. Le concours des explorateurs fut requis par le Gouvernement de l’Afrique Orientale. Ils furent associés aux militaires pour des expéditions de reconnaissance destinées, non seulement à préciser les informations souvent vagues que l’on avait jusque là sur des régions de l’hinterland, mais aussi de s’assurer de la soumission des dirigeants de ces régions au Gouvernement impérial allemand. C’est au cours de ces expéditions de reconnaissance scientifique et militaire que les premiers Européens purent pénétrer au Rwanda.
La pénétration et l’occupation du Rwanda par les Allemands.
Quand fut signé le traité Anglo-Germanique de 1890, évoqué plus haut, l’ère des grandes explorations en Afrique était close. Les quelques expéditions qui eurent lieu après cette date furent plutôt exceptionnelles et même devinrent inséparables de l’administration coloniale qui les utilisa dans le cadre d’un plan général de colonisation voulue méthodique.
Mais si le Rwanda était resté, jusque là, un bastion peu accessible à l’homme blanc – et notamment à l’Européen – il n’était cependant pas inconnu.
En effet, H.M. Stanley rapporte dans son livre « Through the Dark Continent)) (A travers le Continent mystérieux) que, durant son voyage à travers le Karangwe, il avait appris de l’Arabe Hamed Ibrahim, esclavagiste, que depuis douze ans qu’il était là, il n’avait pas réussi à pénétrer au Rwanda. Il ajoutait :
« Les Vouana-rouanda (Banyarwanda) sont un grand peuple mais ils sont cupides, méchants, fourbes et absolument indignes de confiance. Ils n’ont jamais permis à un Arabe de trafiquer dans leur pays, ce qui prouve que ce sont de mauvaises gens. L’ivoire abonde chez eux. Pendant les huit dernières années, Khamis ben Abdallah, Tippou-Tib, Sali ben Habib et moi, nous avons souvent essayé de pénétrer là sans jamais y réussir. Les gens de Rumanika lui-même, qui ouvre son pays à tout le monde, ne peuvent pas y « pénétrer au-delà de certains limites voisines de la frontière. Et cependant Rumanika est de leur race, de leur sang et parle la même langue à peu de différences près ! »
Treize ans plus tard, à l’occasion d’un autre périple à travers le Karagwe, Stanley décrit de nouveau le caractère belliqueux et brutal des Rwandais qui faisait que les Arabes esclavagistes considéraient, sur base de leurs échecs, qu’il était plus aisé d’entrer au Rwanda que d’en sortir : « …it is almost a proverb with the Arab that it is easier to get into Rwanda than to get out of it… Mohamed, the brother of Tippu-Tib, has tried to penetrate Rwanda with 600 guns, and failed ».
Peut-on interpréter cet échec des Arabes esclavagistes à pénétrer euxmêmes au Rwanda pour y organiser la traite des esclavages comme excluant la pratique de ce commerce au Rwanda ou à travers lui ? Il semble que non. « Seul, dit KAGAME, un esclavagiste de l’Est – un Arabe peut-être – agissant Dar des messagers autorisés à passer la frontière, obtint la faveur d’acheter des prisonniers de guerre, mais l’entrée du Rwanda lui fut formellement interdite ».
En fait, cette référence n’est pas claire quant à l’existence de la pratique esclavagiste au Rwanda. Cependant le fait paraît incontestable comme le montre le même auteur dans un autre texte très précis, publié dans la langue du pays dix ans avant celui repris ci-dessus. KAGAME y affirme que le roi Kigeli IV Rwabugiri « avait autorisé un seul marchand à venir remettre le prix servant à acheter les hommes, (ce marchand d’esclaves) recevait en retour les délinquants qui, par exemple encouraient la peine de mort, ou des captifs faits prisonniers lors de certaines guerres. Cependant les puissants avaient la faculté de vendre quiconque était sans défense ».
Ainsi l’esclavagisme n’a pas épargné le Rwanda. Peut-être n’y eut-il point de chasse à l’homme ? Cela cependant ne signifie pas que le trafic « humain » ne fut pas organisé et pratiqué à une échelle intéressante pour les vendeurs rwandais et pour les acheteurs arabes. C’est ce qu’indique cet extrait d’une conférence de l’abbé KAGAME, prononcée le 27 février 1970.
« Seul un Arabisé Noir avait l’autorisation d’entrer au Rwanda pour recevoir la cargaison humaine; il était ensuite reconduit sous escorte armée et trouvait ses propres hommes qui l’attendaient au-delà de la frontière. Il se chargeait d’aller revendre les malheureux aux esclavagistes de l’échelon supérieur auxquels le pays était interdit ».
La traite des hommes pratiquée au Rwanda revêt ainsi les caractéristiques de celles pratiquées dans les autres régions d’Afrique, notamment de l’Ouest : elle apparaît avant tout comme un commerce et elle se pratique souvent avec la complicité des chefs, lesquels semblent avoir voulu établir un monopole de ce commerce à leur avantage, surtout en refusant l’accès au marché à des gens dont on pouvait difficilement contrôler l’action et qui étaient mieux armés que les Rwandais. « Car, fait observer KAGAME, il faut croire que le grand tapage fait autour de ces guerriers du Rwanda eut plus de valeur que la force des guerriers eux-mêmes. Lorsque l’on sait les luttes équipes entre Rumaliza (Mohamed ben Halflan) et ses collègues contre l’Etat Indépendant du Congo, on se rend compte que les milices rwandaises armées d’arcs et de javelines n’auraient pas pu tenir devant une troupe aguerrie d’esclavagistes pourvue d’armes à feu »
Seuls donc les Noirs avaient accès aux marchés du Rwanda pour y trafiquer « entre autres de l’ébène noire, amenée de loin par des transitaires ou apportée de près par les Rwandais eux-mêmes ». On peut même dire que ce commerce d’esclaves était institutionnalisé car, non seulement « la route commerciale la plus fréquentée et donc la plus connue » était celle qui, partant de Kivumu au Nord de Kalgayi, gagne Rukira dans le Gisaka et se dirige par l’Uswi sur Mwanza au Lac Victoria », mais aussi Rwabugiri (le roi) avait de ce côté là pour fidèle courtier un mujinja du nom de Byenenekwa, qu’il avait placé à la tête d’une chefferie au Gisaka ».
Certes, il est impossible de donner des chiffres sur le nombre de Rwandais et d’autres vendus comme esclaves sur les marchés du Rwanda. Dans l’état actuel des recherches sur le Rwanda, il n’en existe aucune statistique. Cependant des indices donnent à penser que les esclavagistes en achetèrent un grand nombre. Le Chanoine de LACGER rapporte dans son livre que :
« Le P. BRARD, les voyant passer au poste allemand de Byaramulo dans l’Uswi, écrivit aux approches de l’an 1900 : « C’est sans exagération que l’on peut évaluer à plusieurs milliers le nombre des esclaves qui sortent chaque année du Rwanda ». Le Père CLASSE, en 1906, supérieur de la station de Rwaza, parle, lui aussi, du spectacle qu’il a sous les yeux : «Un cadeau de la famine, c’est l’esclavage. La famine a cessé, lui persiste. A la vue des ces malheureux descendants du Bufumbira, les Balera du Nord, suivis bientôt par d’autres, eurent vite l’idée de reprendre leur infâme commerce d’autrefois. Ils emmenèrent ces infortunés au-delà de la Nyabarongo à Kivumu, où les attendaient les Bajinja. Le bénéfice étant sérieux et les risques peu grands, le commerce se développa. Ces misérables en vinrent à voler des femmes et des jeunes filles dans leur voisinage même ».
Ainsi, à cette époque tardive, en dépit des campagnes antiesclavagistes, la traite des esclaves se poursuivait encore au Rwanda quand le Gouvernement allemand reprit en mains l’administration de ses colonies de l’Afrique Orientale après l’échec de la Compagnie Allemande pour l’Afrique Orientale.
Un des problèmes à résoudre par l’administration coloniale dans le cas du Rwanda, serait de mettre fin à la traite des esclaves. La tâche serait d’autant plus difficile, qu’à la différence des autres régions, le colonisateur européen eut à faire face à l’Arabe, tandis qu’au Rwanda, ce commerce paraît comme intégré dans la vie de la société, donc soumis entièrement au contrôle des gouvernants.
1° Les institutions du pays, en particulier celle d’Ubuhake – on l’a vu – permettaient au seigneur de disposer de son serviteur non-noble ou nonassimilé comme d’un objet; il suffisait de lui prêter une faute.
2° Le roi (maître du pays), si on se réfère aux textes ci-dessus, cautionnait ce commerce dans lequel il avait des intérêts.
3° En appuyant son action sur le système d’administration indirecte, le gouvernement de la colonie avait tout intérêt à ne pas se détacher les services des gouvernants indigènes, ces intermédiaires indispensables entre lui et les administrés dans un tel système.
Quoi qu’il en soit, la réalité de la traite au Rwanda ne pouvait pas être ignorée, puisque Stanley en avait déjà parlé et avait donc ainsi attiré l’attention tant des explorateurs que des administrateurs qui lui ont succédé.
Parmi d’autres explorateurs qui contournèrent le Rwanda sans y entrer, il faut mentionner Frans STUHLMANN qui accompagna Emin Pacha (de son vrai nom SCHNITZER) dans son expédition de 1890-1891. Ils atteignirent l’extrême nord-est du Rwanda et passèrent au nord du Mfumbiro. STUHLMANN réunit des informations selon lesquelles le Rwanda était riche en ivoire, s’intéressa à la question de l’invasion pastorale Tutsi, aux structures de la société et aux langues utilisées dans les régions interlacustres.
Mais ni Stanley, ni Stuhlmann n’entrèrent plus à l’intérieur du Rwanda. Apparemment, seuls les Arabes avaient visité une partie du Ruanda-Urundi dès 1850, si on en croit Tippu Tib qui écrit en 1888 : « Le Rwanda m’appartient… Il y a là un peuple que j’approvisionne en armes de guerre ».
En réalité, observe LOUIS, ce que dit Tippu Tib relève plutôt de la fanfaronnade :
« Ruanda-Urundi had remained off the Arab trade route, just as it had also remained invisited by the early European explorers ».
Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, il paraît plus exact de dire qu’en ce qui concerne le Rwanda, il est resté fermé aux Arabes et non à leur commerce – dans la mesure où ils n’ont jamais pu personnellement y pénétrer. A ce titre, on peut les assimiler aux explorateurs européens.
Dans cette série d’explorateurs du Rwanda, il faut enfin mentionner l’Autrichien OSCAR BAUMANN, qui, venant du Burundi, pénétra et séjourna au Rwanda du 11 au 15 septembre 1892. Mais plus préoccupé de résoudre le problème posé par les sources du Nil que de satisfaire les appétits expansionnistes des puissances européennes, il partit sans établir aucun contact avec le chef du pays comme le montre le récit qu’il fait de son passage au Rwanda dont cet extrait :
« Nous campâmes en haut d’une colline dans un beau village Mundabi riche en bananiers et en huttes confortables. Là se présentèrent plusieurs chefs, représentants du roi Kigere, dont les visages montraient le type d’Abyssinie. Même quant à l’approvisionnement, il y avait des différences entre l’Urundi et le Rwanda : on apportait assez de nourriture, mais en même temps on attendait des cadeaux qu’on leur donnait en retour. Pour deux jours nous restâmes à Mundabi et j’essayais d’obtenir des informations sur un lac qui serait au Ruanda ; mais la réponse du peuple même était négative (…).
« Partout on nous accueillait aimablement : les femmes chantaient et les chefs nous présentaient des houes ornées de feuillage, signe de paix. Pourtant on rencontrait des Watutsi qui frappaient par leur constitution fine du corps et leur type européen. Plusieurs étaient de teint clair, peut-être que de là provient la légende du nègre blanc.
Ils étaient plus distants que les autres et déclaraient sans cesse avant que nous nous approchions de la frontière, qu’il nous faudrait demander l’autorisation de Kigere (le roi) avant de quitter le pays. Ce qui me frappait : on ne connaissait pas les fusils ; c’est pourquoi les indigènes avaient l’impression que nous n’étions pas armés.
Le lendemain matin nous traversâmes plusieurs villages, étant salués toujours avec la même joie, puis nous nous dirigeâmes vers la pente de l’Akanyaru qui fait ici également la frontière d’Urundi. Grâce à ce vaste paysage d’herbes, je pouvais observer la caravane entière quand soudain je remarquai que l’avant-garde était attaquée par à peu près trente indigènes armés d’arcs. C’étaient des Watutsi qui demandaient à Mkamba de ne pas quitter le Rwanda avant d’obtenir la permission de Kigere. Mkamba ne les prenait pas au sérieux : il ne pouvait pas s’imaginer que trente hommes iraient arrêter toute une caravane ; aussi continua-t-il son chemin. Mais les guerriers étaient répartis le long de la route et, lâchement, nous criblaient de flèches ».
Il ressort de cet aperçu sur les tentatives d’explorations du Rwanda que celles-ci se sont soldées par un échec. Mais les renseignements fournis par les explorateurs, tels Stanley, Stuhlmann et Baumann permirent à l’Administration de l’Afrique Orientale Allemande de mettre au point des moyens capables de réaliser ce qui, jusque là, avait paru quasi irréalisable : entrer au Rwanda, le traverser de part en part et se manifester en s’imposant au roi du Rwanda. La mission fut confiée au lieutenant Comte von GOTZEN, qui, plus tard, deviendrait gouverneur du Protectorat.
Accompagné du Lieutenant von PRITTWITZ et du médecin de la caravane le docteur Kersting, von GOTZEN traversa la Kagera à Rusumo et entra au Rwanda par le Gisaka à la tête d’une compagnie d’Askaris (soldats Noirs) bien armés, en mai 1894. « La caravane comptait 620 personnes ».
A la différence des Arabes, qui, voulant entrer au Rwanda avaient sollicité l’autorisation du roi mais en vain, von GOTZEN s’introduisit « comme chez soi, sans crier gare, sans se faire annoncer, sans solliciter un permis d’aucune sorte. On éviterait de provoquer le plus léger incident, mais on repousserait carrément une agression éventuelle, sans lui donner l’importance d’un casus belli ».
Cette arrivée inopinée dans le pays provoqua un grand trouble dans les esprits et plus particulièrement dans celui du roi et de son entourage. Jamais chose pareille ne s’était vue, cette intrusion du Blanc dans le royaume constituait un malheur à conjurer, non par n’importe qui, mais par des spécialistes qualifiés.
Comme la Cour a, parmi ses « fonctionnaires, une catégorie spécialisée (Abahennyi) pour maudire les ennemis et annihiler leurs forces de résistance », c’est à ces techniciens que l’on fit appel.
Leur mission ayant échoué, la Cour abandonna l’idée première de tuer ces intrus, consciente peut-être que celui qui échappait à l’action magique ne pouvait être atteint par aucun autre moyen. Il restait à laisser là ces êtres étranges, dans l’espoir de les voir un jour s’éloigner. Les arguments ne manquèrent pas pour dissuader le roi de ses intentions de verser le sang d’un « monstre » sur la terre du Rwanda :
« Tu ne peux pas faire mourir un être de cet espèce, il nous arriverait malheur. Son cadavre souillerait le royaume. Il n’a pas l’aspect d’un homme, il ne nous ressemble nullement ; on dirait un vrai monstre… il est tout blanc. C’est un drôle d’étranger. SON CORPS EST COMME CELUI D’UN ENFANT QUI VIENT DE NAITRE.
» On ne peut même pas le comparer aux albinos de chez nous. Son aspect défie toute comparaison. On ne sait quel nom lui donner. C’est un personnage dont on n’a pas idée.
» Ce serait s’exposer à voir le lait des vaches tarir, les femmes devenir stériles et les moissons sécher sur pied ; gardons-nous de répandre son sang »
Ce texte fait saisir la surprise, la perplexité, la crainte et le désarroi dans lesquels fut placée la Cour par l’arrivée insolite de von GOTZEN et de sa colonne. La situation paraissait d’autant plus grave que toutes les précautions prises pour écarter du royaume ces impurs et dangereux étrangers n’avaient pas donné d’effet : pour la Cour, le Blanc disposait donc d’un pouvoir magique supérieur à celui du roi du Rwanda. Ce qui revient à dire que ce thaumaturge devant lequel le Rwanda tremblait, constituait ‘un danger, une menace sans précédent dans la vie du pays. Échec au roi ? Échec au roi guerrier qu’était Rwabugiri ? Les victoires remportées dans les diverses batailles livrées contre l’étranger empêchaient que l’on pense sa défaite possible.
Mais comme toute expédition guerrière requerrait l’avis des devins sur l’issue de la bataille, le roi y recourut aussi dès que fut connu l’insuccès des sorciers « maudisseurs ». Il semble que c’est ce recours à la divination pour savoir quelle serait l’issue d’un combat engagé contre les Européens qui retarda l’entrevue entre le roi et le Comte von GOTZEN dont la volonté de rencontrer le roi avait été transmise par un messager.
En réalité, la consultation révéla (dans la société on y croyait) que toute expédition contre ces Européens se solderait par une défaite. C’est ce que KAGAME fait ressortir en termes voilant l’impuissance du monarque rwandais à résister aux Européens.
C’est donc dans une atmosphère pleine d’inquiétude, de crainte et surtout de résignation que le roi rencontra VON GOTZEN. Dans son livre « Durch Afrika von Ost nach West », l’explorateur raconte :
« Une fois sur le sommet, je décidai encore une fois de faire une halte, parce que Sharango venait à notre rencontre et me faisait savoir que son père n’était pas encore prêt à nous recevoir.
» …Finalement le temps nous devenait trop long ; je demandai à Prittwitz et Kersting de me suivre. Je plaçai en tête deux formations de soldats et à la suite du timbalier on alla jusqu’à une place libre, devant l’enclos principal qui était précédé d’une entrée sans porte.
» Nous sommes mêmes sur le point de descendre de nos mulets, lorsqu’une forme remarquable s’avance vers nous : un homme de haute taille, imposant aussi bien par sa corpulence que par ses manières savoureuses. Ses membres puissants sont ornés de chapelets de perles : seulement une peau tannée couvre ses hanches. Ce géant donc – une espèce de Sénéchal ou de Maître des cérémonies – se dirigea sur moi et me fit signe avec des gestes impérieux, tandis que, au moyen d’un bâton blanc, il montrait le sol pour m’arrêter. Comme je le regardais en souriant et que je chevauchais en avant de lui, il renonça à son action dans un étonnement le privant de la parole.
» Comme alors déjà quelques uns de mes hommes éclataient de rire, il se hâta à grandes enjambées et retourna à l’intérieur de la Cour pour annoncer à son maître cette mésestime inouïe de son autorité. »
Entretemps, nous nous sommes déployés et nous avons pénétré par la porte de l’enclos royal que, à notre étonnement nous trouvons vide d’hommes. Nulle part ne se montrent ces superbes guerriers ou des musiciens : seulement à l’extérieur s’assemble une foule de gens armés qui menacent curieusement mes porteurs, lesquels maintiennent la consigne de rester en dehors de la palissade. Avec nous sont les soldats et les domestiques qui sont entrés dans l’enclos royal et se sont rangés des deux côtés des palissades. Dans l’entretemps, le maître des cérémonies déjà cité revient encore vers moi, mais cette fois-ci en compagnie d’un collègue qui le surpasse encore en corpulence. Notre poignée de mains fut saisie avec tremblement, car les deux fils d’Enak (c’est-à-dire hommes aux colliers) disparaissent de nouveau dans une hutte ronde, large, entièrement neuve et bien tressée.
Nous fîmes apporter, en attendant, nos chaises de campagne et nous nous assîmes, entourés de nos serviteurs, droit devant la basse entrée de case hautement voûtée.
Après un certain moment, apparurent plusieurs dignitaires sortant de l’intérieur de la case, et finalement apparut Kigeli lui-même, courbé à cause de la hauteur assez réduite de l’entrée voûtée, hésitant et timide en jetant un regard sur nous ».
Les péripéties décrites ci-dessus permettent de croire que le Comte Von Götzen n’était pas un explorateur comme les autres, mais venait en véritable conquérant. Le siège qu’il établit à la Cour même illustre ce point de vue et, note de LACGER, ce « comportement du jeune officier suggère qu’il avait reçu de telles instructions ».
L’homme qui reçut l’explorateur est donc un roi humilié (son pouvoir magique est apparu comme nul devant celui du Blanc), inquiet (la cravache donnée à son représentant est significative), assiégé par des gens armés et par conséquent contraint de se montrer au voyageur von Götzen ; « la force du corps expéditionnaire l’incita à accepter une rencontre ».
de LACGER fait remarquer de son côté que « la réception eut tous les dehors de la courtoisie internationale et d’une absence totale d’arrièrepensée ».
Si on peut s’accorder en ce qui concerne « les dehors de la courtoisie internationale », par contre, il est exclu que chacun des deux interlocuteurs n’ait pas eu d’arrière-pensée. L’humiliation, la faiblesse ou la soumission avouées devant un plus fort que soi n’emportent pas d’office l’absence d’arrière-pensée. Quiconque est dépendant le reste aussi longtemps qu’il ne s’approprie pas les techniques qui le fassent égaler son maître pour lui faire face. Rwabugiri pouvait-il échapper à ce rêve malgré les heures dramatiques qu’il vivait ?
D’un autre côté, le Lieutenant von Götzen ne pouvait pas ne pas avoir d’arrière-pensée, lui qui était en service commandé. Sinon, comment s’expliquerait que : « néanmoins l’officier allemand ne laissa pas que de faire manœuvrer à l’allemande sa compagnie sous les yeux du Mwami émerveillé et de lui faire exécuter des salves de mousqueterie »?
Toujours est-il qu’après cette démonstration de sa force, von Götzen ne sentit plus « d’opposition à l’établissement de son camp près de la résidence royale » et les vivres ne se firent plus attendre; le roi conduisant luimême, entouré de tous ses chefs, poètes et autres artistes, l’équipe de ceux qui ravitaillaient le comte et ses hommes. Ce n’était pas là une manifestation de courtoisie à l’égard de son hôte mais plutôt un signe de soumission de la part du roi du Rwanda, car, comme l’explique KAGAME, « en recevant l’Européen le roi se savait déjà vaincu », et tout son pays avec lui. « L’évidence de son infériorité militaire ne pouvait lui échapper » car, même « les soldats noirs qui formaient l’escorte de l’explorateur avec leur fusil sur l’épaule et des plumes à leur képi en imposaient aux Banyarwanda ».
En quittant Kageyo (dans le Kingogo) où il avait rencontré le roi, von Götzen et sa suite se dirigèrent vers l’Ouest. Le voyage se fit sans grandes difficultés car « partout sur son passage c’était, ou la crainte qui provoquait une panique ou, comme au Mulera, la curiosité qui attirait les foules sur ses pas. D’autres, après avoir risqué un coup d’œil, s’éloignaient aussitôt pour éviter le mauvais sort ». L’incident au cours duquel la caravane de l’explorateur dut faire usage de ses armes au Bugoyi n’eut pas de répercussions sur le voyage : « Les Batutsi n’eurent pas assez de jambes pour s’enfuir. Ce fut une course éperdue à travers les fourrés et les blocs de lave parsemés dans la plaine. Les Bahutu qui formaient l’escorte des Batutsi se débarrassèrent de leurs charges, nattes, paniers, gourdes ou cruches de plombe, pour aller plus vite. Bisangwa, leur commandant en chef et gouverneur de la province, se distinguait au premier rang des fuyards. Ce nouvel échec de Rwabugiri qui, « à la distance où il se trouvait ne courait aucun risque et pouvait se défendre de toute participation à l’attaque », l’incita sûrement à la réflexion et à la prudence pour le cas où il chercherait à se mesurer aux Européens dans l’avenir.
Satisfait de sa réalisation et fier de ses hommes, von Götzen écrivit à partir du lac Kivu qu’il avait découvert : « Ma force armée, bien qu’elle fut peu importante, m’a fait respecter du Kigere (le roi Kigeri) et j’ai pu poursuivre mon voyage sans avoir à vaincre trop de difficultés ». Le but de l’expédition était atteint. Le Rwanda, terre et hommes, son souverain, avaient été reconnus, le contact établi. Un contact apparemment pacifique eut lieu mais sa violence surtout psychologique ne peut être mise en doute eu égard au comportement des parties décrit plus haut.
Des deux interlocuteurs principaux, Kigeri et Von Götzen, seul ce dernier verra la suite des événements en sa qualité de Gouverneur du Protectorat Allemand de l’Afrique Orientale. Quant au roi Rwabugiri, la mort le frappa lors d’une expédition au Bushi (à l’ouest du lac Kivu), laissant un régime en plein déclin où la Cour « grouillant d’aristocrates corrompus et de vils affranchis parvenus « baignait dans une atmosphère d’intrigues, de médisances, de trahisons, de guet-apens, d’espionnages et de délations, de basses superstitions et finalement de boue sanglante, sans parler des vices infâmes qui s’étalent au grand jour. Le despote y est cordialement exécré de ceux-là mêmes dont il fait fortune. Le lieutenant d’Imana n’est aimé que des humbles, de ces miliciens Bahutu qu’il entraîne au combat et qu’il solde en leur abandonnant une part de butin. Et peut-être les petits applaudissent-ils en secret aux hécatombes des grands féodaux, et lourds à leurs épaules d’administrés ».
Le roi Rwabugiri, homme dur à lui-même, implacable aux factieux, gardien de l’ordre dans son Etat, le terrible dont le poète a chanté les exploits et qui fit trembler autant son pays que son entourage, laissait un royaume chancelant. Lui oui avait tenu tête à la plupart de ses ennemis avait eu peur et tremblé devant la force des Européens. Il fut le dernier roi indépendant du Rwanda, ses successeurs ayant dû subir la loi coloniale des Européens.
Les explorations du Docteur Baumann et du Comte Von Gôtzen furent le début d’une série d’autres explorations par des officiers allemands dont Von Ramsay et Von Bethe. Dans un souci de rationalisation de l’occupation de son vaste territoire de l’Afrique Orientale Allemande, le gouvernement du Protectorat, après le traité de 1890 avec l’Angleterre, avait découpé le territoire en régions militaires (Bezirk), le Rwanda étant placé dans la région « TanganyikaKivu » dont le chef-lieu était Udjidji sur les bords du lac Tanganyika. Mais, à l’exception de l’expédition de Von Götzen, les dispositions de ce découpage restèrent sans effet pratique à l’intérieur du Rwanda.
Ce n’est qu’après l’invasion des mutins Batetela de la Colonne Dhanis que l’Allemagne occupa effectivement le Rwanda. En juillet 1896, (après la mort de Rwabugiri), le lieutenant belge SANDRART, poursuivant les mutins de la colonne Dhanis, quitta le territoire congolais, franchit la Ruzizi et s’installa à Ishangi (près du lac Kivu), en territoire rwandais. Le successeur de Rwabugiri ne put refouler ces nouveaux intrus.
Informé de la présence belge au Rwanda, le capitaine Von Ramsay, commandant militaire de la région, résidant à Udjidji, quitta cette localité pour Ishangi. Là, il « fit remarquer sa méprise » au lieutenant SANDRART ; « Ishangi étant dans la zone allemande ». La protestation allemande eut ses résultats : « M. SANDRART consentit à évacuer le poste d’Isanghi, où il avait séjourné environ trois semaines ».
L’Officier allemand profita de son séjour au Rwanda en janvier 1897 et recueillit des informations sur la situation dans le pays. C’est à cette occasion qu’il apprit que le complot et le coup d’Etat de Rucunshu qui a abouti à l’assassinat du roi Mibambwe IV Rutarindwa avait pour cause « l’impopularité et l’avidité » de ce dernier. Selon les informations qu’il obtint, le roi Yuhi V Musinga a accédé au trône après une guerre de succession. Enfin, Von Ramsay affirma avoir laissé un drapeau de l’Empire et une lettre de protection à Musinga : « Musinga, avec qui j’ai conclu le pacte du sang, s’est placé lui-même sous la protection allemande et a reçu un drapeau allemand et une lettre de protection (Schuzbrief ) D’avoir atteint ce but pacifiquement me semble être le résultat politique le plus important de l’expédition ».
Rendant compte du voyage du capitaine Von Ramsay, le Mouvement Géographique écrit de son côté : « Après avoir visité Kiseke, capitale du Rwanda (située près de la frontière de l’Etat du Congo, à l’est du lac Kivu), et fait UN TRAITE DE PAIX AVEC LE SULTAN, le capitaine Ramsay a passé par la partie la plus belle et la plus peuplée de ce pays et a rejoint l’Akanyaru près de l’endroit où l’a passée pour la seconde fois le Docteur Baumann ».
Il faut remarquer que Von Ramsay parle de « pacte du sang », du « drapeau allemand » et d’une « lettre de protection » faite au nom de son gouvernement. Nulle part, contrairement à ce qui s’est passé ailleurs, il n’est question de signature de Musinga, encore illettré.
En réalité, si on interprète rigoureusement la signification du pacte du sang, celui que Von Ramsay aurait passé avec le roi Musinga, on aurait bien la qualifier d’un traité de paix. En effet, le pacte du sang entre partenaires a pour rôle fondamental d’être un signe de profonde amitié, de transformer ceux qu’il lie en « frères » pour le meilleur et pour le pire, de rassurer chacune des parties du secours mutuel qu’elle peut attendre en cas de besoin. Mais le pacte du sang ne s’ajoute pas à l’union naturelle, il imite celle-ci et l’étend au-delà des limites familiales et claniques. Dans ces conditions, le drapeau allemand et la lettre de protection deviennent secondaires aux yeux de Musinga, ils constituent des cadeaux ou des souvenirs qui accompagnent la cérémonie de la conclusion du pacte du sang.
Est-ce là l’interprétation de Ramsay ? Si oui, comment pourrait encore se justifier la présence allemande imposée, car les Blancs continuaient à être considérés comme des étrangers intrus. Le pacte du sang implique le respect du domaine de l’ami. Or, le respect des domaines coloniaux était lié à la sauvegarde des intérêts du colonisateur, lequel exigeait que les peuples colonisés soient soumis, c’est-à-dire soient dans un degré de hiérarchie très inférieur, dans un rapport d’inégalité avec le Blanc, ce qui est une contradiction (sur le plan juridique) à la notion même de pacte du sang.
On peut donc penser que si Musinga et Ramsay ont conclu un pacte du sang, c’est à cause surtout de la situation où se trouvait Musinga. Il n’avait pas de choix :
1° Les faits qui ont marqué la visite de Von Gôtzen étaient encore trop r.5cents pour qu’il puisse ne pas en tenir compte ;
2° Sa légitimité était fort discutée dans son royaume après l’assassinat du successeur désigné au trône, assassinat -ourdi par sa mère et ses oncles pour qu’il devienne roi; Musinga avait donc besoin de protection;
3° Le capitaine Von Ramsay ne devait lui laisser aucun choix quant au comportement à adopter vis-à-vis de la souveraineté allemande.
Quant au traité de paix dans le sens où on l’entendait dans les chancelleries européennes, il faut dire que ces termes avaient une autre signification dans la tête des colonisateurs vis-à-vis des colonisés, et ceux-ci aussi savaient que ce n’était là que des moyens de pression pour leur enlever leur souveraineté et limiter leurs pouvoirs.
Mais dans le cas présent, il n’est pas impossible que Musinga, compte tenu de la faiblesse de ses armées pour s’opposer aux Européens, ait vu dans la conclusion du pacte du sang avec Ramsay à la fois un moyen de renforcer son autorité et celle de sa famille (but), et aussi un piège tendu pour vaincre les Européens. En effet, pour comprendre ce dernier aspect non-négligeable dans les calculs de Musinga, il faut savoir que le lien découlant du pacte du sang est considéré comme inviolable et ne peut être révoqué. A la violation du serment de fidélité consacrant les droits et devoirs des partenaires sont liées des sanctions immanentes et automatiques : lèpre, perte de tous les biens, morts sans postérité dans le chef d’un individu ; défaite du pays, perte du pouvoir dans le cas des chefs politiques liés par des traités conclus de cette manière.
Étant donnée l’importance qui était réservée dans la société à ces sanctions, on peut se demander si dans la pensée de Musinga, elles n’occupaient pas la première place. Ce qu’il faut relever ici, après ces considérations, c’est la divergence dans l’interprétation du geste politique du délégué allemand. Là où il voit comme l’implantation de la souveraineté de l’Empire allemand, les Rwandais voient un moyen sûr de s’en débarrasser, misant sur ce pacte qui couvre leurs desseins. L’expérience n’avait-elle pas réussi pour la liquidation des rois Hutu, comme on l’a vu plus haut (première partie) ?
Si Musil-1ga et son entourage fondèrent beaucoup d’espoirs sur ce pacte pour écarter l’ingérence des Européens dans leur pays, ils durent être déçus et considérer que le sort les avait abandonnés à la mesure de Kigeri IV Rwabugiri et de Mibambwe V Rutarindwa. Car, au cours de cette année 1897, après le départ de Von Ramsay, le gouvernement de Dar-esSalam plaça une compagnie d’Askaris en garnison de frontière à Gisenyi, au nord du lac Kivu.
La place abandonnée par les Belges à Ishangi fut occupée en 1898 par le capitaine Von Bethe, avant sous ses ordres un sous-officier européen et une section d’Askaris. « L’Ibwami ne réagissait plus (la Cour) », observe de LACGER. Tout en gardant son quartier général à Ishangi, Von Bethe organisera des patrouilles à travers le pays, avec ses soldats, sans rencontrer aucune résistance. Le terrain était préparé à subir sans réaction la loi commune aux colonies. Les officiers allemands, par leur démonstration militaire, avaient réussi à poser le fait de la souveraineté de l’Empereur, Guillaume II au Rwanda. « Il ne restait plus qu’à faire reconnaître et accepter le droit par les autorités indigènes ».
La série des grandes explorations du Rwanda à la fin du XIXe siècle fut clôturée par le Docteur Kandt, dont la carrière dans le pays fut longue. Arrivé à la même époque que le capitaine Von Bethe, le Docteur Kandt s’installa aussi à Ishangi et y demeura six années. De là, il rayonna dans le pays, le parcourut le long en large, l’étudia jusqu’à ses lacs et rivières, établit des cartes et résolut surtout le problème de la source principale du Nil.
Après son départ du Rwanda, la région militaire Tanganyika-Kivu fut divisée et remplacée par des régions d’une étendue plus praticable. En 1899, le Rwanda fit partie de la région militaire (Bezirk), « HwandaUrundi » avec comme chef-lieu Bujumbura (Militârstation). Le commandement de cette région fut confié au capitaine Von Bethe. Le moment était venu pour le gouvernement impérial de dépasser une reconnaissance de fait de sa souveraineté en obtenant de la Cour du Rwanda une reconnaissance formelle de cette souveraineté, entendue comme « la puissance absolue et perpétuelle d’une république », excluant toute interruption de ce droit due aux autorités indigènes et toute intervention dans l’établissement des normes devant régir la société colonisée de la part des mêmes autorités. Le SUMMUM IMPERIUM reviendrait donc aux autorités allemandes, prêtes à s’imposer par la force en cas de besoin.
Le capitaine Von Bethe fut chargé de cette mission. Les propositions qu’il fit à la cour furent simples : le roi devait s’en remettre à la protection du Kaiser ; s’engager à n’accepter aucune autre intervention européenne en son pays, rester fidèle à l’Empire et ne pas se liguer contre lui. En retour, le roi du Rwanda ne rencontrerait pas de mise en cause de sa légitimité qui, à cette époque, était contestée dans le pays. Au contraire, les autorités allemandes défendraient Musinga contre ses ennemis tant intérieurs qu’extérieurs, le laisseraient continuer à percevoir comme avant les redevances dues par les populations et, en cas de nécessité interviendraient pour contraindre les rebelles, ses pouvoirs reconnus par la coutume lui resteraient entiers et surtout son pouvoir de haute et de basse justice.
En fait, ce n’était pas là des propositions mais plutôt un arrêt. Il est difficile de s’imaginer que Musinga et sa Cour aient pu avoir une autre attitude que celle de souscrire sans discussions aux conditions fixées par l’Allemagne. Ni l’expérience des différents voyages des Européens dans le pays, ni la situation intérieure du Royaume – son trône étant menacé – ne permettaient de tergiverser. Ne pas y souscrire n’aurait pas empêché les autorités allemandes de le soumettre, cette fois par la force des armes, et, éventuellement de le destituer en tant que rebelle. Agir ainsi aurait été compatible avec les principes de la colonisation des peuples « arriérés ». De plus, Musinga et sa cour se devaient de ne pas fournir à l’opposition l’occasion de trouver un appui dans le nouveau maître.
Dans ces conditions, le procédé employé par le capitaine Von Bethe peut être considéré comme de pure forme, « il s’agissait en somme, observe de LACGER avec pertinence, d’acculer l’Ibwami (la Cour) à une sorte de suicide par persuasion ».
L’absence d’alternative pour la cour du Rwanda dispensa les autorités allemandes de prévoir et d’établir des documents qui, soumis aux autorités du Rwanda et signés par elles, auraient certifié les droits de premier occupant pour l’Allemagne. De telles précautions ne furent pas nécessaires et L’ACCORD A L’OCCUPATION ALLEMANDE FUT DONNE VERBALEMENT. Aussi, lit-on dans le rapport sur l’Administration belge du Ruanda-Urundi adressé à la Société des Nations en 1925 :
« L’Administration occupante pendant la guerre, l’administration mandataire ensuite ne se sont trouvées en présence d’aucun traité, d’aucun droit reconnu par le gouvernement antérieur, soit aux états indigènes, soit à leur Mwami (roi). Le régime allemand était basé sur la conquête, réalisée de fait dans l’Urundi, reconnue nominalement au Rwanda »
Les effets de cet accord verbal à la domination allemande furent en tout cas bénéfiques pour le roi Musinga et son gouvernement : « on lui assura l’assistance la plus énergique contre ses rivaux possibles ».
En reconnaissant en fait et en droit la souveraineté allemande, la Cour du Rwanda rendait révolue une phase de l’histoire du pays. Celui-ci perdait la conduite de ses destinées et s’en remettait pour l’avenir au bon vouloir de « magiciens blancs ». Fi ne restait à ceux-ci qu’à mettre en valeur cette contrée dont Von Gôtzen avait rêvé, voulu et préparé la possession par son pays :
« Si une contrée comme le Rwanda tombait sous la souveraineté allemande, nous nous réjouirions de ce que, lorsque ses habitants ont rencontré pour la première fois les représentants de la race blanche, ils ont aussi rencontré en nous un peuple pacifique et plein d’égards pour eux ».
Maintenant que le souhait de Von Götzen est réalisé, ce caractère pacifique de sa race et de son peuple qu’il souligne sera-t-il la caractéristique principale de ce peuple devenu colonisateur ? Des faits liés à l’organisation et au fonctionnement des institutions coloniales allemandes seront une réponse à la question. L’enjeu est de voir si le peuple rwandais est sorti agrandi par ce contact avec les Allemands ou si son sort n’a pas connu d’amélioration.
Les principes et les pratiques de l’Administration allemande.
Afin de mettre leurs possessions d’outre-mer en valeur et d’une manière efficace, les pays colonisateurs ne purent se défendre d’une certaine systématisation de leur politique coloniale. Des principes furent établis, des règlements d’exécution furent portés pour les mettre en pratique.
Ces principes et ces règles étant comme la concrétisation des vues des colonisateurs au sujet de leurs colonies, chacun visant ses intérêts et recherchant le meilleur moyen de les satisfaire, on vit la France opter pour le système de l’assimilation et de la centralisation, l’Angleterre pratiquer une politique que dicte la situation de chacune de ses colonies et l’Allemagne choisir un système dit de « protectorat ». Par l’assimilation, la France entendait conduire à la « création progressive de véritables départements français dans les colonies ». Le système se distingua par son caractère d’être une administration directe.
Il est de tradition d’opposer au système français celui de l’INDIRECT RULE que pratiquèrent les Anglais.
En fait, avec le pragmatisme qu’on leur reconnaît, les Anglais avaient établi des régimes très différents suivant les territoires : dans les colonies à fort peuplement européen, ils ont appliqué le SELF-GOVERNMENT (Australie, Canada…), laissant au gouvernement local dirigé par un Gouverneur représentant du roi, les affaires relevant des domaines économique, social et de politique intérieure. Les colonies à faible peuplement européen relèvent de systèmes fort dissemblables : REGIME DE PROTECTORAT suivant lequel le gouvernement administra par l’intermédiaire des chefs indigènes (ex. Malaisie, Sierra Leone,…) ; système des COLONIES DE LA COURONNE, où l’autorité est détenue par un Gouverneur, dirigeant des fonctionnaires anglais, appliquant la loi anglaise et assisté d’un conseil consultatif au recrutement très différent selon les cas.
Pour exprimer la nature du système et des droits qu’elle entendait appliquer à ses acquisitions coloniales, l’Allemagne qualifia ces dernières de protectorat colonial ou pays de protectorat (Schutzgebiete). Que faut-il entendre par là ?
A l’instar de l’indirect rule anglais, le protectorat colonial peut s’appliquer sous des formes fort diverses, dans des circonstances si variées qu’il devient difficile d’en préciser la nature juridique avec certitude. Le véritable protectorat suppose que l’Etat protégé a possédé tous les droits de souveraineté avant d’en céder une partie à l’Etat protecteur. Il suppose également que l’Etat protégé conserve sa souveraineté interne en même temps que son individualité. Autrement dit, le protectorat ordinaire suppose que les deux Etats liés d’un à l’autre possèdent chacun la personnalité du droit des gens.
Une telle notion est incompatible avec la philosophie et les buts de la colonisation. Dans le protectorat colonial, les deux parties engagées sont et doivent être dans une situation très inégale, car la partie protégée n’a jamais eu qu’une souveraineté incomplète, puisque aux yeux du colonisateur le degré de « civilisation » et d’organisation est très inférieur à celui de l’Etat protecteur. Mais, malgré ce caractère « peu civilisé », le territoire à soumettre au protectorat colonial n’est pas considéré comme une RES NULLIUS ; par conséquent, pour qu’une nation civilisée puisse l’occuper, il faudra tenir compte des droits du peuple et qu’il intervienne une formalité réglant les relations des deux parties (traités de protectorat ou de protection, traités d’alliance, cessions…).
Le débat sur la valeur et la légitimité de ces conventions n’a pas sa place ici. Les considérations émises au sujet du « traité Yuhi V Musinga – Von Ramsay » constituent un indice pour comprendre le caractère défectueux des conventions de protectorat colonial et, partant, le peu de valeur qu’elles revêtent si on voulait leur donner la même portée qu’aux conventions intervenant entre les Etats colonisateurs (« civilisés »).
Les objections que l’on peut faire à ces procédés sont nombreuses et peuvent être sérieuses. Mais elles ne donneraient pas pour autant plus d’éclaircissements à la notion même de protectorat colonial. Pour cerner cette notion, il faut considérer que la colonisation, dans les rapports qu’elle fait naître avec les indigènes, ne s’inspire pas du droit des gens (ce qui arrêterait presque complètement son action) mais revêt des formes juridiques spéciales, variant suivant les circonstances et surtout suivant l’état de « civilisation » des indigènes.
Dès lors, le protectorat colonial, tout en reconnaissant des droits aux habitants du pays, apparaît comme un système juridique imparfait. Ses formes seront donc variables suivant pue le pays à coloniser constituera un Etat presque organisé ou bien sera habité par une peuplade considérée comme sans ou avec peu de civilisation. « En réalité, écrit CHERADAME, le protectorat colonial est un moyen de réaliser pacifiquement l’occupation effective, en agissant plus ou moins rapidement, plus ou moins vigoureusement suivant les lieux et les autres circonstances. Il est un mode d’acquisition immédiat, car il se complète par une prise de position effective et par l’établissement d’une administration organisée. C’est une occupation effective, dans laquelle les conventions intervenues ont surtout pour but de prendre pacifiquement contact avec les indigènes »
Lorsque dans cette étude nous parlons du protectorat allemand en Afrique Orientale ou du Rwanda sous protectorat allemand, il faut comprendre sous ce terme de protectorat le sens dégagé ci-dessus, impliquant donc que la situation de protectorat colonial exclut toute forme de souveraineté propre au territoire (colonie) et aux habitants protégés. Le protectorat colonial se ramène à une situation de dépendance totale dans le chef du territoire colonisé.
D’après l’article 1er de la loi du 25 juillet 1900 complétant ou modifiant les lois du 17 avril 1886 et du 15 mars 1888 sur l’organisation des Colonies seul l’Empereur exerce aux Colonies le pouvoir de protection. Il faut entendre par là la souveraineté interne, s’étendant à la législation, à la juridiction et à l’administration. Ce pouvoir, ayant un caractère territorial, s’étend à toutes les personnes habitant le territoire. Autrement dit, l’Empereur exerce tous les pouvoirs reconnus à l’Empire, les seules restrictions à ces pouvoirs ayant trait aux sujets allemands et aux sujets protégés (Schutzgenossen) et non aux indigènes. Au sujet de ceux-ci, les pouvoirs de l’Empereur sont illimités tant en matière de droit civil qu’en matière de droit correctionnel et de procédure.
La loi du 25 juillet 1900 soumet donc aux lois allemandes non seulement les sujets allemands, mais encore tous les européens résidant aux colonies. Quant aux indigènes, c’est par voie de décret que l’Empereur règle leur situation, avec la faculté de décider si les indigènes doivent être soumis à la juridiction et aux lois allemandes et dans quelle mesure ils y seront soumis.
Les décrets émis par l’Empereur en vertu de la souveraineté qu’il exerce aux colonies doivent être contresignés par le Chancelier de l’Empire, étant donné que ces décrets sont des actes de gouvernement au même titre que les autres actes de l’Empereur et tombent ainsi sous l’application de la Constitution d’après laquelle le Chancelier de l’Empire doit contresigner les ordres et décisions impériaux.
Les lois de 1886 et de 1888, évoquées plus haut, avaient autorisé l’Empereur à déléguer son pouvoir d’émettre des décrets au Chancelier de l’Empire ou à des fonctionnaires coloniaux, pour alitant que la loi n’ait pas ellemême conféré cette délégation de pouvoirs.
La loi de 1900 sur l’organisation des Colonies rendit inutile la délégation impériale en autorisant le Chancelier :
a) à promulguer les décrets d’exécution des lois coloniales ;
b) à promulguer les prescriptions concernant la police et l’administration des colonies et à punir par la prison jusqu’à trois mois, par la contrainte, les amendes ou la confiscation les contraventions à ces prescriptions.
La même loi autorise le Chancelier à déléguer ses pouvoirs reprenant en fait les dispositions de la loi coloniale de 1886-1388. C’est notamment en vertu des dispositions de cette dernière loi que le Chancelier avait autorisé le 1er janvier 1891 le gouverneur de l’Afrique Orientale Allemande à prendre toutes les décisions relatives à la police, à l’administration, et à punir les contraventions par la prison jusqu’à trois mois, la contrainte, les amendes et la confiscation.
Il faut enfin noter que, en dehors du Chancelier de l’Empire, le fonctionnaire impérial chargé par lui de l’exercice de la juridiction dans les différentes colonies avait également le droit de promulguer des ordonnances de police, et, par ce mot, il faut entendre « toute la partie de l’administration qui a pour but d’assurer la sécurité et la prospérité d’un Etat et de ses citoyens par la limitation de la liberté de chacun et de la sécurité de la propriété ».
En rapport avec l’exercice du droit de souveraineté de l’Empire dans ses colonies, la question peut se poser de savoir quelle est la situation juridique des habitants de ces territoires.
En tant que colonie (Schutzgebiete), le territoire est complètement soumis à l’autorité de la puissance colonisatrice, d’où il suit que toutes les personnes habitant le territoire ou y séjournant sont soumises à la législation de l’Etat colonisateur qui règle comme il l’entend les questions de nationalité et de naturalisation.
Dans les colonies allemandes, les indigènes ne sont nullement allemands ; ils n’en ont ni les droits ni les devoirs. Ils ne peuvent le devenir qu’en vertu d’une loi spéciale.
Cependant, les indigènes non-naturalisés restent sujets de l’Empire et sont liés à lui. Par conséquent, ils ont droit à sa protection, non seulement sur le territoire de la colonie, mais partout où ils se trouvent. L’Empire a le devoir de protéger les individus sur le territoire desquels il a pleine et entière souveraineté. Rien d’étonnant dès lors qu’il protège les indigènes même contre leurs chefs. Toute atteinte à sa souveraineté par ces derniers était réprimée avec sévérité. Ainsi, a-t-on vu, dans le cas du Rwanda l’administration allemande astreindre publiquement le roi, en 1903, « à s’acquitter d’une amende de quarante vaches pour avoir bafoué un chef du Gisaka (partie Est du Rwanda) placé sous la protection allemande ».
C’est donc en raison de la protection qu’il doit aux indigènes et des obligations qu’il leur impose que l’Empire édicte des lois et prend des dispositions à leur égard.
Quant à décider qui est indigène et qui ne l’est pas, les dispositions impériales concernant les protégés ont laissé ce soin aux gouverneurs et commissaires. Il résulte des décisions de ces derniers qu’en général dans toutes les colonies, on considère comme indigènes tous les individus de couleur qu’ils appartiennent ou non aux peuplades locales.
La mise en pratique des dispositions fondamentales de la loi sur les colonies allemandes entraîna la création d’une administration locale qui assurerait l’efficacité nécessaire aux principes énoncés.
A la tête de chaque colonie est placé un fonctionnaire nommé par l’Empereur et chargé de la direction de l’administration et qui porte le titre de Gouverneur. Il est assisté d’un certain nombre de fonctionnaires parmi lesquels un chancelier (Kanzler) ou juge supérieur (Oberrichter) pour l’administration de la justice et des fonctionnaires du service financier sont aussi nommés par l’Empereur. Le Gouverneur n’est assisté d’aucun conseil.
Les colonies de grande étendue, telles le Protectorat de l’Afrique Orientale Allemande sont divisées en plusieurs circonscriptions administratives (Bezirksamter) à la tête desquelles sont placés des administrateurs de districts (Bezirksamtmänner) ou des chefs de station. Ces fonctionnaires soumis au Gouverneur, sont nommés, suivant l’importance et la nature de leurs fonctions, soit par le Chancelier soit par le Gouverneur.
Enfin, l’organisation administrative générale est complétée par les Chefs indigènes, que l’on peut considérer comme rentrant dans le cadre de cette administration dont ils sont des auxiliaires, à raison de leurs pouvoirs sur leurs tribus.
En bref, la pyramide des pouvoirs dans le système colonial allemand va du Chef Indigène au Chancelier du Reich et à l’Empereur, en passant par les Chefs de Districts et le Gouverneur de la colonie.
En maintenant intacte l’organisation indigène et en appuyant son action sur les chefs traditionnels, l’administration allemande a opté pour une politique d’administration indirecte au Rwanda (comme au Burundi). Pour atteindre la masse des indigènes, l’administration coloniale préfère se servir des autorités traditionnelles.
Le système d’administration indirecte ainsi choisi n’était pas une invention allemande. Les Romains l’avaient pratiqué dans les territoires conquis et les Anglais en faisaient l’expérience depuis un certain temps dans leurs colonies. Ce qui était donc nouveau, c’est l’expérience que l’Allemagne en faisait dans ses colonies de l’Afrique Orientale.
En quoi consistait le système d’administration indirecte ou pour lui restituer son véritable nom : l’indirect rule ?
Les formes variées et les multiples valeurs dont le prestige a couvert des politiques parfois divergentes exercées dans des milieux fort divers ne permettent pas de circonscrire aisément cette réalité par une définition précise.
Mais pour Sir Georges Goldie qui, en 1879, en fit le premier essai dans la « Royal Niger Company » dont il était président et directeur au Nigéria du Sud, il s’agit de « …general principle of ruling on african principles, through native rulers for the welfare of the native races ».
Cette définition qui synthétise l’expérience et les succès de Sir Goldie et de sa compagnie reste limitée au domaine économique et industriel.
La notion la plus complète de l’INDIRECT RULE a été donnée par Lord Lugard dans son célèbre ouvrage : « The dual mandate in British Tropical Africa »
S’inspirant des méthodes de Sir Goldie, Lugard les transposa sur le plan politique et développa un système de gouvernement destiné à assurer, à l’aide de cadres européens extrêmement réduits, la pacification des Émirats musulmans du Nigeria du Nord, récemment conquis. Le principe en était que les Émirats seraient conservés comme circonscriptions administratives et que les Émirats seraient maintenus dans leur autorité. La vie de la société indigène devait se poursuivre sans entrave, sauf en ce qu’elle peut avoir de contraire aux notions britanniques d’ordre et de moralité publics.
Pour LUGARD, l’administration indirecte pouvait se développer dans trois directions divergentes et inégales. Une première voie était celle qu’avaient suivie’ les Etats d’Europe et d’Amérique dans leur émancipation politique. Cette solution était repoussée comme inadéquate pour l’Afrique où la diversité des groupes et des cultures, l’insuffisance et la dispersion des élites rendaient une semblable évolution indésirable et dangereuse. La destruction des structures traditionnelles qui ne pouvait manquer de l’accompagner devait, selon lui, être évitée dans l’intérêt même de la population indigène. Pour appuyer ses dires, LUGARD citait l’opinion d’un chef indigène selon qui « les prétentions qu’émettent une poignée de docteurs et d’avocats instruits de remplacer les chefs traditionnels dans leur représentation du peuple n’est qu’une tentative méprisable pour dénationaliser les institutions du pays ».
La deuxième voie est associée à la notion selon laquelle « toute communauté avancée devrait recevoir les plus larges possibilités d’autonomie dans le cadre de ses propres lois et voir ses pouvoirs rapidement développés en vue de lui octroyer, dès que possible, l’indépendance complète dans un avenir peu éloigné ».
Mais LUGARD estime qu’une semblable évolution n’aurait d’autre résultat que s’isoler les autorités traditionnelles des administrateurs coloniaux sous le masque d’une autonomie qui ne pourrait être qu’apparente puisque les autorités britanniques devraient continuer en fait à prendre toutes les décisions importantes.
LA TROISIEME CONCEPTION, poursuit LUGARD, EST CELLE DE L’ADMINISTRATION PAR LES CHEFS INDIGENES, LIBRES DANS LEUR CONTROLE DE LA POPULATION EN CE QUI TOUCHE LES SUJETS QUI SONT, A LEURS YEUX, LES ATTRIBUTS LES PLUS IMPORTANTS DU POUVOIR, DOTES D’UN CERTAIN CHAMP D’INITIATIVE ET DE RESPONSABILITE MAIS OUVERTEMENT SOUMIS — EN CE QUI CONCERNE L’AVENIR PREVISIBLE — AU CONTROLE DE LA PUISSANCE PROTECTRICE DANS CERTAINS DOMAINES BIEN DEFINIS ».
Pour LUGARD, l’une des caractéristiques de l’INDIRECT RULE était l’intégration des autorités indigènes à l’appareil administratif où les Européens occupaient les postes supérieurs. Cependant, « il n’existe pas deux ordres de gouvernants – britanniques et indigènes – travaillant séparément ou en coordination, mais un gouvernement unique dans lequel les CHEFS INDIGENES ONT DES DEVOIRS BIEN DEFINIES. Leurs attributions doivent ne pas entrer en conflit et se recouvrir le moins possible. Elles doivent être complémentaires et le chef lui-même doit comprendre qu’il n’a droit à sa place et à ses pouvoirs que pour autant qu’il rende à l’Etat les services que l’on attend de lui »,
Enfin, LUGARD établissait les principes de contrôle suivants :
1° Les chefs indigènes ne peuvent lever ou contrôler des forces armées, ni accorder la permission de porter les armes.
2° Le droit exclusif d’imposer une forme quelconque de taxation est réservé au pouvoir suzerain.
3° Le droit de légiférer est réservé.
4° Le droit de répartir les terres selon un mode équitable pour les besoins publics et commerciaux est confié au Gouverneur.
5° Le droit de confirmer ou de trancher le choix fait par la population du successeur à l’office de chef, ainsi que le droit de déposer tout chef pour sa mauvaise administration ou pour toute autre raison adéquate est réservé au Gouverneur. La succession est soumise au droit et à la coutume indigènes sous réserve de l’approbation du Gouverneur, en ce qui concerne les chefs importants, de manière à ce que le prétendant le mieux qualifié puisse être choisi ».
Le maintien d’une administration indigène n’est justifié que par la nécessité de mettre en pratique la théorie de l’INDIRECT RULE. L’Administration Indigène (NATIVE ADMINISTRATION) est donc dans son sens technique et précis, l’application directe des principes de l’indirect rule. Lord HAILEY la définit comme étant : «…la procédure par laquelle un gouvernement colonial dont l’implantation européenne est nécessairement limitée en nombre s’est assuré l’appareil administratif nécessaire pour certains buts définis ; dont les plus importants sont la surveillance des institutions tribales ou autres, qui règlent les affaires privées de la plupart des communautés africaines, le maintien de l’ordre et du respect de la loi, la fixation et la perception d’un impôt indigène, la mise sur pied de services d’administration locale et l’établissement de tribunaux pour la solution d’une large part des conflits auxquels les indigènes sont parties ».
Il ressort de cette définition que l’Administration Indigène devait être caractérisée par certains principes pour être un véritable mécanisme de la politique coloniale. Il était par conséquent indispensable qu’il y ait compatibilité entre la présence coloniale et les institutions coutumières ; pour assurer la continuité et la déconcentration des services administratifs, le maintien des structures sociales préexistantes et l’utilisation des autorités traditionnelles étaient nécessaires ; enfin l’autorité résiduaire et originaire dont émanent tous les pouvoirs devait rester la Couronne britannique.
L’INDIRECT RULE que l’une ou l’autre puissance coloniale pratiqua dans ses possessions d’outre-mer ne diffère que par les détails du schéma anglais, différences dues aux circonstances entourant l’action du colonisateur.
Tout en pratiquant une politique d’administration indirecte, les Allemands se montrèrent très pragmatiques au Rwanda et au Burundi. Selon HABER, qui fut Gouverneur suppléant de l’Afrique Orientale Allemande, « la population indigène, telle qu’elle est organisée dans les sultanats du Rwanda et du Burundi présente un matériel tellement vierge et malléable qu’avec patience, conscience du but, et perspicacité, les desseins du protectorat allemand peuvent être atteints sans difficultés ».
Toutefois, il semble que ce n’est pas tellement la meilleure organisation trouvée au Rwanda et au Burundi qui a déterminé les Allemands à garder telle qu’elle était cette organisation. Ce n’est pas par respect des institutions indigènes, mais parce que celles-ci ne constituaient pas un obstacle à la réalisation de la politique coloniale. En outre, le fait que les Allemands n’ont pas rencontré de résistance armée solide au Rwanda comme dans les régions de la Côte et au Tanganyika les a incité à ménager les autorités du Rwanda, malgré la situation délicate où se trouvait le roi à cause de son usurpation du trône. « La raison fondamentale pour laquelle le Ruanda-Urundi était administré dans une voie foncièrement différente de celle suivie dans le reste de la colonie était la crainte constante que trop d’interventions (interférence) pouvaient inciter l’autorité traditionnelle Tutsi au soulèvement qui serait un désastre pour l’administration allemande ».
Le pragmatisme qui caractérisait la politique coloniale allemande permettait à celle-ci de garder assez de souplesse pour s’adapter aux circonstances. « Je suis plus convaincu que jamais, écrit le Gouverneur HABER, que ce serait une erreur d’essayer maintenant de démembrer les grands et beaux royaumes affermis, dans le but d’imposer un gouvernement allemand sous forme d’administration de district à charge des seuls Noirs ou des plus petites communautés. L’actuelle structure politique fortement organisée dans les sultanats est favorable pour administrer et développer culturellement les indigènes à travers leurs gouvernants traditionnels avec la dépense la moins importante pour payer les administrateurs et le moins le recours possible à l’autorité européenne ».
Il y a dans ce point de vue de HABER comme une expression de fidélité aux principes allemands de gouvernement des colonies. Le Gouverneur Von Götzen, dans sa lettre du 9 octobre 1902 l’avait rappelé et avait insisté auprès de ses collaborateurs : « Notre politique doit viser à soutenir l’autorité des grands, de telle manière que ceux-ci se convainquent de ce que leur salut et celui de leurs partisans dépendent de leur attachement à la cause allemande ».
Ainsi se trouve affirmée explicitement la politique d’administration indirecte à appliquer au Rwanda (et au Burundi). Une telle politique devait profiter en premier lieu à Musinga et en deuxième lieu aux autorités indigènes qui participaient à son pouvoir. Quand le capitaine Bethe a offert au roi de reconnaître la souveraineté allemande et de se mettre sous la protection de l’empereur allemand, Musinga a vu dans cette offre « une chance pour consolider son propre pouvoir ». En concédant aux Allemands la souveraineté sur le Rwanda, il pouvait considérer cette souveraineté comme nominale puisqu’il gardait « le pouvoir réel sur son peuple ».
Toutefois, en décidant d’appliquer la politique d’administration indirecte, les Allemands y trouvaient une contrepartie : la reconnaissance de Musinga comme roi pouvait être « la seule voie pour éviter une guerre contre l’Etat qu’ils considéraient comme le plus puissant de l’Afrique Orientale Allemande », ensuite, ils trouvaient en lui et, par son intermédiaire, dans ses chefs, des auxiliaires utiles pour la réalisation de leurs buts de colonisateurs.
Il y avait donc compatibilité entre les intérêts de Musinga et de la caste dirigeante et les intérêts allemands, ce qui est un élément essentiel pour que l’indirect rule porte des fruits (au moins en principe). Devant le succès atteint au Rwanda mais non encore au Burundi, le capitaine Von Grawert, dans un rapport du 21 novembre 1902 tire les conclusions et estime que la politique de l’indirect rule doit se poursuivre : dès lors, l’idéal est « autorité indiscutée du roi sur tout son pays : influence absolument prépondérante de l’Européen sur le roi, dans une forme qui soit le moins pénible possible pour celui-ci ; identification effective de ses intérêts avec les nôtres par augmentation de ses revenus ou autrement. Cet idéal pourra sans doute se réaliser plus facilement et plus vite dans le Rwanda, solidement organisé, que dans l’Urundi où il faudra commencer par relever le prestige de la royauté, singulièrement affaibli par les guerres contre le blanc et par d’autres circonstances ».
Cet ensemble de considérations permet d’avancer qu’au NIVEAU DES AUTORITES INDIGENES, la politique coloniale allemande fut, au Rwanda, une politique de paix, de ménagement des gouvernants, d’alliances. Les résultats atteints ont montré que Von Gôtzen qui, en 1902, avait recommandé de suivre « une voie absolument pacifique » avec Musinga, avait vu juste. Vu à travers la collaboration de Musinga et des chefs indigènes sous son autorité, à l’action allemande, sans opposition ouverte, le Rwanda était en paix, cette paix qui peut-être manquait ailleurs dans le reste de la colonie. L’administration allemande considérait comme première condition au succès de son œuvre coloniale la pacification de chaque territoire. On comprend ainsi pourquoi sa satisfaction était grande en trouvant un pays dont les dirigeants étaient apparemment acquis à sa cause. Le développement du Rwanda devait en faire « la perle de l’Afrique Orientale Allemande » ; tels furent les vœux : « Puisse le beau pays du Rwanda, avec ses riches ressources et son climat merveilleux et sain, s’ouvrir à la colonisation ! Puisse-t-il être développé économiquement et devenir la perle de notre protectorat ! Il le mérite en vertu de son innombrable et intelligente population et aussi à cause de l’abondance de ses récoltes et de son bétail. Oh ! Beau Rwanda, perle de l’Afrique Orientale Allemande ! Que la paix règne en toi ! ».
Ce calme exemplaire dans tout le protectorat de l’Afrique Orientale Allemande constituait un facteur important pour le développement et la poursuite de la politique coloniale de Berlin, basée essentiellement sur l’exploitation économique. « L’Allemagne a pu doubler sa population en cinquante ans, en passant du régime agricole au régime industriel. Mais sa population, groupée maintenant dans les villes, a besoin d’une surface agricole doublée, elle aussi. Son alimentation lui vient à présent du dehors… Pourquoi, écrit CH. ANDLER, les colonies allemandes, aptes à produire le café ou la banane, le thé, le cacao, ne fourniraient-elles pas ces denrées nécessaires à une alimentation plus exigeante dans son raffinement ? Et mieux encore, les matières premières, le coton, le cuir, le caoutchouc, indispensables par millions de tonnes à l’industrie contemporaine, pourquoi les acheter à la Plata, en Australie, aux Indes, si l’Afrique occidentale ou orientale peut les produire en abondance ? Il suffirait d’un meilleur aménagement des moyens de communications et d’exploitation : le rail allemand, le matériel roulant allemand, les routes frayées, un outillage agricole plus parfait ne manqueraient pas d’y pourvoir. L’industrie allemande trouverait dans ces fournitures métallurgiques, le débouché que commencent à lui disputer les pays industriellement croissants tels que les États-Unis. Cette livraison de machines et de produits fabriqués lui seraient payée en matières premières et en denrées coloniales ».
Tel qu’il est posé, le problème porte sur les méthodes de colonisation plus que sur le principe. Si l’Allemagne voulait que le Rwanda aussi fournisse des denrées nécessaires et des matières premières, il ne suffisait pas d’en organiser la production, il fallait surtout que les matières produites soient acheminées vers la côte par les moyens les plus rapides. La position géographique du Rwanda à l’extrémité occidentale de l’Afrique Orientale Allemande ne donnait sur aucune voie fluviale de pénétration Cali aurait permis un transport facile et bon marché. La voie terrestre était seule possible. Sans intervention, elle ne répondait pas à l’objectif de l’exploitation économique du pays tel que l’envisageaient les Allemands.
« Il apparut donc très vite aux Allemands que s’ils voulaient faire de leur protectorat un marché vivant et dynamique, ils devaient aménager par priorité vers les régions lointaines de l’intérieur des voies de transport terrestre économiques ». Pour des motifs d’ordre économique surtout, l’Allemagne décida de baser sa politique dans ses colonies sur le développement des voies de communication par chemin de fer. La technique intervient ainsi comme principal auxiliaire de la colonisation.
Mais la réussite d’une telle politique, d’un programme d’inspiration essentiellement mercantiliste, était une question d’hommes et ensuite d’organisation. DERNURG, premier secrétaire d’Etat aux colonies fut formel : « La colonisation, celle de plantation aussi bien que de peuplement, est l’utilisation du sol, de Ses trésors, de la flore, de la faune et, avant tout des hommes, en faveur de la nation colonisatrice. Celle-ci, en échange, s’engage à donner sa culture qui est supérieure, ses concepts moraux, ses méthodes qui sont meilleures… Si, dans le passé, on a colonisé avec des moyens de destruction (alcool, armes), on peut aujourd’hui coloniser avec des moyens de conservation. Le missionnaire, aussi bien que les médecins, le chemin de fer aussi bien que la machine, en font partie, en un mot, le progrès scientifique théorique et pratique dans tous les domaines ».
Le but de la nouvelle politique était donc d’accroître la productivité et l’exportation. Pour cela, les indigènes étaient essentiels et leur travail indispensable. Il fallait s’assurer leur concours.
En introduisant l’indirect rule et en recherchant la collaboration du roi et de ses chefs, l’Allemagne préparait la voie au succès de sa politique. L’entente créée entre les autorités indigènes et l’administration allemande excluait toute modification de la situation précoloniale tant sur le plan social qu’économique et politique. « Sous un tel régime, écrit de LACGER, les institutions politiques indigènes continuent à fonctionner comme devant. La puissance protectrice administre par l’organe des autorités traditionnelles selon les lois et les coutumes du pays ».
Ainsi, dès le départ, le régime colonial était coupé de la population dont il avait pourtant besoin pour la mise en valeur économique des régions colonisées. On peut dire, eu égard à la situation d’une grande partie de la population dans le régime traditionnel que, cette même population serait le grand perdant du contact entre le Rwanda et l’Allemagne. En effet, le gouvernement impérial « maintint le Mwami dans la possession de toutes ses justices, y compris la haute, avec usage inconditionné de la peine de mort. Il confirma ses droits héréditaires à Kalinga (tambour insigne de la royauté) sans égard aux vices de sa promotion ; il tint pour rebelles à sa propre autorité les prétendants insurgés qui visaient à le renverser; il réduisit à l’obéissance les membres insoumis de la hiérarchie féodale, à l’acquittement des corvées et redevances coutumières, les sujets réfractaires et dissidents ».
Bref, au joug déjà très lourd qui pesait sur le peuple (voir l’analyse de la première partie) s’est ajouté un autre, non moins implacable : le joug colonial. Il y avait identité de vue entre les deux administrations quant aux méthodes et à l’organisation de l’exploitation de la population : le respect des intérêts réciproques et l’usage de l’autorité. En tout cas, la situation de la population indigène en dehors de son utilité dans la production pour le colonisateur devait rester la moindre préoccupation. Son sort était entre les mains de ses dirigeants traditionnels. Il fallait la continuité. « De plus, écrit le Résident impérial dans une lettre du 9 novembre 1906 au Chef de Poste du Rwanda, j’attire à nouveau formellement votre attention sur le fait que les postes doivent s’occuper le moins possible des disputes des Warundi (sic) entre eux, ainsi que des Wanyarwanda entre eux. Si de pareilles affaires internes devaient être dirigés vers les Watuale (chefs indigènes) actuels et, si ceux-ci ne peuvent prendre une décision en la matière, (les diriger) vers les Watuale supérieurs et éventuellement au Sultan (roi)… J’ai déjà affirmé plusieurs fois que je me réserve la punition des plus importants Watuale, que je ne désire la punition des Watuale que dans les cas les plus urgents et que dans les cas douteux, ma décision doit être demandée avant tout… Le pouvoir de punition des Chefs de Postes ne s’étend qu’à des gens de couleur qui ne sont pas à considérer comme des sujets du Rwanda ou de l’Urundi… Le pouvoir de punition n’existe vis-à-vis des sujets du Sultan que seulement lorsque ceux-ci sont des travailleurs payés par un Européen, ou par un des hommes qui sont soumis au pouvoir de punition du Chef de Poste ».
Affermissement de l’autorité du roi et des Tutsi en général, quasi impunité garante à l’administration indigène pour que celle-ci ne puisse pas constituer un obstacle aux buts allemands.
Fidèle à ses engagements et pour prouver sa bonne foi dans les relations d’intérêt qui unissaient le colonisateur allemand et l’autorité indigène Tutsi, l’administration allemande s’illustra par ses expéditions punitives contre les régions qui, outre qu’elles avaient été de tout temps réfractaires au régime Tutsi, contestaient la légitimité du roi Musinga. Ce fut particulièrement le Nord du Rwanda et principalement le Mulera qui et à souffrir de ces expéditions.
Le diaire de la Paroisse de Rwaza que nous avons pu consulter permet de mesurer l’ampleur de l’existence d’une contestation de l’autorité Tutsi par les Hutu. En même temps, les faits qui suivent révèlent, non seulement la faiblesse de Musinga sans les Européens mais aussi la signification de la « paix » dont a parlé le lieutenant Von PARISCH. La paix qui régnait était en réalité celle imposée par les armes des détachements allemands. Enfin, ceci explique pourquoi, plus tard dès le début de la Révolution de novembre 1957, la région du Nord s’emploiera à se détacher d3 l’administration Tutsi, tout en gardant des souvenirs vivaces de la durée dont les Allemands ont fait preuve pour imposer les Tutsi.
La contestation au niveau de la masse Hutu s’exprimait par la levée des armes contre les Tutsi et, en général, par la passivité contre les Blancs. Certes, beaucoup de cas étaient isolés, individuels théoriquement. Mais en réalité, chaque cas était collectif à cause de l’organisation clanique qui restait le pilier de la société.
Observateurs très attentifs de ce milieu où ils fondaient leur quatrième mission dans le pays, les Pères notent dans leur diaire le 6 février 1904 : «Il suffit que les chefs disent quelque chose pour que le peuple fasse le contraire ». Le 22 du même mois, on lit : « Deux braves gens en procès s’adressent à nous pour terminer leur différend. Il est inutile de faire entendre raison. Celui qui a tort refuse tout arrangement : « Je n’ai pas cédé devant le Roi, je ne céderai pas devant les Européens ! « … LUHANGA (LE SOUS-CHEF DELEGUE DU REPRESENTANT DU ROI DANS LA REGION) AVOUE QU’ILS NE SONT NI RESPECTES, NI ECOUTES LES BATUTSI. L’AVEU EST A RETENIR MAIS C’EST LA REALITE ».
L’opposition ici n’était pas directement dirigée contre les Européens et notamment contre les missionnaires mais contre l’implantation des Tutsi dans la région. Faute de pouvoir faire face aux armes à feu des Européens, les montagnards s’attaquaient à leurs alliés rwandais : « …Si ces affaires (du Bugarura) ont eu lieu, c’est en grande partie parce que nous nous sommes mis franchement du côté des Batutsi. Notre vacher a été pris, menacé de mort, parce qu’il se trouvait avec le chef Mututsi de l’endroit, qu’il voulait, sur notre désir, faire trancher par lui un procès. Les Bagarura se jetèrent sur le Muhutu et le Mututsi, disant qu’ils ne voulaient pas de chiens de Batutsi chez eux. Jamais, sauf avec Monsieur Von Grawert (le capitaine), les Batutsi n’étaient passés par Mutandis et le Bugarura pour venir chez eux du Nduga ».
Nous avons souligné l’importance de l’organisation clanique dans la société du Rwanda pré-Tutsi et précolonial lorsque nous avons analysé la structure foncière. A cette occasion, nous avons montré comment les relations étaient tissées entre les différents clans avec la possibilité, pour un clan assez puissant, de s’imposer aux plus faibles. Cette situation existait encore au début de ce siècle et a entraîné des répressions de la part de l’Administration allemande :
« Mr. Von GRAWERT, lit-on dans le diaire, en date du 18 juin 19114, pour réprimer les exactions des Bagara contre la petite famille des Baroro et le brigandage des gens de Segicondo, envoie une petite expédition contre cette partie du Bugarura ». Lorsque le 20 juin 1904, Von Grawert quitte Rwaza, il ne cache pas ses inquiétudes : «Je crains maintenant, ditil, aux Missionnaires, que les Bagarura n’usent de représailles envers la Mission ».
La fréquence des expéditions militaires pour punir la région du Nord du pays et la ramener sous l’autorité de Musinga montre combien les Allemands voulaient éviter tout frein à leur action qui viendrait de la population. S’il fallait compter sur les autorités indigènes, il était indispensable que l’autorité et le pouvoir de ces dirigeants ne soit pas discutée comme c’était encore le cas en 1904.
Il semble que, en fait, les Allemands ne soient jamais entrés en contact direct avec la population pour une meilleure connaissance du pays et de son état d’esprit. D’où une série de méprises. La seule information et par conséquent une grande partie de leur connaissance du pays fut cherchée dans les milieux des gouvernants. L’erreur sera répétée dans une certaine mesure par les successeurs des Allemands, ce qui portera partiellement atteinte à l’efficacité de l’action coloniale. Fascinés par le comportement apparent des dirigeants Tutsi, les colonisateurs européens en général ne comprirent jamais que la médaille avait son revers. Cet extrait du diaire est significatif à ce sujet : « Le 21 octobre 1904 : arrivée de M. Von GRAWERT à la mission. M. le Capitaine demande au Père Supérieur un court résumé des faits survenus depuis son passage. M. Von GRAWERT trouve étrange de n’avoir pas été prévenu par nous des troubles… CE M. NE PEUT ADMETTRE NON PLUS QUE LES BATUTSI AIENT PROVOQUE CES TROUBLES. Nous, nous disons que les troubles ont été provoqués :
1° Par la haine que les Balera, fatigués des soldats qui depuis trois ans et plus parcourent le pays, ont pour les Blancs ;
2° par la crainte qu’ils aient de voir les Batutsi qu’ils détestent ressaisir une autorité qu’ils n’ont nulle part au BUGARURA. Ils prétendent se commander eux-mêmes et ne pas connaître Karinga ! Autrefois, disent-ils, jamais un Mututsi ne venait chez nous, maintenant, ils font comme s’ils étaient les maîtres ;
3° par la légère répression faite en juin par M. Von Grawert, au Bugarura. Il a eu peur, disent-ils, il est parti de suite ;
4° par les bruits venus du Nduga que M. Von GRAWERT avait été tué par le Roi du Rwanda ;
5° par les excitations des sorciers, les bruits répandus que nous n’étions pas à craindre ; de nos fusils il ne sortait que de l’eau;
6° par le premier succès de nos ennemis qui ont tué Gélasse, probablement vendu et trahi. Donc, nous n’étions pas invulnérables…
LE CAPITAINE SE MONTRE TOUT A FAIT AIMABLE ET S’EFFORCE DE TOUT ARRANGER AVEC LES BAHUTU qui viennent au rugo (enclos). IL PROCLAME QUE CE QUE L’ON FAIT AUX EUROPEENS, ON LE FAIT AU ROI ET VICE-VERSA. IL RAPPELLE BEAUCOUP AUX BAHUTU QUE LES BATUTSI SONT LEURS CHEFS, CE QUI N’EST GUERE COMPRIS. A son départ, le 29 octobre 1904, « il châtie les Bagarura… ». Malgré la fréquence des expéditions et l’intensité des punitions, il ne semble pas que Von GRAWERT soit parvenu à enrayer les résistances à l’autorité de Musinga et des Tutsi dans cette région. La seule base de cette autorité dans le Nord du Rwanda, écrit Von Grawert, a été la force allemande.
Après la mort de Kigeri IV Rwabugiri dont le successeur fut assassiné pour mettre Musinga à sa place, les troubles étaient devenus endémiques. Conscient de son impuissance, Musinga s’était jeté dans les bras des Allemands et comptait absolument sur eux pour la survie de sa couronne. Pendant des années, il supplia les autorités allemandes de bannir du Rwanda Nyiragahumuza (Muserekande) qui avait un fils Biregeya, demi-frère de Musinga par son père, qui exerçait une grande influence dans le Nord et cherchait à faire renverser Musinga au profit de son fils. Les Allemands parvinrent à capturer la grande dame et l’exilèrent dans le district de Bukoba. Dans son rapport de circonstance, le Résident du Rwanda écrit : « Je fais savoir à la résidence impériale que j’ai mis ce matin en route le transfert de Muhumusa à partir d’ici sous la protection du « schausch » Koti et de trois askaris. Le parti de Muhumusa se compose de 62 hommes et 13 femmes et jeunes filles y compris son amant Lukumbira et le fils de celui-ci Lwagakiga lesquels, avec encore d’autres gens sont enchaînés par mesure de sécurité ».
Il faut enfin mentionner dans ce cadre des interventions allemandes contre les rebelles du Nord et en faveur de Musinga, l’action engagée contre le célèbre Twa Basebya. Les Tutsi n’étaient jamais parvenus à le soumettre. Musinga eut recours à l’administration allemande. Pour les populations du Nord, cette nouvelle intervention fut interprétée comme une preuve que Musinga est le suzerain (dans le sens d’Ubuhake) des Européens puisqu’ils répondent à tous ses désirs.
Musinga et les Tutsi trouvent ainsi dans les expéditions militaires allemandes au profit de l’autorité indigène une arme psychologique qui peut avoir des effets de surprise surtout si les expéditions sont couronnées de succès. Le diaire rapporte des éléments Cali peuvent illustrer ce point de vue : « …Si les – Batutsi sont vaincus (par Basebya) nous dit le frère de Rukara, le roi, disent-ils, enverra chercher trois ou quatre Européens avec Tikitiki (von Grawert). Ils lui battront et lui tireront Basebya ». « C’est courant partout maintenant chez les Batutsi, et les Bahutu y croient, que M. Von Grawert est le mugaragu (serviteurvassal) de Musinga. C’est à retenir comme spécimen du respect que les Batutsi ont pour les Européens ».
Mais au nombre des troubles antidynastiques qu’a connu le Rwanda sous l’administration allemande, il faut ajouter le cas Ndungutse (Birasisenge). Ce prétendant au trône dont la mère était Muserekande et le père serait le roi Rutalindwa, assassiné lors du coup d’Etat de Rucunshu entendait chasser son oncle Musinga dont l’illégitimité ne faisait pas de doute.
Profitant du discrédit qui entourait le gouvernement des vainqueurs de Rucunshu et exploitant le fait que « la Cour était maintenant la proie de griots grands seigneurs qui exploitaient sans scrupule et par dérision l’invraisemblable crédulité du monarque et de la reine », Ndungutse se proclame roi et se rallie les régions du Nord jusqu’ici insoumises à Musinga. « Il se présente au peuple et promet de le faire libre et le peuple, sans plus réfléchir, se jette dans ses bras », fatigué qu’il est des exactions des Tutsi. Ainsi, « le Mulera, le Bukonya, le Kibali, le Buberuka, une partie du Bumbogo, les villages attachés aux flancs de la double chaîne de Ruhanga et de Bussigi se donnèrent à Ndungutse ».
Un véritable mouvement révolutionnaire se forma contre Musinga. Jamais celui-ci « n’avait vu d’aussi lourds nuages s’amonceler sur sa tête. Il se croyait frappé par les mânes vengeurs de ses frères Karara, Burabyo, immolés à la suite de la révolution qui lui avait valu le trône… En désespoir de cause, il invoqua le secours de ses protecteurs étrangers, gardiens de l’ordre.
La demande de Musinga ne visait pas seulement Ndungutse mais aussi « tous ceux qui, fomentent une révolution ». Le lieutenant GUDOWIUS qui faisait l’intérim du Résident KANDT, en congé, répondit à l’appel de Musinga et mit en mouvement « une armée d’une centaine de soldats renforcée de deux à trois mille guerriers du roi Musinga ».
Le mouvement fut écrasé, on ne parla plus de Ndungutse. C’était en 1912. Apparemment, la paix allemande était restaurée ; mais à quel prix car toutes les provinces qui avaient suivi Ndungutse furent durement frappées par l’armée de GUDOVIUS ! La fièvre légitimiste était enrayée après avoir duré quinze ans. Presque autant d’années de retard pour les Allemands sur leur programme colonial.
Mais si l’opposition Tutsi contre Musinga fut facilement jugulée, par contre, l’Administration allemande avec toute la collaboration des autorités indigènes et plus particulièrement du roi Musinga « ne peut envelopper toute la population du Rwanda ni atteindre tous les résultats désirés. Comme en Urundi, les Allemands se rendirent compte que le pouvoir du Mwami était beaucoup plus faible en pratique qu’en théorie. Le Capitaine WINTGENS, successeur du Dr KANDT comme résident, écrit dans son rapport annuel pour 1913 que, « même si les sujets de Musinga continuent à lui payer les tributs traditionnels, son autorité sur eux est à vrai dire petite. Dès que quelque chose de nouveau arrive spécialement quelque chose de désagréable, Musinga accourt comme quelqu’un qui est délaissé ».
Pour les Allemands, ce langage cache à peine un aveu et un constat d’échec de leur œuvre de pacification dans la partie nord du pays, restée nominalement soumise au Roi et aux Tutsi. Il fallut tirer des conclusions de l’action menée pendant plus de quinze ans, d’abord par une administration militaire, ensuite par une administrative civile (depuis 1908) appuyée par les forces militaires. De ces conclusions pouvait dépendre le comportement futur tant à l’égard des autorités indigènes que de la population.
On peut ramener à quatre points les conclusions que les autorités allemandes tirèrent de l’expérience coloniale faite jusque là au Rwanda :
1° Les expéditions militaires lancées et souvent répétées contre le Nord n’ayant pas réussi à soumettre réellement cette région, il faut renoncer à ces expéditions ou du moins en diminuer la fréquence. Loin d’avoir accrédité les Tutsi auprès des Hutu de cette région, elles ont abouti à les faire abhorrer dans leur autorité : « Sans cesse les gens disent : Si vous n’étiez pas là, les Batutsi ne resteraient pas dans le pays. Vous les protégez et eux vous haïssent ; ils veulent vous faire partir » (diaire : le 31 mars 1905).
Les opérations de police et le déploiement des forces militaires ont donc entraîné et renforcé les rancœurs. Pour éviter le pire, l’Administration allemande voulut recourir à d’autres moyens : la persuasion, par l’intermédiaire des missionnaires. C’est ce qu’indique cette lettre qui, en 1913, fut adressée par le Résident à Monseigneur HIRTH :
« Les missions que vous avez fondées au Nord du Rwanda contribuent pour une grande part à la pacification de ce district. Elles facilitent grandement la tâche du Gouvernement. L’influence de vos missionnaires nous a épargné la nécessité d’y entreprendre des expéditions militaires. Le district du Bushiru est resté insoumis jusqu’à ce jour. Le chef n’est pas en mesure d’y faire valoir son autorité. Le Gouvernement voudrait éviter une expédition punitive… En son nom, je prie la Mission catholique d’y établir un poste de mission. Sans aucun doute et en fort peu de temps les missionnaires auront gagné la confiance de cette population énergique et rendu ainsi à la civilisation un service très appréciable ».
2° Les espoirs mis en Musinga et donc en l’administration indigène ont été déçus : Musinga, que les officiers allemands avaient trouvé « intelligent et perspicace », s’est révélé d’un « caractère folâtre » et constitue un véritable obstacle au développement du Rwanda. Même la visite du Gouverneur SCHNEE n’a pas fait comprendre à Musinga et à ses sujets « le concept : Gouvernement impérial » qui, jusque maintenant avait été abstrait et anonyme ». Autant dire qu’avec Musinga, beaucoup de temps avait été perdu.
3° L’application de l’indirect rule au Rwanda n’a pas permis au peuple d’approcher le colonisateur, ce qui lui aurait permis de comprendre ses objectifs et de mettre la confiance là où a pris place la défiance. Il semble que les Allemands se soient rendu compte du tort causé à leur œuvre coloniale par cette distance établie entre eux et le peuple. Aussi, pour le Capitaine WINTGENS, « la raison la plus fondamentale pour laquelle l’administration allemande eut des difficultés tient au défaut du peuple à comprendre l’esprit du gouvernement allemand et à l’absence manifeste d’autorité de la part du Mwami ».
4° Enfin, il était maintenant clair pour les Allemands que leurs difficultés ne venaient pas seulement des Hutu mais aussi des Tutsi. Causer des difficultés fait partie du « caractère des Tutsi et des Hutu », écrit WINTGENS. Mais, note-t-il encore dans son rapport, « un refus d’obéissance déclaré n’est pas dans le caractère d’un Tutsi ; il vous fait des promesses comme à l’ordinaire ; le résultat pour nous est le même… pas de résultats pratiques ».
Ainsi perçue, la situation apparaît comme bloquée. Pour en sortir une réforme s’impose. La faille n’est pas au niveau du programme colonial, elle se situe au niveau de l’exécution de celui-ci, donc au niveau des méthodes et des hommes.
Pour ce qui est de l’Administration coloniale, ses cadres européens restaient assez modestes. Ce n’est pas là qu’il fallait opérer immédiatement un changement mais à l’échelon des collaborateurs indigènes. Or, intervenir directement dans le fonctionnement et l’organisation des structures coutumières, par exemple, en remplaçant du personnel jugé incompétent reviendrait à modifier le fondement même des relations entre l’administration indigène et l’administration coloniale. Ce serait s’engager sur une voie où on retrouverait les difficultés que l’on avait cherché à éviter en introduisant l’indirect rule.
Malgré ses imperfections, celle-ci avait permis d’apprivoiser, voire domestiquer le roi et son administration. Si l’administration allemande a dû sévir, jamais elle n’eut à faire face à une coalition entre gouvernants et gouvernés. Ce ne fut jamais non plus contre toutes les régions sur lesquelles s’étendait l’autorité de Musinga, mais contre une partie seulement.
En opérant une réforme, quelle serait l’attitude du Roi et de ses subordonnés blessés dans leurs privilèges et dans leur orgueil ? Que se passerait-il si tout le pays se coalisait contre l’Européen, étranger et conquérant ? Quels seraient les prolongements d’une révolte généralisée au Rwanda contre l’Administration Allemande dans le reste du Protectorat ? Enfin, quelle garantie pouvait fournir a priori, la solution de rechange à intervenir ? Car, jusque là, l’accord avait été unanime que, pour réaliser au mieux l’objectif colonial, « le principe fondamental est le même avec tous les Résidents. Il faut renforcer l’autorité du Sultan et de ses subordonnés et les enrichir, et de ce fait montrer que leur intérêt est dans le soutien de l’administration allemande ; ainsi se mourra tout désir de révolte, de même que les conséquences d’une rébellion seront la diminution de leurs revenus. En même temps, en contrôlant et en dirigeant le sultan avec fermeté et en usant de ses pouvoirs, on introduira les influences civilisatrices. Donc, degré par degré et presque imperceptiblement, le peuple et le sultan luimême ne seront éventuellement rien d’autre que l’instrument d’exécution du Résident ». Dans ces conditions, l’opinion publique métropolitaine, déjà nourrie de récits élogieux à l’endroit du Rwanda soutiendrait-elle une réforme qui lui paraîtrait insensée et précipitée ? Voilà autant de questions auxquelles l’Administration Allemande au Rwanda devait répondre avant de décider l’adoption d’une nouvelle attitude face aux autorités indigènes.
Mais le fond du problème posé aux allemands et qui faisait que leur action leur paraissait bloquée, était constitué par la population. Non pas la classe dirigeante et les nobles féodaux que leur noblesse devait préserver du travail, surtout manuel, mais la masse des Hutu : devait-on l’associer à la production et donc au profit ? Et si oui, comment le faire sans que les autorités indigènes y voient un moyen de faire échapper leurs sujets de leur emprise ? Ni le système colonial, ni les structures indigènes telles qu’elles ont été analysées, ne pouvaient admettre une association. Devait-on employer cette population uniquement comme manœuvre ou comme bête de somme ?
Dans l’un comme dans l’autre cas, le seul obstacle ne pourrait venir que du côté de ceux qui seraient touchés par la mesure. Quant à double autorité, elle avait resserré souvent ses liens aux dépens des populations qui refusaient leur soumission, il semble qu’elle ferait jouer la même solidarité pour la sauvegarde des intérêts ou moyennant une compensation pour qui serait lésé. Autrement dit, il n’y aurait pas d’incompatibilité entre la réponse de l’autorité coutumière pour qui les Hutu sont autant des manœuvres que des bêtes de somme et la réponse du colonisateur pour qui la colonisation n’a pas de sens si elle ne lui profite pas d’abord : faire produire, puis civiliser.
C’était cela le programme. La stabilisation de leur autorité une fois réalisée, les Allemands subordonnaient l’avenir économique du Rwanda à la réalisation d’une voie ferrée. Mais celle-ci ne sera jamais construite pendant la période allemande, la guerre 1914-1918 ayant fait perdre ses colonies à l’Allemagne.
Malgré l’imprécision qui couvrit la politique de développement économique et les programmes de production agricole en attendant le chemin de fer, une certaine activité commerciale fut développée, empruntant pour les exportations et pour les importations la route Kigali-Bukoba sur le lac Victoria. Ainsi, pour le commerce d’exportation, le nombre de charges qui furent enregistrées (une charge pesait en moyenne 25 kilos) au dernier trimestre de 1910 s’éleva à 3.698 dont les 5/6 furent dirigés sur Bukoba. On registra durant cette année 30.000 caravanes empruntant la seule route Kigali-Bukoba pour assurer le transport.
En raison de l’insuffisance ou de l’inexistence des moyens de transport, la totalité des produits exportables empruntant la voie Rwanda-Bukoba devait être évacuée sur les têtes des indigènes. « Par suite du manque de voies ferrées, lit-on dans les directives gouvernementales aux fonctionnaires de district, les routes de caravanes sont encore toujours les voies commerciales les plus importantes et LES TETES DES INDIGENES LES MOYENS DE COMMUNICATION POUR LE TRANSPORT D’OBJETS COMMERCIAUX… C’est pourquoi l’extension du portage constitue une tâche importante pour le fonctionnaire de l’Office du District ».
Nombreuses furent les familles qui furent endeuillées par ce portage et par les réquisitions qui les précédaient. Les survivants ont confié le secret de leur peine à leurs descendants et ceux qui ont eu plus de chance ont encore pu, dans leur vieillesse, assister à la révolution Hutu. On les a vus pleurer d’émotion, tant l’événement les enveloppait comme pour les rajeunir et les inciter à commencer à vivre.
Les Allemands n’eurent pas le temps d’opérer une réforme, sinon des réajustements. Les projets d’ordre économique qu’ils avaient faits pour le Rwanda ouvraient l’avenir du pays aux plus grandes espérances même s’ils comportaient des contradictions. Nul ne peut dire ce qu’il en serait advenu, si la guerre, tirant brusquement le rideau, n’avait changé le décor à la scène de l’histoire du Rwanda. « La parfaite intégration économique à l’Est que ces projets lui auraient assurée rie put être menée à bien. Ni Rusumo, ni Kigali, futurs ports fluviaux, ne virent cette vocation se confirmer après la guerre. Au contraire, la principale conséquence de celle-ci pour le Rwanda et le Burundi furent qu’ils se virent bientôt coupés de toutes relations directes avec le reste de l’Afrique Orientale.
Bilan de l’occupation allemande.
On a souvent qualifié la politique coloniale allemande au Rwanda de politique d’attente. En subordonnant une grande partie de son programme à la construction des chemins de fer, on peut dire, en l’absence de la réalisation de ses projets de voie ferrée pour le Rwanda, que, dans le domaine économique, l’Allemagne a laissé peu de réalisations. La guerre 1914-1918 a court-circuité un programme qui n’en avait pas tenu compte et qui, par conséquent était à long terme. Au ‘sortir de la guerre de 1914, ce n’est pas aux Alliés qu’il eût fallu demander d’épargner le vaincu. Mais la question peut se poser de savoir où en étaient les autres colonisateurs à la même époque dans le DEVELOPPEMENT DES COLONIES AU PROFIT DES COLONISES.
La comparaison entre les réalisations et les méthodes coloniales ne changerait bien sûr rien en ce qui concerne le Rwanda, mais elle adoucirait le jugement sévère que les colonisateurs appartenant aux Nations Alliées pendant la guerre contre l’Allemagne ont souvent porté contre celle-ci. Il reste vrai que si le chemin de fer avait été construit, le Rwanda aurait été transformé.
En réalité, la politique coloniale allemande comportait des aspects : revalorisation du commandement indigène, développement économique et social, défense des structures foncières… Il suffit de lire les directives adressées aux fonctionnaires coloniaux pour se rendre compte de la portée de cette politique dans le temps.
Si, du point de vue économique, les réalisations allemandes furent médiocres, par contre il faut reconnaître qu’en ce qui concerne l’application de l’INDIRECT RULE entendu dans le sens du renforcement de l’autorité du Mwami et des Tutsi en vue de s’assurer leur collaboration, l’administration allemande connut des succès. Sans cependant parvenir à réduire toute résistance ; au fur et à mesure qu’on s’éloignait du centre du pouvoir vers les régions périphériques, « l’autorité du Mwami devenait plus théorique que pratique, plus un mythe qu’une réalité ». Ceci n’a pas empêché Musinga de manier à son avantage les autorités allemandes.
Exerçant ses droits de souveraineté, l’Allemagne se réserva le domaine des bien-fonds, la force publique avec aide éventuelle de Musinga, la police, la justice sur les étrangers blancs, asiatiques, arabes, le domaine de l’immigration et l’établissement des immigrés (dont les missionnaires), la concession des terres ; la réglementation du commerce extérieur, la création d’une monnaie métallique, l’établissement d’une fiscalité moderne qui s’ajoutait à la fiscalité coutumière. La traite des Noirs fut abolie (le marché de Kivumu fut supprimé en 1907) ; la scolarisation fut encouragée notamment par la création d’une école à Kigali et d’une autre à Nyanza pour les fils des chefs et de la noblesse du pays.
En revanche, le domaine politique, (qu’il ne faut pas distinguer du domaine économique, coutumièrement parlant) et le domaine judiciaire restèrent l’apanage du Mwami et des grands chefs. Musinga qui possédait comme ses prédécesseurs droit de vie et de mort sur tous ses sujets fut confirmé dans l’exercice de ses pouvoirs traditionnels et, on l’a vu, son autorité fut appuyée militairement.
« AINSI, écrit VANDERLINDEN, LA COLONISATION ALLEMANDE PERPETUE PENDANT UNE VINGTAINE D’ANEES LA SITUATION DES SIECLES ANTERIEURS ».
Mais pour la masse du peuple rwandais, les souvenirs les plus grands qu’elle a gardés de l’ordre allemand concernant les expéditions punitives, la levée de l’impôt et les réquisitions. Des premières, nous avons suffisamment parlé au cours de cette étude ; « elles furent souvent brutales » et pour immortaliser cette brutalité qui n’attendait pas d’explication, les gens ont trouvé une expression à l’endroit de quiconque se montrait méchant, cassant : « Ni umudage » = c’est un Allemand, ou encore «Ni Umudaha » (De « Tag ») = Bonjour.
Quant à l’impôt, les Allemands mirent du temps à le percevoir au Rwanda et ce pour deux motifs principaux : d’abord parce qu’il n’y avait pas suffisamment de monnaie en circulation au Rwanda, ensuite parce qu’il n’y avait pas d’industrie qui aurait permis aux contribuables de se procurer le montant imposé. De plus, tant que le nombre de fonctionnaires allemands resta réduit, il était difficile d’assurer la collecte de l’impôt qui, pourtant, avait déjà été organisée par une ordonnance du 22 mars 1905 (en ce qui concerne l’impôt sur les maisons et huttes) et des mesures d’exécution portées le même jour. L’impôt sur les industries reposait sur l’ordonnance du 22 février 1899, tandis que l’impôt sur les successions (dès que la succession dépassait cent roupies) devait être établi sur base de l’ordonnance du 1er septembre 1896.
Seule l’ordonnance du 22 mars 1905 mérite de l’intérêt, car c’est sur sa base que fut perçu le premier impôt colonial au Rwanda. D’après cette ordonnance, « objectivement sont soumises à l’impôt toutes les habitations, pour autant que l’action des autorités y parvienne… Subjectivement, chaque possesseur actuel de maison ou de hutte est soumis à l’impôt… Les habitations soumises à l’impôt sont classées d’après la nature de la localité clans laquelle elles sont situées et d’après leur architecture… 3 roupies pour une architecture indigène… ».
A côté de ces critères, les mesures d’exécution de la même ordonnance avaient prévu les modalités de perception. Ainsi, dans les régions de l’intérieur, « l’impôt peut être perçu par l’intermédiaire des organes indigènes (chefs), car la perception individuelle est trop difficile comme impôt d’une localité, mais pas d’une région entière, et l’impôt lui-même est à percevoir par tête d’homme adulte apte au travail. Les districts dans lesquels la situation économique des indigènes ne permet pas la perception de l’impôt en argent, des produits en nature peuvent être acceptés en paiement.
Pour la perception forcée de l’impôt, une estimation soigneuse des conditions politiques de la situation des indigènes et du coût de l’entreprise est indispensable ».
Si l’on tient compte des dispositions de cette réglementation, on peut dire que ce qui a retardé son application au Rwanda, ce n’est peut-être pas le peu de monnaie en circulation – puisque là où il n’y avait pas assez de monnaie on pouvait percevoir un impôt en nature – mais plutôt les conditions politiques qui régnaient dans le pays. Car, malgré la collaboration assurée du côté de Musinga et de ses chefs, les Allemands se rendaient compte que la situation politique restait très explosive dans une partie très habitée du royaume. Cette situation obligea certainement l’administration allemande à temporiser. Les fonctionnaires allemands furent d’autant plus prudents que toute conséquence qui découlerait de leur décision en la matière serait sous leur seule responsabilité. Les directives administratives étaient formelles à ce sujet : « Les organes de couleur sont en général incompétents pour l’emploi de la force. Il reste à l’appréciation du fonctionnaire de l’Office du District à juger si, et à quelles conditions, les paiements en nature peuvent être acceptés et si une opération de force doit être faite, celle-ci se faisant sous sa responsabilité ».
En 1914, les Allemands firent un premier recouvrement de l’impôt. Une taxe d’une roupie par tête fut imposée à tous les habitants. On affirme que l’expérience connut un grand succès ; la collecte rapporta 150.000 roupies, tandis que celui qui ne pouvait pas payer le montant imposé (une roupie) y suppléait par deux semaines de travail au bénéfice des Travaux Publics : construction de routes ou entretien de voies publiques.
Musinga et ses chefs avaient participé au succès de cette imposition au profit du Gouvernement allemand, forts qu’ils étaient de la garantie qu’une telle mesure ne gênait en rien leurs privilèges surtout en ce qui concerne les tributs coutumièrement dus. Après la taxation pour les autorités coloniales, Musinga comptait renouveler l’opération à son profit.
Ceux qui ont écrit sur cette expérience allemande en matière d’imposition au Rwanda ont souligné la joie que les Hutu ont manifesté pour payer et en payant leur impôt aux Européens. Même les régions du Nord et du NordOuest s’empressèrent de verser la taxe demandée ou de travailler les deux semaines aux travaux publics pour satisfaire la volonté du Blanc.
La question se pose de savoir quel est le fondement de cette joie de payer chez une population qui, par ailleurs, ne manquait pas de récriminer contre les interventions et la dureté de la même autorité coloniale.
De deux maux, il faut choisir le moindre. En fait, même si l’autorité allemande était rude par les coups qu’elle portait, il y avait des moments de répit. Cela était inconcevable dans le régime traditionnel. Il faut se rappeler tous les faits rencontrés précédemment. Et c’est peut-être parce que la répression allemande n’a pas été continué contre les Hutu par rapport au comportement des gouvernants Tutsi que du bien a pu encore être dit des colonisateurs allemands par ceux qui les ont connus. Quant à l’impôt, la joie des Hutu à son recouvrement tenait au fait qu’ils pensaient qu’en le payant, ils pouvaient « être protégés contre le despotisme et les injustices des Tutsi ». Les Hutu étaient donc disposés à « payer l’impôt au Gouvernement mais non à Musinga ».
On devine la colère de Musinga qui vit dans l’attitude des Hutu une manœuvre des Allemands poussant à se libérer de la férule Tutsi. La suite des événements ne permet pas de voir comment allait évoluer la politique coloniale et plus particulièrement les relations entre Musinga (l’administration indigène) et l’administration allemande. Le réajustement (ou la réforme) dont nous avons parlé plus haut aurait-il en lieu ? La guerre 1914-1918 qui mit fin à l’administration allemande au Rwanda ne permet pas de répondre à la question. Ce qui est certain, c’est que les Hutu du Nord et du Nord-Ouest sont demeurés irréductibles face à la domination Tutsi. Si par les armes des Blancs ils ont subi cette domination, ils ne l’ont jamais acceptée.
Toutefois, il semble que, malgré les aspects et les conséquences déplorables liés aux expéditions punitives et à la levée de l’impôt, le choc le plus dur subi par les roturiers rwandais a sa base dans le système des réquisitions : réquisition pour le portage, réquisition pour le tracé et l’entretien des voies publiques, réquisition pour la fourniture de vivres pour les autorités et leur personnel, réquisition pour la fourniture des matériaux de construction….
Par une instruction du 28 mars 1904, le Gouverneur Impérial avait décidé que « les relations par route doivent être faites avec les moyens du protectorat… ». Dans l’instruction du 22 mars 1905 déjà mentionnée, il était spécifié que « les indigènes peuvent être appelés à entretenir et à nettoyer les voies publiques ». Nous avons évoqué par ailleurs l’obligation pour les fonctionnaires de veiller à l’extension du portage tant que les voies ferrées ne sont pas construites.
Ce sont ces divers éléments qu’il faut mettre en présence pour saisir quel poids les réquisitions représentaient pour la population. En réalité, ce ne sont pas tellement les réquisitions par l’Administration allemande qui rendaient la situation atroce, mais c’est le fait que ces réquisitions étaient d’abord très fréquentes, ensuite parce qu’elles s’ajoutaient à d’autres, permanentes celles-là, celles que pratiquaient les Tutsi dans le cadre des institutionnelles.
Ainsi, en introduisant dans son système un moyen supplémentaire destiné à assurer ou à soutenir l’action économique dans le Protectorat, l’Allemagne a alourdi la fiscalité indigène : celui qui se libérait des obligations au profit des autorités indigènes n’échappait pas pour autant à celles qu’imposait l’administration coloniale. Une double pression et une double oppression s’abattit sur le même. Rien d’étonnant dès lors que les Hutu aient finalement considéré qu’il existait un pacte pour les écraser entre l’Européen et le Tutsi.
Des témoignages des survivants du système de réquisition en tant que pratique de l’administration allemande, il ressort que la répression qui accompagnait ces mesures atteignait toutes les dimensions d’un être, l’image qu’il avait de lui même comme l’image que les autres avaient de lui, ses diverses insertions dans la société, son avenir historique. Ce qui était détruit en lui, c’est la capacité de s’enthousiasmer pour la vie. Le résultat se manifeste sous trois caractéristiques principales : d’abord, pour les Hutu, l’espoir d’échapper à la domination Tutsi malgré la soumission au même Blanc s’amenuise. Ensuite l’hostilité, les rancœurs, la haine contre les Tutsi sont renforcées à cause des abus ajoutés aux anciens à l’occasion de l’exécution des ordres des colonisateurs. Enfin, les souffrances subies à l’intervention de l’Administration allemande donnent l’occasion aux victimes et à leur milieu de juger l’homme blanc : « Si umuntu (l’homme blanc) n’est pas un homme (allusion à l’inhumanité dont il fait preuve dans la répression) : « Nta ncuti y’ umuzungu = il n’y a pas d’ami pour un Blanc » (c’est-à-dire que le Blanc ne se dit ami que dans la mesure où il a des intérêts).
En bref, la « paix allemande » renforça chez les Hutu en général un sentiment d’impuissance à l’égard des Européens, affermit l’autorité et l’arrogance des Tutsi, consolida le sentiment de frustration chez les Hutu vis-àv:s de la double autorité Tutsi et européenne, fut l’occasion involontaire par ses expéditions punitives contre les réfractaires à l’autorité des Tutsi d’une cristallisation de l’antagonisme Hutu-Tutsi. Ce n’est donc pas l’Administration allemande qui a créé cet antagonisme – il suffit de se référer à la première partie de cette étude pour s’en convaincre – mais son action lui a donné plus de relief. Une opposition contre l’ordre établi existait, se concrétisant par la lutte pour le pouvoir au niveau des Tutsi et par le refus de la domination Tutsi au niveau des Hutu. L’alliance des Tutsi avec l’Administration allemande réduisit les tensions entre les mêmes Tutsi et favorisa leur union pour le pouvoir, tandis que par les armes, l’opposition Hutu était réduite au silence, mais non enrayée.
C’est cette opposition historique et latente, informelle mais dynamique, qui sera mise à contribution par les révolutionnaires de novembre 1959. « Il y a des maladies oui couvent longtemps, écrit EVOLA, mais dont on ne peut prendre conscience que lorsque leur œuvre souterraine est presque arrivée à terme ». Il en est de même de l’opposition Hutu-Tutsi dont le colonisateur minimisa souvent la capacité (intensité) explosive et l’étendre jusqu’au jour où il fut placé devant un choix. Les Allemands n’étaient plus là.
La guerre de 1914-1918 met fin à la première phase de la colonisation du Rwanda par l’Occident. Elle met fin à l’expérience coloniale allemande mais non à la colonisation. L’œuvre reste inachevée, elle sera reprise par d’autres vues. Les tâtonnements l’ont marquée, les exactions et les abus et ont jalonné la voie.
L’entreprise coloniale allemande avait misé sur le temps mais le cours de celui-ci fut arrêté. Quelques maisons, quelques pistes cyclables, des études scientifiques sur le pays et ses habitants, la création d’une école centrale à Kigali furent longtemps des témoins d’une période aussi difficile que peu clémente pour le colonisateur et pour le colonisé.
En quittant le Rwanda, l’Allemagne manquait d’en faire « la perle de l’Est-Africain Allemand ». Elle laissait un pays « meurtri et mutilé,… amputé de plusieurs cantons où l’on parlait le kinyarwanda; le Bufumbira que prenait l’Angleterre, le Bwishya, le Gishali que retenait la Belgique, ainsi que l’île Idjwi pour l’acquisition de laquelle Rwabugiri avait combattu et qui était peuplée en partie de Banyarwanda ». Affaire de haute politique.
Pour les paysans rwandais, la période allemande ne fut pas l’occasion d’une renaissance .L’étendue de l’impact colonial reste difficile à mesurer en dehors des effets dus à l’emploi de la force contre la population. Dans l’ensemble la situation précoloniale fut stabilisée au profit des chefs traditionnels, la présence allemande fut un joug qui s’ajouta à un autre.
Dans la mesure où la défaite et le départ des Allemands pouvaient signifier un allègement de ce joug dans le chef des Hutu, ceux-ci se sont réjouis de l’issue de la guerre. Mais un autre motif de joie, moins apparent et moins connu de la population, réside dans le fait que la guerre a tenu définitivement en échec le plan de dégorgement du surplus de la population par le transfert vers les plantations de sisal des territoires proches de la côte. Ce réservoir de main-d’œuvre devait rester, après l’opération, le jardin des Tutsi, des vaches et des Blancs ».
C’eût été « un massacre en masse » selon l’expression de HANS MEYER, mais c’eût été aussi dans l’ordre des choses, l’objectif premier de la colonisation n’étant pas l’homme mais le profit, même si celui-ci était obtenu grâce au travail de cet homme que l’on n’hésitait pas à sacrifier.
Quelle sera la situation sous l’Administration Belge ? La réponse est dans la suite.
https://amateka.org/la-domination-allemande-au-rwanda/https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20211227_105541.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20211227_105541-150x150.jpgPériodes colonialesLa politique coloniale de Bismarck et l'expérience des Compagnies à Charte Engagé dans l'aventure coloniale sous la pression de milieux économique, Bismarck dans sa politique d'avant la Conférence et l'Acte général de Berlin (1884-1885) eut le souci de ne pas acquérir des colonies en grevant lourdement le budget de l'Etat....Kaburame Kaburamegrejose2001@yahoo.co.ukAdministratorAmateka y'u Rwanda











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