La Conversion Des Nobles.
L’entrée des Batutsi dans l’Eglise pourrait être inscrite parmi les miracles de la grâce. Le lecteur appréciera la valeur de cette assertion, qui connaîtra leurs dispositions d’antan à l’égard du missionnaire et les persécutions qu’ils ont dû affronter pour arriver à la vraie foi.
De taille imposante, bien découplés, élégants, d’une belle finesse de traits, les nobles prenaient prétexte, entre autres choses, de ces avantages incontestables pour nous ridiculiser, nous rabaisser aux yeux des Bahutu, espérant ainsi nous les aliéner. Voici quelques spécimens de leur « manière ».
Un chef de colline se présente à la mission de Kabgayé, accompagné d’une vingtaine de ses sujets. Quatre d’entre eux portent sur la tête un pot de cidre indigène. Ils le déposent précieusement sur des coussinets, près de la galerie. Ce noble vient offrir un présent, mais, comme de coutume, non gratuit. Le Père paraît et la conversation s’engage, correcte, affable même. A la fin de l’entrevue, le missionnaire rentre dans ses appartements pour y prendre les contre-cadeaux, des étoffes voyantes. Mais le gérant s’approche de lui en cachette et lui confie : « Vous, Blancs vous ne connaissez pas encore toutes nos coutumes. Ce chef aux manières si gentilles s’est proposé simplement de vous rendre la risée du pays entier. N’as-tu pas constaté que les pots de bière sont découverts, au lieu d’être, suivant l’étiquette, protégés par des feuilles de bananes ? Offrir des présents dans ces mêmes conditions à un chef respecté équivaudrait à réclamer un coup de lance. » Ainsi mis au courant, le Père, renouant la conversion avec le prince, lui reproche vertement son manque de politesse, son attitude méprisante et, sans plus, le congédie. Les sujets se remettent en route, avec les pots de bière intacts et… les mains vides, humiliés d’avoir été déjoués.
A un Père, dans un campement, sollicitait de la nourriture pour lui et ses hommes, un mututsi, pour afficher son dédain, se permet de lui amener une chèvre agonisante.
A la cour de Musinga, un noble de haute lignée entre d’un bond dans la cuisine du Père Directeur de l’école et, de l’extrémité de sa lance, soulève le couvercle de la marmite pour en connaître et remuer le contenu et s’en gausser avec ses camarades. Tout de même, pour cet affront indiscret, le coupable dut, par ordre du roi, présenter d’humbles excuses.
Nombre de Batutsi paraissaient, dans l’une ou l’autre de nos stations, avec ce qu’ils appelaient délicatement des… interprètes. Parlant bien le kinyarwanda, les missionnaires déjà anciens n’étaient pas peu choqués d’entendre les « grands » adresser à leur homme de confiance cette invitation : « Traduis-moi maintenant les paroles prononcées par le Père, je ne comprends rien à la langue européenne ! » Mais le missionnaire ne tardait pas à noter de rapides progrès linguistiques chez ses visiteurs, car, sans aucune aide, ils saisissaient aisément les dernières phrases de l’entretien dans lesquelles il était question d’avantages : présents ou promesses.
Foulant aux pieds la politesse qui condamne cette familiarité comme gravement irrespectueuse, un mututsi, en vrai gamin, tourmente la drogue barbe d’un Père en questionnant : « Est-ce que tout cela est naturel ou postiche ? » Encore jeune, le missionnaire ne sait trop quelle contenance adopter. Son catéchiste le tire d’embarras ! il se précipite sur le faquin et lui applique une gifle d’une incomparable sonorité. La grossièreté du noble avait été tellement évidente que personne, dans son entourage, ne prit sa défense et n’exerça de représailles sur le vengeur de l’insulte, un muhutu pourtant.
Un Père avait obligé un mututsi. Celui-ci, accompagné de son escorte, vint remercier son bienfaiteur. « Pour te montrer ma gratitude, dit-il assez haut pour être entendu de sa suite, j’ai l’intention de t’apporter un œuf ! »
En même temps, sur les figures épanouies des serfs, le Père aperçut un sourire d’une suprême ironie. Ce minime cotre-cadeau n’avait aucune valeur au point de vue commercial, bien plus, il répondait à une insulte cinglante, car, à cette époque, tous les Banya-Ruanda considérait cet aliment comme immonde entre tous. Le missionnaire auquel n’échappait pas ce mépris foncier, se contenta, sans se départir de son calme, d’encaisser cet outrage doublé d’hypocrisie. On aurait pu concevoir une attitude fort différente.
Un missionnaire de petite taille rend visite à Musinga. Celui-ci de plus de deux mètres de hauteur, tient absolument à souligner la différence ; il se courbe, l’air paternel, et avec des efforts affectés, sur son hôte qui lui atteignait les fausses côtes, en répétant : « Mbese, ni wowe bwana mukuru ?: Sans blague, c’est toi le grand des Pères installés dans nos régions? »
Ces impertinences et bien d’autres du même genre venaient ordinairement de jeunes gens. Les vieux Batutsi, malins, cultivaient la circonspection, plus, sans doute, pour éviter les désagréables conséquences à retardement que par déférence intérieure.
Il semblait au monarque noir que son pouvoir sombrerait du jour où ses subordonnés immédiats embrasseraient l’Evangile, et les devins tout-puissants ne reculaient devant rien pour entretenir chez lui cette persuasion et le maintenir dans le paganisme indulgent à ses passions multiformes. Aussi Musinga décourageait-il les quelques Batutsi qu’il sentait plus à l’aise avec les missionnaires, et les tracasseries royales allaient jusqu’à infliger le dernier supplice à un partisan du catholicisme.
L’école construite à proximité du Versailles Nya-Ruanda, fréquentée jadis par une trentaine de jeunes Batutsi, ne dispensait pas seulement l’instruction profane, mais encore l’enseignement religieux. Celui-ci pourtant devait, pour ne pas éveiller les soupçons cruels, s’envelopper de mystère. Plusieurs élèves cultivaient des relations avec leur professeur, un chrétien de Save et, surtout, avec le missionnaire de Kabgayé qui dirigeait l’établissement. L’un de ces pages se distinguait entre tous par la pureté de ses mœurs et son ardeur à s’informer de la nouvelle religion. Il communiquait volontiers de précieux renseignements sur les cérémonies païennes, mais, par délicatesse de conscience, il se bornait parfois à la mélodie de certains chants rituels du « kubandwa », sans traduire en langage intelligible les métaphores scabreuses du texte. « Nous, disciples du Christ, murmurait-il comme pour s’excuser, nous nous souillerions en arrêtant notre esprit sur ces immondices. » Non content de rencontrer l’envoyé de Dieu à la capitale elle-même, il imaginait des prétextes pour courir à Kabgayé, et, durant un temps variant de quelques heures à deux ou trois jours, étudiait de près la conduite des chrétiens, les interrogeait et soumettait aux prêtres ses difficultés. Il avait même ébauché une idylle avec une jeune fille de sa race, dont le catéchuménat touchait à sa fin. Mais le mariage projeté n’eut pas lieu.
Bientôt le postulat modèle cessa ces relations, soit à l’école, soit à la station centrale. Selon une rumeur persistante, il avait été chargé par la reine -mère d’une mission délicate qui le tiendrait éloigné pour un temps indéterminé. Nous ne crûmes qu’à moitié à cette explication et force nous fut de l’abandonner, rapidement en face de la triste réalité : le courageux jeune homme, espionné par des camarades intrigants, avait été dénoncé comme rallié aux Européens. Un soir, on le traîna dans un marais sinistre déjà témoin de bien des crimes et là le bourreau l’exécuta sauvagement, comme il savait le faire. L’auteur et les complices de l’assassinat en purent si bien garder la discrétion que leur forfait demeura ignoré. Après le transfert de Musinga sur les rives du lac Kivu, les langues, plus libres, se délièrent et portèrent à la connaissance des missionnaires les particularités de cette mort endurée pour la foi. Des néophytes récemment baptisés, jadis membres de l’entourage du monarque retraité, révéleront sans doute d’autres épisodes du même genre ensevelis jusqu’ici, par prudence, dans un silence inviolé.
La persécution, pour n’être pas toujours sanglante, fut menée parfois avec un cynisme sournois et une méchanceté inégalée.
Un adolescent de haute lignée, touché de l’appel d’en haut, déclara, certain soir, au chef tout-puissant dont il dépendait, qu’il allait dorénavant fréquenter la station des missionnaires. L’alternative : « ou la vache ou le baptême » fut, c’était fatal, brandie comme un épouvantail. « Tant pis, répondait le converti, les choses de ce monde nous échappent toutes, bon gré, mal gré. Revienne la peste bovine, j’aurai alors perdu les biens de la terre et ceux du Ciel. Mon choix est fait : je prends Dieu pour moi. » Il disait cela sans forfanterie.
Le courageux postulant qui énonçait ainsi sa compromettante profession de foi fut, naturellement, pris à partie par les païens, bafoué, ridiculisé : rien ne l’ébranla. Après l’épreuve ordinaire, il reçut le baptême et multiplia les preuves de son excellente bonne volonté, mais….
Par suite des relations qu’il était contraint d’entretenir avec les clients de son maître, durant les travaux imposés, il se prit peu à peu à rougir de sa pauvreté, naguère si joyeusement acceptée. Les exhortations des Pères, qui sentaient cette âme en danger, demeurèrent stériles et, à l’occasion d’une fête la communauté chrétienne constata avec peine et stupeur que le modèle de jadis avait, pour quelques têtes de bétail promises sous condition, déserté l’église. La condition maintenant réalisée, c’est-à-dire Dieu abandonné, les vaches allaient enfin entrer dans son kraal toujours désert !
Alors surgit un contretemps fort inattendu. Au jour fixé et tant désiré notre néophyte, dans ses richesses. Plus nombreux que jamais, les autres clients l’accueillent avec un sourire presque narquois. « Jalousie mal réprimée, pense le chrétien. » Mais il a, sans tarder, la signification de cette attitude malicieuse. L’audience préliminaire à la cession des troupeaux est ouverte très solennelle. On se groupe autour du maître adoré, dispensateur de la pure félicité, et on l’entend briser en ces termes les espoirs de ce trop confiant « favori » : « Je devais aujourd’hui même t’accorder les vaches sollicitées par toi depuis de longs mois, mais j’ai réfléchi. Tu n’ignores pas que les « bagaragu » (les clients des Batutsi) jurent fidélité à leur patrons . Puis-je vraiment compter sur toi ? Tu étais engagé, lors de ton baptême, à servir, avec ardeur et persévérance, les Européens et leur Dieu. Et voilà que, depuis bien des lunes, tu leur a tourné le dos : « Warabahemukiye ». N’ai-je pas lieu de redouter pour moi une pareille félonie ? Ce qu’on a fait une fois, on le refera. Ne sois donc pas étonné outre mesure de ma décision : je renonce à te remettre le bétail. Nous avons simplement voulu « t’essayer », et nous avons assez bien réussi. Puis tu réfléchiras aux paroles impertinentes que tu m’adressais autrefois ! Il se trouve que tu as perdu ton Dieu sans obtenir les choses périssables que tu convoitais pourtant avec frénésie ces derniers temps ! »
Un éclat de rire cruel de la part de nombreux flatteurs fit comprendre au malheureux dévoyé jusqu’à quel point on s’était joué de lui et, la mort dans l’âme, humilié au dernier point, il s’esquiva, méditant les remontrances de son sarcastique moniteur.
A quelque temps de là, enfant prodigue guère plus riche que son modèle de l’Evangile, il parut de nouveau à la mission qui l’accueillit avec charité et il recommença à servir Dieu, le Dieu des miséricordes.
Un missionnaire, bien loin du poste auquel appartenait ce transfuge réconcilié, utilisa plusieurs fois, pour l’avantage très réel de ses ouailles, cette histoire colportée à travers tout le Ruanda. A cette occasion, il évoquait la déconvenue de Judas rapportant au temple les trente derniers, et ne recevant de ses complices, au lieu de remerciements et de sympathie, que des marques de profond mépris.
Le fait qui vient d’être narré semble très caractéristique ; il nous met en effet, sous les yeux, les tentations subtiles auxquelles étaient en butte les aspirants ou les convertis batutsi, la malignité consciente des chefs.
En raison des circonstances extérieures, les missionnaires devaient se borner à recommander le baptême de désir aux membres de la caste supérieure. Nous lisons dans le diaire de Kansi le récit suivant aussi tragique qu’édifiant :
« Il y a quelques semaines, deux jeunes filles batutsi, dont le père est grand chef et assez en faveur à la cour, m’envoyaient ce message secret : « Nous désirerions à tout prix avoir un entretien avec toi ; nous sommes très souvent malades, ma sœur et moi, et nous ne voulons point partir sans être baptisées: nous viendrons à la première occasion favorable, c’est-à-dire à l’insu de notre père et en cachette. » Quatre ou cinq jours après, de bon matin, on déposait à ma porte deux hamacs indigènes, et une vieille duègne me disait dans le creux de l’oreille : « Ce sont elles, viens vite, car on nous épie. » Dans les hamacs, silence et mystère : la natte fine qui cache les occupantes aux regards indiscrets est hermétiquement close. J’ouvre le parloir, on y dépose les deux litières et, en toute hâte, on ferme la porte. Alors, avec mille précautions, les deux demoiselles sortent, et déclinent leur titre. Puis l’aînée prend la parole : « Nous voici. Notre père est parti hier et il ne rentrera que ce soir ; nous en avons profité pour venir. Toutes les deux, ma sœur et moi, nous sommes fiancées à deux vieux chefs polygames et notre père nous tuerait plutôt que nous laisser prier. Or, nous ne voulons, pour rien au monde, mourir sans baptême. Que faire ? Nous t’écoutons. » Je gardais le silence, ma réponse était toute prête, mais je ne voulais pas leur faire de peine et j’avais besoin de peser mes mots. « Tiens, regarde, reprit l’aînée et vois si nous sommes sincères. » Et elle me présenta un objet entouré de feuilles de bananiers. « C’est un livre de prières que je me suis procuré en cachette. Nous avons appris à lire et nous le connaissons par coeur. Nous avons aussi la « Bible des écoles » et elle n’a pas de secret pour nous. » Puis, dans un sursaut : « Père, baptise-nous ! __ Votre père y consent-il ? Et vos futurs maris ? __ Notre père, je te l’ai dit, il nous tuerait plutôt et ce serait la rupture… définitive avec nos « fiancés » … Et alors, tu refuses ? __ Non, mais c’est impossible pour le moment. » Et je m’efforçais de leur faire entendre raison : « Donc, il ne nous reste plus qu’à attendre la mort ! Et même alors, aurons-nous le baptême ? Tu sais mieux que personne avec quelle rage les païens de notre race gardent le lit de leurs moribonds. Tiens, Père, je voudrais mourir à cette heure dans cette chambre pour que tu me baptises. » Et en pleurant à chaudes larmes, elle s’écrie : « Ah ! malheureuses que nous sommes, à quoi bon notre noblesse, nos troupeaux de vaches, nos « suivants », si nous allons en enfer ? Les bahutukazi (les femmes du peuple), elles, avec leurs habits en guenille et leur misère seront sauvées et nous, avec tout notre luxe, nous sommes perdues à jamais ! Voir ces bahutukazi aller à l’église à leur guise, assister en chantant à vos belles cérémonies, tandis que nous, nous demeurons emprisonnées dans nos préventions et notre sottise! »
« J’étais ému au-delà de toute expression. Mais mon émotion fut à son comble quand la princesse prononça les paroles que voici : « Père, conduis-nous à l’église, les chrétiens nous ont dit souvent que Jésus y est présent : nous voulons lui demander le baptême. Peut-être qu’il ne sera pas aussi difficile que toi. » Leur ayant démontré que cette démarche les trahirait, je leur fis un très long catéchisme sur le baptême de désir, sur la prière, sur la confiance en Dieu. Elles voulurent bien paraître convaincues et c’est toutes rassérénées qu’elles se renfermèrent dans leur hamac pour le retour à la demeure paternelle. »
En raison de leurs dispositions défectueuses que rien ne venait contrebalancer, à cause des persécutions ouvertes ou insidieuses, les Batutsi, sauf quelques-uns d’humble extraction, se cantonnèrent, tant que dura le régime allemand, jusqu’en 1916, loin de la civilisation européenne et de la religion, soit catholique, soit protestante.
A partir de cette date, les Belges prirent la direction des affaires politiques, puis, fidèles au principe de la neutralité bienveillante, firent peu de chose pour favoriser positivement le christianisme.
Cependant, les exemples de pratique religieuse donnés par des convaincus, Flamands et Wallons, la haute tenue de familles unies et fécondes, impressionnaient d’une heureuse manière les indigènes de toutes les classes.
Hélas ! L’obstacle principal au mouvement des Batutsi vers l’Eglise persistait toujours : le roi. Lorsqu’il eut connaissance que des princes de son entourage et même plusieurs de ses enfants regardaient avec complaisance du côté du catholicisme, menaces, mauvais traitements, réclusion, tout fut mis en œuvre pour empêcher la réalisation de ces rêves d’indépendance, injurieuse, au surplus, pour le vrai Ruanda.
L’exaspération de Musinga atteignit son paroxysme à la nouvelle que sa fille préférée soupirait après le baptême. On lira, non sans émotions, la lettre que le souverain lui adressa, lettre citée par M. Le Chanoine de Lacger dans son magnifique ouvrage. Voici ce document in extenso.
« Nyanza, 5 janvier 1930. Tu m’as fait dire que ton mari voulait se faire chrétien et que, toi aussi, tu le voulais pour la raison que tu es sa femme. On m’avait dit que ton mari nous haïssait ; c’est donc bien vrai ! Il nous hait. Le motif qui me pousse à te dire cela, c’est qu’il va te faire accomplir un acte tabou (miziro) pour lequel tu encourras à jamais ma réprobation. J’ai maudit quiconque parmi mes enfants se fera chrétien. Si l’un d’eux le devient, puisse-t-il être privé de tout avoir ! Qu’il meure sans postérité ! Qu’il soit abhorré par le roi d’en bas Musinga et par celui d’en haut Nkuba, le Tonnerre ; qu’il ne trouve de laitage ni chez le serf, ni chez le seigneur ! Qu’il soit maudit par tout homme qui sait maudire !
« Ne crois pas que je te joue comme fait ton mari ! Si tu t’instruis du christianisme, pour faire plaisir à ton mari, plus jamais je ne t’aimerai, je te le jure. Que j’aie tué Rwabugiri, mon père, si ce que je te dis n’est pas vrai ! Tout le mal possible je te le souhaiterai en haine : je le dis pour te retenir. Je te haïrai comme le poisson qui a tué mon frère aîné, Munana ; je te haïrai comme la méningite cérébro-spinale qui a tué deux de mes enfants.
« Débouche tes oreilles, écoute bien ! Choisis entre m’aimer, aimer la vie et aimer ton mari. Je te le jure, si tu deviens chrétienne, plus jamais nous ne nous reverrons. Dis-moi bien ce que tu penses. Dis-moi nettement ce que tu as dans le cœur. Sache que si ta plume cherche à m’en imposer, je le saurai bien par mes gens ; dis-moi la vérité. C’est le jour ou jamais de montrer si tu es mon enfant, ou si tu ne l’es pas.
« Et puis, si tu te fais instruire quand même, tu peux, à ton gré, me brouiller avec les Pères Blancs ; cela m’est égal.
« J’aime terminer. C’est moi ton père, le roi du Ruanda.
Musinga, Yuhi. »
Le gouvernement Belge qui, soucieux de l’intérêt du pays sous mandat et de la bonne marche de ses services administratifs, constatait à regret l’opposition foncière des Batutsi haut placés à la civilisation occidentale, crut devoir tâter d’une modification au régime jusqu’alors en vigueur. Il choisit donc, non seulement comme aides immédiats, mais aussi pour chefs de collines, nombre de Bahutu, chrétiens pour la plupart, dont la souplesse lui était connue. Mis de côté, les Batutsi craignirent de voir leur échapper pour toujours leurs riches prébendes : ils esquissèrent don un repli stratégique et se déclarèrent enfin prêts à collaborer. Leur offre sincère rencontra la faveur des fonctionnaires coloniaux sachant désormais, par une courte mais décisive expérience, que les Bahutu, s’ils pouvaient succéder aux Batutsi, n’étaient pas aptes à les remplacer.
Les membres de la classe noble reprirent donc leur place « naturelle » de chefs, mais, puisqu’ils acceptaient le travail en commun avec les dirigeants Blancs, pourquoi continuer à bouder sur le terrain religieux ? Pourquoi laisser aux Bahutu le monopole de la civilisation totale et du bonheur éternel chez le bon Dieu ? Cette louable émulation conduisit les grands à se convertir et à exercer à leur tour une influence décisive sur leurs sujets, leurs clients encore païens, qu’ils entraînaient à leur suite.
Ainsi une réelle interdépendance religieuse raccorde deux races : les Bahutu ont d’abord entamé le bloc mututsi ; les aristocrates, louables artisans de la sainte cause, embrigadent ensuite les gens qui gravitent dans leur orbite.
Voici deux traits qui mettrons en pleine lumière les convictions religieuses des Batutsi. Un chef avait confié quelques vaches à l’un de ses sujets. Celui-ci prit pour modèle l’économie infidèle, et son maître le sut. Interrogé, le malheureux dut tout avouer : les bêtes mises en dépôt, il les avait vendues ou mangées. Une affaire aussi claire eût été, en d’autres temps, réglée sans délai. Mais le christianisme avait exercé son action modificatrice ; « la décimation de mon troupeau ne m’attriste pas beaucoup, dit le propriétaire au coupable (on croit rêver en entendant cette déclaration dans la bouche d’un pasteur pour qui, naguère, le bétail seul importait), mais, mon pauvre ami, tu as commis une faute grave, voilà ce que nous devons craindre et éviter par-dessus tout ! » Au lieu de l’empalement, une simple leçon de catéchisme. Elle fut comprise.
Le fils de Kanuma, grand chef de la province du Gisaka, après avoir présidé une exhibition de troupeaux, fut pressé par les païens de clôturer la cérémonie par des sacrifices. En excellent chrétien, il s’y refusa. « Tu t’en repentiras, assurèrent les mécontents ; tu attires ainsi les calamités sur le cheptel, mais aussi sur ta famille. » – « On verra bien », répondit le mututsi. Bientôt les épreuves s’abattirent sur lui. Son père mourut, ses deux enfants furent emportés par la fièvre récurrente, et sa femme succomba à une pneumonie. « Tu étais pourtant bien averti ! » ironisaient, à chaque décès, les prophètes de malheur. Mais, pour la consolation des missionnaires et l’exemple de la chrétienté, ces deuils réitérés n’entamèrent pas la foi de cette âme supérieurement trempée.
En face d’une pareille transformation, on conçoit que certains Pères autrefois sceptiques touchant la conversion des Batutsi, rendent les armes de la meilleure grâce du monde et remercient Dieu, vraie source de tout bien.
Une ombre cependant.
L’ensemble de la chrétienté bien instruite, les résultats relatifs à la famille, au culte des morts, à la conversion des Batutsi, procurent aux missionnaires d’immenses joies. Mais le lecteur ne nous croirait pas si nous affirmions la perfection sans ombre chez nos néophytes. Leur caractère souffre d’une indéniable instabilité qui nous cause de douloureuses surprises. Nous rapportons ici un cas assez typique d’inconstance dans le bien.
Un chrétien, d’une valeur commune, donna pendant quelques jours des preuves d’héroïsme. Chargé par son père de le remplacer auprès du patron duquel ils tenaient leur cheptel, il gagne, une cruche de bière sur la tête, la résidence du shebuja. Le prince agrée le cadeau, mais influencé par les autres clients, mauvais plaisants : « J’ai juré, dit-il au nouveau venu, que tu n’entrerais pas dans ma hutte revêtue de la croix et du chapelet, insignes de ta félonie envers le Ruanda. »
« Eh bien ! Répond le jeune homme, sans départir de ses sentiments respectueux, je demeurerai dehors. » Et sous de violentes averses, il passa plusieurs jours et plusieurs nuits à l’extérieur de l’enceinte, objet des tracasseries et des railleries des familiers, attendant qu’on le congédiât. Naturellement, les Pères se réjouirent de cette crâne attitude et félicitèrent le vaillant témoin du Christ. Puis revirement complet ! Le persécuté avait résolu de répudier sa femme légitime. « Et pourquoi ? » interrogeait le Supérieur de la mission.
« Figurez-vous que, lors de ma rentrée de voyage, j’ai trouvé la maison vide ; pas de nourriture préparé ; mon épouse s’était retirée depuis une semaine chez son père.
__ Savait-elle la date exacte de ton retour ?
__ Je l’ignorais moi-même, comment aurais-je pu l’annoncer ? Pour me chercher noise, on me retenait chez le patron.
__ Alors, à qui la faute ?
__ Cela importe peu ; je divorce. » Et tout raisonnement échoua.
Plusieurs néophytes passent, sans trop d’éclat, par des crises dont ils informent eux- même les missionnaires. Telle cette chrétienne, fidèle jusqu’alors à toutes ses obligations, qui venait en ces termes prendre congé du Père : « Ne t’étonne pas si, d’ici le prochain sorgho, je ne serais plus à l’église. Sursaturée de prières, de sacrements, d’offices liturgiques, je sens le besoin d’une cure… d’éloignement, mais je connais trop ma religion pour tout lâcher ; nous nous reverrons. » __ Dans des cas de ce genre, il serait superflu pour le missionnaire de recourir à l’argumentation, car les raisons ne sont pour rien dans la détermination de la personne « fatiguée ». Sa position adoptée sans raisonnements se résoudra de même.
Il est toujours à craindre que les chrétiens ne se contentent de formalisme. On passe du formalisme païen, sans effort, au formalisme catholique. On vise surtout à cultiver l’attitude sans attacher de prix, ou assez de prix aux dispositions internes, aux résultats interne. On se défera de son chapelet pour pécher, pense-t-on, impunément, car une faute commise sans cet insigne ressemble moins à une faute de chrétien. __ Dans un mouvement d’humeur, un néophyte rend au missionnaire le chapelet qu’il porte au cou, comme si par là on renonçait à la foi et aux engagements souscrits le jour du baptême !
Il faut du temps pour insuffler à ces braves gens la notion la survivance de la mentalité primitive et surtout intérieures. Bergson notait la survivance de la mentalité primitive chez l’homme le plus évolué. Chez le baptisé Noir, il demeure une tendance instinctive à reprendre le paganisme (dogme, morale, culte).
Mais les inévitables défectuosités ne sauraient désorienter les missionnaires formés à l’école du Cardinal Lavigerie. Celui-ci, sans avoir jamais eu de rapports avec les populations de l’Afrique Centrale, pénétra, comme d’intuition, l’infirmité morale des Noirs et, pour nous préserver du découragement devant les fautes réitérées, ou même des défections des néophytes, il voulait que les apôtres comprissent leur rôle éminemment consolant : conduire les âmes de chute jusqu’au Ciel. Les Pères trouvent un puissant motif de conjurer le pessimisme dans ce fait que la plupart des chrétiens imparfaits reviennent à Dieu, à l’heure de la mort, pour bénéficier de la miséricorde infinie.
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