La Colonisation Déguisée Du Rwanda
La Conférence de Berlin est l’aboutissement de l’évolution tant des faits que des idées en Occident. Certes, la colonisation a été fort pratiquée dès l’Antiquité, revêtant diverses formes et avec différentes phases : royaumes en luttes, expansion et conquêtes suivies souvent de dissolution comme ce fut le cas pour l’Empire d’Alexandre le Grand et l’Empire Romain, dispersion des vaincus ou concentrations partielles de colonies marchandes, enfin de la fin du Moyen Age.
Le XVe siècle apporta un renouveau conscient à ce mouvement. C’est en effet à cette époque qu’apparurent au Moyen-Orient les conquérants Turcs, perturbant par leurs attaques un trafic séculaire. De ce fait, les puissances occidentales se virent chassées brutalement des portes de la Méditerranée, entrepôts de produits bruts et fabriqués, venus par mer ou terre, des contrées d’Asie, du Pacifique et de l’Océan Indien.
Les portes de l’Orient étant fermées, commerce et industrie devaient s’en ressentir.
L’Espagne et le Portugal, puissances méditerranéennes, suivies bientôt par la France et les Pays nordiques comme la Hollande et le Danemark par l’Angleterre, puissance insulaire, mais à l’époque pauvre et surpeuplée. S3 lancèrent à la recherche et à la découverte de nouveaux pays et surtout de débouchés vierges. On assista à une course vers l’or et les épices, course qui donna naissance aux compagnies commerciales très puissantes et à de nombreux comptoirs.
A la découverte de nouvelles terres correspondit un besoin accru de main-d’œuvre pour les travailler. Ainsi vit le jour la traite des esclaves, par laquelle « l’esclave est devenu, au XVIe siècle, le seul élément d’échange important pour les peuples noirs, la demande augmentant de façon spectaculaire au moment où disparaissaient les autres éléments du commerce international ».
Cependant, à côté de ce volet de violences et d’injustices qui accompagnèrent des conquêtes, on peut placer un aspect positif, à savoir les contacts entre les peuples qui s’ignoraient jusque là et les échanges entre diverses civilisations. Nous n’avons pas à discuter, de l’intensité et de la qualité de ces contacts, mais ils sont un fait.
Et en tant que résultats positifs, on peut considérer qu’ils ont constitué une préparation lointaine de l’évolution du problème colonial. Comme le remarque très judicieusement L. JOUBERT dans l’ouvrage cité (note 13), les données du problème de l’esclavage changèrent radicalement avec la traite sucrière. « Car, souligne-t-il, les Portugais, qui avaient d’abord, eux aussi, utilisé des Noirs comme esclaves de maison, puis les autres Occidentaux, ont créé une condition humaine particulière, séparée de celle du monde libre. Le malheur des esclaves s’est peu à peu atténué pour ceux d’entre eux qui ont pris une partie des habitudes des Blancs dans les pays où ils avaient été transportés ; mais la situation n’a fait que s’aggraver sur le continent africain. Car l’ampleur de la demande, les conditions de la chasse aux esclaves et la commercialisation, ont dévasté de larges secteurs du continent ».
Une exploitation sans restriction, sans contrôle, réduisant les indigènes de gré ou de force au rang d’une main-d’œuvre à bon marché a marqué cette première phase de la colonisation née avec le mercantilisme de la fin du XVe siècle. Les régions dépendantes représentèrent pour les Métropoles, des réservoirs soit de main-d’œuvre, soit de matières premières ; mais aussi des déversoirs des exportations qu’effectuaient ces Métropoles. Ce fut la période de ce qu’on a appelé le régime « Paternité-Puissance » de la période dite du Pacte Colonial, période d’un impérialisme sans remords mais aussi sans doctrine élaborée.
Mais les puissances conquérantes et mercantiles s’aperçurent vite que l’équilibre dans les possessions conquises ne pouvait s’établir que si ces régions avaient un pouvoir d’achat suffisant pour absorber les exportations du vendeur métropolitain.
Une doctrine plus élaborée, plus ou moins libérale, s’ébauche sous l’influence de juristes, de philosophes et d’économistes. Du régime de « Paternité-Puissance », on s’oriente vers le régime de « Paternité-Tutelle », c’està-dire une politique poursuivant, sous le regard et le contrôle de la Société Internationale, le double objectif de l’intérêt primordial, mais pas exclusif, des populations colonisées et du bien de – la Communauté Internationale. Bien que sans détermination, on envisage une certaine collaboration entre dominateur et dominé et, plus tard, une certaine association en fonction cependant des intérêts métropolitains.
Malgré une certaine note mercantiliste, ce libéralisme juridique, philosophique et économique, caractéristique de la fin du XVIIe siècle et des débuts du XVIII, constitue une évolution, un véritable progrès dû aux pressions de l’opinion publique du monde occidental qui s’affirmait seul « civilisé ».
La traite des esclaves et le problème des matières premières nécessaires au développement de l’industrie des puissances européennes, sont à l’origine des premières interventions internationales dans le domaine colonial. Sous le régime du Pacte colonial, protégeant les exploitations profitables aux métropoles, le travail forcé et la traite sont florissants et apparaissent au grand jour depuis le XVIe siècle. Ce fléau touche particulièrement l’Afrique dans ses parties connues.
Ceux parmi les Européens qui estiment que les domaines d’Outre-mer sont à exploiter par des travailleurs privés de liberté, ne touchant aucun salaire et dont un code particulier fixerait les obligations, furent aussi les plus dangereux pour les colonisés.
Ni le respect de la personne humaine, ni les impératifs de morale internationale, prônant l’intérêt des populations dépendantes et le bien de la communauté humaine ne semblent les avoir préoccupés. On va jusqu’à afficher que « l’objet des colonies est de faire du commerce dans de meilleures conditions qu’on ne le fait avec les peuples voisins ».
Devant les situations qui résultent de ce maudit commerce inspiré par le Pacte Colonial, des voix se font entendre qui accusent ; un esprit assez humain et plus libéral se développe pour lutter contre ce mal. Ainsi. L’Abbé RAYNAL écrit : « Cette soif insatiable de l’or a donné naissance au plus infâme, au plus atroce de tous les commerces, celui des esclaves. On parle des crimes contre nature, et l’on ne cite pas celui-là, plus exécrable. La plupart des nations de l’Europe s’en sont souillées ; et un vil intérêt a étouffé dans le cœur tous les sentiments qu’on doit à son semblable… Mais sans bras, des contrées dont l’acquisition a coûté si cher resteraient incultes. Eh ! laissez-les en friche s’il faut que, pour les mettre en valeur, l’homme soit réduit à la condition de la brute, et dans celui qui achète, et dans celui qui vend, et dans celui qui est vendu ».
Ce texte fait comprendre que si, aujourd’hui, en ce qui concerne l’esclavage, on reconnaît en général qu’un homme ne peut être la propriété d’un autre homme, ni de l’Etat, il n’en fut pas toujours ainsi. Aujourd’hui, selon le droit international, « tout commerce des hommes est non seulement interdit mais constitue un crime d’ordre international ».
Il est évident que nous ne pouvons entrer ici dans les détails pour reproduire l’histoire de la lutte contre l’esclavage. Mais dans la mesure où la traite des esclaves a des rapports avec le problème de la colonisation et fournit l’occasion à des interventions internationales, il paraît important de mentionner brièvement l’essentiel de ces interventions pour enrayer le mal. Grâce à elles, ce mal qui indirectement a touché le Rwanda, sera guéri.
Au ton d’indignation que manifestent les philosophes et que résume l’abbé RAYNAL, succède une concertation entre les puissances européennes que touche la réaction de l’opinion publique alertée par ce qui se dit et s’écrit. Dès le début du XIXe siècle, les efforts sur le plan international pour combattre l’esclavage commencent à prendre corps. Après le Traité de Paris du 30 mai 1814, c’est au Congrès de Vienne, en 1815, que la traite des esclaves fut condamnée d’une manière générale. Mais ce n’est qu’en 1841 que pour la première fois la prohibition et la répression de la traite d’esclaves se trouvent l’objet d’un traité général, conclu notamment par les principales puissances et signé à Londres, le 20 décembre 1841. Et encore, pendant longtemps, cette lutte fut limitée à la traite sur mer et, d’autre part, elle fut entravée par l’éternelle idée de souveraineté de l’Etat au nom de laquelle certains États se sont opposés vigoureusement au droit de visite sur les navires.
Vers le milieu du XIXe siècle l’Afrique est entièrement soumise à un encerclement colonial, une pression est partout établie autour d’elle. Par la voie de l’Est, les Arabes acheminent l’ivoire et les esclaves collectés dans les territoires où ils ont pu pénétrer. Le grand trafic se situe le long de l’Océan Indien, depuis la région des Grands Lacs.
Partout ailleurs, on trouve les Européens. Au Sud, les colons installés par la Hollande, puis par l’Angleterre, depuis le XVIIe siècle.
« Ils sont engagés, note MERLE, dans un mouvement qui rappelle la marche vers l’Ouest des colons américains de la même époque. Il y a constamment une frontière, zone de pression où s’affrontent les nouveaux venus, avides de terres, poussant leurs troupeaux et parfois leurs labours, et les Africains qui sont alors aussi en mouvement. Les autorités blanches essayent d’arbitrer les conflits oui débouchent après des périodes de razzias réciproques sur les guerres cafres coûteuses et inquiétantes parce qu’elles entraînent chaque fois une extension du territoire colonial, qu’il faut administrer, protéger, équiper. Le gouvernement de Londres ne tient pas à cette époque à augmenter ses responsabilités et il s’efforce de modérer les pionniers »
Londres s’efforce de modérer les pionniers blancs mais ne cherche pas à supprimer ou à désavouer leur entreprise. Le dialogue est nul entre le pionnier et sa métropole et rien n’indique que les problèmes posés aux Noirs par le déplacement de ces pionniers aient été abordés avec les intéressés. Rien ne doit étonner, car, à l’époque, « l’idée ne venait même pas à ces hommes (Européens) que les civilisations avec lesquelles ils entraient en contact n’étaient nullement « inférieures » mais seulement différentes de l’occidentale ; qu’elles étaient fondées sur une autre échelle de valeurs; et que, même si elles ne possédaient pas les armes à feu, elles pouvaient posséder des valeurs spirituelles dignes d’être connues, admirées et même étudiées. Non : c’étaient des barbares, dignes seulement d’être soumis, d’autant plus que la technique nouvelle donnait aux Européens une puissance militaire épouvantable ».
Cette situation au Sud de l’Afrique est exemplaire en ce milieu du XIXe siècle, car elle montre comment les rapports entre Blancs et Noirs sont en train de se modifier, avant tout parce que les conceptions des Blancs sur ces rapports se transforment et que les gouvernements européens sont préoccupés de leur donner un caractère nouveau. La traite des hommes a été condamnée au début du XIXe siècle, mais l’esclavage reste légal en domaine britannique jusque dans les années 1830, en domaine français jusqu’en 1848, aux Etats-Unis jusqu’en 1865, au Brésil jusqu’en 1888. La traite clandestine garde donc ses chances et elle continue de dévaster l’Ouest-Africain, de la même façon que la traite musulmane sévit dans le secteur Est.
En fait, il semble que cette persistance de la traite, malgré son abolition en France comme en Angleterre, témoigne de l’impuissance des gouvernements européens, due au fait du libéralisme, à exercer une pression directe sur 1Ps mécanismes commerciaux. Au temps des compagnies privilégiées, il pouvait arriver qu’un gouvernement interdise à la société responsable tel ou tel type de commerce, mais au XIXe siècle, la liberté économique exclut de semblables interventions.
Ainsi, la marche vers la colonisation a utilisé l’humanitarisme et le libéralisme. L’anti-esclavage rappelé par l’abbé RAYNAL et ses contemporains suscite un mélange de générosité, de passion pour l’évasion, d’espoirs et d’ambitions. Des figures héroïques d’explorateurs et de missionnaires lui font écho, elles exercent une emprise Qui devient un appel : Livingstone, Stanley, Speke, Mungo, Park, Barth, Nachtigal, Brazza, le cardinal Lavigerie… Avec ou grâce à ces hommes de 1850 à 1880, le mystère qui planait sur l’Afrique va définitivement tomber, la pénétration vers l’intérieur sera généralement réalisée. S’aventurer dans les terres inconnues ne signifiera plus seulement découvrir des mondes nouveaux, mais enrichir aussi les connaissances géographiques de l’humanité, l’aider à dominer toujours mieux sa planète. Aussi voit-on proliférer des « sociétés géographiques » qui, en organisant des expéditions scientifiques » répondent à une idée éminemment civilisatrice et chrétienne : abolir l’esclavage en Afrique, percer les ténèbres qui enveloppent encore cette partie du monde, reconnaître les ressources qui paraissent immenses, en un mot y verser les trésors de la civilisation, tel est le but de cette CROISADE MODERNE bien digne de notre époque ».
L’antiesclavagisme qui a, à sa base, des sentiments humanitaires, va servir de couverture à l’entreprise coloniale, à la recherche des matières premières nécessaires à l’industrie concurrentielle des puissances européennes.
Par le biais de la lutte contre la traite des esclaves, le problème colonial pénètre dans la sphère de la politique internationale. La présence des principaux pays d’Europe à la Conférence géographique de Bruxelles le 12 septembre 1876 est significative à ce sujet : on y remarque des délégations anglaise, allemande, française, austro-hongroise, italienne, russe et belge. C’est que chacun était convaincu que, sous la couverture « science » et « humanité » qui, apparemment ne trahissait pas la poursuite d’acquisitions coloniales, « avec le temps, le commerce y trouvera sans doute aussi son compte ».
L’utilisation des matières premières de provenance coloniale devient un facteur capital pour chaque nation industrialisée, et à cause de ses incidences internationales, un souci pour les chancelleries. Dans une lettre du 17 novembre 1877 adressée à son ministre à Londres, le Roi Léopold II écrit : « Nous devons être à la fois prudents, habiles et prompts à agir. Je ne voudrais m’exposer ni à mécontenter les Anglais, ni à laisser échapper une bonne occasion de nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain ».
Au lendemain de la Conférence de Bruxelles, le Daily Telegraph du 29 novembre avait écrit : «Il est probable qu’on aura recours à l’expédient de laisser chaque nationalité remplir sa mission propre sur un territoire particulier, choisi de manière à éviter tout conflit d’intérêts rivaux. Dans cet ordre d’idées, l’ancienneté de nos établissements doit nous donner un titre à l’exercice de notre activité dans la région comprenant les plateaux et le système des grands lacs de l’Est de l’Afrique centrale et il est peu douteux que la Chambre de Commerce de Glasgow ne conclue à concentrer son énergie et à porter son attention sur cette partie du continent »
L’opération humanitaire est manifestement secondaire dans la lutte contre la traite des esclaves. Ce n’est pas cette traite des esclaves qui serait l’occasion d’un conflit entre les Etats, mais bien les possessions coloniales à cause des avantages qu’elles peuvent apporter à l’économie nationale et internationale. En définitive, Si dans l’euphorie du siècle des lumières, il fut possible de penser isolément la lutte contre l’esclavage, sans l’associer directement au mercantilisme, il semble que dans la suite on pensa d’abord commerce et on y associa l’antiesclavagisme. Et si un homme comme Livingstone a lutté contre la brutalité du commerce des esclaves, c’était dans l’optique « d’ouvrir l’Afrique au commerce et au christianisme », ce qui veut dire « pour remplacer par des échanges normaux ceux qui avaient épuisé ce continent et pour permettre à des hommes qui auraient de ce fait retrouvé des conditions normales d’existence, de découvrir le message chrétien ».
Comme on le voit ce qui, au départ, était surtout une opération humanitaire, est devenu chaque jour une compétition commerciale. Les visées philanthropiques et scientifiques des débuts se sont doublées de visées commerciales et politiques.
Une telle évolution était, semble-t-il, inévitable. Car la course vers l’Afrique n’avait pas la même signification pour toutes les puissances européennes. La France, évincée de ses colonies après la Guerre de Sept ans, les avait progressivement récupérées et la Révolution de 1848, comme pour consolider leur fidélité, après avoir aboli la traite dans toutes les colonies, accordait pratiquement droit de cité aux anciens colonisés. Le Sénégal, dès cette époque, devient, une base de colonisation qui va rayonner peu à peu vers le Sud : comptoirs de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Dahomey, du Gabon. Après la guerre de 1870, l’idéal de rénovation nationale va lancer l’armée dans l’aventure coloniale : les explorations se doublent de conquêtes. Lyautey, Mangin, Joffre, Marchand et d’autres ont reçu sur les champs de bataille de cette épopée le baptême de l’héroïsme et de la renommée.
Le Portugal, depuis le XVe siècle, avait prolongé sa présence africaine ; mêlant son sang à celui des autochtones. Il tenait l’Afrique par la taille et cherchait à nouer au Mozambique la chaîne de l’Angola en passant par la cuvette du Congo et le plateau de Lunda.
L’Angleterre s’infiltra par l’Égypte, par l’Afrique du Sud où elle envoie missionnaires et émigrants, par l’Ouest où ses comptoirs se multiplient. Son activité est intense dans le Golfe de Guinée ; mais elle est discrète et se veut avant tout commerciale.
Dans un tel contexte, le voisinage des interêts différents et la nécessité d’assurer leur protection sont une porte ouverte aux rivaltiés. Et pour comprendre la portée de celles-ci, il suffit de citer trois noms : le Congo, Fachoda et Cabinda.
Lorsque Stanley arrive au Pool nui devait porter son nom plus tard, il constate que Savorgnan de Brazza l’y avait devancé et pris possession de la rive droite du fleuve. Un an plus tard (1881), le sergent Malamine que Stanley appelle « un homme supérieur », devait l’expulser au nom de la France, de ce qui allait devenir Brazzaville. En gentleman, Stanley reçut tout cela avec calme.
Mais les choses faillirent mal tourner à Fachoda, dix-huit ans plus tard.
La mission Marchand de l’année 1898 avait occupé le poste de Fachoda dans le Soudan qui allait devenir Anglo-égyptien. Plus d’un mois après survint l’Anglais Kitchener au service du gouvernement turc d’Égypte. Il fit valoir les droits de ses maîtres égyptiens se refusant à tout raisonnement avec les Français. Le ton monta et, pour couper court, l’Anglais lança aux Français : « Savez-vous que de cette affaire pourrait sortir la guerre entre la France et l’Angleterre ? ».
Les Français ne crurent pas prudent d’insister et cédèrent la place à Kitchener, officier anglais au-service de Son Altesse Impériale le Khédive. Les ordres, on le sait, étaient venus de Paris après un ultimatum de Londres.
En 1884, Cabinda se situe entre le Stanley-Pool et Fachoda. Ce qui est en cause ici, c’est l’embouchure du fleuve Congo. Le Portugal, la France et la Belgique, comme par hasard, s’y étaient rencontrés. Le futur Etat Indépendant du Congo voulait avoir une ouverture sur la mer ; la France et le Portugal invoquaient des droits acquis. Pour résoudre la difficulté, on se met d’accord de faire appel à une conférence internationale. Ce fut la Conférence internationale de Berlin.
Il apparaît que ces trois rencontres sur la carte de l’Afrique révèlent la volonté des puissances européennes de ne pas recourir à la guerre et le caractère inéluctable de ces rendez-vous fâcheux. Car, ce n’est pas seulement la politique qui les opposait, les intérêts commerciaux étaient peutêtre les plus forts comme le montre Stanley rêvant de « construire des États au sein desquels le commerçant européen fraterniserait avec le Noir commerçant d’Afrique ». Si donc l’expansion outre-mer doit avoir lieu et se poursuivre, elle doit être une solution à de nombreux problèmes internationaux, insolubles sur le plan des Métropoles.
Ainsi la course vers l’Afrique, devenue compétition politique et commerciale, opposait désormais les puissances européennes. Internationale à son départ, elle fait finalement le jeu des nationalismes. Là où avait paru une course de vitesse entre les puissances européennes, comme dans les bassins du Tchad, du Niger, du Congo, la menace trouva bientôt une place. Pour éviter le pire, il était nécessaire de s’entendre sur le partage du continent de fixer les droits acquis et de déterminer des normes pour l’avenir : ce fut aussi le rôle de la Conférence de Berlin.
Le jour où les intérêts des puissances européennes se sont affrontés sur le sol africain, alors est apparue à ces puissances la nécessité de fixer des normes qui limiteraient les conflits et garantiraient l’avenir.
« Il y a partage d’une Contrée, note H. BRUNSCHWIG, lorsque plusieurs puissances étrangères se mettent d’accord pour la placer, entièrement ou partiellement, sous leur souveraineté. Cela suppose donc des rivalités et des négociations entre les partageants, et l’incapacité de résister de la part du partagé » Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ces conditions n’étaient pas réalisées en Afrique noire.
Jusqu’à cette époque, en effet, les Européens qui en fréquentèrent les côtes représentèrent plutôt des intérêts privés que des États. A la fin du siècle, il n’y avait de souveraineté étrangère que sur quelques points de la côte de l’Angola et du Mozambique, sous domination portugaise, dans la Gambie et au Sénégal français.
La situation changea au cours de la décennie de 1870 à 1880, époque où les conditions du partage furent réunies. Au départ, il y eut une nouvelle valorisation de l’Afrique noire, qui lui attira l’intérêt de cercles plus étendus que ceux des humanitaristes, des savants et des commerçants britanniques. La découverte imprévue du diamant au Transvaal en 1867, celle de l’or du Rand en 1881, du cuivre de Rhodésie, rangèrent l’Afrique parmi les continents où, comme en Australie et en Amérique, des émigrants pouvaient réaliser des fortunes fabuleuses. La succession des découvertes minières réveilla les vieilles légendes sur la présence de l’or dans d’autres régions.
Mais pour exploiter ces mines et réaliser d’autres projets, il fallait y aller et y rester, sûr de ne pas être gêné dans ses droits ; ce qui suppose des normes et des conditions dont la violation peut entraîner des sanctions édictées par une autorité internationale. Il importe de prévenir les conflits entre puissances coloniales ou sinon d’envisager comment en limiter les conséquences.
Les puissances européennes ayant déjà des possessions en Afrique doivent envisager la situation sous un double aspect : d’un part, garantir le droit de bon voisinage en Afrique, et d’autre part, tenir compte des possibilités de réclamations des puissances non encore coloniales qui, sur base du nouvel état d’esprit libéral et de leurs besoins en matières premières, pourraient mettre en cause les privilèges abusifs des puissances coloniales. La solution dépassant les compétences nationales elle revient à la Société Internationale.
Cependant, si des considérations stratégiques et économiques président au partage du continent noir, une politique nouvelle à l’égard des habitants de ce continent est sous-jacente à ces considérations. C’est ce que semble indiquer le Prince de Bismarck lorsque, ouvrant la Conférence de Berlin le 15 novembre 1884, il déclare :
« En conviant à la Conférence, le Gouvernement Impérial a été guidé par la conviction que tous les gouvernements invités partagent le désir d’associer les indigènes d’Afrique à la civilisation, en ouvrant l’intérieur de ce Continent au commerce, en fournissant à ses habitants les moyens de s’instruire, en encourageant les missions et entreprises de nature à propager les connaissances utiles, et en préparant la suppression de l’esclavage, surtout de la traite des Noirs ».
Pourtant l’idée n’est pas nouvelle et le problème qu’elle véhicule a déjà été partiellement et discrètement abordé huit ans plus tôt par Léopold II. Lors de la Conférence Internationale Africaine du 12 septembre 1876, il avait déclaré en l’ouvrant que l’un des objectifs de cette Conférence était « d’unir les peuples civilisés (tous les peuples civilisés) dans une action concertée, pour ouvrir au nom de la science et de la charité les régions où règnent encore la barbarie et l’esclavage… », ajoutant que « toute visée purement économique ou politique est à écarter du programme proposé, l’objectif en ordre principal étant l’abolition de la traite ».
Bismarck reprend l’idée de Léopold II, la renforce et même la dépasse. Pour lui, la visée économique dans toute action à entreprendre en Afrique est la base et doit faire partie de programmes de gouvernements des pays civilisés. En d’autres termes, la question coloniale est avant tout une question de débouchés dont ne peut se désintéresser la politique des États pour le développement de leurs industries et de leur commerce.
Si Bismarck parle de la lutte contre l’esclavage sur le plan international, il ne l’envisage pas sous le seul aspect moral mais la lie à l’aspect économique du fait colonial. A la Conférence de Berlin les aspects politiques et économiques du problème colonial passent sur le plan international dans la mesure où s’internationalisent la politique et l’économie des différents États intéressés par l’expansion coloniale. C’est la réussite des différents objectifs politiques et économiques de chaque Etat colonisateur qui doit permettre d’associer les indigènes à la civilisation.
En définitive, la déclaration de Bismarck, ci-dessus reprise, constitue la conclusion à un constat : l’impérialisme est un fait dans le chef des pays européens et à cet impérialisme sont liées des rivalités qui, à cause de leur caractère compétitif et nationaliste sont une source de frictions entre Etats. Il faut donc un nouveau style de relations internationales.
C’est ce nouveau style que veut Bismarck et pour lequel il va œuvrer de façon particulière à la Conférence de Berlin. La diplomatie de l’impérialisme qu’il ouvre va marquer « avec une âpreté accrue l’extension à l’ensemble du monde des luttes d’intérêt et l’entrecroisement plus intense que jamais, des forces profondes de l’économie, du prestige national, des préoccupations idéologiques ou religieuses… Le problème essentiel est celui du passage de l’impérialisme de fait, du free trade – celui de l’expansion commerciale et de la domination économique à la colonisation avec contrôle politique et occupation territoriale.
Il implique une décision politique dont les éléments sont fournis par l’opinion publique, par les groupes de pression et l’action de quelques hommes, par les conditions de l’échiquier diplomatique »
Ainsi, en moins d’une décennie (1876-1884), les dirigeants politiques de toutes les nations occidentales se rallient à l’idéologie coloniale. Son triomphe fait passer de la colonisation non concertée, due à des conditions particulières et des initiatives individuelles, à la colonisation systématiquement recherchée et pratiquée. «La Conférence de Berlin, note Miège, sonne la fin des indifférences, fait définitivement résonner pour l’Europe entière les tambours de la conquête coloniale ».
L’Acte final de la Conférence qui allait devenir une véritable charte de la colonisation jusqu’au Congrès de Versailles (1919) avait donc une importance capitale. Non seulement il visait à stabiliser les relations de bon voisinage entre les puissances européennes en Europe à l’occasion de l’expansion coloniale, mais aussi consacrait les principes de validation des occupations nouvelles et la doctrine de l’OCCUPATION EFFECTIVE, marquant ainsi la fin « des temps où l’on pouvait se contenter d’une vague influence et de droits historiques aussi vénérables que contestés »
Il faut cependant noter que, malgré l’accord qu’elles ont conclu à Berlin sur l’occupation effective des terres africaines, les Puissances étaient en réalité divisées quant au contenu à réserver à cette occupation. Deux groupes s’étaient manifestés lors des discussions. Le premier groupe soutenait la thèse des droits des indigènes selon laquelle souveraineté politique et droit de propriété des pays neufs revenaient à leurs occupants, et toute occupation devait donc se baser sur des négociations acceptées par les indigènes. Le deuxième groupe était marqué par deux tendances : d’une part, la tendance pour laquelle l’indigène dans son état de nature n’avait pratiquement aucun droit ; d’autre part, la tendance qui considérait que dans l’entreprise coloniale on pouvait laisser à l’indigène la propriété privée sur les terres qu’il occupe, la puissance coloniale devant s’emparer de la souveraineté politique.
Les délibérations sur ce point furent longues. Mais après plusieurs discussions ce fut cette dernière tendance qui prévalut. Les termes vagues de l’article 35 de l’Acte sont l’expression du compromis intervenu : « Les Puissances reconnaissent l’obligation d’assurer dans les territoires occupés par elles sur les côtes du continent africain, L’EXISTENCE D’UNE AUTORITE SUFFISANTE pour faire respecter des droits acquis, et, le cas échéant, la liberté du commerce et du transit… ».
En réalité, tout n’était pas résolu. Quand, en effet, pouvait-on dire qu’on avait pris possession d’une terre ? Le recours fait au droit romain pour répondre à cette question aboutit manifestement à appliquer au droit international des principes faits pour le droit privé et à confondre purement et simplement la « Res » et la « Res publica », c’est-à-dire un objet quelconque et un bien commun qui, à la limite coïncide avec tout un peuple, une nation, un Etat, un pays.
Dans une telle optique, trois conditions suffisent pour la prise de possession d’un pays :
— Il faut que le pays en question n’appartienne à personne ; ce à quoi on avait répondu par la distinction des droits de propriété et de souveraineté politique.
— En outre, il faut qu’il y ait un occupant (animus domini). Mais la détermination de rester maître d’une terre occupée appartenait aussi aux indigènes et à eux avant tout autre.
— Il faut enfin une prise de possession formelle (apprehensio). Mais A QUEL MOMENT POUVAIT-ON DIRE QU’IL Y AVAIT EU PRISE DE possession formelle ou occupation effective dans le cas des territoires africains ?
« En l’absence des Noirs, note BRUNSCHWIG, les accords de partage ont reflété les préoccupations des Blancs : appétit de puissance et crainte de perdre la face s’ils cédaient sans compensation », évaluation de la rentabilité économique à venir, élaboration de réseaux d’alliances diplomatiques. Le partage de l’Afrique, dès lors, s’est accompli en fonction des intérêts des puissances en Europe ou dans d’autres continents, et le statut de maints territoires africains a dépendu de concessions que les parties se faisaient ailleurs ». A la Conférence de Berlin, on tomba d’accord essentiellement qu’il faudra :
— la présence de l’occupant ;
— la lutte contre l’esclavage et la promotion du bien-être des indigènes ;
— la mise en valeur du pays.
Au nom de ces principes et sous ces conditions, le partage de l’Afrique s’accélère ; dès 1885, la ruée vers l’intérieur du continent est un fait. Interprétant chacune à son avantage l’article 35 de l’Acte Général, les Puissances coloniales en arrivèrent à considérer que toute occupation effective d’un secteur côtier, notifiée aux puissances signataires et acceptée par elles pour rendre une possession coloniale valable, emportait une option sur l’arrière-pays (l’hinterland). Seuls les accords bilatéraux nécessaires sanctionneront et délimiteront l’étendue de l’arrière-pays.
Ce faisant, chaque Puissance coloniale développe sa SPHERE D’INFLUENCE, procédé qui « consiste à fixer par un accord international une ligne topographique, en-deçà de laquelle chaque pays a le droit d’occupation ou d’établissement de protectorat, à l’exclusion de l’autre Etat contractant. En retour chaque pays s’oblige à ne faire aucune tentative d’acquisition de territoire ou de protectorat, et à ne pas entraver l’influence de l’autre Etat contractant au-delà de la ligne fixée »
En conséquence, le partage de l’Afrique s’exprima par une série d’actes diplomatiques qui en précisent les éléments du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest.
Dans ce cadre, l’Allemagne acquiert le Togo, le Cameroun, le Sud-ouest africain, l’Afrique orientale (Traité Anglo-allemand du 1-7-1890). Le Rwanda tombant dans cette dernière zone, l’Allemagne y exercera son influence et y imposera son droit sur base des principes définis à la Conférence de Berlin.
A ce titre, cette dernière brise l’isolement jusque là connu par ce cœur de l’Afrique et l’introduit sur le grand théâtre de la diplomatie internationale. En quelques mots, le Rwanda s’est trouvé concerné par la Conférence de Berlin de 1884-1885. Ce qui explique que nous avons traité de celle-ci dans cette étude.
Quelle va être l’action de l’Allemagne dans son nouveau territoire et quel en sera l’impact sur la vie de la société rwandaise ? Le chapitre suivant aborde la matière.
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