Premières élections

En décembre 1957, les toutes premières élections de l’histoire du pays ont lieu au Congo belge. Elles sont encore très restreintes puisqu’il s’agit d’un suffrage communal limité à trois grandes agglomérations du pays, la capitale Léopoldville (Kinshasa), Élisabethville (Lubumbashi) et Jadotville (Likasi). Sous prétexte de ne pas importer dans la colonie le paysage politique conflictuel de Belgique, les partis politiques y sont interdits de représentation. Tous les hommes, quelle que soit leur couleur de peau, peuvent se présenter et voter. Les femmes, elles, n’ont pas le droit de vote, mais peuvent figurer sur les listes. Trois seulement se présentent, deux Blanches et une Congolaise, et seule cette dernière est élue. Joseph Kasavubu devient l’un des premiers bourgmestres noirs du Congo, à la tête de la commune de Dendale (faisant partie de Léopoldville, la capitale). En 1959, un second scrutin communal est organisé dans d’autres villes, mais est boycotté par les partis congolais naissants.

Les premières élections générales, en vue de préparer l’indépendance, ont lieu dans tout le pays en mai 1960, soit très peu de temps avant la date choisie pour celle-ci. Beaucoup de promesses électorales faites par les candidats sont difficilement réalisables sur le court terme : on promet, par exemple, à la population l’électricité et l’eau courante. D’autres promesses font écho au sentiment d’injustice ressenti par une grande partie de la population noire. Certains candidats veulent ainsi réquisitionner les maisons des Blancs, et même parfois leurs femmes. Les résultats du scrutin donnent le Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba en tête, mais le parlement national est fortement fragmenté, et une multitude de partis sont représentés dans les assemblées provinciales. Le court délai entre le scrutin et l’indépendance souligne le manque de prévoyance des autorités belges et ils alimentent le débat avancé par certains acteurs ou observateurs qui avancent l’argument selon lequel la Belgique aurait accordé trop tôt cette indépendance. Cette précipitation est due à plusieurs facteurs parmi lesquels le contexte international favorable à la décolonisation, la pression des leaders congolais, ou encore la crainte de violences similaires à celles des émeutes de 1959.

 Indépendance chaotique

Le 30 juin 1960, le Congo devient donc indépendant. Patrice Lumumba est Premier ministre. Le président Joseph Kasavubu a un rôle politique plus modeste en tant que chef d’État. Les célébrations sont marquées par le contraste entre le discours prononcé par le roi Baudouin, présent à Léopoldville, qui vante les mérites du « génie de Léopold II » et les apports de la gestion coloniale, et le discours de Patrice Lumumba, qui souligne les méfaits de la colonisation pour le peuple congolais. Cette critique lancée par Lumumba va contribuer à le diaboliser davantage aux yeux des autorités et d’une partie de la population belge.

Quelques jours plus tard, les 4 et 5 juillet, plusieurs régiments de la Force publique se mutinent, principalement à cause du mécontentement provoqué par le maintien des officiers belges comme cadres de l’armée et leur situation concrète, qui demeure inchangée. La situation dégénère rapidement, des Blancs sont pris pour cible, de nombreux cas de viols sont recensés, ainsi que plusieurs dizaines de morts à travers tout le pays. La panique s’empare rapidement de la population occidentale encore sur place, des évacuations massives ont lieu et la Belgique décide, unilatéralement, de déployer ses forces, officiellement pour protéger les Belges sur place, mais aussi dans la pratique pour préserver ses intérêts économiques. Le gouvernement congolais souligne que cette action est une agression de la part d’un pays étranger et mène l’affaire devant les Nations Unies, qui envoient ensuite les Casques bleus. En pleine crise politique et diplomatique, les Belges vont finir par se retirer, notamment sous la pression de l’ONU.

Le 11 juillet, la province du Katanga profite du chaos pour proclamer unilatéralement son indépendance, sous la direction de Moïse Tshombé. Elle est suivie, quelques semaines plus tard, par la province du Sud-Kasaï. L’affrontement militaire entre les provinces sécessionnistes et les troupes du gouvernement régulier ainsi que celles de l’ONU va durer trois ans. Début septembre 1960, la Belgique et les États-Unis, qui dès le début veulent écarter Lumumba du pouvoir, incitent d’abord le président Kasavubu, puis le colonel Mobutu à mettre hors-jeu le Premier ministre légitime. Mobutu le fait arrêter, puis (avec le soutien de certaines autorités belges) le livre aux autorités katangaises, qui l’assassinent le 17 janvier 1961. La Commission d’enquête parlementaire belge de 2001 a conclu à la responsabilité morale de certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges dans les circonstances qui ont mené à l’assassinat du Premier ministre congolais. Cet événement va profondément marquer la société congolaise, et ériger Lumumba en figure mythique de la lutte pour l’indépendance africaine et de l’anticolonialisme. Durant son très court mandat à la tête du pays (moins de trois mois), il s’est heurté à l’opposition constante de ses rivaux et ennemis politiques, dont les autorités belges, et ces déboires ont précisément contribué à forger l’image héroïque qui est toujours la sienne auprès d’une grande partie de la population congolaise actuelle. Certains pourtant, notamment une partie des anciens coloniaux, persistent à le tenir pour responsable du désastre postindépendance : pour eux, Lumumba est une figure largement négative. C’est cette même image qu’a voulu donner la propagande occidentale de l’époque en le taxant de communiste proche de l’URSS. Cette accusation, antérieure à son accession au pouvoir le 30 juin 1960, est non-fondée ; mais le fait que Lumumba (de concert avec Kasavubu) lance un appel à l’aide des Soviétiques, en tant que Premier ministre dépité par le manque de soutien de la part des occidentaux lorsqu’éclate la crise congolaise, donne à ce moment une certaine crédibilité à cette réputation. L’image de Lumumba est donc, aujourd’hui encore, soit largement héroïsée, soit largement diabolisée, et souvent mise en opposition avec celle de Léopold II.

L’assassinat de Lumumba et les sécessions vont empirer le conflit sur place, et trancher les positions des deux camps dans la Guerre froide. Les Lumumbistes entrent en rébellion contre le gouvernement congolais de Kasavubu, et sont soutenus par l’URSS, la Chine et Cuba qui leur envoient de l’armement et les forment au combat. Les puissances occidentales vont, elles, maintenir leur soutien militaire et économique aux autorités de Léopoldville. En 1965, alors que les rebelles sont largement en déroute face au général Mobutu, chef des forces armées congolaises, des cellules de résistance vont se former sous la direction de Laurent-Désiré Kabila, qui évincera Mobutu du pouvoir plus de trente ans plus tard. En novembre 1965, Mobutu prend le pouvoir par un coup d’État, marquant ainsi le début de sa longue dictature.

Les rapatriés belges

En 1960, des milliers de Belges quittent le Congo dans la précipitation. Pour certains, le retour est un choix, pour d’autres une obligation professionnelle. Certains employés de l’administration coloniale doivent revenir à Bruxelles s’ils veulent continuer leur carrière. Beaucoup n’imaginent pas un instant passer leur vie ailleurs qu’au Congo, car ils considèrent ce pays comme leur patrie, certains y sont nés et y ont construit leur vie, leur famille, leur maison et leur profession. Ces mêmes choix doivent être faits par les Belges présents au Ruanda-Urundi en 1962. Pourtant, une vague de rapatriements va déferler sur la Belgique après que les troubles postindépendance ont fait plusieurs dizaines de victimes parmi les civils belges. Les premières à être évacuées sont les femmes accompagnées de leurs enfants, grâce à un pont aérien d’urgence mis en place par la Sabena. La crainte due aux viols et violences sexuelles va pousser des centaines de femmes belges à tout abandonner pour rentrer, souvent suivies de près par les hommes. Tout au long des cinq années qui suivent, les Belges restants vont être la cible d’actions violentes de la part des protagonistes du conflit.

Le traumatisme des coloniaux revenus au pays reçoit beaucoup d’attention en Belgique, jusqu’à maintenant. Mais comme c’est souvent le cas dans l’histoire coloniale, la dimension proprement congolaise de cette histoire est souvent oubliée. Il est important de souligner que le chaos et les conflits des cinq premières années suivant l’indépendance ont fait beaucoup plus de victimes congolaises.

Une fois rapatriés, ces anciens coloniaux vont devoir s’adapter ou se réadapter à la vie en Belgique : retrouver un emploi, un logement, reconstruire une vie après des épreuves souvent traumatisantes. Certains vont pouvoir bénéficier du statut de victimes de guerre pour obtenir une aide de l’État. D’autres seront intégrés à « l’aide au développement » qui se met alors administrativement en route et deviendront « coopérants », très souvent au Zaïre (dénomination du Congo entre 1971 en 1997). Aujourd’hui, beaucoup d’anciens coloniaux se sont regroupés au sein d’ASBL ayant pour objectif de partager la mémoire de leur expérience, mais aussi parfois de faire pression sur les pouvoirs publics pour prendre en compte leur avis sur les questions liées au souvenir de la colonisation, comme le font des associations de la diaspora.

Du Zaïre de Mobutu à la RDC

En 1965, Joseph-Désiré Mobutu, chef de l’Armée nationale congolaise (qui a remplacé la Force publique) organise un coup d’État qui le place au pouvoir pour trois décennies. Petit à petit, il construit une dictature impitoyable et instaure un véritable culte de sa personne.

Aucune opposition n’est tolérée, la corruption est massive, et la rupture avec le passé colonial se traduit dans la « zaïrianisation ». Dans les années 1970, avec ce mouvement politique, économique et culturel, il veut effacer les traces de ce passé colonial : le Congo devient le Zaïre, les noms des villes sont changés, tous les Zaïrois doivent abandonner leurs noms de baptême occidentaux pour prendre des noms dits zaïrois, une nouvelle monnaie est introduite, de nombreuses entreprises privées sont nationalisées, et même l’habillement est réglementé : on abandonne le costume-cravate occidental pour « l’abacost » (compression de « à bas le costume »), sorte de veste sans col ni cravate, inspiré du « col Mao » chinois. C’est une révolution identitaire imposée et aliénante, qui entend changer tout le système.

Mobutu, autoproclamé maréchal, va imposer son parti unique, le Mouvement populaire de la Révolution, et liquider ses rivaux. En 1968, par exemple, il promet la grâce à Pierre Mulele, l’un des leaders de la rébellion lumumbiste, mais profite de son retour pour l’arrêter, le faire torturer et exécuter en public. Son enrichissement personnel est important. Mobutu pille les caisses de l’État et vit dans le faste de ses résidences, tandis que le peuple congolais souffre de la pauvreté extrême. Il est néanmoins soutenu par beaucoup de pays occidentaux qui espèrent profiter économiquement et politiquement de sa présence à la tête du pays, et le voient comme un rempart contre la propagation du communisme en Afrique. Il va toutefois faire face à l’opposition d’une partie de la classe politique, même dans son propre camp. Parmi ces opposants, c’est le rebelle exilé de longue date Laurent-Désiré Kabila qui finira par avoir raison du dictateur. L’église congolaise critique également Mobutu et s’oppose à lui.

Dans les années 1990, le Zaïre fait face à la crise des réfugiés rwandais qui suit le génocide (voir « le génocide du Rwanda ») qui entraîne des violences, l’économie est au plus bas, Mobutu est gravement malade, et Kabila en profite pour envahir le pays en 1996 avec le soutien du nouveau pouvoir rwandais notamment. Ce conflit entre nations, rebelles et milices de part et d’autre est appelé la Première guerre du Congo. En 1997, Mobutu s’enfuit et meurt en exil, mettant un terme à plus de 30 ans de dictature. Kabila devient président et rebaptise le Zaïre en Congo. En 1998, après un peu plus d’un an, certains de ses anciens alliés, qui ont aidé à le mettre au pouvoir, se tournent contre lui, suscitent de nouvelles rébellions et prennent le contrôle d’une grande partie du pays. Kabila est notamment soutenu par l’Angola et le Zimbabwe, les rebelles par l’Ouganda et le Rwanda: c’est la Seconde guerre du Congo, la plus grande guerre entre nations de l’histoire de l’Afrique contemporaine. Laurent-Désiré Kabila est assassiné en 2001. Son fils Joseph Kabila devient Président (non élu) et s’engage dans le «dialogue intercongolais » qui aboutit le 19 avril 2002 à l’Accord de Paix de Sun City (Afrique du Sud) qui instaure un régime de transition basé sur le partage du pouvoir. Joseph Kabila est élu Président en 2006. Il est le deuxième président élu par le peuple depuis l’indépendance. La légitimité de son élection est cependant contestée. Son pouvoir autoritaire est également décrié tant par les organisations humanitaires que par les opposants politiques et la communauté internationale. Après un processus électoral chaotique, l’opposant Félix Tshisekedi lui succède à la tête du pays en 2019, mais les accusations de fraude et d’accords secrets avec Kabila entachent ce qui devait être la première passation de pouvoir pacifique au Congo.

Héritages coloniaux et réflexion critique

Si l’on s’en tient aux apparences, après le départ des Belges, le Congo, le Rwanda et le Burundi semblent entrer dans une spirale descendante de stagnation économique, de conflit ethnique, de dictature politique et de corruption. Ce discours est toujours vivace au sein des cercles d’anciens coloniaux qui y voient la preuve que la colonisation ne n’a pas été une si mauvaise chose. On entend également ce genre de discours au Congo. Certains Congolais prétendent en effet que la situation était meilleure sous la domination belge. Cette vision nostalgique en dit davantage sur l’état actuel du pays que sur la réalité coloniale.

Il convient de porter un regard critique sur ce type d’analyse. Réduire toute la période postcoloniale à un chaos et déclin généralisé est tout d’abord simpliste. De nombreux Congolais se débrouillent, par exemple, relativement bien jusqu’à la crise économique mondiale des années 1970 et aux programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale des années 1980. De même, le Rwanda affiche un bilan relativement positif en termes de développement économique et social durant les deux premières décennies du XXIe siècle.

Ensuite, nombre des facteurs contribuant à l’instabilité postcoloniale trouvent en partie leurs racines dans la colonisation. L’État faible, le régime autoritaire, la montagne de dettes et l’économie entièrement dépendante de l’exportation de quelques matières premières comme le cuivre sont en partie des reliquats de la période coloniale belge. Certains conflits ethniques sont également partiellement imputables à la politique du gouvernement belge, qui a tenté de catégoriser les différentes communautés de ses colonies en ethnies, en a favorisé certaines et les a divisées pour mieux régner.

La colonisation autour de nous

 Le passé colonial n’est pas encore révolu. Il a laissé des traces durables, symboliques ou matérielles, sans que l’on s’en rende nécessairement compte. Ce dossier propose plusieurs thématiques qui montrent l’actualité de la colonisation et de ses traces autour de nous.

Migration : de l’Afrique centrale à la Belgique

La Belgique abrite des grandes communautés congolaises, rwandaises et burundaises. En 2019, parmi toutes les personnes habitant la Belgique et ayant ou non la nationalité belge, 85.300 hommes et femmes étaient nés au Congo, 14.400 au Rwanda et 8300 au Burundi. La présence de ces communautés est fortement liée au passé colonial et a une histoire qui remonte au début de la mise en place d’une colonie au Congo, mais aussi à la répression politique dans ces différents pays.

Les Congolais en Belgique au temps colonial

Si à l’époque de l’État indépendant du Congo, les Européens peuvent facilement s’y rendre, il est par contre presque impossible pour les Congolais de venir en Belgique. Les autorités coloniales ne les jugent pas assez civilisés pour s’adapter à la vie à l’occidentale, ou ont peur qu’ils fassent circuler une image négative de la Belgique dès leur retour au Congo. Car la réalité économique et sociale de la Belgique, comme du reste de l’Europe, ne correspond pas forcément à l’image de supériorité que le pouvoir colonisateur tente de donner : la pauvreté et la misère existent aussi en Belgique. Les habitants noirs du Congo et du Ruanda-Urundi ne sont pas davantage les bienvenus sous la domination belge (1908-1960), sauf circonstances exceptionnelles définies par les autorités coloniales et belges.

Cependant, quelques individus vont tout de même venir en Belgique par divers moyens. Parmi les premiers Congolais à arriver en Belgique, il y a Ibanga et Kolina. Les deux fillettes sont des enfants esclaves « rachetées » et transférées en Belgique en 1894 par les Soeurs de la Charité de Jésus et de Marie pour être scolarisées. Kolina décède en 1898 à l’âge de huit ans. Ibanga est rebaptisée Marie-Josepha et retourne au Congo en tant que sœur missionnaire.

Parmi les nombreux autres Congolais à arriver en Belgique, provisoirement, figurent les matelots des navires transportant des personnes et des marchandises entre Matadi et Anvers. Pendant leur court séjour en Belgique, ils découvrent le pays. Le pouvoir colonial craint que certaines idées politiques, notamment communistes, ne soient propagées parmi eux, et fait donc tout pour contrôler ces hommes.

Les « visiteurs » provisoires comprennent également les Congolais ramenés par les autorités coloniales pour être exposés lors de grands événements. Ils sont une douzaine lors de l’exposition coloniale d’Anvers en 1885 ; ils sont 144 lors de l’exposition universelle de 1894 et 267 en 1897, dans le cadre de l’Exposition universelle de Bruxelles et de son « zoo humain » montrant une soi-disant reconstitution d’un village congolais dans le parc de Tervuren. Sept Congolais y sont morts de maladie ou de froid. Leurs tombes se trouvent encore dans un cimetière à Tervuren. Des soldats noirs de la Force publique sont également ramenés en Belgique pour participer aux défilés coloniaux.

Pour les Congolais qui s’installent à plus long terme, c’est souvent en tant que « boys », c’est-à-dire domestiques, qu’ils font le voyage emmenés par d’anciens coloniaux désireux de les garder à leur service. Certains coloniaux belges ramènent également avec eux les enfants illégitimes qu’ils ont eus avec des femmes noires, mais cela reste très rare, car tant en Belgique que dans l’ÉIC, les autorités vont tenter de limiter ces transferts.

Autre exemple connu, les trente-deux soldats congolais ayant participé à la Première Guerre mondiale, presque tous volontaires dans l’armée belge, puisqu’il n’existe pas de troupes coloniales belges sur le front européen. Ils participent à de nombreux combats, que ce soit à Liège, Anvers ou dans l’Yser. Comme n’importe quel autre soldat de l’armée belge, certains doivent endurer les tranchées, certains sont tués, certains blessés, certains vont déserter ou avoir des ennuis judiciaires, d’autres sont faits prisonniers par les troupes allemandes. En Belgique après la guerre, à l’heure des commémorations et de l’érection de monuments, aucun hommage n’est rendu à ces combattants congolais.

Dans les années 1950, la Belgique ne compte que 400 ou 500 personnes provenant du Congo. À la fin de la décennie, ce sont essentiellement des étudiants ayant obtenu une bourse universitaire pour venir étudier en Belgique. Juste après l’indépendance, ils sont plus de 2500 Congolais en Belgique. Beaucoup s’installent dans le quartier de Saint-Boniface à Ixelles, où de nombreux anciens coloniaux s’étaient installés avant eux. Le quartier est progressivement surnommé « Matongé », du nom d’un quartier de Kinshasa, lorsque de plus en plus de Congolais viennent s’installer en Belgique dans les années 1970. Les Congolais, mais aussi des dizaines d’autres nationalités africaines, y importent un fragment de la culture africaine, visible dans l’espace public, grâce aux petits commerces ou dans l’activité sociale du quartier. Devenue le symbole du multiculturalisme du quartier, une gigantesque fresque de l’artiste congolais Chéri Samba est visible aux yeux des passants à l’endroit le plus fréquenté. Elle représente des habitants du quartier ayant posé pour le peintre à l’endroit même où la fresque est exposée.

Enfants métis

Pendant toute la période coloniale, des hommes blancs ont des relations sexuelles avec des femmes noires. Il s’agit souvent de relations temporaires qui se terminent lorsque l’homme retourne dans son pays natal. La plupart des fonctionnaires coloniaux, des officiers, mais aussi des salariés et missionnaires ne restent en effet que quelques années dans la colonie. Les relations avec les femmes noires sont tolérées dans l’État indépendant du Congo, même si ce sont souvent de très jeunes femmes asservies, offertes par des chefs congolais pour sceller des alliances avec le colonisateur. Jusqu’à l’entre-deux-guerres, les hommes blancs cohabitent souvent ouvertement avec leurs domestiques, souvent qualifiées de « ménagères ». Mais la donne change et ce type de relations devient de plus en plus tabou, même si elles ne seront jamais interdites. Elles ne cessent pas pour autant d’exister.

Ces relations entre hommes blancs et femmes noires donnent naissance à des milliers d’enfants métis, qui sont une épine dans le pied des pouvoirs coloniaux qui y sont confrontés. Leur existence remet en question la hiérarchie raciale sur laquelle repose le système colonial. On ne sait pas très bien comment les considérer : sont-ils Noirs ou Blancs ? Ont-ils les prétendues « capacités intellectuelles » de l’un ou de l’autre ? Ces questions vont se poser dès le début de la colonisation et vont rester présentes jusqu’à la fin. Dans leurs familles noires, ces enfants sont aussi parfois déconsidérés, exclus de cette société, comme peuvent l’être également les mères. Beaucoup d’enfants métis sont placés dans des orphelinats tenus par des missionnaires, soit parce qu’ils sont abandonnés par leur père blanc qui retourne en Europe, soit parce qu’ils sont retirés à leur famille noire, parfois sans le consentement de la mère en partant de la conviction que les enfants bénéficieront d’une meilleure éducation et formation.

Après l’indépendance, de nombreux enfants métis sont ramenés en Belgique. Certains font le voyage avec leur père biologique. D’autres sont rapatriés par les orphelinats avec le soutien des autorités belges. De nombreux pseudo-orphelins sont adoptés par des familles en Belgique. Au Congo, une dizaine d’orphelinats auraient organisé ces adoptions irrégulières ; au Ruanda-Urundi, seul le cas de l’orphelinat de Save est connu. Ce sont toujours les mères et les familles noires qui en font les frais. Elles n’ont pas leur mot à dire et sont privées de leurs droits parentaux.

Pour les enfants métis ayant grandi en Belgique, la construction identitaire peut s’avérer compliquée. Certains n’apprennent qu’à l’âge adulte l’existence de leur famille au Congo, au Rwanda ou au Burundi. Pour d’autres, ce sont des problèmes de nationalité qui surviennent : les enfants ne sont Belges que lorsqu’il est prouvé que leur père biologique est lui-même belge. Tous ceux pour qui ce n’est pas le cas et qui n’ont pas été adoptés sont donc apatrides, comme c’est encore le cas pour certains. Le gouvernement belge n’a admis sa responsabilité et présenté ses excuses pour sa participation à ces enlèvements qu’en 2019, près de 60 ans après les événements.

Les Afro-Belges aujourd’hui

Après l’indépendance, il y a deux grandes périodes de migration congolaise vers la Belgique. Jusqu’au début des années 1980, c’est l’élite qui vient en Belgique, principalement pour étudier. Depuis la fin des années 1980, le chaos grandissant au Zaïre débouche sur un nombre accru de demandes d’asile politique (opposants à Mobutu) et de regroupements familiaux en Belgique. Il y a un premier pic en 1992. Les guerres du Congo qui éclatent en 1996 en génèrent un deuxième, beaucoup plus important.

Aujourd’hui, les Afro-Belges issus du Congo, du Rwanda et du Burundi se chiffrent aux alentours de 110 000 personnes en Belgique, présentes dans les trois régions du pays. Il s’agit du troisième groupe le plus important de population issue de l’immigration hors de l’Union européenne, après les Marocains et les Turcs. C’est un groupe de personnes particulièrement hétérogène, qui est, par exemple, arrivé en Belgique dans des circonstances et à des époques très différentes.

Des recherches récentes de la Fondation Roi Baudouin sur un échantillon de 805 personnes d’origine principalement congolaise, rwandaise et burundaise révèlent leur expérience : 80 % des personnes interrogées déclarent avoir subi des discriminations, des inégalités de traitement ou des insultes en raison de leur couleur de peau ou de leur origine. 61 % se sentent belges, mais 86 % ont l’impression d’être perçues comme des ressortissants étrangers en Belgique. 56 % des personnes interrogées ont un emploi inférieur à leur niveau d’étude. Elles sont nombreuses à penser que la discrimination en est la cause. La majorité regrette le peu d’attention portée à l’histoire coloniale et à son héritage en Belgique.

Ces Belges congolais, rwandais et burundais s’émancipent lentement, avec une présence discrète, mais en augmentation dans le monde académique, littéraire, sportif, culturel et médiatique, dans les postes à responsabilité ou le monde politique. Ainsi, en 2004, Gisèle Mandaila est la première femme d’origine congolaise à faire partie du gouvernement fédéral belge, tandis qu’en 2018, Pierre Kompany est le premier bourgmestre belge d’origine congolaise.

La colonisation dans l’espace public

L’espace public de nombre de villes et villages de Belgique rappelle en maints endroits le passé colonial. À Bruxelles, Liège ou Anvers, des dizaines de rues et d’artères rendent hommage aux « pionniers » de la colonisation : Albert Thys, Général Jacques, Hubert Lothaire, Général Tombeur, etc. Les statues, monuments ou plaques commémoratives honorant le soi-disant héroïsme des anciens coloniaux sont disséminés dans les squares et parcs, parfois même dans des maisons communales, des musées ou d’autres bâtiments publics. Aux quatre coins de la Belgique, nombre de statues et bustes de Léopold II célèbrent son projet colonial ou se voient conférer une telle portée par les hommages rendus par des associations coloniales ou – très récemment – par des campagnes d’activistes estimant que Léopold II ne peut plus être mis sur un piédestal sans contextualisation en raison de sa mauvaise gestion du Congo.

La plupart des monuments et des toponymes datent de l’entre-deux-guerres et – dans une moindre mesure – de la période d’après-guerre. Presque tous glorifient les prétendus pionniers qui ont apporté la « civilisation » au Congo au nom de Léopold II. Le message de légitimation est clair : il appartient aux Belges de poursuivre « la mission civilisatrice » de Léopold II. L’imagerie est également coloniale. Ce sont des hommes blancs qui sont honorés et représentés en héros. La population congolaise est généralement ignorée ou représentée de manière stéréotypée en posture de soumission. C’est précisément à cause de ce message et de cette imagerie coloniale que de plus en plus de monuments et de toponymes sont mis en cause, bien que beaucoup de ces héritages coloniaux soient tombés dans l’oubli.

Mais les monuments et toponymes ne sont pas le seul héritage colonial dans l’espace public. L’architecture qui se développe au même moment que l’expansion en Afrique centrale est fortement marquée par les influences congolaises. Par exemple, de nombreuses façades « Art nouveau » ou « Art déco » arborent des motifs végétaux ou animaux « exotiques », parfois même des éléments soi-disant ethnographiques, tandis que des matières premières importées du Congo (bois, ivoire, métaux, roches) sont utilisées dans la décoration de maints bâtiments publics et privés. De nombreuses façades urbaines, notamment à Bruxelles ou Anvers, dissimulent également une histoire coloniale. Ces maisons logeaient autrefois des coloniaux ou abritaient d’anciens sièges d’administrations, d’entreprises et d’institutions coloniales. Sans parler des bâtiments et des projets de développement urbain que Léopold II a achetés ou financés en partie avec de l’argent du Congo.

Institutions et organisations belges au passé colonial

De nombreuses institutions et organisations belges ont une origine coloniale. Premièrement, mentionnons les nombreuses institutions scientifiques et éducatives qui mènent des recherches sur le Congo pendant la période coloniale et diffusent des connaissances sur la colonie et le projet de colonisation belge à travers des conférences, des publications, des expositions et l’enseignement. Le Zoo d’Anvers, l’Institut de Médecine tropicale, l’Académie royale des Sciences d’Outre-mer et le Musée africain de Namur ne sont que quelques exemples parmi d’autres. Les universités belges comme celles d’Anvers et de Louvain ont également un passé colonial.

Le Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren (AfricaMuseum) constitue l’exemple le plus emblématique de ce type d’institutions scientifiques et éducatives. Ce musée trouve ses origines dans le palais colonial que Léopold fait ériger en 1897 dans le cadre de l’exposition universelle de Bruxelles. En 1898, il devient un musée permanent. En 1904 commence la construction d’un plus grand musée qui ouvre ses portes en 1910 en tant que « Musée du Congo belge ». À l’instar de ses prédécesseurs, ce musée fait découvrir au public belge le Congo et promeut la colonisation. La faune, la flore, les ressources naturelles et la population congolaises sont exposées au moyen d’objets (voir Accumulation d’objets et art colonial), d’animaux empaillés, de photos de personnes, de peintures, de minerais, etc. La « mission civilisatrice belge » est également promue, avec une attention particulière portée à Léopold II et ses prétendus « pionniers » qui ont posé les fondations de ce « projet belge de civilisation » au Congo. Ce musée fonctionnait donc comme une véritable « vitrine coloniale ».

Après l’indépendance en 1960, le musée de Tervuren est, comme la plupart des institutions coloniales, rebaptisé. Pour beaucoup, le Musée royal de l’Afrique centrale atteste de l’ignorance et du déni de la Belgique face à son passé colonial. Ce n’est qu’en 2003 que le long processus de rénovation du musée commence. À partir de ce moment, l’ensemble du contenu et de l’aménagement du musée est repensé. En 2018, le musée modernisé ouvre ses portes sous le nom de AfricaMuseum, sous le feu de vives critiques selon lesquelles la décolonisation du musée (et de la Belgique en général) ne va pas assez loin. D’autres voix s’élèvent par contre pour fustiger le fait que le Musée se serait trop engagée dans la voie de la « repentance » (c’est-à-dire des excuses par rapport au passé colonial), oubliant ou minimisant en outre les aspects dits « positifs » de la colonisation minimisés.

Deuxièmement, il existe encore toute une série d’organisations privées qui elles aussi ont un passé colonial. Des congrégations missionnaires qui ont tenté de convertir la population congolaise depuis la création de l’État indépendant du Congo continuent d’exister – peu de religieux et religieuses belges y sont cependant actifs en raison du manque de vocation en Belgique – et elles sont dominées par des Congolais. Dans le monde des affaires, des banques comme ING et BNP Paribas Fortis sont les héritières de banques et de sociétés d’investissement ayant eu des intérêts dans des sociétés et groupes coloniaux d’envergure. De nombreuses entreprises belges descendent d’entreprises coloniales. Le groupe actuel de technologie des matériaux et de recyclage Umicore est le successeur d’UMHK, la gigantesque société minière qui extrayait notamment le cuivre au Congo belge pendant la colonisation belge (voir Une grande entreprise capitaliste).

La colonisation dans les mentalités

Durant toute la période coloniale, la propagande (le terme n’est pas péjoratif à l’époque et est utilisé par les autorités) a façonné une certaine image et a participé à construire des stéréotypes raciaux, en voulant démontrer la « nécessité » du système colonial, en voulant convaincre l’opinion publique belge de la légitimité pour le pays d’être une puissance coloniale, mais aussi en voulant persuader les coloniaux du bien-fondé de leur action et les colonisés de l’utilité du système qu’on leur imposait.

Le message de la propagande se diffuse via différents canaux et prend des formes variées, et parfois inattendues, pour être véhiculé : la presse et l’iconographie sont les premiers moyens à voir le jour puis le cinéma, soi-disant documentaire, va devenir petit à petit l’un des vecteurs principaux à partir des années 1930 et 1940. Mais on trouve aussi de la littérature pour enfants, des bandes dessinées, des images à collectionner souvent offertes avec des produits de consommation (le chocolat par exemple), des cartes postales, des jeux de société, des publicités, des grandes expositions ou encore une quantité d’affiches et de posters, par exemple. L’image des colonies et de leurs habitants, que l’on montre dans cette propagande, est celle d’un pays sauvage, empreint d’exotisme et de barbarie, que seule la « mission civilisatrice » pourra sauver. Par contraste, la propagande insiste sur les bienfaits et la « modernité » apportés par les missions, l’État colonial et les grandes industries.

L’image coloniale propagée pendant des décennies influence encore aujourd’hui notre pensée.

Actuellement, que ce soit dans la publicité, dans les médias, dans l’art, dans le discours politique, dans la vie sociale ou encore dans la vie quotidienne de chaque individu, les poncifs sur les hommes et les femmes noirs développés par la propagande coloniale sont encore présents. Encore de nos jours, on associe très souvent les hommes et femmes noirs à l’exotisme, on doute de leurs capacités intellectuelles, on les associe à une grande force physique et à une sexualité débridée, on les juge incapables de régler la violence, la pauvreté ou la corruption dans leurs pays, on les résume à une bestialité dégradante en utilisant un vocabulaire lourd de sens (« singe », « bananes », « sauvage », etc.). Ce racisme se propage dans toutes les couches de la société, parfois très inconsciemment.

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