Exploitation Du Règne Animal Par Le Ruanda-Urundi (suite)
Le jour de son avènement, le mwami (Urundi), suivi de ses sujets et de ses nombreux troupeaux préalablement assoiffés, devait traverser à pied une rivière. Une victime propitiatoire se couchait dans une fosse, sur le passage du bétail se rendant vers l’eau et mourait sous le piétinement des milliers de sabots. On ne peut battre une vache à l’aide d’un pieu qui servit à construire l’étagère de ménage urusenge, la bête mourrait. On ne peut passer une peau de vache au milieu d ’un troupeau : les autres vaches crèveraient. On ne peut jeter une pierre dans le kraal des vaches, ce serait provoquer leur extermination par envoûtement. On ne peut se couper les cheveux dans le kraal, cela causerait la déperdition du troupeau. Il est interdit d’extraire du minerai de fer (ubutare) à l’emplacement (inama) où les vaches se couchent habituellement aux pâturages pour ruminer.
On ne peut employer un balai dans le kraal, ce geste serait cause de la diminution du troupeau, il faut employer une herbe quelconque pour le nettoyer. On ne peut enfoncer la lance ou le bâton de voyage dans le feu pastoral igicaniro consumé à l’intention du bétail dans le kraal. En principe, on ne peut enlever les cendres du feu pastoral ni y prélever des braises, car le bétail mourait. Il est défendu de brûler du bois sur lequel est tombée une goutte de lait, les trayons de la vache en souffriraient. On ne peut évacuer du kraal les déjections du bétail avant que celui-ci ne soit sorti, ce serait provoquer sa perte. L’herbe icyarire qui servit de couche aux veaux dans le kraal ne peut quitter celui-ci. On ne peut éclairer le kraal des veaux : ils ne grandiraient plus.
Pour la même raison, on ne peut fumer dans le kraal réservé aux veaux, on ne peut même pas y introduire la pipe. Interdiction de passer la cruche servant à cuire les aliments (inkono iteka) parmi le bétail, ce serait un mauvais présage pour celui-ci, à moins d’avoir dissimulé la cruche dans un panier ou sous des feuilles. Interdiction de traverser le troupeau, au porteur d’une grande cruche inkono ivuga servant à faire fermenter la bière, car cette cruche est également intitulée imfizi (taureau) ; ce geste provoquerait l’extermination des vaches. De plus on ne peut la déposer à proximité immédiate des pots à lait, celui-ci diminuerait en quantité.
Afin que les bêtes ne soient empoisonnées (ensorcelées) par l’eau de l’abreuvoir, on dépose, au moment où elles boivent, de la bouse sur les bois imyugariro qui ferment le kraal durant la nuit, et la corde injishi servant à leur entraver les pattes arrière durant la traite. Ou bien on prie une jeune fille et un jeune homme pubère, stationnant dans le kraal, de frotter sur le dos des vaches, tandis qu’elles quittent l’enclos, la pierre meulière ingasire, qui est un obstacle (ikinanira) contre les mauvais sorts, et une branche à’umuko encore intitulé cyokora (sauveur), bois qui sert à confectionner la spatule de ménage ; dès que les vaches se trouvent à l’abreuvoir, on dépose ces objets au seuil du kraal avec une branche d ’umubogora (de kubogora: redresser).
On ne peut abreuver le bétail là où une pipe tomba dans l’eau ; cet accident provoquerait son extermination. Lorsqu’on veut saigner un bovin, on ne peut introduire les doigts à l’intérieur du récipient destiné à recueillir le sang sinon la bête ne saignerait pas. Si la bête est pleine, il faut se tenir auprès d’elle afin d’arrêter la saignée dès que possible. A cette fin, on prend la flèche irago qui servit à pratiquer la saignée et on la place dans une rigole où dégoulina de l’eau de pluie, puis on touche la vache du bout des doigts au front, au cou, à la bosse (ipfupfu) de l’échine et tout le long du dos jusqu’à la queue en comptant jusqu’à dix et en disant : « Ne vêle qu’une génisse », on croit dès lors que la vache n’avortera pas. On utilise le même rituel magique lors de la saignée d’une génisse. Outre ce procédé, pour une vache laitière, le gardien la trait et laisse tomber quelques gouttes de lait sur sa jambe droite en disant : « De même que je marche chaque jour, tu ne cesseras de donner constamment du lait ». On place de la cendre sur la plaie ainsi que du crachat et un poil arraché à une vache quelconque non saignée, et on l’obture finalement en déposant un peu de suc laiteux de ficus, tout en massant légèrement la veine saignée. Pour couper le bout de la queue d’un bovin, on en arrache d’abord un peu de poils qu’on jette au feu afin que personne ne s’en serve dans le but d’accomplir des sortilèges afin que la bête cesse de vêler.
Pour éviter le vol de bétail dans son kraal, le propriétaire fait déposer par sa femme la première branche umwugariro qui en ferme l’entrée, puis il y superpose les autres. Siffler de la flûte umwirongi, au crépuscule, constitue un sortilège à l’adresse des voleurs éventuels. On se met encore en garde contre ceux-ci en plantant à l’entrée du kraal des plantes d’igikakarubamba (aloès) et d’umukoni (euphorbe à suc laiteux, surnommée la crainte des voleurs). Ou bien devant l’entrée du kraal, on dépose par terre un pieu isolé ikitayega (litt. qui ne bouge pas) qui arrêtera net les voleurs. On fixe en terre, à l’entrée de l’enclos, la spatule de ménage umwuko ; les voleurs n’oseront pas pénétrer. On asperge les bois fermant l’entrée du kraal d’eau ayant passé la nuit dans la hutte et à laquelle on a mélangé de la terre provenant d’au-delà de la rivière ; on dit pendant l’aspersion, à l’adresse des voleurs éventuels : « Qu’ils viennent de n’importe quel côté, ils ne trouveront rien à voler, qu’ils s’endorment pendant que je veille ». On prend une branche d’arbre quelconque à laquelle on donne le nom de mu go go utarengwa (la bûche mortuaire qu’on ne dépasse pas), et on la place entre les deux pieux formant l’entrée de l’enclos où désormais aucun voleur n’osera s’aventurer.
Celui à qui on a volé un bovin, jette du beurre au plafond de sa hutte. Si le beurre tombe, c’est signe qu’il retrouvera sa vache ; s’il demeure collé au plafond, la vache ne reviendra plus. On opère de même lorsqu’une bête s’est égarée d’elle-même et qu’on craint qu’elle soit dévorée par les hyènes. On enfonce une branche à l’endroit où la vache se coucha ; on croit dès lors que le voleur n’osera pas la dépecer et qu’il s’arrêtera en cours de route. Ou bien, on attache quelques poils d’un bovin quelconque à la flèche agasongero surm ontant la hutte, en professant la conviction que la vache volée sera bientôt retrouvée.
En allant chercher du ravitaillement (guhaha), on ne peut passer au milieu d’un troupeau, si en le faisant on attrapait un coup de queue, ce serait un présage de très mauvais augure, il faudrait attendre d’en attraper un second qui annulerait les effets du premier. Lorsqu’un éleveur s’aperçoit que le feu igicaniro se ranime de lui-même, il prend un pot à lait, le dirige vers le feu en disant à l’adresse de ses vaches : « Venez, ne craignez pas les femmes », il nourrit par là l’espoir qu’il acquerra bientôt de nouveaux bovins. Lorsque quelqu’un se lave les mains à l’abreuvoir, il jette de l’eau en l’air avant de partir en disant : « Que je fasse paître mes vaches en-deçà ou au-delà de l’abreuvoir, je formule le souhait d ’en posséder beaucoup ». Pour envoûter une génisse qu’on doit remettre au titre de dommages-intérêts, on va la trouver au pâturage en lui posant cette question : « Oh, génisse, as-tu déjà atteint l’âge de vêler ? », on est alors convaincu qu’elle ne vêlera jamais.
Le créancier qui se fait rem ettre une dette pour un débiteur dont la vache vient d’être foudroyée s’y prendra avec beaucoup de ménagements, car il suffirait que le débiteur lançât en l’air un os de la bête crevée pour que les bovins du créancier soient à leur tour frappés par la foudre. Le détenteur de bovins ne peut prêter sa hache qu’en la passant au travers de la palissade constituant l’enclos, faute de quoi ses vaches crèveraient.
Lorsqu’on piétine par mégarde un fruit d’intobotobo, il faut y insérer un brin d’herbe urutumbwe faute de quoi les veaux crèveraient ; on lève l‘intobotobo dans la direction des vaches en disant : «Que tu ne tues pas celles-là ». Afin d’avoir beaucoup de bétail et de le protéger, l’éleveur doit se laisser pousser l’ongle de l’auriculaire de la main gauche.
Bétail caprin (ihene)
Le bétail caprin comporte 1.465.258 unités au RuandaUrundi. La chèvre est du type longiline à membres relativement longs, à poils ras ou mi-longs mais soyeux, à oreille large et tendue, à cornes et à poils le plus souvent noirs, parfois blancs et bruns. Il est bon d’essayer de mettre ici en évidence le fait que la chèvre est l’animal domestique des planteurs bantous et que les pasteurs l’ont en abomination.
La nuit venue, les vaches et les moutons sont parqués côte à côte dans le kraal, jamais une chèvre ne leur est associée. Les chèvres passent la nuit dans la hutte et l’enclos des Bahutu. Il arrive qu’un Mututsi acquière la propriété de quelques chèvres ; dans ce cas, il en confie la garde à un Muhutu et il ne tolérera jamais qu’elles pénètrent dans son kraal et dorment dans son habitation. Il était interdit aux Bahutu de faire paître leurs chèvres dans leurs propres éteules de sorgho ainsi que dans les bas-fonds en saison sèche qui étaient alors réservés au gros bétail des Batutsi. Tandis que les troupeaux de vaches et moutons paissent et sont menés à l’eau sous la direction de pâtres, les chèvres ne peuvent guère divaguer et demeurent généralement à la corde, à longueur de journée, attachées à un piquet, à une touffe d’herbe ou à un arbrisseau, sans gardien.
Chez les Batutsi, les hottes (ingobyi) dans lesquelles les femmes suspendent leur bébé sur le dos sont confectionnées en peaux de mouton, de veau ou d’antilope des marais (inzobe), jamais en peau de chèvre. Chez les Bahutu, on emploie indifféremment à cet usage les peaux de chèvre, de mouton, de veau, d’antilope ou tout simplement l’écorce du ficus umuvumu, mais en donnant la préférence à la peau de mouton. Les Batutsi pratiquent la divination en consultant les entrailles de taurillon, de bélier ou de coq, ils n’ont jamais recours aux entrailles de bouc. On la pratique également en mélangeant de la graisse (urugimbu) de taurillon ou de bélier à de la bouse de ces animaux et à une herbe ubutwiko ; les Bahutu et les Batwa emploient en outre à cet effet la graisse de bouc à laquelle n’ont jamais recours les Batutsi.
Lors du culte de Ryangombe les Batutsi sacrifient des vaches et des moutons, jamais des chèvres ; par contre les Bahutu en offrent. Lors du culte (guterekera) des mânes des ancêtres et de Ryangombe, les Batutsi offrent des bovins et des ovins, jamais des caprins, par contre les Bahutu leur sacrifient des chèvres. Lors de son décès, les jambes d’un Mututsi sont enduites de bouse de vache et de mouton ; dans les mains du cadavre, on place des poils de mouton et des poils d’une très vieille vache.
Chez les Batutsi et les Bahima, seules les vaches composent les gages matrimoniaux, les chèvres n ’y entrent jamais. Elles y concourent chez les Bahutu du Ruanda. La tradition ne nous apporte aucune relation quant à l’origine de la chèvre au Ruanda-Urundi. Il semble que cet animal ait existé en Afrique depuis un temps immémorial, bien qu’il ne soit pas originaire de ce pays puisqu’il n’en existe nulle part une forme à l’état primitif. Il y aurait été introduit de Babylonie où déjà il venait du Sumer qui comportait notamment l’Afghanistan, le Belutchistan et le Pundjar où sa domestication a dû s’accomplir. Les anciens Égyptiens constituaient un peuple essentiellement éleveur de chèvres. Animal rustique par excellence, la chèvre se nourrit de toutes les herbes et feuilles qu’elle à l’heur de rencontrer. Elle passe la nuit dans l’enclos jouxtant la hutte et parfois dans l’habitation même de son propriétaire. La peau de chèvre sert de pagne aux enfants et aux hommes Bahutu, parfois les jeunes filles et les femmes en portent une jetée sur les épaules. En Urundi, un bouc intitulé Rusasu faisait partie des insignes de la monarchie. La peau sert encore à confectionner les soufflets de forge. La vessie est parfois employée comme blague à tabac. La chèvre est d ’un usage courant dans les échanges économiques. Certaines parties de sa dépouille sont utilisées à la confection de sortilèges et de charmes défensifs.
Elle est parfois, à l’instar du bouc émissaire de l’Écriture, employée comme substitut pour emporter au loin une malédiction. Si elle s’assied sur son séant, c’est signe qu’elle sera féconde et que son propriétaire aura l’heur de posséder une vache plus tard. Elle serait abattue immédiatement si elle sautait sur une hutte, tout au moins lui couperait-on les oreilles. Lors de l’achat d’une chèvre, le vendeur doit partager avec l’acheteur la corde qui la retenait afin que l’animal soit remarquablement prolifique. Lorsqu’une chèvre a mis bas, il convient de ne pas s’en réjouir, faute de quoi l’on ne deviendrait jamais propriétaire de gros bétail. Celui qui désire échanger sa chèvre qui ne donne que des mâles, est tenu d’observer certains rites que nous retrouvons dans les coutumes relatives au gros bétail.
Celui qui veut abattre un bouc, commence par consulter les sorts grâce à la divination par les osselets. Si ces derniers laissent entrevoir de mauvais présages, il faut coucher la chèvre à l’entrée de l’enclos puis l’enjamber, ce n ’est qu’alors qu’on peut la tuer en lui portant un coup de massue. Lorsqu’on veut causer la mort de la chèvre d ’autrui qui vient brouter les champs, on la prend et on la fait monter sur le grenier à provision en lui m ontrant la réserve de sorgho tout en disant : « Je n ’ai pas de viande à manger avec ma pâte» (s. e. j ’ai envie de te manger, de te tuer).
Bétail ovin (intama).
Le Ruanda-Urundi compte plus de 459.000 moutons du type longiline, étroit, plat de gigot, couvert d’une fourrure courte ou moyenne, mais plus longue sur le devant du corps, et caractérisé par la présence d’une queue adipeuse, les cornes sont presque toujours absentes. En ce qui concerne l’origine du mouton, il résulte de la tradition qu’il n ’est pas autochtone mais qu’il aurait été introduit au Ruanda-Urundi par les Batutsi Banyiginyia du clan royal des Basindi: les enfants de Nkuba et de Gasani après être tombés du ciel au Mubari, invoquèrent Dieu Imana qui leur envoya notamment la vache Ingizi, le taureau Rugizi, le mouton Nyabuhoro et le bélier Rugeyo. La tradition tend ainsi à assigner une origine divine au mouton. Un point est à retenir, c’est qu’à l’arrivée des Banyiginya au Ruanda, cet oviné accompagnait déjà les bovins et qu’il vint du nord.
Nulle part en Afrique on n ’a découvert un prototype sauvage du mouton, il ne peut donc qu’être d ’origine étrangère. Les Égyptiens protohistoriques connaissaient déjà le mouton mais il ne s’agissait pas de celui à queue grasse qu’on rencontre au Ruanda-Urundi, mais d ’un mouton à queue fine et longue et à cornes horizontales (Ovis vignei cycloceros), cette bête était venue vraisemblablement d ’Ur en Babylonie, son berceau d’origine était le Pundjar, le Sind, l’Afghanistan et le Beluchistan.
Au cours de la douzième dynastie égyptienne, le type de mouton à queue grasse fut introduit en Égypte venant vraisemblablement de Syrie et de Palestine, l’ancienne race fut abandonnée, cette introduction coïncida avec l’immigration massive en Égypte de groupes humains asiatiques. Ce nouveau mouton était de souche primitive (Ovis vignei arkar) , c’est le mouton des steppes ; son origine englobe la Perse et les pays transcaspiens, ses possesseurs étaient les Hittites.
Plus récemment, parut une autre race de moutons venus d’Arabie du sud par la mer en Somalie, ses caractéristiques étaient notamment la queue courte à moignon, le poil court, le croupion gras et certaines couleurs différentes de la robe. Cet oviné pénétra en Afrique en même temps que le bovin zébu. Le mouton a queue grasse partit d ’Éthiopie et s’enfonça très profondément jusqu’en Afrique du sud.
Chose curieuse, en principe, la brebis n ’est pas élevée au Ruanda-Urundi pour sa chair, son lait ou sa laine ; sa destination est essentiellement d ’ordre magico-religieux, son nom de Nyirabuhoro l’indique à suffisance : symbole de paix. Le bélier était employé pour la divination par aruspicine. Si ses entrailles s’étaient révélées d ’augure faste on en confectionnait des talismans ainsi qu’avec ses os, talismans qui étaient portés par les humains ou liés à la baratte. Seuls les Batwa et quelques Bakiga en consomment la viande.
Il convient de noter ici que pour tuer le bélier d ’aruspicine, on lui tranche l’artère jugulaire, or la jugulation est la seule méthode toujours employée à l’heure actuelle par les Israélites ; cette remarque peut contribuer à nous indiquer l’origine sémitique lointaine de l’ovin que nous connaissons ici. En Urundi, un mouton blanc Shinganyie faisait partie du bétail-enseigne du mwami. Des poils de mouton sont déposés dans les mains du défunt afin d’apaiser sa vindicte, sa graisse (urugimbu) sert à la divination. Le médium de Ryangombe revêt une peau de mouton, il en est de même des adeptes au moment du culte. Pour exorciser la hutte dans laquelle sont nés des jumeaux de sexes différents, on jette deux moutons sur le toit. Comme nous l’avons vu précédemment, le mouton est incorporé aux troupeaux de vaches et parfois à ceux de chèvres en qualité de gardien magique. Sa peau est employée comme hotte pour maintenir les bébés juchés sur le dos de leur mère, dans la confection des soufflets de forge, et comme pagne par les fondeurs et forgerons au moment de l’exercice de leur métier. Au nord-ouest du Ruanda, afin de protéger magiquement la vie de la première brebis mise bas par un mouton, on en conserve le cordon ombilical suspendu sur une branche de bambou sous le porche de la hutte, ce charme porte le nom d’umuziha.
Le mouton est parfois sacrifié dans le culte aux mânes des ancêtres, il n ’est pas employé pour accomplir des sortilèges ou pour confectionner les charmes offensifs. Il n ’entre jamais dans la composition des gages m atrimoniaux remis aux parents pour épouser leur fille. Néanmoins le mouton fait partie des transactions commerciales. Au nord-ouest du Ruanda nous avons rencontrés des moutons élevés dans les huttes sur des litières intarure en branches à 30 cm du sol.
Suidés (ingurube).
Le porc d’élevage dont le Ruanda-Urundi comptait en 1954, 55.000 unités, est d’introduction européenne. Il est surtout élevé dans les territoires du centre et tout spécialement à Astrida. Non seulement les Bahutu l’entretiennent, mais les Batutsi le font élever à leur profit par leurs clients. On a cru longtemps que l’indigène recherchait uniquement par l’élevage des suidés à conclure des transactions d’ordre économique, fort lucratives d’ailleurs, avec les Européens, mais peu à peu il s’est avéré qu’il s’était mis à consommer lui-même ses porcs avec aussi peu d’hygiène que peut en comporter le milieu coutumier. De ce fait, presque tous les suidés du Ruanda-Urundi sont cysticerqués à l’heure actuelle, à telle enseigne qu’ils sont systématiquement refusés lors des contrôles vétérinaires. Et ainsi, par suite d’un manque de précautions élémentaires, fut rapidement tarie une source de revenus qui s’était révélée de prime abord excessivement rentable pour l’autochtone.
Au Mulera (T. Ruhengeri), non seulement l’indigène consomme la viande de porc mais encore il s’oint le corps de saindoux et introduit parfois ce suidé dans la composition des gages matrimoniaux pour épouser une femme. Ce sont des enfants qui mènent les cochons aux pâturages et tout spécialement dans les bas-fonds marécageux. Ils ne sont jamais mêlés aux troupeaux de bovins. Au cours de la nuit, qu’ils ne passent jamais dans la hutte, les porcs sont ramenés dans l’enclos ou enfermés dans une vague porcherie très étroite, construite en pieux espacés de 20 en 20 centimètres et recouverte d’un toit d’herbe, parfois ils y demeurent à l’engraissement.
Canidés (imbwa).
Le chien autochtone est de petite taille, maigre, le museau est allongé, ses oreilles sont pointues et relevées. Il doit se contenter de reliefs des repas, de rats, souris, taupes qu’il parvient à attraper et de la viande de gibier que lui cède son maître. Il est employé comme gardien ou à la chasse. Lorsque le chien chef de meute a pris sa septième bête d’une même espèce, on lui passe au cou une clochette spéciale, de forme allongée, charme en fer intitulé umudende. Le chien de chasse a la démarche arrière sautillante provenant du fait que son maître l’a déformé au cours de sa jeunesse afin de lui imprimer l’apparence de l’allure du lièvre. Les chiens reçoivent un nom propre tiré de la couleur de leur pelage ou de leurs aptitudes particulières.
Si les coups et la mort donnés au chien d’autrui constituent une infraction réprimée par la coutume, car portant atteinte à la propriété personnelle, il n’en demeure pas moins que le chien est regardé comme l’animal le plus abject. C’est une insulte grave, habituellement réservée aux Batwa, que de traiter quelqu’un d’inyana y ’imbwa (litt. veau de chien). Les proverbes locaux confirment bien cette aversion pour le chien : « Celui qui s’assied près d’un chien sera rassasié de poux » (s. e. encourra une malédiction).
Le chien ne reçoit jamais de caresses de la part de son maître mais des coups de bâton dès qu’il l’importune. On élevait des chiens à la cour du Ruanda, ceux du mwami Ruganzu II Ndori sont demeurés célèbres. Les chiens ne sont jamais mangés, ils meurent de vieillesse et ne sont pas enterrés mais jetés dans un fourré ou dans la ramure d’un arbre. Chose curieuse, à la mort d’un chien, il fallait observer un jour de deuil dans le voisinage et s’abstenir de cultiver. On coupe les oreilles au chien qui s’aventure à grimper sur une hutte, ce qui constitue un signe de mauvais augure ; l’occupant et sa femme doivent ensuite boire la purge magique isubyo. Celui qui a acheté un jeune chien s’abstient, en cours de route de regarder en arrière ; s’il le faisait, le chien deviendrait maraudeur et risquerait d’être tué. Un chien ne peut passer sur une peau étendue par terre sinon il deviendrait stérile. On croit qu’un homme léché aux pieds par un chien mourra en cours de voyage. Les dépouilles du chien, notamment le placenta, interviennent fréquemment en magie noire en guise de charmes offensifs. Un chien ne peut se poser sur une femme, car elle deviendrait stérile.
Le cynocéphale (inguge).
Il convient de citer, à titre historique, l’élevage du cynocéphale qui se perpétua à la cour du Ruanda jusqu’à Yuhi -Musinga en souvenir de celui qui aurait aiguiller le mwami Ruganzu II Ndori vers la sortie d’une grotte dans laquelle le roi s’était réfugié en fuyant ses ennemis en direction du Karagwe où il trouva asile chez sa tante. Depuis lors, le clan muhutu des Banyamuheno résidant au Nyantango (T. Kibuye) avait pour mission de capturer un jeune cynocéphale et de l’élever à la cour du mwami où il était conservé jusqu’à l’âge adulte. Dès que son instinct agressif se manifestait, on le lâchait et on le remplaçait. Les Banyamuheno suivaient le mwami lors de ses déplacements en portant le cynocéphale dans un panier ; les autochtones craignaient de devoir héberger celui-ci car sa mort leur eut valu d’être condamné à la peine capitale.
Ophidiens (inzoka).
Des serpents se rencontrent sur tout le territoire du Ruanda-Urundi mais ils sont surtout abondants dans les régions chaudes : plaine de la Ruzizi et du Tanganika à l’Ouest, et bas Plateaux de l’Est : Parc national de la Kagera, Migongo, Bugesera, Moso, etc. On distingue notamment l’isato (python) et le mushana non venimeux, et les serpents à venin : l’inshira (cobra, serpent cracheur), l’insana (Dendroaspis jamensoni), ikirumirahabiri (vipère cornue), l’urukorogoto, l’inkubayoka, l’insharwatsi, l’imbarabara. On trouve au lac Kivu un serpent d’eau, long de 3 mètres environ, de teinte verdâtre. Selon la croyance populaire, certains serpents sont censés réincarner les défunts, notamment le python qui en Urundi représente une reine-mère ou un prince de sang royal. Il existe au Ruanda-Urundi des apprivoiseurs de serpents (abagombozi) qu’ils exhibent sur les marchés publics ou à l’occasion de festivités ; ils se font également forts de guérir les morsures de ces animaux. Leur art se transmet de père en fils, il n’est pratiqué que par des Bahutu.
Avant de capturer un serpent et de l’apprivoiser, l’umugombozi ne manque pas d’absorber une prétendue médicamentation anti-venimeuse préventive dont il a le secret, il se l’applique également sur des scarifications qu’il se pratique aux pieds et aux poignets. Plusieurs apprivoiseurs se groupent lors d’une expédition de capture : l’un d’eux est armé d’un bident en bois avec lequel il maîtrise l’animal près de la tête, un autre le tient à la queue et parfois un troisième lui immobilise le corps tandis que le premier instille dans la bouche de l’ophidien quelques gouttes de narcotique qui engourdit l’animal, le rendant inoffensif et maniable. Il est placé dans un panier confectionné en écorce de papyrus et en feuilles de bananier ; on y dépose la nourriture préférée du serpent : viande, sauterelles, légumes. De temps à autre, on le fait sortir de sa cellule en lui caressant le dos à l’aide d’un bâton pour l’apprivoiser, tout en sifflant, chantant et exécutant des gestes fascinateurs. Les charmeurs prétendent pouvoir tuer leur serpent par envoûtement lorsqu’il s’enfuit dans la brousse.
Les bagombozi exercent également l’art de guérir les morsures de serpent. Toutefois, il ne nous est pas possible d’assigner une limite à ce qui ressort réellement à la médecine, si tant est qu’il y en ait, et à la magie. Ils ont toujours du remède à portée de la main, c’est une poudre conservée dans un petit étui en roseau (umuseke) ou façonnée sous forme de boyle conservée dans un bout de feuille de bananier. Non seulement les bagombozi prétendent soigner les morsures sur le corps même du patient mais également sur son ombre. Ils conseillent aux gens mordus de demeurer sur place jusqu’à leur arrivée et, s’ils veulent rentrer sains et saufs chez eux, de le faire à reculons, enfin d’éviter de regarder les cercles de roseaux imbariro qui tels des serpents, se faufilent en Fonds concentriques autour de la paroi de la hutte, sinon les crochets du serpent pourraient à leur tour se faufiler dans le corps des malheureux et les exposer à la mort.
Parmi les plantes qui sont à la base de la médication et qui sont principalement des épineux (en vertu du principe similia similibus curantur) dont on pilonne les feuilles, les racines ou les fleurs, citons : kaziraruguma (litt. celle qui empêche d’être blessé), umugeyo, umukeri (ronce), umunyinya (acacia), umufatangwe (litt. celui qui attrape le léopard), umugomboro (de kugombora: enlever le poison), umushubi, icyegera (de kwegera: approcher de). On boit le jus des feuilles de ces plantes à moins qu’elles n’aient été réduites en poudre, et on frotte les feuilles froissées sur la morsure. On touche la plaie avec le piquant de l’umufatangwe ressemblant aux crochets de la vipère, en disant : « Ihwa rikura irindi : une épine en enlève une autre ». Le guérisseur en prononçant des paroles rituelles, par lesquelles il conjure le mal et les serpents, promène une touffe d’umugombore sur le corps entier du malade, partout où le poison aurait pu se propager. Tel umugombozi tue des serpents, leur coupe la tête, la réduit en poudre, y mêle la bile de l’animal. Il dépose préventivement le produit obtenu sur des scarifications qu’il opère aux articulations et qu’il recouvre ensuite de beurre frais, ou sur les morsures qu’il touche d’abord à l’aide de la courge umutanga (de gutanga: vaincre, s. e. le mal) tandis que du jus d’aloès est administré au parient en qualité de vomitif.
Tel autre mugombozi emploie les feuilles des plantes suivantes : umusororo (épineux), igangabukari (litt. urine acide), umunyinya (acacia), urugando (syn. umugenge). Ces feuilles sont préalablement séchées au soleil et réduites en poudre qui est ensuite dissoute dans de l’eau. Cette solution est versée sur la morsure et sur les scarifications qu’on pratique autour d’elle ; on en verse également dans les narines du patient. Aucune partie du serpent n’intervient dans la fabrication de cet antidote.
Un dernier guérisseur emploie les feuilles d’umusheshe, d’umugonampiri (litt. celle qui endort la vipère impiri), d’urugando (syn. umugenge) (épineux) et d’umuragaro. On pilonne ces feuilles et on mélange le suc à de l’eau. La solution obtenue est appliquée sur la morsure et sur des scarifications que l’on fait autour d’elle. Ensuite on en donne à boire au patient. Parfois on prend le remède en question d’une manière préventive. On n’y ajoute jamais aucune partie du serpent. Par contre les têtes des serpents inshira (cobra cracheur), impiri et imbarabara, préalablement hachées avec leurs glandes et réduites en poudre par dessication, interviennent dans la confection d’amulettes par le guérisseur, lequel place cette poudre avec les extraits des plantes précitées dans des petites cornes d’antilopes isha et isirabo. Les orifices de ces cornes sont ensuite bouchés à l’aide de cire et de petits bâtonnets provenant des plantes antidotes. Ces talismans sont portés au cou, suspendus à une ficelle, on peut les mettre tout simplement dans la poche du pantalon. Lorsqu’on est mordu par un serpent, il suffit au porteur du charme de le réchauffer et de l’appliquer sur la blessure pour guérir instantanément, prétend le magicien-guérisseur. On ne peut déposer le talisman directement sur le sol : il faut interposer un bout de tissu par exemple.
Apiculture.
L’apiculture semble avoir été connue de tout temps des Bahutu du Ruanda-Urundi ; les Batutsi, s’ils ne la pratiquent pas eux-mêmes, en chargent les premiers qui demandent parfois la collaboration des Batwa sylvicoles. La ruche (umuzinga) du Ruanda-Urundi a l’aspect bien caractéristique d’un canon (auquel les indigènes ont d’ailleurs donné son nom). Longue d’environ 1 mètre, elle possède un diamètre de 0,30 m, sa capacité est donc faible : elle oscille entre 20 à 40 litres, ce qui rend l’essaimage excessif. Elle est constituée le plus souvent par un tronc d’arbre évidé mais parfois elle est tressée en lamelles de bambou, de roseau ou de papyrus, on l’enduit extérieurement d’une couche de terre mélangée à de la bouse de vache, et on la recouvre bien souvent d’un petit toit d’herbe afin de la mettre à l’abri des intempéries. Les deux orifices sont bouchés à l’aide de disques de paille ou d’écorce de bananier. Dans l’un des disques, on perce quelques petits trous par lesquels les abeilles pourront pénétrer. La ruche d’appât est déposée dans un arbre, à l’aisselle de deux branches, mais il arrive qu’elle y soit suspendue par deux cordes. Les ruches de culture sont déposées sur des branches fourchues dans la cour arrière de la hutte (igikari). Elles sont souvent envahies par des insectes déprédateurs et, mal protégées contre la pluie et l’humidité, les abeilles y contractent fréquemment des dysenteries.
Pour retirer le miel, l’apiculteur (umuvumbu) enlève le disque non perforé et enfume la ruche le soir, ce qui provoque l’évasion des abeilles par le disque opposé. Il prélève alors les rayons qu’il presse pour en retirer le miel et la cire brute sous forme de boules (ibishashara). Le miel (ubuki) avec ses nombreuses impuretés: cire, pollen, couvain, abeilles mortes, est déposé dans une petite cruche en terre cuite. Il se mange à l’état naturel mais le plus souvent il est converti en hydromel, boisson par excellence des Batutsi de haut lignage, hydromel (inzoga y ’ubuki) qui est parfois associé à la bière de sorgho ou de banane pour en corser le goût. La cire était jetée, tandis qu’actuellement, suite à la propagande administrative, elle est vendue au commerce ; les missionnaires l’achètent également pour en faire des cierges.
Certains magiciens utilisent la propolis pour obturer l’orifice des cornes magiques. Le miel de qualité (umutsama) intervenait dans les tributs dus au mwami, aux chefs et sous-chefs. Dans la compréhension indigène, la ruche est comparée en ce qui concerne son organisation, au régime politique du pays. L’abeille qui commande la ruche porte le même nom que le roi, c’est l’umwami w’inzuki autrement dit urwiru. Il est bien connu qu’une ruche dirigée par un urwiru mâle ne donne pas beaucoup de miel, c’est un roi fainéant et vagabond ; dès lors, la colonie est instable et déserte fréquemment la ruche.
Au contraire, la ruche commandée par un urwiru femelle auquelle on ne donne jamais le nom d’umwamikazi : reine-mère, mais celui de mwami, est féconde et productive. Cette femelle engendre souvent une nombreuse descendance et l’apiculteur tente d’empêcher l’essaimage des nouvelles reines (amagomerane) en supprimant leurs cellules (amagone) alors qu’elles ne sont pas encore écloses. Les faux-bourdons (mpingwe) sont comparés à des Batutsi faisant leur cour à la reine urwiru et vivant en sa compagnie, fuyant tout travail et se promenant parmi les Bahutu (abeilles) dont ils profitent du travail en parasites.
Les faux-bourdons se reproduisent entre eux et ne construisent qu’un ou deux rayons par ruche. Bien qu’ils ne présentent pas d’utilité réellement efficiente, les indigènes ne les tuent jamais, tout en admettant que les ruches prospéreraient mieux sans leur présence. Les abeilles (inzuki-impashyi) sont des Bahutu, des travailleurs. Elles récoltent le miel, le pollen (urugondo, litt. le jaune), la propolis (urwenera) et l’eau qu’elles mélangent au pollen pour construire les rayons (ibimamara) de cire. Elles se reproduisent entre elles. Après la récolte du miel, l’apiculteur doit en manger un peu afin que ses abeilles ne cessent d’en apporter dans la ruche ; toutefois les membres de sa famille ne pourront en manger que le lendemain afin d’éviter l’essaimage immédiat. En fait, les hommes ne mangent pas de miel.
De toute façon, afin d’empêcher magiquement l’essaimage, l’apiculteur capture un gecko (icugu), le tue, le sèche au soleil et le réduit en poudre qu’il introduit en partie dans la ruche et dont il brûle le reste sous celle-ci. La présence d’une dent d’hyène, suspendue à l’intérieur de la ruche, aurait pour résultat d’inciter les abeilles à faire preuve de flair dans leurs recherches comme cet animal qui décèle jusqu’aux cadavres enterrés. On y place aussi des crins de lion pour leur donner de la force.
Afin de pouvoir cultiver autour de sa ruche, l’apiculteur dépose sous celle-ci un peu de pâte de sorgho ; les abeilles penseront à la prochaine miellée de sorgho et n’accableront pas le cultivateur. On ne peut divulguer les secrets de l’apiculture : les abeilles essaimeraient. Les apiculteurs ne peuvent se faire raser les cheveux, ils provoqueraient la fuite de leurs abeilles. Les instruments de l’apiculture ; couteau, calebasse, etc., sont sacrés, ils ne peuvent être employés à aucun autre usage, les abeilles mourraient. Le crâne du mouton ou de la chèvre abattus doit être éloigné de la ruche sinon les abeilles mourraient. La torche qui fut employée pour enfumer la ruche ne peut être jetée sur le feu pastoral igicaniro sinon les vaches deviendraient aussi acariâtres que les abeilles.
Elles sont censées reproduire la forme d’organes sexuels dans leurs alvéoles lorsque la femme de l’apiculteur trompe ce dernier qui est ainsi averti de la faute commise. La femme enceinte et la femme réglée ne peuvent s’approcher d’une ruche, les abeilles essaimeraient ; il en serait de même au sujet de la femme qui vient d’accoucher. Les apiculteurs ne peuvent parler en récoltant le miel. Celui qui s’est frotté de beurre ne peut entrer dans la cour où se trouvent les ruches ; celui qui a mangé du sang coagulé (ikiremve) non plus, ni celui qui a bu du lait ou mangé des colocases. Qui va à la recherche d’abeilles ne doit pas sortir sans sifflet (ikirango) pour les appeler.
Aviculture.
La poule indigène (inkoko) est petite et légère : 500 à 750 grammes, médiocre pondeuse : 50 à 80 œufs par an de 35 à 40 grammes, bonne couveuse et excellente mère. Le plumage est varié, souvent beige ou brun, la crête est simple et petite. Il est à se demander si cette poule est originaire d’Afrique car on ne l’y rencontre pas à l’état primitif. Une fois de plus, les Batutsi Banyiginya du clan royal des Basindi se prétendent les introducteurs de cette gallinacée au Ruanda-Urundi.
Dieu envoya aux frères Mututsi et Sabizeze arrivés au Mubari la poule Intunda et le coq Rutunda. Alors que la poule est universellement connue des Bantous, ce trait de la tradition doit nous amener à conclure que lors de leurs migrations, les pasteurs batutsi et bahima étaient également éleveurs de poules. A l’époque précoloniale, cette bestiole était détenue uniquement en vue de pratiquer la divination par aruspicine sur les coquelets, en effet aucun des groupes ethniques de ce pays ne consomme ni la chair ni les œufs de poule. Afin d’empêcher celles-ci de picorer dans les cultures, on les attache lors des semailles de haricots et bien souvent on leur coupe les orteils, elles semblent alors marcher à l’aide de béquilles. Le soir venu, elles se retirent dans la hutte. Il ne viendrait à l’idée de personne de nourrir cette volaille. Serait égorgé séance tenante le coq qui se permettrait de grimper sur la hutte et la poule qui imiterait le chant du coq. Le fait que le coq qu’on tient en main se mette à chanter est un signe de longévité pour le porteur.
Le fait d’écraser un poussin est un signe de mort prochaine ; pour éloigner de soi le mauvais sort, il convient d’absorber un peu de levure de bière de sorgho (umusemburo w’amasaka). Les coqs, à chair particulièrement coriace, et les œufs sont vendus aux Européens. Dans la plaine de la Ruzizi, quelques indigènes, notamment des islamisés, élèvent le canard de barbarie.
La chasse (guhiga).
Il est hors de doute qu’avant son peuplement par les hommes, le Territoire du Ruanda-Urundi fut fortement occupé par les animaux sauvages ainsi que l’atteste encore à l’heure actuelle la toponymie de lieux où l’on ne rencontre cependant plus de gibier : Kinyanzovu (le grand éléphant), Bwambarangwe (le pays des léopards), Ruvubu (la rivière des hippopotames), Bumbogo (la région des buffles), etc.
A présent la faune est cantonnée :
Au nord, dans le secteur des volcans du Parc Albert, où l’on trouve le gorille (ingagi), le chimpanzé (impundu), le cercopithèque doré (inkima) et argenté (inyenzi), le buffle (imbogo), l’éléphant (inzovu), le daman (impereri), le porc-épic (ikinyogote), etc. Le long de la crête de partage des eaux Congo-Nil où l’on retrouve une faune sensiblement identique à la précédente. Dans la plaine de la Ruzizi où l’on rencontre l’éléphant, l’hippopotame (imvubu), le python, les antilopes et du gibier d’eau : bécasses, canards, sarcelles, etc. On trouve encore l’éléphant, le buffle et les antilopes au centre peu habité du Ruanda ;
A l’est, et tout spécialement dans le Parc National de la Kagera où se rencontrent le lion (intare), le léopard (ingwe), l’hyène (impfyisi), le chacal (imbwebwe), le chat sauvage (inturo), le zèbre (imparage), le buffle, les antilopes : éland (itamu), chevaline (inkoronko), waterbuck (isama), Acpyceros (impala), des marais ou Limnotragus (situtunga, inzobe), topi (inyemera), bushbucks (impongo), bushduiker ou Sylvicapra grimii (isha), redbuck (isasu), oréotrague ( ingeregere-igishinga), oribi (isilabo) ; le phacochère, l’hilochère, le potamochère (ingurube), l’hippopotame, le crocodile (ingona), le varan, la loutre (inzibyi), le putois (agasamunyiga), l’oryctérope (ikinyaga,) etc.
Parmi les oiseaux on trouve le cormoran, la grue couronnée, le héron, les oies, les canards, etc. ;
Les lacs et rivières récèlent des loutres (inzibyi). La viande de chasse constituant en principe un aliment tabou aux deux grands groupes ethniques du centre du Ruanda-Urundi essentiellement pasteurs et agriculteurs, sa recherche ne présente d’intérêt que pour les Batwa sylvicoles et pour quelques populations de l’est, notamment pour les Banyambo (T. Kibungu). La chasse se pratique principalement en forêt de la crête de partage des bassins Congo-Nil et dans les savanes du centre et de l’est. Chose curieuse, les Batutsi dont le mwami Mutara Rudahigwa , et les Bahutu la pratiquent par sport, pour trouver de la nourriture pour leurs chiens de chasse. Les bami du Ruanda avaient érigé en réserve de chasse à leur profit toute la province du Cyanya (T. Kigali). En Urundi, à l’occasion de la fête des premières semailles de sorgho (umuganuro), se pratiquait une chasse rituelle aux animaux sauvages déprédateurs des cultures : antilopes, lièvres, phacochères, dont les dépouilles étaient amenées au roi qui participait à la fête, il prélevait les plus belles peaux pour en faire des pagnes (inkindi) destinés à ses danseurs ; quant à la viande, elle était abandonnée aux chiens et aux chasseurs Batwa. Certaines dépouilles intervenaient dans les tributs remis au mwami et aux chefs : ivoire des éléphants, peaux de léopard, de loutre, d’antilope, etc.
C’est principalement la chasse au chien courant qui est pratiquée, il s’agit du chien de race «basenje» qui n’aboie pas, il porte au cou, attaché à un collier, un grelot dont le battant est rendu insonore par l’introduction d’herbe. Le chasseur part armé de sa lance, de son arc et de ses flèches, il abat la bête traquée par ses chiens qu’il excite constamment en poussant des cris spéciaux et parfois au son d’olifants.
Pour aller à la chasse, l’autorisation du chef politique n’est pas traditionnellement requise, seule à l’heure actuelle la réglementation de l’Administration a apporté certaines obligations. Les autorités prenaient l’initiative de grandes battues collectives ; dans ce cas, le chef de chasse était toujours un Muhutu. Au nord-est, on emploie des filets d’une trentaine de mètres de longueur que les chasseurs mettent bout à bout dans les plaines, barrant ainsi parfois plusieurs centaines de mètres. Des rabatteurs amènent le gibier dans les filets où il s’empêtre et est abattu à coups de lance ou de massue en bois.
Les pièges fixes sont de plusieurs sortes :
1) Les niches en pieux, véritables souricières, où l’on dispose une chèvre comme appât et où les fauves viennent s’emprisonner après le déclic de la trappe ;
2) Les lacets placés devant les terriers ou au passage obligé des antilopes ; dans ce cas, ils sont réunis à un arbre faisant ressort qui se replie en l’air tandis que la bête est prise dans le nœud coulant du lacet ;
3) Des trous bien dissimulés sous un tapis de branchages et d’herbes, qui sont examinés matin et soir ; ils sont spécialement destinés aux éléphants ;
4) Pour piéger, les Banyambo confectionnent une couronne ingata de 15 cm de diamètre en papyrus, laquelle est garnie sur tout son pourtour de longues épines d’acacia dont les pointes sont dirigées vers le centre, où elles se rejoignent. A un morceau de bois de 0,60 m de long est attachée une corde dont l’extrémité se termine en nœud coulant posé au-dessus de la couronne précitée. Celle-ci est posée sur un trou de ± 0,12 m de diamètre et 0,20 m de profondeur, creusé le long du sentier suivi par les animaux vers les points d’eau.
La pièce de bois de 0,60 m, à laquelle est attaché la corde est enterrée. Plusieurs pièges de ce genre sont placés le long de la piste et tout est soigneusement camouflé par de l’herbe. L’animal empruntant le sentier, pose une patte sur une des multiples couronnes d’épines, et comme le vide est fait en dessous de celle-ci, le membre s’enfonce brusquement à travers l’engin. L’animal, sous la douleur et la peur, s’enfuit mais la couronne dont les épines sont profondément entrées dans la chair, retient le nœud coulant qui, lui, se referme sous le poids du morceau de bois ; celui-ci le handicape dans ses mouvements et finalement la corde lui lie les membres ensemble. La bête tombe ainsi à la merci des chasseurs.
5) Les mêmes Banyambo piègent les crocodiles en plaçant à 0,50 m au-dessus de la rivière un double hameçon retenu par un filin en acier, auquel ils m ettent comme appât un morceau de viande de situtunga (antilope des marais). La perdrix est assommée à coups de bâton vers cinq heures du matin alors que l’aurore pointe à peine, et qu’elle est encore endormie. Pour abattre les oiseaux, l’on dispose de l’impiru, flèche assommoir possédant un gros bout en bois. En principe, on s’abstient de chasser l’hyène et le lycaon.
L’Administration organise des battues collectives ayant pour but de supprimer les animaux sauvages déprédateurs des cultures : phacochères, éléphants, etc. Les flèches sont fréquemment enduites de poison de chasse ubumara (de kumara : finir, exterminer) qu’on confectionne dans l’est du Ruanda-Urundi et notamment au Migongo.
Ce poison de chasse est préparé par des spécialistes appelés abatetsi b’ubumara (litt : les cuisiniers du poison exterminateur). Ils ne peuvent le faire que s’ils sont complètement exempts de lésions superficielles : plaies, écorchures, abcès, et s’il n’y a pas eu de mortalité humaine ou canine sur la colline. Par ailleurs, ils n’opèrent pas chez eux mais sur place, là où ils trouvent les arbres umusagwe (Fagara cfr Lemairei D. W.) et amadwedwe dont les racines sont employées à la fabrication de ce poison. Ces végétaux se rencontrent dans certaines régions de l’est : Parc National de la Kagera, Karagwe et Bugesera. Les spécialistes précités travaillent toujours par groupe de trois. Il est strictement interdit aux femmes et aux chiens de s’approcher du lieu de la préparation, celle-ci raterait sous l’effet de leur influence occulte néfaste. Les racines sont débitées en minces morceaux qui, à leur tour, sont réduits en copeaux à coups du dos de vieille houe if uni. Le produit obtenu est mis à cuire dans une cruche d’une contenance de 20 à 25 litres, emplie d’eau qu’on met bouillir à feu vif durant 5 à 6 heures. On ajoute une noisette de beurre pour empêcher l’eau de déborder. Au fur et à mesure de l’évaporation, on enlève les copeaux qu’elle ne submerge plus. En fin d’opération, il ne reste qu’un litre et demi à deux litres de solution noirâtre qui est à son tour réduite par ébullition dans un tesson de cruche. Au bout de deux heures environ, il ne reste plus qu’une masse ayant l’aspect et la consistance du goudron. Au fur et à mesure de sa formation, le produit est enlevé et malaxé à du beurre sur une pierre plate bien dure par l’un des opérateurs à l’aide d’un marteau, d’un couteau de bois ou d’une pierre à moudre intosho.
Enfin, on ajoute, au produit obtenu, la tête et les glandes venimeuses d’un cobra (incira) préalablement réduites en poudre. Les expériences de laboratoire ont prouvé que cette addition est inutile, le produit originel étant suffisamment nocif. Lors de la préparation du poison sur le feu, le spécialiste répète constamment ces mots en chantonnant : « Nkuragiriye imbogo, nkuragiriye intare, nkuragiriye isatura, nkuragiriye impongo, nkuragiriye isasu, nkuragiriye inturege, nkuragiriye inyemera, nkuragiriye indonyi, nkuragiriye isha, nkuragiriye impara, aliko icyo ntakuragiriye ni umuntu » : « Je vous réserve le buffle, je vous réserve le lion, le phacochère, le léopard, l’impongo, l’isasu, l’inturege, l’inyemera, l’indonyi, l’isha, l’impara, mais ce que je ne vous réserve pas, c’est l’homme ».
L’incorporation de beurre a pour but de permettre au poison d’adhérer facilement à la flèche. A défaut de beurre, on emploie la sève de Yumukoma qui s’écoule lorsqu’on en détache l’écorce. L’ubumara n’est employé que pour la chasse au gros gibier tel que buffle, éland, éléphant, phacochère, léopard, lion. On l’applique sur la tige en dessous de la pointe de flèche spéciale ingobe en forme d’ancre qui demeure accrochée au gibier en se détachant de son manche de bois. Préalablement à son application, on le réchauffe. On place la pointe de la flèche dans la cavité du manche après y avoir craché, on y applique ensuite le poison.
Celui-ci conserverait son efficacité durant deux années. Le chasseur qui détient Yubumara ne peut commettre d’adultère, le poison se retournerait contre lui. Lorsque sa femme est enceinte, s’il atteint une bête à l’aide d’une de ses flèches empoisonnées et qu’elle s’enfuit sans succomber immédiatement, le chasseur ne peut se porter à la recherche de la bête ni la poursuivre. Après avoir tué une bête, le chasseur peut commettre impunément l’adultère. Lorsque des flèches empoisonnées se trouvent dans une hutte où survient un décès, on les enlève et on les dépose dans une hutte miniature construite à cette occasion, on l’incendie tout en retirant les flèches et en disant : « Je récupère mes flèches et j’irai à la chasse», elles ne peuvent réintégrer la hutte mortuaire qu’une fois l’enterrement accompli. Mais le plus souvent on les vend à un étranger à la famille, car elles sont censées avoir perdu toute leur efficacité pour leur propriétaire. La veille d’une expédition cynégétique, le chef de groupe de chasseurs réunit ceux-ci au son de l’olifant et les prévient (kurarika) du jour et de l’endroit de la chasse. Après que le conseil a été tenu, les chasseurs doivent s’interdire :
1) D’avoir des rapports sexuels, même avec leur propre femme ;
2) D’avoir des rapports adultérins (la même interdiction frappe également la femme du chasseur).
Si la femme du chasseur traverse une période menstruelle, son mari ne peut aller chasser. Il en sera de même si la veille de la chasse une naissance, un décès, un mariage ou la mort d’un chien ont eu lieu sur la colline habitée par le chasseur. Préalablement à leur expédition, les chasseurs pratiquent la divination par la graisse de vache, de chèvre ou de mouton, graisse qui prend à cette occasion le nom de nyarigina ; ils n’entameront la chasse que si la graisse a révélé des augures favorables. En cours de route, les chasseurs s’abstiennent de saluer qui que ce soit, pas même leur père ou un autre membre de leur famille ; ils ne peuvent toucher personne. Les chasseurs ne prêtent jamais leurs armes : arc, flèches, lance, etc., à une tierce personne, fut-elle chasseuse elle-même ; il est d’ailleurs strictem ent interdit à quiconque de toucher ces armes, même s’il s’agit de compagnons de chasse.
Lors du jour décidé pour l’expédition, un chasseur, désigné à cet effet par le chef de groupe, doit se rendre très tôt le matin sur le terrain envisagé et y allumer un feu réservé uniquement à lui et à ses compagnons, il est interdit aux passants de s’approcher de ce feu et a fortiori d’y prélever des braises. L’endroit où le feu se consume est intitulé urugerero (lieu où l’on se réunit en vue d’accomplir un but défini). Au moment de partir, les chasseurs touchent leurs chiens à l’aide de la cucurbitacée amère umutanga (de gutanga : vaincre) pour les rendre bénéfiques.
Au commandement de leur chef, les chasseurs se dispersent sur l’aire de chasse et se m ettent à crier pour lever le gibier. Une fois la bête entrevue et levée, le chasseur qui l’a aperçue avise ses co-équipiers en poussant un cri spécial [kurangira : signaler aux chasseurs) et sans les interpeller par leur nom ni en leur parlant. De même, celui qui parvient à tirer sur la bête et à la toucher mortellement, ne peut en aucun cas appeler ses compagnons par leur nom, il doit pousser un cri spécial qui constitue un signal convenu (urukomo).
Si la bête a reçu un premier coup de flèche et qu’elle s’enfuit, les chasseurs se garderont bien de piétiner l’endroit par où elle a passé, ils se garderont également de poser le pied sur le sang que la bête a perdu dans sa fuite, il est même interdit d’indiquer ce sang du doigt, de l’arc ou de la flèche, le chasseur ne pourrait le faire que s’il se munissait préalablement d’une baguette qui serait ensuite laissée à l’endroit envisagé.
Dès qu’ils parviennent sur les lieux où la bête mourut, les chasseurs poussent des cris de joie (gusetsa ishyamba : faire rire la forêt). La bête abattue doit être portée la tête en arrière. Il est strictement interdit à toute autre personne que les chasseurs de s’approcher du lieu où la bête gît morte. Si une personne passait outre cette interdiction, les chasseurs pourraient l’arrêter, la ligoter et la soumettre à la torture : la coutume le leur permet sans qu’il y ait délit répréhensible de leur part.
Pour être certain de trouver du gibier durant la chasse, un ou deux chasseurs du groupe doivent porter l’amulette urusango, bout de bois tiré de l’arbre de même nom (de gusanga : aller à la rencontre de). Ce charme doit être inséré dans les cheveux ou attaché à l’extrémité de l’arc (uruhembe rw’umuheto), il protégerait également contre les accidents de chasse.
Les chasseurs ne confectionnent pas leurs armes eux-mêmes ; elles sont l’œuvre de spécialistes bahutu, les flèches sont tirées du bois d’urukurazo. Les chasseurs rentrent chez eux en chantant si la chasse a été fructueuse, et amènent la bête abattue chez celui qui lui a porté le premier coup. A cette occasion, la maîtresse de céans doit allumer un feu dans son enclos, feu devant lequel sera déposée la bête, les chasseurs pénètrent ensuite dans cet enclos et le vainqueur leur donne de la bière à boire.
Enfin la bête est amenée au dehors, à l’écart, pour être dépecée. Le premier morceau est débité à l’intention du chef de groupe, il s’intitule itako ry’umutware (la part du chef), il consiste en une patte arrière complète. Une autre part (kuramura) consistant en une patte avant revient au chasseur uwasonze (de gusonga: achever) qui porta le coup de grâce à la bête ; cette coutume s’effectue même si la bête trouva la mort dès le premier coup, à cette occasion on lui coupe un bout d’oreille. Celui qui, la veille, a convoqué les chasseurs à coup d’olifant, a désigné l’endroit propice et a accompagné les chasseurs pendant la battue, reçoit un morceau du cou de la bête. Seuls les chasseurs peuvent assister au dépeçage ; toute autre personne serait lynchée si elle s’en approchait.
Lors d’une contestation entre chasseurs sur le point de savoir qui le premier a tué la bête pour le cas où elle aurait reçu plusieurs coups de lance, il incombe au chef d’équipe de pourvoir au partage. Les petits piquets qui ont servi à tenir la peau étendue sur le sol pour en assurer le séchage sont conservés dans un recoin bien caché de la hutte, il est interdit de les utiliser pour le séchage de peaux d’animaux domestiques. Lorsque la meute de chiens a pris sa septième bête d’une même espèce, on lui remet un charme en fer umudende, espèce de clochette allongée. Le chien le plus ancien de la meute porte l’umudende ; à sa mort, le talisman passera au puîné. Ce charme est destiné à protéger magiquement la meute. Seul le sexe masculin peut s’adonner à la chasse, les femmes, surtout si elles sont enceintes, ne peuvent même pas assister en spectatrices.
Les chasseurs ne peuvent, en cours d’opération, prononcer le nom des bêtes qu’ils chassent sinon les animaux mis en méfiance s’enfuiraient ou s’attaqueraient aux chasseurs. Aussi ceux-ci usent-ils de circonlocutions : pour désigner le léopard, ils diront : nyiramahore (celui dont l’on tait le nom), muyaga (rapide comme le vent), rwara (la griffe par excellence), bugondo (animal à peau tachetée), kimizi (le vorace) ; on intitule le lion : iwabwiga (le glouton). Le jour de l’expédition, les chasseurs ne peuvent se croiser les jambes, ni regarder des personnes qui se croisent les jambes : ils rentreraient bredouilles. S’ils rencontrent en cours de route un membre des clans au « mauvais œil » porte-malheur : Abitira, Abashingo, etc., ils doivent faire demi-tour sinon leur chasse serait infructueuse et dangereuse. Afin d’éviter de conserver par hasard avec des membres de ces clans, les chasseurs n’adressent en cours de route la parole qu’à des personnes dont ils connaissent l’identité.
La bête abattue doit être couchée la tête vers le bas de la montagne, jamais vers le haut. En principe, le chasseur ne se rendra pas à la chasse si sa femme est enceinte, surtout pas à celle à l’éléphant : il risquerait de se faire tuer par celui-ci. Les Batwa, en pareil cas, font usage d’une astuce : voyant la bête, ils en prononcent le nom, brandissent un petit arc et décochent une flèche miniature, ils croient avoir ainsi tué l’esprit de l’animal qui désormais n’aura plus la volonté de se défendre.
On ne peut reprendre la chasse le lendemain du jour au cours duquel on a abattu une bête : c’est un jour de deuil ; si l’on passait outre cette interdiction, il arriverait malheur au chasseur et à ses chiens. Les chasseurs qui ont donné la mort à un animal dangereux : lion, léopard, éléphant, buffle, ne peuvent avoir des rapports sexuels : ils doivent préalablement se purifier (kwera) comme après une période de deuil (kwirabura) pour les humains. Chez les Batutsi, le chasseur prenait des liquides exorciseurs amasubyo, puis accomplissait une copulation rituelle avec une servante sur laquelle il déchargeait son potentiel de danger.
Un chasseur qui en rencontre un autre sur la limite de sa réserve ne peut continuer ce jour-là, Ils ne s’asseyent pas sur une termitière (kisindu) car ils ne tueraient rien. Ils ne peuvent toucher une bête tuée de la pointe du bas de la lance, ni porter une serpette à la main. La chasse aux animaux totémiques est interdite sauf en ce qui concerne le léopard et le lion, encore faut-il en remettre la peau à l’autorité coutumière.
Les Batwa sylvicoles pratiquent la chasse et la vénerie en employant l’arc, la javeline et des chiens qu’ils obtiennent et dressent pour le compte de certains Bahutu. Les flèches, en bambou durci au feu, sont réservées à la chasse aux singes. La corde de l’arc est en écorce de bambou, l’arc est complètement entouré d’une lamelle de liane (umuhande), pourvu à l’intérieur d’une baguette faisant ressort. La pointe de la flèche est bien souvent en fer, jamais en pierre. Le rôle des chiens consiste à dépister et à forcer la bête.
Ils emploient également des pièges à lacet ; toutefois, ils ignorent la trappe, la fosse, lassommoir, les filets et les enceintes de chasse. Ils exécutent des rites de deuil auxquels participent hommes et femmes, à l’occasion de l’abattage d’un éléphant mâle dont ils craignent la vindicte de l’esprit considéré comme résidant dans l’organe viril de l’animal. Ils revêtent l’éléphant de l’herbe fétide umwishywa, d’umurembi (de kuremba : réduire à l’impuissance) et d’umutanga (de gutanga: devancer, vaincre) et l’implorent, en des prières rituelles, de ne pas se venger sur eux ni sur leur famille : « Détourne donc de moi ta colère, que ma famille ne périsse pas », en compensation de sa mansuétude, ils lui promettent de la bière comme dans le culte des mânes. Ils enterrent l’organe viril de l’animal adorné des plantes magiques précitées. Après cette cérémonie, ils peuvent dépecer et manger l’éléphant en toute quiétude.
Au Ruanda existait, sous l’ancien régime, des corporations de chasseurs dont la plus importante était celle des batezi (les piégeurs). Elle fut organisée par le mwami Mutara II Rwogera ; placée sous les ordres du chef Nyarwaya, elle s’étendait aux territoires de Kisenyi, Ruhengeri, Byumba et de Kigali. La corporation des batezi était dirigée par un chef investi directement et destitué par le mwami auquel il devait présenter tribut : peaux de léopard, d’antilope, de singe et du miel. Les Batwa ont divisé la forêt en secteurs de chasse dévolus à leurs familles et clans respectifs. Hors de ces secteurs, le chasseur ne pourrait s’approprier que de la bête qu’il blessa dans son propre ressort.
La pêche.
Le lac Kivu et la Ruzizi comportent le Tilapia, les silures, l’isasi, l’ishimina, le mushimbili, le musege et l’intana. Les lacs de l’intérieur du Ruanda-Urundi comportent surtout des Tilapia nilotica d’introduction récente due à l’initiative européenne.
L ac K ivu.
Pêche à la ligne (kuroba).
Elle est pratiquée sur les rives. La canne est constituée par un simple jonc, l’hameçon est pourvu d’un appât constitué de quelques algues poussant dans l’eau sur les berges, on n’annexe jamais de flotteur et le pêcheur ne cesse de lancer et d’agiter sa ligne, il en utilise parfois deux ou trois en même temps. Aux lacs intérieurs du Ruanda-Urundi, la pêche à la ligne est surtout pratiquée par des enfants qui emploient des vers de terre pour appâter le poisson qui est un Tilapia. Ils utilisent jusqu’à cinq lignes à la fois et s’avancent sur l’eau à l’aide de petits radeaux confectionnés en troncs de bananier, ils ne cessent de crier à l’adresse du poisson : « Viens, viens ».
Pêche au harpon (kuyubira) (Lac Kivu).
Les pirogues s’éloignent deux par deux à cent ou deux cents mètres de la rive, chaque groupe de deux possède une longue corde allant d’une pirogue à l’autre, cable d’une longueur de trois cents mètres parfois auquel pendent, de vingt en vingt centimètres, des roseaux d’un mètre de hauteur environ lestés de pierres. Les pirogues se ramènent vers la rive, tandis que le poisson effrayé par le rideau de roseau y afflue. C’est à ce moment que les pêcheurs (abubizi) quittent les pirogues, se laissent tomber, dans le lac, les pieds en avant, et harponnent le poisson à l’aide d’un grand stylet umugera en fer de 1,50 m de longueur, effilé à l’une des extrémités et garni d’une grosse boule à l’autre ; ils reviennent déposer le poisson dans les pirogues et repartent de suite à la pêche. Quelques pêcheurs savent se tenir sous l’eau durant plusieurs minutes. Ils emploient également un harpon en bambou garni de 5 pointes de fer, de 20 cm de longueur chacune, disposées en ombelle à l’une des extrémités.
Pêche à la senne (akeshimulaga).
Les filets employés sont longs de 20 à 100 m et haut de 1 à 2 m, ceux (akeshi) qui sont destinés à la prise des petits poissons ont des mailles de 3 cm de diamètre, ce diamètre mesure 7 cm chez les autres filets (mulaga) qui servent surtout à prendre le Tilapia. La corde supérieure est pourvue, de 20 en 20 cm, de morceaux de roseau de 0,25 m, faisant office de flotteurs, tandis que le bas du filet est lesté de pierres. La pêche s’effectue uniquement de nuit lorsqu’il n’y a pas lune ; afin d’attirer le poisson, les pêcheurs allument un petit feu à l’avant de leur pirogue. Après avoir étendu leur filet d’une embarcation à l’autre, ils rabattent le poisson vers la berge en criant et en donnant des coups de rame à leur pirogue afin d’effrayer le poisson. Arrivés à la rive ils relèvent le filet. Parfois l’opération s’effectue entièrement au large.
Pêche à la nasse (guhukura).
Elle se pratique de jour, le long des rives, là où les eaux sont peu profondes. Les nasses (cishenge-bikunguru) sont fixées dans des anfractuosités de rocher. Elles sont fabriquées en joncs et sont divisées en deux compartiments dont l’un est enduit d’intobe (moelle de sureau) afin d’attirer le poisson qui y est rabattu par un filet tendu entre deux pirogues. Le poisson, effrayé, fuit vers les rochers pour s’y cacher puis s’engouffre dans les nasses dont les ouvertures sont orientées vers la berge. Dans ce genre de pêche, les pêcheurs s’intitulent bahukuzi.
Rivière Ruzizi.
Les nasses (bigona) en forme d’entonnoir, faites de joncs, hautes de 2 m et d’un mètre environ de diamètre à l’ouverture dirigée vers l’amont, sont fixées parmi les rochers jalonnant les rapides ; elles sont visitées de bon matin par le pêcheur.
Pêche au filet.
L’indigène barre la rivière d’une rive à l’autre à l’aide d’un grand filet (kagwesi) qu’il fixe à des piquets fichés en terre à la berge.
Pêche à l’épervier (rusango).
Deux pêcheurs remontent le courant en tram ant derrière eux un filet en forme de poche.
Pêche au carrelet (ngoro).
La pirogue est pourvue tan t à l’avant qu’à l’arrière, d’un axe en bois sur lequel pivote une tige de bambou d’environ cinq mètres de longueur, les deux bambous sont réunis à leur extrémité par un troisième, il existe un filet tendu entre eux que le pêcheur (mudoroso) abaisse dans l’eau pour pêcher le poisson et qu’il relève ensuite pour le déposer dans la pirogue.
Pêche par barrage.
Celui-ci, construit à l’aide de pierres et de roseaux juxtaposés, a la forme d’un V dont la pointe demeure entrouverte afin de laisser passer le poisson, lequel est soit assommé à la sortie, soit recueilli dans une souricière en roseaux.
Lac Tanganika.
Le lac Tanganika constitue un réservoir spécialement riche en poissons, parmi lesquels on distingue notam ment les ndagala (Clupéïdes), petits poissons argentés qui font avec les migwebuka et les lumbu l’objet de transactions commerciales intéressantes, des espèces de hareng : banga, bidoda, lufukuzi, des anguilles mulimbu : des silures miomi ; des Tilapia makoki, des Citharinus, Bathybates, Sates microlepsis, Hydrocyon, Barbus, etc. (x).
Pêche à l’épuisette (rusenga).
Cette pêche des alevins umugara s’effectue le long des côtes au moyen de filets constitués par du tulle moustiquaire ou du tissu, tendu en forme d’épuisette ovale sur des branches que deux hommes manipulent sur les plages. La pêche du ndagala (Clupéide) à l’épuisette s’opère lors des nuits sans lune, en pirogue, à la lueur d’une grande torche de roseaux de 4 à 5 m de longueur, ou d’un feu de bois placé à l’avant de l’embarcation dans le but d’attirer le poisson à la surface. L’épuisette, soutenue par le manche, est plongée dans l’eau jusqu’à cinq mètres de profondeur, elle est manipulée d’avant vers l’arrière car le poisson suit la pirogue, c’est-à-dire la direction de la lumière. Le pêcheur chante, crie, frappe du pied ou de la pagaie contre son embarcation afin de faire remonter le poisson vers la lumière.
Le prix obtenu pour le ndagala péché et vendu est divisé en cinq parts, s’il échet :
Une pour le propriétaire de la pirogue ;
Une pour le propriétaire de l’épuisette ;
Une pour payer le fournisseur du bois ou des roseaux d’éclairage ;
Une pour le pêcheur ;
Enfin la dernière pour le rameur.
Pêche à la ligne de fond (kamamba).
Il s’agit de cordes de 200 mètres environ, lestées de pierres, sur lesquelles on dispose des hameçons amorcés espacés d’un mètre chacun. Ces lignes sont placées à 2 ou 300 m du rivage. Cette pêche s’effectue de jour, les lignes sont retirées vers midi lorsque le lac commence à donner des signes d’agitation.
Pêche de nuit à la ligne.
Chose curieuse, les pêcheurs du lac Tanganika s’adonnent à leur art, de nuit, en pirogue, à l’aide d’une canne constituée d’un roseau et d’une ligne de 0,50 à 1 m de longueur au bout de laquelle est accroché un hameçon pourvu, en guise d’appât, d’un bout de tissu blanc ou de plume blanche, seuls les poissons migwebuka viennent s’y faire prendre.
Pêche de nuit au filet (makwabo). Deux ou trois hommes demeurent à la rive où ils maintiennent une des extrémités du filet habituellement long de 100 à 200 m, large de 2 à 3 m et pourvu de mailles d’environ 5 cm de diamètre. A l’aide d’une pirogue, deux autres hommes amènent le filet dans le lac et le ramènent ensuite vers la rive où il est retiré avec le poisson.
Pêche de nuit à la senne (makila).
Le filet employé est identique au précédent mais il est pourvu de flotteurs et lestés de pierres, ses extrémités sont accrochées, à la plage, à de grosses pierres ou à des pieux fichés en terre. Ces filets sont déposés vers cinq heures de l’après-midi et relevés le lendemain matin vers six heures. En cours de voyage, les piroguiers ne peuvent comm ettre d’adultère : leur embarcation pourrait chavirer.
Le piroguier, en cours de route, ne peut jamais montrer du doigt le lieu d’où vient le vent habituellement (ce serait l’attirer), ni l’endroit d’embarquement. Pour indiquer quelque chose, le batelier doit préalablement fermer le poing. Il ne peut laisser tomber sa pipe dans l’eau ni y secouer la cendre, de peur que la nicotine n’irrite les esprits malveillants qui hantent les lacs et les rivières. Dans le même ordre d’idée, on ne peut jeter de la bière dans l’eau, sinon il y aurait risque de naufrage. Avant de s’embarquer en pirogue, il faut s’enduire le corps d ’un peu de boue afin que l’embarcation glisse plus rapidement sur l’eau. Le poisson est un aliment interdit à l’intérieur du Ruanda-Urundi. En fait, il n’était coutumièrement consommé, et ce en quantités très faibles, que par certains indigènes habitant près des lacs Kivu et Tanganika, immigrants venus du Congo belge et par les Banyambo à l’est du Ruanda. A l’heure actuelle, ce tabou marque une nette tendance à disparaître dans toutes les couches des trois groupes ethniques.
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