Si j’ai accepté l’aimable invitation du Jeune Barreau, c’est sans doute tout d’abord pour témoigner ma gratitude à l’Ordre dont m’éloignent de nouveaux devoirs. Mais c’est aussi pour servir la Colonie. Je la servirais mal en vous développant, à la veille de mon départ, des programmes théoriques.

Que vous dire alors, qui ne soit pas inutile ?

Devant cet auditoire où l’élite du monde colonial coudoie l’élite de l’intelligence métropolitaine, l’occasion est vraiment trop belle de faire quelques mises au point pour que je néglige d’en tirer parti. Le Congo n’est pas la chasse réservée des seuls coloniaux, de ceux qui s’y sont établis ou y ont placé leurs capitaux. Le Congo est la chose de tous les Belges, et tous les Belges en sont responsables. Les guides de l’opinion doivent avoir sur les problèmes congolais des notions saines et claires pour pouvoir juger une politique coloniale.

La crise, aujourd’hui, bouscule violemment les vieilles théories, impose la révision de maintes idées depuis toujours reçues. Improvisations plus ou moins efficaces, remèdes empiriques qui ne faisaient pas grand mal tant que le malade n’était pas en danger, gaspillages qui au temps des vaches grasses pouvaient se pardonner comme simples peccadilles — tout est remis en question, tout passe au crible; et c’est normal.

Pourtant, sur les lieux du naufrage on croit voir flotter des boues. Dans le désarroi universel, on se raccroche à quelques vérités premières, à quelques idées maîtresses : conclusions si souvent répétées qu’on ne songe même plus à en vérifier les prémisses ; axiomes qui sonnent comme d’essentiels mots d’ordre.

Eh bien, parmi ces vérités il en est qui ne sont que des demi-vérités. Parmi ces idées fondamentales certaines sont de fausses idées claires. Et dans les rangs des axiomes se sont glissés quelques postulats…

En voulez-vous des exemples, mille fois entendus ? Les noirs paresseux. Les noirs grands enfants. Le communisme bantou. Il faut produire : c’est un crime de laisser gaspiller les richesses naturelles. Transporter, c’est coloniser…

Tout cela paraît évident. Tout cela est à peu près vrai. Mais une demi-vérité peut devenir, si on la comprend mal, une mortelle erreur.

Que les noirs soient paresseux, personne n’en doute. Moi non plus. Nous sommes d’accord : les noirs sont paresseux. Je croirais même qu’ils sont plus paresseux que les blancs, ce qui n’est pas peu dire. Encore faut-il s’entendre.

Tous les coloniaux savent que les indigènes sont des flemmards sans pareils, d’imbattables tire-au-flanc. Verrait-on jamais, en Europe, des villages où les hommes passent leur journée étendus sur des nattes, à ne rien faire, à laisser couler le temps ? Des équipes de terrassiers accroupis devant une petite corbeille, qui la remplissent de sable avec leurs mains et puis se font assister d’un camarade pour charger sur leur tête ce dérisoire fardeau? Des casseurs de pierres qui travaillent en chantant une chanson tous ensemble et attendent le refrain pour laisser tomber la masse ? Des balayeurs de rues qui balaient assis ?

— Vous riez ?… Quels paresseux que ces noirs! — Mais verrait-on jamais en Europe un portefaix bruxellois prendre une lourde malle sur le dos, s’en aller à pied la porter à Paris, revenir au bout d’un mois — toujours à pied, pour un salaire qui lui permettra tout juste de s’acheter une chemise ? Non, n’est-ce pas ? il aimerait mieux se passer de chemise… Eh bien, ce sont là des choses qui se voient tous les jours en Afrique. Pourtant les noirs ne disent pas : «Quels paresseux que ces blancs!… »

Je me souviens d’un soir, sur le lac Kisale. Nous étions bloqués dans les papyrus flottants. Du haut de la dunette du steamer on voyait, très loin, par-dessus le moutonnement de la plaine verte, la double fumée d’un remorqueur qui essayait de se frayer un passage pour nous porter secours. Il était peut-être à cinq kilomètres de nous. Le capitaine appela un de ses hommes d’équipage, lui remit un billet. « Tu vois le Louis Cousin là-bas ? lui dit-il. Va porter cette lettre au capitaine ». Très simplement, le noir prit 1e papier, le fixa sur sa toison crépue par une ficelle passée sous le menton et se laissa couler à l’eau. Il allait lentement, s’enfonçant tantôt jusqu’à la ceinture, tantôt jusqu’aux aisselles, tantôt jusqu’au cou, se faufilant entre les tiges lisses, cherchant de son pied nu les souches mouvantes… Tous les passagers, accoudés au bastingage, le suivaient d’un regard angoissé : cet homme perdu dans la haute végétation, sans repère pour se diriger, seul — et le lac infesté de crocodiles et la nuit qui venait. Pendant quelques minutes, nous suivîmes sa trace au balancement des panaches remués; puis plus rien, la solitude l’avait englouti. A minuit, il rapportait la réponse. Le capitaine lui donna cinquante centimes; et le noir dit merci. Ce sont les choses qu’on ne voit pas souvent en Europe.

J’ai assisté dans la forêt du Sankuru au retour des hommes d’un village Bankutshu, un jour de chasse au filet. (Il n’y a pas plus paresseux que ces Bankutshu. Demandez aux rares entreprises européennes de la région : pas un ne s’engage comme travailleur). Ils étaient partis avant l’aube, tous, sauf les très vieux. Ils rentraient à la nuit close, ployant sous la charge des lourds filets et des bêtes capturées; mais ils étaient joyeux malgré leur fatigue et ils chantaient, parce qu’il y aurait de la viande dans les huttes.

Tout le monde connaît aux Stanley-Falls les pêcheries des Wagenya, l’immense barrage de troncs entrelacés où ils fixent leurs nasses. Les ingénieurs vont le regarder de près et s’émerveillent devant le prodigieux travail…

Dans l’Urundi, il y a des gens qui vivent à deux cents mètres au-dessus du niveau de la source et qui chaque jour, matin et soir, descendent jusqu’au fond du ravin pour puiser l’eau, remontent chargés d’une lourde cruche; qui trouvent tout naturel de faire douze heures de marche pour rapporter de la forêt un fagot de bois de soixante kilos. S’ils ne plantent pas d’arbres, êtes-vous bien sûr que ce soit par paresse ? Quand les pois se vendaient bien, il y a quelques années, on en achetait à Usumbura jusqu’à deux mille charges par jour. A cinquante kilomètres de là, au camp des pois, par les nuits de lune, l’incessant défilé des caravanes empêchait de dormir. Les hommes marchaient très vite, de leur pas glissant, avec trente kilos sur la tête, et ils chantaient. Mais parfois, quand le factorien n’acceptait pas leur tarif, ils refaisaient cinquante kilomètres pour ramener leur charge à la maison… Ah! oui, vraiment, quels paresseux que ces noirs !…

L’administrateur de Nyanza, sur le Tanganika, me montra il y a quelques années sa collection de fausse monnaie. Elle aurait fait le clou d’un musée de police. Il y avait — chose banale — des pièces de cinq centimes où l’on avait coulé du fer pour boucher le trou et en faire une pièce de dix sous. Il y avait des pièces d’un franc à l’effigie de Léopold II dont on avait très habilement inné la barbe pour les faire ressembler à des francs du roi Albert, parce qu’entre indigènes deux francs « imberbes », les franka na Madame, comme on les appelait, s’échangeaient contre trois francs « barbus ». Il y avait enfin d’anciennes pièces belges de deux centimes dont on avait patiemment usé la tranche sur une pierre pour réduire leur diamètre à celui plus petit d’un Heller allemand. Le Heller valait au cours du change deux centimes et trois dixièmes… Eh bien, l’homme qui sait se donner tant de mal pour un si maigre quoique si criminel profit, vous pouvez dire peut-être que c’est un dangereux faussaire; vous pouvez croire sans doute que c’est un rude imbécile — mais vous n’avez pas le droit de le traiter de paresseux!

Nous pourrions multiplier les exemples. Avez-vous jamais songé au travail formidable que représente pour les indigènes la construction d’une grande pirogue? C’est à des kilomètres de la rive, parfois, au coeur de l’impénétrable forêt, que l’on va choisir le tronc d’arbre idoine. On installe sur place un campement précaire. Abattre le colosse, l’écorcer, l’ébrancher à la machette, le creuser, copeau par copeau, avec des herminettes de fer doux, cela dure des mois. Et puis, si tout s’est bien passé, si le tronc n’était pas vermoulu, si aucun faux coup n’a fait échouer l’opération — il faudra qu’on se mette deux cents pour traîner l’embarcation jusqu’au fleuve, sans charroi, sans bêtes de trait, à travers la jungle sans routes…

Je vous ai parlé jusqu’ici d’efforts à but utilitaire; mais il en est de désintéressés. Allez admirer, au Musée de Tervuren, les grandes pagaies finement sculptées simples outils de travail dont on se sert tous les jours et qu’on a laborieusement ornés par seul souci de beauté. Voyez les appuie-tête, les armes, les statuettes, les poteries si fragiles, les innombrables parures. Considérez, même, les heures passées à la toilette : une coiffure de femme noire représente plus de travail qu’une permanente — et la coiffeuse opère pour rien, à charge de revanche.

On savait le noir peu ménager de son temps. A le regarder vivre de très près, reconnaissons qu’il n’est pas avare de sa peine non plus. Mais seulement lorsque, dans son jugement, le résultat « vaut » la peine. Est-il en cela si différent de nous ? Travaillons-nous si volontiers pour rien? Nous cherchons à équilibrer sagement notre désir et notre effort. Lui aussi; mais nos désirs ne sont pas les siens et il mesure sa peine autrement que nous. Tel travail le rebute, qui nous est familier ; tel objet nous attire, qui lui paraît vain. Soyons justes. Ce que nous avons à vaincre pour amener le noir au travail, ce n’est pas tant sa paresse. C’est son dégoût pour notre travail, c’est son indifférence pour notre salaire.

La « généreuse nature tropicale » n’est pas si maternelle qu’on le dit. Au Congo comme ailleurs, l’homme ne mange qu’à la sueur de son front — ou du front de sa femme. Et croyez-moi, il en coûte plus de sueur pour défricher à la houe un coin de forêt vierge avant d’y planter son maïs que pour labourer un champ à la charrue et y répandre quelques tonnes d’engrais. Mais si le noir, pas plus que nous, ne peut vivre sans travailler, il peut fort bien vivre à sa manière sans travailler pour le blanc. Dans ce sens, il est vrai de dire qu’en présence de nos demandes de main d’oeuvre il échappe à la loi d’airain. Il est un homme libre sur le marché du travail. Il peut se passer de notre salaire sans être condamné à mourir de faim. Mais n’oublions pas que chez nous aussi un mineur sans travail refusera de s’engager comme valet de ferme tant qu’il touche l’allocation de chômage.

En m’efforçant de démêler le vrai du faux dans cet aphorisme classique du « noir paresseux », je ne me livre pas à un simple jeu de l’esprit. La mise au point est d’une immense portée pratique. Elle éclaire tout le problème de la main-d’œuvre indigène…

Car s’il s’agit en fin de compte, comme certains le pensent, d’obliger au travail des gens qui n’en veulent pas, on ne voit pour y parvenir, d’autre moyen que la contrainte pure et simple. S’il s’agit au contraire — et je crois vous avoir montré que telle est bien la vraie position du problème — de résoudre l’antinomie entre travail impopulaire et salaire peu tentant, on aura recours à d’autres méthodes. On agira, suivant les circonstances, tantôt sur le travail tantôt sur le salaire; sur le travail, en remplaçant par exemple le salariat agricole par la production autonome; sur le salaire, en augmentant quand c’est possible une rémunération jugée insuffisante, ou en accroissant son attrait par une étude — si souvent négligée — des goûts de la clientèle indigène. Que ces moyens soient efficaces, l’expérience le prouve. Au temps du boom du copal, il a fallu interdire la récolte par décret, sous peine de prison et d’amende, aux femmes et aux enfants en tous temps, aux hommes pendant quatre mois de l’année. Attirée par les hauts prix du copal, la population sacrifiait à cette malsaine récolte sa santé et jusqu’à ses cultures vivrières. Et tel planteur, qui ne paie pas mieux que ses voisins, trouve toute la main-d’œuvre qu’il veut simplement parce que sa cantine est plus intelligemment achalandée.

Quelquefois cependant il ne suffira pas d’agir sur le travail et sur le salaire, il faudra bien agir sur le travailleur. En pleine brousse, chez des sauvages obstinément ancrés dans leurs coutumes, les offres d’emploi du blanc ne rencontrent que le vide. Une mine qui demande des bras, c’est comme un prédicateur devant des musulmans fanatiques ou comme un bonze bouddhiste qui attendrait les bons chrétiens à la sortie de la grand’messe pour les inviter à reconnaître leur erreur. Si vous me permettiez d’illustrer la situation dans le style des caricatures américaines, je la décrirais comme ceci. A droite, un village de paillottes, avec des indigènes tout nus. A gauche, en contre-bas, une boutique avec à l’étalage des cotonnades bariolées. Entre les deux, un mur très haut sur lequel on lit : Méfiance. Et un siphon qui va du village à la boutique en passant par-dessus le mur. Légende : « Comment amorcer le siphon ? »

Je vous le dis franchement : je suis prêt à adopter la pression administrative pour faire sauter la consigne de boycottage systématique, pour établir le contact, pour « amorcer le siphon ». Et je le ferai d’une conscience tranquille. Mais pour amorcer un siphon, non pour faire fonctionner une pompe; pour rendre possible le jeu des lois économiques, non pour le contrarier. A l’employeur de faire en sorte qu’une fois amorcé le siphon débite.

Il y a loin de cette solution nuancée, assignant à l’État un rôle d’initiation discrète, à la solution simpliste du recours à la force comme moteur permanent de la machine économique! Pourtant c’est la solution simpliste que vous entendez proposer chaque jour quand on vous dit avec un haussement d’épaules : « Que voulez-vous ? Comment fait-on aller à l’école un enfant paresseux ? Et les noirs sont de grands enfants! »

Les noirs « grands enfants »! Il me vient un scrupule. Car je devais vous parler de demi-vérités…

Quand je faisais mes premières armes au service territorial, dans l’Urundi, j’ai pris des leçons chez une femme remarquable. Nous avions conquis ce pays sur les Allemands et nous en savions bien peu de chose. Les archives avaient été emportées, dispersées, on ne devait en retrouver des bribes que plus tard. Nous tâtonnions dans un dédale d’intrigues.

Ndirikomutima, grand’mère du petit roi de l’Urundi, venait me voir souvent, toujours avec le même cérémonial. On la portait accroupie sur une litière de vannerie. Un vieux parapluie verdâtre et distendu la protégeait des regards indiscrets; devant le parapluie, les indigènes détournaient la tête avec un respect craintif. Les porteurs se détachaient de la foule, pénétraient dans la cour du fortin, glissaient le brancard jusque dans mon bureau. La suite se retirait, fermait la porte et montait la garde devant. Alors seulement la reine-mère découvrait son visage. De la main gauche elle soulevait pour me la tendre sa fine main droite au poignet chargé de lourds anneaux et le palabre commençait.

Ndirikomutima avait un visage ridé de vieille Indienne : profil aquilin, grande bouche aux lèvres minces obstinément serrées. Son regard voilé ne voulait rien dire; elle parlait d’une voix lente et lasse.

Je sentais confusément que cette vieille femme énergique était l’âme de la résistance passive opposée de toutes parts à nos efforts. Mes plaintes étaient toujours les mêmes : chefs qui ne répondaient pas à mes convocations, porteurs en fuite, marchés délaissés, caravanes en souffrance_ Ndirikomutima répondait en me demandant justice. On méconnaissait son autorité. Elle n’avait plus rien à dire dans le pays maintenant que les assassins de son fils pouvaient la narguer impunément.

Le roi Mutaga était mort quelques mois avant la conquête. Malarien, disaient les Allemands ; — envoûté, prétendaient les indigènes. Les envoûteurs, c’était la famille des Abavubikiro ; et pendant les dernières semaines de l’occupation allemande une quarantaine de ses membres avaient été massacrés ; leurs terres et leurs vaches confisquées au profit de la famille régnante. Quelques-uns avaient pu s’échapper, et reparaissaient maintenant, l’ordre revenu, pour demander justice eux aussi…

Ndirikomutima ignorait tout. Elle ne vivait que pour sa douleur. Autrefois, oui, elle aurait pu me donner satisfaction. Des vivres, des porteurs, tous les chefs à mes pieds sur un signe d’elle!… Mais dans ce temps-là on n’aurait pax circuler librement dans le pays les assassins d’un toi. Aujourd’hui, son pouvoir bafoué, elle était impuissante. Elle venait mettre sous ma protection l’enfant de son fils, le petit roi menacé à son tour, victime demain, comme son père, dc haine tenace des Abavubikiro…

J’écoutais sans rien dire. Je me demandais que penser d’une autre version, reconstituée bribe à bribe, sur la mort du dernier souverain. Une affreuse histoire d’amour incestueux et de sang fraternel. J’avais recueilli des bruits étranges; j’avais feint d’en savoir un peu plus long; j’avais inventé des détails pour les faire démentir. Et voici ce que je finis par apprendre :

Informé par son tailleur, un certain Nsebero, le roi aurait surpris son frère avec sa femme préférée. Il se jeta sur le coupable; mais celui-ci eut le temps de se mettre en garde et avant d’être abattu porta au roi un grand coup de lance au bas-ventre. Le roi refusa de se laisser soigner et mourut quelques jours après. La femme fut exécutée et le témoin, l’unique témoin, scella de sa vie ses promesses de silence…

Mais alors, cette malaria, qu’au dire des missionnaires, les médecins allemands avaient reconnue dans le sang du roi ? L’infirmier envoyé pour la prise de sang n’avait pas, me dit-on, soulevé la couverture… Stoïque et méprisant, le roi tendit son doigt à la piqûre inutile, cachant sa douleur et l’affreuse plaie par où s’écoulait sa vie. Mais il avait fallu brûler dans la hutte sombre des bâtonnets de bois odorant pour rendre la supercherie possible… De la malaria, on en trouve dans le sang de n’importe qui…

Rien ne me garantissait l’authenticité de cette histoire, que personne d’ailleurs n’eût osé me raconter en entier. Il fallait bien pourtant finir par l’éprouver.

Et un jour que la pauvre mère revenait à la charge, je lui dis : « Oui. Tu as raison. Il faut que justice soit faite. Les meurtriers du roi seront pendus ». Et j’ajoutai à voix très basse, d’un air pensif, comme me parlant à moi-même « Je les pendrai à la même potence que les assassins de Nsebero. »

Je dis cela très simplement, sans le moindre accent de triomphe, sans la moindre ironie. Elle n’accusa pas le coup. Pas un muscle de son visage ne tressaillit, je ne surpris même pas une flamme de haine dans son regard. Elle omit simplement de me demander qui était ce Nsebero dont elle devait ignorer la mort… Plus jamais, entre nous, il ne fut question de venger le roi. Dès le lendemain, les porteurs commençaient d’affluer, mes magasins se remplissaient de vivres…

Depuis, quand j’entends répéter que les noirs sont de grands enfants, je me souviens de Ndirikomutima, et je souris. Je souris tout en battant ma coulpe : car je l’ai dit comme les autres, parfois, pour dire quelque chose, pour souligner un trait plus ou moins enfantin de psychologie noire, par paresse de préciser ma pensée. Je souris — et je tremble — en songeant aux effroyables méprises que doit commettre un brave garçon d’administrateur nouveau venu qui prendrait au sérieux le conseil de traiter les noirs comme des potaches, qui s’en irait, muni de pareil viatique, se mesurer avec une assemblée de notables ou avec un vieux féticheur. Sans doute y a-t-il des erreurs plus grossières. Vous entendrez parfois — rarement — un incorrigible déclarer, en hochant la tête devant quelque – nègrerie : « Ces noirs, ce sont quand même des macaques ! Erreur plus grossière mais, à tout prendre, moins dangereuse. Car l’équation : noir égale macaque est si manifestement absurde qu’elle ne peut tromper personne; tandis que l’équation: noir égale grand enfant vous a un air si objectif, si raisonnable, qu’on s’en inspire pour formuler des règles d’action.

Le noir n’est pas un grand enfant. Dans sa psychologie se retrouvent quelques traits qu’il partage avec la mentalité de l’enfance : inconstance, gaieté facile, soumission, résignée aux influences du milieu. Mais qu’il est vieux par ailleurs, irrémédiablement vieux! Quelle sagesse désabusée dans ses dictons et dans ses fables! Quelle astuce dans ses manœuvres ! Et; surtout — j’en atteste quiconque a pratiqué les indigènes de près — est-il rien de moins enfantin que le traditionalisme obstiné des noirs, leur attachement irréductible au passé, à la norme, aux vieilles routines ; que leur méfiance de tout ce qui est neuf, que leur indifférence à toute curiosité scientifique ?

Au total, s’il me fallait choisir une formule simple, négligeant les nuances, une de ces formules qui sans être rigoureusement exacte, sans permettre de pousser à la dixième décimale, suffise pour les calculs de tous les jours; s’il me fallait résumer à l’usage des débutants mon expérience déjà vieille en une recette empirique sommaire, je leur donnerais ce conseil peut-être inattendu, peut-être hardi mais dont ils pourront s’inspirer sans se préparer des regrets : « Essayez donc de les traiter comme des hommes ! »

C’était pourtant si commode de les traiter comme de grands enfants! Cela vous donnait, à toutes les réactions du blanc mis en présence des noirs, un caractère assez sympathique de paternité! Corrections paternelles et paternelle contrainte… J’admets la contrainte, je vous l’ai dit, pour initier les indigènes à des activités nouvelles dont ils refusent de faire l’essai. Mais je ne puis l’admettre comme un moyen permanent de leur imposer ce que d’aucuns appellent, poux les besoins de la cause, la « sainte loi du travail », du travail qui ennoblit les hommes.

Le travail ennoblit: C’est vrai — mais pas toujours. Ce qui ennoblit, c’est l’effort productif et prévoyant, l’effort un peu plus grand que les besoins immédiats, l’effort qui par le labeur d’aujourd’hui achète pour l’humanité les loisirs de plus heureux lendemains. Mais le travail stérile, le travail sans espoir et sans issue est un travail sans noblesse. La galère abêtit. D’ailleurs, ne nous payons pas de mots. Parlons franc. Si nous avons ouvert des mines en Afrique, si nous y avons semé des plantations, si nos entreprises demandent des bras et notre commerce des produits, ce n’est pas pour ennoblir le noir, c’est pour enrichir le blanc. Dessein parfaitement légitime, si légitime qu’il n’a pas besoin de se masquer d’hypocrisie. Je me méfie du colporteur qui veut me vendre sa pacotille à perte, simplement par altruisme, pour me rendre service : je suis sûr d’avance d’être volé.

Mais n’oublions jamais que le travail n’est pas un but en soi.

Il n’a de sens et de noblesse que s’il améliore la condition du travailleur. Et c’est pourquoi je voudrais remplacer la consigne traditionnelle de « faire produire » par le mot d’ordre de « faire consommer ». — « C’est la même chose », me direz-vous ? « Le noir ne pourra consommer que dans la mesure où il produit. » — Sans doute. Mais pour exalter le courage des combattants, on ne leur parle pas des beautés de la guerre, on leur vante les joies de la paix. La consommation est un but; la production n’est que le moyen. En insistant sur le but, on rétablit la hiérarchie des valeurs; on rappelle que le travail à enseigner aux noirs n’est pas celui par lequel ils produisent le plus, mais celui qui les paie le mieux.

« Il faut exploiter les richesses naturelles » — vous dit-on, comme si c’était un devoir essentiel de l’humanité. Et pourquoi donc ? Les gaspiller n’est pas toujours un crime. On vous parle avec attendrissement des milliers de tonnes de fruits de palme qui pourrissent chaque année au pied des palmiers dans les coins perdus de la forêt congolaise, parce que personne ne se donne la peine de les récolter. Des milliers de tonnes d’huile sont perdues parce que les indigènes l’extraient par des moyens primitifs alors que dans une usine moderne on extrairait le double. C’est vrai, et c’est bien regrettable. Mais ce n’est pas toujours un gaspillage. Le fétichisme de l’exploitation intégrale conduit à un gaspillage bien plus scandaleux que celui des richesses naturelles, au gaspillage du labeur humain. Transporter à dos d’homme jusqu’à l’usine, sur une longue étape, une charge de fruits qui se paie un franc, c’est une prodigalité plus ruineuse que de la laisser pourrir…

Et nous voici amenés tout naturellement au grand problème de la colonisation, celui des transports. « Transporter, c’est coloniser ». On pourrait aussi bien dire le contraire. Je viens de vous montrer par un exemple frappant que « le transport tue la colonisation), parce que la distance stérilise la richesse, parce que les kilomètres grignotent les valeurs jusqu’à n’en rien laisser. Pour coloniser, il faut non pas transporter, mais éliminer le facteur transport. On n’a pas résolu le problème quand on a construit à grands frais une ligne de chemin de fer. Nous en faisons au Congo la douloureuse expérience. Le transporteur est l’éternel ennemi avec qui l’on ne conclut de brefs armistices. On l’appelle comme un sauveur; et dès qu’il est là, on le maudit comme un parasite. Le transport n’est plus un service, c’est une nuisance, c’est une rançon intolérable sur le producteur. Je me souviens des péages gril dans mon enfance existaient encore sur certaines routes de campagne. Quand nous rentrions en ville par les soirs d’hiver, le cocher arrêtait son cheval devant l’auberge de la Barrière. La portière s’ouvrait, une bouffée de froid et de pluie pénétrait dans la caisse tiède, réveillant les enfants endormis; et une main calleuse se tendait pour recevoir la pièce. Je vivais l’histoire de Cartouche dévalisant les diligences…

Tous les transporteurs congolais sont des Cartouche — à en croire leurs clients. J’ajouterai, pour être juste, que leurs actionnaires, sevrés de dividendes, ne les traitent pas mieux. Quant à l’État, qui a garanti leurs emprunts, il souffre et paie en silence.

Tel qu’il est posé, le problème est insoluble. Vouloir rémunérer des capitaux énormes de premier établissement par le tribut prélevé sur un trafic embryonnaire, c’est rechercher la quadrature du cercle. En Europe, les pouvoirs publics ont racheté les péages. Aux automobilistes qui prennent la route du littoral on ne réclame rien pour l’amortissement des capitaux investis depuis quelques siècles. Si chaque allège, avant d’entrer dans le canal Albert, devait commencer par payer vingt francs la tonne poux l’intérêt des frais de creusement, jamais une allège n’y flotterait. Comme les routes et les canaux d’Europe, les voies de communication du Congo doivent être amorties dès leur ouverture. Il faudra bien qu’on y vienne tôt ou tard et que l’État prenne en charge le premier établissement. Alors seulement l’adage : Transporter c’est coloniser » cessera d’être une demi-vérité pour devenir une vérité tout court.

Mais je m’égare… J’allais m’aventurer sur le terrain brûlant des finances coloniales, vous parler peut-être de la séparation des patrimoines entre la Belgique et le Congo. Et cela, ce n’est plus une demi-vérité, c’est un dogme nettement hérétique… Arrêtons-nous ici…

J’ai choisi quelques exemples pour vous montrer que les problèmes coloniaux ne se résolvent pas par des formules faciles, par des phrases toutes faites. Il faut aller plus à fond, sous l’égide du souverain bon sens. Nous n’amènerons pas les noirs à un travail productif si nous partons du postulat qu’ils sont d’incorrigibles paresseux. Nous ne les gouvernerons jamais bien tant que nous persisterons à les prendre pour de grands enfants. Nous n’aurons résolu le problème des transports que le jour où nous aurons supprimé le problème de la rémunération des capitaux investis.

… Et comme le vieux Caton qui terminait chacun de ses discours et donnait son avis sur n’importe quel projet par le coq-à-1″âne immortel de sa delenda Carthago, je tire une conclusion dont je n’ai pas posé les prémisses. La Belgique doit aider le Congo en soulageant ses finances. Le lien qui les unit n’est pas un mariage avec séparation de biens, mais une maternité, avec tout ce que cela comporte de devoirs pour la mère patrie tant que la Colonie fait sa croissance, et d’avantages pour la Belgique quand, grâce à elle, la Colonie sera en mesure de l’assister à son tour.

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