Des bougainvillées, des flamboyants, la mission, le cercle, le marché et ses boutiques de traite, la Poste, trois avenues poussiéreuses sur un plateau forestier: telle était leur capitale, la plus petite du monde. Non pas la capitale du royaume, mais celle des blancs: depuis sa conquête sur les Allemands en 1916, elle hébergeait la compagnie de tirailleurs noirs à bandes molletières dont la vue suffisait encore à préserver dans les collines la paix des blancs.

Sans gendarmes ni armée, sans huissiers ni geôliers attitrés, le Territoire vivait au rythme de l’Administrateur, conforté dans son destin tout-puissant par les indigènes qui ne cessaient de lui dire:

Bwana, tu es mon père et ma mère!

Chauvaux sortait à peu près intact des quinze mois d’apprentissage de la Territoriale. Comme tous les bleus, il avait été tour à tour officier de police judiciaire et juge, huissier et chef de gare, gardien de tous les cimetières et chef de poste. Il avait délivré les passeports et tenu les registres de population, mais aussi fait subir l’examen du permis de conduire. Il avait commandé la compagnie de policiers territoriaux indigènes, et le rapport à la prison quand Hendrickx, le terrible Hendrickx, s’absentait.

Alors, sur proposition du brigadier-chef Murekezi, il faisait donner la chicote au malheureux Kagabo. Tout le monde s’appelait Kagabo, dans le petit peuple. Kagabo, le petit homme qui marche. Aux premiers temps des blancs, la prison, avec la complicité du typhus, le tuait en six mois. Aujourd’hui encore, dans l’espoir qu’on l’en chasse, venue la troisième lune de réclusion, Kagabo pissait dans la soupe. Grandi au contact des libres sangliers d’Ardenne, Chauvaux se sentait solidaire de cet acte de résistance à l’occupant. Mais il avait prêté serment à la paix des blancs, il était l’occupant.

On ne pouvait donc pas chasser Kagabo: on allait l’éduquer. Sous les yeux du blanc, Kagabo découvrait la partie de peau noire où, sous la vareuse jaune et bleue, le dos change de nom. De la paume, le blanc éprouvait le fil du nerf d’hippopotame: Murekezi le passait volontiers dans le sable, des grains s’y collaient et arrachaient la peau au premier coup. Murekezi était de la seule tribu du royaume d’avant les Européens à avoir vendu ses enfants aux Arabes.

Chauvaux voyait s’abattre les coups de fouet avec les yeux secs, mais il pleurait dans son cœur. Murekezi frappait avec tant d’adresse, de force, de métier, que les cuirs les plus endurcis partaient en lambeaux. Heureusement, la loi n’autorisait plus que trois coups. La vieille reine des blancs avait œuvré à cet adoucissement. Plus d’une fois, Chauvaux, bourreau charitable, avait maintenu au sol le prisonnier qu’on frappait. Les inhabitués risquaient, en se tordant, d’exposer l’artère fémorale au fimbo et d’en mourir, saignés à blanc.

Ça n’aurait pas déplu à Murekezi. La houssine en main, il devenait sadique. N’empêche: tout en surveillant l’application de sa propre sentence, Chauvaux priait pour le maintien de la paix des blancs. Ceux-ci, il est vrai, étaient allés jusqu’à trente coups de chicote. A l’ouest d’Osso, un administrateur avait même fait fouetter un mort parti sans acquitter la capitation. Mais si les blancs venaient à s’en aller, les Murekezi frapperaient à mort. Les plus grands rois de ces pays avaient été les plus craints. Les éphèbes nobles avaient jadis aimé à étrenner leur arc sur des cibles humaines. Question de pouvoir dire d’un ton détaché:

— Eh bien! J’ai tiré un Mushi.

La loi d’Afrique avait été telle: on pouvait tout faire à un étranger, et attendrir la chair d’un esclave dans la rivière pour le repas du chef.

Chauvaux souhaitait aujourd’hui se détacher de toutes ces visions morbides. Mais il ne pourrait oublier. Il n’oublierait pas ce jour où il s’était penché pour la première fois sur un mort encore chaud. Il revoyait la cervelle blanche, intacte, avec ses étranges nervures, près de la tête, et le corps couché dans une position fœtale, comme tous ceux qu’il avait vus par la suite: c’était la forme de l’ensevelissement traditionnel et les êtres, en mourant, l’adoptaient d’instinct.

Il revoyait la sorcière empalée. Avec le chef Rubayiza et le policier Kabano, ils avaient forcé la porte de la paillotte. La vieille roula sur l’aire, impudique, crâne rasé, troussée jusqu’aux seins plats; le bâton piqué dans l’anus, du sang noir sourdent, au mouvement qu’elle fit, de la fente cramoisie ourlée de crin noir. Le bâton, de la grosseur du doigt, l’enfilait jusqu’au cœur. De grosses mouches bleues bruissaient dans le soleil couchant. Elles vrombirent tout le temps qu’ils restèrent là, sous le regard probable du meurtrier mêlé aux enfants nus. La vieille Mukamushyonji — celle qui épousa la Faim — était là depuis une nuit et un jour, yeux grands ouverts. Elle puait. Tout le monde savait le nom de l’assassin, mais on ne disait jamais rien au blanc.

L’un s’avança. Il s’appelait Karaboshya.

— Bwana, c’était une sorcière.

Un jeune enfant venait de mourir, lui dit le chef Rubayiza. Son père s’appelait Karaboshya. Il n’avait plus de dents. Il avait dû payer cher sa très jeune femme dans l’espoir qu’un enfant au moins honorât ses mânes, car tous les autres étaient morts. Chauvaux finit par savoir la vérité en assurant au pauvre Karaboshya que l’ombre de la prison ne convoitait pas le soleil d’un homme de son âge.

— Elle a tué mon fils par magie, Bwana!

Depuis lors, certaines nuits, Chauvaux dormait mal: celles où Karaboshya, mort peu après chez Hendrickx, venait s’étendre près de lui en le fixant de ses yeux pleins de vers.

Il n’oublierait pas son policier assassiné par l’automobile du docteur italien à l’heure que les collines appellent arbre et homme, quand on distingue encore mal l’un de l’autre. Il sut trop tard que le blanc avait menti. En principe, à ses yeux, un blanc ne mentait pas. Il apprit trop tard que le fêtard roulait à gauche, qu’une fille agenouillée le léchait et qu’au jaillissement de son plaisir, le crâne du policier qui descendait à droite était venu éclater sur le pare-brise. En principe, les femmes libres ne faisaient pas cela aux hommes. Les hommes noirs ne le leur demandaient jamais. Il ne sut ces vérités-là que par un doux reproche du brigadier Karekezi, son homme de confiance, lorsque l’Italien s’en fut rentré définitivement en Italie. Karekezi avait une faveur à demander: le lendemain, son fils entra à l’école supérieure de la police.

Chauvaux revoyait encore le tronc sans tête ni jambes de l’adolescent occis par son père. Il avait volé des colocases et les bêtes l’avaient à moitié dévoré lorsque Chauvaux le découvrit à Mbwelamvura, la colline où l’haruspice réveille la pluie aux temps de famine. Le père, avant de le tuer, lui avait lié les poignets et les avait brûlés à la torchette, à la mode ancienne, pour lui apprendre à respecter le bien d’autrui. Il revoyait comment il avait rechargé les restes dans le baquet de la jeep du Territoire, qu’ils appelaient Caroline Chérie parce qu’elle servait à tout le monde, et comment la pluie d’orage avait emporté le caniveau entre la montée et la redescente de la cote 2500. La jeep se planta dans le talus, il se retrouva le cul dans le ruisseau pour accueillir l’abjecte charogne. L’odeur lui colla des semaines. Il ne s’empara jamais du père meurtrier, à croire que la puanteur le protégeait comme, du gibier, les relents du marais isolent l’épagneul.

De cette année morbide et féconde il n’oublierait rien. Il n’oublierait pas les huttes incendiées, les têtes et les corps réduits dans les cendres, les viscères fondus à la flamme. Tous les voisins étaient accourus, au feu, sauf le coupable. La coutume lui interdisait d’éteindre après avoir allumé. Mais l’incendiaire restait impuni parce que les magistrats du parquet, fossoyeurs d’empire, ne savaient pas lire la loi non écrite.

Pour battre définitivement les vieux démons sur leur terrain, les administrateurs passaient une partie de leur temps à patauger dans le crime. Chauvaux sortait de ce combat, il ne s’en plaignait pas trop. Grâce à ce face à face avec la tourbe, les territoriaux étaient les seuls à avoir tout vu des visages de l’Afrique.

Il y avait de bons moments, aussi. Un soir d’ivresse, deux frères se battent et chacun croit avoir tué l’autre. Ils viennent s’accuser, mais le cadet devance l’aîné de trois jours. Chauvaux fait chercher à la prison le frère présumé homicide et, quand il le met en présence de l’autre, chacun croit voir le fantôme de celui qu’il croyait avoir tué. Ce fut une course folle à travers les bananeraies. Et quand la foule les eut maîtrisés, elle murmura contre le blanc qui l’empêchait de les lapider. La vieille Afrique ne se sentait quitte à l’endroit de ceux qui lui avaient fait peur qu’après les avoir réduits en bouillie pour les fourmis.

Et il y avait eu son exploit au Buganza où il revenait aujourd’hui. A la recherche de voleurs de vaches, il avait entrevu la province édénique et souhaité y vivre. Le chef Rwagasana lui fit dire dans quelle hutte ils se soûlaient. Ivres, ils s’inventent une histoire innocente. Ils se la répètent à mesure qu’ils s’enfoncent dans la nuit alcoolisée. A leur idée, s’ils pouvaient la raconter sans faute avec la tête dans la calebasse, ils la rediraient encore mieux à jeun et le blanc la croirait. Chauvaux entra dans le jeu et les confondit. Mais il avait tant bu que, le lendemain, il fut incapable de se souvenir des détails. Les vaches furent cependant rendues, et les voleurs regagnèrent la région d’Osso sans demander leur reste. Dans l’ancien testament, ils auraient péri sur le pal.

Mais la monotonie du crime l’avait à la longue démoralisé. Assassinats, viols, empoisonnements. Têtes coupées, plantées en cercle cabalistique dont nul ne déchiffrait le sens. Adolescents saignés au bord des routes, dont on n’osait parler. Cadavres d’étrangers blanchis à l’eau du fleuve. Rapines, rixes. Témoins professionnels loués aux deux causes. Femmes blanches se dévoilant pour mieux accuser leur serviteur de sévices après l’avoir allumé, imitant sans art ces femmes des Batutsi qui se donnaient au serviteur du Bain, lequel n’était pas un homme, mais un chien muet.

Et ce Mututsi de très grand enclos qui a donné de sa vache charbonneuse à manger aux siens. Son chien en crève. Son serviteur en périt. Sa première femme et sa bru en meurent. Lui seul survit avec la toute jeune belle-sœur qu’il brûle d’épouser, et qui lui revient de droit par la mort de l’aînée.

Et les « camions-miracles » déversaient dans les précipices leurs effarantes cargaisons humaines, et Chauvaux descendait dans ces charniers parmi les râles. Seul.

Il y eut le condamné à mort qu’il lui faudrait pendre, car à toutes ses charges s’ajoutait celle de gardien des bois de justice. Pour l’encourager, John-Charles, comte du Bestin Saint-Hubert, avait narré à l’apéritif la fin du dernier pendu du Territoire. La corde avait cassé. Beurlet, le prédécesseur de Jadot et de Chauvaux, avait gracié le condamné. Puis les codes, relus, avaient révélé qu’il fallait le rependre. John-Charles fournit une autre corde, rapportée du Texas. Beurlet était plus mort que vif lorsqu’il renversa pour la seconde fois la planche. Il demanda ensuite sa mutation pour l’ouest d’Osso, et la vieille reine des blancs intervint pour que des choses pareilles ne se renouvellent plus.

Le châtiment n’était pourtant pas aboli. Hendrickx lui fit voir le condamné, une grande brute de Mutetela, assassin de colon pauvre, qui blanchissait, privé de soleil, dans les chaînes des condamnés à mort. Le Mutetela n’avait pas les yeux de l’oncle Tom et Chauvaux s’en réjouit à l’idée qu’il en viendrait peut-être à agrafer pour lui la chlamyde du bourreau. Hendrickx le conduisit à la menuiserie et lui montra le bois dont serait fait le gibet. En ces jours, il vit souvent s’ériger, aux heures d’insomnie, le lugubre échafaudage.

— J’ai fait ce que j’ai pu.

Grégoire ne réagit pas. L’Ardennais parlait pour lui seul. Une habitude de famille, de Chauvaux solitaires, hommes des bois et des champs, artisans devisant avec eux-mêmes, avec leur ouvrage, leur attelage, leur forêt et ses génies. Avec les gens, rarement.

Il avait fait ce qu’il avait pu.

La malaria le terrassa comme il venait d’écrire au grand roi des blancs son parrain: « Sire, je ne suis pas venu ici pour cela ». Le tam-tam du grand roi des blancs se fit entendre d’au-delà des mers, du désert et de la grande forêt. Grâce à ce héraut, Chauvaux pouvait aujourd’hui répondre à l’appel de ses jeunes années.

L’événement eut lieu alors qu’ils déplantaient le mai, après les prémices sacerdotales du Raymond de l’Octave, aujourd’hui évêque missionnaire à l’ouest d’Osso. Le père Pirard, un pionnier, avait fait pleurer tout le village. Les petits noirs se gavaient de terre — il tonnait: « de terre! » — avant de prendre le chemin de l’école. Trente, quarante kilomètres de sentier, pieds nus, chaque jour! La longue barbe du missionnaire caressait le bois de la chaire à prêcher. Les villageois songeaient aux douces fricassées au jambon des matins d’école, et les portes de l’enfer s’ouvraient large sur leur indifférence. La quête fut fabuleuse aux deux messes, aux vêpres, au salut.

Trois noms de rues du village appartenaient déjà aux morts coloniaux de l’époque pionnière. Le lendemain, toute l’école rêvait d’avoir son monument, avec la belle plaque de schiste gravée: « Mort au champ d’honneur de la civilisation d’Afrique ». A ce jour, la moitié des jeunes d’alors, ou presque, y œuvrait. Prêtres, religieuses, colons, maîtres d’école, chefs d’élevage. Le père Pirard avait colonilisé tout le hameau. Le petit Paul Chauvaux servait seul dans la prestigieuse Territoriale que les colonisateurs britanniques, toujours prompts à montrer le drapeau, avaient baptisée Senior Service.

Après le sermon du soir, le missionnaire voûté avait montré, au cinéma du patronage, des scènes émouvantes de la vie des noirs. Tous avaient les yeux de l’oncle Tom, et ils regardaient l’enfant jusqu’à l’âme. La salle riait, l’enfant frémissait.

Le grand Lyautey, qui provenait, avec Jeanne d’Arc, de pas loin de chez eux, Charles de Foucauld, Albert Schweitzer, Psichari, enterré à deux heures de bicyclette de leur village et sur la tombe duquel il alla souvent rêver, se relayèrent pour renouveler en lui l’appel de l’Afrique. Il y songeait depuis toujours.

L’Afrique accomplissait les blancs bien nés, damnait les autres. L’Afrique, étrangement, fascinait les hommes des pays d’Ardenne, d’Alsace, de Lorraine, homme des bois gelés, du froid sec.

Lyautey le Lorrain avait subjugué le fier Maroc. Schweitzer et Foucauld, Alsaciens, les petits hommes noirs du Gabon et les grands hommes bleus du Sahara. Rimbaud l’Ardennais s’était blessé à mort aux arêtes calcinées du plateau abyssin. Psichari, aujourd’hui mélangé à la marne des confins du pays d’Ardenne, avait entendu des voix crier dans le désert.

Toutes ces voix retentirent alors en lui.

Celle de Foucauld, le luxurieux repenti, l’émouvait toujours plus. L’absolu, les vastes champs d’étoiles, le silence, l’amour, à la vie à la mort, des nobles hommes du continent femelle. Foucauld assassiné par la première guerre civile des blancs qui emprisonna Schweitzer, immola Lyautey, brisa Psichari…

 

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