Alors ils virent les collines. Elles moutonnaient à l’infini, molles, douces, vert clair au sud, plus abruptes, sommées de cultures d’un vert mordoré au nord, et venaient mourir calmement à la rencontre des eaux étamées du lac. Baignant le fond de la vallée, à seize cents mètres d’altitude, le Muhazi étirait mille bras sur la montagne qui s’ouvrait pour le recevoir, puis l’enserrait durement dans sa ceinture de dentelle.

Il était sept heures. La première heure des Batutsi. Les vaches quittaient les enclos. Les belles descendaient vers les abreuvoirs sculptés dans l’argile de la rive ravinée, au départ du papyrus et de la terre rouge, où jadis les musiciens sacrés harpaient le ranz célébrant l’origine divine de ces hautaines mères des tambours.

La marche balançait leurs corps efflanqués à travers la végétation étique de la prairie sans frontières que la grande saison des pluies faisait verdoyer. Le rouge des fleurs de rérythrine corail perçait d’un trait violent le noir des bouquets d’acacia, le jaune des mimosas en insurrection, les grappes mauves des jacarandas, la voilure sombre des parasoliers et des arbres à pain que les blancs du Territoire appelaient saucissonniers, à cause de leurs longs fruits cylindriques et pendants. Par sa stature, sa membrure, ses lourdes feuilles caoutchouteuses, luisantes, un géant dominait le couvert délicat: le ficus. Avec ses mille ans d’âge, le figuier du Pharaon écrasait le frangipanier aux feuilles feutrées comme des hosties, le bambou blond à chevelure vert tendre, l’eucalyptus argenté, rare, frémissant et vulnérable malgré son insolente hauteur. Le figuier sauvage était le doyen des trois arbres sacrés du royaume millénaire, tout entier voué à la révérence de la vache et au culte du taureau. Sa nombreuse présence ici, en boqueteaux circulaires, trapus, manifestait la noblesse de l’antique province du Buganza, Cœur de la Victoire du Règne, d’où la dynastie des Abanyiginya géants était partie à la conquête de toute l’Afrique des Grands Lacs avant d’être arrêtée par les blancs. Le père des arbres cachait dans son ombre les sépultures des nobles illustres. Le versant gauche de la vallée, sur Rutare et Rwamiko, montrait même les ficus des huttes tombales de plusieurs rois. Rois des vaches, rois du feu, rois du glaive, ils reposaient aux côtés de leurs épouses favorites, celles qui avaient enfanté les Bami-rois et abreuvé les lances des cadets aux champs de bataille. La mémoire des pharaons, qu’ils toisèrent au passage, exposait leurs tombes à la vue du Nil naissant.

Les terrasses de l’immense cirque étagé en courbes harmonieuses autour du lac gardaient aux coteaux la fécondité du limon célèbre. Les plus hauts gradins suggéraient, par leur arborescence foncée, la vigie des kraâls des familles nobles. Serti dans les luxuriantes bananeraies et les champs de sorgho dont la vision enchanta les éclaireurs coloniaux, l’enclos du Mututsi fertilisait le sommet et protégeait les crêtes, lové au petit creux que la langue de ces antiques patriarches appelait le cri secret des collines heureuses. Plus bas s’agenouillaient les minuscules établissements des Bahutu, les serviteurs, hier encore esclaves des Batutsi au sang bleu comme le ciel dont ils descendirent. Les petites gens n’aimaient pas construire haut.

Çà et là encore, au voisinage des ronciers où se jetaient autrefois les cadavres, croupissait la cabane d’herbe et de feuillage d’un Mutwa: potier, amuseur, au besoin tueur à gages; véritable paria acousiné aux pygmées de la forêt vierge, il se disait Fils de la Pierre et n’avait pas un champ, ni même un potager. Lorsque sa femme enfantait, toute vie s’arrêtait alentour, les gens se renfermaient chez eux et le cri de guerre retentissait par les collines:

— Un Mutwa est né, rentrez chez vous!

Toute œuvre humaine, en ce jour-là, aurait attiré le malheur et la mort.

Las de nomadiser, les Batutsi étaient arrivés de la Haute Egypte, et peut-être du Thibet, voici mille ans, tirés par leurs vaches aux cornes-lyres à la rencontre de l’herbe qui ne tarit pas.

Ces hommes aux visages brûlés, au regard de braise, à la taille gigantesque, à la peau brun rougeâtre — qui leur valut chez les Arabes le nom de Hamites — se disaient quelquefois des Chamites. Ils se réclamaient de la lignée de Cham l’Irrespectueux, celui qui admira la vache dans l’Arche et but son lait mélangé à son sang contre l’interdit de Yahweh, et que pour cela maudit Noé son père, le planteur de vigne, l’ivrogne cultivateur.

Les Bahutu, conquis par la fluide énergie du lait qui apaisa la fièvre des fils de leurs druides, subjugués par le bovin riant à ses maîtres géants, vaincus par l’antilope-vache que ces hommes de peu auraient tuée pour la manger au lieu de la traire, lui avaient cédé l’herbe. Ils s’étaient retrouvés esclaves mendiant un peu de leur propre glèbe. C’étaient des nègres du commun comme on en voyait un peu partout de la mer Atlantique au pays des Grands Lacs, essaimés de Nigérie après avoir dévoré la forêt saharienne. Car ils étaient, avec leur fer et leur feu, les plus redoutables mangeurs de brousse que les peaux de chèvres de la vieille Afrique eussent jamais portés.

Ici il n’existait pas de villages. De simples voisinages en tenaient lieu. Ils groupaient des domaines circulaires, cachés derrière les palissades de chaume de sorgho entrelacées aux bras noueux de l’euphorbe, dont le suc rend aveugle. Certains de ces kraâls, propriété des plus grands Chamites, encerclaient plus de dix maisons rondes, silencieuses ruches de roseau, de bananier, de papyrus aux basements cimentés à la bouse du précieux bestiau. Les maisons ressemblaient à leurs maîtres par leur taille et leur beauté. Le mage Dessinateur des Demeures en traçait la circonférence au cordeau de fibre de bananier, à raison d’un rayon mesurant trois fois la stature du maître d’œuvre. De la sorte, plus de six mètres séparaient souvent le seuil en double croissant de lune, peint au kaolin de la blancheur, du cœur de trèfle à trois couleurs qui supportait les trois pierres du foyer.

Au vrai, l’actuel Mwami de l’Expansion du Règne, quarantième roi de la dynastie des Abanyiginya, toisait ses sujets de ses sept pieds de haut, voire davantage.

Artistement ouvrées, couturées en arceaux par des cordes de fibre de bananier-providence, les maisons s’appuyaient, dolentes crinolines, à la perche centrale qui dépassait de deux pieds le sommet. Une jarre ou un pot renversé coiffait le cimier. Ils arrêtaient la pluie et les esprits mauvais qui cherchaient à descendre dans les maisons. Car toujours, en ce pays, les mots suivaient deux voies, comme les choses et les hommes. L’une ouverte et trompeuse, l’autre fermée et incompréhensible à la plupart.

Ocre, des sentiers capricieux, dessinés par des milliers de milliers de pieds nus, reliaient les voisinages entre eux et les maisons serves aux cours des seigneurs. Tous ensemble, les voisinages donnaient corps à la Chose Immense et Vaste, le royaume sans fin, le Champ de la Grande Expansion des Tambours.

Au centre de cet infini village, un roi, le Mwami. Propriétaire du plus grand enclos, de l’herbe, taureau de toutes les vaches, suzerain de tous les hommes, maître de toutes les femmes, il le resterait aussi longtemps qu’il tiendrait les baguettes du tambour. Le Royaume était sa ferme. Il tenait son bail de Dieu. Lorsque ses mains trembleraient, que le Serviteur de la Coiffure verrait son premier cheveu blanc, les Conservateurs des Secrets du Règne le feraient boire, il céderait alors le tambour. Il deviendrait Dieu pour narguer à loisir l’héritier de l’herbe, ou du feu, ou du glaive, son successeur et fils, son ennemi.

Car les rois allaient par quatre à la suite, quatre par siècle depuis mille ans. Un roi vacher, un roi du glaive, un roi du feu, un roi vacher, selon les vingt et une voies du rituel.

Dans ces collines heureuses, ce matin-là, tout n’était que lumière, fraîcheur, cri bleu du silence.

— Regardez, là, les hippopotames!

Le blanc arrêta la vieille Ford et mit pied à terre, bientôt suivi d’un Africain à la taille élancée, à la peau d’un beau brun chaud, aux traits avenants et fins, au nez droit: un Mututsi. Il tétait une pipe qui répandait l’âcre parfum du tabac noir des collines. C’était une pipe indigène de bois au culot renforcé de ferraille récupérée. Le Territoire n’avait rien à gaspiller et l’homme n’était pas de ceux qui couraient après le progrès clinquant des blancs.

Elevant ses jumelles, l’Européen contempla les énormes bêtes que les anciens appelaient chevaux du Fleuve et que les Allemands, voulant coloniser le royaume, nommèrent chevaux du Nil. Seuls émergeaient leurs larges naseaux, à peine surmontés de petits yeux curieux. Leurs oreilles ridicules, comme des blessures roses, pointaient un peu à la manière de celles des chevaux de trait, là-bas en Ardenne, quand l’été venait coiffer les puissants moissonneurs du bonnet contre les taons.

Les jumelles changèrent de mains. —La nuit, ils passent l’eau pour brouter dans ces collines, dit le Mututsi. Ils ne remontent que rarement en surface au grand soleil, la lumière les rend méchants. Si vous en rencontrez un le soir venu, ne faites pas comme Mahasseni ben Saudi, monsieur Chauvaux!

—Mahasseni ben Saudi?

—Le chef de la communauté arabe du Buganza, là-haut, à Rutare. L’an dernier, un hippo irrité par l’éclat des phares a envoyé sa Chevrolet rose bonbon à la casse, et lui-même à la flotte. Matshyali, le chef de ces collines, a bien ri en le voyant revenir au petit matin, à pied, sans son turban! Si vous croisez leur route à la nuit, pas d’héroïsme. Eteignez vos feux, plaquez-vous au rocher, et s’ils chargent, foutez le camp, sauf votre respect. S’ils passent entre la montagne et la voiture, il peut leur prendre envie de vous jeter à l’eau. Ces animaux font jusqu’à trois tonnes, et le lac a dix mètres de fond par ici. Surtout, ne vous obligez pas à les fusiller, ils ont la peau dure et épaisse, et vous iriez au-devant d’ennuis sans nom avec notre résident général. Vous connaissez la manière: si un administrateur tue un nègre à la chasse, on le mute; un hippopotame, on le casse!

« C’est vrai, pensa Chauvaux ». Hendrickx leur était arrivé du royaume du Sud après avoir tué un fils de chef, la nuit, de cette manière.

Rigolard, le blanc hasarda:

— Et ce bon vieux fimbo, alors?

Le Mututsi ne parut pas avoir entendu, et l’Ardennais s’en voulut d’avoir parlé à un inconnu de l’humiliante cravache en peau d’hippopotame dont les manuels de l’armée coloniale enseignaient encore la fabrication avec beaucoup de minutie.

« Tu ne devrais pas te scandaliser, mon petit bonhomme, dit-il en lui-même en regardant en coin son compagnon, tes cousins hittites, au temps des pharaons, caressaient déjà l’échine de leurs sujets avec cette badine ».

Le Mututsi demeurait impénétrable, hors de tout commerce avec la férule coloniale. Les Batutsi n’avaient pas invité les blancs chez eux. François Legrand, le chef de territoire de Chauvaux, lui avait simplement dit: « C’est le meilleur de nos auxiliaires indigènes. Je te le prête. Ne me l’abîme pas. Tu trouveras tout ce que tu dois savoir de lui sur sa feuille de route. Le reste, apprends-le par toi-même, si Dieu le veut! ».

L’Ardennais aurait aimé que le Mututsi lui dise de lui-même son nom, mais il ne l’avait pas fait. Les Batutsi y répugnaient presque autant qu’à avouer l’importance de leur troupeau. Depuis un millier d’années, grâce à ce secret, leur tambour dominait le cri des collines heureuses. Ils n’avaient qu’une seule fois détendu leur arc, et il leur était venu ces blancs qui avaient mis fin à l’expansion du chant des tambours, et peut-être, demain, aboliraient le règne lui-même.

Un peu gêné, Chauvaux dit:

—Personnellement, je n’aime pas la chicote. On devrait pouvoir gouverner sans frapper. Au fait, je ne sais même pas votre nom…

—Appelez-moi Grégoire, dit le Karani après un silence qui lui permit de mieux jauger son interlocuteur. J’aime encore mieux le nom que m’ont donné vos curés que celui que m’a infligé mon pauvre père!

Chauvaux le dévisagea; un reste de timidité d’enfant des bois le retenait d’en demander davantage.

—Du temps que j’étais au ventre de ma mère, poursuivit l’autre avec aménité, un Arabe transporta mon père mourant, victime d’un accident de camion, à l’hôpital des blancs. En signe de reconnaissance, on m’a appelé Rumaliza, comme le sauveur de mon père!

—Rumaliza le Ravageur, le grand razzieur d’esclaves? Il s’est moqué des officiers de la pénétration durant des dizaines d’années. A côté de lui, Tippo-Tib, Sefu, Msiri n’étaient qu’aimables braconniers. C’est pour cela que vous n’aimez pas ce nom, Grégoire?

—Oh non ! Chez nous, mieux vaut être craint. Mais ce n’est pas un mot de mon pays, et les gens en sourient. De plus, c’est un nom musulman associé à un prénom chrétien. Et je n’aime pas passer pour un de ces Waswahili!

Les Waswahili, les « hommes libres », noirs arabisés, mahométans, ennemis jurés du blanc, provenaient de métissages entre négriers et négresses. Leurs pères avaient prêté la main au courtage d’ébène. Ils ne parlaient pas la langue des indigènes, à  leurs yeux indigne d’eux. Leur parler à eux, le kiswahili — la chose qui va librement dans le vent — surclassait les quatre mille langues bantoues par son aire d’influence et sa faveur auprès des étrangers. On la comprenait jusqu’à l’extrême sud de l’Afrique, et jusqu’à Brazzaville.

Mais, de Madagascar aux Stanley Falls en passant par Zanzibar, les amours illicites de la vieille langue du Zanguébar avec l’arabe, le persan, le portugais, toutes sortes de parlers du littoral indien, et les idiomes bantous du continent, l’avaient enrichie de mille vocables bâtards.

Chauvaux l’avait apprise à l’école coloniale, délaissée aux premiers jours de son arrivée dans le Territoire au profit de la langue noble des collines, compliquée mais authentique et musicale, au demeurant la seule voie d’accès au cœur des grands Hamites.

« A supposer qu’ils en aient un! » se dit-il en regardant de plus près son compagnon de route, désormais partie prenante à sa tâche quotidienne.

Les auxiliaires indigènes de l’administration, les Karani, servaient de secrétaires et, au besoin, d’interprètes aux administrateurs. Leur concours était indispensable à la plupart. Seuls des brisquards comme Jadot, un Ardennais qui avait initié Chauvaux à la vie de brousse, ou comme van de Woestijne, l’administrateur flandrien de Byumba, vers les territoires anglais, auraient pu s’en passer. Mais ils ne s’en passaient pas.

—Vous vous sentez fort chrétien, Grégoire, si je puis me permettre?

—Oui. Mon père était catéchiste, et très pieux. Et vous, monsieur?

—Mon père est très chrétien, comme mon pays, l’Ardenne. Il hésita un instant, puis:

—Mon père ne se contente pas d’aller à la messe. Il a des vaches, aussi.

Le Mututsi lui tendit les mains:

—A la bonne heure, monsieur Chauvaux. Vous avez travaillé!

—Vous avez travaillé aussi, Grégoire!

C’était la manière de se dire merci entre hommes des collines. L’Ardennais consentit à ce partage avec une joie enfantine. Ils se serrèrent longuement les mains, comme des Africains contents d’eux-mêmes, sous le regard résigné du boy Zacharie qui secouait la tête en se couvrant les oreilles.

Ravi par cette espérance d’amitié qu’il n’aurait osé imaginer une heure avant, Chauvaux posa sur Rumaliza Grégoire un regard différent. Pour un Mututsi, il n’était guère grand. Un mètre quatre-vingts environ, comme l’Ardennais lui-même. Beaucoup de Batutsi dépassaient les deux mètres. Le roi Mutara III Rudahigwa Caroli, qui tenait présentement les baguettes des tambours, ne s’était arrêté de grandir qu’à deux mètres quinze. Les Chamites des collines heureuses devaient être les hommes les plus grands de la terre, et ils le savaient. Le doute était d’ailleurs étranger à leur âme que gouvernait la dérision.

Grégoire portait une chemise de prospecteur kaki clair, pareille à celle de son patron européen. Mais, dédaignant la culotte courte et les bas de sport grège, il cachait ses longues jambes sous un pantalon d’uniforme de la Territoriale, le service d’élite des administrateurs, né, au siècle précédent, des équipes d’officiers pionniers, et dont les agents tenaient à la fois de l’officier des Indes et du missionnaire à barbe.

« En voilà un au moins qui n’a pas besoin de bronzer », soupira intérieurement le blanc.

Il relevait de maladie, le grand soleil lui était encore interdit pour un temps, il lui faudrait des semaines pour refaire ses muscles et son hâle.

—Chez vous, on baptiserait un enfant d’après son bienfaiteur? S’enquit le Karani, revenant à leur propos après ces effusions.

—Chez nous, l’enfant porte d’abord le nom de la famille de son père. Tous les enfants Chauvaux nés du mariage d’un mâle portant ce nom s’appellent d’abord Chauvaux, ce n’est pas comme chez vous. Mais, pour le prénom, dans mon pays d’Ardenne, le garçon prenait quasi systématiquement celui de son parrain; la fille, celui de sa marraine. Je m’appelle Léopold Chauvaux. Chauvaux comme mon Fière. Notre nom figure aux registres paroissiaux de mon village depuis cinq siècles au moins. Mais, mon prénom, je le dois au grand roi des blancs qui accepta d’être mon parrain.

—Le grand roi des blancs!

Le cri d’admiration avait jailli, étonnant Chauvaux.

—Le grand roi des blancs est passé par ici il y a trente-cinq ans! Mon père l’a vu. Ma mère, alors au pensionnat des filles de l’archevêché, se souvient du nom que ses compagnes lui avaient donné: Impfura ya Impfura, Noblesse de la Noblesse. Il avait alors l’âge que vous devez avoir maintenant, et ma mère, elle-même très belle, l’appelle encore Fils de la Mère de Dieu. Et vous êtes son filleul!

Grégoire fit part de sa découverte au boy, et Zacharie, s’emparant de la main de son patron, la secoua avec vigueur en la tenant entre les siennes.

« C’est vraiment mon jour de gloire! se dit Chauvaux. Gare à la chute… ».

—Le grand roi des blancs vous connaît donc?

—Il ne me connaît pas. Il s’agit d’un privilège sans grand mérite de ma part. Chez nous, le père d’un septième fils peut demander au roi d’être son parrain. Si le roi accepte — d’habitude il ne refuse pas, et ce rapport du roi avec son peuple est un côté des choses qui me fait aimer la monarchie — le garçon est alors autorisé à porter le nom du règne. Mais mes intimes préfèrent m’appeler Paul, ils trouvent Léopold trop solennel.

—Vous êtes le septième fils de votre père?

—De mon père et de ma mère.

—Chez nous, après un septième fils de même père et de même mère, ce qui est très rare, les parents s’imposeraient une longue purification.

—Chez nous, les femmes présentent encore les nouveau-nés à l’autel de la Vierge lorsqu’elles sortent pour la première fois après leurs couches. C’est la cérémonie des relevailles. Mais elle se perd.

—Et le roi lui envoie des cadeaux? interrogea encore Zacharie.

—J’ai aujourd’hui reçu de lui le plus beau des cadeaux, répondit l’agent territorial en caressant du regard le pays de Buganza qui s’ouvrait à eux.

« Tu ne vas pas tout lui dire! ».

Il blâmait sa confiance. Elle valait aux blancs le mépris des secrets Batutsi. En réalité, il se montrait rarement aussi causant. La personnalité de son compagnon, la beauté ambiante, sa prise de commandement, l’altitude le grisaient un peu.

Le Buganza était le berceau de la civilisation des Batutsi; de toutes les provinces de l’antique royaume, la plus difficile à administrer. Aucun agent territorial n’y avait œuvré jusque-là en poste détaché. Sans le coup de pouce du grand roi des blancs, il n’y aurait pas eu droit. Il avait donc écrit à son royal parrain, au risque de se faire révoquer, négligeant la sainte voie hiérarchique. Le résident s’en était vexé, et plus d’un voyait dans son envoi au Buganza un piège de ce vieux rancunier, plus tordu que les Batutsi eux-mêmes.

A sa joie se mêlait celle de la découverte de son nouveau secrétaire. Affligé d’un mauvais Karani littéralement: celui qui tient le crayon — un administrateur de brousse était plus à plaindre qu’un homme dont la femme crache dans le lit. Le Territoire vivait sous administration indirecte, à la manière dont l’avait voulu Lyautey le Lorrain, et un mauvais Karani défaisait au soir, chez les chefs, ce que l’administrateur avait fait dans la journée.

Grégoire tranchait sur la plupart de ses frères de caste par son sourire avenant, une absence de morgue et de complaisance. Sourire du cœur et non des lèvres, Chauvaux l’aurait juré, bien qu’il fût soupçonneux de nature, comme tous les Ardennais jusqu’au moment où ils accordent sans retour leur confiance.

Grégoire parlait sans emphase la langue des blancs, cherchant les mots les plus placides. Doués de la mémoire fabuleuse des peuples sans écriture, de nombreux Batutsi, ayant étudié chez les missionnaires, se plaisaient à en utiliser les mots les plus pédants.

Avare de sa parole, parmi un peuple éloquent, Grégoire associait à première vue les qualités des fumeurs de pipe à celles des Batutsi.

Chauvaux aimait les fumeurs de pipe. Son grand-père avait brûlé et rongé des vingtaines de pipes et il avait adoré son grand-père, il buvait dans sa tasse.

Fumeur de pipe et Mututsi, Grégoire devait être un jeune homme d’une qualité rare. Car les aristocrates du vieux royaume avaient en eux toute l’intelligence des blancs ajoutée à toute celle des noirs, si profonds, si sages quand ils demeurent comme leurs dieux les ont faits.

« En voilà un qui sait l’intelligence ». Chauvaux aimait cette manière de dire: « Il sait l’intelligence nègre »; « il sait l’intelligence blanche ». Legrand avait raison, il ne le lui abîmerait pas.

« De plus, il fume la pipe, et je la fumais aussi avant cette maladie. Je sens que je vais m’y remettre pas plus tard qu’aujourd’hui. Quand vous fumez la pipe, vous n’avez pas de souffle à gaspiller ». Il n’y avait d’ailleurs pas de souffle à gaspiller, dans ces montagnes, et il se faisait l’effet d’un satané bavard, aujourd’hui.

—Zacharie, donne-moi ma pipe et mon tabac. Vous prendrez bien un peu de mon tabac, Grégoire?

—Merci bien, monsieur, mais je n’aime pas le tabac des blancs.

—Ce n’est pas du tabac ordinaire, c’est celui de mon pays, du tabac de la Semois, le meilleur de tous les tabacs du monde, à part qu’il vous détruit les yeux, à la longue. Moi je ne suis jamais parvenu à tenir votre tabac roulé embrasé plus d’une minute.

—A chacun son tabac, monsieur. D’ailleurs, certains vieux, chez nous, ne le fument pas, ils le boivent. L’expression est demeurée dans notre langue.

—Je sais, dit Chauvaux. Vous buvez le tabac et vous mangez le café! Chez nous, les anciens le chiquent.

Il faillit lui raconter l’histoire de leur garde-champêtre, le Jean-Louis, un chiqueur qui crachait à côté de tous les crachoirs, mais il en avait assez dit pour aujourd’hui, et il avait présent à l’esprit le proverbe des collines: « La poule qui gratte trop laisse des plumes dans l’aire ». Les bavardages de ses précédents Karani, Burabyo et Musiliza, lui auraient ruiné le cerveau s’il ne les avait fait taire.

Musiliza, qu’au commencement il s’était cru obligé d’appeler « monsieur Lisa », car il donnait du monsieur à tout le monde, y compris aux boys des hôtels, Musiliza était un ravi, l’imbécile heureux et zélé, typique des colonies. Il se grattait la raie des fesses chaque fois qu’on lui posait une question et Chauvaux, à la fin, lui avait demandé si c’était de ce côté-là qu’il pensait.

L’autre, Burabyo, était sans doute l’homme le plus intelligent qu’il eût jamais rencontré. C’était malheureusement une crapule qui lui avait joué plus d’un mauvais tour. Cet ancien convict de très grand enclos était passé de la prison à l’administration sans avoir purgé la moitié de sa peine. On n’avait pas de crédits pour engager un honnête homme et on ne le payait pas. Le soir, il remettait sa culotte d’américani bleu et sa vareuse de laine rayée bleu et jaune et allait loger dans sa cellule. Le jour, il se faisait payer le moindre service. Mais Burabyo hypnotisait les blancs par sa faconde, son esprit acéré, sa mémoire prodigieuse, son amoralité totale.

Rien ne lui faisait plus plaisir que de s’entendre traiter de salaud. Chauvaux lui avait cassé une fois la figure lorsqu’il l’avait pris la main dans le sac et que l’autre lui avait répondu: « De toute manière, monsieur, être traité de salaud par un blanc est un honneur pour moi ». Salaud, magnifique salaud de la caste des Abanyiginya, la maison royale, il avait raté son passage de l’ancien au nouveau testament; tout simplement, il ne parvenait pas à faire la différence entre ce qui lui appartenait et ce qui appartenait aux autres.

« En un sens, de son point de vue, il avait raison sur la question d’être traité de salaud par un blanc. Mais moi, je suis un agent du nouveau testament. Il faudra que j’apprenne à marier les deux, voilà tout. Mais je suis content de lui avoir cassé la gueule, parce que cela doit bien arriver un jour ou l’autre, et, grâce à lui, cela ne m’arrivera plus. Et même Zacharie me l’a pardonné. Tiens, je l’avais complètement oublié, celui-là! ».

Zacharie était resté prisonnier de la Ford où il avait voulu aller prendre la pipe et le tabac. L’ancien propriétaire de la voiture avait condamné la fermeture des portes de l’intérieur, à l’arrière, après avoir failli perdre un gosse sur les pistes.

La vue du bonhomme suant, le visage fermé par la réprobation, enseveli jusqu’aux oreilles dans leur capharnaüm de broussards, souleva en lui une bouffée de tendresse, du remords et une folle envie de rire.

Mais il ne rit pas. Le boy sortit en prenant son temps, dignitaire offensé. Zacharie portait pour ce grand safari une chemisette étincelante et un pantalon amidonné, et Chauvaux le vit grimacer en posant sur l’accotement un pied chaussé, habitué à marcher nu. Bien davantage qu’un boy, pure utilité aux yeux de la plupart des blancs, objet de plaintes perpétuelles des petites femmes coloniales, Zacharie officiait en maître absolu de sa vie quotidienne. Petit à petit, le jeune blanc en était venu à le considérer comme sa conscience africaine. Il se sentait épié et scruté jusqu’à l’âme à chaque heure du jour, voire même de la nuit; car le serviteur, de temps à autre, venait le regarder dormir comme s’il eût été son enfant.

—Auriez-vous imaginé, Grégoire, que je doive ce tyran domestique, protestant et puritain, à un prêtre catholique, suisse et paillard! Et savez-vous ce qu’il m’a dit, cet homme de Dieu, en le poussant de force dans ma cuisine?

Chauvaux bourra sa pipe à la manière que lui avait apprise son grand-père, le tabac lâche au fond, pour le tirage, mais très tassé en surface.

—Je l’entends encore: « Zacharie est protestant, il ne fumera pas vos cigares ni ne boira votre whisky. De plus, il n’avale que du thé, et je suis sûr que, comme moi, le thé vous dégoûte ». Que pensez-vous de cela?

—C’est formidable, dit Grégoire, sans passion.

Le boy Zacharie regardait son blanc avec amitié et mépris. Sur des jambes grêles, un corps d’enfant gringalet. Chauvaux songea à la légende qui, durant des siècles, préserva le royaume des invasions. Des nains le peuplaient, des nains à tête énorme sur des jambes fines comme des roseaux. Quand ils tombaient, ils ne pouvaient plus se relever, c’est pourquoi ils avaient un sifflet au cou pour appeler leurs congénères; et les étrangers qui entendaient ce sifflement mouraient avant la prochaine lune. Sa tête expressive, au front largement dégarni, donnait à Zacharie certain air qu’avaient dû avoir les gnomes d’antan. Une tête de devin, des yeux pour mettre à nu les âmes des pécheurs blancs.

Enfant, Chauvaux n’avait eu aucun mal à forcer la porte étroite de la case de l’oncle Tom. L’oncle Tom avait déjà ces yeux-là, il ne saurait jamais rien leur refuser. Le beau vieux nègre mort au château où un aristocrate du domaine d’Ardenne l’avait acclimaté comme maître d’hôtel avait lui aussi ces yeux-là; à Pâques, à l’issue de la messe basse, le curé avait recommandé son âme à leurs prières. Tous étaient montés au château, pour réciter le chapelet, plaignant le pauvre noir mort si loin de chez lui. Le petit Chauvaux avait aimé sa tête couronnée de cheveux d’ouate sur l’oreiller des morts, et comme il sanglotait, le soir, sa grand-mère s’était approchée de son lit et lui avait dit: « Ne pleure donc pas, eux aussi vont au paradis ».

Sans âge, transporté du royaume du Sud en ces collines par le chercheur d’or qu’il servait trente ans plus tôt, Zacharie fixait Chauvaux en marmonnant. Grégoire se divertissait de ce tête-à-tête ironique et muet.

—Savez-vous bien, Grégoire, que Misigaro Zacharie est un étrange corps, et savez-vous pourquoi?

—Je crois que oui, monsieur.

—Dommage, j’aurais aimé vous l’apprendre.

Misigaro était celui qui demeura, « l’orphelin dès le ventre », selon la loi du royaume du Sud qui lui imposait ce nom afin que tous sachent que Zacharie, onzième enfant de son père, l’avait chassé du ventre de sa mère en y entrant. Pure incidence verbale que ce nom. Mais le verbe, ici, gouvernait la vie comme la mort; les mots, blessés, pouvaient tuer.

—Vous avez sous les yeux un sujet d’espèce rare, Grégoire!

—Rare comme un filleul de roi, monsieur. Les Misigaro sont aussi redoutés que les albinos et les Batutsi à douze doigts. On les dit prophètes, doués de double vue.

—Le missionnaire valaisan me l’avait dit. Je croyais à une histoire de blanc.

—Plus d’un blanc nous connaît, monsieur Chauvaux. Nous nous vengeons de lui en faisant croire n’importe quoi aux autres. Songeur, Chauvaux se retourna vers le boy.

—Au moins, je l’aurai pour moi seul, désormais. A la ville, les femmes me l’empruntaient chaque fois qu’un blanc d’Europe venait dîner. Il prépare les plats dont raffolent nos pèlerins de saison sèche. Le tilapia du lac, cuit sous terre au pili-pili dans des feuilles de bananier, le poulet à la pâte d’arachide, et surtout le rijsttafel que lui enseigna sa patronne, une Hollandaise d’Indonésie. Nul blanc n’est venu dans ce pays s’il n’a goûté ces spécialités de Zacharie… Zacharie, tu ne veux pas enseigner à notre ami le secret de la table de riz des Indonésiens?

Le boy le toisa.

—Apprends à le connaître avant de le dire ton ami. Ou peut-être veux-tu mourir jeune?

—Enseigne-lui la table de riz, et il n’aura plus envie que je meure!

Il venait de s’adresser à lui dans la langue des collines, espérant l’attendrir. Le bonhomme prétendait ne comprendre qu’elle. Il avait suivi ses maîtres en Uganda, pourtant, et à l’ouest d’Osso, et jusqu’à Dar Es-Salaam et Zanzibar. Les noirs, avec leur mémoire extraordinaire, apprenaient une langue sans effort. Toute musicale, d’une infinie noblesse, pleine de retenue, la langue des collines émerveillait Chauvaux par ses pièges, ses ressources, ses nuances. Jadot l’avait mis en garde contre son enthousiasme:

— Un jour, ils te diront qu’à t’entendre parler leur langue dans l’obscurité, ils t’ont pris pour un des leurs. Alors tu seras cuit. Ne t’adresse jamais à une foule en cette langue, c’est mortel. La foule, c’est quand tu as plus d’un type en face de toi.

Ardennais comme lui, Jadot, connu des indigènes sous le nom de brousse de Shitani Nkuru, le Grand Satan, portait sur le royaume un regard revenu de tout. Il est vrai qu’il courait les collines depuis douze ans. A ce stade, beaucoup de broussards, le cœur usé, se faisaient muter pour les basses terres du royaume du Sud. En douze ans, Jadot avait regardé à loisir la face cachée de l’Afrique, et elle lui paraissait aujourd’hui bien noire. Plein d’amour et d’indulgence pour elle, Chauvaux attribuait le cynisme de son ami aux blessures secrètes de l’amour déçu. Jean Jadot, il le savait, avait vibré aux mêmes accents que lui avant de perdre la foi. Aujourd’hui, il condamnait sans appel:

—Rien qu’une bande de salopards et de profiteurs.

Chauvaux en souffrait. Il commençait à comprendre, pourtant. L’âme des Batutsi était aussi tortueuse que la langue qu’ils avaient modelée. Tant pis. Plus elle se refuserait, plus il lui ferait la cour. Elle le fascinait. Et les hommes des collines commençaient à dire de lui: « Arakunda abantu: il aime les gens ». Ardennais têtu, il aimerait ces grands fils de Cham jusqu’à se faire aimer d’eux. Rêve de blanc. Rêve trop grand pour lui peut-être. Mais lui ne prononcerait jamais, il s’en était fait le serment, les paroles impies. Plutôt souffrir.

Il entendait encore son grand-père lui dire, au soir de sa première communion, tandis que les autres dansaient dans la nuit de Pentecôte constellée de genêts d’or:

—Regarde toujours bien qui tu vas aimer, mon petit. Quand tu donnes ton cœur, l’amour peut te sauver ou te damner. Moi, si je n’avais pas connu ta grand-mère…

L’enfant se souvenait de la larme qui avait perlé sur la barbe grise. Aujourd’hui, partout, l’Afrique rejetait les blancs. Chauvaux le sentait: bientôt, à aimer ce pays, il risquerait plus que sa vie.

Zacharie n’avait cessé de jérémier, et deux mots revenaient sans cesse dans son discours.

—Il parle d’un enfant de blanc qui l’effraie, expliqua le Mututsi. Un enfant de blanc qui n’a qu’amour et qu’amitié à la bouche. Je crois qu’il s’agit de vous. Il parle comme un Mutwa.

—Et que disent d’eux les enfants de Batwa?

Zacharie sourit; l’Ardennais sut que sa question sonnait bien.

—Les Batwa se disent enfants de la pierre. Ils sont sortis de la forêt de montagne au cœur sec voici dix mille ans. Les Bahutu sont arrivés il y a seulement deux mille cinq cents ans. Et nous autres, les Batutsi, voici à peine dix siècles.

—Excusez du peu! Siffla Chauvaux. Et nous, les blancs, soixante, soixante-cinq ans, et encore! Et moi… Misère!

—Vous avez les oiseaux à moteur, les arcs à tonnerre, la roue et le téléphone, dit doucement Grégoire de sa voix chantante, un peu sourde. Vous coupez les mots en bâtonnets et les envoyez au-delà de la forêt, du désert et de l’océan. Tout cela va vite. Vous faites plus de chemin en une seconde que les Batwa en mille ans.

—Nous marchons, nous courons, mais nous ne retenons pas le chemin parcouru, dit Chauvaux. Nous le figeons sur les cartes. Les Batwa le reconnaissent au chant des pierres. Et ils peuvent insulter le roi qu’ils portent.

—C’est le privilège de celui qui porte, monsieur. Vous autres blancs, qui portez le monde sur vos épaules, vous pouvez insulter n’importe qui. Et nous, l’Afrique, plus que quiconque. Car nous sommes sans doute le plus lourd de vos fardeaux. Et pour longtemps…

Le Mututsi avait prononcé ces derniers mots avec une sorte d’amertume. Il détourna la conversation.

—Dites-moi, Zacharie, pour cette table de riz que vous préparez chez les femmes des blancs…

Le respect du ton était évident. En revanche, il appliquait aux blancs le terme péjoratif habituel. A ses yeux comme à ceux des autres de sa race, les Abazungu n’étaient que des usurpateurs.

Alors le cuisinier mima l’Ameza ya Umuceri, la table du riz, sa préparation préférée. Il rompit les tranches jaunes du pain de poisson, étêta les grosses crevettes de mer, fit frire la banane, étuver les viandes en quantités minuscules. Il éminça les concombres et les piments et les mystérieux fruits asiatiques, allant sans effort de l’aigre au doux. Les sauces chuintèrent sur les petits fourneaux de jungle, l’arachide fut pilée et le riz touillé, à grands traits de pilette et de cuiller en bois. Enfin les épices réconcilièrent délicatement les quatorze humeurs. Zacharie marmonnait les noms des choses comme un émerveilleur, et son geste était si sincère que le rêve devint palpable, et qu’ils en vinrent à respirer les odeurs.

—Tu nous en feras demain, lui dit Chauvaux, alléché.

—Je n’aurai pas tout ce qu’il faut, dit-il.

Il n’aimait pas être commandé. Chauvaux ne lui donnait d’ailleurs pas d’ordres. Il avait plutôt tendance à demander qu’à ordonner, ne commandant que si on lui résistait, mais alors, durement.

—Je n’ai jamais compris comment il peut cuisiner, dit l’Ardennais à Grégoire. Il n’a que mines de dégoût pour nos nourritures. Il faut dire qu’à l’arrivée des premiers Européens, vous nous avez décrétés Ibisimba, bêtes sauvages et puantes. Nous mangions de la viande, des œufs, du poisson, tous aliments fétides. Et même du mouton, protecteur des troupeaux!

Tout cela lui était au fond égal. Tout ce qu’il demandait, c’est que les Européennes ne se servent plus de son boy. Quand on le lui empruntait, il se retrouvait deux fois célibataire. Déjà privé d’amour, il se retrouvait sans linge ni cuisine. Cela n’arriverait plus. Pour les femmes, on s’arrange toujours. Les petites femmes blanches n’étaient pas rares, ni même les grandes, qui de temps à autre couraient le safari pour se donner des airs. Elles aimaient à se dire broussardes, et les vieux coureurs de savanes emportaient, à leur intention, un double lit de camp. Mais un boy, c’était plus précieux que tout.

Tout ce qu’il demandait à présent, c’était de faire aussi bon ménage avec son Karani qu’avec son boy. Et ça n’avait pas l’air mal parti.

Ils remontèrent en voiture et Chauvaux conduisit lentement, goûtant le spectacle de son domaine tout neuf. Imana, le dieu des collines, s’était associé au dieu des chrétiens et au grand roi des blancs pour le lui offrir. Il n’allait pas les décevoir. Il savourerait chaque instant de sa vie de brousse si ardemment désirée, si durement méritée.

 

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/rwabugiri-1.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/rwabugiri-1-150x150.jpgKaburameDiversAlors ils virent les collines. Elles moutonnaient à l'infini, molles, douces, vert clair au sud, plus abruptes, sommées de cultures d'un vert mordoré au nord, et venaient mourir calmement à la rencontre des eaux étamées du lac. Baignant le fond de la vallée, à seize cents mètres d'altitude, le...Rwandan History