Pourquoi ne pas attirer l’attention du lecteur sur quelques réussites particulièrement brillantes dues à nos disciplines. Il s’agit de la formation de la famille chrétienne, du culte rendu aux défunts, et de la conversion, longtemps inespérée, mais désormais réalisée, des Batutsi.

Mariage.

Une des formes les plus ardues que les Pères aient eu à entreprendre touche au mariage et à l’éducation des enfants. L’esprit de famille existe au Ruanda, mais il s’en faut qu’il se conforme, même de loin, à la loi divine.

Dans les pays civilisés on regarde la famille comme la vraie cellule où se résout la société. Au Ruanda, l’élément dernier serait plutôt le clan parental dont les ménages constituent les composants ultimes.

Aux yeux des premiers chrétiens, encore imparfaitement libérées des conceptions courantes, le lien qui les rattachait au mari le cédait en solidité à ceux qui les unissaient aux parents. De gros danger résultaient de cette dépendance exagérée : danger pour la foi de la néophyte qui, malade, se voyait proposer, imposer par sa mère encore païenne, divination et sacrifices ; danger aussi pour la stabilité du mariage, car, à la moindre altercation domestique, l’épouse menaçait de quitter le foyer conjugal, sûre de trouver près des « siens » un accueil empressé. Quelle netteté dans la formule alors prononcée par la divorcée : « Ndagiye iwacu » : je retourne chez nous ! Le vrai « chez nous », ce n’est donc pas la hutte du conjoint, mais celle des parents du clan. Dieu merci, les baptisés saisissent de mieux en mieux le sens du : « Elle quittera son père et sa mère pour vivre avec son époux.

Une fois le mariage contracté entre fidèles, les missionnaires redoutant plus le divorce que la polygamie, développera souvent en chaire le thème de l’union indissoluble. Les accidents irrémédiables dans les foyers chrétiens n’atteignent guère qu’un faible pourcentage, en dépit des tentations variées. Continuer la cohabitation, surtout lorsque la progéniture tarde à venir, peut passer pour une sorte d’héroïsme.La bonne harmonie entre époux vient-elle à se troubler ? Certains imaginent des expédients surnaturels inédits :Une jeune femme, traînant après elle un bambin de quatre ou cinq ans, s’approche du Supérieur d’une station, et le dialogue s’engage aussitôt :« Mon Père, voici l’honoraire d’une messe. __ A quelle intention ?

– Je voudrais une messe de mariage.

– Une messe de mariage, pour qui ?

Pour moi !

-Pour toi ? tu n’es pas veuve que je sache, et pour la messe que tu désires, il est faux être deux ! – Précisément, nous sommes deux, mon mari et moi. » Silence… « Depuis quelque temps la brouille commence à naître dans le ménage ; je voudrais une messe pour qu’on s’aime bien

Toujours !

– La liturgie n’a pas prévu explicitement ce cas », répartit le Père… « sauf peut-être la messe pour le temps de guerre ! – C’est bien cela ! »

Un missionnaire faillit être victime de son zèle très légitime pour lemaintien d’un ménage vraiment mal assorti : l’époux jurait même de jouer du poignard si sa femme s’installait de nouveau chez lui. Le supérieur de la station se rend près du récalcitrant, en compagnie des meilleurs camarades de celui-ci, et tous, de concert, s’ingénient à le ramener à résipiscence. L’entrevue semble avoir abouti.  Comme preuve de son amendement, le « converti » accompagnera le Père qui rentre à la station. Tous les deux s’introduisent dans une étroite pirogue, et les rameurs, en cadence, quittent la rive. Puis voici qu’en plein lac, le pauvre néophyte se lève et essaie de plonger sa lance dans la poitrine du missionnaire : l’arme dévie par la suite de l’émotion et le Père en est quitte pour quelques égratignures et une soutane déchirée. Aussitôt après son attentat, le « maladroit » se jette à l’eau, mais à peine a-t-il regagné la terre que les témoins du crime, païens et chrétiens, réussissent à le maîtriser. A la suite de nombreuses péripéties.

Il fut, malgré un recours en grâce signé du missionnaire, condamné à la pendaison par jugement du Gouverneur Général de la Colonie allemande et mourut réconcilié avec Dieu. Son vœu s’était, hélas ! Réalisé : « Plutôt mourir que de vivre avec cette femme. »

Mis au courant de ces incidents pénibles, les chrétiens du Ruanda comprirent, mieux que par des sermons à l’église, combien la stabilité dans le mariage était chose grave puisqu’un Père courait de tels périls pour en affirmer la nécessité devant un forcené.

Quant à l’institution de la dot, en usage chez les païens, nous avons tâché, non de la supprimer, mais de la réglementer.

Ni trop haute… Une tendance fâcheuse s ’était déclarée, chez les parents encore infidèles, à hausser le « tarif », comme pour compenser le déshonneur de livrer leurs filles à des chrétiens, supposés, par ailleurs, plus fortunés. Les néophytes, esclaves, eux aussi, de leurs avantages immédiats, suivirent la même voie sans en tirer, en fait, un gain réel, puisque, lors du mariage de leurs propres fils, ils devaient offrir une somme plus lourde chez les beaux-pères, partisans de la majoration. Cette majoration prohibitive pour les pauvres gueux, condamnés dès lors au célibat, mettait par le fait en péril les unions de ceux qui n’avaient pas fourni le prix total fixé.

En effet, à défaut de versement intégral, la femme n’acquiert pas le titre d’épouse complète et son père la prend pour punir le « mari provisoire », débiteur défaillant.

Ni trop basse… D’autre part, une forte dot consolide les ménages, car si la conjointe abandonne le foyer conjugal, ses parents devront – opération toujours douloureuse – restituer la somme jadis « touchée ». On a noté aussi que la femme souffre dans son amour-propre d’avoir été « achetée » au rabais, surtout dans les périodes de mésentente où son mari se charge de lui rappeler les conditions humiliantes des fiançailles : « Allons, conviens-en, tu ne valais pas grand-chose, puisque ton père a consenti à se défaire de toi pour si peu ! » Dans une station, les missionnaires constatèrent, à un moment donné, chez les filles, une épidémie… claustrale, un engouement exagéré pour la vie religieuse, mouvement destiné, en partie, à provoquer une flatteuse élévation de la dot. Ces gamineries cessèrent rapidement et les menaces d’envahissement des monastères ne laissèrent pas de traces inquiétantes.

Après les objurgations réitérées, il nous a été donné de faire livrer intégralement, avant l’entrée en ménage, des « compensations matrimoniales » raisonnables et par là, nous avons contribué à éviter des catastrophes.

Nous avons également abouti, non sans lutte, à imposer le respect de modalités afférentes aux cérémonies du mariage, lesquelles avaient soulevé l’opposition de la part des intéressés. Certains auraient, sans trop d’hésitation, réclamé la suppression des bans. Et pourquoi ? « Parce que, expliquaient-ils, nous sommes choqués d’entendre prononcer le nom de nos parents en plein église ! » Il leur a bien fallu, pourtant, s’accoutumer à subir désormais sans frisson les proclamations canoniques.

Les mariages païens se célèbrent à la faveur des ténèbres. Nous avons exigé que la mariée chrétienne rentrât sans tarder, aussitôt même après la messe, au logis du mari. On ne nous écouta pas toujours complaisamment. Pour éviter d’être conduite en plein midi, « comme des chèvres », suivant leur pittoresque expression, plusieurs ont passé la journée au milieu des papyrus des marais, y attendant la tombée de la nuit.

Restait un point plus délicat. Alors que chez les païens on ne s’informe guère de l’avis de la jeune fille relativement au projet d’union en cours, le mariage chrétien consiste essentiellement dans le consentement mutuel exprimé clairement devant témoins. Pour imprimer à la fête plus de solennité, les mariages se contractent à la messe dite « de communauté », sous les yeux de toute la paroisse. Il fallait s’attendre à des manifestations d’un goût douteux. Elles se produisirent, en effet.

Un couple se présente au jour fixé. Le fiancé prononce hardiment le « oui » sacramental, mais la jeune fille refuse de répondre, une fois, deux fois, trois fois ! Devant ce mutisme persistant, que soutiennent d’ailleurs les murmures approbateurs de l’assistance féminine, le curé remet le mariage à huitaine et maintient sa résolution, malgré les plus insinuantes interventions de la part des personnes influentes. Cette dure leçon porta ses fruits. La semaine écoulée, la demoiselle, dûment stylée par sa marraine et les amis du fiancé, faillit prévenir la question fatidique, tant elle mit d’ardeur « à déclarer sa flamme ». A la suite de quoi, le mari rayonnant jeta à sa femme l’étoffe qu’il avait remportée, huit jours auparavant, lors de son piteux insuccès. Ces comédies ne se renouvelèrent plus, au moins dans le poste théâtre de la précédente. D’ailleurs, grand encouragement pour les timides, les mariages eurent bientôt lieu en série : certain mardi gras, cinquante-deux couples convolèrent en justes noces dans la cathédrale de Kabgayé !

Par contre, les filles chrétiennes apprécient sans restriction la liberté totale qui leur est reconnue de disposer entièrement d’elles-mêmes, faculté dont n’a joui aucune de leurs grands-mères. C’est avec une parfaite conscience de leur indépendance que, devant le prêtre qui les interroge en vue des proclamations, elles manifestent leurs sentiments sur le mariage envisagé. Par gestes plus que par mots, elles signifient, soit leur acceptation en esquissant une moue amusante, soit leur opposition par un « ndiyangiye : je refuse énergiquement ».

Cette affirmation de la liberté matrimoniale a pris de telles proportions que les missionnaires se sont crus obligés de placer leur mot, quand, par exemple, une jeune fille mututsi eut découragé plus de treize soupirants. Cette exigeante créature s’estima finalement heureuse de revenir au prétendant inscrit le premier sur la longue liste des évincés.

Dans le nord du Ruanda, où le sexe dit faible s’émancipe plus rapidement qu’ailleurs, les chrétiens en arrivent à redouter, de la part des filles, de puissantes cabales matrimoniales.

Dans la salle réservée à l’instruction religieuse, deux postulantes adultes surexcitées se prennent à bras-le-corps et pratiquent le pugilat jusqu’au sang inclusivement. Sur ces entrefaites, le missionnaire rentre et s’étonne de l’apathie des assistants, mais il attend la fin de la séance pour enquêter : « Comment, toi, catéchiste, permets-tu ces luttes scandaleuses ? Père, réplique l’indigène, si je n’étais que moniteur, je serais intervenu pour rétablir l’ordre, mais j’ai trois grands garçons en âge bientôt de prendre femme. Supposé que j’aie empêché la rixe de tout à l’heure au moyen de mesures énergiques, les deux combattantes auraient fomenté contre moi, dans leur monde, une ligue qui m’eût obligé à sortir de la contrée pour marier mes fils. Les autres hommes, témoins aussi bien que moi, ont eux aussi gardé le silence, mus par les mêmes motifs. »

Le devoir de l’aide mutuelle intimé aux époux se heurte aux barrières tyranniques que les coutumes ont élevées dans le Ruanda. A part les cultures menées en commun, les travaux spécialisés sont réservés à l’homme ou à la femme. Mais bien des chrétiens passent maintenant vaillamment par-dessus les interdits puérils, à la grande stupéfaction des païens.

Ainsi, grâce aux efforts persévérants des missionnaires, les chrétiens considèrent comme une affaire très sérieuse l’union indissoluble ; ils ont renoncé aux pratiques païennes et accepté ce qui, dans les préliminaires ou les cérémonies du mariage, leur semblait, de prime abord, déplacé. Là-dessus, victoire presque complète. Mais il nous faut confesser une quasi banqueroute sur un autre point.

Jusqu’à présent, les parents chrétiens, rendant trop souvent vaines les exhortations, les leçons les plus minutieuses, ont peu compris, encore moins pratiqué, l’éducation de leurs enfants. Signalons, à la décharge de ces maîtres improvisés, que les conditions matérielles de l’existence ne favorisent pas beaucoup la formation morale : la promiscuité de la hutte, en particulier, initié trop tôt les petits à des réalités qu’ils devraient ignorer. Pendant longtemps encore, la tâche de former l’enfance incombera sans doute aux Pères et aux Religieuses.

 Accoutumance à la mort.

 Dans les pays civilisés, on dissimule aux malades nommé Andréa. Sa femme et ses enfants assistent à la communion en viatique et à l’Extrême-Onction. La cérémonie à peine achevée la… future veuve s’adresse à ses garçons d’une voix qu’elle ne cherche pas à atténuer par charité pour le moribond : « Allons, prenez vos houes sans tarder et rendons-nous à nos cultures. Ce n’est pas parce que votre père est mort que nous devons, nous, mourir de faim. »

Au Ruanda, le vrai culte pour les défunts ne s’est pas installé de lui-même ; il a nécessité de la part des missionnaires bien des instructions pressantes. On se souvient peut-être de ce que nous avons dit du païen, dans ses rapports avec les trépassés, en particulier, de sa hâte à se défaire des corps morts, réels ou présumés tels. Cette mentalité a persisté plusieurs années chez les néophytes. Pour rien au monde, ils n’auraient consenti à garder quelques heures un cadavre dans leur cabane. Aidés de leurs camarades, en plein nuit, ils apportaient le défunt à la maison, le jetaient littéralement sous la véranda, devant la chambre d’un Père qu’ils réveillaient en criant : « On l’amène. – Qui ? – Celui que tu es venu administrer hier à X… -Et où l’avez-vous mis ? » Pas de réponse ; les « croque-morts » avaient déjà disparu à toutes jambes pour regagner leur domicile. Le missionnaires, sortant de chez lui, se heurtait au corps enveloppé dans un… cercueil souple, une mauvaise natte de joncs, qui, trop courte, laissait dépasser las pieds et la tête. Que faire ? Sinon attendre le jour.

Mais bientôt on prescrivit aux fidèles, tant qu’ils ne se seraient pas aguerris, de déposer les défunts dans une salle contiguë aux hangars de catéchisme. Puis, dernier stade, nous construisîmes, au cimetière même, une petite chapelle munie d’une porte solide capable de résister aux hyènes. C’est dans ce local que les chrétiens placent leurs morts.

Un missionnaire logeait un jour une nécropole. En proie des pensées particulièrement sérieuses et se rappelant Comment des saints voisinaient volontiers avec des ossements humains, il ramasse un crâne, poli à plaisir par les fourmis voraces, l’enveloppe dans un large mouchoir rouge, le fixe sur le guidon de son vélo, et, finalement, le met au pied du crucifix de sa chambre. Ainsi, pensait-il, les indigènes, à mon exemple, se familiariseront avec la mort. Qui dira l’ahurissement du domestique chargé du ravitaillement en eau, lorqu’il aperçut, le lendemain, cet objet macabre ? « Quelle idée saugrenue ! », songea-t-il d’abord, mais il ne souffla mot.

A quelques jours de là, n’y tenant plus, il communiqua au Père ses réflexions : « Vous avez déjà, vous, Blancs, la réputation de manger des cadavres et on dit que, pour vous en assurer des provisions, vous en faites des conserves dans les cimetières, à proximité de chez vous ; n’allez-vous pas confirmer ces racontars ? Les païens remarquant ce crâne sur votre table ne le prendront-ils pas pour les reliefs d’un repas ? » Le Munya-Ruanda parlait d’or et le Père fit disparaître dans un lieu très secret la pièce compromettante.

Sans qu’on ait employé ailleurs ce procédé extrême, les néophytes s’effraient moins de la mort. Nous avons réussi à organiser des veillées funèbres près des missionnaires trépassés ; les visités isolés aux tombes n’inspirent plus aucune terreur, aucun d’égout.

« Il n’y a pas de bonne mort », geignent les païens, à l’unisson. Là-dessus, les chrétiens professent une opinion opposée ; la mort ne les effraie plus, elle les attirerait même, du moins certains.

Léopold Semuhutu, atteint de malaria pernicieuse, est transporté à l’hôpital d’Astrida par les chrétiens de son village. Malgré les soins du docteur et des religieuses, le mal empire ; Léopold reçoit les derniers sacrements en pleine connaissance. Son plus jeune frère se met à pleurer à ses côtés. « Enfant, dit le malade, il ne faut pas pleurer. Je suis heureux. Dieu nous a créés pour le ciel ; c’est le Ciel que je veux. Jésus est venu dans mon cœur ; il ne veut plus se séparer de moi. Il vient m’appeler. » Et tout à coup, le mourant se met à chanter d’une voix forte le cantique : « Nous avons été créés pour le paradis ». Etonné, le personnel de l’hôpital vient se rendre compte de ce qui se passe et félicite le moribond : Tu vas certainement guérir ; tu es sauvé ! – Oui », dit-il en faisant un jeu de mots, « de fait, je suis sauvé ! Je vais chez Jésus, adieu ! » Ce fut sa dernière parole.

Léonidas Semihari, un pauvre poitrinaire. Deux ans durant, la toux persistante en avait fait un squelette ambulant et il trouvait le courage de venir deux ou trois fois par semaine à la messe, faisant neuf kilomètres à aller et autant au retour, par nos montagnes. Il eût été mal reçu celui qui eût osé lui prêcher la prudence ! Voyant sa fin venir, il appelle le prêtre et reçoit les derniers sacrements avec une dévotion touchante. Le prêtre parti, il dit aux chrétiens qui s’étaient réunis pour escorter le Saint Sacrement : « Dieu est bon; il m’a accordé la grâce que je lui avais toujours demandée, de ne pas mourir sans recevoir les sacrements. Maintenant que tous mes désirs sont exaucés je m’en vais chez mon Père. Parlez-moi du Ciel. » Et le malade mourut en achevant le « Souvenez-vous ».

 

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