Ce fut le 2 Février 1900 que la cour royale du mwami du Rwanda reçut officiellement le premier contingent d’Européens désireux et décidés de se fixer au milieu de la population rwandaise. Les prêtres de la Société des Missionnaires d’Afrique, appelés couramment Pères Blancs, s’étaient déterminés à prêcher l’Evangile du Christ au Rwanda et à y fonder des postes de missions catholiques.

L’avènement des Pères Blancs qui furent perçus par les Rwandais non pas comme des prêtres qui venaient prêcher la parole de Dieu mais comme des Blancs qui venaient conquérir le pays fut quelque chose d’inouï, d’étrange pour les indigènes. Leur intrusion représentait une menace, leur présence allait déclencher un affrontement global : celui des cultures et des civilisations. Ceci se pose comme une évidence particulière pour le Rwanda parce que les explorations officielles envoyées par l’Allemagne en quête de connaissances profondes sur son territoire colonial n’ont pas été suivies directement par la mise en place d’une structure administrative coloniale et des hommes mandatés pour diriger la colonie, mais ont été succédées immédiatement par l’arrivée et l’installation des prêtres enclins à fonder une Mission dans le pays. Or mieux que les agents officiels de l’administration coloniale européenne, les Pères Blancs allaient jeter les bases profondes de la conquête de tout l’indigène. En effet, en créant une Mission catholique dans le pays, en y prêchant la religion chrétienne et en y répandant l’instruction profane occidentale, les Pères Blancs s’assurèrent indubitablement de la conquête spirituelle et de l’impact juridique et intellectuel au niveau des pensées, des sensibilités et des représentations. Ainsi, les Pères Blancs furent les premiers qui colonisèrent vraiment l’indigène car à partir de l’intérieur ils surent remuer et réarranger ses dispositions du cœur et de l’esprit sans oublier de toucher son corps. Ils se posèrent donc comme les conquérants de tout l’homme rwandais.

C’est peut-être à cause de ce fait, que les Pères Blancs subirent beaucoup de réactions de la part des Rwandais. Ces réactions s’exprimèrent d’abord sous forme d’opposition à travers des attaques qui furent ouvertes chez les populations du nord et du nord-ouest : dans le Bugarura, le Mutera et le Bugoyi, occultes dans les autres régions du pays et chez les dirigeants. Les réactions se manifestèrent ensuite et quelque fois en même temps que les attaques, sous forme d’adhésion timidement faite par des petites gens, pauvres et de basse extraction sociale.

Pourquoi une telle diversité d’attitude parmi la population à l’égard des Pères Blancs? Les Rwandais ne défendaient-ils pas les mêmes intérêts ou n’étaient-ils pas également concernés par l’intrusion et l’installation des prêtres européens dans leurs pays ?

Le fait de n’avoir pas pris une position unanime et nationale à l’endroit des missionnaires catholiques qui étaient considérés, en tant que Blancs, comme des conquérants, atteste que dans la société rwandaise, il y avait des divergences profondes qui frôlaient l’opposition. Mais par ailleurs, la diversité d’attitude parmi la population à l’égard des prêtres permet aussi de mesurer la complexité du phénomène des réactions des indigènes en face de l’expansion coloniale européenne.

– Pénétration des Pères Blancs au Rwanda

 L’histoire de l’expansion catholique au Rwanda se rattache principalement à l’activité apostolique du Cardinal Lavigerie et de ses Pères Blancs. Ceux-ci, réunis au sein de la Société des Missionnaires d’Afrique fondée à Alger en 1868, avaient pour mission d’apporter l’Evangile et la Civilisation chrétienne à l’Afrique alors inconnue du christianisme. Leur première caravane dirigée vers l’Afrique équatoriale atteignit Zanzibar le 30 Mai 1878. Le 17 Juin de cette même année, les missionnaires entamèrent le voyage vers les régions des Grands Lacs ; ils arrivèrent à Tabora le 12 Septembre 1878. Il faudra attendre 22 ans pour voir les premiers Pères Blancs entrer au Rwanda.

C’est surtout après le voyage que le comte von Gôtzen effectua dans ce pays en 1894 que Monseigneur Joseph Hirth, auquel étaient confiés les intérêts spirituels du Vicariat du Nyanza Méridional dans lequel était compris le Rwanda, jeta un regard décidé sur les populations de ce pays exagérément évaluées par l’explorateur à approximativement deux millions ‘d’habitants. Le livre de von Götzen, Durch Africa von Ost nach West. Resultate und Begebenheiten einer Reise von der Deutsch-Ostrafrikanisclien Küste bis zu Kongomiindung in den Jahren 1893-1894,

Berlin, Dietrich Reimer, 1899, apporta au prélat quantité de détails sur le Rwanda, complétant ainsi les informations qu’il détenait, grâce à la mission de Katoke, fondée le 12 Novembre 1897 à proximité est de ce pays.

En Novembre 1899, Mgr. Hirth partit de Katoke à destination du Rwanda accompagné du Père Brard, du Père Balthélémy, du Frère Anselme et des porteurs noirs. Au lieu d’entrer au Rwanda par l’est en traversant directement la rivière Akagera, la caravane s’engagea dans un immense détour : elle passa par l’Uswi, l’Usumbiro, pour déboucher à Bujumbura au Burundi. De là, elle prit la vallée de la Ruzizi et arriva au Rwanda par le sud-ouest. Une question se pose de savoir pourquoi Mgr Hirth et ses compagnons de route ont préféré le chemin le plus long alors qu’ils savaient déjà de par leurs informateurs que la voie de l’est, celle de Rusumo par exemple, était la plus directe et donc la plus courte. Il semble que la raison profonde de ce détour est que Mgr Hirth voulait obtenir du pouvoir colonial allemand établi à Usumbura (actuellement Bujumbura) l’autorisation d’entrer au Rwanda et d’y fonder sa Mission. Mais à ce moment, le représentant de l’Allemagne, le Capitaine Bethe était au Rwanda, à Shangi sur les bords du lac Kivu. Les missionnaires durent l’y rejoindre ; ils y arrivèrent le 18 Janvier 1900. Ils lui firent part de leur détermination de se porter auprès du roi du Rwanda et de leur désir de fonder leur première Mission à la cour royale ou aux environs.

L’officier allemand acquiesça aux projets de Mgr Hirth et pour lui faciliter l’introduction à la capitale qui se trouvait à Nyanza, il lui fit escorter par deux de ses soldats et lui donna son propre interprète auquel il chargea de présenter les missionnaires aux hautes autorités rwandaises comme étant les protégés de l’Empire allemand.

L’attitude du Capitaine Bethe à l’égard des Pères Blancs se pose comme un début d’une longue collaboration qui se manifesta au Rwanda entre le pouvoir colonial et l’église catholique. Elle paraît être d’une importance capitale dans l’histoire des missionnaires catholiques dans ce pays. En effet, que se serait-il passé si les Pères Blancs n’avaient pas été introduits à la cour par la puissance coloniale allemande ? Ils auraient été peut être refusés. Mais comme ils étaient avec les hommes de Bethe, un officier connu à la cour comme étant le représentant de l’Allemagne, les autorités de Nyanza comprirent sans ambages qu’elles se trouvaient en face des hommes des Allemands, qu’elles devaient donc les recevoir et les traiter en « amis » faute de quoi elles pouvaient s’attirer des ennuis de la part des « officiers blancs » dont l’arme à feu avait consacré la supériorité militaire.

 – Accueil des Pères Blancs à Nyanzai capitale du royaume  du Rwanda

Les missionnaires arrivèrent à Nyanza en pleine journée du 2 Février 1900. Comme la cour, avait été avertie de l’arrivée des Pères Blancs par des hommes rapides que la Capitaine Bethe avait dépêchés à Nyanza, les habitants de la capitale et des environs s’étaient préparés pour accueillir ces nouveaux étrangers. Les uns, la masse populaire surtout, voulaient assouvir leur curiosité de voir le Muzungu : Blanc ; les autres, la cour spécialement, voulaient connaître l’objet profond de la venue de ces Blancs que l’autorité coloniale allemande avait pris soin d’annoncer alors qu’habituellement les Blancs entraient au Rwanda et y sortaient sans être aussi signalés aux hautes autorités rwandaises. Pour qui veut obtenir un renseignement profitable, les règles du bon protocole d’accueil s’imposent. Aussi, la cour s’empressa-t-elle, aussitôt que les missionnaires parurent à Nyanza de les convier chez le roi et de leur témoigner, durant tout leur séjour, des égards de grande hospitalité. L’atmosphère d’accueil qui prévalut à Nyanza est pittoresquemer décrite par Mgr Hirth lui-même en ces termes :

« 2 Février – C’est la Ste Vierge qui a voulu que la mission se fondit aujourd’hui. Merci à cette bonne mère la gardienne et la patronne de toutes les stations fondées dans ce Vicariat. Nous faisons 7 km pour arriver sur le mamelon même qui porte les huttes royales. A 200 m de celles-ci nous plantons nos tentes. Il y a près d’un millier de personnes qui se pressent autour de nous pour venir voir les Blancs, car on n’en a vu qu’une fois ou deux par ici depuis une année. Chacun tient en main sa grande lance de 2,50m, mais c’est uniquement parce que c’est l’habitude du pays.

Nos tentes ne sont pas plantées que déjà le roi nous fait dire qu’il a grande envie de nous voir au plus tôt. Mais nous renvoyons au soir ; il faut bien se restaurer d’abord un peu, et puis surtout faire toilette, et la faire faire à tous nos gens qui en ont ramassé de la boue tout le long de la route !

Les tentes sont ajustées avec le plus grand soin aujourd’hui, l’herbe enlevée sur une bonne distance tout autour, c’est ainsi que le veut l’étiquette. Malgré notre pauvreté il faut donner bonne opinion de nous, si possible. Les nègres grands et petits, vous jugent d’après votre appareil extérieur, II faudrait voir de quelle pompe les rois cherchent à s’entourer !

Deux fois encore le roi nous fait inviter. A 4 heures nous nous rendons chez lui tous quatre, avec tous nos gens, ce qui fait une suite encore assez piètre. A l’entrée de sa grande cour, et dans la cour même tous les gens du roi sont ramassés, il y en a quelques centaines. II y a là aussi un introducteur, il est long de près de deux mètre, cela promet.

Il n’y a qu’une case sur cette cour ; à l’intérieur, et contre l’angle même de la porte d’entrée se trouve accroupi sa Majesté le Kigeri, qui porte nom , Iyuhi, du dehors personne ne peut le voir, son rang l’exige ainsi. Tout autour du roi se pressent les hauts personnages.

Nous avons eu soin de faire suivre nos chaises, afin de n’être pas obligés de nous mettre par terre. Nous nous plaçons en face du Kigeri qui fait bonne contenance, mais dont cependant on ne voit guère les traits de la figure. On voit mieux tout le reste de son corps qu’il prend beaucoup moins soin de cacher. A titre de roi, il tient absolument à garder le costume national qui est des plus primitifs. Autour des reins, il porte une toute petite peau, pas large du tout, qui est serrée autour du corps à chaque extrémité par un paquet de lanières de cuir recouvertes encore de tout leur poil ; ces paquets doivent retomber de chaque côté des cuisses quand ce personnage est debout, mais assis, l’un retombe entre les deux jambes, l’autre est ramené également entre les deux jambes en guise de queue. Sur les épaules encore une toute petite peau. Ce qui distingue les rois, c’est que ces peaux qui servent de pagne et de manteau proviennent surtout des bêtes rares en ce pays, on ne pouvait pas distinguer ici si c’était peau de lion ou peau de léopard, parce que le poil est toujours tourné en dedans. Tout le tour du mantelet est bordé d’une fine lanière ou bande de peau de chèvre à très longs poils et très soyeux. A chaque pied, le roi a une centaine de bracelets en simple fil de fer.

Mais ce qui donne le cachet à sa Majesté c’est son grand bonnet. Il y en a qui le trouvent très joli, on peut aussi le trouver très ridicule, c’est trop long de vous le décrire en détail. Pour en avoir une petite idée, prenez un tuyau de poile d’environ 0m20 de haut, sur le dessus, à jour, ajoutez encore de longs poils fins de 0m15 encore. Sur le tour d’en bas qui s’applique sur la tête, enlevez le rebord de nos chapeaux et suspendez à la place sur tout le tour de longues lanières de 0m25 qui retombent sur toute la figure et tout le tour de la tête. Toutes ces lanières sont recouvertes de perles fines, blanches et rouges, et le bout des lanières est terminé par une boule allongée comme on voit quelques signets de missels. Toute la coiffure est ornée au reste de broderies de perles de couleur. Pour que toutes ces lanières permettent de voir la figure, il faut que Sa Majesté tienne ordinairement la tête toute rejetée en arrière.

 Iyuhi est comme tous ceux de la haute classe de ce pays ; de taille très long, de figure assez semblable à un abyssin ou à un arabe, beau nez qui le distingue du vulgaire des nègres.

 Pendant toute la séance, 1/2 heure environ, il a été assez aimable pour nous ; nous lui avons dès l’abord expliqué notre venue dans le pays et notre intention de bâtir dans les environs, pour apprendre à connaître son peuple qui nous intéressait beaucoup. Nous étions chaudement recommandé déjà par le capitaine Bethe, qui était venu jadis voir Iyuhi avec près de 150 fusils et un canon marin ; ce qui a di faire plus d’effets sur le chef que notre pauvreté !… Enfin tout allait pour le mieux, et nous levâmes la séance en remerciant du fond du cœur la puissante Mère pour la bonne journée.

Nous étions à peine rentrés sous la tente qu’arriva un cadeau de 35 chèvres avec autant de paquets environ de bananes, patates, bois etc… Nous envoyâmes remercier et fîmes entendre au roi qu’il conviendrait à sa Majesté de nous faire aussi visite à son tour.

Le soir arrivé, le monde n’avait diminué autour du chef ; on dit que dans les grandes circonstances iI fait coucher plusieurs centaines de jeunes gens dans sa cour, c’est censé sa garde…

3 Février – Dès 5h du matin la musique de la veille recommence sur le même ton pendant toute une heure. Nous envoyons saluer le roi, et celui-ci annonce sa visite pour la matinée.

 Vers 11h son monde est réuni de tous les villages environnants, et un moment après on dirait une fourmilière qui avance sur nous. A vingt pas de ma tente le maître des cérémonies armé de sa longue lance fait faire un grand demi cercle à tout son monde sur le devant de la tente ; ce monde là parait exercé, un geste leur suffit, le Kigeri se trouve au milieu du demi cercle. Le P. Brard fait l’office d’introducteur. Sa Majesté avance gravement; la poignée de main est connue déjà. Un petit siège le suit, et lui est présenté, c’est mieux que s’il avait fallu lui passer un de nos pliants qui nous serait resté joliment beurré, car peut être n’ai je pas ajouté ce détail, le chef est toujours beurré, quoique assez légèrement. Le roi nous offre d’abord une belle vache à lait avec son veau, celle-ci ne fait pas mauvaise figure dans le demi-cercle et surtout ne parait nullement effrayée. Sur un geste, celui qui est chargé de l’emmener, la fait suivre en l’appelant par son nom, et le suit comme un petit mouton. On cause de choses d’Europe surtout, des merveilles que créent les blancs, mais cela offre peu d’intérêt à ce chef qui n’a qu’une ambition, celle de garder son pays et son trône. II confirme ce qu’il n’avait promis hier que vaguement, et là dessus nous exhibons aussi notre cadeau. Un grand miroir à cadre d’or, ne fait nul effet, couteaux, ciseaux, rasoirs non plus, cela passe tout de suite à l’entourage. Une grosse boite de belles perles de toute grosseur et de toute couleur fait déjà plus d’effets. Mais enfin plusieurs paquets d’étoffes choisies, achèvent surtout de dérider notre visiteur, il y a surtout une belle couverture, imitation soie qui semble faire son compte. Le grand demi-cercle ne garde plus l’étiquette et se brise malgré les efforts du maître des cérémonies, tout le monde afflue sur la tente d’où sortent des morceaux d’étoffes dépliées. De fait, il y en a bien deux charges dont on a essayé de faire le plus de paquets possibles : c’est la mode du pays toujours.

Il paraît que le roi ne peut rien garder pour lui, il doit tout distribuer à tous ces courtisans, ou plutôt aux grands du pays, et de fait le soir nous voyons pas mal de nos couleurs sur le dos des heureux du jour. C’est avec ce système que le Kigeri tient tout son monde ; on a intérêt à lui faire la cour.

Après une bonne heure le roi nous quitte. Nous apprenons bien vite qu’il a été content de son cadeau. Après une demi heure à peine, arrivent 70 chèvres et une 20e de paquets de bois et de nourriture, cinq cruches de pombe et deux jarres de beurre, mais du beurre pétri à l’urine, c’est la mode du pays. Le P. Balthélemy à titre de nouveau, essaye une tartine, mais ne va pas plus loin, ce beurre au moins sera précieux pour nos lampes ; les Pères étaient embarrassés sur le chapitre de l’éclairage.

Depuis deux jours, menace de pluie et même pluie ; cela achèvera de nous faire bien voir dans tout le pays, on dira que la pluie est venue au moins à notre occasion et la pluie est une bénédiction chez tous les nègres. Le roi qui nous en a parlé, ne croit pas qu’elle puisse tomber sans qu’on fasse ce qu’ils appellent « des remèdes ».

Dans la soirée nous voyons de plus près la capitale, elle n’a guère plus d’un millier de personnes ; c’est un campement plutôt. Le roi n’a que 6 grandes huttes, chacune avec cour de 25 à 30 mètres, entourée de palissades ; la hutte peut avoir de 8 à 10 m de diamètre ; la paille du toit va jusqu’à terre. Ce doit être vite construit quand on change de place.

4 Février – Vers 9h le roi nous donne des porteurs pour porter nos chargés à l’endroit que nous désignerons ; il a désigné aussi un chef pour installer les missionnaires.

Au moment du départ, il nous fait cadeau encore d’une petite dent d’éléphant de 20 livres environ. Tout ce que nous avons reçu de lui depuis deux jours nous paie un peu le cadeau que nous lui avons fait. En plus que Dieu bénisse la nouvelle fondation

Nos tentes pliées, nous allons faire nos adieux au Kigeri que nous trouvons dans sa hutte dans la posture d’hier. J’aurais pu mentionner deux énormes cornes de vache disposées symétriquement à l’entrée et toutes bourrées de remèdes à l’effet sans doute de protéger le roi. Nous levons le camp cette fois, le cœur considérablement soulagé. Nous touchons au terme de ce long voyage.

Une foule considérable et sympathique nous suit pendant longtemps. Pauvres gens ! Nous comptons revenir bientôt au milieu de vous, vous apprendre ce que la prudence ne nous a pas permis de vous dire encore aujourd’hui. Ce sera alors mieux que des perles et des étoffes, ce sera la bonne nouvelle. Si Dieu nous prête vie»

D’après ce texte, Mgr Hirth a profité des bonnes dispositions apparentes de la cour pour libérer la parole attendue en annonçant délicatement l’objet de sa visite au Rwanda : « bâtir dans les environs pour apprendre à connaître » le peuple rwandais. Il aurait également déclaré à cette occasion :

« Je viens en pacifique et je viens au Rwanda pour y demeurer et y mourir. Je demande donc un terrain pour l’établissement définitif de la Mission».

L’arrivée des Pères Blancs fut directement perçue à la cour comme tout à fait différente de celle des explorateurs qui semblaient passer et repasser sans indiquer clairement le pourquoi de leur mouvement. Elle différait également, aux yeux des indigènes, de celle des officiers allemands qui jusqu’à ce moment s’étaient contentés, par occasion, d’étaler leur puissance militaire sans pour autant manifester leur désir de se fixer définitivement sur le territoire rwandais. Les Pères Blancs qui exprimèrent leur intention ferme de demeurer au Rwanda furent considérés comme de « véritables colons » qui venaient occuper le sol rwandais au détriment du Rwandais. Et comme tout Blanc était connu détenteur de l’arme à feu, ils furent sentis comme des personnes susceptibles d’enlever le pouvoir aux autorités indigènes, y compris le roi. Ce serait pourquoi, semble-t-il leur souhait de s’établir d’abord à la capitale a été rejeté et qu’ils-ont été contraints d’aller bâtir dans les régions périphériques du royaume.

– Les sites des premières Missions catholiques au Rwanda

En sollicitant un emplacement pour sa Mission à la capitale ou à proximité de la cour royale, Mgr Joseph Hirth voulait d’abord atteindre directement le roi, les grands chefs, bref, l’élite ethnico-politique et sociale. Il pensait qu’après avoir gagné les grands du royaume au christianisme, il étendrait aisément celui-ci dans tout le pays. En effet, les instructions du Cardinal Lavigerie à ses Pères Blancs spécifiaient que dans une « société violente, subdivisée en une multitude de tribus qui vivaient sous un régime patriarcal », ce qui importait surtout c’était de gagner l’esprit des chefs. De cette façon, on favorisait plus facilement l’avancement de la mission qu’en convertissant des milliers de personnes recrutées parmi le petit peuple car, pensait-on, les chefs convertis devaient entraîner dans leur sillage tous leurs sujets.

Mais, dans la société rwandaise où toute l’organisation et toute la marche des institutions reposaient fondamentalement sur la religion, le plan de Mgr Hirth de se fixer et de construire un temple chrétien dans la capitale du Rwanda présentait très peu de chances d’être accepté par les autorités supérieures du royaume. En effet, comment concevoir, que les détenteurs des règles qui régissaient la marche de la société fussent les premiers à donner l’exemple de l’abandon des us, des coutumes et du culte de leur pays ? Si les grands du pays avaient plié devant la demande des Pères Blancs et avaient accepté la fondation d’une mission à Nyanza, ils auraient fait montre de leur acquiescement à la nouvelle religion et auraient, par ce geste, lancé un appel à toute la nation pour que leurs sujets agissent comme eux. Or ceci aurait signifié la renonciation à leur foi et donc la perte d’une des bases de leur propre pouvoir. Comme on peut le constater, il fallait, et c’était un devoir impérieux pour la cour, refuser la religion des Pères Blancs pour sauvegarder la religion des Rwandais et par glissement, pour maintenir intact le pouvoir religieux du roi sur tout le royaume. Dans ce cas, on se serait attendu à ce que le triumvirat qui détenait en 1900 les rênes du pouvoir à savoir : la reine-mère Nyirayuhi Kanjogera et ses frères Kabare et Ruhinankiko, jetât les missionnaires catholiques non seulement loin de la capitale mais encore en dehors du royaume afin d’éviter que leur religion ne combattît celle des Rwandais et ne sapât la raison d’être du sacré rwandais qui était le grand pilier du pouvoir suprême au Rwanda.

Craignant de s’attirer l’inimitié du pouvoir colonial allemand en repoussant ouvertement les Pères Blancs qu’il avait pris le soin d’introduire à la capitale, la cour décida tout simplement de leur refuser un emplacement à Nyanza, elle se résolut de leur concéder un terrain loin de la capitale. Cette décision paraît lourde de conséquences pour l’avenir de la société et de la culture rwandaise. Elle marque un pas irréversible dans l’implantation au Rwanda des acquis culturels et matériels du peuple européen. En effet, bien que ce pays se trouvait dans la zone d’influence allemande depuis les années 1890, il ne restait pas moins qu’il conservait encore intacte son organisation sociale et politique ainsi que ses richesses culturelles. Les bouleversements sensibles dus à l’expansion coloniale européenne en Afrique noire ne s’enregistraient pas encore ouvertement chez les Rwandais. Ils s’y déclenchèrent ostensiblement à partir de l’établissement des Pères Blancs.

En effet, aussitôt installés au Rwanda, les missionnaires catholiques s’efforcèrent de connaître ce pays et ses hommes : leur mentalité, leurs croyances, leur morale, leurs institutions familiales, leurs lois et les structures de l’autorité. Instruits sur la vie et la société des Rwandais, ils purent se mettre avec beaucoup d’assurance à l’œuvre de l’évangélisation et de « l’occidentalisation » du Rwanda. Les connaissances reçues sur le terrain leur servirent de moyen de transmission des acquis du monde européen : la religion chrétienne, la morale (sociale et matrimoniale), la pensée intellectuelle et philosophique, la technique. De ce fait, ils provoquèrent un mouvement jusqu’alors inédit, celui de la compénétration de deux civilisations sans références communes : la civilisation rwandaise et africaine et la civilisation occidentale.

 Save

Le 4 Février 1900 Mgr Hirth qui n’a pas pu obtenir des autorités rwandaises un emplacement à Nyanza quitta la cour en direction du sud, vers la province du Bwanamukali en compagnie de Cyitatire, chef de cette province que la cour avait pris soin de lui donner comme compagnon de route pour lui attribuer le terrain qu’il choisirait. Arrivé sur la colline de Mara, Mgr Hirth décida d’y fixer provisoirement la mission en attendant qu’un autre site plus propice soit trouvé. C’était dans l’après-midi du 4 Février 1900. Dans le choix définitif des sites de mission, les Pères Blancs devaient se conformer le plus possible aux conditions jadis recommandées par le Cardinal Lavigerie à savoir :

  1. la densité des populations qui soient suffisamment bien disposées ;
  2. la salubrité du climat : le site doit être élevé et aéré pour raison de santé et de sécurité ;
  3. la fertilité du sol, car il faut « chercher à s’assurer par tous les moyens la possibilité de vivre sur place.

Trois jours après le départ de Mgr Hirth vers Katoke (il a quitté Mara le 5.2.1900), les Pères Brard et Balthélemy ainsi que le Frère Coadjuteur Anselme se déplacèrent de Mara pour se fixer définitivement sur le plateau de Save. C’était le 8 Février 1900 : « La station reçut le nom de « Markirck » (Eglise de Marie) en souvenir d’un sanctuaire marial qui se trouve en Alsace et qui était cher au Père Barthélemy« .

Le choix de ce site eut pour critère principal la forte densité de sa population ainsi que son aspect physique : Save est un plateau de dimension exceptionnelle, long d’environ onze kilomètres sur environ quinze cent mètres de large et il jouit d’un climat très sain.

La mission de Save n’était qu’un premier jalon, un point de départ du rayonnement spirituel catholique au Rwanda, pays dont la population « très nombreuse » avait frappé l’attention de Mgr Hirth. Il était retourné en Tanzanie (actuelle) déterminé à revenir avec de nouveaux missionnaires :

« C’est le cas où jamais de vous prier, Vénéré Seigneur et Père, de nous envoyer des missionnaires. Tous nos efforts devront se porter sur ce pays ; nous n’avons pas partout deux millions d’habitants réunis sous un chef qui nous reçoit si bien chez lui.

(…) J’ose vous supplier au nom du Sacré Cœur, à qui nous avons voulu donner ce pays au commencement de ce siècle, daigner intervenir pour nous faire envoyer dès cette année le plus de missionnaires possibles pour ce pays, jusqu’à ce que nous ayons occupé les points principaux ; je n’attends que leur arrivée pour y retourner avec eux».

 Ces quelques lignes sont chargées d’une grande signification pour l’avenir de l’église catholique au Rwanda. Elles montrent que Mgr Hirth voulait faire de ce pays le centre d’intérêt de l’activité missionnaire du Vicariat du Nyanza Méridional. Non seulement la « nombreuse population » du Rwanda aiguillonnait son élan apostolique, mais encore, il importait d’y devancer les missionnaires protestants dont on attendait incessamment l’arrivée. C’est pour occuper le plus de terrain possible avant leur venue que Mgr Hirth voulut coûte que coûte multiplier les stations catholiques dans ce pays.

 – Zaza

L’année 1900 n’était pas encore achevée que Mgr Firth reparut au Rwanda accompagné de trois Pères Blancs : Pouget, Zoumbiehl et Weckerlé ainsi que du Frère Alfred. Entré cette fois-ci par l’est, il ne chercha pas à atteindre la cour pour solliciter vainement encore la création d’une mission à Nyanza. Il s’arrêta dans le Gisaka qu’il avait traversé déjà au lendemain de son voyage au Bwanamukali où fut fondée la station de Save. Comme il avait trouvé cette région très habitée, il avait déjà décidé d’y créer une mission. C’est pourquoi il avait écrit aux Pères qu’il avait laissés à Mara en leur faisant part de sa décision et en demandant au Père Barthélemy de le joindre quand il sera de retour à la pointe sud-est du lac Muhazi. Ils s’y rencontrèrent le 27 Octobre 1900. « Ils entreprirent aussitôt l’exploration de la région en vue de trouver un site idéal. Le choix se porta finalement sur la colline de Zaza, une grande plaine en pente douce au bord du lac Mugesera. C’est là que fut fondée, le 1er Novembre 1900, la deuxième station catholique au Rwanda. Le choix de Zaza paraît très judicieux : la mission devait faire la liaison avec Katoke vers Bukumbi, deux missions catholiques fondées en Tanzanie (actuelle). De plus, de Zaza, on pouvait facilement atteindre Save qui allait désormais faire une liaison entre les missions du Rwanda et celles du Burundi.

– Nyundo

Après avoir occupé ce point stratégique de l’est, les missionnaires demandèrent à Nyanza l’autorisation de fonder d’autres missions. Leur dévolu était désormais jeté sur des régions les plus populeuses du Rwanda, telles que le Bugoyi, le Mulera et le Kinyaga. Il leur fut d’abord permis d’occuper le Bugoyi, ce qui répondait au souhait très pressé de Mgr Hirth. Pour lui, il fallait occuper vite cette région à cause de deux raisons principales :

« La première est liée au conflit frontalier opposant les allemands à I’E.I.C. : la région concernée faisait partie du territoire encore contesté. D’après les informations qu’il avait recueillies, Mgr Hirth estimait que la partie susceptible de revenir définitivement à l’E.I.C. pourrait s’étendre davantage à l’est, ce qui entraînerait la perte d’une population considérable. Il importait donc au Vicaire apostolique d’essayer d’englober au plus tôt toute cette région dans son territoire ecclésiastique en y créant un poste d’occupation. La deuxième cause de cette course à l’occupation du Bugoyi est intimement liée à la première et, plus générale, a trait à un double projet du gouvernement : celui-ci entendait fonder au Rwanda des stations coloniales et favoriser l’implantation du commerce dans ce pays, ce qui pour Mgr Hirth signifiait la pénétration de l’Islam dont il redoutait l’influence. Il fallait donc précéder dans cette région peuplée les musulmans qui pouvaient s’installer à Gisenyi. Ainsi la fondation de Nyundo dans le Bugoyi est liée aux rivalités coloniales et religieuses».

 Après avoir exploré la région en vue de trouver un site approprié, le choix fut fixé sur l’éperon de la colline de Nyundo en face duquel s’étend à perte de vue la plaine populeuse et verdoyante du Bugoyi. C’est là que fut créée la troisième mission catholique du Rwanda par les Pères Barthélemy, Classe et Weckerlé. C’était le 4 Avril 1901.

 – Rwaza

Au mois d’Août 1903, Mgr Hirth qui partait de Nyundo où il était venu en visite, explora les régions du Mulera, Bukamba, Bugarura près des lacs Bulera et Ruhondo, Rugezi et Buberuka. Il se rendit compte que cette contrée était très habitée et se décida d’y placer une station de mission. Arrivé à Marienberg (à Kashozi, près de Bukoba) où il avait transféré sa résidence dès Avril 1901,Mgr Hirth envoya à Rwaza quatre missionnaires : les Pères Classe, Cunrath et Dufays ainsi que le Frère Herménégilde.

Le 20 Novembre 1903, la caravane campa à Kiruri au bord sud-est du Ruhondo. De là, les missionnaires cherchèrent un site convenable à mission. « Le 26 du même mois, tentes et bagages furent transportés sur Kabushinge, un éperon de Rwaza, choisi comme emplacement définitif.

 – Mibliizi

Directement après la fondation de Rwaza, les Pères Blancs créèrent la mission de Mibilizi, sur la colline du même nom, le Décembre 1903. Ils furent envoyés comme premiers occupants : les Pères Zumbiehl et Verfurth.

Ainsi, dans un espace de quatre années seulement, le Rwanda se trouva circonscrit par cinq « bastions spirituels : deux au nord, deux a sud et un à l’est. Les hautes montagnes et les lacs splendides, les voie d’accès vers Bujumbura et vers Mwanza et Bukoba étaient tous occupés par une quinzaine d’apôtres de la religion et de la civilisation chrétiennes.

Ce tableau se pose comme le résultat d’une situation de fait. Ne voulant pas refuser ouvertement l’emplacement aux Pères Blancs, les autorités supérieures de Nyanza leur cédèrent successivement des terrains dans le Bwanamukali (mission de Save), dans le Gisaka (mission de Zaza), dans le Bugoyi (mission de Nyundo), dans le Mulera (mission de Rwaza) et dans le Kinyaga (mission de Mibilizi), régions dont les populations étaient reconnues farouchement opposées à toute pénétration des étrangers. A Nyanza, on espérait ainsi voir les missionnaires obligés de se retirer du Rwanda sans emporter une haine contre les autorités indigènes. Cette attitude de la cour témoigne d’un plan bien monté pour s’opposer malignement mais efficacement à l’installation des Pères Blancs. Malheureusement pour la cour, heureusement pour les missionnaires, ce plan a échoué car dans un délai de quatre ans, les Pères Blancs ont fondé cinq missions à partir desquelles ils purent étendre leur influence.

Si nous considérons l’emplacement des cinq premières missions, nous constatons que les Pères Blancs jouissaient d’une situation plus consolante que celle que leur avait destinée la cour. En effet, loin de celle-ci, ils avaient les mains libres et ils étaient à l’abri du regard épieur du roi et des grands du royaume. De plus, à partir de ces stations, ils pouvaient diriger leur action apostolique à partir de la périphérie vers le centre, touchant ainsi, sinon toute la population, du moins la plupart des Rwandais.

Compte tenu de ces faits, nous pouvons dire actuellement que ce fut une erreur de calcul de la part de la cour que d’avoir envoyé les missionnaires dans les régions frontalières et peu soumises au pouvoir central. Nyanza n’a envisagé qu’un seul côté de la médaille : l’échec des Pères Blancs. Il ne s’est guère préoccupé du cas contraire, à savoir la réussite de ces derniers. Pourtant, il aurait dû se dire qu’une fois les provinces périphériques converties, il ne resterait aux Pères Blancs qu’à s’étendre aisément sur le reste du pays dont les habitants étaient reconnus dociles. Se rendant compte de l’erreur commise, la cour chercha à refuser, mais vainement, aux Pères Blancs un terrain au centre du royaume où, après la périphérie, ils voulaient fonder absolument une mission. Ce fut le cas de la mission de Kabgayi.

 – Kabgayi

 Bien que depuis 1900, la cour avait refusé aux Pères Blancs de s’installer dans le Nduga ou dans le Marangara, Mgr Hirth n’avait jamais abandonné son projet de fixer un foyer d’apostolat direct en plein milieu du royaume. Les missionnaires de Save avaient reçu la consigne de rester l’œil aux aguets et de sauter, dans le but visé, sur toute occasion opportune qui se présenterait. La première parut s’offrir lorsqu’en 1902, ils furent avisés par le Résident intérimaire, von Beringe qui était sur le point de se rendre de Bujumbura à Nyanza, qu’il aimerait leur rendre visite. Ils n’attendirent pas sa venue à Save, mais expédièrent le Père Smoor à Nyanza pour lui transmettre le désir de leur supérieur, Mgr Hirth, de fonder une mission à la cour ou dans les environs. Mais cette requête fut considérée par von Beringe comme non avenue:

« Musinga, disait-il, serait capable de déménager et de porter ailleurs ses pénates, si l’on voulait l’obliger à accepter le voisinage d’un temple chrétien. Quant à l’installer en pays mututsi, l’idée en est prématurée. Les nobles ne sont pas près de se convertir et il ne faut pas les heurter ».

Ceci n’était que partie remise car en 1904, les missionnaires revinrent à la charge. A cette époque, la cour venait de se rendre clairement compte que les Pères Blancs avaient réussi, bon gré malgré les difficultés, à évoluer partout où ils s’étaient installés. Pour le roi, c’était une situation très préoccupante. C’est ce qui ressort de cette réponse que Musinga, par l’intermédiaire de Kabare et Rwidegembya, fit aux missionnaires qui venaient solliciter un emplacement dans le Nduga :

 « J’ai donné à Monseigneur Hirth : Issavi dans le Bwanamukali, Nsaza dan le Kissaka, Nyundo dans le Bugoye, Rwaza dans le Mulera, Mibilizi dans le Kinyaga. C’est assez, je neveux pas lui donner tout mon pays, précisément il ne me reste plus que le Nduga ; je ne veux pas que les européens viennent s’y installer »

 Ici le roi ne cache pas la peur qu’il avait de perdre son pays en faveur des Européens, représentés dans ces circonstances par Mgr Joseph Hirth.

Le 27 Décembre 1904, le Vicaire apostolique se rendit à la cour en compagnie du Père Lecoindre et du Frère Pancrace pour demander personnellement un terrain à Musinga. Celui-ci, sur conseils des grands chefs tels Kabare, Rwidegembya, Nturo et Ruhararamanzi répondit négativement et catégoriquement à la sollicitation de Mgr Hirth. Désolé, celui-ci opta pour une autre voie : il saisit de l’affaire le nouveau Résident de Bujumbura, le Capitaine von Grawert qui envoya le lieutenant von Nordeck avec une double mission : arrêter deux marchands malhonnêtes et armés de fusils qui troublaient les Rwandais en leur pillant les peaux et les vaches et arracher à Musinga un consentement pour la création d’une mission dans le Nduga ou le Marangara. Après avoir pris les deux marchands répondant successivement aux noms de Schindelar et de Prétorius, le lieutenant von Nordeck se rendit à la cour pour aviser le roi que les Pères Blancs cherchaient à s’installer dans le Marangara. Ne comprenant pas les raisons de l’intervention de l’officier allemand, Musinga qui, en moins d’un an, avait refusé carrément à deux reprises la requête des missionnaires, répondit avec indignation

« les Bafransa ont déjà 5 stations ; ils sont partout ; où irai-je.

Il ne fait plus de doute : le roi manifestait ostensiblement la crainte de se voir dépouiller de son pays et de son pouvoir en faveur des Pères Blancs en particulier, des Européens en général. Pour avoir gain de cause le lieutenant von Nordeck menaça de relâcher les deux marchands et de leur accorder « toute liberté d’accaparer le bétail à volonté, si la propriété demandée par les missionnaires n’était pas accordée » ; il ajouta : « Je viens de te rendre 2.000 bœufs, tu ne peux refuser ». Et Musinga, acculé, de répondre par ces deux mots swahili désormais historiques : « Ndio Bwana » «oui, j’y consens, Monsieur ». Ce consentement forcé du 6 Février 1 905 présageait bien d’autres !

Le 12 Février 1905, Mgr Hirth et le lieutenant von Nordeck se rencontrèrent à Gahogo en face de la colline de Kabgayi. Le lendemain, à l’absence d’un représentant de la cour, ils délimitèrent ensemble le terrain :

 « L’officier investit le vicariat de la propriété entière et totale de la colline, d’une contenance d’environ cent vingt hectares. Il la déclara « terrain, de la Couronne », propriété de l’Empire, « vu qu’elle ne porte que peu d’habitants ». (…) Le Père Lecoindre, chargé de la fondation, fut installé d’office au nom du Résident par le lieutenant, qui lui laissa deux askaris pour monter la garde auprès de son campement, au cas où il serait molesté par les batutsi députés».

Le Père Lecoindre resta peu de jours à Kabgayi. Il dut quitter les lieux suite à la peur de la révolte « Maji Maji » qui venait d’éclater dans le sud et le sud-est de l’Afrique Orientale Allemande et dont on craignait l’expansion jusqu’au Rwanda. Ce n’est qu’après s’être assuré que cette révolte n’aurait pas beaucoup d’effets sur les populations du Rwanda que Mgr Hirth ordonna au Père Lecoindre et au Frère Fulgence d’occuper définitivement le poste de Kabgayi. Ces missionnaires y arrivèrent le 9 Mai 1906, date considérée comme celle de la fondation effective de Kabagayi, sixième mission catholique du Rwanda.

 – Réactions des Rwandais à la fondation des premières missions catholiques

A l’intérieur des études faites sur l’expansion coloniale européenne en Afrique, les historiens de l’Afrique colonisée accordent actuellement une large place au débat sur les réactions des peuples africains mis devant le mouvement colonial. Mais pour ce qui est du cas particulier du Rwanda, ce débat reste peu ouvert si bien que quand on lit les écrits faits sur l’implantation des Blancs dans ce pays, on a l’impression qu’elle s’y est opérée sans provoquer de réactions chez les populations. Si on considère que réaction est un terme qui réfère, dans le cadre de l’expansion coloniale des XIXème et XXème siècles en Afrique, à l’attitude globale de l’homme africain placé en face de l’intrusion et des agissements des Européens sur son continent, on retiendra qu’il n’y a qu’une facette de l’attitude des Rwandais qui a été jusqu’à présent largement exposée, à savoir la conversion « massive » de la population à la religion chrétienne. Pourtant, si on analyse objectivement le mouvement d’adhésion au christianisme on se rend compte que dans ce secteur il n’y a pas eu que la marche vers la mission mais qu’il y a eu aussi et avant tout une hostilité latente et même une violence ouverte à l’encontre des premières missions catholiques au Rwanda.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20150102_030638A.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20150102_030638A-150x150.jpgKaburameLes EglisesPériodes colonialesCe fut le 2 Février 1900 que la cour royale du mwami du Rwanda reçut officiellement le premier contingent d'Européens désireux et décidés de se fixer au milieu de la population rwandaise. Les prêtres de la Société des Missionnaires d'Afrique, appelés couramment Pères Blancs, s'étaient déterminés à prêcher l'Evangile...Rwandan History