Les développements faits dans les pages précédentes ont mis en lumière l’existence de deux orientations principales de l’opinion politique rwandaise. L’opposition entre ces tendances, ainsi que les thèmes sur lesquels est axé le comportement de chacune ont permis de les regrouper respectivement en traditionalistes-conservateurs et en démocrates-progressistes.

Sur base des éléments de l’analyse des deux sections précédentes de ce chapitre, on pourrait qualifier la tendance démocratique de futuriste, alors que la tendance traditionaliste se caractérise par une vision passéiste et oligarchique des situations.

On aura remarqué qu’au départ du conflit qui oppose les deux groupes, chacun de ceux-ci fondait le dénouement de la crise sur l’arbitrage du roi. C’est que, en général, la monarchie, identifiée au roi, était encore considérée dans la conscience sociale comme le symbole du pays et de la nation. La fonction royale était donc intacte et, dans ce cas, le roi Mutara à qui les parties en conflit recouraient pouvait user de son prestige et de son autorité pour ramener le calme, notamment parmi les Hutu.

A notre avis, ce n’est que dès l’instant où il adhéra publiquement aux thèses passéistes et oligarchiques du groupe traditionaliste, se démettant ainsi de sa fonction d’arbitre, que la crise de l’institution monarchique, au niveau de la société globale, fut ouverte.

Du point de vue fonctionnel, il apparaissait ainsi que l’institution monarchique se cofondait avec le pouvoir de domination des grands féodaux, chefs et corporation des devins de la Cour (les Biru), lesquels la montraient comme un monopole de leur propre groupe. Il y eut dsyfonctionnalité entre la théorie et la pratique admises mythiquement et qui voulaient que le roi n’appartînt à aucun groupe ethnique.

Il semble que c’est suite au bris de ce lien mythique entre le peuple et le roi Mutara, que celui-ci, dans un dernier sursaut, parcourut le pays, multiplia les réunions des cadres des autorités indigènes pour essayer de rassembler tous ceux qui pourraient soutenir la monarchie contre les assauts de ceux que sa prise de position venait de frustrer de leur dernier espoir.

La situation qu’il venait de rendre explosive en se mettant ouvertement dans le camp Tutsi avait pour conséquence immédiate d’attiser les passions, conditionnant la prédominance de l’aspect racial sur l’aspect social des revendications des Hutu.

Ce résultat de l’attitude du roi dans le problème Hutu-Tutsi fut constaté par le Président du Groupe de Travail lors d’une conférence donnée au « Cercle Catholique Africain » à Bruxelles en mai 1959. « Au Rwanda, ou plutôt dans les deux tiers du Rwanda, déclara M. DE SCHRIJVER, la tension aux plans social et racial est devenue, depuis deux ans extrêmement violente. Le besoin de démocratie a acquis dans les masses une force inouïe. Le Rwanda est plus centralisé, le Mwami y est très contesté et des territoires sont vivement opposés »

La polémique qui continua à se développer sans ménager le roi atteignit son comble quand le groupe traditionnaliste, après le départ du Groupe de Travail, lança un tract extrêmement violent dans lequel il faisait appel au patriotisme des Rwandais et invitait ceux-ci à considérer et à traiter l’APROSOMA et ses leaders, notamment J. GITERA, A. MUNYANGAJU, J. KANYARUKA et G. KAYIBANDA, de vendus aux Blancs et d’ennemis du Rwanda.

La réplique de M. GITERA parut dans son journal avec la violence qu’on connaissait à son style lorsqu’il avait à se défendre. La situation risquant d’échapper à tout contrôle au désavantage des autorités coutumières, le roi Mutara fit une dernière tentative pour la reprendre en mains en décrétant l’abolition des corvées.

On se rappellera que depuis des années, la population se plaignait du poids de ces corvées. Le manifeste des Bahutu en avait fait un des points des revendications des Hutu, mais les autorités n’avaient pas voulu écouter, pour n’intervenir qu’après que des symptômes d’une épreuve de force entre les Hutu et le groupe des gouvernants se soient manifestés.

Dans ces conditions, on peut se demander si la décision du roi de supprimer les corvées, à l’insu de l’Administration belge que les autorités coutumières rendaient pourtant responsables des tracasseries contre lesquelles la population protestait, n’avait pas pour but de rendre à ces mêmes autorités coutumières la popularité qui s’effritait de plus en plus auprès de la masse du peuple. Mais on peut se demander aussi si Mutara n’arrivait pas quand c’était trop tard pour redresser le sentiment d’un peuple qui, dans sa grande majorité, doutait déjà de lui.

Il est possible que le roi Mutara serait parvenu à se concilier ceux que sa faiblesse devant le groupe traditionaliste lui avait détachés. Mais il n’en eut jamais ni le temps ni l’occasion.

En effet, le roi Mutara III mourut inopinément le 25 juillet 1959, à Bujumbura (Burundi). La nouvelle fut accueillie avec stupéfaction particulièrement dans le milieu traditionaliste et ce d’autant plus que le roi Mutara ne laissait pas de postérité et ne semblait pas avoir pris soin de se désigner un successeur. Mais ici n’était pas le problème puisque quand luimême était monté sur le trône, son père ou les Biru ne l’avaient pas désigné non plus.

Le problème de la succession se posa à partir du moment où la classe dirigeante craignit que les ennemis de la monarchie ne profitassent des circonstances « pour instaurer la République ou tout au moins pour faire la révolution souhaitée par les Hutu ». Il est vraisemblable que cette peur de voir le régime ébranlé fut à la base de la précipitation avec laquelle les traditionalistes imposèrent un successeur au roi défunt en surprenant les autres groupes qui pouvaient être intéressés par la question de la succession au trône.

Le 29 juillet 1959, jour de l’enterrement du roi Mutara sur la colline Mwima, l’autorité tutélaire — comme les leaders Hutu d’ailleurs fut mise devant le fait accompli : avant que Mutara ne fût inhumé, devant la tombe ouverte, un successeur lui fut donné en la personne d’un de ses demi-frères, Jean-Baptiste NDAHINDURWA qui devint KIGERI V. Ce nom n’augurait pas pour la paix, ayant été toujours lié aux rois guerriers. Les circonstances dans lesquelles se fit l’avènement du nouveau roi laissèrent supposer que celui-ci s’emploierait à être l’émule de ses prédécesseurs ayant porté ce nom. Dès que le nouveau roi fut acclamé, on enterra l’ancien.

« La cérémonie terminée, rapporte M. MAUS, le Gouverneur prend longuement contact avec la Députation Permanente du Conseil Supérieur, avec le Vice-Gouverneur Général LAFONTAINE, avec ses conseillers personnels et avec le candidat.

» Il obtint de celui-ci l’engagement solennel de régner en souverain constitutionnel selon les règles démocratiques que la Belgique introduira prochainement dans le pays. Sur ce, le Gouverneur se déclare prêt à procéder à l’investiture, et il présente ses félicitations au nouveau Mwami Kigeri V, la décision est annoncée à la foule »

Ainsi le « coup d’Etat de Mwima » avait réussi ; pour le groupe traditionaliste et aux yeux du peuple, c’était une victoire. Apparemment les autorités coutumières, à la faveur du climat surexcité qu’elles avaient créé en faisant courir le bruit que le roi défunt avait été empoisonné par les Blancs et en laissant les gens venir armés à l’enterrement avaient réussi à tenir en échec l’Administration belge du Ruanda-Urundi.

En fait déclara le Vice-Gouverneur Général HARROY, « le 28 juillet, le Gouvernement préféra une solution immédiate à un chaos politique certain, d’autant plus qu’il ne tenait pas à laisser mettre en cause l’institution monarchique ». Et il ajouta : « Les semaines qui suivirent, de nombreuses rumeurs furent propagées dans le pays : des dirigeants utilisant leur situation officielle cherchaient incontestablement à nuire à l’administration belge dans l’esprit des habitants des collines. La mort du Mwami Mutara était imputée aux Européens tandis que la désignation du Mwami Kigeri était représentée comme une défaite pour les partis Hutu et un triomphe de la caste dominante ».

Cette déclaration qui expliquait l’attitude de l’Administration tutélaire face aux événements de Nyanza ne s’adressait pas seulement aux Membres du Conseil Général et à la mission de visite des Nations Unies. Elle constituait également une réponse à un groupe de leaders Hutu qui, inquiétés par les décisions prises à l’enterrement de Mutara, et par le groupe traditionaliste et par le Vice-Gouverneur Général HARROY, avaient écrit à ce dernier le 30 juillet 1959 pour lui demander :

« Comment et pourquoi cependant a-t-elle (la Tutelle) succombé devant un terrorisme hamite et s’est-elle déclarée vaincue alors qu’elle disposait d’une force publique nécessaire et sur place?… Pourquoi cette précipitation frénétique à installer un Mwami?… La caste Tutsi a placé son Roi par une force armée. Les Bahutu pouvons-nous en faire autant et pourquoi pas ? Nous voulons la démocratie et la véritable démocratie et non une dictature terrorisante ».

Ce document qui traduit à la fois la déception et l’inquiétude des leaders Hutu permet de comprendre pourquoi, au cours des mois qui suivirent et jusqu’aux troubles du mois de novembre, le groupe démocrate garda l’impression qu’il n’avait rien à attendre en fait de l’établissement de la justice dans le pays par une administration qui lui semblait cautionner l’action de l’adversaire.

Il semble donc que la décision du Gouverneur du Ruanda-Urundi d’accepter sur le champ le nouveau roi provoqua un doute chez les leaders Hutu sur l’impartialité de l’arbitrage de l’Administration dans la question Hutu-Tutsi.

Grisés par leur « victoire » de Mwima et se croyant désormais seuls maîtres de la situation, les traditionalistes mirent à profit cette position pour reconquérir l’opinion publique. La perspective du renouvellement des différents conseils leur fit doubler d’intensité leur pression sur la masse plus ou moins dépassée par les événements que vivait le pays. Pour les traditionalistes, il fallait éviter que les futures élections ne donnent l’occasion aux Hutu de mettre en cause le triomphe enregistré en imposant un nouveau roi.

Cette volonté de récupérer un terrain que les leaders Hutu — qualifiés indistinctement jusqu’ici d’APROSOMA — avaient quelque peu conquis incita chaque groupe à perfectionner son organisation pour échapper à la surprise par l’adversaire.

Dans cette perspective, les tendances dont nous avons parlé plus haut se muèrent officiellement en partis politiques à partir du mois de septembre 1959. L’ordonnance du 8 mai 1959 rendue exécutoire au Ruanda-Urundi par l’ordonnance du 15 juin 1959 autorisait la constitution de partis politiques. C’est dans le cadre de ceux-ci que ceux qui, depuis quelques temps, ne se ménageaient pas, allaient se confronter et se disputer les faveurs de l’opinion publique.

LE GROUPE POLITIQUE TRADITIONALISTE

La conjoncture favorable consécutive à la mort du roi Mutara amena les dignitaires traditionalistes à considérer que l’heure était propice pour écraser définitivement leurs adversaires. Pour une meilleure coordination de leur action, ils se regroupèrent en « UNION NATIONALE RWANRAISE », parti politique déclaré comme tel le 3 septembre 1959 et mieux connu sous le nom de « U.N.A.R. ».

Comme son nom l’indique, l’U.N.A.R. visait à rallier tous les Rwandais mais ne cachait pas que celui qui ne serait pas dans ses rangs serait de ce fait considéré comme un ennemi du Rwanda. Presque tous les chefs et sous-chefs de l’époque et la presque totalité des Tutsi adhérèrent à ce parti qui se considérait comme l’héritier spirituel des positions de Mutara et garant de l’avenir de la monarchie sauvée à Mwima. Le roi était donc son premier appui et son prisonnier.

Son programme est rendu officiel par son Manifeste du 13 septembre 1959. Ses objectifs peuvent se résumer comme suit : autonomie interne pour l’année 1960, préparant l’indépendance en 1962; négation du problème Hutu-Tutsi qui d’après le document a été créé par les Blancs dans le but de « diviser pour régner »; retour aux traditions séculaires: appel au nationalisme. En réalité, ce programme correspond à celui que fixait la « Mise au Point » du Conseil Supérieur du pays.

Ces idées furent développées au cours des différents meetings que ce parti tint, notamment le 13 septembre à Kigali, le 20 à Butare, et le 27 à Gitarama. Mais au cours de ces mêmes meetings, il lança des attaques contre les Blancs, les missionnaires et l’APROSOMA.

Si nous adoptons une interprétation épiphéméniste, au sens marxiste du mot, ce programme de l’U.N.A.R. peut être appelé une « idéologie — reflet », c’est-à-dire une superstructure reflétant les intérêts de groupe, une construction plus ou moins délibérée visant à justifier ou à rationaliser les motifs plus ou moins inavouables qui poussent le groupe à sauvegarder un avantageux statu qui l EI C’est cette idéologie que K. MANNHEIM nomme « LA MENTALITÉ HYPOCRITE », caractérisée par le fait que, historiquement, elle a la possibilité de découvrir l’écart entre ses idées et sa conduite, mais au lieu de cela, dissimule ces aperçus, en réaction à certains centres d’intérêts vitaux et émotionnels ».

Cette mentalité hypocrite du groupe traditionaliste est révélée par la Charte de fondation du Parti « U.N.A.R. » (15 août 1959) qui contient les véritables objectifs de ce parti qui sont restés inavoués dans le Manifeste — programme présenté au public.

« Tous les membres qui adhèrent au Parti sont convaincus qu’une indépendance immédiate est indispensable. Ils rejettent toute idée de collaborationnisme. On ne collabore pas avec celui qui ne veut pas, ou qui a des fins contradictoires au but poursuivi. Le Parti rejette toute idée d’autonomie interne, qui suppose toujours une « collaboration » qui n’est en fait qu’une ridicule et perpétuelle guerre froide qu’illustre déjà une série d’assassinats, de divisions des Banyarwanda, Bahutu-Batutsi et Batwa. Le parti emploiera toute son énergie à obtenir une indépendance sans condition ».

Comme on l’a vu, les leaders Hutu que le groupe traditionaliste a classé indistinctement dans l’APROSOMA, ont été qualifiés de vendus de traîtres. La Charte de l’U.N.A.R., sans les nommer y fait allusion lorsqu’elle traite du « collaborationnisme ».

« Dans l’état actuel des choses, toute forme de collaborationnisme est une haute trahison vis-à-vis du Rwanda… Le Parti doit travailler à repérer, surveiller et neutraliser tous ces traîtres ».

La Charte montre enfin dans quel sens les traditionalistes entendent laisser jouer la démocratie : ils se serviront de la masse pour obtenir l’indépendance mais celle-ci doit ensuite être employée contre ceux qui auront aidé à la conquérir, après le départ des Blancs.

« Bien que la société rwandaise soit composée d’individus de valeur très inégale, et qu’il n’est pas équitable d’accorder la même valeur à la pensée vulgaire de l’homme ordinaire qu’au jugement perspicace de l’homme capable… Bien que le suffrage universel aboutira infailliblement à l’asservissement de la minorité lettrée par la majorité inculte… Il est cependant impossible de refuser le suffrage universel aux Bahutu. Une opposition manifeste donnerait un argument de plus aux colonialistes dont la civilisation.., la loyauté est maintenant connue… L’organisation immédiate de notre Parti s’empressera de donner aux Bahutu et Batwa les mêmes droits, et en même temps s’empressera de mâter la sottise et la trahison communes aux êtres incapables de la plus élémentaire abstraction ».

Quant aux relations avec la royauté, la Charte de l’U.N.A.R. déclare :

« Le Roi, étant le symbole chez nous, de Patrie, de l’unité nationale, de la grandeur du Rwanda, sera défendu par le Parti ».

L’ascension de l’U.N.A.R. fut spectaculaire. Comptant dans ses rangs les autorités coutumières, ses fondateurs que Mutara avait déjà sensibilisés à leur rôle de partisans, l’U.N.A.R. mit à profit non seulement leur influence auprès des masses, mais aussi les moyens matériels dont disposaient ces autorités.

Forte de ces succès, l’U.N.A.R. voulut se surpasser. Certes, sa Charte enseignait que « si la minorité Tutsi est vraiment capable et à la hauteur des événements, elle doit, par son énergie, influer sur l’opinion publique, étonner le monde par son organisation, son endurance, sa discipline ». Il semble cependant que ces principes ne devaient pas faire perdre le sens de la mesure à ceux qui entendaient les appliquer.

Pourtant, une campagne d’intimidation et de faux bruits fut déclenchée par ce parti au mois d’octobre 1959. Des violences furent pratiquées sur les personnes non affiliées au parti et sur les biens. Ainsi, par exemple, le 25 octobre un tract publié à Nyanza appela le peuple à l’extermination de dix notables nommément désignés parmi lesquels figurait Mgr PERRAUDIN. Ils étaient qualifiés d’« ennemis du Rwanda, de la royauté et du Kalinga » ; le 29 octobre, un autre tract invita les élèves à ne pas se soumettre à des examens médicaux organisés par les établissements scolaires et on y faisait allusion aux piqûres qui tuent… On pourrait ajouter à ces faits des coups que certains notables notamment encaissèrent pour non appartenance à l’U.N.A.R., des magasins saccagés ou boycottés pour le même motif.

« Cette action terroriste fut certainement efficace, note le Rapport de la Commission d’Enquête. C’est ainsi que lorsque l’Administration tutélaire envoya à tous les chefs et sous-chefs une circulaire précisant l’attitude couramment admise concernant leur participation aux activités politiques, des autorités coutumières de plusieurs territoires refusèrent collectivement, par crainte de représailles, de signer l’accusé de réception ».

Que faisaient ceux qui se considéraient comme opposés à l’U.N.A.R. pendant que celle-ci remuait le pays ? S’étaient-ils découragés ou ajustaient-ils leurs armes ? C’est ce qu’on va voir.

LE RASSEMBLEMENT DÉMOCRATIQUE RWANDAIS (RADER)

Ce parti en gestation depuis au moins 1955 (106) n’a pu être créé officiellement que le 14 septembre 1959. Ce nouveau parti avait pour but :

« La réalisation d’un ordre social, économique, politique et culturel axé sur une démocratie authentique, dans le cadre de l’harmonie des rapports des divers groupements constitutifs du peuple rwandais ».

Dans son Manifeste qu’il publia le 1er octobre 1959, le RADER se déclara décidé à s’inspirer:

« Des principes à la base de la civilisation chrétienne » et apporter « son appui total à l’évangélisation du Rwanda, pour le plus grand bien du peuple ».

Ce n’est pas seulement par son attitude envers les confessions religieuses que le RADER prend le contre-pied de l’U.N.A.R., mais c’est aussi par sa prise de position à l’égard du gouvernement belge. Envers celui-ci le RADER DECLARA témoigner une « profonde reconnaissance et une amitié indéfectibles ».

Quant à la question du régime, le RADER se prononça pour une monarchie constitutionnelle. Mais s’il s’engage avec ses membres à se grouper autour du jeune souverain issu du « coup de Mwima », c’est pour : « l’œuvre de rénovation et de promotion nationales ».

Enfin, le RADER qui voulait d’une « indépendance pas précipitée », se proposait d’obtenir l’autonomie interne du pays en 1964 et l’indépendance en 1968.

Les leaders les plus marquants de ce parti étant généralement ceux qui s’étaient souvent signalés comme opposés aux points de vue de Mutara et du groupe traditionaliste — conservateur au Conseil Supérieur du Pays ou qui étaient membres de l’Administration de tutelle du Pays ou qui étaient membres de l’Administration de tutelle, l’U.N.A.R. en conclut que le RADER était une création des Blancs, faite pour mieux « diviser » les Rwandais et retarder l’indépendance. Ceci peut expliquer pourquoi dans sa campagne d’intimidation l’U.N.A.R. prit violemment à partie les membres du RADER, considérés eux aussi comme « ennemis du Rwanda et du roi ». C’est ainsi par exemple que dans le tract du 25 octobre 1959 (Déclaration des Rwandais authentiques) donnant « la liste des ennemis du Rwanda, de sa monarchie et du Kalinga », on put dénombrer huit membres du RADER sur les onze que comportait la liste, dont trois membres du comité du parti.

En fait, ce parti, dont on a pu dire qu’il avait le soutien de l’Administration qui aurait voulu en faire un compromis entre le mouvement revendicatif Hutu et le mouvement traditionaliste intransigeant Tutsi, ne joua pas le rôle que la qualité de ses membres pouvait faire espérer. Il reste comme un parti d’intellectuels sans grande implantation et sans influence dans les masses.

Aussi, après le coup d’Etat de Gitarama du 28 janvier 1961 fait par les Hutu et instaurant la République au Rwanda, le RADER disparut pratiquement de la scène politique. Une partie de ses dirigeants et membres Tutsi rejoignant l’U.N.A.R. dans leur attitude, l’autre partie, quelques Hutu, s’affiliant au mouvement républicain Hutu.

LE PARTI SOCIAL HUTU, ALIAS APROSOMA

Comme on l’a vu, le « Mouvement Social Muhutu » (M.S.M.) fut la première concrétisation de l’organisation des Hutu en mouvement ou groupement revendicatif et en même temps la preuve de l’éveil de la conscience Hutu.

Il a été indiqué, d’autre part, que l’objectif poursuivi à l’origine par ce mouvement était la démocratisation des institutions administratives et politiques du pays et une réforme judiciaire radicale destinée à empêcher les abus commis par les autorités coutumières au pouvoir.

Ainsi, au départ, le « Mouvement Social Muhutu » est un groupement qui entend englober dans son organisation tous les Hutu. Il veut monopoliser le territoire en l’absence d’un autre groupement qui aurait les mêmes objectifs.

Ce n’est que le 1er novembre 1957 que le Mouvement se scinda et que naquit l’APROSOMA sous l’impulsion de Joseph HABYARIMANA GITERA et Aloys MUNYANGAJU, lesquels ne semblaient pas avoir l’intention d’en faire un parti politique.

En effet, aux termes de ses statuts publiés à Save le 1er novembre 1957, l’Association pour la Promotion de la Masse avait pour buts :

« Chercher la solution concrète aux problèmes économiques, sociaux et moraux des familles de ceux qui la composent, et orienter l’évolution des coutumes et des institutions coutumières vers une conception démocratique.

» Aider les membres à asseoir la stabilité dans l’emploi ou l’entreprise, l’aisance et l’élévation sociale de leurs familles et celles de leur milieu.

» Aider les jeunes du milieu populaire à aborder heureusement leurs problèmes sociaux ».

Mais comme les développements qui précèdent l’ont montré, très vite l’APROSOMA s’est révélé avec des tendances et des activités politiques allant jusqu’à mettre ouvertement en cause le régime même du pays.

Le 15 février 1959, en Assemblée Générale, ses statuts furent modifiés afin de permettre aux membres d’adhérer à un parti politique. Le même jour, sous la présidence de M. GITERA, fut fondé le « PARTI SOCIAL HUTU », mais seule la dénomination APROSOMA reste connue du public.

Devenu parti politique, l’APROSOMA poursuivit sa campagne contre les abus des autorités coutumières et garda jusqu’à un certain degré la maîtrise du terrain face au Mouvement Social Hutu qui se manifestait moins.

Lorsque l’U.N.A.R. commença sa démonstration de force, l’APROSOMA fut pratiquement seule à s’opposer à ses menées avec la même fermeté dont avait fait preuve son chef GITERA en face de MUTARA et de son équipe. Les autres partis créés après l’U.N.A.R. ne se feront entendre que plus tard. En attendant, les leaders de l’APROSOMA restaient la cible de l’U.N.A.R., même si APROSOMA, dans l’esprit du groupe traditionaliste, signifiait quiconque n’appartenait pas à leur parti.

LE PARTI DU MOUVEMENT DE L’EMANCIPATION DES BAHUTU (PARMEHUTU)

Émanation et prolongement du Mouvement Social Muhutu, le PARMEHUTU fut créé le 18 octobre 1959. Comme le fait entendre son ManifesteProgramme, ce parti veut mettre fin au « colonialisme Tutsi » et au régime féodal instauré par les Tutsi. Comme l’APROSOMA, il se refuse à fixer la date de l’indépendance estimant qu’une véritable démocratisation des institutions est un préalable à cette indépendance vers laquelle doivent tendre par ailleurs ses efforts.

« Nous voulons, dit le Manifeste-Programme, que l’indépendance soit précédée d’une durée raisonnable de consolidation de la démocratie en matière politique, judiciaire, scolaire et de répartition des richesses, c’est-àdire le partage des terres et l’épuration des coutumes ».

Quant à la question du régime, on pourrait croire que le PARMEHUTU adhère à la monarchie. La formule utilisée prête à une telle interprétation.

« Le PARMEHUTU admet le principe de monarchie constitutionnelle pourvu que cette monarchie favorise l’avènement de la démocratie poursuivie par les Hutu ; le PARMEHUTU affirme que la question HutuTutsi sera réglée par une pleine démocratie excluant la désignation du Mwami par les Biru ».

En fait, cette phrase est extrêmement ambiguë. En effet, dans le contexte que nous a révélé l’analyse de l’éveil et des revendications des Hutu aboutissant au renversement des rôles jusque-là joués par chaque groupe socio-racial dans la société, on ne voit pas comment la monarchie et son groupe d’origine pourraient subitement accepter « la démocratie poursuivie par les Hutu ». La Charte de l’U.N.A.R. permet de douter de cette conversion mentale.

De plus, il semble qu’en excluant la désignation du roi selon les méthodes traditionnelles qui faisaient que seuls les Tutsi monopolisaient la monarchie, le PARMEHUTU rejette implicitement celui qui a été désigné pour succéder à Mutara. Autrement dit, pour le PARMEHUTU la question Hutu-Tutsi reste posée, et comme elle est niée par ceux qui devaient la résoudre, le PARMEHUTU poursuivra la lutte pour qu’éventuellement les Hutu imposent leur solution.

Or, celle-ci, si pour le peuple, elle peut inclure le maintien de la monarchie, pour les leaders Hutu — du moins du Mouvement Social Hutu — elle est d’essence républicaine et cela les traditionalistes le savent. Le vote sur la question du régime intervenu lors de la réunion des anciens du séminaire a enlevé toute illusion à ceux qui pouvaient encore douter de l’existence de cette tendance républicaine chez les leaders Hutu, laquelle explique aussi peut-être la virulence de l’U.N.A.R. à l’égard de ces leaders au cours de sa campagne d’intimidation et plus tard.

« L’ensemble du texte du Manifeste du PARMEHUTU, constate le Rapport de la Commission d’enquête contenait des jugements assez durs pour la classe dirigeante dont il dénonçait les abus ».

Nous considérons que cette attaque formulée dans le Manifeste-Programme du PARMEHUTU contre le cadre coutumier, fondement réel de la monarchie, exprime un véritable conflit de légitimité. Le Manif esteProgramme qui entend parachever le Manifeste des Bahutu de mars 1957 paraît beaucoup plus exigeant, va beaucoup plus loin.

« Tant que les Conseils du pays, les chefs et les juges, les écoles supérieures et autres avantages bénéficieront à la seule race Tutsi, le PARMEHUTU s’efforcera de remplacer tout cela par une pleine démocratie. Celle-ci devra embrasser les principes de gouvernement du pays, ses cours et tribunaux, ses propriétés foncières, ses établissements scolaires et la répartition des richesses. Bref, la démocratie imprègnera toute la vie de la nation. Le PARMEHUTU répudie la coutume vieillotte de la courtisanerie, du servage et du travail forcé qui tenaient les Hutu pour une conquête des Tutsi. Le PARMEHUTU s’inscrit en faux contre toute autorité tendant à perpétuer une coutume qui fait des Hutu des instruments des Tutsi. Le PARMEHUTU affirme que la véritable indépendance est celle précédée par la suppression de la colonisation du « Noir par le Noir ».

Il se dégage de ce texte une véritable conscience historique reflétant le sens du passage d’une situation socio-historique à une autre. Le PARMEHUTU en tant que représentant d’un groupe socialement et racialement discriminé, exploité et asservi, s’oppose, au nom des principes démocratiques, où prennent place la liberté et l’égalité, au colonialisme local symbolisé par l’aliénation totale du peuple.

Par ces déclarations, le PARMEHUTU relève ainsi que sa tendance secrète une « idéologie-projet » de caractère utilitaire, pragmatique, c’està-dire un instrument d’action, capable de former des projets de transformation : c’est ce que K. MANNHEIM annelle « la mentalité utopique de l’humanitarisme libéral — l’idée conçue comme un but formel, projetée dans l’infinité de l’avenir et dont la fonction est d’agir comme un simple procédé régulateur des affaires temporelles »

Plus précisément, eu égard au fait des partis, on est en présence d’une opposition entre deux mentalités : l’une traditionaliste, enracinée dans le passé, l’autre progressiste, orientée vers l’avenir, vers un fonctionnement social renouvelé sous l’influence de différents facteurs. C’est cette conception différente, diamétralement opposée en raison des intérêts impliqués et inconciliables sur la définition de l’avenir de la société qui explique le caractère violent du conflit entre deux principes de légitimité, l’un monarchique qui représente la tradition et le conservatisme, l’autre républicain, qui représente le renouveau et la transformation profonde de la société. Mais il faudra compter avec la masse.

A la fin du mois d’octobre 1959, on pouvait ainsi compter quatre grands partis « nationaux »:

APROSOMA (tendance démocratique Hutu) ;

PARMEHUTU (tendance démocratique Hutu) ;

RADER (tendance monarchiste progressiste) ;

UNAR (tendance monarchiste traditionaliste absolue).

C’est principalement ces quatre formations qu’on trouvera au centre de la déflagration que va connaître le pays à partir de novembre 1959. L’évolution de la situation ne laissera en place que deux groupes incarnant toujours les tendances du début du conflit : le groupe Hutu et le groupe Tutsi, tous deux acharnés pour s’arracher la victoire finale. Qui l’emporterait ?

Sur le plan des moyens, il faut savoir que les partis Hutu n’avaient pas les mêmes ressources que leurs adversaires, leurs membres n’ayant pas autant que les notables Tutsi, de l’UNAR et même du RADER, le moyen de réunir des fonds. En outre, ils n’avaient pas les mêmes facilités de transport et ils devaient compter avec l’hostilité des autorités traditionnelles.

Ainsi s’explique pourquoi l’action des partis Hutu et particulièrement du PARMEHUTU, apparaissait peu à l’extérieur. Pour lutter contre l’UNAR, c’est-à-dire contre le groupe Tutsi, les partis Hutu recoururent aux contacts personnels, les différents « évolués des campagnes », vivant au milieu de la population et avec elle, devinrent des bases et des animateurs de cellules actives du mouvement Hutu couvrant ainsi toutes les régions du pays. Si donc, matériellement, le groupe Hutu était plus ou moins handicapé à la veille de la révolution par rapport aux énormes moyens matériels dont disposait le groupe minoritaire Tutsi, l’erreur de celui-ci fut de sous-estimer la force et l’organisation de celui-là, mieux implanté au milieu des populations.

Il semble que dans la lutte que tout le monde sentait sourde et qui n’attendait que l’occasion de part et d’autre, le groupe Hutu ne partait pas perdant. Le travail de conscientisation des masses entrepris par les leaders Hutu avait été positif et inspirait de la confiance quant à l’issue d’un combat où les Hutu et les Tutsi seraient confrontés. Il est même vraisemblable que la campagne d’intimidation de l’UNAR fut exploitée par les leaders Hutu pour achever la préparation psychologique de leurs partisans.

Cette préparation des masses Hutu à défendre et au besoin à arracher leurs droits à ceux qui ne voulaient pas en entendre parler fut évoquée devant le Groupe de Travail en ces termes :

« Les Bahutu sont conscients de leur situation, déclare le porte-parole du Mouvement Social Muhutu, ils sont conscients de leur force, ils sont conscients de leurs possibilités, et au besoin une troisième force plus réaliste pourrait intervenir et opposer effectivement le nombre et l’aigreur aux diplômes et aux privilèges en place. Qu’y gagneront Hamites et Tuteurs ? Les Bahutu, s’ils n’ont rien à gagner pourraient croire qu’ils n’ont pas grand chose à y perdre!… Le Tutsi ne peut se sauver qu’en travaillant à la réalisation des objectifs et des exigences du mouvement des Bahutu. Cet effort (Tutsi) constituera pour la solution du problème Hutu-Tutsi un déblocage et un démarrage sérieux ».

Mais on aura remarqué, suite aux développements qui précèdent, que, plutôt que de travailler à débloquer une situation plus explosive depuis l’entrée en scène des partis politiques, le groupe Tutsi s’est montré décidé à faire taire les exigences du groupe Hutu, rendant ainsi plus profond un fossé que l’on aurait eu aussi de la peine à combler si les positions des antagonistes avaient été moins intransigeantes.

La mesure prise le 10 octobre 1959 par le Vice-Gouverneur Général interdisant les meetings politiques, dans l’espoir de ramener un peu de calme dans les esprits et d’éviter que la tension n’atteignît un niveau explosif, ne réussit pas à arrêter l’accélération inquiétante que les forces en présence avaient imprimée à la vie de la société.

A la veille des troubles, la tension avait atteint son point culminant, les voies de fait se multipliant, tout présageait l’inévitable annoncé par les leaders Hutu quelques mois auparavant, à savoir que le peuple se défendrait avec des moyens à sa portée.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/Rudahigwa3.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/Rudahigwa3-150x150.jpgKaburameLes RoisLes développements faits dans les pages précédentes ont mis en lumière l'existence de deux orientations principales de l'opinion politique rwandaise. L'opposition entre ces tendances, ainsi que les thèmes sur lesquels est axé le comportement de chacune ont permis de les regrouper respectivement en traditionalistes-conservateurs et en démocrates-progressistes. Sur base des...Rwandan History