La Position De La Belgique Face Au Problème Hutu-Tutsi
En adoptant le principe d’administration indirecte, l’Administration belge a du même coup choisi d’appuyer sa politique « indigène » sur les gouvernants Tutsi, s’employant constamment à renforcer l’autorité de ces derniers et même à l’installer et à la soutenir dans les régions où elle n’était que nominale.
Ce procédé, si justifié fût-il, constituait une erreur de la part de la Belgique, dans la mesure où, le mettant en pratique, il devenait manifeste que les intérêts et l’ordre étaient préférés à la justice. Autrement dit, sans que les injustices aient été le but recherché, le système ne le contrecarrait pas suffisamment.
Par la suite, écrit L. BRAGARD, « ces injustices furent tolérées jusqu’à un certain point, pour maintenir l’ordre et, ce qui est paradoxal pour éviter que, soit l’autorité coutumière, soit les serfs, sapent l’action économique de la Belgique en faveur du Rwanda ».
Notre analyse a cependant montré aussi que l’Administration Belge a introduit des mesures d’humanisation et de progrès général. Nonobstant leur importance, ces mesures « ont laissé quasi intacts les privilèges d’une caste extrêmement ambitieuse et rusée, qui tient encore en mains l’entièreté du pouvoir dans les affaires indigènes, et qui se défend toujours aisément contre les velléités de libération des serfs Bahutu ».
La poursuite de cette politique de renforcement des prérogatives du groupe des dominateurs Tutsi fut pour beaucoup dans l’aggravation de la situation des Hutu. Elle amena finalement ceux-ci à demander à la Belgique dans leur Manifeste, une action positive de l’Administration pour leur promotion.
Pourtant, comme on l’a vu, les leaders Hutu reconnaissaient que cette même administration avait de belles réalisations à son actif, que la masse savait aussi apprécier. Mais ce qui était regretté, c’est que les nombreuses mesures de progrès général qui ont été prises, l’ont été dans le cadre dominateur des Tutsi. L’administration, écrit encore M. MAUS, « a lancé dans la voie du progrès une société essentiellement inégalitaire en laissant aux privilégiés du régime la libre possibilité de profiter de ce progrès proportionnellement à ses anciens privilèges, et par conséquent au détriment de la classe inférieure ».
Plusieurs écrits émanant de l’Administration et auxquels nous nous sommes référés au cours de cette étude reconnaissent l’existence de trois races au Rwanda. Ces écrits (Rapports annuels, Plan Décennal, diverses déclarations…) ont été jusqu’à publier des statistiques au sujet de ces races, à décrire la structure politique et sociale du pays, à mentionner même les tares du système traditionnel, eu égard à la position de chaque groupe de la société. Mais pendant plus de quarante ans, l’Administration a paru systématiquement ignorer et même nier l’existence d’un problème des Hutu. Elle s’est toujours hypnotisée sur ce qu’elle a voulu considérer comme une unité fondamentale des Rwandais. Sous prétexte d’éviter la division d’un peuple — dont l’unité n’était pourtant que celle de la force — elle n’a jamais voulu faire, avant décembre 1958, une déclaration qui reconnût l’opposition des intérêts entre les Tutsi et les Hutu, ainsi que l’oppression de ceux-ci par ceux-là. La déclaration du Directeur Provincial des Affaires Indigènes au Conseil Supérieur du Pays en 1958 (juin) et dont nous avons fait mention, est significative sur ce point.
Non seulement il y a ignorance systématique du problème, mais celuici est purement et simplement nié.
Il suffit de se rappeler la déclaration du roi du Rwanda au Conseil Général (1956) selon laquelle, admettre des Hutu comme tels au Conseil, c’est diviser un peuple, vu que d’après le roi, il n’y avait aucun critère pour différencier les Tutsi et les Hutu.
De son côté, dans son discours d’ouverture au Conseil Général, le 29 juillet 1957, M. le Vice-Gouverneur Général HARROY déclarait :
« Je suis personnellement convaincu que la distinction en cause (entre Hutu et Tutsi) concerne maintenant deux groupes sociaux qui s’identifient de moins en moins avec les deux groupes raciaux reconnus par l’anthropologie physique… L’évolution politico-sociale à laquelle nous assistons sous ce rapport, n’a d’ailleurs rien d’inquiétant ni d’explosif… ».
C’est la même position qu’on trouve dans les longs procès-verbaux du Conseil de Tutelle reproduisant les discours des délégués belges. Ainsi à la suite du Rapport de la Mission de visite des Nations Unies en 1957 constatant « qu’en dehors de la discrimination raciale « classique entre Blancs et Noirs, le problème de la discrimination raciale entre Batutsi et Bahutu se pose aussi dans le Territoire (paragraphe 238 du Rapport) .
- LEROY, Commissaire Provincial du Ruanda-Urundi, représentant spécial de la Belgique au Conseil de Tutelle déclara :
« Je fais ici la distinction entre Batutsi et Bahutu surtout pour rencontrer une opinion assez répandue mais assez sommaire qui divise la population du Ruanda-Urundi en deux grandes classes sociales, les Batutsi aristocrates, possesseurs de bétail, et les Bahutu, leurs chiens agriculteurs. La vérité est plus nuancée : ces classes ne sont pas castes… Les Bami ont exprimé le vœu que disparaissent du vocabulaire ces désignations qu’ils estiment périmées… Les termes Batutsi et Bahutu doivent être entendus comme des appellations d’usage commode et non comme les prédicats exclusifs de castes fermées ».
La première déclaration officielle reconnaissant l’existence du problème des Hutu est l’exposé que fit sur cette question le Vice-Gouverneur Général HARROY à la Mission de visite en réponse aux observations de celle-ci. Les rapports des Tutsi et des Hutu constituent le problèmeclef du pays avait-il dit.
Il a donc fallu que les Membres de la Mission de visite, donc des étrangers, découvrissent le problème des Hutu pour que l’Administration tutélaire se résolût à ne pas continuer à le nier, et fit une déclaration de principe sur la question. Ce n’était pas encore des actes, comme le souhaitait le Manifeste des Bahutu, mais ceci tranchait déjà avec les déclarations de l’époque antérieure.
Est-ce à dire que l’Administration allait tirer toutes les conséquences de cette déclaration et donc chercher à résoudre ce problème qui lui apparaissait brusquement comme un obstacle à la réussite de sa politique ?
Il semble en tout cas que le problème fut pris très au sérieux par la Puissance administrante puisqu’à l’occasion d’une réunion du Conseil Général du Ruanda-Urundi, une commission privée fut constituée pour l’examen du problème Hutu. Le rapport très circonstancié dans lequel elle soulignait tous les abus du régime et demandait une représentation paritaire Hutu-Tutsi dans les différents conseils porte la date du 1er décembre 1958.
Et c’est justement ce jour-là que, dans un discours prononcé à l’occasion de l’ouverture de la session du Conseil Général du Ruanda-Urundi, le Vice-Gouverneur Général HARROY fit connaître sans équivoque la position du Gouvernement face au problème Hutu-Tutsi, ainsi que son intention de lui trouver une solution.
Certes, il aurait été encore possible à l’Administration d’ignorer le problème Hutu-Tutsi, mais le Vice-Gouverneur Général estima que a le silence serait désormais plus néfaste qu’un exposé franc et direct » sur un problème 4, au sujet duquel une polémique est amorcée, des colloques ont eu lieu, des textes furent publiés dont un Manifeste présent à la mémoire de chacun ».
Vu son importance ce discours du plus haut représentant de la Puissance Tutélaire au Ruanda-Urundi qui rompait avec l’attitude jusque là observée sur un problème qui n’avait cessé de se développer au rythme du pays, mériterait d’être repris dans ces pages. Mais sa longueur ne permet pas sa reproduction dans le cadre de ce travail. Néanmoins, à cause de son retentissement au Rwanda et de sa mise à profit par les leaders Hutu dans leur lutte pour une réforme du régime et la libération du peuple, nous en donnons les passages qui nous semblent les plus significatifs et qui confirment aussi l’analyse faite dans les pages qui précèdent.
« Ma première affirmation, déclara le Vice-Gouverneur HARROY, sera qu’il y a un problème. Assurément, comme on peut le dégager d’une déclaration du Mwami Mutara, est-il simpliste et. dangereux de l’intituler sans nuance : le conflit Tutsi-Hutu. Mais il y a un problème indéniable en ce pays d’inégalité des conditions, auquel il est nécessaire d’apporter des solutions. Il y a un problème de paupérisme généralisé qui touche des masses numériquement beaucoup trop importantes de la population, avec, chez ces masses économiquement très faibles, une conviction, qui semble s’accentuer chaque année, d’oppression politique, sociale et économique de la part d’un certain nombre de représentants de leurs autorités locales.
» Cette conviction repose malheureusement sur des faits dont tout le monde parle et qui sont trop rarement établis selon nos critères occidentaux…
» Une analyse objective de la situation permet d’admettre que l’organisation politique et administrative actuelle au niveau des collines malgré tous les efforts déployés, est actuellement telle que les abus y sont possibles…
» Point n’est besoin en cette enceinte d’en dire davantage. Chacun ici pourrait aussi bien que moi décrire les infractions de travail non rétribué, les exactions, les spoliations, les concussions dont des moniteurs, des juges ou des sous-chefs pourraient, souvent impunément, se rendre coupables à l’égard des pauvres gens des collines. Tout le nœud du problème, je le répète, est d’ordre quantitatif : ces abus sont-ils rares, fréquents, très fréquents ? Il est impossible de répondre par une démonstration scientifique.
» Mais d’éminentes autorités, africaines comme européennes, dont plusieurs m’écoutent en ce moment, sont formelles pour affirmer que la fréquence de ces iniquités est grande, beaucoup trop grande.
» L’Eglise, dans une Lettre Pastorale de l’an dernier, s’est émue. Par deux « lettres aux sous-chefs », d’une haute élévation de pensée, le Mwami Mwambutsa a énoncé sur ce thème des vérités fort sévères. La presse, d’autre part, avec ou sans preuves, accumule les dénonciations de faits répréhensibles du genre. On peut donc, semble-t-il, conclure que l’opinion publique se prononce affirmativement quant au bien-fondé des protestations élevées par les porte-paroles des pauvres gens victimes d’abus de la part de ceux qui sont chargés de les administrer, de leur rendre justice ou ue leur prester des services publics.
» Cette situation une fois reconnue, les chiffres font alors apparaître que, état de fait, le groupe social des Tutsi détient un pourcentage très élevé de ces postes officiels dont les titulaires peuvent se rendre coupables d’abus, et que, d’autre part, le groupe des Hutu forme l’immense majorité des masses pauvres où se situent les victimes de ces abus…
» Mais où en est la situation aujourd’hui ? Il est incontestable qu’elle se modifie progressivement et dans le bon sens. Certes, l’évolution est encore lente. Certes, la conspiration du silence, l’impuissance d’une bonne répression juridique perdurent encore en beaucoup d’endroits. Mais les langues se délient néanmoins. Et surtout les premiers progrès, que personne ne nie — et que je n’énoncerai pas — sont là pour prouver que le processus est déclenché…
» Comme dans un très grand nombre de pays du monde, où la vraie démocratie n’a pas encore acquis droit de cité, nous constatons au RwandaUrundi une disparité choquante entre le patrimoine des quelques riches et la misère de la masse énorme des très pauvres. Le phénomène, je le répète est général, surtout dans les territoires peu favorisés sous le rapport des ressources naturelles. Une organisation politique et sociale s’y développe aisément qui voit se créer une aristocratie se partageant les faibles richesses du pays et laissant la plèbe à la dure loi de Villon : « Aux pauvres gens, tout est peine et misère… ». C’est ce déséquilibre qu’il nous faut absolument empêcher de s’accentuer encore. Nous devons au contraire nous assigner comme objectif essentiel de le réduire par tous les moyens…
» Tout d’abord en reconnaissant franchement qu’il y a un problème, non précisément un problème de Tutsi et de Hutu, mais de riches et de pauvres, de capitalistes et de travailleurs, de gouvernants et de gouvernés…
» Je proposerai ensuite de nous mettre d’accord sur la terminologie « Tutsi » et « Hutu » et sur l’emploi qu’il y a lieu d’en faire. Les malentendus, en effet, sont souvent le fruit d’une discordance de vocabulaire.
» D’aucuns aimeraient bannir totalement les mots de nos conversations. L’idée est généreuse. Elle vise à éviter toute cause d’émiettement de la nation rundi, de la nation rwanda. Mais trop de pudeur, mal employée, peut nuire. Le fait reste incontestable qu’aujourd’hui — j’insiste : aujourd’hui — des hommes qui se disent Tutsi, qui sont Tutsi, composent en énorme majorité les groupes dirigeants du pays, possèdent en proportionnellement énorme majorité les richesses immobilières de ce territoire.
» Pourquoi, dès lors, puisque — qu’on le veuille ou non — le mot reste d’usage courant dans le langage de chaque jour, n’admettrions-nous pas dans nos lignes de conduite générale, que la masse du peuple est Hutu — j’ajouterai même volontiers : et Twa — et qu’il y a lieu de l’aider comme telle ? Nous voulons enrichir les gens des collines. Nous voulons aussi leur donner leur chance de faire entendre leur voix dans les Conseils, de compter des leurs parmi les chefs, sous-chefs, juges, moniteurs. Pourquoi dès lors, nous refuser, en leur ôtant leur étiquette, véridique, de Hutu, la possibilité à tout le moins de les compter?… Pour l’usage restreint que je compte en faire de cette terminologie, est Hutu qui se dit Hutu, Twa qui se dit Twa, Tutsi qui se déclare Tutsi…
» Mais où je rejoins ceux, comme les Banii et les Conseils Supérieurs, demandant la plus grande prudence dans la consécration inutile qui est malgré tout une discrimination, c’est dans l’emploi du mot dans les textes réglementaires, voire dans les documents d’état-civil. La législation doit évidemment donner à tous les citoyens les mêmes droits. Aucun régime n’est concevable qui donnerait des privilèges à certains en vertu d’une appartenance à une race ou à un groupe ethnique.
» Puisque… nous voulons nous occuper particulièrement aussi de la promotion sociale et politique du peuple, si sympathique et encore si malheureux de nos innombrables collines, laissez-moi, Messieurs, continuer à étiqueter ses constituants comme étant des Hutu pour que je puisse savoir, par un comptage officieux mais néanmoins susceptible d’être chiffré, combien d’entre eux, grâce à nos efforts, ont réussi i – , entrer dans les écoles, dans les conseils, dans les cadres des autorités politiques, administratives ou judiciaires. Et soyez convaincus que je serai le dernier à faire mauvais usage de cette franchise de dénomination et à la laisser se détériorer en ferment de division sociale interne…
» Pour le surplus, il ne restera qu’à parachever la disparition aile j’évoquais naguère, selon laquelle les pauvres gens, les Hutu, puisqu’on ose maintenant les appeler par leur nom, ne disposaient point jusqu’ici d’élites aptes à les représenter valablement et surtout habilement. Les écoles sont également ouvertes à tous. Nous veillerons à faire régner l’équité sous ce rapport par un régime de bourses d’études, de gratuité scolaire ou de prêts d’honneur qui mettra à armes égales devant l’enseignement moyen et supérieur tous les garçons doués de ce pays…
» Et dès lors, la partie sera gagnée. Le peuple ayant la faculté, par la voie de l’élection, de siéger dans des conseils qui le représenteront désormais réellement, saura vite lui-même mettre fin aux derniers abus dont il pourrait encore être victime de la part de mauvais bergers. L’heu-e aura sonné où Tutsi, Hutu et Twa ne seront vraiment plus que des prénoms ».
Ces paroles étaient courageuses de la part du Vice-Gouverneur Général. Mais signifiaient-elles un renversement d’attitude du Pouvoir tutélaire qui serait aussi radical qu’on pourrait le déduire de ces déclarations ? Seuls les actes pourraient faire conclure par l’affirmative ; il fallait donc attendre.
Pour l’immédiat cependant, l’Administration semblait décidée à envisager sérieusement d’accélérer la démocratisation des structures politiques. compte tenu du climat de tension dans lequel cet important discours fut prononcé — car c’est « vu l’ampleur et l’acuité certaines de cette question (et) vu l’émotion croissante qu’elle soulève dans le pays et au dehors que le Vice-Gouverneur se décide d’intervenir — on peut se demander si cette prise de position n’arrivait pas trop tard, puisque ni les Hutu ni les Tutsi ne l’interprétèrent en général dans le sens d’une recherche de solution où il n’y aurait ni vainqueur ni vaincu. Au contraire, les Hutu y virent comme un encouragement à leur lutte et une approbation de leurs revendications, tandis que les Tutsi y découvrirent comme une preuve supplémentaire de la volonté de la Puissance Tutélaire de « diviser pour régner ».
Ces interprétations, semble-t-il, doivent plutôt être considérées comme témoignant de la détérioration des rapports entre les Hutu et les Tutsi, et non comme correspondant aux intensions de l’Administration de récupérer les Hutu en abandonnant les alliés traditionnels pour la sauvegarde de ses intérêts. Le Vice-Gouverneur n’avait-il pas déclaré dans le même discours que : « l’Administration belge, s’est toujours efforcée, en tutrice de tous les habitants du pays, de traquer les abus partout où elle les repérait, mais nullement de s’attaquer aux Tutsi en tant que tels… Et elle n’est pas moins persuadée qu’il n’eût guère aidé jusqu’ici de choisir la voie que d’aucuns préconisent et de substituer délibérément et systématiquement en tous lieux des chefs, juges et moniteurs Hutu aux titulaires Tutsi ».
Il est sans doute dommage que sa déclaration ne soit pas venue avant que la rupture ne soit totale entre les Hutu et les Tutsi, rupture que vingt ans exactement auparavant, le Résident a.i. du Rwanda M. A. GILLE, n’excluait pas si le « train de vie des notables » continuait à s’élever au détriment de la masse. S’adressant aux Administrateurs de territoire, le Résident GILLE écrivait le 20 octobre 1938 :
« J’ai l’honneur de vous faire savoir que Monsieur le Gouverneur des Territoires insiste une nouvelle fois pour que vous usiez de toute votre influence auprès des notables du pays pour qu’ils tiennent un train de vie raisonnable…
» Je souligne que, s’il convient que leur train de vie les élève au-dessus de la masse, il faut empêcher à tout prix que par un genre de vie calqué sur celui de l’Européen, ils creusent entre la masse et eux un fossé les rendant de moins en moins accessibles à celle-là, ce qui, avec le temps et l’évolution de la mentalité générale, causerait inévitablement un grave danger politique et social. Le but à atteindre est de constituer, par le développement de la vie provinciale, des unités sociales homogènes quasinaturelles dont le chef soit la tête et le représentant. En tolérant que, par un train de vie « noble »; les notables perdent le contact et le sens du pays, nous aboutirions à les laisser se constituer en caste politique, fortement liée par des manières de vivre et des appétits communs. Ce danger n’est pas purement hypothétique ».
Justement parce que les notables se sont constitués en caste politique monopolisante du pouvoir et des avantages, parce que leurs appétits sont devenus de plus en plus grands au cours des années, le fossé qui les séparait de la masse s’est aussi agrandi. Les abus multiples commis pour satisfaire ces appétits individuels et, finalement, de groupe ont abouti à une véritable opposition entre les intérêts de la masse et ceux de ses dirigeants.
La tentative effectuée à la réunion du Conseil Supérieur du Pays pour concilier au possible ces intérêts ayant échoué, comme on Fa vu, la rupture devint totale entre gouvernants et gouvernés autochtones, ce qui représentait un véritable danger politique et social que redoutait M. GILLE quelques années plus tôt.
C’est compte tenu de cette rupture et dans la mesure où le discours du Vice-Gouverneur Général put être interprété aussi comme une rupture entre l’Administration tutélaire et les gouvernants Tutsi qu’il nous semble que la position définie dans la déclaration précitée de M. HARROY arrivait peut-être trop tard, en ce sens qu’elle risquait de ne pas donner entière satisfaction à chacune des parties en présence. Les Hutu ayanttendance à la considérer à leur seul avantage, les Tutsi y voyant une trahison de l’Administration à leur égard après tant d’années de collaboration pour mener le peuple sur la voie de la « civilisation ».
Rupture entre les Hutu et les Tutsi, rupture entre les Tutsi et l’Administration tutélaire, espoir de l’Administration de donner une solution au problème avant qu’il ne soit trop tard. Tout dépendait désormais du comportement des parties en conflits, c’est-à-dire de l’avenir proche et aussi lointain.
« Que l’on sache et que l’on se souvienne, qu’une révolte dans ces pays éclate sans qu’on s’y attende, et sans qu’aucun signe précurseur en soit perceptible », écrivait M.J. MOUTARDE dans la Dépêche du RuandaUrundi en 1956. Cette fois, on peut dire que les signes précurseurs étaient là. Mais la révolte aurait-elle lieu et contre qui ? Nous allons essayer de répondre à la question dans les chapitres qui suivent.
LA CRISTALLISATION DE L’ANTAGONISME HUTU – TUTSI
En conclusion du débat sur le problème Hutu-Tutsi, outre le discours du Président du Conseil (le roi) dont il a été fait mention plus haut, le Conseil Supérieur du pays avait voté à la majorité de ses membres, une motion consacrant la négation pure et simple du problème sur lequel un mois d’examen venait d’être employé en Comité et en Assemblée générale. La motion était ainsi libellée :
« Insister auprès du gouvernement pour que soient rayés de tous les documents officiels les termes BAHUTU, BATUTSI, BATWA ».
Comme première réaction à cette attitude du Conseil, la délégation des Hutu qui avait été admise à participer aux travaux de celui-ci pour rechercher une solution aux revendications formulées dans le Manifeste des Bahutu, protesta auprès du Conseil en ces termes.
« Nous ici présents, membres de la délégation des Bahutu auprès du Conseil Supérieur du Pays, nous sommes des Bahutu, nous resterons des Bahutu et nous ne voulons pas du tout voir supprimer les termes Bahutu, Batutsi et Batwa dans les documents officiels. Nous et les nôtres voulons que le terme Muhutu soit fièrement et fréquemment utilisé en vue de sa réhabilitation, terme dont le sens initial a été terni par le servage »
C’est au sujet de ce document courageux que, compte tenu des conséquences fâcheuses que les auteurs pouvaient subir de la part des autorités coutumières, L. BRAGARD se demande s’il ne rappelle pas « l’état d’esprit des ouvriers chrétiens en Belgique ».
Nous avons indiqué que la presse a fait écho à ses prises de position ; celle du Conseil Supérieur du Pays, celle des Hutu, celle du Gouvernement tutélaire. Elle continua dans la suite d’informer les populations sur la situation du pays, mais surtout sur l’évolution du conflit entre les Hutu et les Tutsi.
Mais en plus des journaux cités jusqu’à présent comme d’intérêt typiquement local, KINYAMATEKA et TEMPS NOUVEAUX D’AFRIQUE. il faut signaler à partir de juillet 1958, la feuille intitulée « IJWI RYA RUBANDA RUGUFI » (La Voix du petit peuple), éditée en Kinyarwanda et « ayant pour but d’informer la population autochtone du Rwanda des divers travaux réalisés et à réaliser par l’APROSOMA ».
Parlant de cette feuille de M. GITERA, la Commission d’Enquête souligne que celui-ci s’y :
« livrait à de vives attaques contre le système social en vigueur, contre les Tutsi, le Mwami lui-même et le tambour Karinga, insigne du pouvoir royal garni des dépouilles de chefs vaincus. Il lança ses attaques en des termes particulièrement violents qui heurtèrent profondément une importante fraction de l’opinion publique et plus particulièrement les traditionalistes ».
Grâce à ce journal « L’APROSOMA » va polariser tous les efforts des leaders Hutu jusqu’à la naissance du Parti du Mouvement d’Émancipation des Hutu, en octobre 1959. A lire les articles publiés dans « La Voix du Petit Peuple » et en les rapprochant de ceux du journal « Kinyamateka » et de « Temps Nouveaux d’Afrique », on parvient à mesurer l’évolution de l’état d’esprit qui a immédiatement précédé la Révolution de novembre 1959. « La Voix du Petit Peuple » a été pour l’APROSOMA et pour les Hutu une véritable machine de propagande des idées révolutionnaires. Elle est à notre avis, une pièce centrale dans l’union des Hutu contre le système oppresseur Tutsi.
Quel fut le comportement des antagonistes après l’échec du Conseil Supérieur du Pays ? C’est l’objet de ce chapitre où interviendront pour l’éclairer des éléments que fournissent les articles dont l’opinion publique est devenue de plus en plus friande et dans lesquels on voit alterner la prose et la poésie, tandis que l’histoire est contée en chansons.
Le comportement du Mouvement Hutu après l’échec de Nyanza
Sous le titre : « Il n’y a pas de problème », M. Munyangaju, un des leaders de première heure les plus militants et les plus éclairés de la cause Hutu, écrivait, un mois après les débats du Conseil Supérieur du Pays :
« Pas de problème Bahutu-Batutsi. Nous n’en croyons pas nos oreilles. Le pays tout entier avait espéré de ce débat sur la question Bahutu-Batutsi une solution radicale. Mais voici, qu’après un long et pénible mois de travaux, la montagne a accouché d’une souris tellement miniature qu’on ose à peine l’appeler de ce nom».
Prenant le contre-pied de l’affirmation du roi selon laquelle il n’y a pas de problème Hutu-Tutsi, l’auteur poursuit :
« Or, il y a un problème. Appuyons cette vérité de toutes nos forces avant qu’on nous mette la muselière. Le problème subsiste et subsistera jusqu’au jour où une solution plus juste, plus humaine sera trouvée. Le nier serait déjà l’affirmer, car ce n’est pas le hasard qui fait que ce sont toujours les mêmes hommes qui dirigent la barque et que les autres sont de simples passagers, les mêmes qui sont riches et les autres pauvres, les mêmes qui reçoivent une instruction supérieure et les autres qui font à peine leurs primaires »
Ainsi, le problème reste entier, va même en s’aggravant. Que faudrait-il faire dans ces conditions ?
« Il ne faut donc pas fuir l’effort de la recherche, ajoute Munyangaju, mais nous animer de bonne volonté, car il y a sûrement quelque chose à changer. Les Bahutu peu instruits ne savent sans doute pas préciser ce dont ils souffrent, mais ils souffrent ».
L’auteur en arrive à regretter la position du roi dans cette affaire qui peut déboucher sur une catastrophe pour le pays.
« L’attitude négative de cette autorité, dit encore Munyangaju, ne mâchons pas les mots, est de mauvais ton. Quand les cris se font de plus en plus nombreux, le devoir du chef n’est pas de fuir mais de rester à l’avantgarde du bataillon. S’efforcer de ne plus rien écouter finit non seulement par rendre sourd des deux oreilles, mais aussi, et c’est plus grave, de cœur.
» Dans notre pays, nul ne pourrait dire où nous allons. Nos chefs se refusent à toute déclaration sous prétexte qu’un règlement les empêche de parler.
» Mais dans les coulisses les listes des ennemis, tout simplement parce qu’ils pensent autrement, sont dressées. « Ce sont des diviseurs.., on les poursuivra comme tels ». OUI ON LE SAIT, LA CIVILISATION PASSERA PAR DES CADAVRES, MAIS EVITONS A NOTRE DIGNITE L’HORREUR D’ACTIONNER LA GUILLOTINE. ET PUIS QUI SAIT. LE PREMIER Y PASSERAIT PEUT-ETRE MAIS AU SECOND TOUR. CE SERAIT BIEN NOUS ».
On sent sous cette expression de l’auteur des allusions, des sous-entendus, une prise de position qui dépasse ce que le texte permet de saisir. Si M. Munyangaju ne dit pas explicitement que le peuple ne se laissera pas faire, son écrit ne le laisse pas moins deviner. Le passage du texte souligné ci-dessus (il l’est par nous) nous semble le plus significatif à ce sujet. L’auteur prend d’ailleurs soin de le compléter à l’intention des autorités :
« Quand on croit que tout le monde est fou sauf soi, il est à douter que le premier fou ne soit pas soi-même… Le Manifeste n’a jamais eu de reproche sauf celui d’avoir mis à jour un problème vrai. Ce conseil qui vient de se clôturer ne nous a pas révélé des instincts perturbateurs : bien au contraire, ils (les Bahutu) se sont comportés en quémandeurs : nous voulons qu’on fasse une propagande pour notre éveil ! Cette simplicité, regrettons que nos Batutsi ne veulent pas la reconnaître. ALORS QUE LE PAYS JUGE… »
En conclusion, M. Munyangaju rappelle que les exigences des Hutu demeurent entières : celles de la justice à leur égard, ce qui requiert quelques sacrifices de la part du groupe des gouvernants.
« En fait et en vérité, conclut-il, la démocratie paye mal la féodalité. Il n’est pas facile de voir les vieux féodaux avaler l’émancipation des serfs. Le Mwami qui y songeait n’est plus digne ! Mais les fils qui eux le veulent, n’osent pas dire non, car la vie est trop belle non seulement pour leurs vieux pères, mais aussi pour eux. Celui qui a eu des serviteurs qu’il ne doit pas payer, ne souhaite pas que la justice salariale soit faite. NOUS RECLAMONS EN REALITE DE CETTE VIEILLE ARISTOCRATIE LA JUSTICE AVANT QU’ELLE N’EXPIRE »
Mais pour les leaders Hutu de l’APROSOMA, il ne suffit pas de réclamer cette justice, il faut se préparer à l’arracher éventuellement. Cela suppose que les Hutu prennent conscience de leur identité propre, sans se référer aux Tutsi.
Partant des lettres des Grands Serviteurs de la Cour et de la déclaration du roi rejetant les revendications des Hutu, M. GITERA et son équipe entreprennent de démystifier et de mobiliser les Hutu pour que ceux-ci comprennent la gravité de la situation et « méditent à chaque instant la déclaration du roi et celle du Conseil, ainsi que les lettres des Grands Serviteurs de la Cour, le tout constituant un véritable décret royal ».
On se souvient qu’au cours des discussions du Conseil Supérieur, d’aucuns parmi les membres de celui-ci n’avaient pas hésité de qualifier les représentants des Hutu à cette réunion de Nyanza de « Ennemis du roi, ennemis du pays Y, – crimes traditionnellement punis de mort — et que le roi n’avait pas caché qu’il était de l’avis de ces « chasseurs » de criminels.
Dès le premier numéro, en juillet 1958, « IJWI RYA RUGUFI >, (La Voix du Peuple) répliqua :
» Ainsi donc les Tutsi sont décidés, ils se démènent, ils parcourent le Rwanda jour et nuit, rassemblent aveugles et sourds-muets, leur font poser les pouces au bas d’écrits dont ces aveugles et sourds-muets ne comprennent ni le sens ni la destination, et ce n’est qu’après signature qu’ils apprennent que celle-ci sert à prouver que les Bahutu et les Européens sont des ennemis du Rwanda. Mais voici les vrais ennemis du Pays, poursuit le journal : sont ennemis du Rwanda, ceux qui l’ont fait souffrir, qui lui ont nui et qui continuent de le maltraiter…
» Sont ennemis du Rwanda ceux qui dès leur enfance n’ont cessé de sucer le sang de leurs frères et les tuant ou les faisant tuer pour leur succéder dans leurs biens.
» Sont ennemis du Rwanda ceux qui par haine contre les rois du Rwanda en font mourir prématurément quelques uns, tandis qu’à d’autres ils imposent de mourir loin en dehors du pays : qui d’autre a réservé ces sorts à Rutalindwa et à Musinga sinon les Batutsi !
» Sont ennemis du Rwanda ceux qui en veulent au roi qui a donné du répit au peuple. Il a supprimé Ubuhake, destitué les aides des sous-chefs et ainsi lésé des intérêts ; c’est ce qui explique la rancune qui emplit les cœurs aujourd’hui. » Sont ennemis du Rwanda ceux qui ont assassiné les nobles et héros du Rwanda d’antant et ceux du Rwanda d’aujourd’hui…
Sont ennemis du Rwanda ceux qui haïssent les étrangers, de peur que ces derniers ne jettent un coup d’œil sur leurs agissements. Or ce qui est caché, pourrit, et ce qui est pourri est à jeter.
» Sont ennemis du Rwanda ceux qui haïssent le règne du Christ et le règne des Européens pour motif que nous sommes égaux devant ces deux pouvoirs, et qu’ils ont apporté avec eux la tranquillité et la paix, la vérité, la justice et le calme, qui n’ont jamais eu droit de cité dans ce pays.
» Sont ennemis du Rwanda ceux qui rejettent tout élément susceptible de faire progresser le pays, de révéler au peuple la réalité des situations. Tels sont parmi ces éléments : les journaux, les réunions, les associations comme l’APROSOMA.
» Il faut que tous cessent leurs intrigues ; qu’ils cessent de tendre des pièges partout comme s’ils avaient à piéger des perdrix ! Celui qui rampe est vu par celui qui est debout, dit le proverbe. Qu’ils se montrent, car ils sont découverts !
» Et pourtant, ce sont des Nobles. Presque tous sont des chefs des lieutenants du roi, certains même lui sont parents. Nous crions que c’est contre la dignité des Nobles que de se cacher dans des endroits sombres et de ramper à la faveur de la nuit en vue de commettre des assassinats, pour tromper et calomnier leurs sujets… ».
Il n’est pas nécessaire de citer plus longuement ce texte. Ce que recherchent les auteurs, c’est manifestement de rendre les Tutsi seuls responsables de la situation dont les Hutu se plaignent, mais c’est aussi d’isoler, de détacher la masse de ses dirigeants, lui faire perdre le peu de confiance qu’elle peut encore avoir en eux. Pour tourner leurs adversaires en ridicule, les auteurs de l’article choisissent de ridiculiser ce qui fut toujours considéré par les milieux nobles comme des qualités : la ruse, la cachoterie, le mensonge habile.
Mais plus que tout cela, le journal s’attaque au fameux tambour Kalinga, emblème de la royauté au Rwanda, celui-là dont on avait orné les dépouilles des chefs vaincus. C’est en fait une attaque directe au roi, à qui il est reproché de ne pas représenter l’unité du pays mais celle des Tutsi dont le journal rappelle qu’ils se donnent nom « ABADAHWERA » (les immortels (sic) et se taquinent entre eux en se qualifiant « INZOKA » (Serpents).
Par rapport au roi, le grand arbre (comme dans une forêt] les Tutsi sont comparés à des lianes, et c’est ensemble qu’ils défendent leurs pouvoirs qu’incarne le Kalinga.
« Et si quelqu’un essaye de toucher du bâton ou du doigt ces lianes ou ce gros serpent en un endroit quelconque, alors Kalinga vrombit, l’arbre de vie du Rwanda oscille, et toutes ces lianes, ainsi que le gros serpent et ses petits se mettent en branle, fulminent ; l’alarme est sonnée, on crie à la catastrophe… A ceux qui n’auraient pas saisi, voici l’explication ; mais qu’ils soient attentifs, qu’ils observent l’arbre, ainsi que le mal causé par lui.
Les lianes dites immortelles, c’est la race hamite (sic) et ses sous-clans entremêlés de façon inexplicable et inextricable (clans rwandais) (sic). Le gros serpent et ses petits sont l’âme, l’esprit et le cœur, la pensée, le langage et les agissements de la nature Tutsi ».
Cet article au ton dur fit frémir d’indignation les autorités mais aussi ceux qui jamais n’avaient connu pareil sacrilège. L’agressivité dont les auteurs — mais ils étaient tous incarnés par M. GITERA, car ne n’est que de lui qu’on parlait — avaient fait preuve, n’était pas habituelle au Rwanda. C’est pourquoi, note le Rapport de la Commission d’Enquête, « certains mêmes s’étonnèrent… de ce qu’aucune poursuite judiciaire ne fut intentée contre lui (GITERA) pour ses écrits considérés par beaucoup comme attentatoires à l’ordre public et au respect dû à la monarchie ».
Les attaques contre Kalinga se répétèrent, la question fut même posée au niveau de la doctrine catholique. Dans une lettre datée du 27 octobre 1958, M. HABYARIMANA GITERA écrit à Mgr PERRAUDIN :
« Je dénonce et accuse devant l’Autorité Épiscopale de Son Excellence Mgr PERRAUDIN, Vicaire Apostolique du Vicariat de Kabgayi, le Kalinga hamito-rwandais résidant à Nyanza, en son Vicariat, et centre d’un culte idolâtrique notoire… Je me permets la respectueuse liberté de m’adresser à mon Évêque, en sa qualité de Gardien et Défenseur de la doctrine du Christ, en ce Rwanda… Le Kalinga Hamito-rwandais, est un centre d’un culte idolâtrique notoire.
Il est « INGANJI » le Kalinga… tambour qui a triomphé sur tous les autres,… triomphera-t-il également sur l’Eglise du Christ au Rwanda ? Jusqu’à présent, il semble que la Conquête Batutsi est plus que EX AEQUO ! Ils sont presque partout les premiers. Leur soupir est partout unanime à vive l’indépendance, au civil, au religieux, dans les prêtres, les religieux, les religieuses…
Et lesquels sont-ils à la tête ? Ceux dont ou les pères ou les frères ou les cousins, ou les aïeux, ou les grand-pères, ou oncles sont les adorateurs fervents du Kalinga ».
Nous aurons l’occasion de voir quelle fut la réponse que l’Eglise a réservée à la requête dans cette lettre. Mais en attendant, il importe de noter combien les leaders Hutu ont cherché par tous les moyens à leur portée à affaiblir le prestige et l’autorité des Tutsi.
Après «La Voix du Petit Peuple », l’hebdomadaire « Temps Nouveaux d’Afrique » en réponse à un correspondant fit observer :
« Ces derniers temps nous assistons à de vives réactions de la part de la population sur ce que certains appellent les MYTHES D’HIER. Nous sommes loin du pouvoir divin des Bami et de la présence du pays tout entier dans le Monarque. Tout le monde demande que le voile soit levé et que le mutisme devant lequel on se trouve chaque fois qu’on demande une explication à l’autorité compétente cesse. Il faut dire clairement au peuple ce qu’est Kalinga, s’il faut lui rendre un culte et lequel, s’il est réellement le symbole du Rwanda ou une quelconque puissance mystérieuse.
Nul ne mérite de marcher clans le brouillard quand l’Autorité est là pour éclairer tout le monde ».
Sous le titre « Kalinga drapeau du Rwanda, », le même journal publia un article d’un de ses lecteurs dans lequel l’auteur disait notamment :
« Un objet donné pour qu’il soit considéré comme un drapeau par un pays, doit évoquer, du moins chez le grand nombre, des choses dignes d’être évoquées. Il faut qu’il soit un signe de fierté du moins pour la plupart…
Pour moi, ajoute l’auteur de l’article, je crois que le Kalinga devrait disparaître et faire place à un autre drapeau susceptible de susciter une adhésion chez tous les habitants du Rwanda »
Au fil des jours, des mois, l’action de GITERA et de ses partisans prit de l’ampleur, alla en profondeur et devint un réel danger pour la paix intérieure du Rwanda. La tendance en fut à l’excitation des populations à travers une propagande de type émotionnel capable d’éveiller des sentiments de colère ou même de haine et de révolte devant les faits décrits.
Ainsi, par exemple, nous croyons que ces extraits d’un numéro spécial de la « Voix du Petit Peuple » peuvent donner une idée de cette campagne menée pour électriser les Hutu afin qu’ils travaillent à leur libération (le texte est présenté sous forme de poème).
Je suis Rwandais d’origine, je suis de ce Rwanda auquel appartiennent Gatwa, Gahutu et Gatutsi.
Gatwa et Gahutu y ont été vaincus, Gatutsi seul occupe le Pouvoir. Les vaincus n’ont en réalité pas de pays: et mieux vaut ne rien dire du fait d’être vaincu et d’être châtré.
Mourir et être inhumé est habituel : mais être tué, châtré et servir d’ornementation (au Kalinga) dépasse l’entendement…
Jusqu’où ira le Ruanda-Urundi? Car il est connu que Gatutsi a tué, châtré et orné son Tambour… Peut-on dire que ce Tambour est aussi pour ceux dont il porte les dépouilles?…
Le temps du silence est passé, la vérité doit seule être la base des relations… Ceux auxquels on a spolié leur tambour n’ont plus part au pouvoir : ils sont là les restes de leurs pères, ils ont séchés, ils pendent (sur le Kalinga)…
Et toi Gahutu, cela vous paraît-il admissible ? Les dépouilles de votre père pendent et vous, vous êtes agenouillé pour adorer (c’est-à-dire vous laisser faire) ? ». GITERA est un entraîneur d’hommes. Il ressort de ses divers écrits que ce qu’il fait en définitive, c’est assumer ce qu’il croit être dans l’âme de tous ceux qui ont eu à souffrir du régime contre lequel il lutte.
« Ce qui le caractérise, pour reprendre l’expression de DE FELICE, c’est une prédisposition singulière à ramasser et à condenser en lui ce qui demeure latent et diffus chez les autres, à devenir l’incarnation vivante de leurs instincts brutaux, de leurs passions comprimées, de leurs désirs inassouvis. Il est l’organe par lequel s’effectuent les poussées collectives, la voix où retentissent les revendications inexprimées des masses, l’agent de leurs fureurs contenues et refoulées ».
Au fur et à mesure qu’il se sent en contact avec le « petit peuple » et surtout avec les Hutu, M. GITERA apparaît dans ses écrits comme un messie. Sa personnalité devient attachante, l’influence qu’il exerce paraît de nature charismatique. Son discours divinise le petit peuple et en retour celui-ci voit en lui le fondement de ses espoirs, il le mythifie.
Il est symptomatique par exemple, qu’au lieu de blâmer le langage de ce leader profanant la personne du roi et les objets traditionnellement considérés comme sacrés, la masse veut connaître, voir de ses yeux cet homme extraordinaire qui a osé braver le roi en public et a échappé à la colère et aux châtiments réservés aux criminels. En quelque sorte, GITERA est devenu un héros pour le peuple et une menace pour les gouvernants. A l’enthousiasme qui se dessine chez les petits correspond l’inquiétude chez les grands. Le message que l’intéressé se croit obligé de transmettre au peuple n’en devient que plus important et son courage l’entraîne à être plus actif.
Lorsqu’après le discours du Vice-Gouverneur sur le problème HutuTutsi, GITERA eut à en informer ses partisans, ce fut un chant de victoire, mais aussi une occasion pour stimuler ceux qui le suivaient.
« Je vous salue tous, mes frères, écrit-il dans son journal. Je vous salue en frère qui vous aime : Joseph Habyarimana Gitera. Je viens vous apporter de nombreuses et bonnes nouvelles, vous dire pourquoi j’ai fait tant de voyages au risque de ma vie. Mais avec l’aide du Dieu Créateur, c’est en paix que je les achève.
» La réalité est que je ne fus pas seul sur les routes, et aujourd’hui je ne suis pas isolé : derrière moi il y a la multitude… Réjouissez-vous, ô petit peuple ! Et rendez grâce au Créateur. Que ceux qui ont prétendu que les Hutu n’ont pas de Dieu corrigent leur langage ; le Dieu des Hutu est apparu : suivant la coutume seuls les Hutu étaient écrasés par les obligations d’ubuhake : aujourd’hui, ubuhake est supprimé par le Gouvernement et le roi. Suivant la coutume, seuls les Hutu étaient taillables et corvéables à merci : le Gouvernement et le roi ont supprimé la corvée.
» Il était de coutume que les Hutu soient bons à tout : on exigeait d’eux, bois de chauffage et eau, vivres et leur préparation… Depuis le 1er décembre de cette année mariale et de l’Exposition Universelle de Bruxelles, toutes ces exigences sont terminées ! Elles ont pris fin ! Le Gouverneur et le roi ont décrété qu’il appartient à chacun de travailler pour son propre compte. De plus, ils ont décrété ceci : que celui qui se dit Hutu, soit Hutu; que celui qui se dit Tutsi, soit Tutsi, que celui qui se dit Twa, soit Twa…
» Soyons assidus pour le travail, ne soyons pas fainéants. Le règne de la terreur a pris fin, il disparaît avec cette sainte année 1958.
» Arrêtez-vous, ô petit peuple ! Cessez de soutenir toute corruption, que les cadeaux soient donnés au vu et au su de tous sans se cacher. Que chacun veille sur soi-même et qu’il se sente libre…
» Il sera possible d’être riche dans ce pays : la question des pacages est en voie de règlement, la véritable démocratie est sur le point de s’épanouir : le peuple choisir ses propres représentants. Réjouissez-vous, ô petit peuple, soyez dans l’allégresse… mais pensez au lendemain. Il n’y a pas mieux ».
Comme on peut le voir, le militant crée un courant entre lui et son auditoire, il en attend une réaction, une réponse, il crée l’espoir, fait miroiter l’avenir de bonheur qui succédera aux années de malheurs. Mais la liberté qui est un don que l’on doit mériter doit être défendue, protégée : « que chacun veille et que chacun travaille », dit GITERA.
On l’écoute, on l’approuve. Dans une lettre que publie « La Voix du Petit Peuple », « les vrais Hutu ses frères » lui déclarent :
« Nous avons eu connaissance de vos deux lettres nous annonçant que les Hutu ont été déliés.
» Nous ne vous disons pas merci pour ces lettres mais pour ce que vous avez fait. De tout cœur merci pour vous être donné sans compter, oubliant les vôtres et vous oubliant vous-même pour que soit mis à découvert le problème Hutu-Tutsi. C’est chose faite… La parole du Gouverneur a été comme une épée bien aiguisée par laquelle le Gouvernement belge a tranché la tête du gros serpent qu’est « l’esprit hamite », esprit qui appauvrit et qui oppresse, esprit d’exploitation et d’extermination…
« Merci à vous, cher Gitera, et merci à ces hommes courageux qui vous tinrent compagnie. Cher Gitera, vous avez accompli un grand acte : Vous méritez le repos. Il n’y a pas à vous inquiéter, ce n’est pas à des ARBRES que vous avez parlé… Les Hutu ont compris. Les Tutsi sont furieux, vous en êtes devenu ennemi. Mais soyez tranquille, gardez courage, ils ne sont pas Dieu ».
Ainsi, GITERA est considéré comme un chef. Mais à la différence des chefs jusque là connus par le peuple, il sert celui-ci sans se faire servir et sans l’asservir. Il est perçu comme un protecteur, un défenseur, un libérateur. C’est ce qui fait son succès, c’est ce qui lui attache la masse. Reconnu, il se sent légitimé par ses partisans.
Dans l’analyse que nous avons consacrée au rôle de la poésie dans la société traditionnelle, il a été montré que le poète était un agent au service du roi, celui-ci étant seul maître du champ et du discours qui devait y être diffusé. Il a été dit que le poète ne créait pas l’information mais devait faire revivre celle-ci. Seul le discours du Pouvoir avait audience auprès du peuple.
A ce niveau-ci de la recherche, il apparaît que si le roi et ses commis restent maîtres du territoire où est diffusé leur discours, celui-ci n’est plus le seul à être entendu par le peuple. Les leaders Hutu ont réussi à se faire écouter par le peuple, à faire douter du contenu du langage des dirigeants. GITERA et ses compagnons sont devenus des poètes du peuple : ils chantent sa dignité et sa patience, ils chantent ses souffrances et son courage, ils le disputent à ceux qui l’ont gouverné durant des siècles. Dès lors, ils sont, aux yeux du roi et des gouvernants Tutsi, des rebelles ; ils sont, selon les termes du roi, « l’arbre mauvais qui produit ses mauvais fruits de division » et qui doit être « trouvé, coupé, déraciné, et brûlé pour qu’il disparaisse et que plus rien ne reste.
Le succès des leaders Hutu auprès du peuple a donc énervé les autorités coutumières qui ont vu en eux des concurrents ou plutôt une menace grave pour leurs prérogatives.
Afin de freiner ou de mettre fin à cette progression des Hutu, les Tutsi lancèrent au peuple un appel au combat visant particulièrement GITERA et l’APROSOMA. On lit notamment dans cet appel :
« L’APROSOMA qui combat le Kalinga sera vaincue par le Peuple tripartite.
» L’APROSOMA qui haït k Rwanda et son Mwami, sera vaincue.
» L’APROSOMA qui s’oppose à l’indépendance du Rwanda sera vaincue.
» GITERA élu pour sa félonie envers le Rwanda.
» GUERA acheté (corrompu) pour s’insurger contre la royauté au Rwanda.
» GITERA, acheté pour s’opposer à l’indépendance du Rwanda, sera garroté par celui-ci au moyen de ces mêmes liens qu’il a étendus pour l’enchaîner ».
GITERA n’y vit pas une simple intimidation. Pour lui et pour les leaders Hutu, cet appel était une décision d’extermination. Pour répondre à la provocation, il fit appel aux Hutu et spécialement à la jeunesse Hutu. il écrivit dans « La Voix du Petit Peuple ».
« Jeunes gens et jeunes filles du Mouvement des Hutu, ne vous ôtes-vous pas rendus compte de la nature du défi des Tutsi? N’avez-vous pas lu la lettre des Guerriers-défenseurs du Rwanda… diffusée par les soins du service de la Cour et distribuée par les lieutenants du roi?… Pour vous aussi, jeunes gens et jeunes filles du Mouvement des Hutu, le moment est venu… de relever le défi des jeunesses Tutsi. Armez-vous de vos serpettes, débarrassons notre champ des roseaux qui le détériorent. Au moyen des boues il nous faut les déraciner afin de fertiliser notre champ, la saison des semences est proche… Ne l’oubliez pas… qui tue les rats ne s’apitoie pas sur la femelle qui porte !
Ecoutez bien : les Tutsi ont égorgé, ils seront égorgés et c’est pour bientôt… ils l’auront cherché…
Nous disons non à de nouveaux égorgements ou au besoin ils mourront avec nous
Jeunes gens et jeunes filles du Mouvement des Hutu : Liberté ! Libérons-nous de l’esclavagisme des Tutsi. Nous en avons assez. Justice ! Les Tutsi nous ont meurtris, ils nous ont ruinés pour nous faire disparaître. Qui tue les rats ne doit pas avoir pitié de celle qui porte
Si l’agitation est restée jusqu’ici verbale, elle n’en est pas moins réelle et généralisée. En janvier 190, M. Munyangaju, analysant la situation, considérait qu’il « suffirait d’une petite querelle pour avoir une bataille rangée. Les Batutsi se rendent compte qu’après ceci (l’échec des pourparlers au Conseil Supérieur du Pays et le discours de M. H.ARROY) toua est fini pour eux et tentent donc une dernière chance. Les Bahutu voient aussi qu’une épreuve de force se prépare et ne veulent pas lâcher. Batwa et Bahutu sont encore volontairement soumis à qui leur donnera quelques avantages matériels. Ils sont prêts à. tous les coups de main en faveur de celui qui leur promet quelques avantages.
La propagande que faisaient aussi bien les leaders Hutu que les gouvernants Tutsi avait pour but d’influencer et de gagner à leur cause ceux qui ne savaient pas encore pour qui opter surtout parmi la masse des Hutu où un grand nombre ne croyait pas que leur situation puisse jamais changer, et donc ne croyait ni en Gitera ni aux autres leaders Hutu.
Pour les rallier chacun à sa cause, les antagonistes recourent aux symboles. Les Tutsi, fort de l’appui de l’histoire et de leur influence dans la société, utilisent le nom du roi et du Tambour Kalinga, symboles de l’unité du pays. En qualifiant leurs adversaires d’ennemis du roi et de Kalinga et donc du Rwanda, ils faisaient entrevoir les châtiments dont étaient punis des criminels ainsi désignés. Autrement dit, ils cherchaient à provoquer la crainte de tels châtiments chez chacun de ceux qui étaient supposés ne pas suivre la voie donnée par les autorités. Ce qui revient à dire que le symbole opérant par intimidation, pouvait aboutir à détourner des leaders Hutu ceux qui n’étaient pas prêts à subir le sort qui les attendait et autour duquel il avait été fait assez de publicité.
De leur côté, les leaders Hutu cherchent à arracher la masse à l’emprise des autorités. Ils décrivent les méfaits de ces dernières, dénigrent leur comportement dans leurs relations avec leurs jujets, mais surtout montrent à cette masse que sa chance pour l’avenir est dans son unité en tant que victime. Ils s’identifient à la majorité de cette masse : ils sont Hutu comme elle, contrairement aux dirigeants, lesquels sont présentés comme des défenseurs des intérêts des leurs : les Tutsi. Les leaders Hutu ont donc une réaction raciale — et non raciste — pour pouvoir soutenir la lutte engagée pour le pouvoir. Le nom de « Gahutu » auquel ils se réfèrent souvent est leur premier symbole d’unité et de ralliement des Hutu.
Un tel symbole, écrit TCHAKHOTINE, « à cet avantage qu’étant court et simple, il agit rapidement, la formation du réflexe conditionné cherché se produit d’une façon aisée. Il est d’autant plus efficace qu’il est plus suggestif, c’est-à-dire qu’il transmet facilement surtout l’idée agissante, associée au mouvement qu’il représente, et notamment la base émotive, à laquelle ce mouvement a recours: la menace, la compassion, l’intérêt matériel, etc… ».
Il n’est pas nécessaire de retracer tout le contenu et la signification dont fut chargé le mot « Gahutu » (comme Gatutsi et Gatwa) dans l’histoire du Rwanda. Ce sur quoi les leaders Hutu insistent dans leur propagande, c’est sur la nécessité et la volonté de réhabiliter tous ceux qui se reconnaissent sous ce nom. Il s’agit de sortir de l’humiliation où ceux qui sont « frères » ont été tenus, de se faire une place dans le pays qu’ils ont créé…
Cependant, à ce premier symbole, les leaders Hutu ajoutent deux autres : la houe, et la serpette, instruments au moyen desquels les Hutu sont sensés avoir les premiers déboisé et défriché le Rwanda et avoir fait de celui-ci ce qu’il est devenu : une terre habitable et accueillante. Ainsi la houe et la serpette évoquent chez les Hutu, au niveau de la propagande, leur amour du travail. Dans ces conditions, ils doivent être les premiers à être fiers de leurs réalisations, ce dont, aux yeux des leaders Hutu, neveulent pas les Tutsi.
Pour éveiller, inculquer et soutenir ce sentiment de fierté contenu dans les différents symboles, pour enthousiasmer son auditoire, GITERA recourt à la musique et particulièrement au chant.
C’est ainsi, par exemple, que lors de « La fête de la Libération des Bahutu à l’égard de l’Esclavagisme Tutsi au Rwanda » (sic) organisée à Astrida le 27 septembre 1959, on entendit chanter en l’honneur du Drapeau du Parti Social Hutu :
- « Tous mes respects à la houe et à la serpette qui sont la force des Hutu. Vous êtes mes armes,
vous êtes ma puissance. C’est grâce à vous que je vaincrai les ennemis du Rwanda.
- » Vous avez été les armes de nos pères Indispensables pour réchauffer le foyer. Le Rwanda est à vous, c’est vous qui l’avez créé, Il vit grâce à vous.
- » Cher Rwanda, beau pays que nos Ancêtres nous ont créé en abattant la forêt, Sueur et sang de nos frères, Je ne saurais me détacher de toi Sois fier et prospère !
- » Enfants de Gahutu, et vous tous « Petit Peuple ». Les organes (génitaux) de vos pères pendent (sur Kalinga) ! Tandis que ceux qui ont châtré impitoyablement vos aïeux vous demandent de vénérer leurs exploits ! ».
Il est intéressant de constater dans ce chant que l’élément « action de masse » que recherche les leaders Hutu, est associé à celui du courage dont ont fait preuve les ancêtres (le modèle) et à celui de la violence qui s’impose à cause des circonstances créées par les Tutsi.
Mais il semble que c’est surtout la dernière strophe de ce chant qui est le « stimulus » principal déclenchant la détermination des Hutu à la combativité et à la violence.
L’effet subjuguant de la musique n’était pas inconnu de GITERA et de ses compagnons. Ils savaient, eux qui souvent avaient dirigé des chorales, que la musique est apte à créer des états collectifs où se mêlent et se confondent des tendances identiques sommeillant chez ceux qui, en dehors d’elle, ont des tendances intellectuelles divergentes. Ici, la masse est unie à ses leaders, ils communient à un même objectif : la réhabilitation du Hutu jusque dans ses ancêtres. Le roulement des tambours qui succéda à ce chant en l’honneur du drapeau — signe visible de l’unité des Hutu — ne pouvait qu’accroître cette tension qui, en fin de compte, débouchait chez beaucoup sur un rêve : celui de la liberté, d’une vie nouvelle.
Compte tenu de la multiplicité des chants qui ont jalonné la voie révolutionnaire des leaders Hutu, on peut dire que si ceux-ci y ont recouru, c’est qu’ils y voyaient ce « procédé le plus sûr pour maîtriser un public, pour le fondre en une masse homogène et pour l’amener à une malléabilité qui permet d’en obtenir tout ce qu’on veut ».
L’objectif de cette « fête » avait été défini par les organisateurs en ces termes.
- « Union forte de tous les Bahutu pour résister aux puissants Batutsi qui veulent les asservir en ressuscitant le régime féodal avec tous ses terribles inconvénients et en nous conduisant tout droit vers un communisme pernicieux.
2.» Lutter avec acharnement pour protéger nos familles, nos biens et notre pays, tant au moral qu’au physique ; nous en composons la majeure partie.
- » Sauvegarder nos droits dans la direction du Pays, droits qui visent à une saine indépendance que nous prenons à l’instant, vis-à-vis de l’esclavagisme séculaire hamite et dont la journée du 20 septembre 1959 à Ngoma a été le signal solennel, et celle d’aujourd’hui est le couronnement ».
Il ressort de ces lignes que si les Hutu s’organisent et se veulent un corps, c’est pour « résister aux Tutsi ». Ils sont donc apparemment sur la défensive. Cependant, ils n’excluent pas une action offensive comme en témoigne cet extrait d’un des discours prononcés au cours de la manifestation que nous venons d’évoquer.
« Mes chers frères, Bahutu et autres petits, n’attendons pas plus longtemps, dit l’orateur, il n’y a plus rien à attendre : Marchons au combat à la victoire : le jour de gloire est arrivé…
Vive la libération des Bahutu ! A bas l’esclavagisme Tutsi ! Que cette date du 27 septembre 1959 vous soit à jamais mémorable ! Muhutu… libère-toi entièrement du Mututsi et de toutes ses astuces… La cohabitation du Mututsi avec le Muhutu est une plaie phagédénique (= ronge), une sangsue dans le corps et un cancer dans l’estomac. Muhutu… désormais crois et espère en Dieu et en toi-même, jamais dans le Mututsi.
Ne participe plus jamais à ses conseils ; ils sont pleins de méchanceté. Ne te venges pas mais défends-toi de toutes tes forces, spirituelles et matérielles.
Il ne faut pas mentir comme le Mututsi : dites toujours et partout la vérité.
Déclare au public les manigances nocives du Mututsi…
Ne convoitez pas comme le Mututsi, les biens d’autrui. Toute son astuce est aiguisée en ce sens.
Toi, Muhutu et autres petits, mes frères, soyons forts parce qu’aguerris soyons unis parce que nous avons tous partagé la misère et la douleur.
Libérons-nous entièrement du Mututsi, le Hamite ou de tout autre hamitisant. Tout traître à votre LIBERATION doit être votre ennemi juré. Jouissons dorénavant de la joie de la liberté, de l’égalité et de la fraternité sans plus de complexe d’infériorité.
Défends-toi de toutes tes forces contre quiconque osera plus jamais t’asservir, de quelque manière que ce soit. Unissons-nous ! Cadenassons mes frères »
Ce 4iscours caractérise l’état d’esprit des Hutu à la veille de la Révolution de novembre. L’effet qui allait résulter de cette longue action des leaders Hutu sur la masse serait inouï et ne manquerait pas de causer des surprises à travers le monde.
La tension entre les Hutu et les Tutsi qui n’avait cessé de s’aggraver depuis l’échec des pourparlers de Nyanza, le 12 juin 1958, allait déboucher sur un conflit sanglant. Comme le montre la manifestation de l’APROSOMA du 27 septembre 1959, à un mois des graves événements de novembre 1959, tout était prêt.
Mais quel était l’état d’esprit des Tutsi ? Nous examinons la question dans la section suivante.
L’Attitude du Mouvement traditionaliste face à la pression des Hutu
La fin de non-recevoir opposée aux revendications Hutu par le Conseil Supérieur du Pays et par les gouvernants Tutsi mit fin aux derniers espoirs que les Hutu pouvaient encore placer sinon au Conseil, au moins au roi. La solidarité que celui-ci manifesta avec la majorité de l’aristocratie Tutsi amena les leaders Hutu à repenser son rôle de souverain et celui des insignes de la royauté. A partir de juin 1958, une des crises les plus graves qu’ait connu le Rwanda moderne, c’est-à-dire en rapport constant avec le reste du monde était ouverte.
Avec un certain recul, on pourrait s’étonner en voyant l’étrange aveuglement avec lequel les gouvernants Tutsi ont aidé à leur propre ruine. Mais en fait, on pourrait se demander où, en tant que coutumiers, ils auraient pu prendre leurs lumières. Depuis quelques siècles, ils tournaient dans leur monde de dominateurs. La vie publique ayant disparu chez le peuple cette aristocratie gouvernante braquée sur sa situation qu’elle considérait comme la constitution du pays n’avaient été avertie par aucun choc ni par aucun bruit de la décadence de son antique édifice. Comme peu de choses avaient changé dans ses coutumes, elle se figurait encore que sa tour était inexpugnable. Son esprit était donc arrêté au point de vue où avait été placé celui de ses pères. A ce sujet, les lettres des Grands Serviteurs de la Cour, les interventions au cours de la réunion du Conseil Supérieur du Pays et la déclaration finale du roi évoquées plus haut, sont révélatrices : le roi, comme la majorité des Tutsi continuait à voir dans le peuple, dans les Hutu, une « propriété », des « sujets-objets », comme si l’on eut été encore au temps de ses aïeux.
Mais ce qui est peut être plus étrange, c’est qu’il semble que les Tutsi n’aient pas cru à la capacité révolutionnaire de ceux qu’ils s’étaient soumis en les écrasant. La mentalité et l’orgueil de l’aristocratie Tutsi ne concevaient pas qu’une révolution violente fût possible chez des serfs toujours considérés comme de nature inférieure et donc incapables d’une élévation qui les fît égaler leurs maîtres et moyens.
Il semble que les gouvernants autochtones, en disant non à la requête de la délégation des Hutu, n’ont pas réalisé qu’ils posaient le dernier geste qui les séparait du peuple, dont en fait ils avaient laissé échapper le cœur.
Alors que, suite à la position occupée dans la société, ils s’étaient créé la conscience de constituer des êtres à part et ne cessaient pas de l’afficher, la position prise face aux revendications des Hutu les isola davantage au milieu de la nation. Leur force les a empêché de mesurer leur faiblesse et de se rendre suffisamment compte des mutations qui, sous l’influence de divers facteurs, se produisaient chez leurs sujets.
Or, il était évident que lorsque les gouvernants autochtones furent amenés à examiner les réclamations de leurs sujets, quelque chose avait changé chez ces derniers dans la vision des réalités et dans leur comportement, puisqu’ils osaient se poser en face de leurs maîtres.
Il semble que c’est cette mutation dont les autorités ne réalisent pas la profondeur et à laquelle correspond un état de tension entre gouvernants et gouvernés que traduit M. Munyangaju, lorsqu’il écrit :
« On peut craindre la violence du petit exaspéré, comme la violence cachée ou ouverte, de celui qui défend des positions conquises… et finalement la peur du plus fort l’emportera pour se traduire dans des décisions partiales et abusives : la peur qui fait céder et la force qui triomphe sont partout mauvaises conseillères ».
Si l’on songe aux paroles menaçantes prononcées par le roi à la clôture des débats du Conseil, on ne peut que reconnaître que l’élément « force » a été déterminant pour conduire les gouvernants Tutsi à nier le problème Hutu-Tutsi. Le rappel de la « victoire » historique sur les Hutu visait aussi à décourager, semble-t-il, toute velléité de changer un fait de l’histoire et signifiait ainsi que la force qui a établi cette victoire défendrait celle-ci contre les attaques des vaincus.
La position adoptée par le Conseil et résumée par le roi resta inchangée au cours des mois qui suivirent, malgré l’agitation qui de plus en plus prenait de l’extension dans le pays.
Mais les chefs féodaux ne furent pas les seuls à défendre l’institution monarchique et le point de vue des Tutsi. La plus haute figure du clergé Tutsi, Mgr A. BIGIRUMWAMI intervint dans le débat.
Réagissant à un article de M. Munyangaju dans lequel l’auteur exposait le problème Hutu-Tutsi, Mgr BIGIRMVIWAMI pose d’abord la question de savoir ce qu’est un « Muhutu » et un « Mututsi » et un « Mutwa » et sur quels critères se fonder pour en donner des définitions. Pour Mgr BIGIRUMWAMI, il n’existe pas de critères qui permettent de distinguer au Rwanda, les Hutu, les Tutsi et les Twa, l’inanité des critères qu’on choisirait étant prouvée par le fait que, par exemple en ce qui le concerne, dit-il, « il n’y a guère j’étais convaincu, bien qu’avec réserves, que j’étais un Mututsi. Je suis revenu de cette conviction boiteuse en lisant le livre du R.P. DELMAS : « Noblesse au Rwanda ». L’auteur fait remarquer avec clarté, poursuit Monseigneur, que le clan (le mien) ou la famille des Bagesera n’est pas constitué par des Batutsi mais bien plutôt que ses membres sont des Bahutu »
Ainsi du jour au lendemain on pouvait subir une métamorphose. En fait ce raisonnement n’est qu’une reprise de la thèse du Conseil Supérieur du Pays, thèse que nous avons mentionnée plus haut, selon laquelle, il n’y a pas de Hutu, de Tutsi ou de Twa, il n’y a que des Rwandais. Mais on se rappellera que la tentative de faire supprimer ces noms historiques n’est intervenue que quand les Hutu ont commencé à formuler des revendications. Il s’agissait donc de camoufler et d’étouffer un problème aussi grave que celui qui, en se posant, s’attaque à des privilèges considérés comme intangibles. Mgr reprend donc cette thèse des gouvernants et du groupe Tutsi. Il nie purement et simplement l’aspect racial du problème Hutu, ce qui d’ailleurs le conduit être ambigu lorsqu’il veut aborder l’aspect social et l’aspect économique de ce problème. Sur l’ensemble des points faisant l’objet des revendications des Hutu, Son Excellence jette un doute et demande à M. Munyangaju « pour quelles fins il éveille, il crée, un sujet de discorde ».
Devant cette réaction de l’évêque, pour le moins équivoque, M. Munyangaju dont l’article était incriminé fit à son tour une critique de l’article de Mgr BIGIRUMWAMI, mais cette fois dans « Temps Nouveaux d’Afrique ». Pour lui, écrit-il, « il y va de l’intérêt Supérieur du pays de ne pas laisser le public, même étranger, dans l’ignorance de l’existence de ce problème (Hutu-Tutsi). C’est un problème humain, qui possède sans doute des traits typiquement rwandais, mais qui intéresse au plus haut point tout homme dans l’esprit duquel les notions élémentaires de justice ont encore droit de cité ». Et M. Munyangaju de poser la question : « Craindrions-nous de faire appel à l’opinion publique parce que ce moyen risque d’être plus efficace? Les ponts sont coupés, allons de l’avant. Mais finissons-en »
Dans le cadre de la défense des privilèges féodaux et des institutions traditionnelles, il faut mentionner la brochure de l’abbé J. MULENZI: « Étude sur quelques problèmes du Rwanda » dont nous avons eu l’occasion de parler dans la deuxième partie. Sans devoir reprendre la critique faite à son sujet, rappelons seulement que l’auteur vise à souligner l’excellence des institutions traditionnelles et à rendre l’Administration coloniale seule responsable des remous qui agitent la société rwandaise à la veille de la Révolution.
Mais c’est au document remis par le cadre des autorités coutumières au Groupe de Travail qu’il faut se référer pour se rendre compte de l’état d’esprit du mouvement traditionnaliste, après que ses chefs aient déclaré ne pas reconnaître l’existence du problème Hutu-Tutsi et aient lancé des menaces aux leaders Hutu s’ils persistaient dans leurs revendications.
Dans ce document, les autorités coutumières expliquent que la faute de la tension entre les Hutu et les Tutsi revient au Gouvernement et à la presse missionnaire, sans oublier l’APROSOMA de M. GITERA.
Voici quelques passages de cet important document inédit :
1° « Depuis que le Gouvernement belge a accepté la charge de tutelle de notre territoire, la part de collaboration des autorités coutumières lui a été loyalement apportée, en vue de diriger dans l’entente et l’harmonie le Pays du Rwanda, vers le progrès.
Ces derniers temps, de mauvais agissements ont connu le jour et nous ont apparu trouver leur source dans la presse et dans la diffusion de propos malveillants. De tout cela a résulté la mésentente entre les groupes ethniques rwandais, cette dernière menaçant de mettre un frein à la fois au progrès du Pays et à l’accomplissement de la mission tutrice que la Belgique se trouvait à la veille de mener si dignement à bonne fin.
2° » Notre réunion du cadre tenue en date du 5 avril 1959, chargée de procéder à l’étude d’une nouvelle réorganisation politique au Rwanda, a émis le vœu unanime de prendre contact avec des représentants du Gouvernement, en vue de convenir du remède adéquat à apporter à la situation actuelle et au problème des relations au sein des groupes ethniques rwandais. Cette motion avait pour but d’expliciter notre intention formelle d’assainir les tensions existantes en vue d’asseoir solidement les nouvelles réformes dans une nation pacifiée, à l’abri des haines existant entre ses habitants.
Étonnés de devoir constater le peu d’interventions du Gouvernement, comme d’efforts réels en vue de la suppression de ce malaise, notre plus grand souhait était de savoir ce que pensait le Gouvernement au sujet de ces relations peu harmonieuses entre les groupes ethniques rwandais. Nous désavouons profondément toute source de mésentente entre Rwandais, celle-ci n’étant bonne qu’à retarder l’accession à l’autonomie légitimement souhaitée à échéance la plus brève…
3° » …En date du 10 janvier 1958, M. Habyarimana GITERA présenta la requête au Mwami, lui demandant d’inviter le Conseil Supérieur du Pays à se pencher sur le problème des relations entre Bahutu et Batutsi. Le conseil examina le Manifeste en collaboration avec la délégation des Bahutu, auteurs de celui-ci.
Les conclusions dégagées de ces débats (84) furent transmises au Gouvernement. A ce jour, aucune suite ne fut réservée aux résolutions du Conseil.
Par contre en date du 1er décembre 1958, lors du Conseil du ViceGouvernement Général, Monsieur le Gouverneur du Ruanda-Urundi a soulevé le problème des relations Bahutu-Batutsi, reconnaissant lui-même qu’en ce domaine, de nombreuses lacunes à combler existaient. Il nous semble qu’à cette occasion, la part de collaboration des autorités coutumières était tout indiquée pour mettre la dernière main à la solution dudit problème.
- » Nos plus vifs regrets proviennent du fait que se multiplient des publications dans la presse missionnaire catholique : « Kinyamateka et Temps Nouveaux d’Afrique », entretenant la brouille entre les groupes ethniques rwandais, que d’autre part, injures et propos malveillants tendant toujours à la division, n’ont pas cessé d’être exprimés, notamment dans la publication intitulée « Ijwi rya Rubanda Rugufi », éditée par M. Habyarimana Joseph, Président de l’association APROSOMA. Cette voix dénommée du « Petit Peuple » a persévéré dans la diffusion de propos favorisant la discorde entre banyarwanda au point de composer des chansons entretenant l’expansion de la haine entre Batutsi, et, Bahutu…
» A l’issue de l’examen du problème et compte tenu des profonds malaises sociaux provoqués par certains, déclarons :
— Ignorer ce qu’a fait le Gouvernement tuteur pour que les relations entre les groupes ethniques rwandais restent aussi harmonieuses que par le passé.
— Devoir attirer son attention par le fait qu’un silence plus prolongé à ce sujet constitue une occasion favorable accordée à l’œuvre de destruction des bonnes relations entre les nationaux. Attitude facilitant les occasions de troubles mettant un frein à la bonne marche du Pays vers le progrès, reculant ainsi la date de l’indépendance vers laquelle nous tendons, bref, peu en conformité avec la mission tutrice dont la Belgique a été chargée par la Société des Nations.
— Etre décidés à conduire le Rwanda dans le sens d’un progrès véritable à base d’une saine DEMOCRATIE, telle que l’expriment nos vœux et desiderata relatifs aux nouvelles réformes de réorganisation du Pays (voir documents remis au Conseil Supérieur du Pays par les autorités indigènes).
— Avoir la ferme conviction que sans la collaboration loyale du Gouvernement belge, dans la lutte contre les haines raciales au sein des groupes ethniques rwandais, le progrès envisagé n’est plus que pure illusion.
— Ne pas ignorer que la liberté d’opinion et de presse est garantie aux habitants de ces pays par les principes mêmes de la Charte des Nations Unies.
— Que cependant le Gouvernement ne devrait plus garder une attitude silencieuse à l’égard des causes et des auteurs de dissensions dans le pays, et qu’en conséquence il devrait les désapprouver, requérir l’application du décret réprimant l’excitation à la haine raciale et requérir l’application des textes légaux prévoyant les mesures répressives vis-à-vis de semblables agissements (délits de presse, d’opinions, etc. )».
On pourrait tirer de ce document plusieurs conclusions qui sont en fait des constatations que dicte une situation conflictuelle. Nous en retenons quelques unes. Et tout d’abord, il faut constater la logique remarquable dont font preuve les autorités Tutsi lorsqu’elles abordent le problème Hutu-Tutsi : chaque fois — on l’a vu — elles passent outre et cherchent à montrer du doigt les prétendus coupables. Pour elles, ici, comme avant dans d’autres déclarations, le problème n’existe pas, et s’il existe, elles s’en lavent les mains.
La deuxième conclusion que suggère ce document est que les relations entre l’Administration tutélaire et l’Administration coutumière se sont détériorées surtout depuis que le Gouverneur du Ruanda-Urundi s’est prononcé sur le problème Hutu-Tutsi en des termes qui ne rencontraient pas la position des gouvernants Tutsi. Il y a donc entre ces deux administrations, une crise de confiance grave.
En troisième lieu, alors que les autorités coutumières déclarent être au service de tous les habitants du Rwanda, il faut remarquer que c’est aux Hutu qu’ils s’en prennent dans leur document comme si la « division » de la société qu’on leur prête ne pouvait pas provenir ou être accentuée par un écrit des Tutsi tel que les lettres des Grands Serviteurs de la Cour.
Il faut enfin observer qu’alors que dans leur déclaration les autorités coutumières reconnaissent que la liberté d’opinion et de presse est garantie aux habitants, elles demandent en même temps au Gouvernement de punir ceux qui osent exprimer leurs idées. Dans la démocratie qu’elles préconisent, il serait possible d’être libre et d’être respecté, mais il serait impossible de dire ce qu’on pense.
En résumé, après l’échec de la rencontre entre les Hutu et les Tutsi à Nyanza, la tension dans les relations entre les deux parties s’est aggravée, chacune durcissant ses positions et cherchant à l’emporter sur l’autre. Le discours de M. H ARROY n’avait pas non plus dégelé la situation.
Dans ces conditions, on peut dire que quand le « Groupe de Travail » pour l’étude du problème politique au Ruanda-Urundi parcourut le Rwanda en avril-mai 1959, les conditions d’une révolution populaire étaient réunies. De nombreux passages de son rapport sont caractéristiques à cet égard. Nous en donnons les plus significatifs :
« Les relations entre les groupes ethniques autochtones constituent un grave problème socio-racial, portant particulièrement sur les relations entre Tutsi et Hutu, qui sont les deux groupes significatifs du territoire.
Ce problème ne peut être compris sans l’énoncé d’une constatation de base : l’inégalité des conditions. » Il y a une disparité choquante entre l’aisance de quelques favorisés du sort et la misère de la masse énorme des très pauvres.
» Il y a aussi, chez les économiquement faibles, une conviction croissante d’oppression politique, sociale et économique, de la part des représentants de leurs autorités locales.
» En fait, d’autre part, ce sont des Tutsi qui détiennent la plupart des postes officiels auxquels sont attachés les privilèges politiques et économiques et dont les titulaires peuvent se rendre coupables d’abus. En fait, le groupe Hutu forme la majorité des masses pauvres où se situent les victimes de ces abus ».
» Au sein des masses, on constate nettement une prise de conscience de plus en plus marquée. L’individu désire accéder à une existence personnelle, par exemple en matière familiale, en matière foncière, en matière sociale. Les arrêtés de 1954 relatifs à la suppression du bail à cheptel ont précipité au Rwanda le rythme d’un mouvement d’individualisme et le bouleversement des structures sociales traditionnelles qui s’élaborait depuis 1952.
» Le conflit entre les deux tendances principales s’est développé au cours des derniers mois sur la base de thèmes de propagande. Les conservateurs ont pris violemment à partie les leaders Hutu. Ils les accusent de trahir le Rwanda en retardant, par leur action politique la marche de l’indépendance. Les Hutu relèvent le gant en affirmant que la demande d’une autonomie interne immédiate est, pour les conservateurs, la compensation de toutes les concessions démocratiques consenties. Si l’autonomie était octroyée, disent-ils, elles permettrait en effet à la classe dominante de retrouver ses pouvoirs anciens et de faire retomber le peuple dans une condition plus dure que jamais ».
Ainsi la position de fuite dans laquelle s’est réfugié le groupe des traditionalistes a plus nourri la polémique entre les Bahutu et les Batutsi qu’elle n’a été une contribution à la solution du problème des relations entre les deux groupes. La conscience fausse dont font preuve — consciemment ou inconsciemment — les dirigeants coutumiers les rend plus solidaires au niveau du groupe minoritaire dominant mais aboutit également à favoriser la solidarité du groupe majoritaire dominé dont les aspirations sont constamment refoulées.
La tendance de chaque partie à s’affirmer comme groupe indépendant en un moment où il devient de plus en plus clair que la lutte qui est amorcée constitue une compétition pour le pouvoir, oriente vers la constitution d’un pouvoir bipolaire au niveau de la société globale. Alors que, comme nous l’avons vu, avant la manifestation par les Hutu de leur prise de conscience, la minorité numérique était en même temps la majorité sociologique tandis que la majorité numérique représentait la minorité sociologique, l’enjeu du conflit maintenant ouvert se résume dans la volonté de la majorité numérique d’être aussi une majorité sociologique.
Le refus de trouver un compromis avec cette majorité numérique serait plus tard interprété comme une des maladresses les plus graves que les Tutsi aient commises au cours de leur longue occupation du pouvoir. Alors qu’ils avaient fait preuve de perspicacité et de capacité dans le domaine politique, ils se sont révélés incapables d’apprécier à sa juste mesure une situation dont ils se rendaient pourtant compte qu’elle pouvait menacer leur position.
Mais il est vraisemblable que cette perspicacité et cette capacité politique devenues légendaires leur aient plutôt donné une conscience aiguë de l’insécurité personnelle et de groupe, ainsi que de l’impuissance politique auxquels ils seraient réduits s’ils cédaient aux exigences de leurs sujets. Dans ce cas, le rejet des revendications des Hutu et la négation de leur bien-fondé traduisaient une réaction de peur, qui, politiquement et compte tenu des circonstances, devient une sottise, d’autant plus grave que leur pouvoir faisait de moins en moins peur à ceux qui avaient toujours reculé devant ses manifestations.
Si le déclin de l’aristocratie Tutsi pouvait encore permettre à celle-ci de se maintenir encore longtemps, son orgueil et son goût pour les privilèges a précipité sa chute. Un simple geste de bonne volonté à l’égard des Hutu aurait peut-être apaisé l’opinion et permis de chercher dans le calme une solution aux problèmes qui étaient posés non seulement au niveau des individus et des groupes, mais au niveau de l’Etat.
Il semble donc que, si la situation évolua plus rapidement vers la catastrophe, c’est parce que « la conscience de la nation ne parvenait pas à se faire et à obtenir que le pays s’engage résolument dans la voie des réformes sociales profondes, alors qu’il eût fallu regarder loin tout autant dans le passé que dans l’avenir, afin de tracer avec courage un chemin qui eût mené sans heurts du point d’équilibre ancien à un point d’équilibre nouveau ».
Faut-il espérer que l’avènement de partis politiques que marquent les différentes tendances décrites dans ce chapitre sera une réponse à l’attente du peuple ? Les conditions qui entourent leur naissance ne permettent pas d’augmenter dans le sens d’un changement pacifique du système décrié.
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