La « Mise au point » du Conseil Supérieur du Pays.

Parlant de « l’état d’esprit des chefs et sous-chefs », l’Administrateur de Nyanza dans son rapport exposait notamment :

« Les chefs et sous-chefs rencontrent de plus en plus de difficultés dans l’exécution de leurs devoirs. En effet, l’évolution extrêmement rapide actuelle diminue leur autorité, sape leur pouvoir, mais augmente leurs responsabilités…

La masse Muhutu, par la voix de ses quelques représentants évolués, se dresse contre la suprématie du Mututsi. Ce mouvement fermentait sans doute depuis un an ou deux mais il semble venu à maturité et éclate maintenant en plein jour. Les chefs et sous-chefs, presque tous Batutsi, se sentent désemparés devant ce mouvement nouveau et grandissant, et ceux qui ne se retranchent pas dans une opposition stérile perdent de leur assurance et sollicitent l’appui et l’encouragement de l’autorité territoriale ».

Lors du séjour qu’elle effectua en 1957, la Mission de visite des Nations Unies constata à son tour en examinant la situation que « le problème Bahutu-Batutsi risque de s’intensifier dans un avenir proche » et que « les conceptions traditionnelles craquent ». Et de se poser la question : Les bami (le roi du Rwanda et celui du Burundi) sauront-ils transformer assez rapidement leur régime d’une monarchie de droit divin en monarchie constitutionnelle? Les Chefs et autres aristocrates Tutsi de la vieille génération sauront-ils faire en temps opportun leur nuit du 4 août» ?

Le danger que représentait pour le groupe des gouvernants le mouvement des Hutu ne pouvait ne pas l’inquiéter. Aussi est-ce, semble-t-il, pour l’arrêter sinon pour le freiner que le Conseil Supérieur du Pays (composé de 31 Tutsi et de 2 Hutu) cherche à provoquer une course de vitesse pour affermir par une autonomie prématurée les prérogatives chancelantes d’une caste dominante ? La « Mise au point » (datée du 22 février 1957) dont il est question ici s’inscrit dans ce contexte et précise ce désir.

« Dans la conjoncture politique, économique et sociale que traverse notre pays, déclarent les membres du Conseil Supérieur, il est des questions qu’il faut aborder en toute franchise et des problèmes pour lesquels il FAUT A TOUT PRIX ROMPRE AVEC L’HABITUDE POLITIQUE DU SILENCE QUI HELAS N’A ETE QUE TROP PRATIQUEE JUSQU’A PRESENT ».

Le silence qu’il faut rompre, c’est celui qu’ont imposé la situation de dépendance et le rôle d’exécutants dans lesquels les dirigeants traditionnels rwandais ont été insérés dès le début de la colonisation. Avec le temps et ce, malgré le maintien d’une grande partie de leurs privilèges par le Gouvernement colonial, cette dépendance et ce rôle ont développé des sentiments de frustration dans la mesure où ces dirigeants se rendaient compte qu’ils étaient de moins en moins maîtres des décisions engageant leur pays et leur autorité.

Dans ces conditions, la « Mise au point » constitue une protestation contre cet état de choses et une tentative de récupération de prérogatives amoindries contre leur gré. Les autorités indigènes cherchent un moyen leur permettant de faire face au « malaise qui résulte de problèmes qui se posent de plus en plus impérieusement », afin de ne pas « compromettre les intérêts du Rwanda ». Les développements faits dans les différentes parties de ce travail ont montré qu’aujourd’hui comme hier, dans l’ensemble ces intérêts du Rwanda se ramenaient essentiellement aux intérêts des dirigeants et de leur groupe. Le malaise constaté était né et constituait un danger pour ces intérêts à partir du moment où les circonstances ont permis à la masse des gouvernés de réclamer sa part dans les intérêts du Rwanda, c’est-à-dire d’exiger que l’on cesse de définir et d’identifier les intérêts du peuple en fonction des intérêts des gouvernants. La « Mise au Point » vise à contrer le peuple, à neutraliser ses revendications et ses aspirations.

Mais ce but ne sera explicité que lorsque le Conseil sera contraint de donner suite aux revendications contenues dans « Le Manifeste des Hutu ». On découvrira à cette occasion la véritable signification de la « Mise au Point ».

En attendant, le Conseil dans un style très courtois et apparemment progressiste rend d’abord hommage aux efforts civilisateurs de la puissance tutrice et considère que les problèmes à la base du malaise existant dans le pays sont des problèmes liés à la situation coloniale où se trouve encore le Rwanda et qui doivent être résolus dès que cette situation prendra fin. Car il faut se convaincre que « l’autonomie est l’aboutissement normal de la tutelle, ceci est une vérité indéniable ».

Sans préciser l’époque où cette autonomie devra être accordée, les membres du Conseil Supérieur en souhaitent la préparation. Quatre domaines sont indiqués pour immédiatement servir de test :

  1. l’enseignement ;
  2. une participation plus étendue au Gouvernement du pays ;
  3. une politique économico-sociale mieux orientée ;
  4. l’atténuation des préjugés de couleur.

Non seulement ces quatre rubriques représentent quatre revendications fondamentales, mais elles contiennent une critique, une mise en cause de la politique belge au Rwanda. Le Conseil a estimé qu’il ne pouvait pas « laisser plus longtemps sous le boisseau » des problèmes aussi graves.

Une lecture attentive de ces documents suffirait à montrer la profondeur du fossé qui séparait à cette époque déjà l’Administration coloniale et les autorités autochtones. Dès lors, on peut se demander si sa « Mise au Point » faite au moment où la Mission de visite des Nations Unies allait venir au Rwanda ne visait pas à obtenir d’elles qu’elles exerçassent une pression sur la Belgique, pression qui hâterait la satisfaction des revendications formulées dans ce document. Les points soulevés ne rencontraient-ils pas ceux auxquels les Missions de visite antérieures et le Conseil de Tutelle avaient souvent accordé leur attention ? Sous cet angle, la « Mise au Point » plaçait les membres du Conseil Supérieur du Pays au rang des anticolonialistes et la sympathie de ceux-ci ne pouvait pas ne pas leur être témoignée. Ainsi, par exemple, en réponse aux explications du Vice-Gouverneur sur le problème des relations entre les Hutu et les Tutsi ; la Mission de visite se montra disposée à partager les vues du Vice-Gouverneur. « Cependant, ajouta-t-elle, elle tient à souligner le danger qu’il y aurait à attacher trop d’importance à l’opposition des Bahutu et des Batutsi, et désire faire observer qu’en ce qui concerne l’avenir du territoire, il y a d’autres éléments importants dont il faut tenir compte, notamment dans le domaine culturel, social et économique ». Si on tient compte du fait qu’aux yeux des autorités Tutsi, la question Hutu-Tutsi était une création des colonisateurs européens, on comprend mieux l’observation de la Mission de visite au Vice-Gouverneur.

Il n’est pas nécessaire de faire une analyse exhaustive du document du Conseil Supérieur pour montrer sa valeur revendicative et son caractère contestataire à l’endroit de la politique coloniale dont l’orientation dans le sens souhaité par le Conseil serait une restitution des prérogatives anciennes. Par contre, il nous semble intéressant de donner quelques extraits caractéristiques de l’esprit du Conseil, ce qui permet de mettre en lumière l’importance du document et justifie l’attention qui lui est réservé dans cette étude. Ceci permettra aussi de mieux situer l’opposition entre les intérêts des gouvernants Tutsi et ceux du peuple tels que les formulera le Manifeste des Hutu.

  1. L’ENSEIGNEMENT.

« Ce point dit le document, est d’une importance capitale car il conditionne tous les autres. Sans l’instruction, l’émancipation devient un rêve utopique et tous les efforts dans d’autres domaines seraient des coups d’épée dans l’eau. En jetant un coup d’œil en arrière, nous constatons, non sans amertume, que l’enseignement a été négligé sous certains angles, ou plutôt a été mal orienté. L’instruction de la masse a été seule poussée… L’enseignement secondaire a été jusqu’il y a peu de temps relégué au dernier plan… L’enseignement supérieur est dans le plan d’avenir… Nous ne sommes pas sans savoir que dans d’autres colonies ou territoires sous tutelle la formation d’une élite a été plus poussée que chez nous. La création d’une faculté de droit à Kimuenza (Lovanium puis Université Nationale du Zaïre) a été admise elle-même après bien des hésitations… Le problème de la création d’une université au Rwanda est celui qui nous tient de plus à cœur, car il répond aux aspirations profondes de tout le pays qui consentira aux plus lourds sacrifices pour l’obtenir- Nous faisons écho aux réclamations de plus en plus pressants qui se font jour sur le régime linguistique a adopter pour le programme d’enseignement. L’obligation du flamand comme seconde langue se comprend dans la métropole, nous ne comprenons cependant pas que cette obligation soit imposée dans les programmes d’études pour Africains. Nous estimons que c’est une surcharge qui n’est pas indispensable dans notre formation et présente pour nous bien peu d’utilité pratique dans notre vie. A notre avis, une importance plus grande devrait être accordée à l’enseignement de notre langue nationale…

Si nous sommes animés d’un même souci de progresser rapidement vers l’émancipation, il faut utiliser les moyens qui s’imposent. Le souci du Gouvernement pour la solution du problème nous sera une garantie de sa sollicitude à notre égard et nous redonnera la confiance au moment où elle est ébranlée par des mesures désavantageuses que nous avons subies en matière d’enseignement ».

  1. UNE PARTICIPATION PLUS ETENDUE AU GOUVERNEMENT DE NOTRE PAYS.

« Pour faire de l’administration indirecte, il faut être deux et deux qui collaborent… La collaboration ne peut exister que si le Gouvernement autochtone du pays est efficace, bien constitué et nanti de responsabilités réelles… IL EST TEMPS DE FAIRE AUX ELEMENTS D’ELITE, l’apprentissage à la gérance de leurs propres affaires… La concession de droits appelant des responsabilités et des charges, un Conseil technique leur serait assuré pour que cet apprentissage se fasse sans heurts. Il faut abandonner la politique des petites concessions en faveur de celle créant les institutions dotées de pouvoirs d’action suffisamment étudiées pour donner lieu à une large participation aux affaires publiques… C’est une erreur de croire qu’il faut refuser la reconnaissance de droits politiques à une élite qui possède bien une maturité politique suffisante mais pas encore une habileté administrative suffisante. C’est également l’unique moyen d’acheminer notre pays vers l’émancipation par étapes de transitions seules capables d’éviter les heurts qui seraient inévitablement provoqués par le brusque passage de la tutelle à la liberté… Les conseils sont souvent regardés comme des organes de récriminations et des foyers d’opposition au gouvernement tutélaire. Les agents indigènes de son administration locale rencontrent souvent des difficultés de service quand ils font partie de ces conseils, ce qui incite les plus prudents à les éviter. Notre souhait est qu’il y ait un ensemble plus harmonieux se concrétisant par une meilleure collaboration des conseils et des administrations vers le progrès rapide du pays ».

  1. UNE POLITIQUE ECONOMICO-SOCIALE MIEUX ORIENTEE.

L’économie et les conditions matérielles ont également un rôle prépondérant à jouer dans la marche vers le progrès. Celles de notre pays sont toujours présentées sous un aspect si assombri qu’on se croirait à deux doigts de la catastrophe…

Certains préconisent comme solution la fédération avec le Congo belge et même quelques uns la prônent comme étant la seule salutaire pour nous. Elle ne peut être rejetée à priori, mais c’est un problème qui doit être murement étudié et pas unilatéralement… Nous ne désirons pas être précipités par les promoteurs de cette thèse dans une organisation dont nous ne comprenons ni la portée, ni le fonctionnement… Nous souhaitons quant à cette question, que la formation de vrais chefs, le progrès politique, aillent assez rapidement pour permettre l’éclosion d’une saine opinion qui orientait mieux le choix d’un avenir politique et économique ».

  1. L’ATTENUATION DES PREJUGES DE COULEUR.

« Une question essentielle qui se pose maintenant dans notre pays est sans contexte celle des relations humaines entre Blancs et Noirs… Le voyage de S.M. le Roi Baudouin I au Congo belge et au Ruanda-Urundi est une merveilleuse leçon de fraternité humaine, un admirable appel à la collaboration et à la compréhension des Blancs et des Noirs. Le souverain qui venait de prendre avec ses sujets d’Afrique des contacts bouleversants, formula dès son retour en Belgique le message qui avait mûri en lui pendant son voyage…

« Il ne suffit pas d’équiper le pays, dit le Roi, de le doter d’une sage législation sociale, d’améliorer le niveau de vie de ses habitants, il faut que les Blancs et les indigènes fassent preuve dans leurs rapports quotidiens de la plus large compréhension mutuelle. Alors sera venu le moment, dont l’échéance ne peut encore être déterminée, de donner à nos territoires africains un statut qui assurera, pour le bonheur de tous, la pérennité d’une véritable communauté belge-congolaise, ce qui garantira à chacun, Blanc et Noir, la part qui lui revient selon ses mérites et ses capacités dans le gouvernement du pays » (1er juillet 1955 au Cercle Royal Africain)…

« Il nous reste beaucoup à accomplir, car il y a bien des Blancs dans notre pays qui sont incapables aussi de comprendre la leçon donnée par le Roi, qui sont incapables aussi de répondre à l’appel lancé par le Roi. Ils croient suffisant pour former une équipe de marcher côte à côte en évitant de se heurter… Une simple tolérance de bonne compagnie ne peut suffire à faire oublier les heurts d’autant plus fréquents que bien des Européens ont mal assimilé les conceptions africaines. Certains ont cru que la dette de reconnaissance contractée par notre pays envers la Belgique devait suffire pour faire accepter par les pupilles les choses inévitables de ce cheminement commun. Rien n’est plus illusoire. La gratitude n’est pas plus pour les Noirs que pour les Blancs un sentiment facile à cultiver. On n’a d’ailleurs jamais vu un créancier s’attacher à son débiteur en lui rappelant sa dette.

» Les populations autochtones s’attacheront bien plus à ceux qui leur offrent un marché honnête et des perspectives d’avenir, qu’a ceux qui leur rappellent à tout propos un titre de créance dont le mérite s’en trouve diminué et la dignité du créancier entamée… Il y a trop d’Européens encore qui, investis d’une autorité, impriment à leurs rapports avec les indigènes un odieux caractère d’orgueilleuse condescendance, de blessante familiarité et, parfois, de brusquerie ou de brutalité. Il y a encore, nous visons particulièrement certains individus, qui nous l’espérons, se reconnaîtront, des hommes et des femmes qui, par paroles, écrits, gestes ou attitude, se conduisent comme en pays conquis…

» Il existe encore une DISCRIMINATION POLITIQUE prévoyant un statut du cadre indigène distinct de celui réservé aux Blancs, avec une différence tellement accentuée que l’Européen de l’échelon le plus bas, l’Agent territorial, est de loin supérieur à l’Africain du grade le plus élevé, l’Agent territorial adjoint, grade que d’ailleurs aucun Africain dépendant de la Belgique n’est parvenu à atteindre jusqu’à présent…

» La forme la plus dangereuse de ségrégation est la DISCRIMINATION LEGISLATIVE, parce qu’elle pose une barrière infranchissable qui s’oppose à toute heureuse initiative des cœurs généreux… Le grand problème qui se pose aujourd’hui dans notre pays à travers les relations humaines est celui de la justice sociale. En vue d’une meilleure entente, d’une collaboration plus intime, un rapprochement en Noir et Européen s’impose. Or, il se trouve que ceux qui parmi nous ont le plus d’atouts pour opérer ce rapprochement, se butent à une BARRIERE D’ORDRE ECONOMIQUE jusqu’ici infranchie. Je veux parler de ceux qui ont reçu la formation requise pour être les interlocuteurs valables mais qui ne peuvent atteindre l’égalité matérielle… L’INEGALITE FINANCIERE les met dans l’impossibilité d’étendre leurs relations… Celui qui voudrait se pencher sur ce problème de discrimination économique n’arriverait pas à épuiser le sujet. La position de la classe instruite du pays est que tous, sans exception, adoptent une attitude de résignation qui attend un libérateur éventuel. S’il ne vient pas de Belgique, il viendra d’ailleurs ».

Ce document plus connu par son origine et son titre que dans son contenu n’a pas beaucoup retenu l’attention des chercheurs, lesquels par contre, ont manifesté un plus grand intérêt pour le « Manifeste des Bahutu ». Il est vrai que la « Mise au Point » fut longtemps gardée « secrète ». Pourtant les deux documents revêtaient une même importance en ce sens qu’ils traduisaient les tendances opposées de deux mouvements en conflit. On peut même dire que la « Mise au Point » a aidé – involontairement bien sûr – les Hutu à mieux définir leurs revendications car il semble qu’ils ont pu avoir connaissance du document du Conseil du Pays avant la publication du Manifeste comme le laisse penser ce passage : « En résumé, nous voulons la promotion intégrale et collective du Muhutu, les intéressés y travaillent déjà, dans les délais que peuvent leur laisser les corvées diverses… Ce n’est pas que nous veuillons un piétinement sur place : NOUS SOMMES D’ACCORD QUE LE CONSEIL SUPERIEUR TUTSI PUISSE PARTICIPER PROGRESSIVEMENT ET PLUS EFFECTIVEMENT AUX AFFAIRES DU PAYS ; mais plus fortement encore, nous réclamons du Gouvernement tutélaire et de l’administration Tutsi qu’une action plus positive et sans tergiversation soit menée pour l’émancipation économique et politique du Muhutu de la remorque hamite traditionnelle ».

Compte tenu des circonstances dans lesquelles elle a été faite et publiée, nous avons voulu souligner l’importance de cette « Mise au Point », importance qui croissait au fur et à mesure que s’accentuait l’antagonisme HutuTutsi.

Mais il n’est pas nécessaire d’attendre le développement de cet antagonisme pour constater que la « Mise au Point » est un document de première importance dans l’évolution politique du Rwanda. Les extraits reproduits visent à en témoigner et peuvent être considérés comme le résumé des idées-forces du document.

Il en ressort que la « Mise au Point » est un document de revendications, de protestation à l’adresse du Gouvernement colonial. En plus, il nous semble être un témoin du malaise existant entre l’administration coloniale et l’Administration autochtones. Mais ce qui peut-être est le plus remarquable, c’est la manière dont le document passe sous silence le problème clé du pays, à savoir les relations entre les Hutu et les Tutsi, et partout, les revendications des premiers contre les seconds.

Il est évident que les auteurs de la « Mise au Point » n’ignoraient pas ce problème puisque dans un vœu de leur conseil, ils avaient souhaité voir rayer des documents officiels les mentions habituelles d’appartenance ethnique « Hutu-Tutsi-Twa » et ce, dès qu’ils s’aperçurent que le monopole détenu par les Tutsi dans les secteurs les plus importants de la vie du pays commençait à être dénoncé par l’élite Hutu. Le style « anticolonialiste » ou pseudo-nationaliste que reflète ce document est, à notre avis, un camouflage de la conscience aiguë que le Conseil avait du °danger, que représente la montée des Hutu. Composé quasi uniquement de Tutsi, le Conseil Supérieur se sentit obligé de défendre leurs intérêts, il ne demande la reconnaissance qu’« A UNE ELITE QUI POSSEDE BIEN UNE MATURITE POLITIQUE SUFFISANTE.

Pour mieux comprendre que la « Mise au Point » tendait à la défense des seuls intérêts Tutsi, identifiés à ceux du Rwanda, il faut lire ce document en même temps que celui dont il est quasiment une copie textuelle. Il s’agit de « L’EVOLUE FACE AUX PROBLEMES ECONOMICO-SOCIAUX », texte dû à la plume de l’abbé Louis GASORE, daté du 1er juin 1956 et publié dans « Théologie et Pastorale au Rwanda ».

Comme c’est le cas pour le plupart des documents des hommes d’Eglise au Rwanda, l’exposé est motivé par « l’intérêt supérieur de l’apostolat » et il est « un résumé succinct d’une enquête discrètement menée auprès des évolués des principaux centres du Rwanda ». S’adressant essentiellement aux principaux responsables de l’apostolat, l’auteur cherche à leur « révéler la plaie qui meurtrit le cœur des plus réfléchis de nos élites africaines ».

Passant en revue les divers problèmes qui se posent à l’évolué rwandais : problèmes familiaux, problèmes religieux, l’abbé GASORE consacre le principal de son exposé aux « problèmes discriminatoires » auxquels il consacre 29 pages sur 59 qu’occupe le texte. L’auteur distingue cinq catégories de discriminations :

a) ethniques ;

b) raciales ;

c) politiques ;

d) législatives, et

e) économiques.

De ces catégories, seule la première concerne les relations des Rwandais entre eux, tandis que les autres catégories concernent les relations entre colonisateurs et colonisés ou plus précisément les relations entre l’Administration coloniale et ses auxiliaires indigènes.

Parlant des relations Hutu-Tutsi, l’Abbé GASOIRE remarque que « depuis quelques années, au Rwanda, les observateurs des signes des temps constatent la naissance d’une opposition croissante entre Bahutu et Batutsi. Ces derniers, dieux déchus qui se souviennent des cieux, conservent le mépris qu’ils affichaient anciennement à l’égard de leurs clients d’antan. Ceux-ci à leur tour, plus conscients de leurs droits méconnus et de leur supériorité numérique se demandent avec amertume pourquoi ils sont systématiquement écartés de la participation à la vie politique pour rester corvéables et taillables à merci… Aux leaders de ce parti naissant l’histoire de la Révolution française n’est pas inconnue ; d’autre part, il n’est pas impossible qu’il soit soutenu par des Européens aux principes égalitaires ».

Cette importante observation ne fut pas reprise par le Conseil Supérieur du Pays dans sa « Mise au Point », alors qu’il reprenait pratiquement toutes les autres considérations de l’abbé GASORE au sujet des discriminations. Il semble que l’espoir nourri d’obtenir rapidement des pouvoirs étendus empêcha d’aborder la question. C’était de bonne tactique, car si l’autonomie escomptée était obtenue à bref délai, étouffer les aspirations des Hutu se ferait plus facilement et sans bruit, à la manière « traditionnelle ».

Pour les autres points soulevés par la « Mise au Point », l’influence de l’exposé de l’Abbé GASORE est remarquable. Ainsi par exemple, la partie de la « Mise au Point » consacrée aux discriminations raciales correspond aux pages 19 à 21 du texte de l’abbé GASORE; les observations au sujet des discriminations politiques sont reprises pour l’essentiel aux pages 23 à 25 chez l’abbé GASORE, tandis que les passages consacrés aux discriminations législatives figurent à la page 25 chez l’Abbé GASORE; enfin, il faut se référer aux pages 31-32-40 et 41 en ce qui concerne les discriminations économiques.

Cette concordance entre la « Mise au Point » et l’exposé de l’abbé GASORE sur les problèmes des élites politiques nous paraît confirmer l’opinion selon laquelle le document du Conseil Supérieur du Pays était fait dans le but &obtenir de meilleures garanties aux intérêts du groupe des gouvernants et non pour répondre aux aspirations du peuple à la liberté.

On peut même dire que la « Mise au Point » était antidémocratique, en ce sens qu’elle tendait à empêcher l’avènement du peuple réel par le renforcement des pouvoirs et des privilèges de ceux qui ne cessaient pas d’abuser de ceux qu’ils détenaient déjà. Elle veut donner une solution au problème Tutsi-administration coloniale au détriment du problème réel Tutsi-Hutu ou gouvernants-gouvernés. C’est ce que confirme un Tutsi membre du Conseil Supérieur et commis du Gouvernement depuis trente ans dans sa déposition devant le Groupe de travail. « Ce document, déclare-t-il, a été rédigé à l’époque, par un groupe d’intellectuels et de chefs, amis intimes du Mwami et ne reflète pas du tout l’opinion unanime des membres du Conseil Supérieur du Pays, dont la bonne foi est constamment surprise par des programmes intéressés, élaborés le plus souvent à leur insu et dont ils ignorent les mobiles. Par ce document poursuit le déposant, ses auteurs demandaient la participation des indigènes dans les affaires publiques du pays : c’est logique et équitable ; par contre, l’autonomie ou l’indépendance dont ils se sont faits les champions me paraissent franchement prématurées pour le moment.

Nous devons mériter ces étapes décisives progressivement et nullement brusquement, au fur et à mesure que le peuple lui-même présente des garanties démocratiques, et non par simples ambitions opportunistes de quelques éléments, avides avant tout d’occuper des postes lucratifs personnels ».

Ainsi, la « Mise au Point » n’était pas l’œuvre de tout le Conseil. Mais ceux qui ne l’approuvaient pas préfèrent garder dans leur intime leur désaccord. Comme « le Mututsi a deux faces dans ce pays, souligne le même comparant devant le Groupe de Travail, ce qui est exprimé collectivement ne répond pas toujours au sentiment personnel ». La vérité première restait donc, même en 1956, celle du roi. Le système que celui-ci maintenait ne tolérait pas d’opposition, cependant qu’il le considérait comme démocratique. Ubuhake, dans l’esprit et dans la pratique, gardait son emprise. Contre celle-ci, les leaders Hutu, au nom des paysans, s’élèvent dans leur « Manifeste ».

« Le Manifeste des Bahutu »

Sauf la presse dont il nous faut encore indiquer le rôle, les facteurs les plus importants qui ont influencé et même accéléré le processus de prise de conscience de l’élite et des masses paysannes ont été soulignés dans les développements qui précèdent, L’interaction ou la conjugaison de ces facteurs a permis de percevoir la nature du mouvement dans lequel cette élite et ces masses s’étaient engagées : la conquête de leurs droits pour améliorer leur statut dans la société.

Malgré la cohésion établie grâce à la convergence d’intérêts entre les Hutu, malgré la conscience acquise d’être une force, il semble que l’évolution aurait pu prendre encore quelques années si par leur c Mise au point p, les Autorités Tutsi n’avaient pas provoqué un sentiment d’insécurité chez les leaders Hutu, Car rien jusque là n’indiquait la nécessité ou la volonté de faire un manifeste pour faire aboutir les revendications des paysans.

Il semble que dans la mesure où les Hutu ont perçu dans la « Mise au Point c une menace contre leur ascension, ils se sont pressés pour réagir. Dans ces conditions, leur « Manifeste »  est une riposte à la a Mise au Point c des Tutsi,

Les circonstances dans lesquelles les Hutu ont publié leur Manifeste sont décrites dans une note remise au Groupe de Travail par le CONSEIL CENTRAL DU MOUVEMENT SOCIAL MUHUTU d’où il ressort que c’est en réaction contre la position du Conseil Supérieur du Pays que les Hutu ont rendu publique la leur.

Il est notamment dit ceci dans la note du Conseil Central du M.S.M :

« Au moment où les l3atutsi sentirent sourdre dans le peuple les aspirations démocratiques menaçant la force et la pérennité du régime de leurs privilèges, ils adressèrent au Gouvernement tutélaire une Mise au Point. A la « Mise au Point » , des privilégiés, les Bahutu ne reprochèrent qu’une chose : pas grand chose dans l’écrit n’avait carrément trait aux revendications et au progrès des corvéables : ce qui signifie en somme que le vieux régime n’avait rien modifié de sa mentalité aristocratique, raciste et bourgeoise.

C’est en ce moment que des Bahutu ayant reçu des miettes de la table des deux Grands (entendez par là qui ont reçu une certaine formation grâce à l’Eglise et à l’Administration coloniale), effarouchés par les abus sociaux dont leurs congénères étaient l’objet, déçus par un décret, qui, destiné à démocratiser, ne faisait en fait que légaliser un régime féodal récusé, découragés par la sélection ethnique à l’école, sentant davantage le fardeau sur l’avenir du pays à régime de remorquage politico-ethnique que les intéressés dans un document aussi solennel ne faisait qu’encourager, adressèrent aux Autorités une note détaillée sur la situation. C’est cette Note que la Presse a appelée le Manifeste des Bahutu ».

Connaissant déjà le contenu de la e Mise au Point c, la question qui vient à l’esprit, au vu d’un Manifeste qui lui est opposé, est de savoir quel est le contenu de ce dernier.

Le Conseil Central du M.S.M. répond que la e Note c porte sur 4 le fond du problème socio-ethnico-politique du Rwanda, les abus criants, ainsi que les desiderata concrets des populations Bahutu auxquelles com

positeurs, rédacteurs et signataires du Manifeste nous nous trouvons mêlés par notre vie quotidienne D’après le signataire de la brochure a l’actualité politique au Rwanda » le problème mis en lumière par le e Manifeste des Bahutu » revient à revendiquer une égalité de fait de tous les citoyens du pays, égalité qui serait une solution aux

1° Protestations contre les discriminations politico-économiques relatives à l’accession aux fonctions publiques.

2° Protestations contre les discriminations judiciaires relatives à l’exercice de la justice.

3° Protestations contre les discriminations culturelles relatives au bénéfice de l’enseignement secondaire et supérieur.

4° Protestation contre les discriminations relatives à la contribution aux charges publiques.

5° Protestations contre les Discriminations relatives à la possession et à l’exploitation des terres agricoles et pastorales.

6° Protestations contre les discriminations civiles et sociales issues de l’élasticité d’une coutume non codifiée.

7° Protestations contre l’absence d’une représentation valable dans les conseils indigènes et l’administration centrale du pays

Selon le même auteur, ces revendications ne visent ni à renverser les rôles au profit des Hutu, ni à éliminer les valeurs Tutsi au profit des valeurs Hutu, ni à partager le pays en vue de favoriser l’épanouissement de chaque race, chacune dans sa réserve où elle serait seule maîtresse de ses destinées. Ce n’est pas davantage, comme certains l’ont pensé, le renversement de la dynastie Tutsi au profit d’une dynastie Hutu plus favorable, ni l’instauration d’un Directoire chargé d’une mission vengeresse quelconque, ni la résurrection des principautés Hutu écrasées par la domination Tutsi, ni moins encore l’avènement d’une ère de liberté voisine de l’anarchie que poursuit le Manifeste.

Ce que réclament les Hutu « pour tout habitant du Pays, Hutu, Twa et Tutsi », c’est :

— l’élimination des autorités coutumières trop ancrées dans l’esprit d’une coutume désuète, imprégnée d’impératifs anti-progressistes ;

— l’instauration d’un régime démocratique de nature à. mettre au premier rang le mérite et à garantir au maximum, à tous les citoyens, une égalité de fait devant les droits, les obligations, les honneurs ou les charges ;

— une structure politique et administrative où les privilèges de caste soient bannis de façon à assurer à tous les citoyens, indistinctement, l’égalité de chances devant l’accession à tous les emplois publics et notamment aux postes de direction ;

— une administration efficace, contrôlée par la population gouvernée ;

— une organisation sociale apte à. supprimer les barrières de fait ET LES IMPERATIFS TRADITIONNELS QUI SEPARENT LES RACES, DES CLANS ET LES FAMILLES AU LIEU DE LES UNIR ;

— un système où l’autorité soit obéie et respectée, où l’égalité de tous les citoyens tienne davantage compte des mérites individuels que de leurs appartenances raciale, clanique ou familiale

Ainsi schématisé, le problème soulevé a pour centre les injustices commises par les autorités autochtones au détriment de leurs sujets A première vue, c’est donc un problème dans lequel gouvernants et gouvernés s’opposent ; partant, c’est un problème purement politique.

En réalité celui-ci est plus compliqué qu’il ne parait, puisqu’il met en cause la coexistence pacifique du groupe numériquement supérieur d’une part, et du groupe économiquement et politiquement supérieur d’autre part. Ceci revient à dire que la situation dénoncée est telle que la majorité sociale, vue face au Pouvoir est une minorité politique et économique ; tandis que la minorité sociale devient une majorité politique et économique.

En transposant l’équation en termes de stratification sociale telle qu’elle était établie dans la société rwandaise, on remarque immédiatement que la majorité sociale minorisée politiquement et économiquement, et donc le plus atteinte par les injustices, est le groupe Hutu, tandis que la minorité sociale devenue la majorité dominante correspond au groupe Tutsi.

Dans ces conditions, ce qui dans le schéma des revendications et des solutions ci-dessus mentionnées pouvait être considéré comme un simple problème politique se double de références raciales et sociales. Ceci explique que pour les auteurs du Manifeste, le problème posé au pays n’est pas seulement politique, il est à la fois « politique, racial et social, en ce sens que chaque citoyen du pays naît déjà classifié, « ante previsa merita », dans la catégorie dominante et possédante ou dans la catégorie dominée et misérable ».

Puisque dans la société les institutions dans leur fonctionnement profitent à la minorité sociale et désavantagent la majorité, le problème peut être considéré comme un problème de déséquilibre social, ce que le Manifeste traduit en parlant de monopole.

« Le problème, déclare le document, est avant tout un problème de monopole politique dont dispose une race, le Mututsi. Le monopole politique qui, étant donné l’ensemble des structures actuelles devient un monopole économique et social; monopole politique, économique et social, qui, vu les sélections de facto dans l’Enseignement, parvient à être un monopole culturel, au grand désespoir des Bahutu qui se voient condamnés à rester d’éternels manœuvres subalternes, et pis encore, après une indépendance éventuelle qu’ils auront sans doute aidé à conquérir sans savoir ce qu’ils font… Nous croyons, concluent les auteurs du Manifeste, que ce monopole total est à la base des abus de tous genres dont les populations se plaignent ».

Commentant ce Manifeste devant le Groupe de Travail deux ans après sa publication, le Conseil Central du Mouvement Social Muhutu précisa que le problème Hutu-Tutsi n’est ni « purement racial ni simplement social. Il consiste dans la non-acceptation par les populations bantoues d’une structure socio-politique dans laquelle le monopole de tout le pouvoir politique, financier, culturel et social, ainsi que toutes les chances d’élévation, échoient systématiquement à l’ethnie Batutsi, les Bahutu restant des corvéables et taillables à merci, en somme des instruments…

« Cette non-acceptation n’est du reste pas d’aujourd’hui. Elle est aujourd’hui exprimée en termes d’aujourd’hui, face aux réalités sociales d’aujourd’hui…

» Le problème Bahutu-Batutsi n’est donc pas un problème purement social tel que le connaissent les pays occidentaux depuis près d’un siècle ou comme voudraient le faire croire les tenants de solutions de facilité; il n’est pas non plus un problème purement racial du genre de ceux qui opposent blancs et Noirs. Il y a sans doute des Tutsi appauvris plus pauvres mêmes que certains Hutu, mais les chances que les premiers ont sur les seconds du fait de l’atmosphère népotiste du régime à base raciale fait qu’on ne peut confondre les Bahutu et Batutsi pauvres de même standing économique et social : alors que pour les Batutsi c’est une question de trouver à les caser, les Bahutu eux sont frappés comme par principe…

» Le problème Bahutu-Batutsi est un PROBLEME SOCIO-ETHNIQUE de par l’importance sociale de la fonction publique dans un régime féodal à base de race RACES ET CLASSES SE RECOUVRENT.

» Le problème Bahutu-Batutsi n’est pas une vulgaire lutte de races, ni une simple question ouvrière ou paysanne, mais une lutte positive contre une situation socio-politique, contre un régime féodal périmé qui tend à profiter de la rapidité des crises coloniales pour se légaliser, contre un régime susceptible de rendre éphémère l’Indépendance à laquelle tous les peuples d’Afrique courent ».

A ces deux aspects fondamentaux du problème soulevé dans le Manifeste, le même Conseil Central du Mouvement Social Muhutu ajoute un troisième, à savoir que le problème Hutu-Tutsi est un PROBLEME COLONIAL.

« Le problème Tutsi-Hutu, déclare le Conseil Central, est un problème colonial SUI GENERIS dont la solution exige un renversement total du genre de la colonisation au sens politique, social et culturel du mot. Les Hutu demandent leur indépendance vis-à-vis du maître Tutsi ».

D’autres commentaires ou explications apparaissent dans les nombreuses notes remises au Groupe de Travail. En faire le relevé exigerait un petit volume, ce qui n’est pas indispensable dans cette étude. On retiendra cependant cette déclaration d’un des leaders Hutu qui était le plus en vue dans l’administration coloniale. Sa déclaration résume les vues des élites et le sentiment des masses au moment où la tension entre les Hutu et les Tutsi avait atteint son point culminant.

« Du point de vue des élites Hutu et des masses laborieuses, dit le comparant devant le Groupe de Travail, le problème soulevé consiste dans l’existence d’un monopole de fait en faveur d’une oligarchie Tutsi dans les domaines politique, économique et culturel, avec ses conséquences multiples dans tous les domaines de la vie publique, sociale et individuelle. Problème de domination absolue d’une race et d’asservissement systématique d’une autre race. Problème d’inégalités institutionnalisées de deux groupements vivant sur une même entité géographique. Problème de paupérisme généralisé des populations laborieuses croupissant dans la misère, en face d’une minorité oisive de seigneurs qui nagent dans l’opulence, non pas méritée par le travail et l’effort, mais héritée des impératifs historico-sociologiques d’un régime fondé sur le droit du plus fort, qui implique l’enrichissement cumulatif du gouvernement et l’exploitation corrélative du gouverné économiquement faible. Problème plus idéologique qu’il n’en a l’air en soi, à portée internationale, en ce sens que la confrontation de l’excès de luxe et de misère au cœur d’une Afrique assoiffée d’indépendance, constitue, pour qui sait voir, un aimant irrésistible du Communisme athée dont le caractère conquérant n’est inconnu de personne. La lutte qui s’amorce ici dans cette perspective prépare, pour la permanence de l’influence et de la civilisation occidentales en Afrique Centrale, un avenir qu’il n’est pas trop tôt de méditer sérieusement ».

Il importe aussi de remarquer que s’ils imputent la plus grande responsabilité aux gouvernants Tutsi dans la situation qui leur est faite, les Hutu n’en dénoncent pas moins celle du Gouvernement colonial.

« La situation actuelle dit le Manifeste, provient en grande partie de l’Etat créé par l’ancienne structure politico-sociale du Rwanda, en particulier le buhake, et par l’application à fond et généralisée de l’Administration indirecte ».

Ainsi pour les Hutu, le problème Hutu-Tutsi n’est pas une création des autorités coloniales ; il est précolonial. Ce n’est pas pour autant que leur responsabilité n’est pas engagée. Au contraire, « il faut dire que tout en reconnaissant l’allègement du fardeau pesant sur les épaules Bahutu par le monopole hamite Tutsi la Pédagogie coloniale employée au RwandaUrundi n’est pas exempte de responsabilités clans le problème remis aujourd’hui en question… Le régime colonial européen, par son administration indirecte plaquée sur l’état de fait du pouvoir établi – établi sur une base raciste – n’a fait qu’étendre et en quelque sorte stratifier le monopole Batutsi sans cesser pourtant de réduire autant que possible les abus d’ordre social dont était l’objet le peuple ». En bref, un colonialisme s’est superposé à. un autre, même si les effets négatifs du second semblent avoir été moins perçus et donc moins pénibles pour les masses.

C’est ce qui explique que malgré que un bon nombre de pères de familles qui nourrissent leurs familles avec peine ne sont pas sans penser que le Gouvernement belge est lié à la noblesse pour leur complète exploitation, la réflexion comme celle-ci, dit le Manifeste, est encore courante : « Sans l’Européen, nous serions voués à une exploitation plus inhumaine qu’autrefois, à la destruction », non pas qu’ils croient l’Européen parfait, mais parce que de deux maux il faut choisir le moindre.

Deux constantes apparaissent dans cet ensemble de considérations : d’une part, abusant du monopole politique dont elles disposent, les autorités accablent les Hutu d’injustices ; d’autre part, le monopole Tutsi a eu pour corollaire la systématisation du retard des Hutu sur les Tutsi dans les domaines politique, économique, social et culturel,

Si le problème des Hutu qu’aborde le Manifeste est d’abord un problème des injustices que commettent les autorités, la question à laquelle il faut répondre est : quelle est l’étendue de ces injustices reprochées surtout aux autorités coutumières ?

Avant de répondre à la question, il faut s’entendre sur le contenu des termes « autorités coutumières ». Ces mots s’entendent ici des chefs, des sous-chefs, des aides du sous-chef, des juges, des greffiers, des moniteurs agricoles, des infirmiers… Bref, de quiconque disposant d’une parcelle d’autorité dans la sphère du pouvoir, peut s’en servir pour contraindre quiconque est considéré comme inférieur et comme sujet se comporter suivant la volonté de celui qui est considéré comme supérieur et à qui on doit obéir de ce fait.

Ainsi le problème des Hutu est un problème de forts et de faibles. En face des autorités coutumières qui abusent de leur force se trouve le menu peuple qui n’a que sa faiblesse.

Pris en lui-même et sous cette forme, il ne pourrait être que social. Ce qui lui donne une acuité beaucoup plus grande qu’il n’en aurait ailleurs, c’est le fait de sa liaison avec un problème racial. Par cette dernière caractéristique, le Rwanda différait notablement des Etats féodaux du moyen âge européen, car le sentiment de supériorité raciale des Tutsi ne faisait qu’aggraver l’état de servage de manants Hutu.

Comme en tout Etat féodal – l’analyse faite de l’institution d’ubuhake et du régime foncier a montré que le Rwanda était aussi féodal dans plusieurs aspects de son organisation – les serfs étaient sans droits vis-à-vis de leurs seigneurs, lesquels vivaient et prospéraient par le travail servile de la plèbe, laissés dans la misère.

Une triple intervention extérieure, œuvre de l’Administration des Missions et de personnes agissant à titre privé, a certainement tenté d’alléger cette misère. Le Manifeste le reconnaît. Mais malgré l’incontestable actif, le passif est resté très lourd du faible était toujours tragiquement pitoyable même après quarante ans de présence belge.

C’est cette situation que dénonce le Manifeste des Bahutu. C’est un véritable acte d’accusation publique qui, bien qu’il soit plus sévère pour les autorités indigènes, n’en rappelle pas moins « à l’autorité tutélaire qu’elle est ici pour toute la population et non pour une caste qui représente à peine 14 % des habitants ».

Des témoignages ont été cités plus haut, venant d’autorités qualifiées. Celles-ci ont énuméré plusieurs cas d’injustices. Plutôt que de chercher à multiplier cette énumération sur un sujet inépuisable, il convient d’entrer dans quelques détails que feront saisir l’immensité de la détresse du menu peuple.

On peut distinguer quatre catégories d’injustices reprochées aux autorités coutumières : le travail servile, les exactions, les spoliations et les concessions.

Au sujet du TRAVAIL SERVILE, le rapport de la Commission privée du Conseil Général du Ruanda-Urundi fait remarquer que :

«Malgré le rachat des prestations coutumières, les autorités coutumières continuent à faire travailler certains de leurs sujets, à leur profit personnel, sans rémunération aucune : travaux domestiques, garde des troupeaux, culture des champs vivriers et de plantations de rapport.

Certains chefs, sous-chefs et notables se sont fait ainsi de grandes caféières et bananeraies, sans bourse délié.

Dans ces entreprises – car ce sont bien des entreprises de rapport – il n’est pas question de législation sociale : contrat de travail, livret de travail, salaire minimum, ration, assurance contre les accidents, durée du travail.., tout cela est inexistant. C’est le travail servile à la totale discrétion de l’employeur sans aucune garantie pour le travail.

Dans certains cas même, le serf qui veut se libérer pour quelque temps de ce travail forcé, ne peut le faire qu’en payant, lui, son employeur sous la forme de cruche de bière, tête de petit bétail, somme d’argent ».

En examinant la question des EXACTIONS, le même rapport en arrive à la conclusion que :

« Malgré un impôt légal déjà très lourd (environ le quart du revenu monétaire du manant), dont une partie profite directement et légalement au Mwami, au chef et au sous-chef du contribuable, les autorités coutumières soutirent encore de leurs sujets des sommes relativement élevées, ou aussi des biens en nature. Tous les artifices sont employés dans ce but. Certains récoltent l’impôt légal deux fois par an, la première fois pour le Trésor, la seconde à leur profit personnel… ou bien chargés par l’Administration d’acheter des vivres pour les centres de stockage, ils payent les paysans en-dessous du prix fixé et empochent la différence… Ou bien, étant chargés par l’Administration de procurer des travailleurs pour des travaux d’utilité publique (routes, boisements, haies, anti-érosives, etc), ils s’adressent d’abord à leurs sujets les plus riches qui se libèrent aussitôt en versant 200 F de pot de vin puis descendant ainsi toute la hiérarchie sociale avec des profits proportionnels. C’est finalement les plus pauvres, toujours les mêmes, qui n’ayant pas de quoi acheter la complicité du souschef sont astreints au travail envisagé, et heureux peuvent-ils s’estimer si leur salaire, versé globalement par le comptable entre les mains du souschef, leur est intégralement distribué…

Dépeignant la situation des masses Hutu sous le régime ainsi décrié, le Conseil Central du Mouvement Social Muhutu déclara au Groupe de Travail :

« A part, les quelques Bahutu de type faible qui, vaincus par la pression de l’état socio-politique appuyé par les pouvoirs établis, ont opté pour le conformisme, courbé l’échine, courtisé, et sont arrivés à trouver quelque place au soleil en se laissant assimiler, l’ensemble des Bahutu est corvéable et taillable à merci ; ils sont les instruments du bien-être de la raceclasse privilégiée. Les anciens tributs qu’ils devaient au conquérant hamite ont été remplacés par les corvées et par toutes sortes de contrainte qui aboutissent en fait à handicaper les populations bantoues. Attachées aux corvées, emmaillotées dans un dirigisme et un régime général de contrainte, il leur est quasi impossible de mener quelque initiative personnelle sans se créer des difficultés de la part des autorités coutumières ».

Nous avons eu l’occasion de souligner l’importance et la signification de la terre pour les Hutu, au Rwanda, ils se sont définis à l’origine et s’identifiant avec elle. C’est pourquoi, celui qui perdait sa terre, avait peu de motifs de vivre, sa terre étant seule susceptible de lui offrir quelque sécurité. En spoliant les manants de leurs terres, les autorités Tutsi ont réussi à les asservir définitivement. Dans ce domaine, plus qu’en tout autre peut-être, les Hutu ont senti leur totale aliénation, ils se sont trouvés réduits à la merci de leurs maîtres.

Évoquant ces SPOLIATIONS, la Commission du Conseil Général souligne :

«Il arrive que le chef ou le sous-chef fasse tout simplement main basse sur les biens de son administré : petit bétail, produits du sol, bananeraie, etc, par pure convoitise ou sous les prétextes les plus divers.

La spoliation la plus grave, celle qui fait trembler le manant et se trouve à la racine même de sa servilité et de la toute puissance du chef, est celle du lopin de terre. Cette spoliation fait du manant un paria et le condamne à émigrer. Les spoliations de terre peuvent revêtir un aspect politique. Au Rukiga, elles sont faites systématiquement au profit des parents et amis des chefs et sous-chefs originaires d’une autre région… ».

La quatrième catégorie des injustices des gouvernants Tutsi est celle des CONCUSSIONS.

« Un euphémisme, note la Commission, appelle « CADEAU », les taxes en nature ou en espèces que l’administré est obligé d’offrir au chef, au greffier, etc. s’il veut effectivement obtenir d’eux le service public auquel il a droit, et que ceux-ci sont obligés de rendre en vertu de leurs fonctions rétribuées par l’Etat : inscription dans les registres, permis de mutation, examen d’une cause, obtention d’un lopin de terre… ».

L’administration coloniale n’est pas restée indifférente à ce comportement de ses aides. Elle a pris certaines initiatives visant à alléger le fardeau qui pesait sur le manant. On se rappelle la lettre n° 791/2/53 de 1917 par laquelle le Résident décidait qu’un Tutsi dépouillant un Hutu de ses récoltes les lui rendra en double, qu’un Tutsi envoyant paître son bétail dans des plantations d’un Hutu payera à ce dernier le double des dégâts causés.

De même l’ordre de service n° 2213/Org. du 26 décembre 1924 supprima certaines prestations dont la vache dite « INDABUKIRANO » ou AUTRES PRESTATIONS EXCEPTIONNELLES qu’un Tutsi exigeait de ses sujets lors de sa prise de commandement. La pratique de « gutora », coutume par laquelle une autorité envoyait de ses gens dans les bananeraies de ses sujets pour marquer, puis couper des régimes nécessaires à son ravitaillement fut supprimée à la même époque et dans le but de soulager le roturier.

Il faut enfin souligner la volonté manifestée en 1930 (programme VOISIN) par le Gouvernement d’exercer une « surveillance étroite pour empêcher les abus en matière de prestations et corvées coutumières ». Le rachat de certaines prestations plus ou moins généralisé dès 1933 s’inscrit dans ce cadre ; au lieu de fournir par exemple des vivres, le paysan payait une certaine somme d’argent en même temps et en plus de son impôt. La limitation du nombre de jours de corvées dues aux autorités a été décidée pour permettre au manant de travailler aussi pour lui-même ou simplement d’avoir un peu de repos.

En fait, ces mesures eurent peu de résultats et ce par la faute de l’Administration qui manqua de courage ou fut trop prudente pour mettre en pratique ses propres décisions. En 1938, le rapport annuel pouvait encore considérer que « si la suppression de ces prestations reste le but à atteindre, elle ne pourra cependant être réalisée avant longtemps ». La même considération explique que la suppression d’ubuhake n’ait été envisagée que progressivement, sinon timidement.

En réalité, ces initiatives qui étaient prises en faveur du roturier « se sont retournées contre lui de par la malignité des autorités coutumières ».

Pour appuyer ses remarques, la Commission du Conseil Général donna trois exemples :

a) Le rachat des corvées et des prestations coutumières en nature et en travail.

« Dans les débuts, dit la Commission, l’Administration avait imposé à l’ensemble des hommes adultes valides des corvées d’utilité publique : entretien des routes et établissement des boisements communaux… confection de haies anti-érosives… De plus pour limiter le servage, l’Administration avait fixé le nombre de jours de travail que le chef et le sous-chef pouvaient exiger de leurs sujets, à leur profit, sans rémunération.

Constatant il y a quelques années que ces charges étaient inégalement réparties et pesaient toujours sur les mêmes individus, l’Administration en décida le rachat obligatoire, par tous les contribuables… L’ensemble de ces rachats s’élève en 1958 à environ 160 F sur un impôt global variant selon les régions, de 380 à 490 F environ. Or, les autorités coutumières exigent souvent un pot de vin parfois de 200 F, pour laisser tranquille un contribuable relativement fortuné en ce qui concerne les travaux d’utilité publique ou leur service personnel, tandis que les sujets trop pauvres sont astreints avec un salaire souvent partiel s’il s’agit du premier cas (travaux d’utilité publique), et nul s’il s’agit du second (service personnel des autorités indigènes).

Les malheureux sont donc maintenant taxés doublement : d’une part en espèces, et une fois en nature ; ou deux fois en espèces ».

b) Le deuxième exemple que donne la Commission dans ce chapitre des concussions se rapporte aux dépulpeuses a café installées avec l’aide du Fonds du Bien-être Indigène dans le but de libérer les planteurs de café de ce long travail de dépulpage à la main, et d’améliorer la qualité du produit.

« De nombreuses autorités coutumières souligne la Commission, se sont aussitôt saisies de cette nouveauté pour rançonner les planteurs. Edictant l’obligation de faire dépulper exclusivement à la dépulpeuse, elles ont établi une taxe sur son usage, à leur profit personnel, à acquitter le plus souvent en nature, une part de la récolte est saisie après le dépulpage. On a cité des proportions allant jusqu’à la moitié de la production ».

c) La Commission cite comme troisième exemple des concussions les coopératives de producteurs de café. Créées par l’Administration dans le but de donner aux planteurs un meilleur prix par la suppression des intermédiaires, seuls certaines atteignirent ce but.

« D’autres, au contraire, ont gravement lésé les intérêts des planteurs par la malversation des gérants et les spoliations des autorités coutumières de la région. Les malheureux planteurs en étaient réduits à vendre nuitamment une partie de leur récolte aux commerçants… ».

Cet aperçu, n’est qu’exemplatif des injustices des autorités coutumières. On est confondu devant l’ingéniosité perverse des unes, conclut la Commission, et l’inaltérable patience des autres ».

Mais si les faits cités ne sont qu’un échantillon, peut-on répondre à la question de savoir quelle était l’étendue du mal ? Faut-il considérer que chaque manant était chaque jour pressuré ? Ou peut-on conclure de ces faits que chaque chef et chaque sous-chef étaient des tyrans sans scrupules ?

« On ne peut répondre à ces questions d’une manière précise dit la Commission, à cause de la conspiration générale du silence qui règne en la matière : le spoliateur n’a garde de se vanter en dehors de son propre milieu, et le spolié a la bouche cousue vis-à-vis de toute personne étrangère à son voisinage ou de sa famille, par crainte des représailles. D’innombrables indices et recoupements révèlent que le mal est général, et que les injustices au détriment du faible existent toujours comme au temps jadis, A L’ETAT D’INSTITUTION.., la généralité du menu peuple subit toujours un joug très dur, incompatible avec la dignité de l’homme. LA COMMISSION EST FORMELLE SUR CES DERNERES AFFIRMATIONS ».

« Qui de nous ignore les abus de la classe dirigeante ? demande Rutibabarira dans « SOMA ». Qui de nous n’en a été indirectement du moins une victime innocente ? Combien d’injustices n’avons-nous pas subies ? ».

En admettant que la situation fut telle qu’elle apparaît dans ces témoignages, une question importante se pose : comment ces gens qu’on écrasait se laissaient-ils faire ? Pourquoi restaient-ils sans protester ? Pourquoi ne déposaient-ils pas plainte ?

La réponse est aussi simple que tragique et elle a déjà été donnée dans la première partie surtout, de cette étude : d’après la coutume, tout manant osant se plaindre de son chef, se rend coupable de crime de félonie, et attire immédiatement sur lui des représailles, qui peuvent être terribles. Il n’y a d’exception que s’il se sent soutenu par un autre chef, ennemi du sien, prêt à lui accorder sa protection pour le service rendu.

Cependant, outre ce manque de réaction des victimes des injustices, l’absence de répression des fautes des autorités paralysait aussi le manant. Ceci est souligné par la Commission : « Au reste, dit-elle, qu’un chef ou un souschef soit condamné par la Justice ou destitué par l’Administration, il garde la maison construite, les exploitations de rapport créées et les troupeaux acquis, illégalement, pendant son commandement. Il peut se retirer, fortune faite ».

Ainsi, pendant comme avant, la colonisation européenne, le Rwanda reste « le pays de la crainte » et « des abus » qui font du manant un malheureux car il n’est jamais sûr de conserver à son usage l’argent qu’il possède. Malheureux car il n’est jamais sûr de posséder le soir le toit qui l’abrite. Malheureux car il n’est jamais sûr de manger la récolte de ce qu’il sème ».

Nous avons relevé plus haut le caractère complexe du problème HutuTutsi. Mais il n’est pas dit que l’homme de la masse fait les mêmes distinctions pour apprécier sa situation. Sa perception des différents aspects reste confuse, empirique mais réelle. SAVOIR QUI FAIT SES MALHEURS ET MESURER LE DEGRE de ceux-ci affecte plus son comportement que la connaissance des procédés employés pour le rendre malheureux. Cette connaissance n’est pas première dans sa démarche.

L’analyse, les distinctions intéressent surtout celui qui, voulant ordonner son action en vue de changer la situation a besoin de chaque élément qui l’aide à entraîner dans son orbite une masse capable d’agir mais non toujours de réfléchir collectivement.

Ces considérations ne semblent pas avoir échappé aux auteurs du Manifeste et aux élites Hutu en général comme l’indique la fin du document :

« Les autorités voudront VOIR DANS CETTE BREVE NOTE EN QUELQUE SORTE SYSTEMATISEE, LES COURANTS D’IDEES ET LES DESIRS CONCRETS DU PEUPLE auquel nous appartenons, dont nous partageons la vie et les refoulements opérés par une atmosphère tendant à obstruer la voie à une véritable démocratisation du pays ».

Les injustices dénoncées étant le fait des gouvernants ce dont le peuple se rendait compte — il s’agissait de montrer au même peuple l’arme dont ses dirigeants se servaient pour le réduire à la misère et ainsi l’empêcher d’aspirer à un sort meilleur.

Pour les auteurs du Manifeste, si les autorités coutumières persistent à commettre des injustices, c’est parce qu’elles ont le monopole du pouvoir, en théorie et en fait, monopole qui se traduit tant sur le plan politique et culturel, qu’économique et social. Une corrélation étant établie entre la jouissance de ce monopole et l’appartenance ethnique des gouvernants, il faut en déduire que la majorité des victimes de ce monopole sont ceux qui n’appartiennent pas au groupe d’origine des dirigeants. Autrement dit, ce sont les Tutsi qui exercent ce monopole du pouvoir dans la société et ce sont les Hutu qui en sont les victimes.

Dans l’ouvrage déjà cité, Munyangaju donne un tableau démontrant la réalité du monopole politique des Tutsi à l’échelle du Ruanda-Urundi en 1957.

« Au Rwanda, on admet communément que les Hutu représentent 85 %, les Tutsi 14 % et les Ta 1En ce qui concerne la participation aux différents organes de l’autorité publique, les proportions sont inverses. Les Tutsi, eux qui représentent à peine 14 % de la population totale occupent 88 % des charges publiques. Qui oserait encore nier l’existence d’un monopole de fait ? Encore faut-il remarquer que les quelques 33 % qui grossissent la représentation Hutu ne proviennent que du cadre du Personnel auxiliaire de l’Administration tutélaire qui n’est ni d’origine, ni s’inspiration traditionnelles. Ceci veut dire que, sous réserve des quelques rarissimes exceptions relevées par ces chiffres toute l’administration coutumière est monopolisée par une seule race »… Toutes les discriminations relevées par le Manifeste des Bahutu reposent donc essentiellement sur ce monopole absolu de commandement politique, car quiconque détient une autorité discrétionnaire est, par la force même de la nature, enclin à en abuser ».

A ce monopole politique, le Manifeste lie le monopole culturel contre lequel il s’insurge également. M. MUNYANGAJU parle à ce sujet de disproportion choquante en matière de population estudiantine au Rwanda. Pour prouver le bien-fondé de cette affirmation, il publie des statistiques fournies à la Commission scolaire du Conseil Supérieur du Pays par 29 établissements d’enseignements primaire sur 114 et par 29 d’enseignement secondaire sur 47 pour l’année scolaire 1957-1958.

«Ces sondages représentent certainement la réalité exacte : majorité absolue de Hutu à l’école primaire, qui traduit assez bien la proportion de la composition de la population totale du pays. Minorité aussi absolue des éléments Hutu aux établissements secondaires. Le coefficient de régression Hutu ci-dessus exprime avec exactitude -l’estimation du degré de recul des Hutu à mesure qu’ils tentent de s’élever dans la hiérarchie politique et dans l’échelle de la vie sociale… Le fait que le pourcentage de présences Hutu (plus ou moins « 33 % » dans l’enseignement secondaire coïncide exactement avec le (33 %) de la représentation Hutu dans le cadre des auxiliaires de l’Administration, est assez éloquent… Jamais on ne parviendra à rétablir l’équilibre voulu, tant que la jeunesse Hutu ne continuera à bénéficier de l’enseignement secondaire et supérieur qu’au compte-gouttes ».

De son côté, L. BRAGARD observait à propos de ce monopole Tutsi dans l’enseignement : « Si les écoles primaires sont accessibles à tous les enfants, sans distinction, une discrimination s’établit dans les années supérieures de l’école primaire, où l’enfant Hutu est adroitement écarté sous les prétextes les plus divers. Ceci seul explique le nombre de plus en plus décroissant des enfants Hutu depuis déjà la cinquième (ou même certaines régions, la quatrième) primaire et tout au long de l’école secondaire. Et parler de l’incapacité en ce domaine ne tiendrait pas du tout debout, car les cas abondent où les enfants Tutsi, généralement reconnus incapables, poursuivent cependant leurs études sans être nullement inquiétés. Le critère suivi souvent en ce domaine reste mystérieux car, bien que l’aisance des parents Tutsi leur permette de donner à leurs enfants une instruction plus poussée, alors que certains parents ne peuvent supporter les frais d’études ou qu’ils doivent compter, très tôt sur le travail de leurs enfants, il est bon de noter ceci. D’habiles manœuvres et parfois une véritable persécution morale de la part des professeurs et élèves Tutsi envers les élèves Hutu rendent les études difficiles à ces derniers ».

L’amertume ressentie par les Hutu devant cette situation transparaît dans le Manifeste. « Encore une fois, disent les auteurs, on pourrait contester la qualité de vrai hamite à quelques étudiants mais il existe une sélection de fait (opérée par hasard ?) que présentent actuellement les établissements secondaires. Cela crève les yeux. Des arguments ne manquent pas alors pour démontrer que le Muhutu est inapte, qu’il est pauvre, qu’il ne sait pas se présenter… Demain on réclamera des diplômes et ce sera juste, et les diplômes ne seront en général que d’un côté, le Muhutu ne saura même pas le sens de ce mot. Et si par hasard une autre force intervenait qui sache opposer le nombre, l’aigreur et le désespoir aux diplômes ! L’élément racial compliquerait tout et il n’y aura plus besoin de se poser le problème conflit social ou conflit racial ».

En fait, toutes ces constations étonnent moins si on se rappelle les principes suivis dès les premières années de l’organisation de l’enseignement. Les faits de discrimination déjà rencontrés au chapitre de la position et des relations de l’Eglise avec les gouvernants dans la société doivent permettre de constater qu’il y a dans les tableaux reproduits ci-dessus une politique de continuité en matière d’enseignement telle qu’elle apparaissait déjà en 1928. Le principe, au vu des faits, est resté le même, peut-être que seule l’expression est d’aujourd’hui, c’est-à-dire l’époque des résultats cidessus indiqués.

Ainsi, observe avec pertinence M. CORNEVIN, « la situation de frustration des élites lettrées qui est à la base de la revendication anticolonialiste dans toute l’Afrique se situe donc au Rwanda sur le plan des relations raciales à l’intérieur de la société africaine au lieu de dépendre comme ailleurs de la situation coloniale ».

Dans l’exposé consacré au régime foncier, nous avons montré comment les Tutsi à la faveur de leur conquête du pouvoir, ont dû accaparer et contrôler les terres des vaincus, pour asseoir définitivement leur domination sur les Hutu. En désorganisant le système foncier des Hutu pour en faire un pendant de leur organisation politique, les Tutsi ont abouti, tout en ne pratiquant pas eux-mêmes la culture de la terre, à s’approprier tous les bénéfices de l’économie agricole; ce qui leur a permis de convertir leur nomadisme en un système stabilisé.

La concentration des droits politiques, judiciaires et économiques (fonciers) entre les mains des Tutsi entraîna les abus que l’on sait et imprima au régime du Rwanda même précolonial les effets d’un régime tyrannique.

C’est à partir du moment où les Hutu ont perdu la maîtrise sur leurs terres qu’ils ont aussi perdu leur identité et ont été définitivement vaincus et asservis. Profitant de leur victoire et de l’occupation du pouvoir qui en est résultée, les Tutsi se sont alors ingéniés à interdire au paysan vaincu toute conscience de propriété, base de son don à la terre. La seule issue laissée au manant ? Etre à la merci du vainqueur devenu son maître, ETRE TOUJOURS DISPONIBLE, bref, ne plus s’appartenir.

Pourtant, on constate que l’homme ainsi traité, pressuré par les corvées, les impôts, passible de se voir enlever le pain de la bouche, de châtiments corporels ou de peine de mort », continue à vivre, multiplie ses bras pour satisfaire son maître, subit son sort pendant des siècles sans oser se plaindre comme s’il avait perdu l’usage de la langue. On lui refuse le droit de dire sa douleur et sa fatigue, pour qu’il ne connaisse pas de repos.

Ce silence dont nous avons dit qu’il était fort apprécié par les gouvernants Tutsi a permis à des étrangers mal au courant des réalités du Pays de l’extasier devant le sens du commandement des Tutsi auxquels leurs sujets obéissent avec joie. Ce que la noblesse rwandaise expliquait, sans s’inquiéter d’être contredite, en disant que cette promptitude du manant à l’obéissance était la contrepartie de la protection qu’il recevait en même temps qu’une réponse au destin qui l’a condamné à être toujours inférieur sans espérer une autre condition.

Devant ce tableau, on peut se poser la question de savoir ce qui était le plus pénible, dans l’exploitation des Hutu, de ce qu’ils devaient fournir aux Tutsi ou de cette disponibilité permanente pour leurs maîtres.

Une réponse précise est difficile. Car si l’on considère que laisser son maître (et à travers lui ses proches) faire sentir qu’il a faim ou besoin de quelque chose pouvait entraîner de graves conséquences, alors tenir à sa disposition des « dons » qu’il pouvait attendre était sûrement pénible, puisque cela exigeait un travail continu.

Mais il ne semble pas que la tension permanente, la vigilance, à ne pas faire un faux pas, aient été moins pénibles. Car, non seulement il fallait répondre aux exigences exprimées ou simplement prévenues du maître, mais il était important aussi de varier, d’améliorer la qualité du produit à présenter pour mériter la qualification de serviteur et de sujet modèle, non rebelle. Sur le plan psychologique, l’inquiétude devant l’appréciation du maître atteignait plus l’âme du manant que la corbeille de petits pois qu prenait de sa récolte pour en faire un « cadeau » obligé au puissant.

Comme on le voit, à la base de l’exploitation économique subie par les Hutu se trouve le pouvoir politique détenu et exercé par les Tutsi. En obligeant les premiers à les supporter économiquement, ceux-ci n’ont fait que tirer la conséquence du monopole politique et culturel qu’ils détenaient. Ce faisant, et étendant de plus en plus leurs exigences, ils ont permis aux Hutu de remporter une victoire, étendue dans le temps : celle de survivre. C’est d’elle que PAPADOPOULOS dit « Toute ridicule qu’elle puisse paraître aux yeux de l’historien cette « victoire », elle possède, aux yeux de l’ethnologue, un caractère substantiel ; CONSIDEREE SUR LE PLAN ANTHROPOLOGIQUE DE LA LUTTE POUR LA SURVIVANCE, ELLE POSSEDE UNE SIGNIFICATION MESUREE PAR LE FAIT QU’A DEFAUT D’UNE SUPERIORITE DANS LE SECTEUR ECONOMIQUE LE LOT DES SOCIETES BANTOUES EN FACE DE LA CONQUETE HAMITE SERAIT LE BANNISSEMENT DE LEUR PAYS OU L’EXTERMINATION PURE ET SIMPLE ».

Ce n’est évidemment pas cette victoire qui a retenu l’attention de ceux qui ont eu à réfléchir et à dénoncer les causes des injustices faites au peuple. Ainsi, pour la Commission du Conseil Général, le monopole politique des Tutsi est à la base du monopole économique, car de nombreux chefs et sous-chefs, donc des Batutsi, usant de leurs pouvoirs politiques sur les hommes et sur la terre, se sont fait, sans bourse délié, d’importantes plantations de rapport… Enfin, il n’est pas jusqu’au commençant Tutsi, s’installant dans la chefferie où commande un de ses parents, qui ne voie ses affaires anormalement prospérer.

Protestant contre ce monopole économique et social, avant d’en proposer la solution, le Manifeste précise : « Les privilèges de son frère qui commande la colline ont toujours concouru à rehausser le Mututsi privé. Certaines fonctions sociales furent même « réservées » à la noblesse et la civilisation actuelle par l’administration indirecte n’a fait que renforcer et quasi généraliser cette réserve. Le récent partage des vaches a bien montré la faiblesse de la propriété en fait de bétail. La terre elle-même dans plus de la moitié du Rwanda est à peine une vraie propriété pour l’occupant. Cette occupation, en fait précaire, n’encourage guère le travail et en conséquence les gens qui n’ont que leurs bras pour s’enrichir sont désavantagés. Nous passons sous silence le système de tous genres de corvées, seul monopole du Muhutu, le Mututsi ayant toutes les avances pour promouvoir les finances de sa maison ».

L’imbrication du monopole politique et du monopole économique paraît incontestable. Mais ce qu’il importe de relever lorsqu’on aborde la question du monopole économique, c’est le caractère avant tout politique du problème : la disposition et le contrôle des terres par les gouvernants dans une économie agricole non ou mal diversifiée ont abouti à la servitude de ceux qui, n’appartenant pas au groupe des gouvernants ont eu besoin de terres pour vivre. Dans l’appropriation des terres par le groupe des gouvernants s’est trouvée incarnée une des lois d’airain du régime du Rwanda surtout précolonial mais que le régime colonial n’est pas parvenu à supprimer. D’où, en mesure que la population augmenterait et que le besoin de terres se feraient sentir sans être satisfait, un malaise s’est manifesté entre les gouvernants et les gouvernés en quête d’une libération de terres à cultiver.

Le problème foncier ainsi posé devint, avec le temps, « un des problèmes les plus importants à résoudre au Ruanda-Urundi » dont la Mission de visite « ne peut que reconnaître l’importance et la complexité et recommander à l’Autorité administrante de continuer par tous les moyens à en hâter la solution ». Jusqu’aux bouleversements de novembre 1959, celle-ci ne sera pas donnée.

Il faut enfin mentionner que les auteurs du Manifeste s’attachent à réfuter les objections présentées contre la promotion des Hutu.

« Sans ignorer les déficiences du Muhutu, écrivent-ils, nous pensons que chaque race et chaque classe a les siennes et nous voudrions une action qui les corrige au lieu de refouler systématiquement les Bahutu dans une situation éternellement inférieure ».

Une première objection résulte d’une déclaration du Mwami Mutura III adressée au Pays à l’issue de la 8e session du Conseil Supérieur du Rwanda (été 1956). Il avait notamment déclaré en évoquant le passé

: « Quant au pouvoir politique, les Bahutu furent nommés chefs par le Mwami du Rwanda ».

Anachronisme raffiné que le présent ne peut confirmer suffisamment, répondent les auteurs du Manifeste. La Commission du Conseil Général fut plus abondante dans sa réaction. « Il est exact, déclare la Commission que dans le passé certains Bahutu s’étant distingués, par exemple, à la guerre, recevaient un commandement politique. Mais alors ils se hamitisaient le plus possible, prenaient une femme Tutsi et vivaient à la Tutsi… Cependant ces cas furent toujours exceptionnels. Ils ne suppriment pas plus le grave problème racial Tutsi-Hutu que celui du fils d’ouvrier devenu ministre ne supprime la question sociale en Europe.

La deuxième objection soulignée par le Manifeste est un prédicat que les Tutsi appuyés en cela par la généralité des auteurs et autres Européens, s’appliquent et selon lequel « Les Tutsi sont nés pour le commandement ».

La Commission du Conseil Général, dit son rapport, « ne prétend pas nier qu’une pratique séculaire du commandement, jointe peut-être à des dispositions natives, a donné au Mututsi actuel l’étoffe d’un chef. Mais ce n’est évidemment pas là une raison suffisante pour rendre éternelle la sujétion des Bahutu… Dès maintenant, ajoute le rapport, les missions ont pu former d’excellents abbés et pasteurs Bahutu, dont certains ne le cèdent en rien à leurs collègues Batutsi. On a même remarqué qu’ils se distinguent par un sens plus grand de la justice. Tout jugement sur cette question doit être fait, après avoir donné la même formation à tous et placé tout le monde dans les mêmes conditions de travail ».

Considérant que savoir commander peut s’acquérir comme n’importe quelle autre vertu, les auteurs du Manifeste font observer que « la même vertu peut être présentée autrement par un Italien que par un Allemand, par un Anglais que par un Japonais, par un Flamand que par un Wallon ».

Quant à croire que « les foules Hutu suivront nécessairement leurs dirigeants traditionnels Tutsi », le Manifeste met en doute cette affirmation, du fait que l’élite Tutsi est perçue comme n’appartenant pas à la masse.

« L’interaction élite-masse est indéniable, dit le Manifeste, mais à condition que l’élite soit de la masse. Au fond du problème il s’agit d’un colonialisme à deux étages : le Muhutu devant supporter le hamite et sa domination et l’Européen et ses lois passant systématiquement par le canal Mututsi ! La méthode de la remorque « Blanc-Hamite-Muhutu » est à exclure. Des exemples ont pu montrer que les foules » ne suivent pas automatiquement toujours »

Amenée à examiner la même objection, la Commission du Conseil Général fit observer dans son rapport que I prophétiser de la sorte est s’illusionner sur la valeur contraignante d’une tradition. C’est ignorer également la force évolutive de l’enseignement généralisé et des idées égalitaires qui soufflent sur le monde moderne » ; et citant LUCRECE, la Commission résume la position des Hutu en disant :

« C’est avec passion qu’on piétine tout ce que l’on a trop craint. Plus il sera mis de retard, ajouta-t-elle, à faire droit aux revendications légitimes des Bahutu, plus il est à craindre que la réaction ne soit violente. C’est l’histoire de toutes les révolutions ».

En terminant cette analyse du « Manifeste des Bahutu e pièce de première importance dans le cadre de cette étude, il nous faut mentionner un dernier chapitre de ce document.

En effet, après avoir défini en quoi consiste le problème qui les oppose aux Tutsi, après avoir réfuté les objections avancées à l’encontre de leurs revendications, les auteurs du Manifeste font des propositions de solutions immédiates en quatre points, dont voici l’essentiel :

1° LA PREMIERE SOLUTION EST UN « ESPRIT », dit le Manifeste. Qu’on abandonne la pensée que les élites rwandaises ne se trouvent que dans les rangs hamites (méthode chérie en fait par l’administration dans nos pays et qu’on appelle par abus de terme t Umuco w’Igihugu » — le respect de la culture et des coutumes du pays).

2° AU POINT DE VUE ECONOMIQUE ET SOCIAL, nous voulons que des institutions soient créées pour aider les efforts de la population Muhutu handicapée par une administration indigène qui semble vouloir voir le Muhutu rester dans l’indigence et donc dans l’impossibilité de réclamer l’exercice effectif de ses droits dans son pays. Nous proposons :

a) la suppression des corvées… (Elle) donnerait aux populations un minimum de liberté pour entreprendre des initiatives utiles…

b) la reconnaissance légale de la propriété foncière individuelle dans le sens occidental du mot, chacun ayant une superficie suffisante pour culture et élevage ; les « bikingi » (pâturages) de la bourgeoisie seraient supprimés du moins dans le sens où la coutume les entend et les protège…

c) un fonds de crédit rural. Il aurait pour but de promouvoir les initiatives rurales : agriculture rationnelle et métiers divers…

d) l’union économique de l’Afrique belge et de la Métropole

e) la liberté d’expression

3° AU POINT DE, VUE POLITIQUE. Si nous sommes d’accord que l’Administration Mututsi actuelle participe de plus en plus au gouvernement du pays, nous pensons pourtant mettre en garde contre une méthode qui tout en tendant à la suppression du colonialisme Blanc-Noir, laisserait un colonialisme pire du Hamite sur la Muhutu. Il faut à la base aplanir les difficultés qui pourraient provenir du monopole hamite sur les autres races habitant plus nombreuses et plus anciennement dans le pays. Nous désirons à cet effet :

a) QUE LOIS ET COUTUMES SOIENT CODIFIEES. Aussi pour plus de clarté d’égalité devant la loi, pour moins de confusions et d’abus, nous demandons que les lois portées par l’Autorité belge et les coutumes ayant encore vigueur utile, raisonnables et non imperméables à la démocratisation du pays soient recensées en un Code qui pourrait être régulièrement révisé et modifié suivant le degré d’évolution… Le brandissement du glaive de la coutume du pays par les intérêts monopolistes n’est pas de nature à favoriser la confiance nécessaire, ni à établir la justice et la paix en face des aspirations actuelles de la population…

b) QUE SOIT REALISEE EFFECTIVEMENT LA PROMOTION DES BAHUTU (chefferie, sous-chefferie, juges). Et concrètement nous pensons qu’il est temps que les conseils respectifs ou les contribuables élisent désormais leurs sous-chefs, leurs chefs, leurs juges…

c) QUE LES FONCTIONS PUBLIQUES INDIGENES PUISSENT AVOIR UNE PERIODE DETERMINEE après laquelle, les gens pourraient élire un autre ou réélire le sortant s’il a donné satisfaction…

d) LE RETRAIT DES CHEFS DE PROVINCE DES CONSEILS DE CHEFFERIE

e) LA COMPOSITION DU CONSEIL SUPERIEUR DU PAYS par les députations de chefferies…

4°AU POINT DE VUE INSTRUCTION, nous voulons que l’enseignement soit particulièrement surveillé. Que l’on soit plus réaliste et plus moderne en abandonnant la sélection dont on peut constater les résultats dans le secondaire. Que ce souci existe dès les premières années de façon que l’on n’ait pas à choisir parmi presque les seuls Batutsi en cinquième année… Que les positions sociales actuelles n’influencent en rien l’admission aux écoles ».

Les différents points que nous venons d’indiquer furent longuement commentés plus tard devant le Groupe de Travail par plusieurs comparants. Mais le Commentaire le plus éclairant est celui des représentants du Mouvement Social Muhutu.

En effet, non seulement leur porte-parole développe chaque chapitre du Manifeste mais il aborde aussi une question fondamentale, à savoir : « Quels sont les responsables de la solution du problème Hutu-Tutsi ? Autrement dit, quels sont les acteurs du remplacement radical de la structure féodo-coloniale hamite par un régime démocratique authentique ?

Aux yeux du Mouvement Social Muhutu, quatre forces sont « aptes à réaliser d’une manière réaliste, hardie et rapide la démocratie qu’exige le présent paisible et un avenir solide » : les Hutu eux-mêmes l’Administration Tutsi en place, le Pouvoir belge tutélaire, les organismes étrangers.

Il n’est pas nécessaire de reprendre les développements faits dans les notes remises au Groupe de Travail. Mais à cause de l’éclairage que ces notes inédites donnent sur le problème Hutu-Tutsi, sur la position et la mentalité des leaders Hutu dans leurs revendications, nous en reproduisons quelques extraits.

  1. LES HUTU EUX-MEMES

« Les masses Bahutu doivent pouvoir reprendre confiance en elles-mêmes, sortir de la peur qu’une féodalité dictatoriale avec ses intrigues leur a imposée ; et faire émerger de leur foules des élites qui prennent en charge le problème de la démocratisation radicale et intégrale du Rwanda. C’est fondamentalement par les Bahutu que la promotion des Bahutu se réalisera. Les élites émergeant, sans se détacher des masses Bahutu mèneront une action REVENDICATIVE sur le plan politique ; elles exigeront du législateur et des Pouvoirs que les droits revenant au Peuple soient effectivement mis en application ; que les chances d’élévation sociale et politique soient effectivement égales pour tout citoyen.

» Notons qu’ira s’amenuisant la catégorie des fausses élites Hutu (ibihuture) applatis devant le mur de pierre du monopole Tutsi qui devient de plus en plus sous les pieds des courtisans une échelle vermoulue.

En face des options inévitables, des compromissions nécessaires, l’arriviste ennobli ou assimilé de quelque manière, risque d’être infidèle, de trahir le peuple au nom des intérêts auquel il aurait été élevé ; il risque plus facilement d’asservir ce peuple à quelque ambition personnelle. Des signes permettent cependant d’espérer que la force du mouvement Muhutu leur rendant confiance en eux-mêmes les fera évoluer vers une attitude plus indépendante et leur fera voir les vraies réalités d’aujourd’hui…

  1. L’ADMINISTRATION TUTSI EN PLACE

» Il faut reconnaître aux Batutsi qu’ils se trouvent dans une situation délicate : ou bien ils marcheront dans le sens du mouvement des Bahutu et c’est la fin de leurs privilèges de la domination hamite sur les habitants bantous du territoire ; ou bien ils tergiverseront et alors c’est la débandade de leurs rangs et leur rejet par la population qui verra de plus en plus en eux des égoïstes et des retardataires à renverser. Ils pourraient aussi marcher avec le Colonial dernier venu pour lui extorquer non une législation réellement démocratique, mais pour se servir de lui pour mieux asseoir pour l’avenir leur hégémonie et, le courant de l’indépendance, à commencer par celui de l’émancipation des serfs, les emportera plus rapidement encore…

» Le Tutsi ne peut se sauver qu’en travaillant à la réalisation des objectifs et des exigences du mouvement des Bahutu… Les tergiversations ne feront que renforcer le déséquilibre et gêner la marche en avant.

» Les Batutsi ne peuvent se sauver qu’en prenant sincèrement et loyalement la tête de la révolution qui est réclamée. Il leur faudra des sacrifices et des abdications dans la mesure où l’exige une vraie démocratie et la mesure est grande : car c’est tout ce qu’ils possédaient jusqu’ici tout seuls.

Si aux Bahutu il faut demander beaucoup de courage persévérant, de la finesse pour ne pas verser dans les pièges de la duperie, beaucoup de clarté et de vision de l’objectif à poursuivre, beaucoup d’esprit compréhensif, aussi, aux Batutsi il faut demander tout un changement de perspective, beaucoup de sacrifices et d’abdications.

  1. LE POUVOIR BELGE TUTELAIRE

» …Les Européens semblent n’avoir pas remarqué à temps que les rouages établis n’étaient que le moyen de poursuivre et d’achever la conquête des populations bantoues par la minorité ethnique Tutsi. Et à travers les péripéties que vient de vivre le Rwanda durant les cinquante dernières années, il n’échappe à personne que l’action Tutsi a été de se servir autant que possible de l’appui de la présence belge pour achever et asseoir leur conquête.

La constitution qui doit être l’aboutissement de toute l’évolution politique ne peut être autre chose que démocratique, il faut donc qu’elle soit telle que le Muhutu qui veut monter l’échelle sociale et politique ne doive pas passer par le « buhake » (la courtisanerie) qui le fasse s’ennoblir et le détache comme jadis de ses congénères Bahutu destinés à rester corvéables et taillables à merci.

» Le Gouvernement belge se doit d’éviter les pièges qui le feraient verser dans une erreur politique regrettable. Dans toutes les mesures à prendre l’Autorité tutélaire doit éviter de stratifier un régime colonial, dictatorial sur tous les plans.

» Les autorités belges doivent se départir de la pensée que les élites du pays sont les Hamites et faire en sorte que les capacités sortent de toutes les ethnies.

Les Belges doivent viser à établir très rapidement un régime de politique interne, un régime scolaire, un régime foncier qui permettent des chances égales à toutes les ethnies qui peuplent le Ruanda-Urundi. Le temps est passé des demi-mesures à ce sujet, des lenteurs diplomatiques, des considérations sur le passé ou sur les faits accomplis. Il ne s’agit pas d’améliorer un régime existant : l’échelle est vermoulue, il s’agit de remplacer la structure désuète par une démocratisation radicale et totale.

» L’autorité tutélaire doit user de hardiesse et de rapidité dans l’installation du nouveau rouage : hardi parce qu’il faudra rompre avec les sentiers battus, rapide parce que les événements de l’évolution africaine, se précipitent et que la pression des exigences des Bahutu est décisive et qu’il faut veiller à parvenir à l’équilibre dans la paix et sans handicaper le progrès.

  1. LES ORGANISMES ETRANGERS

» …Groupes ou individus étrangers peuvent aider et même hâter l’établissement d’un équilibre socio-politique que réclament les revendications Hutu.

Mais sous peine de se fourvoyer, de perdre leur temps et même d’empirer sans le savoir la situation, il y a certaines conditions qui sont à observer.

1° Ces organismes doivent user d’un doigté peu commun. Ils doivent savoir non seulement vaguement mais avec précision ce que désirent les Bahutu. Il faut donc approcher les Bahutu : ici comme ailleurs, un paternalisme même bien intentionné sera vite récusé…

2° Les organismes voulant prêter leur concours à l’émancipation des populations Hutu et à la démocratisation du Ruanda-Urundi doivent veiller à l’authenticité… Il faudra se souvenir que l’on agit sur un autre peuple et que certaines méthodes ne pourraient cadrer aucunement avec la mentalité, avec l’évolution infrastructurelle.

» 3° Le désintéressement est la condition sine qua non d’une véritable contribution… A ce stade des luttes anticolonialistes, c’est le seul moyen d’éviter toute suspicion d’impérialisme.

Quant ils sont attaqués ou remis en question, les régimes dictatoriaux recherchent des boucs émissaires : on a déjà dit que la position du problème Hutu-Tutsi était une invention des colonialistes qui recherchent à diviser pour régner plus longtemps… L’observation s’adressera spécialement aux organismes belges qui déjà sont défavorisés par le préjugé : le belge ayant été considéré par l’ensemble des populations comme un « colonial », comme un « occupant », plus utile certes que le Hamite, mais occupant quand même.

Le désintéressement facilitera le respect de l’authenticité… Les Bahutu désirent l’établissement stable de chances égales pour tous… Beaucoup d’entre eux ne s’illusionnent pas sur la situation mouvante de l’histoire actuelle de l’Afrique, mais tous désirent tout autant la rapidité que la solidité : il ne leur faut pas seulement un régime démocratique mais la démocratie telle que l’injustice actuelle et le déséquilibre dont ils souffrent actuellement soient abolis et que l’avenir soit assez garanti ».

Dans un article fort remarqué sur la politique belge en Afrique, le Professeur A.A.J. VAN BILSEN, avait estimé que le problème Hutu-Tutsi soulevé par le Manifeste n’était pas un « préalable » à l’indépendance et que sa solution devait être laissée aux seuls indigènes dans le cadre de la politique intérieure. Voici ce qu’il écrivit :

» Parmi les problèmes que le plan d’émancipation politique du RuandaUrundi ne pourra pas ignorer, figure certes la question Muhutu. La stabilité sociale des deux pays exige que celle-ci reçoive une solution de concorde. D’aucuns estiment que la recherche de cette solution est facilitée par notre présence tutélaire. Ne perdons cependant pas de vue que le poids de notre autorité peut aussi constituer un handicap en ce sens que les deux parties en cause pourraient nous soupçonner de les jouer l’une contre l’autre. Notre politique porte, en effet, une responsabilité dans les tensions entre groupes sociaux africains. Loin de créer des conditions permettant la promotion des classes défavorisées, par l’école, le développement économique, l’accès aux professions et emplois, nous avons, par l’insuffisance des moyens mis en œuvre, accusé davantage les inégalités ; en donnant plus de chances aux uns, nous avons accablé les autres, au moins par comparaison sinon plus directement encore, sous forme de corvées et autres services à prester. Les apparences ne jouent-elles pas contre nous, si, après cela nous « découvrons » l’urgence du problème exactement au moment où s’élèvent les premières revendications d’autonomie ? La solution de la question Meute doit avant être trouvée par l’accord des habitants du Ruanda et de l’Urundi eux-mêmes, Il serait, je crois, fort délicat pour nous de faire de cette question un « préalable » à l’émancipation. Nous pouvons cependant, en favorisant une promotion économico-sociale, faire beaucoup pour le progrès de ceux qui sont défavorisés s

L’auteur a raison lorsqu’il affirme que l’Administration ou plutôt la politique coloniale a sa part de responsabilité dans la situation dont se plaignent les Hutu, Cette responsabilité, comme nous l’avons vu, a été engagé dès qu’il fut décidé de baser toute la politique indigène sur la hiérarchie coutumière, traditionnellement Tutsi et oppressive. C’était évidemment une solution de facilité bien tentante pour tenir en mains plus d’un million d’hommes.

J’aime mieux une injustice qu’un désordre, a dit le doux GOETHE. De ces paroles réalistes mais terribles, on peut dire que l’Administration coloniale a fait sa devise lorsqu’il s’est agi de faire marcher les Hutu. La méthode eut sa rançon puisqu’on ne peut parler d’échec de la politique coloniale dû aux masses. A ce choix, de ne gouverner qu’avec les Tutsi s’ajouta un respect exagéré de la légitimité, qui fit pratiquer ce qu’on a appelé ailleurs une politique des grands caïds.

Nous avons dit ailleurs dans ces pays que cette méthode était défendable dans les débuts et tant que les autorités indigènes pouvaient être incertaines de leur lendemain. Mais une fois que, sous l’inspiration de certains facteurs extérieurs, telle l’O.N.U. par exemple, l’Administration rendrait leurs pouvoirs un à un à cette hiérarchie, dont l’esprit « coutumier », n’avait guère évolué et dont la tyrannie faisait gémir tout un peuple, force est de considérer que c’est là continuer de pêcher là où on l’a fait par une confiance excessive qu’il devient gênant de retirer, étant donné la conjoncture.

On peut admettre à la rigueur que l’administration belge au Rwanda « découvrit » seulement le problème Hutu au moment où Les Tutsi formulèrent leurs revendications d’autonomie.

Cependant, tirer du synchronisme fortuit entre cette découverte et les premières revendications Tutsi d’autonomie, un argument poux accorder quand même celle-ci, même au détriment des Hutu, nous paraît une position purement politique qui rassure l’opinion métropolitaine et calme celle internationale, mais constitue un abandon, mie fuite des responsabilités. Dans la mesure où les Hutu étaient conscients que l’Administration coloniale était compromise avec le clan Tutsi, dans cette mesure la solution avancée par VAN BILSEN ne pouvait que confirmer leur conviction selon laquelle l’Administration coloniale était là pour 14 % de la population (Voir Manifeste).

Il semble d’ailleurs que la position avancée par M. VAN BILSEN effaroucha les auteurs du Manifeste. Devant la Groupe de Travail, ils s’attachèrent à la réfuter et à montrer que le problème Hutu-Tutsi n’est pas une question secondaire pour la vie et l’avenir du Rwanda.

« Le problème Hutu-Tutsi n’est pas une petite question, déclara le porte-parole du Mouvement Social Muhutu : sa solution est une exigence de paix sociale, de justice, de progrès social et économique solide et durable ; c’est pour le Ruanda-Urundi la condition de la réalisation du bien commun. Ce serait n’être pas réaliste que de ne pas traiter le problème Hutu-Tutsi dans le contexte intégral socio-politique Ruanda-Urundais en tant qu’il engage la réalisation du Bien Commun dans le territoire, il doit être considéré dans l’ensemble du mouvement civilisateur… Il se conçoit donc tout naturellement que le problème Hutu-Tutsi doive être l’un, et non des moindres, des points qui doivent être inscrits au programme de l’accélération vers l’indépendance… Le problème Hutu-Tutsi doit être inscrit au programme avec les autres problèmes : le renforcement de l’infrastructure, le développement rural avec lequel il se confond à plus d’un point, la formation des cadres et leur africanisation, l’installation d’un régime démocratique qui exprime le mieux sa solution. A plus d’un point, la solution du problème Hutu-Tutsi est la condition sine qua non de la mise en marche saine et effective des structures socio-économiques nécessaires.

Il n’y a donc pas lieu de se poser la question si le problème Hutu-Tutsi est ou non un préalable à l’indépendance. Il faut l’inscrire au programme des « préparatifs » de celle-ci ».

A postériori, c’est-à-dire après novembre 1959 et au vu du succès remporté par les Hutu dans la mutation qu’ils ont imposée au pays, on a pu dire que le bouleversement ainsi provoqué était prévisible dès la parution du Manifeste.

Nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de privilégier le contenu du Manifeste quant à son incidence sur l’éclatement des institutions. Car, si le groupe Tutsi ne s’était pas raidi devant les revendications des Hutu, s’il avait assoupli sa position en cédant sur certains points et surtout en donnant des places à une partie des leaders Hutu, il est probable que le Manifeste aurait été enterré.

Seulement, il est vrai que le Manifeste — chacun des points soulevés était un détonateur — et avec le concours des circonstances et des multipLes facteurs qui ont influencé l’évolution des Hutu, a pu représenter la synthèse la plus complète des revendications et aspirations des Hutu de manière telle que l’acquit de la Révolution de 1959 a paru être la réalisation de ce qui était exprimé dans le Manifeste.

En fait, le Manifeste des Bahutu n’était pas un appel à la révolution même si les conséquences de celle-ci ont un rapport avec lui. Le ton employé est caractéristique à ce sujet ; c’est un plaidoyer pour la démocratie, pour l’avènement du peuple, non pour la création d’un vide que les Hutu auraient eu plaisir à combler. Les auteurs sont REVOLUTIONNAIRES mais « PAS DANS LE MAUVAIS SENS DU MOT », précise ce Manifeste.

Il est vraisemblable que ce ton modéré et digne de leurs revendications fut à la base des sympathies qu’ils eurent l’occasion d’apprécier, surtout qu’il tranchait avec celui employé par les autorités Tutsi, fières de leur puissance et de leurs possibilités.

Désormais t le problème Bahutu-Batutsi du Ruanda-Urundi qui a fait couler beaucoup de larmes avant de faire couleur beaucoup d’encre » était mis à l’ordre du jour. D devenait impossible de l’ignorer après son introduction sur la scène internationale par les soins de la Mission de visite des Nations Unies. Les Hutu escomptaient-ils un tel succès au moment de la rédaction de leur Manifeste ? Il est difficile de répondre avec certitude. Par contre, à partir de ce moment, ils n’eurent pas de doute d’être dans le vrai dans leurs revendications. En faisant cas de leur Manifeste devant la plus haute instance internationale, la Mission de visite a encouragé indirectement les Hutu dans leurs prétentions.

Dans la lettre de transmission de ce document au Gouvernement du Ruanda-Urundi, les signataires exprimaient l’espoir a que l’Autorité considérant l’urgence des problèmes exposés dans cette note et la volonté constructive qui l’inspire, voudra bien en tenir compte.

Le même document fut envoyé au roi du Rwanda et par son intermédiaire au Conseil Supérieur afin que celui-ci pût en débattre..

La parole était ainsi à la Puissance Administrante et aux Autorités autochtones. De leur réponse aux exigences des Hutu dépendra la paix ou la guerre dans le pays. Le Mouvement qui conduira à l’une ou à l’autre reste en attente, tenant en éveil un peuple fatigué et impatient dans ses espoirs que la presse continue de nourrir.

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/kayi.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/kayi-150x150.jpgKaburameLes RoisLa « Mise au point » du Conseil Supérieur du Pays. Parlant de « l'état d'esprit des chefs et sous-chefs », l'Administrateur de Nyanza dans son rapport exposait notamment : « Les chefs et sous-chefs rencontrent de plus en plus de difficultés dans l'exécution de leurs devoirs. En effet, l'évolution...Rwandan History