Les Missions et l’Administration Allemande Au Rwanda.
Comme on l’a vu, l’accord conclu le 1er juillet 1890 entre la GrandeBretagne et l’Allemagne a eu pour conséquence l’incorporation du Rwanda au Protectorat allemand d’Afrique Oriental. Dès lors, le Gouvernement impérial se réserva tous les attributs de souveraineté sur le pays, y compris l’entrée et l’établissement des immigrés, parmi lesquels il faut compter les missionnaires.
La suprématie allemande ainsi affirmée impliquait la soumission aux diverses réglementations du Protectorat de la part de quiconque envisagerait d’entreprendre une activité dans le nouveau territoire. Il en fut notamment ainsi pour ceux qui avaient besoin de terres pour leur installation et leurs activités : aucune terre ne pouvait être occupée par un nouveau venu sans l’agrément ou l’autorisation préalable de l’autorité coloniale ou de l’autorité indigène. Il suit de là qu’il n’était pas non plus loisible aux missionnaires de s’installer de leur propre mouvement où bon leur semblait au Rwanda.
L’Évêque qui avait le Rwanda sous sa juridiction connaissait cette réglementation. Aussi, avant toute tentative de pénétration dans cette partie de son Vicariat apostolique, voulut-il s’assurer non seulement des bonnes dispositions pour son œuvre du Résident impérial pour le Rwanda et le Burundi, le Capitaine BETHE, mais aussi de sa protection que l’Acte final de la Conférence de Berlin a imposée aux puissances coloniales en faveur des missions.
Informé de la visite imminente de Mgr HIRTH, le capitaine BETHE s’empressa de lui écrire :
«Je suis heureux de voir les Pères Blancs venir fonder une mission dans le Rwanda car j’ai grandement à cœur le bonheur des habitants de ce pays ».
Que signifiait ce geste du capitaine BETHE ? Était-il gratuit ? Était-ce une proposition d’association pour l’œuvre commune de la civilisation ou une simple offre de collaboration ?
En fait, il y avait l’intérêt qui primait. Dans l’œuvre coloniale, rien ne pouvait et ne devait être négligé en vue du succès de l’entreprise. En allant au-devant de Mgr HIRTH, le capitaine BETHE prolongeait la voie que dix ans plus tôt, le gouvernement de l’Ostafrika avait ouverte lorsque s’adressant au même prélat, il lui écrivit le 15 novembre 1890 :
« …Ayant érigé ici une station provisoire, je vous offre dès aujourd’hui mon appui auprès des indigènes, la protection du Gouvernement pour vos travaux civilisateurs et notre secours pour l’établissement des stations. Soyez sûrs que, de ma vie, vos missionnaires dans ces parages ne manqueront d’appui ».
En réalité, colonisateurs et missionnaires avaient besoin les uns des autres dans leur aventure. Leur complémentarité devait dépendre souvent des circonstances. Comment BETHE n’aurait-il pas saisi l’occasion qui s’offrait pour jeter les bases d’une collaboration indispensable dans un monde apparemment accueillant mais véritablement hostile à l’homme blanc ? Son initiative ne rencontrait-elle pas le désir des missionnaires ? En tout cas, ce premier contact fut utile pour les missionnaires, car, relate R.P. BRARD qui accompagnait Mgr. HIRTH,
« M. le capitaine BETHE eut la bonté d’organiser lui-même notre caravane du Kivu à la capitale de Yuhi, roi du Rwanda. Possédant toute la confiance de ce chef, il l’avertit de notre dessein de nous établir chez lui, et nous donna son homme d’affaire pour nous conduire, entre deux soldats pour nous escorter. Forts d’une telle recommandation nous ne pouvions qu’être bien reçus ».
Le 2 février 1900, la petite caravane à la tête de laquelle était Monseigneur HIRTH atteignit Nyanza, résidence du roi. Pour recevoir ces voyageurs, la Cour délégua un personnage de bonne présentation, Mpamarugamba. Les missionnaires se crurent en présence du roi, tellement les manières du pantin les avaient étonnés. « Il nous reçoit très bien, notent les missionnaires dans le « diaire » de Save le 2 février 1900, nous donne cent chèvres, une vache à lait, pombé bananes, etc.
Cet accueil fit l’effet d’une surprise pour les missionnaires, d’autant plus que jamais auparavant un missionnaire n’avait mis pied à la Cour pour qu’on pût parler d’antécédents. Le fait que les missionnaires étaient accompagnés par les hommes du Résident allemand, maître du Rwanda et de Musinga en particulier, n’a-t-il pas influé sur le caractère aimable de la réception ? Comment la Cour du Rwanda pouvait-elle savoir si ces hommes « blancs » n’étaient pas les envoyés du Gouvernement allemand pour le représenter de plus près au Rwanda ? Quelles pouvaient être les conséquences si ces visiteurs recommandés et escortés étaient mal reçus ? A supposer que ces nouveaux venus soient appelés à gouverner le pays, n’était-il pas mieux indiqué de préparer le terrain par une bonne réception pour se les rendre favorables ?
Il est difficile de nier que ces considérations aient été dominantes chez Musinga et son entourage dans leur attitude envers ces intrus encombrants. Plutôt que de s’exposer à perdre son trône dont l’occupation dépendait désormais de la soumission aux volontés du Gouvernement impérial, Musinga, sauva la face. Il y réussit puisque Mgr HIRTH enchanté par ce premier contact remarqua que « jamais, en dehors de l’Uganda, je n’avais vu les missionnaires si bien reçus par la population. On dirait que ces pauvres gens soupiraient après notre venue. Ils se font gloire pour le moment de nous avoir ».
Ainsi tous les espoirs étaient permis en ces circonstances quant au succès désiré par les missionnaires pour leur établissement dans le pays. Le vœu le plus ardent et immédiat était évidemment d’obtenir l’autorisation de se fixer sinon dans la capitale, au moins à proximité de celle-ci, de façon à atteindre le roi et son entourage, en un mot les gouvernants. Par ceux-ci, on aurait plus facilement le peuple. Le procédé avait bien réussi en Uganda, pourquoi ne pas l’essayer ici ? Au surplus, agir ainsi, c’était respecter les instructions du Cardinal LAVIGERIE, fondateur de la Société.
« Dans une société violente, subdivisée en une multitude de tribus qui vivent à l’état tribal, ce qui importe surtout c’est de gagner l’esprit des chefs. On s’y attachera donc d’une manière spéciale, sachant qu’en gagnant un seul chef, on fera plus pour l’avancement de la mission qu’en gagnant isolément des centaines de pauvres Noirs. Une fois les chefs convertis, ils entraîneront tout le reste après eux. La vraie manière de gagner les chefs consistera surtout à leur manifester de la confiance, à prendre au sérieux leur pouvoir, à leur faire quelques cadeaux qui pourront leur être plus agréables, et, les premiers rapports établis, à leur faire goûter peu à peu la doctrine chrétienne. On n’omettra pas de leur faire observer que cette doctrine est tout à fait favorable à leur pouvoir, puisqu’elle enseigne qu’ils sont les véritables représentants de Dieu sur la terre au point de vue temporel ».
Conformément à ces directives, Mgr. HIRTH s’était dirigé droit à la Cour de Nyanza, au lieu de demander directement un terrain à l’Administration allemande qui l’aurait accordé sans difficulté.
Passé le temps des congratulations et des échanges de cadeaux, il fallut aborder l’objet de la visite, requérir un terrain pour s’y établir.
Il semble que la Cour se trouva embarrassée par la demande des missionnaires visant directement leur établissement dans ses environs, avant d’aller plus loin. A-t-on vu dans cette démarche une menace contre le siège des institutions du pays ? C’est vraisemblable. En tout cas, un refus poli fut opposé à l’installation à la capitale. En revanche, ne pouvant refouler ces hommes protégés par les autorités allemandes, la Cour leur proposa d’aller s’établir aux marches du royaume, dans les régions périphériques du Bugoyi (au Nord-Ouest) et du Gisaka (à l’Est). Enfin, note le R.P. BRARD dans le diaire de Save (1ère mission), on concéda Save. Ce lieu est à cinq heures de marche de Nyanza.
Quel fut le poids dans la négociation de l’homme qu’avait donné le Résident BETHE pour introduire les missionnaires chez le roi? On n’a aucun témoignage à ce sujet Néanmoins, le fait que l’on ait refusé l’établissement d’une mission à la capitale, mais que l’on ait autorisé les missionnaires à « ouvrir une école auprès du palais pour l’instruction des jeunes nobles et même du mwami, une école d’où l’enseignement de la religion serait banni et où les matières de classe seraient toutes d’ordre profane » (23) indique qu’il y a eu négociation et même transaction. Au surplus, les missionnaires pouvaient enseigner leur religion aux Hutu et aux Twa, la Cour n’y verrait aucun mal.
Le 4 février 1900, Mgr HIRTH et ses compagnons quittèrent Nyanza pour Save. Ce fut un des demi-frères du roi, chef de la localité concédée, qui leur servit de guide. Le 8 février 1900, ils prenaient possession de la colline concédée représentant « un domaine d’environ deux cents hectares ».
C’était un premier jalon. A partir de cette date, l’Eglise entrait dans la vie et dans l’histoire du Rwanda qu’elle allait marquer par son action et par sa force souvent occulte. Dès ce jour, il fallut envisager une stratégie qui, sans heurter les instructions du cardinal LAVIGERIE permettrait néanmoins la réalisation du projet : convertir le Rwanda au catholicisme en passant par les sphères dirigeantes.
En outre, assurés de l’appui des autorités européennes, il était indispensable de rester en bons termes avec elles. Relations avec la Cour du Rwanda et avec les différentes autorités rwandaises, relations avec les autorités coloniales, c’est dans cette trame qu’il faut voir le rôle de l’Eglise dans son apport à la révolution de novembre 1959.
Comment furent ces rapports entre l’Eglise et l’Administration coloniale allemande et quelles en furent les conséquences pour la population ? Tel est le premier point à examiner. On fera des rapports entre l’Eglise et les autorités autochtones, le pendant de ceux qui s’établirent entre les missions et l’Administration allemande pendant la période considérée, parce que la référence à la même autorité coloniale a influé sur ces relations entraînant ainsi une certaine ambiguïté dans leur manifestation.
Le Rapport Annuel n° 1 (1905-1906) du Vicariat Apostolique du Nyanza Méridional (qui comprenait le Rwanda) fait remarquer que « les Européens ne sont pas établis au Rwanda. Ce pays ne connaît donc pas encore l’impôt, les corvées, la corruption de l’Islam ».
Ainsi, il apparaît que l’arrivée et l’installation des missionnaires, consécutives à la reconnaissance par Musinga du protectorat allemand, furent, dans l’ordre de la politique coloniale, la première immigration d’une collectivité étrangère et le premier essai de colonisation blanche.
L’Administration allemande n’ayant encore qu’une autorité nominale et une connaissance limitée du Rwanda, ce fait ne pouvait manquer de susciter de la sympathie et aussi de l’intérêt pour l’action des missionnaires. En effet, éparpillés aux quatre coins du pays, ils pouvaient servir d’éclaireurs et d’informateurs à cette Administration qui cherchait encore sa voie. Une telle perspective explique la bienveillance que la caravane conduite par Mgr HIRTH a connue auprès du Résident BETHE, ainsi que l’offre faite aux missionnaires de la collaboration et du soutien de l’autorité coloniale.
Si les missionnaires avaient besoin de l’appui du gouvernement, il semble par contre que celui-ci recherchait leur aide dans son entreprise de pénétration et d’extension dans tout le pays. Le Capitaine du District ne s’en cachait pas, comme le montre cet extrait d’une lettre adressée à Mgr. HIRTH le 18 décembre 1902 :
« Je vous fais savoir que je ne peux qu’accepter avec joie votre projet d’établir de nouvelles missions au Rwanda. Votre Éminence pourra en tout temps compter sur mon aide et sur celle de la station militaire… La Région au Sud-est de Shangi (poste militaire allemand) me semble particulièrement favorable pour l’installation de missions, car à côté d’une population dense et d’une situation relativement saine, il n’a pas été jusqu’ici établi de relations entre les missions au Rwanda et les nouvelles missions fondées à Usumbura. J’ai invité le chef de poste de Shangi à aider en toute circonstance les missionnaires qui arriveraient et je me réjouirais de pouvoir saluer ici à Usumbura ces Messieurs et en commun avec eux prendre les mesures nécessaires pour le choix des emplacements et aussi de conclure, si nécessaire, des contrats d’achat avec les indigènes ».
Ce qui domine dans les relations qui s’ébauchent entre l’Eglise et l’Administration allemande, c’est la volonté d’harmoniser les points de vue de créer une atmosphère de confiance. Dans ce but, on profite de toute opportunité qui s’offre pour insister sur la convergence des vues des deux autorités. A l’occasion de la lettre que l’on vient de citer, le chef du District le souligne :
« Je me réjouis aussi, écrit-il à l’évêque, d’être d’accord avec Votre Éminence pour suspendre provisoirement l’établissement d’une mission dans le voisinage immédiat de Musinga car la résidence du roi change souvent et Musinga quitterait les lieux à l’établissement d’une mission. Je crois que la mission d’Isawi (= Save) dont l’éloignement de Nyanza est faible réussira avec le temps à avoir un contact plus étroit avec le roi Musinga »
Il semble cependant que ce qui plaît le plus à l’Administration coloniale c’est de voir dans les missionnaires un facteur de stabilisation des autorités indigènes et non de troubles, en même temps que des « agents » de la colonisation même si c’est par accident qu’ils revêtent ce caractère.
Répondant aux vœux que lui avait envoyés le Vicaire apostolique à l’occasion du Nouvel An 1905, le chef du District, au vu des résultats atteints par les missionnaires en si peu de temps, formula le vœu d’étendre davantage le travail des missions qui débordait déjà la sphère proprement spirituelle.
« Puisse ce travail se développer encore, écrit le capitaine VON GRAWERT, non seulement pour l’extension de la culture et des mœurs en général, mais aussi pour l’extension de la Culture allemande parmi les Noirs de la Colonie… J’attache la plus haute importance à ce que vis-à-vis des indigènes, Mission et Gouvernement donnent l’impression de travailler la main dans la main, et c’est pourquoi, dans tous les cas, je vous enverrai des hommes d’Usumbura dans ce but à Isawi ».
Pour l’Administration allemande, il était de l’intérêt supérieur des deux parties de ne pas étaler au grand jour leur mésentente éventuelle pour ne pas compromettre les objectifs propres à chacun, quitte à sacrifier le droit, comme en témoigne ce fait tiré du même document :
Des commerçants s’étant plaints de certains agissements des missionnaires, le Capitaine, chef du District, informa l’évêque de ce qu’il envoyait le lieutenant VON NORDECK ZUR RABENAU au Rwanda pour examiner ces plaintes en lui indiquant « qu’il devait vous appuyer dans tous les cas et selon vos désirs, ou bien accompagner lui-même vos hommes jusqu’à la nouvelle fondation, ou bien les faire accompagner par quelques soldats ».
La politique religieuse de la Cour du Rwanda à l’égard des missionnaires, en éloignant ceux-ci de la capitale, les avait frustrés de l’espoir qu’ils avaient caressé de s’établir auprès du centre du pouvoir. Les concessions obtenues furent donc considérées par les missionnaires comme de peu de valeur et traduisant diplomatiquement leur indésirabilité dans le pays. Il n’y aurait, à leur avis, de véritables établissements dans le Rwanda que le jour où ils pourraient s’installer au centre même du pays, dans les régions où il y a le plus de concentration de Tutsi dont le groupe gouverne le pays. Aussi multiplièrent-ils les démarches.
Toutes les tentatives d’obtenir une concession en « pays Tutsi » s’étant heurtées à un refus catégorique de la Cour, les missionnaires, par la voix de leur chef Mgr HIRTH firent appel à l’Administration allemande dont ils étaient sûrs d’obtenir satisfaction.
Dès qu’il fut saisi de la demande de l’évêque, le capitaine VON GRAWERT, « commissionna le chef des troupes du Rwanda, lieutenant VON NORDECK, lui mandant de se rendre au palais et d’arracher à Musinga un consentement à la fondation projetée, puis de joindre Mgr. HIRH et de le mettre en possession réelle et effective du terrain sur lequel il aurait jeté son dévolu »
D’après le diaire de la Mission de Kabgayi, le lieutenant VON NORDECK se trouvait à Nyanza (résidence du roi) le 6 février 1905. Là, il fut rejoint par le R.P. LECOINDRE qui devait le renseigner sur le choix fixé par les missionnaires, choix qu’il fallait imposer à Musinga pour l’entériner.
Une semaine après, « l’officier, poursuit de LACGER, investit le vicariat de la propriété entière et totale de la colline, d’une superficie d’environ cent vingt hectares. Il la déclara « terrain de la Couronne »; propriété de l’Empire, « vu qu’elle ne porte que peu d’habitations », relate le P. LECOINDRE. Le contrat d’achat, impliquant une indemnité au Mwami, serait rédigé ultérieurement. Le Père LECOINDRE, chargé de la fondation, fut installé d’office au nom du Résident par le Lieutenant, qui lui laissa deux askaris (soldats) pour monter la garde auprès de son campement, au cas où il serait molesté par les Tutsi dépités ». Le diaire précise que c’est le 13 février 1905, en présence de Mgr HIRTH, du Père CLASSE et du Père LECOINDRE que le Lieutenant VON NORDECK a concédé la propriété de la mission de Kabgayi.
La présence simultanée à la Cour, ensuite au terrain concédé, de soldats et de missionnaires acheva de convaincre les gouvernants rwandais que, dans leur propre intérêt, ils devaient compter avec les missionnaires, dont la puissance ne pouvait être minimisée puisque des soldats respectaient leur volonté. Ainsi, dans la mentalité du pays, les missionnaires apparaissaient aux yeux des populations comme aussi puissants que les autres Blancs connus jusque-là.
Musinga, toujours perspicace mais aussi inquiet pour ses lendemains s’il essayait de s’opposer aux ordres de l’Administration, le comprit très vite et chercha à faire oublier aux missionnaires le refus qu’il avait opposé à leur installation dans ce qu’il considérait comme un domaine royal avant l’intervention des autorités coloniales. Songeant plus aux avantages qu’il pourrait retirer des bonnes relations avec ces missionnaires, Musinga avec résignation, convia ses sujets, chefs et population de la région du Marangara, à se mettre à la disposition des Pères. Ce n’est donc pas par bienveillance, mais « par ordre de Musinga résigné que les batware (autorités), comtes et vicomtes du domaine apportèrent aux pionniers vivres et matériaux de construction… Des huttes provisoires furent dressées sur la plateforme, tandis que se fabriquaient briques et tuiles dans le marais. Des bâtiments en quartzite et maçonnerie s’élevèrent sous peu, si bien qu’a la fin de 1903 la station fonctionnait à plein exercice »
Du côté des missionnaires, on pouvait se glorifier de l’intervention et de l’appui de l’autorité coloniale qui en plus du terrain obtenu, avait provoqué indirectement une certaine bienveillance à leur égard chez les autorités autochtones. Grâce à ce soutien visible de l’Administration, peut-on lire dans LA CHRONIQUE parlant de Kabgayi, « jusqu’ici nous n’avons pas eu trop à souffrir sur le rapport de la nourriture… Le roi lui-même a voulu se montrer bienveillant : il nous a envoyé du beurre, du miel, et surtout une belle vache avec son veau. Les grands chefs nous ont donné chèvres, bois, haricots, petits pois, etc., etc. ».
Cependant, malgré l’entente apparente entre les missionnaires et les autorités coloniales, il semble que les missionnaires ne furent pas toujours comme le souhaitaient leurs partenaires coloniaux. Aussi, note R. LOUIS, « les Officiers allemands eurent-ils à regretter parfois que les missionnaires n’aient pas été des instruments du nationalisme allemand ».
Mais, peut-être les reproches étaient-ils réciproques puisque des malentendus surgirent ayant pour origine, selon le diaire de Save, « l’influence trop grande des missionnaires ». En fait, ces malentendus avaient une cause plus profonde, à savoir : les divergences entre le mode d’administration des autorités allemandes et l’attitude des missionnaires l’égard des Tutsi et des Hutu. ROGER LOUIS, résumant le Résident KANDT, donne un schéma de ces divergences : « En vue de gouverner efficacement, les autorités allemandes recouraient aux Tutsi, les missionnaires aux Hutu pour la propagation du christianisme. Les missionnaires considéraient les Tutsi comme imbéciles religieusement, impossibles à convertir ; les autorités allemandes considéraient les Hutu comme sauvages et portés à l’opposition et à la désobéissance. Les missionnaires trouvaient que les Tutsi étaient injustes envers les Hutu et essayaient de protéger ces derniers contre le despotisme Tutsi ; les autorités allemandes pensaient que la meilleure voie pour démolir l’autorité était d’appuyer les plaintes des Hutu contre les Tutsi. Qu’il y ait des injustices, c’est clair, dit KANDT ; mais où est-ce qu’il n’en existe pas ? Et les plus injustes sont les missionnaires qui soutiennent inconditionnellement leurs Hutu chrétiens ».
Pour le Chanoine de LACGER, ces propos du Dr RICHARD KANDT tiennent des « susceptibilités d’un homme évadé du judaïsme, rallié au luthéranisme germanique ». La simplification nous paraît excessive et semble relever d’un esprit partisan. Quoi qu’il en soit, au vu du texte cidessus, il est difficilement admissible que la seule crainte de l’influence des missionnaires ait été la principale cause de l’antagonisme entre l’Eglise et l’Etat.
Le fait que les Tutsi furent réfractaires à la nouvelle religion n’a-t-il pas été déterminant dans le comportement des missionnaires décrit ci-dessus ? Dans quelle mesure les missionnaires auraient-ils été pour la défense des Hutu si les Tutsi avaient immédiatement accepté le christianisme ? Il est difficile de répondre à cette question mais les faits qui seront relatés dans la suite de l’exposé montreront que dès que les Tutsi ont adhéré au christianisme, la protection des Hutu et leur soutien dont KANDT accusait l’Eglise sont passés au second plan.
Néanmoins, malgré ces constatations, les fonctionnaires allemands devaient ménager les missionnaires. Les directives de la Métropole au sujet de la conduite à tenir à l’égard des missionnaires étaient catégoriques : « L’Administration des Colonies attache la plus grande importance à la bonne entente entre le corps des fonctionnaires et les missions des deux confessions. Dans le cas où cette entente serait troublée par la faute d’un fonctionnaire, l’administration y porterait remède coûte que coûte ».
Suite à ces instructions, l’Administration allemande au Rwanda se limita le plus souvent à constater et à regretter certains comportements dans le chef des missionnaires, sans pouvoir jamais sévir contre eux, même là où il eût été nécessaire.
Les cas de friction les plus fréquents concernaient l’intervention des missionnaires dans les affaires de l’administration, allant jusqu’à contredire la ligne politique de celle-ci. Devant de tels cas, l’administration était embarrassée et préférait ne pas briser « l’unité » des « Européens contre les Africains ».
Il en fut notamment ainsi lorsque Musinga, devant les agissements des missionnaires à l’égard de certains chefs posa la question au Résident KANDT. « Que se passera-t-il, demande Musinga à KANDT, si dans tout le pays les missionnaires peuvent intimider et menacer de bannissement les chefs qui punissent quelqu’un qui est désobéissant » ? « C’est de la folie, répondit KANDT à Musinga. Vous savez aussi bien que moi qu’un missionnaire ne peut pas bannir un quelconque de vos chefs. Et si l’on vous le demande, vous ne pouvez que refuser ».
Mais si ces paroles du Résident calmèrent Musinga, observe LOUIS, l’affaire n’était pas pour autant terminée pour le Résident. « Pendant des années, dit KANDT, le Résident avait fait savoir aux missionnaires que par ordre et en accord avec le Gouvernement Impérial, la Résidence, à cause du caractère obstiné des Hutu, s’est efforcée d’appuyer et de renforcer l’autorité précaire des chefs, grands chefs et sultans. Aucune aide. A cause de la prétendue insurmontable résistance des Tutsi à la conversion, les missions demeurent le principal adversaire de la politique du gouvernement ».
Il y avait du vrai dans ce que KANDT reprochait aux missionnaires. Mais il est vraisemblable qu’il y ait eu aussi de l’exagération dans la relation qu’il fait sur la situation, dès lors que son reproche principal est que les missionnaires n’appliquent pas entièrement la politique de soutien aux autorités Tutsi définie par le gouvernement, politique qui se désintéresse du sort fait à la masse de la population par ces mêmes autorités. Un autre motif d’exagération pourrait être dans le fait que KANDT n’étant pas catholique, les succès connus par les missionnaires catholiques, au détriment des protestants dont il était coreligionnaire pouvaient le rendre susceptible.
De plus, la majorité des missionnaires catholiques étaient des Français et ceux qui parmi eux étaient considérés comme Allemands étaient des Alsaciens. D’où, l’administration allemande considéra que les différences culturelles et nationales gui la séparaient des missionnaires rendaient ceux-ci peu enthousiastes pour la diffusion de la culture allemande et pour la défense des intérêts allemands. A ce sujet, les vues de KANDT ne différaient pas de celles de son collègue, le Résident du Burundi VON LANGENN qui notait dans son rapport annuel en 1911 que « comme toujours il est très regrettable que ceux qui desservent les missions viennent pour la plupart de pays étrangers, l’élément français est fort prépondérant… Même les membres allemands des missions catholiques étaient surtout Alsaciens, la langue parlée était le français, et on s’en servait presqu’exclusivement. Il est clair que cette prépondérance de l’élément français et de la Mentalité française ne servirent de base ni à la langue allemande, ni aux ambitions de la nation allemande ».
Enfin, un dernier point à considérer dans ce conflit latent entre les missionnaires catholiques et le Résident KANDT pouvait avoir pour origine Musinga .Celui-ci a souvent joué sur les deux tableaux et il ne cherchait qu’une chose : pouvoir diviser ces Européens, faute de pouvoir s’en débarrasser. Il semble qu’il a fait autant de déclarations d’amitié aux missionnaires qu’il a eu à se plaindre de ceux-ci à l’Administration. Mais, celleci ne pouvant pour des motifs d’ordre politique, prendre le risque de rompre les relations utiles qui l’unissait aux missionnaires et eu égard aux instructions du Ministère allemand des Colonies, se limita surtout à faire rapport au Gouvernement dans l’espoir de provoquer une décision.
Les rapports de la Société des Missionnaires d’Afrique montrent euxmêmes que beaucoup de faits dont l’administration a accusé les missions étaient fondés, notamment en ce qui concerne la protection des chrétiens, contre les exactions des chefs et sous-chefs. Cependant, ces mêmes rapports sont éclairants quant aux motifs qui empêchaient les missionnaires de se déclarer agents du gouvernement, même si certaines de leurs attitudes en faisaient des « gouvernants » aux yeux des indigènes.
En fait, ils étaient dans l’expectative, ils guettaient l’occasion où ils pourraient s’allier les autorités et le groupe Tutsi. Si donc les missionnaires se sont intéressés aux Hutu et ont trouvé dans ce groupe les premiers adeptes du christianisme, ce fut malgré eux. Non pas que l’Évangile fut destiné avant tout aux puissants, mais parce que l’expérience faite ailleurs de l’alliance avec les dirigeants des pays à évangéliser mettait à l’abri des tracasseries ceux qui se convertissaient ; en même temps la religion acceptée par les gouvernants locaux devenait souvent la religion d’Etat, éventuellement à l’exclusion de toute autre.
C’est donc un ensemble de considérations qui a rendu prudents les missionnaires devant la politique du Gouvernement colonial. Ils n’ont pas voulu directement pactiser avec celui-ci en face des injustices qu’ils remarquaient dans la société et qui allaient à l’encontre de la doctrine qu’ils prônaient. Ce faisant, ils ont risqué des reproches du genre de ceux qui ont été relatés ci-dessus.
Un témoignage du Père CLASSE permet de comprendre la situation délicate des missionnaires au début de leur établissement au Rwanda. « Plus l’autorité des Européens s’établira dans le pays, écrit le Père CLASSE dans son rapport, plus aussi croîtra le pouvoir des Batutsi. Pour éviter les difficultés, le Gouvernement ne fera que consolider et augmenter leur autorité existante et par eux le ton sera donné au pays tout entier. AURONS-NOUS LES BATUTSI POUR OU CONTRE NOUS ? GRAVE QUESTION DONT SE PREOCCUPENT LES MISSIONNAIRES. NOUS DEVRONS PAR TOUS LES MOYENS EN NOTRE POUVOIR NOUS EFFORCER DE NE POINT LAISSER LES BATUTSI A L’ECART. Le peuple peut parfois sembler plus intéressant à évangéliser, parce que le résultat est plus immédiat, les consolations plus proches, la tâche moins ardue. Attachés à leurs vaches, par suite écoutant davantage le mot d’ordre donné par la capitale, le roi pouvant à son gré les dépouiller ; plus sceptiques parce que plus riches, les Batutsi échappent en grande partie à notre apostolat. D’AUTRE PART, NOS IDEES DE JUSTICE, DE DEFENSE DES DROITS DU PAUVRE, NOUS LES FONT VOIR SOUS UN JOUR PARFOIS PEU FAVORABLE, QUI PEUT INFLUER SUR LES RELATIONS.
Notre religion sainte est aussi bien la religion des riches que des pauvres, des intelligents aussi bien que des humbles. De biens mauvais jours se lèveraient sur notre chère mission du Rwanda, si nous nous désintéressions de cet apostolat près de la classe dirigeante, si nous faisions, par les faits, porter un jugement que la religion catholique est celle des pauvres. Nécessairement les chefs alors se tourneraient vers l’Islam peut-être, vers le protestantisme sans doute, d’autant plus qu’il se présentera à eux sous l’égide du Gouvernement. Faire échec aux Bahutu qu’ils méprisent et se séparer d’eux pour la religion comme pour le reste ; plaire à l’autorité, qu’ils croiront ainsi flatter, et s’en attirer les faveurs, ces raisons sont trop fortes pour ne pas entraîner les Batutsi, si nous les délaissons.
Que faire, en attendant que, pour secourir leur orgueil qui les empêche de s’abaisser avec les Bahutu, de faire voir qu’ils écoutent avec eux les Prêtres européens, une mission s’occupe spécialement d’eux ? Ménageons d’abord les susceptibilités de leur autorité réelle ou parfois de façade. Tâchons d’abord d’obtenir d’eux une certaine amitié, qui nous permettra de gagner en toute liberté leurs sujets rassurés. Le peuple se contente plus des apparences, elles le tranquillisent. SI LES BATUTSI NE VOIENT PLUS EN NOUS LES ENNEMIS DE LEUR AUTORITE, S’ILS REMARQUENT QU’AU CONTRAIRE NOUS EN SOMMES LES DEFENSEURS, COMME LE VEUT D’AILLEURS L’ESPRIT DU CHRISTIANISME, -LEUR DEFIANCE A NOTRE EGARD TOMBERA, et avec beaucoup de patience et l’aide de la grâce divine, la religion que nous prêchons ne sera plus la religion des seuls pauvres Bahutu. C’est en petit, mais avec beaucoup d’analogie, l’histoire de la conversion des Brahmanes et des parias de l’Inde ».
Des témoignages de ce genre pourraient être multipliés. Si on les examine attentivement, on aboutit à la conclusion que tant du côté de l’administration que de celui des missions, il y a des tâtonnements. Si on parle de conflit entre les deux institutions, il faut plus le situer sur papier.que dans les attitudes. L’union reste la base du comportement envers les indigènes, même si cette union n’est qu’apparente. Car, missionnaires et fonctionnaires n’ont aucun doute : l’Européen n’est pas aimé, comme en témoigne cet extrait du rapport du Vicariat :
« Du changement politique qui actuellement s’opère par l’établissement de la Résidence du Rwanda, les gens ne savent que conclure. Ils se sentent bornés dans la poursuite de leurs ambitions,… ils voient qu’il faudra compter avec une autre autorité. Il se manifeste parmi les Grands une certaine inquiétude, surtout chez les vieux, les oncles du roi. Comme du côté de la Résidence ils sont traités avec beaucoup de ménagements, ils se laissent faire. L’Européen n’est pas aimé, il faut le reconnaître. De lui, on voudrait bien se débarrasser, mais comment ? La bravoure n’est pas le fait des Batutsi, et puis, le sort des Barundi, nos voisins, très malmenés dans l’expédition de cette année (1907-1908), n’est point fait pour encourager. De son côté, le roi, s’il craint de se brouiller avec les Blancs, n’est pas suffisamment intelligent pour prendre franchement le parti du Gouvernement qui s’établit.
VOLONTIERS IL VOUDRAIT DIVISER LES EUROPEENS ; CE MALHEUR N’ARRIVERA PAS ET NOUS CONSERVERONS LES BONNES RELATIONS QUE NOUS AVONS EUES JUSQU’A PRESENT AVEC LA RESIDENCE ».
L’union et les bonnes relations entre les missionnaires et l’administration allemande ne se justifiaient pas par la seule nécessité de faire face éventuellement à l’hostilité des autorités et des populations du Rwanda. Il y avait un autre motif à cette entente : pour le succès de la colonisation comme de l’évangélisation, les deux parties estimaient indispensable une action concertée pour barrer la route à l’Islam.
Pour l’administration comme pour les missionnaires, l’Islam représentait un danger. Pour la première, écrit le conseiller d’Etat Hermann, « les dangers de l’Islam ne sont pas dans le domaine religieux mais bien dans le domaine social ; c’est la possibilité d’exciter des peuples jusqu’ici indolents et sans volonté; en résumé, la fanatisation des masses qui peut devenir dangereuse pour nous ». Quant aux missionnaires, l’expérience que leur Société en avait faite en Afrique du Nord et en Afrique Orientale faisait considérer l’Islam comme un des ennemis de leur action et surtout du christianisme.
Afin de prévenir le danger dénoncé, le Gouvernement Impérial déclara le Rwanda et le Burundi districts « interdits » à l’Islam. Cette mesure ne pouvait que favoriser les relations entre l’Administration et les missions au Rwanda.
Pour le conseiller d’état HERMANN, ce n’est pas parce que l’Islam n’a pas pénétré dans ce que l’on doit s’imaginer qu’il lui faudrait beaucoup de temps pour constituer un danger pour les Européens œuvrant dans ces districts. « L’histoire, poursuivit l’auteur, rapporte de nombreux exemples qu’un peuple pacifique, qui est soumis par un voisin puissant, peut se transformer en peu de temps en un adversaire dangereux, insouciant de la masse et de la supériorité des armes. Pour cette fanatisation, il n’est pas du tout nécessaire d’initier les indigènes aux vérités subtiles de l’Islam, les musulmans locaux témoignent d’une ignorance lamentable de leur religion. L’islamisation des masses ne nécessite pas, comme dans le christianisme, un enseignement et un examen continus ; il suffit au Noir d’apprendre quelques principes pour qu’il soit catalogué musulman, le fatalisme lui est déjà connu, la doctrine de la prédestination le délivre du soin de penser lui-même à l’avenir et lui apprend à éviter le danger ; la promesse du paradis riche en plaisirs matériels lui fait apparaître la mort en « jihad » comme un but digne d’effort. L’islamisation et en même temps la fanatisation de toute une tribu peut ainsi s’effectuer en quelques années. Mais même sans avoir pénétré dans toute la tribu, l’Islam peut devenir dangereux en peu de temps par l’excitation des masses. Les propagandistes s’y connaissent, comme l’expérience l’a prouvé, pour adapter les superstitions des païens, pour utiliser les usages païens et pour exciter un peuple jusque-là pacifique par des apparitions miraculeuses, des prophéties et autres procédés semblables. Toutes ces croyances aux enchantements, aux ligues secrètes, jouent un grand rôle dans l’Islam, de sorte qu’il suffit d’une légère modification pour les adapter aux goûts et aux croyances des païens. Le propagandiste islamique et le sorcier païen peuvent donc travailler ensemble, malgré le peu d’estime que le musulman doit avoir vis-à-vis du païen : c’est la haine raciale commune des Européens qui les réunit, c’est pourquoi le propagandiste noir est plus dangereux que l’Arabe pursang, que sa fierté naturelle et son sentiment raciste éloignent de l’intimité avec les Noirs. Le danger actuel pour l’Est-Africain est que les masses puissent être fanatisées par des excitateurs islamiques avant que l’Islam n’ait pénétré la masse des tribus païennes ».
Le principe du barrage contre l’Islam étant justifié l’auteur envisagea l’aspect pratique dans la lutte à mener. En ce qui concerne « les territoires qui sont déjà fortement infectés par l’Islam, écrit-il, il faudra faire un effort spécial pour les nettoyer. La pratique nous a appris qu’une propagande chrétienne dans les territoires musulmanisés est à peu près sans succès ». Quant aux régions qui ne sont pas encore touchées, poursuitil, « notre effort doit tendre à mieux les protéger. Pour cela, une attention plus grande en la matière est nécessaire de la part des autorités locales. Malheureusement les organismes du Gouvernement ne peuvent pas faire la propagande pour le christianisme… Mais il y a d’autres manières pour expliquer aux indigènes que nous voyons avec plaisir leur passage au christianisme, tandis que nous n’approuvons pas leur passage à l’Islam, de sorte que le païen ne peut pas espérer de la part du gouvernement une meilleure appréciation de sa valeur ou d’autres avantages s’il passe à l’Islam. De plus, un païen est aussi bien vu par le Gouvernement qu’un musulman s’il accomplit la tâche qui lui est confiée… IL EST ABSOLUMENT NECESSAIRE QUE LE RAPPORT ENTRE LE GOUVERNEMENT ET LES MISSIONS APPARAISSE TELLEMENT AMICAL QUE LES INDIGENES NE PUISSENT EN AUCUN CAS AVOIR L’IDEE QU’IL Y A UNE OPPOSITION ENTRE LES DEUX PARTIES… ».
La constance et la continuité apparaissent ainsi comme les caractéristiques de la politique coloniale du Gouvernement allemand dans ses rapports avec les missions, malgré les quelques difficultés connues localement dans les relations. Peut-être ces difficultés étaient-elles de peu d’importance par rapport aux avantages que le gouvernement retirait de ses relations avec les missions.
En tous cas, les reproches signalés dans les rapports du Résident impérial ne semblent pas avoir influencé dans la suite l’attitude du Gouvernement à l’égard des missions. Au contraire, des directives furent données pour le renforcement du soutien jusque-là apporté aux missionnaires, spécialement à l’occasion de la lutte contre l’Islam. On voulait décourager toutes manifestations antichrétiennes. Pour cela, dit HERMANN, « il faut punir sévèrement quand les musulmans se moquent des institutions, cérémonies ou manifestations extérieures de la religion chrétienne… Les Anglais qui sont des colonisateurs expérimentés veillent à ce que, même s’ils ne sont pas des chrétiens pratiquants, leur christianisme soit présenté aux indigènes comme une religion de seigneurs et punissent sévèrement ceux qui ne respectent pas les missionnaires… C’est donc un devoir pour un gouvernement chrétien envers ses ressortissants chrétiens de couleur de laisser ceux-ci en place, de leur faciliter la visite de l’église et le respect des jours fériés, mais aussi de les protéger contre l’hostilité due à leur adhésion au christianisme ».
En résumé :
« 1. Surveillance de tous les propagandistes surtout des enseignants et des commerçants ambulants; punition sévère pour autant que la propagande entre dans la politique ou bien détruit la religion chrétienne; pour les étrangers, expulsion immédiate.
» 2. Punition sévère pour toutes les attaques contre les chrétiens de couleur à cause de leur religion, de même que de toutes remarques déplacées de musulmans ou de païens sur la religion chrétienne.
» 3. Lors de la nomination d’Akides ou d’autres nominations, la préférence doit être donnée aux chrétiens de couleur, si les capacités et le rendement sont les mêmes.
» 4. Ne pas laisser de doute à la population de couleur sur le fait que le païen, aux yeux du gouvernement, ne gagne rien par son passage éventuel à l’Islam ; que le chrétien au contraire est mieux considéré.
» 5. L’appui aussi fort que possible à toutes les missions ; même s’il y a des divergences donner extérieurement l’apparence de l’entente.
» 6. Ne pas célébrer de la part du gouvernement les fêtes musulmanes ; par contre dispenser ostensiblement les employés indigènes de couleur pour leurs jours fériés.
» 7. Ne pas reconnaître les noms d’adoption musulmans aussi bien pour les employés du gouvernement que pour les travailleurs dans les listes de travailleurs et dans les livres de paie des boys (pour autant que l’intéressé n’ait pas reçu ce nom à sa naissance) mais employer les vrais noms de la tribu.
» 8. Multiplication aussi grande que possible des écoles du gouvernement et des missions, pour autant que ces dernières soient interconfessionnelles ».
A lui seul, chacun de ces points constitue un programme pour l’Administration. Toutefois, alors que les mesures préconisées revêtent toutes une grande importance dans la politique coloniale du Gouvernement Impérial, celui-ci considère que l’exécution des instructions données ne peut être efficace que si l’on développe l’enseignement. Aux yeux du gouvernement, ajoute le conseiller d’Etat HERMANN, « le meilleur moyen contre l’extension de l’Islam est la multiplication d’écoles officielles et de missions, pour autant que ces dernières soient interconfessionnelles. Les indigènes voient très bien l’avantage que leur apporte la possibilité d’écrire et de lire en caractères latins le kiswahili. L’expérience apprend que les écoles coraniques, dans lesquelles le kiswahili est écrit en caractères arabes, reculant aussitôt qu’une école officielle est fondée dans le voisinage ».
Une telle politique ne pouvait que rencontrer l’assentiment des missions. Non seulement elle leur confirmait la volonté du gouvernement de défendre leur œuvre mais elle leur assurait surtout un monopole. La religion chrétienne devenait une religion privilégiée par le gouvernement, ce qui devait rehausser le prestige des missionnaires aux yeux des populations et provoquer des conversions au christianisme.
Le gouvernement s’étant déclaré plus favorable aux chrétiens qu’aux païens et aux musulmans, il ne pouvait échapper à personne que les missions étaient la meilleure voie pour être en paix avec l’Administration. Beaucoup de conversions au christianisme et particulièrement au catholicisme n’eurent pas lieu par conviction mais par besoin de protection et par souci de promotion sociale.
Pour les gens du peuple ce besoin de protection et de promotion sociale se présentait sous un double aspect :
Premièrement, se faire protéger contre les exactions et les vexations des autorités autochtones ainsi que contre certaines exigences de l’Administration allemande ; deuxièmement, se trouver une possibilité d’atteindre en sécurité un peu d’aisance et éventuellement de la réputation.
C’est ce que nous semble confirmer le « Rapport annuel » de la Résidence du Rwanda pour l’année 1912, disant à propos des missions catholiques :
« Sans aucun doute, l’extension des missions fait du bien, car les indigènes espèrent obtenir par leur adhésion à la mission une amélioration de leur position sociale et une protection contre les exigences justifiées et injustifiées de leurs chefs. Ils se considèrent comme des Wagaragu (= serviteurs) de la mission et sont considérés comme tels par les autres Banyarwanda (Rwandais). Peu de gens osent s’attaquer au mugaragu d’un Européen, comme au mugaragu d’un grand chef, car l’indigène estime comme allant de soi que le maître intervienne pour son sujet, même si le Droit n’est pas très clair en cette matière ».
Quant aux autorités et au groupe Tutsi sur lesquels s’appuyait l’Administration allemande pour gouverner le pays, ils voyaient dans le rapprochement avec les missions un moyen de renforcer leur position. Pour eux, l’essentiel était de s’assurer que les missionnaires n’agiront pas contre leurs intérêts auprès de l’administration. Sans nécessairement se convertir, Musinga était contre, ils se garderaient éventuellement de malmener les chrétiens par peur de leurs « maîtres » les missionnaires.
Le « Rapport » du Vicariat pour l’année 1910-1911 décrit le comportement des Tutsi du Centre du pays en ces termes :
« Nous ne désespérons pas cependant : nos efforts doivent de plus en plus porter sur Nyanza (la capitale) pour assurer l’avenir de nos missions. Un point qui nous montre aussi le rapprochement qui s’opère entre nous et les Batutsi, c’est que plusieurs chefs, très haut placés à la capitale, ont fait à nos chrétiens des avances pour les avoir parmi leurs suivants. D’autres, sans prendre les devants, les acceptent volontiers pour leurs clients, ne leur imposent aucune corvée le dimanche et les laissent absolument libres de venir à la mission. Ils les choisissent même, de préférence aux païens, comme messagers dans les cas délicats. Ce mouvement, nous le favorisons en poussant nos chrétiens à entrer ainsi dans les « familles des chefs »
Manifestement, l’attitude du gouvernement à l’égard du christianisme et des missionnaires a eu un effet bénéfique pour l’extension des missions. Les mesures prises contre l’influence de l’Islam ont favorisé le succès et le prestige des missionnaires. Vues à travers la politique coloniale du Reich, ces mesures n’étaient pas une nouveauté mais une explication des principes rappelés plus haut que le Dr STRUEBLER avait définis en 1905, montrant que l’Administration des Colonies ne pouvait pas se passer de la collaboration des missions dans son œuvre.
Ainsi, l’exclusive prononcée contre l’Islam resserre les rapports entre les missions et l’Etat. La religion n’allait-elle pas être mise au service de la politique ? Il appartenait aux chefs religieux de délimiter le champ de leur collaboration. En ce qui concernait le gouvernement, il était évident que son but était de se servir des missions chaque fois que l’occasion se présenterait, pour faire avancer son entreprise coloniale.
Une lettre du Dr KANDT, le même qui avait reproché aux missionnaires de sortir de leur mission, fournit un exemple de ce que l’Administration allemande au Rwanda attendait des missionnaires.
« Les missions que vous avez fondées au Nord du Rwanda, écrit le Résident KANDT à Monseigneur HIRTH, contribuent pour une grande part à la pacification de ce district. Elles facilitent grandement la tâche du gouvernement, L’influence de vos missionnaires nous a épargné la nécessité d’y entreprendre des expéditions militaires. Le district du Bushiru est resté insoumis jusqu’à ce jour. Le chef n’est pas en mesure d’y faire valoir son autorité. Le gouvernement voudrait éviter une expédition punitive. En son nom, je prie la mission catholique d’y établir un poste de mission. Sans aucun doute et en fort peu de temps les missionnaires auront gagné la confiance de cette population énergique et rendu ainsi à la civilisation un service très appréciable ».
Les espoirs du Résident furent réalisés. Les missionnaires fondèrent le poste de Rambura et grâce à leur influence amenèrent la paix dans la région.
Ce n’était pas la première fois que l’Administration allemande faisait appel aux missionnaires. L’analyse faite de ses méthodes de gouvernement et de ses interventions pour pacifier les régions troublées du pays a montré que les missionnaires ont souvent suppléé l’administration par leur influence pour ramener le calme. Ainsi, relate le rapport annuel de la Résidence (1912),lors de la révolte de Ndungutse contre Musinga (voir IIe Partie, Titre I, Section III), « les missions de Rulindo et Rwaza ont fait heureusement usage de leur influence pendant l’expédition en mettant devant les yeux des indigènes la nécessité de se soumettre, ceci à la demande de la Résidence. Le supérieur de Rulindo parvint, par une action personnelle, à persuader certains grands particulièrement rebelles, de cesser leur résistance passive, ce qui permit de renoncer à une action contre ces montagnes ».
Il ressort des développements qui précèdent que la coopération entre l’Administration allemande et les missions, malgré certaines incompréhensions, fut complète. Quelles que fussent les opinions personnelles des agents du gouvernement, ils avaient la consigne de témoigner en toutes occasions aux missionnaires une sympathie active et incessante, dans l’intérêt de la colonisation. Les instructions gouvernementales dont nous avons donné des extraits caractérisent le mieux l’attitude dictée à l’administration sur place.
Missions et Administration ont tiré profit de cette politique religieuse du Gouvernement Impérial. Pour les missions l’appui de l’Administration allemande a favorisé leur installation et leur extension. En retour, l’Administration a trouvé auprès des missions une collaboration et un soutien qui furent souvent la base du succès qu’elle connut durant la période qu’elle occupa le Rwanda, notamment quand il fallait pacifier les régions où éclataient des troubles ou pour renforcer l’autorité des Tutsi.
L’expérience de ces relations entre l’Administration allemande et les missions ne peut être continuée. La guerre 1914-1918, y mit fin. Mais si pour l’Allemagne tout fut perdu, par contre les missions gardaient le bénéfice des bons rapports qu’elles avaient noués avec le pouvoir colonial. Cet acquis allait devenir même précieux et constituer comme un tremplin dans l’évangélisation du Rwanda dès que celui-ci serait dévolu à une métropole réputée catholique.
Quelles furent pour la population les conséquences de ces relations entre l’Administration coloniale et les Missions ? Pour répondre à la question, une distinction s’impose en fonction des buts poursuivis et des méthodes envisagées par chacune des deux institutions pour atteindre ces buts. Un point est commun à l’Etat et à l’Eglise : il faut réussir. Pour l’Etat, il s’agit de réussir la colonisation, c’est-à-dire l’exploitation, la mise en valeur des richesses qu’aurait le pays au profit de la métropole avant tout. Pour l’Eglise, il s’agit d’introduire, d’annoncer et de propager le christianisme de façon à lui assurer si possible un monopole ; faire du Rwanda un pays chrétien, un pays catholique.
Dans l’un comme dans l’autre cas, les buts sont impérialistes, la différence étant davantage dans l’esprit et d’une certaine manière dans les méthodes. Les perspectives sont conquérantes dans les deux cas. Pour les réaliser, l’Administration, comme l’Eglise, a dû tenir compte des réalités locales. Les difficultés pouvaient en être diminuées.
Ainsi, l’Administration basa sa politique sur le groupe Tutsi et renforça même les privilèges dont celui-ci jouissait en fonction de la possession du pouvoir. Par là fut rendu plus lourd le joug qui pesait sur l’autre groupe, les Hutu, sollicités désormais par deux maîtres ayant une même soif du profit. Les résultats ont été indiqués au premier titre de cette partie : une double soumission et une double exploitation.
Quant à l’Eglise, elle proclama sa doctrine libératrice. Mais pour être sûre de libérer ceux auxquels elle apportait son message et d’en libérer le plus grand nombre, elle posa le principe de s’allier les gouvernants ou au moins de se les rendre bienveillants. La protection et le soutien de l’Administration la firent apparaître à la population comme une force capable de s’imposer. Bien des fois, le drapeau abrita la croix. La crainte que l’on put avoir de l’administration fut étendue aux missionnaires. Les relations entre l’Eglise et l’Etat dans les débuts de l’évangélisation du Rwanda créèrent ainsi une ambiguïté quant aux buts que poursuivaient les missions. Tantôt les missionnaires agissaient seuls, tantôt ils faisaient appel à l’Administration pour s’imposer aux autochtones. La fondation de la Mission de Kabgayi est un exemple typique de la confusion ou identité de volontés et de buts entre les missions et le gouvernement colonial. Alors que les autorités indigènes s’étaient opposées à l’installation des missionnaires parce qu’elles ne voulaient pas de leur religion, les missionnaires firent intervenir l’administration qui, on l’a vu, non seulement leur concéda le terrain au mépris des autorités indigènes, mais même les installa en son nom. Conséquence : les autorités et la population autochtone s’empressèrent de satisfaire les besoins des nouveaux venus, de peur de subir les représailles de l’administration.
Même si le jugement des autochtones était erroné quant à l’identité de vues des missions et de l’administration, les faits n’autorisaient pas les distinctions nécessaires. Il est d’ailleurs probable que dans leur intime conviction les missionnaires n’ont pas approuvé les procédés de l’administration, mais pouvaient-ils se permettre de discuter ces procédés alors qu’ils avaient estimé que leur installation dans le centre du pays, dans les parages de la Cour, était une condition nécessaire du succès de l’évangélisation du Rwanda ? Le cardinal LAVIGERIE avait fait de la prudence une des règles de leur vie. « Je vous conseille, leur écrivit-il, la plus grande réserve et retenue dans les relations avec les sociétés laïques ou hétérodoxes. J’ordonne absolument aux supérieurs de ne point laisser s’établir de relations suivies entre les simples missionnaires et les agents de ces sociétés qui habitent l’Afrique équatoriale, il en résulterait des inconvénients, des indiscrétions et à la longue des tiraillements de toute sorte »
Sans doute les missionnaires furent prudents. Mais cette prudence pouvait-elle les empêcher d’accepter un service qui avait pour résultat de réaliser leur but, tout en déformant aux yeux de la population l’esprit qui était le leur ? Il est difficile de répondre à cette question. Néanmoins, il semble que c’est seulement dans la mesure où le même résultat put être atteint sans l’intervention de l’Administration que la situation fut claire. Dès lors, l’ambiguïté dont nous parlons n’affecta la position des missions que dans la mesure où eut lieu en leur faveur une intervention de l’administration : cas de nécessité dans des circonstances de temps difficiles. Mais cette considération n’enlève rien aux effets produits sur la s4été par cette complémentarité des deux institutions étrangères : la peur du Blanc.
Cependant, la crainte que l’on a du missionnaire doit être saisie à deux niveaux au moins : au niveau des gouvernants traditionnels et au niveau de la masse des gouvernés. On aborde ici la question des relations EgliseIndigènes.
Les autorités traditionnelles voient dans les missionnaires une menace pour leur pouvoir, des concurrents même. Si par le biais de leur enseignement, ils s’attachent la population, celle-ci se détournera de ses dirigeants et échappera à leur emprise. Une désacralisation de l’autorité des chefs, c’est-à-dire une démonstration de la faiblesse des autorités traditionnelles vis-à-vis des missionnaires pourrait mettre en danger le régime lui-même. Favoriser des sentiments d’égalité possible entre un serviteur et son maître dans le Rwanda d’alors, c’était ébranler les structures mêmes de la société, s’affirmer comme véritable chef de ceux qui sans s’inquiéter des conséquences comme avant, osaient se poser devant leurs maîtres considérés comme moins forts que ceux qui prêchaient le christianisme.
Pour prévenir cette « subversion » des missionnaires la Cour les avait envoyés dans des régions difficiles avec l’espoir que les populations débarrasseraient le pays de ces indésirables.
Plutôt que d’être ennemis des populations, les missionnaires en devinrent les amis, même si ce fut avec difficultés.
Alors que les missionnaires avaient espéré s’appuyer sur les chefs pour conquérir le peuple, ils furent contraints d’aller d’abord vers celui-ci; enchaîné qu’il était par ses gouvernants, il n’aurait pas le temps à consacrer aux enseignements des Pères. La Cour et avec elle ses apanages ne s’y trompaient pas comme le prouve le rapport au sujet des catéchumènes de la mission de Zaza (Est) :
» C’est surtout sur eux que l’influence des chefs est tout à fait funeste. Dernièrement le roi a partagé le Gisaka entre deux principaux chefs. Ceuxci font construire des maisons comme celle du roi lui-même, et tous les jours les pauvres gens sont mis à contribution. Souvent on les emmène à la capitale, pour y apporter des vivres à d’autres chefs qui y sont en permanence. De sorte que, après avoir travaillé pour leur famille, pour leurs chefs et pour le roi, il leur reste à peine quelques jours pour gagner de quoi se procurer une étoffe qui sera l’unique habit de plusieurs mois. Quand après cela, on leur parle de se faire instruire : « Comment puis-je écouter tes paroles, alors que je n’ai pas même le temps de me reposer »
Le supérieur de la mission de Nyundo (Nord-Ouest) relate de son côté : « Les difficultés à surmonter ne sont pas seulement inhérentes à la nature du nègre, il y en a d’autres, purement extérieures : le paganisme n’est pas encore assez ébranlé, et de plus toute personne qui se fait instruire est sûre d’avoir contre elle la classe dirigeante des Batutsi, et cela ne va pas sans inconvénient… Les appréhensions que j’exprimais l’an dernier n’ont pas disparu, au contraire : l’autorité des Batutsi, déjà absolue, s’accroît encore et nos pauvres Bahutu sont de plus en plus accablés d’impôts et de corvées. Cette situation n’est guère de nature à augmenter le nombre des catéchumènes ».
N’osant pas s’attaquer directement aux missionnaires que l’on savait protégés par le gouvernement allemand, on emploie des moyens propres à les décourager dans leur entreprise : empêcher autant que possible la population de les approcher ; ils finiraient par partir, se sentant de plus en plus sur une terre hostile. Un extrait du diaire de Rwaza (Nord) fait deviner l’ampleur de cette hostilité :
« 16 septembre 1904. Enfin une lettre de Save (Sud) nous arrive. Hélas ! Elle n’éclaire que trop la situation dans laquelle nous sommes, nous et toutes les missions du Rwanda. C’est le bon Dieu seul qui peut nous sauver.
Un Tutsi vient dans l’enceinte. Il est étonné de voir que nous avons construit. Il s’enquiert surtout de savoir si l’on pourrait brûler cette maison ; si des balles en traverseraient les murailles. A part cela, il ne laisse rien deviner ».
Des faits de ce genre ont eu pour résultat de confirmer les missionnaires dans leur conviction première selon laquelle pour que le pays soit converti au christianisme, il faut qu’il le soit avec l’appui des chefs. Le supérieur de la mission de Mibirizi (Sud-ouest) le rappela dans son rapport :
« Cependant pour l’exercice tranquille et libre de la religion, pour sa diffusion définitive dans ce beau pays du Rwanda, il est nécessaire de gagner les chefs, surtout le roi. Sans cela, il sera impossible humainement parlant, de faire des conversions telles que le missionnaire les rêve. J’ai moi-même entendu dire au roi : « Je laisse les Bahutu s’instruire, mais quant aux Batutsi, non, ce sont mes hommes à moi». Par ce court exposé de la situation, on peut deviner nos difficultés : chez les chefs et les Batutsi aisés, nous trouvons porte close, également chez les Bahutu qui ont trop de crainte servile ».
Ainsi, les missionnaires se rendirent compte que les seules relations avec l’Administration allemande ne suffisaient pas dans le cadre de leur apostolat. Elles étaient utiles pour la sécurité, mais inefficaces pour la conversion au christianisme.
Or, ce que désiraient les missionnaires, c’était des relations avec les gouvernants, qui soient aussi bien utiles qu’efficaces pour leur mission. De telles relations furent recherchées chez les dirigeants autochtones. Si elles s’établissaient, les mêmes chefs, déjà instruments des autorités coloniales, le seraient aussi des missionnaires. Mais ceux-ci deviendraient, du fait de ces relations, des intermédiaires, des points d’interférence de l’autorité coloniale et de l’autorité indigène dans l’administration des régions où ils s’installeraient. Le soutien serait mutuel et suivant les circonstances, ce qui ne manquerait pas de créer une nouvelle ambiguïté dans le comportement du missionnaire.
Profitant de l’autorisation donnée par la Cour de fonder une école à la capitale au lieu d’une mission, les missionnaires nouèrent des relations avec la maison royale. Si en sollicitant cette école, la Cour « songeait exclusivement au profit social et politique qu’en retirerait l’aristocratie contre l’étranger » (64) , l’important pour les missionnaires était d’avoir un pied dans la place.
La direction et la responsabilité de l’école étaient laissées aux Pères. «Un catéchiste muganda nous représente à la capitale, écrit en 1904, le Père BRARD, fondateur de la première mission et régent de l’école, avec interdiction d’y parler de religion. Il enseigne le kiswahili au roi et à son entourage .Tous veulent apprendre cette langue pour pouvoir converser avec les Blancs ».
Ceux que divisaient leurs croyances seraient-ils réunis par intérêts ? La soif manifestée par Musinga et son entourage de connaître la langue de l’administration coloniale dont les missionnaires possédaient la clef atténua les oppositions ouvertes contre ces derniers, mais sans provoquer en même temps une option en faveur de la religion chrétienne. Parce que les missionnaires peuvent lui apprendre une langue étrangère, parce qu’ils peuvent par leur enseignement – profane s’entend – lui permette de correspondre sans intermédiaire avec les autorités coloniales, Musinga se montre tolérant à leur égard, mais sans cesser pour autant de les surveiller de peur de les voir profiter de sa tolérance intéressée pour enseigner la religion chrétienne aux Tutsi.
A la capitale, Musinga surveillait lui-même l’enseignement qui était dispensé. Il procéda de deux manières : il se fit élève d’abord, ensuite il multiplia les rencontres avec le missionnaire responsable de l’école.
Le rapport du Vicariat évoque l’assiduité du roi Musinga à l’école. « A la capitale, lit-on dans ce rapport, le peu de régularité des écoliers, leur manque d’application, rendent tout progrès impossible. Le meilleur élève est Sa Majesté Musinga, roi du Rwanda. Il a appris le kiswahili, quelques phrases d’allemand, et les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Il a du goût pour l’étude, surtout pour les langues vivantes. Lui-même voudrait que toute la jeunesse qui l’entoure apprît à lire et à écrire, mais les jeunes Batutsi n’entendent pas tout à fait de cette oreille. « A quoi bon ? disent-ils. Aurons-nous plus de vaches et nos vaches plus de lait ».
Il semble qu’en fait, cet absentéisme et ce manque d’application des élèves étaient dictés à ceux-ci par Musinga lui-même, car relate le rapport de l’année 1907-1908, « ces élèves sont tous des Ntore, ou petits pages du roi ; ils sont désignés par lui et de lui reçoivent l’ordre, puis la permission de venir apprendre ».
Pour quel motif, Musinga, freinait-il la fréquentation de l’école par ces jeunes gens dont les parents n’étaient autres que ses plus grands vassaux, remplissant de hautes fonctions dans son royaume ? A-t-il eu peur, du fait de se trouver sur les mêmes bancs que ses sujets d’être déconsidéré par ceux-ci s’ils en savaient autant que lui et sans ordre de préséance ? Lui, Musinga, qui était le premier personnage de son royaume, la source de la richesse, le dispensateur des biens, n’avait-il pas un droit à être aussi le premier à posséder le savoir dont les missionnaires avaient le secret ? Dans la suite, il le communiquerait à qui lui plaît, il le distribuerait comme il distribuait richesses et commandements.
Ces considérations cadraient avec le système et avec la psychologie des gouvernants rwandais. Partant, les gouvernés ne pouvaient que les approuver. Musinga ne l’ignorait pas. Un supérieur l’est en tout, et même si on n’y croit pas, on doit se comporter comme si l’omnipotence et l’omniscience étaient de l’essence du pouvoir. Par conséquent posséder le pouvoir, c’est être omniscient et agir en omnipotent, à son niveau, dans la hiérarchie parce que seul on connaît la justification de ses actes.
Ainsi les droits que l’on a, quand on a le pouvoir, s’étendent à tout le champ où on peut exercer ce pouvoir. Plus on est élevé dans la hiérarchie, plus on a de droits sans pour autant que les obligations soient corrélatives aux droits. C’est le système d’Ubuhake.
De cette manière, Musinga qui était maître de son royaume traditionnellement parlant, pouvait restreindre la fréquentation de l’école et ainsi contrôler la fidélité ou la servilité de ses pages à sa personne ; leur faire prendre conscience que sans sa volonté, ils ne peuvent rien savoir. Ne pouvant pas empêcher totalement d’aller à l’école, au risque d’indisposer les missionnaires et de ne plus arriver à connaître le kiswahili, Musinga dosa les présences, lui-même restant le plus régulier et donc se réservant la possibilité d’avoir une avance sur ses « compagnons » de classe. « Il pensait, dit de LACGER, que si, lui, le Mwami, savait lire et écrire, c’était suffisant ».
Musinga devint donc la mesure des connaissances à dispenser, avec comme conséquence un « progrès lent ». Il y avait en réalité, en plus des considérations d’ordre politique un aspect qui tenait à la personnalité même de Musinga : celui-ci était un égoïsme et un jaloux. S’il partageait cette jalousie avec un grand nombre de ses commis, celle-ci revêtait des proportions morbides chez ce monarque qui ne pouvait souffrir qu’un autre possédât, ce que lui n’avait pas ou possédât la même chose que lui. Il valait mieux ne pas avoir plus !
Cette jalousie constitua donc un handicap au progrès de son école ; les missionnaires durent en tenir compte comme le laisse voir leur rapport. « Il faut compter avec la jalousie de Musinga : il veut apprendre l’allemand parce que les siens peuvent savoir le kiswahili ! Donc il faut aux élèves des progrès modérés. D’ailleurs, très fins et soucieux de leurs intérêts, ils savent se modeler sur les sentiments du roi, qui donne collines et troupeaux ».
L’emprise de Musinga sur l’école ne laisse donc pas de doute. On a l’impression à la lecture de ces extraits de rapports que le roi est aussi bien maître du programme que de son exécution. Mais on est en droit de se demander dans quelle mesure Musinga voulait qu’en dehors de lui, quelqu’un d’autre pût apprendre quelque chose dans cette école.
En effet, fondée en décembre 1900 pour les seuls Batutsi (72, le Père CLASSE constata en 1907 qu’elle ne comptait que « dix-huit inscrits et cinq ou six assidus ». Ceux-là même pour lesquels elle était fondée s’en tenaient à l’écart, suivant fidèlement les consignes et « ne manquaient aucune occasion de manifester au Père leur mépris et leur dédain »
Ce qui précède autorise à penser que Musinga n’était pas étranger à ce comportement de son entourage à l’égard des missionnaires. Mais il savait jouer et son jeu était double : organiser l’opposition contre les missionnaires, en même temps se montrer étranger à toute manifestation d’hostilité à leur endroit, notamment en s’approchant le plus possible d’eux, grâce à l’école. Musinga se voulait, aux yeux des missionnaires un roi au-dessus de tout soupçon ! C’est dans ce but qu’il « visitait l’école tous les jours, envoyant au Père volontiers un ravitaillement en légumes et en viande, le convoquait même quasi quotidiennement pour des entretiens prolongés. Quoi qu’étroite et soupçonneuse que fut la surveillance qu’il exerçait sur l’enseignement donné, il témoignait déférence et amitié au Père prêt à châtier tout affront qui lui serait fait ».
Non satisfait de contrôler les élèves et leur programme, Musinga voulut empêcher le Père responsable d’avoir des contacts avec ses élèves en dehors de lui. D’où ces convocations renouvelées et ses entretiens prolongés. C’était peut-être aussi un moyen poli de courager le zèle du missionnaire et à travers celui-ci, le zèle des autres.
En réalité, il semble que les missionnaires ont rarement cru en l’amitié de Musinga, en sa sincérité. Mais dans-quelle mesure eux-mêmes furent-ils sincères à son égard surtout au vu des obstacles qu’il mettait à leur installation et à leur mission?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les relations entre la maison royale et les missionnaires ont été ambiguës. Quelques exemples illustrent cette affirmation.
On lit dans le diaire de Save qu’en date du 16 août 19(#4, Musinga fait dire aux missionnaires « qu’il ne veut nullement nous faire la guerre, étant donné qu’on ne lui a pas fait de mal ; qu’il fera rendre justice pour courrier et étoffes volés ». Le 19 septembre suivant, un envoyé du roi vient répéter aux missionnaires de Save que le roi « nous aime beaucoup, qu’il a donné ordre de laisser passer nos gens, qu’il nous fera rendre notre courrier pillé. Et le diaire de constater : « Voilà un mois de passé et il ne fait rien ». Si justement, jusque-là, ce fut l’impatience qui domina chez les missionnaires parce qu’en haut lieu, la justice se faisait attendre, Musigna leur fournit l’occasion d’être déçus. Le 27 septembre 1904 (un mois et demi après la promesse de les faire rentrer en possession de leurs biens volés), « Musinga, rapporte le diaire, relâche les trois Batutsi, voleurs des charges d’étoffes de la Mission, disant que des « nobles » ne peuvent pas voler. Le 28, pour faire oublier, le roi envoie des cadeaux ».
Un autre fait tiré du même diaire met en évidence « l’amitié » de Musinga à l’égard des missionnaires. Le 5 juillet 1905, « le roi fait appeler un néophyte, Nturo, pour se renseigner sur le compte des missionnaires. Il lui promet une vache, demande si tel ou tel chef en disgrâce fréquente la Mission ; si les Pères reconnaissent Musinga pour roi, etc. – Si ceux-là quitteront le pays, etc. Musinga, poursuit le diaire, en vrai fourbe, dit qu’il sait qu’on l’aime, que ce sont leurs mutuels ennemis qui avaient pillé » !
Ainsi de sa capitale, de son école, d’où il proclamait tout haut ses bonnes relations avec les missionnaires, Musinga patronnait les ennuis faits à ces derniers. Est-ce dire que Musinga se jouait de ceux sur lesquels il comptait dans certaines circonstances ? L’attitude de Musinga comportait-elle des contradictions, était-elle fausse ?
- DRESSE répond, citant le Dr KANDT (premier Résident allemand) : « …le mensonge n’offense point les conceptions morales des Watussi, car c’est pour eux une manière non dépourvue de noblesse de faire rivaliser deux intelligences, tournoi dans lequel le vaincu n’est pas déshonoré par la défaite ». Pour cet auteur, la clé du caractère mutusi est son vif souci de la tenue apparente. « Représenter », faire belle et noble figure à travers tout, voilà la grande affaire pour ces aristocrates. Cette disposition… favorise la duplicité et c’est ce qui fait de cette race l’une des plus menteuses qui soient sous le ciel ».
Musinga, le plus haut représentant de la noblesse devait aussi se montrer avec de grandes « qualités » de joueur, en conciliant dans une même attitude la vérité et le mensonge. Il envoie des cadeaux aux victimes des voleurs évoqués ci-dessus et proclame en même temps la « noblesse » des voleurs. Ainsi, il est juste.
Pourtant, les missionnaires avaient découvert l’homme. Pourquoi dès lors s’accrochaient-ils, voulaient-ils maintenir des rapports qui semblaient sans avenir, notamment à la capitale?
Parce que, malgré les difficultés, l’œuvre de Nyanza, bien qu’ingrate permet un « bon contact avec les Batutsi et la capitale. Ce n’est qu’un commencement, dit le rapport de 1907-1908, nombreuses sont les difficultés, bien peu nos facilités actuellement ; mais Dieu nous aidera ». Il y avait donc l’espoir de venir à bout des obstacles que leur tendait la Cour et de « pénétrer sans bruit par la simple force de l’idée et du dévouement les sphères officielles du gouvernement indigène », l’école servant de truchement entre la mission et les membres les plus hostiles de la monarchie et du patriarcat.
Mais jusqu’à la guerre 1914-1918, on ne peut dire que les relations aient été cordiales entre les autorités indigènes et l’Eglise. L’exemple que donnait Musinga était suivi par ses chefs ayant autorité dans les régions où les missionnaires s’étaient établis. Il y eut dans tous les cas de l’instabilité dans les comportements, de l’équivoque, bref une « hostilité générale », parce qu’on n’acceptait pas leur présence. Souvent la chance des missionnaires se trouva auprès de l’Administration coloniale allemande qui savait ramener le calme en faisant des exemples !
Quelques témoignages glanés dans les rapports montrent comment se présentaient ces relations entre les gouvernants autochtones et les missionnaires. L’intérêt demeure le thermomètre de ces relations.
Ainsi quand la pluie manque, « Musinga envoie un pot de beurre et de miel suppliant de l’aider à faire tomber la pluie ; lui demanderait à Imana le Dieu des Banyarwanda) et nous à Mungu le Dieu que prient les missionnaires) ».
Prétexte aux ennuis que l’on prépare aux missionnaires ? C’est vraisemblable car le mais de juin est une période de saison sèche succédant à la grande saison de pluie. Il n’y a pas besoin de pluie à ce moment dans le pays.
Il semble donc que la demande du roi faisait partie d’un scénario visant à inquiéter et à faire partir ces Blancs. Et, en effet, dès le début du mois de juillet, les missionnaires enregistrent des « faux bruits divers inquiétants… Les « esprits des Mânes » ont dit par la bouche des sorciers que tous les Blancs devraient être chassés du pays. A la capitale on tue une vingtaine de têtes de bétail pour savoir s’ils auront raison d’eux. Ceci, ajoute le diaire, après avoir affirmé solennellement qu’il (le roi) aime maintenant tous les Blancs ».
Les procédés hostiles sont diversifiés. Ainsi, dit le même diaire, le 10 août 1904, « un Mututsi voisin de Rwakilima vient faire une visite et jette devant notre maison le bras d’un nouveau-né, enveloppé dans des herbes cabalistiques. Il a dû le faire sur ordre supérieur. Ce puissant sort devait en finir enfin avec ces Blancs et les chasser du pays ». Le lendemain, « le chef Cyatatire vient rendre visite accompagné par un envoyé du roi. Les Pères se plaignent des procédés hostiles. Les Batutsi les tranquillisent, disant que ce sont de pures inventions des Bahutu ».
Dans les Missions du Nord (Rwaza) et du Nord-Ouest (Nyundo), les agressions se multiplient, prennent plus d’ampleur. Le fait d’être à grande distance de la capitale pouvait décourager les recours ou rendre les secours inutiles. En définitive, n’est-ce pas la Cour qui encourageait et soutenait ces faits ?
Pour les Pères de Rwaza, il n’y avait pas de doute : « le rôle des Batutsi nous semble de plus en plus menteur. Nous sommes très portés à croire qu’eux sont à la tête du mouvement. Hier au Kiryi dès que les Pères vont rejoindre les adversaires du Père BARTHELEMY, les Batutsi viennent au devant d’eux, criant, nous sommes les gens de Luhanga (grand chef qui représente le roi), nous venons vous aider. Ils racontent que le Père BARTHELEMY vient de tuer à bout portant Lukara rwa Ngoroye et un autre, disant la manière dont ils ont été frappés. Le fait se passe à l’instant. Comment l’ont-ils su s’ils n’y étaient pas ? Or, ils n’étaient pas du côté du Père. Puis ils cherchent à dérouter les deux Pères. Aujourd’hui, c’est par eux que notre courrier a été attaqué et pillé ».
A la suite de ces faits répétés, les Pères en appelèrent au Résident VON GRAWERT. Mais celui-ci, en passant par Save avant de se rendre au Nord où les missionnaires espèrent une punition des Batutsi, demande l’avis du Père BRARD, qui, a cette époque, remplaçait Mgr HIRTH au Rwanda.
A la question de savoir s’il faut punir les Batutsi, le Père répondit : « Non, ce n’est pas encore dans les mœurs, ça viendra, pour le moment nous aurions à supporter les pots cassés étant seuls ici, la situation peut s’arranger sans cela ». Et il ajoutait dans sa lettre : « Je lui ai bien recommandé de ne pas parler d’un seul de nos griefs au roi, lui faisant comprendre que nous avions besoin pour notre œuvre de laisser faire Musinga ; il m’a dit qu’il comprenait parfaitement et qu’il n’en ferait aucune mention. Vous pouvez le lui répéter au Muléra puisqu’il viendra de là à Nyanza.. Mais je crois de fait qu’il n’en parlera pas, car il veut à tout prix tout étouffer pour ne pas exciter de trouble dans le Rwanda et ne pas trop mécontenter les Batutsi ».
Les Pères qui étaient malmenés à Rwaza n’approuvèrent pas la position de leur supérieur, car pour eux, ne pas punir les Batutsi qui leur causaient tant de torts revenait à les encourager dans le mal. Leur indignation, ils la consignèrent dans leur diaire le 10 octobre 1904 :
« Une nouvelle lettre de Save nous inquiète un peu. Nous craignons fort que les mesures projetées ne soient que des demi-mesures qui après un moment de calme forcé ne feront que soulever de nouvelles haines et de nouvelles colères. Avec les Pères du Bugoyi nous ne pouvons admettre que l’on veuille passer aussi légèrement sur les faits graves qui se sont passés ici. Encore une fois, les Batutsi comptaient sur notre chute pour exploiter leur victoire et tomber sur nos .autres missions. Ici, ils ont franchement levé la masque, se sont posés contre nous et ont ouvertement appelé à la révolte. Ceci est au su et au dire de tous. C’est un fait public. Les Bahutu qui nous ont défendus accepteront-ils de les voir sortir ainsi avec les hommes de la guerre, plus forts, plus adulés qu’auparavant ? Ils nous traiteront de peureux, de femmes et se défieront de nous car ils savent bien que les Batutsi leur en veulent et ne leur pardonneront pas de nous avc.kr défendus contre eux. Nous ne gagnerons pas l’amitié des Batutsi et nous perdrons celle de nos défenseurs. On oublie un peu que le Muléra n’est pas le Nduga ».
Faut-il en conclure que les missionnaires étaient pour autant divisés ? Il semble qu’il faille plutôt considérer qu’il y a eu plus un malentendu sur les méthodes et l’opportunité de faire engager une action contre les Batutsi que sur le principe même de cette action.
En effet, écrit le Père BRARD à ses confrères du Nord, puisque le capitaine VON GRAWERT « va chez vous pour montrer à vos sauvages que vous n’êtes pas abandonnés comme ils le pensaient », sa visite ne passera pas inaperçue et pourra ramener la paix aux moindres frais. La deuxième considération du Père BRARD paraît tenir davantage au fait que dans le cas des missions au Rwanda, il lui revenait de prendre toutes les responsabilités en déterminant la ligne de conduite à garder par les missionnaires pour l’avenir des Missions. C’est pour cela qu’il devint impératif dans sa lettre, mettant l’intérêt de la religion au-dessus de celui qui était propre à une mission isolée. « Priez, politiquez, consultez, réfléchissez, écrit-il aux Pères du Nord, pour voir ce qui pourrait les amener à faire la paix entre eux et avec vous et ne reculez pas devant les sacrifices, mettant le bien de la religion au-dessus de tout bien, entendu le bien commun au-dessus du particulier, tout cela avec l’appui de Mr VON GRAWERT sans avoir l’air de le pousser »
Position sage, prudente mais dans quelle mesure était-elle pratique ? Telle était la question que se posaient les destinataires.
Mais les Tutsi, sans doute prévenus de l’arrivée imminente de VON GRAWERT et de ses soldats, s’empressent de faire des amabilités aux Pères. Ainsi, pensent-ils, quand VON GRAWERT arrivera le 21 octobre 1904, les missionnaires n’auront qu’à évoquer devant lui des difficultés réglées entre amis. Écoutons ce témoignage : « Le 13 octobre 1904 – Visite de Luhanga, de retour de la capitale. Il apporte un taureau en cadeau. Les déclarations et protestations d’amitié abondent. Le roi, nous ditil, est notre ami, l’ami de tous les Blancs. Il a chargé Luhanga de veiller à ce que personne ne nous manque de respect. Il nous fournira ouvriers et matériaux, nous aidera, comme autrefois ! Belles paroles qui laissent assez froids continue le diaire. Autrefois, par les chefs nous avons pu avoir un petit arbre coupé en trois tronçons à peu près inutilisables, puis la défense de nous porter des arbres sous peine d’être pillés et d’avoir sa hutte brûlée. Le Père Supérieur dit à Luhanga qu’il accepte ses paroles. « Nous sommes toujours les amis du roi, lui dit-il, et ici nous n’avons cherché qu’à augmenter son autorité ; toujours nous avons dit et répété à tous que le roi était le maître. Nous, nous ne voulons pas de commandement (ingabo). Nous ne sommes pas venus pour commander. Tous les services que nous avons pu lui rendre, nous les lui avons rendus soit auprès des Belges de la Commission et du Bwisha, soit auprès des Bahutu. Nous voulons encore faire de même. A Luhanga de nous montrer qu’il ne fait pas que parler » !
Il faut reconnaître que la tactique a bien réussi puisque les troubles furent attribués aux Hutu par les missionnaires eux-mêmes (cf r. plus haut, IIe Partie, Titre I, Chapitre II, Section 3, pp. 69-70 du texte dactylographié). En conclusion, ils déclarèrent à VON GRAWERT : « De ces troubles les Batutsi ont profité. Ils les ont entretenus et exploités et un Grand, LUZIRAMPUHWE, a été lui-même jusqu’à exciter ouvertement les gens à nous attaquer parce que VON GRAWERT était bien mort et ne pouvait plus nous aider ».
De Père BRARD avait vu juste quand il écrivait aux missionnaires de Rwaza que le capitaine VON GRAWERT n’était pas disposé à punir les Batutsi. Les Pères n’avaient donc aucun intérêt à étaler les méfaits de ces nobles mais par contre, ils avaient un grand intérêt à conserver la bienveillance du capitaine. Celui-ci « se montre tout à fait aimable et s’efforce de tout arranger avec les Bahutu… Il rappelle beaucoup aux Bahutu que les Batutsi sont leurs chefs »
Ménager les Batutsi, telle fut la caractéristique de la politique religieuse de l’Eglise au Rwanda sous l’administration coloniale allemande. Politique à longue vue, car pour l’immédiat, ces ménagements ne désarmaient pas les Tutsi. Les Pères en étaient conscients comme le montre cet extrait d’une lettre du Père BRARD adressée au Père CLASSE, le 28 septembre 1904, alors que trois semaines auparavant il avait recommandé de faire ce qui était possible pour s’approcher des Tutsi et gagner leur confiance.
« …il faut plus que jamais se méfier d’eux, écrit le P. BRARD, plus ils nous diront qu’ils nous aiment, plus il faudra être sur nos gardes en souriant quand même, que voulez-vous. Ces Messieurs veulent à tout prix cacher leur jeu d’enfants, ils ne voudraient pas du tout être découverts, il pourrait leur en cuire. Voilà pourquoi je ne crois pas qu’eux-mêmes nous attaquent, mais ils feront leur possible pour nous tracasser sinon plus… Il ne faut pas s’attendre à ce que le roi punisse ces Batutsi qui vous ont menti, il se moque de nous : je lui demande depuis longtemps de punir ceux qui ont volé votre courrier, il promet, dit qu’il nous aime beaucoup et ne fait rien ; il a envoyé chercher les chefs du Gisaka qui avaient pillé les ballots d’étoffes et les a renvoyés absous disant que les « Imfura » (= Nobles) ne pouvaient voler ».
En dépit de tout cela, les missionnaires ne se découragent pas. Ils ne se résignent pas à la situation, ils lui font face. Leur évêque, Mgr HIRTH les encourage, à apporter LEUR SOUTIEN AUX TUTSI partout où l’occasion se présentera, CAR EUX SEULS ONT L’APPUI DU GOUVERNEMENT.
Étant en visite à la Mission de Rwaza, Monseigneur ne manque pas de recommander la prudence quand même. Mais en même temps, rapporte le diaire, « Sa Grandeur… nous recommande de travailler à gagner les Batutsi, puisqu’ils doivent définitivement triompher, et préparer si possible leur rapprochement avec les Batutsi ».
Il est important d’observer que cette recommandation de l’évêque coïncide avec le moment où le lieutenant VON NORDECK, au nom du gouvernement, va investir les missions d’un terrain que le roi avait refusé jusque-là : Kabgayi. Aussi, quand Mgr BIRTH quitte Rwaza, il va directement au rendez-vous du représentant du Gouvernement, accompagné du supérieur de Rwaza, le Père CLASSE.
Ce coup de force réalisé par l’Administration en faveur des missionnaires et contre la volonté de Musinga jeta le trouble dans les milieux de la Cour et des autorités indigènes en général. Il semble que ces autorités virent dans ce geste de l’administration un présage d’une série de châtiments que le gouvernement allait leur faire subir à cause des torts faits aux missionnaires.
Il fallait, étant donné les circonstances, sinon empêcher l’Administration d’agir comme elle l’entendrait, au moins limiter les dégâts en suggérant aux missionnaires, par des moyens appropriés, « des cadeaux », de ne pas entraîner la chute des plus coupables parmi les chefs.
Tandis qu’au Marangara (Kabgayi) Musinga donne ordre à ses chefs et donc à la population de se mettre à la disposition des missionnaires pour que rien ne leur manquât, il dépêche ses émissaires auprès des missions éloignées pour les assurer de l’indéfectibilité de son amitié !
Désormais, mieux vaudra avoir ces missionnaires pour soi que contre soi. S’en approcher sans se livrer à eux, leur rendre service mais s’en servir aussi à l’occasion. Musinga et ses chefs changent de tactique, au moins le temps nécessaire pour échapper à la « vengeance » des Pères par le Gouvernement.
Un extrait du diaire de Rwaza donne une idée de la course engagée par Musinga derrière les missionnaires. Alors que le Supérieur de Rwaza qui avait accompagné Mgr HIRTH regagne son poste, on lit dans le document à la date du 17 février 1905 :
« En route un envoyé du roi le rejoint et lui offre une pointe d’ivoire. Le roi, lui dit-il, est notre grand ami. Il compte sur nous pour aider ses Batutsi à construire des résidences (ingo) chez nous, à lever l’impôt ». Partout c’est la même antienne : Cyatarugamba, Sempabuka, Rwagitare, Gakwandi. Tous se font aimables au possible. Au retour, Gakwandi attend le Père chez Rwihandagaza et veut rentrer avec lui par le Bugarura. Impossible de l’en dissuader. Il prend de l’avance, avant le jour sur la caravane du Père, puis suit porté dans son ngobyi (= hamac).
Le 20 février, Gakwandi vient faire visite, il amène une vache et son veau. Avant même de l’offrir, entendant la réflexion qu’elle ne se laisse pas approcher, il la change immédiatement contre une jeune bête. Évidemment, il reprend son chapelet. Ses gens ne l’écoutent pas, la résidence de Nshuzamihigo est en ruine, l’impôt ne se paye pas. Il demande d’être aidé et voudrait que séance tenante l’on proclame la levée de l’impôt. Cette proclamation est impossible dans cette forme. Du moins nous disons aux gens qu’ils sont sujets de Musinga, par conséquent que nous désirons qu’ils lui donnent le miel qui lui revient. Gakwandi voudrait plus. Il voudrait que nos gens l’accompagnent et l’aident partout à lever l’impôt. A cela nous ne pouvons consentir. Qu’il demande ! Si les gens refusent, qu’il nous avertisse ».
Même si la méfiance ne disparaît pas, si l’intrigue n’est pas absente dans ces manifestations, un fait apparaît : la détente. Ce n’est pas encore la paix, mais les missionnaires y croient dans la mesure où les gouvernants indigènes montrent qu’ils ont besoin d’eux.
En fait, la base de cette détente est fragile. En demandant aux missionnaires d’user de leur influence pour obliger les gens à payer l’impôt, les autorités rwandaises leur demandaient d’opter, de se déclarer du côté du pouvoir, appuyant, comme le faisait l’administration coloniale, l’autorité de Musinga et de ses chefs. C’était là un piège. Y tomber risquait de compromettre l’ensemble de l’œuvre entreprise. En effet, si les missionnaires étaient assimilés aux fonctionnaires du roi, leur liberté de manœuvre déjà plus ou moins limitée en serait davantage réduite. En plus, ils risqueraient de s’aliéner les simples gens, parmi lesquels ils avaient pu recruter des adeptes. En outre, le choix qui leur était réclamé pouvait susciter des scrupules, eu égard à la mission d’ordre spirituel qu’ils entendaient accomplir.
Mais ces scrupules ne rentraient pas dans le champ des critères qui feraient considérer les missionnaires comme des amis ou des ennemis de Musinga. En tous cas, les envoyés de ce dernier se firent de plus en plus pressants, les visites et les cadeaux furent renouvelés car la question de l’impôt restait à l’ordre du jour. Gakwandi, note le diaire, « voudrait absolument qu’on lui donne des hommes et des fusils pour lever l’impôt. Les gens évidemment ne veulent guère se laisser faire ».
Les chefs veulent mettre à profit le rapprochement qui semble s’opérer pour s’établir là où ils n’étaient pas parvenus à le faire auparavant. L’influence des missionnaires doit pouvoir les aider, puisque eux et les chrétiens sont écoutés par la population.
Pour être sûr de l’intervention des Pères, on leur fait des cadeaux, on les lie. C’est un prêt. Ainsi, rapportent les Pères de Rwaza, « Cyatarugamba, chef du Bugarura, nous amène un petit taureau. Il veut bâtir sa résidence du côté des Bamonyo. Nous l’aiderons de notre mieux, mais il a des sujets peu commodes, qui semblent l’estimer fort peu. Lui aussi, voudrait promener partout l’un de nos enfants pour se faire accepter ». Le lendemain, c’est le tour de Rwagitare, cousin de Nshozamihigo. Lui aussi vient avec un petit taureau ; évidemment ses demandes sont les mêmes ».
Ces faits mettent en évidence un des aspects de la vie de l’Eglise missionnaire : l’action spirituelle de ses hommes a souvent été menée de pair avec des interventions dans le domaine temporel. Souvent aussi à l’occasion ou suite à ces interventions, ils ont été identifiés ou considérés comme supérieurs aux chefs. Cet ascendant dans la société se transmet à leurs chrétiens, ce qui provoque une nouvelle stratification sociale. Dans le contexte de la mentalité du pays, la puissance des missionnaires en faisait des seigneurs dont « la Cour » était avant tout le rendez-vous des chrétiens ; de cette cour ceux-ci tiraient leur influence. Les chrétiens ou même des catéchumènes devinrent de véritables émissaires des missionnaires et furent écoutés souvent comme les Pères.
C’est ainsi que, par exemple, « grâce à Bishirwande et Sherishongori, Kalinda peut lever son impôt. Les gens du Muko disent : « Si tu n’avais pas avec toi les hommes de e Monsieur », tu ne trouverais ici que des bâtons pour te chasser ». Nous faisons tout ce que nous pouvons pour aider les Batutsi poursuit le diaire. Nous n’en sommes pas moins haïs d’eux. Leur pensée est bien toujours de fortifier leur autorité, puis de se débarrasser de tous les Blancs. Pour eux, nous ne sommes toujours que des « Bisimba » (= bêtes sauvages) dont il faut se défaire ».
Lorsqu’on s’interroge pour comprendre ce qui, dans la situation où ces missionnaires se trouvaient, était encore passionnant au point de soutenir leur moral, la réponse parait incertaine. Était-ce leur foi au message qu’ils voulaient proclamer et faire connaître ? Étaient-ce la fidélité et l’obéissance aux directives de la Société ? Un simple amour de l’aventure dont l’issue pouvait être, soit heureuse, soit malheureuse ?
On serait probablement plus près de la vérité en pensant que chacun des éléments de l’interrogation peut avoir joué un rôle dans l’attitude des Pères, à ces moments où avec la meilleure volonté de bien faire on hésitait, on tâtonnait, on cherchait la voie à suivre sur le terrain.
Le laboureur ouvrant un premier sillon dans son champ en friche, doit avoir l’œil ouvert et la main ferme pour ne pas dévier et encore est-il bien rare que ce premier sillon soit une droite impeccable.
Les missionnaires qui commencèrent à évangéliser le Rwanda ressemblaient à ce laboureur. Ils manquaient d’expérience du pays et tout était à faire ; d’où ces difficultés qu’ils eurent à surmonter non sans hésitations, sur les meilleurs moyens d’arriver rapidement au but.
Ils connurent des déceptions, des heures de découragement. Certains furent tentés de couper court à toutes relations avec les autorités Tutsi, convaincus que c’était inutile de les maintenir, puisque cela ne favorisait en rien la mission. Mais tel n’était pas l’opinion de l’évêque. Toute sa politique religieuse était axée sur les bons rapports avec les Tutsi. A cause de cette position, les missionnaires persévérèrent. « Puisque Sa Grandeur nous le demande, notent !es Pères de Rwaza, nous nous efforcerons malgré tout de relever l’autorité du roi et celle des chefs dans ce paya. Mais l’avenir est assez peu douteux ».
L’incertitude qui pèse sur l’avenir ne limite pas les efforts. Pourtant, les témoignages reproduits jusqu’ici devraient faire changer de tactique. Au lieu de cela, il y a de l’obstination, de l’obsession même à conquérir l’amitié des dirigeants. On revient à la charge. Le tremplin pour essayer de renouer, ce sera la population. Elle sera contrainte moralement à répondre aux exigences des chefs. Parce que les gens ont peur des Pères, ils se soumettent à ceux qu’ils détestent à cause de leurs méfaits. Ainsi, les missionnaires deviennent arbitres des situations difficiles. L’objectif ? Prouver aux gouvernants Tutsi leur bonne volonté, l’absence de malveillance à leur autorité.
Comment font-ils ? Écoutons ce passage du diaire :
« Pour montrer que nous ne sommes nullement opposés aux Batutsi, soulignent les Pères de Rwaza, le Père Supérieur invite Musomoro, habitant de la colline, à accompagner Cyatarugamba qui veut lever l’impôt au Bugarura. Ce Mututsi ayant plusieurs fois demandé quelqu’un de la mission pour amadouer ses rétifs Bagarura. Sans cesse les gens disent : «Si vous n’étiez pas là, les Batutsi ne resteraient pas dans le pays. Vous les protégez et eux vous haïssent ; ils veulent vous faire partir du pays ».
Le résultat fut à la mesure du prestige et de l’influence des missionnaires dans la région. « L’impôt a été donné en quantité considérable, constatent-ils dans leur journal. C’est un Mututsi lui-même qui nous dit : « Nous avons reçu beaucoup de miel et des vaches ! Mais sans vous, nous n’aurions pu lever l’impôt ! ». L’aveu est à retenir d’autant qu’on nous accusera de nouveau chez le roi d’empêcher les gens de payer ! – Les Bahutu n’osant nous refuser de donner l’impôt, avaient imaginé une autre chinoiserie. Ils avaient donné le miel mais refusé de le porter à la capitale. De nouveau les Chefs accourent « qu’allons-nous faire? Dites aux Bahutu de fournir les porteurs, nous ne pouvons nous-mêmes transporter tout ce miel ». Quelles gens ! s’exclament les missionnaires. Il fallut à nouveau parlementer avec les Bahutu. Comment faites-vous quand vous payez l’impôt ? Le transportez-vous au Rugeshi (une des résidences royales) ou au Nduga ? Au Nduga – Faites de même maintenant ! « firent les missionnaires. Heureusement ils obéirent et les théories s’ébranlèrent vers la capitale ».
Ce succès des percepteurs d’impôt dû à l’autorité des missionnaires n’entraîne pas pour autant une amélioration des relations entre les autorités indigènes et les missions. En fait, ces relations ont été dominées par ce paradoxe : chaque fois que les missionnaires ont pu exercer leur influencer sur les populations dans le sens demandé par les gouvernants Tutsi et donc dans l’intérêt de ceux-ci, le succès obtenu à servi â, accentuer la méfiance sinon la haine des chefs contre les missions. C’est que dans l’esprit du roi et des chefs, la population finirait par considérer ces missionnaires comme ses vrais chefs. D’où chaque demande d’aide faite aux missions peut être considérée comme un test de leur emprise sur la population, tandis que le résultat serait à la mesure pour l’intensité de la lutte à engager contre elles. « A force de succès, avait écrit Mgr HIRTH à ses missionnaires, faites-vous pardonner votre existence ! ».
Les missionnaires en firent l’expérience à la suite du fait rapporté cidessus. Au lieu de la reconnaissance ou au moins de la bienveillance de la part de ceux qu’ils venaient de tirer d’un mauvais pas ils durent constater, peinés : « Le vent est encore aux difficultés et la haine des Batutsi est loin d’être apaisée… De la part des Batutsi, c’est le pain quotidien : leur haine ne saurait se calmer ainsi. Devant ils font beau visage ; loin, nous sommes toujours les « Bisimba » qu’il faut bouter hors du Rwanda ».
En définitive tous ces ennuis n’ont qu’un seul but : l’éviction des missionnaires. Pour l’atteindre, rien ne doit être ménagé. Aussi, dit le diaire, « les cadeaux ensorcelés des Batutsi se multiplient ! Les imbéciles s’ils croient avec cela nous faire partir ! Cette fois, c’est une cruche de beurre que nous envoie Gakwandi. Nous y trouvons de tout : graisse, graines, insectes, crottes de rats, poils et cheveux blancs et noirs et une sorte de farine. Ce beurre est certainement riche en ingrédients. De deux côtés nous était venue l’annonce de ce cadeau et l’on nous disait : « Du beurre que vous recevrez aujourd’hui, défiez-vous-en, les Batutsi l’ont sacrifié et y ont mis toutes sortes de choses ».
Parallèlement à ces actions, les chefs dénonçaient les Pères chez le roi d’être à la base de l’insoumission de leurs sujets.
A leur tour, les missionnaires se plaignirent au roi de l’attitude des chefs et des Tutsi à leur égard. Mais il est apparu, au cours de cette analyse, que le comportement des chefs n’était autre chose que l’accomplissement d’une mission à eux confiée par Musinga lui-même. Ce qui se passait au Nord n’était différent de ce qui se passait pour la mission du Sud et celle de l’Est qu’à cause de la distance. C’est-à-dire que plus un poste de mission était éloigné de la capita)e, plus les envoyés du roi commettaient des excès « dans la légalité ». En quelque sorte ils avaient pleins pouvoirs, sous réserve de rester fidèle au roi.
La réponse que fit Musinga à la plainte des Pères de Rwaza montre parfaitement que jamais pendant la période allemande les relations entre l’Eglise et les autorités indigènes n’ont été empreintes de cordialité. L’opportunisme a été souvent déterminant dans ces relations où aucune des deux parties ne veut admettre une subordination à l’autre. Musinga ne laisse pas passer l’occasion pour rappeler aux missionnaires qu’il reste souverain de son pays et qu’il n’est pas prêt à partager avec eux en souveraineté. Ce rappel le dispense de trancher le différend qui oppose les Pères et ses envoyés, se contentant de renvoyer ceux-ci dans leurs fiefs et leur suggérant de tout arranger avec les missionnaires. En même temps, Musinga leur confie cette lettre pour le Père Supérieur :
Nyanza, 1 septembre 1905.
« Père CLASSE,
» J’ai pu me rendre compte du grand tort que ces personnes vous ont causé. Vous, vous êtes un homme loyal, merci d’avoir bien voulu m’informer. Le Muléra est ma propriété, mon pouvoir s’y étend (littéralement : j’y commande), je veux que l’on vous obéisse. Ces deux, Ruhanga et Gakwandi, je leur interdis dès ce jour de vous ennuyer dans l’avenir. S’ils vous font du mal une deuxième fois, écrivez-moi, je les châtierai moimême.
» En outre, on vous calomnie en disant que vous gardez chez vous le Mutwa (= il s’agit de Basebya dont il a été question dans les expéditions punitives de l’administration allemande). Mais ce ne sont là que paroles de fou, dignes de gens quelconques (rubanda). Mais ce Mutwa dont on parle, s’il vient chez vous, arrêtez-le et envoyez-le-moi. Le Muléra est mon pays. Si quelqu’un vous fait du mal, chargez4e d’une mission chez moi, je le châtierai moi-même. Les prêtres sont bons (loyaux) sur terre, ils n’incitent personne à l’insoumission. Et vous qui êtes opposé au péché (c’est-à-dire à l’insoumission), si vous voyez qu’ils recommencent à vous faire du mal, dites-le-moi et je les exterminerai.
» J’apprends à lire dans le livre, mais je ne sais pas encore, sauf le Kiswahili.
» Dieu vous garde, Père CLASSE.
» Moi Musinga, roi du Rwanda. à Nyanza ».
Cette lettre, qui est peut-être une des plus importantes qu’ait pu écrire Musinga doit permettre de se faire une idée plus claire de ce que furent les relations entre l’Eglise et les autorités traditionnelles du Rwanda. Quelles conclusions peut-on en tirer ?
1° Pour Musinga, les missions ne sont pas un Etat dans l’Etat. « …Le Mulera est ma propriété, mon pouvoir s’y étend ».
2° Tout pouvoir vient du roi.
« …S’ils vous font du mal une deuxième fois, écrivez-moi, je les châtierai moi-même ».
S’il ne les châtie pas maintenant, c’est qu’il n’est pas convaincu que les Pères l’ont reconnu comme roi du Rwanda. Au fond, il attend qu’ils se réfèrent à lui comme à leur suzerain.
3° La loyauté du vassal ne doit pas lui faire tolérer une opposition à son seigneur. L’affaire du Mutwa évoqué dans la lettre ne fait que le souligner. Ce que Musinga demande aux missionnaires c’est qu’ils se mettent entièrement à son service.
4° Musinga voit dans le fait que la levée de l’impôt a été fructueuse un signe de respect de l’autorité des chefs. La réalité, il la connaît, mais il ne veut pas institutionnaliser l’influence des missionnaires. Car, pour lui, il n’y a d’autorité que celle dont il est l’origine et qui est exercée en son nom. Ne pas s’y soumettre c’est commettre un crime de lèse-majesté qu’est « l’insoumission » qui coutumièrement était cataloguée comme telle. Ce crime, Musinga reconnaît que les missionnaires en sont innocents puisqu’ils n’ont pas poussé les gens à ne pas payer.
5° Musinga interdit aux missionnaires de se comporter comme des juges. « Si vous voyez qu’ils recommencent à vous faire du mal, dites-le moi et je les exterminerai ». C’est là une conséquence du fait qu’ils ne sont pas ses délégués. Mais il faut y voir aussi un avertissement pour le cas où ils passeraient outre.
On le voit, la paix n’est pas faite et même la trêve ne tient qu’à un fil.
Dans ce brouillard que perce quelquefois un rayon d’espoir, tel ce Cyatarugamba qui vient remercier parce que « c’est grâce à la mission qu’il a pu lever un peu d’impôt », les missionnaires concluent malgré eux : « C’est toujours cette haine des grands chefs qui nous vaut des difficultés. Au fond, tous nous haïssent et tous cherchent à s’appuyer sur nous pour faire triompher leur parti ».
En résumé, Musinga et l’ensemble des autorités indigènes sont opposés aux missionnaires, et partant à la religion chrétienne, ils les détestent mais doivent faire semblant de les tolérer, d’abord parce que les Pères sont protégés par l’Administration allemande, ensuite parce que ces missionnaires leur sont utiles, sont à la base de certains avantages. Ces considérations eurent pour conséquence l’équivoque dans les relations entre les deux parties, telle qu’elle ressort des développements qui précèdent.
De leur côté, « honorés et défendus par les autorités européennes » conscients ainsi de leur force, les missionnaires mirent à profit ces relations avec l’Administration coloniale pour établir leurs propres relations avec les autorités indigènes. Perçus comme Européens avant tout, indentifiables et identifiés à ceux que l’on avait vus jusque-là, les missionnaires sont considérés aussi comme des ennemis, mais qu’on ne pourrait vaincre comme on n’a pas pu triompher des autres Blancs.
Ce sentiment de faiblesse, d’infériorité à l’égard des Européens, y compris les missionnaires, constitue un aspect psychologique important pour comprendre l’attitude de Musinga à l’égard des missionnaires, attitude qui peut être résumée en un mot : attente. Jusqu’à son exil en 1931, Musinga a attendu une occasion où il lui serait donné de mettre tous les Blancs à la porte du Rwanda. Cela lui a coûté cher. Mais cette attente dans l’inquiétude explique qu’a l’époque que nous considérons, il n’a jamais voulu stabiliser ses rapports avec les missions. Il ne les a jamais acceptées, il les a subies.
Il semble indéniable que les missionnaires aient cherché à profiter de ce sentiment d’infériorité de Musinga et de ses chefs pour trouver en ceuxci un appui pour l’évangélisation. En rehaussant auprès des gens l’autorité de Musinga et des chefs, en prêchant une obéissance sans discernement au roi et aux chefs parce qu’ils sont autorités, en suppléant quelquefois ces autorités pour prouver leur loyauté et leur soutien au roi, les missionnaires, surtout quand ils étaient écoutés, comme on l’a vu, ont rendu plus grands la crainte et les sentiments de faiblesse de Musinga et des chefs.
Dans ces conditions, il était de l’intérêt de Musinga et des chefs d’être en bons termes avec eux. D’où aussi l’ambiguïté qui affecta ces relations, dès lors qu’elles furent appuyées sur un sentiment ou une manifestation de puissance. Au fond, ces relations ne sont pas établies en fonction des domaines spirituel et temporel propre à chaque partenaire, elles apparaissent à Musinga comme des relations interétatiques. Et c’est parce que Musinga ne veut pas admettre que les missionnaires se considèrent comme ses égaux qu’il rappelle que seul il a pouvoir sur tout le Rwanda. Parce qu’il cumulait les fonctions de chef politique et de chef religieux, autrement dit parce que la religion et la politique allaient de pair, Musinga ne pouvait pas réaliser que ces missionnaires fussent seulement des chefs religieux sans être chefs politiques. Tant que Musinga ne pût se convaincre que les missionnaires et leurs adeptes ne cherchaient pas à le concurrencer o. à le supplanter, il leur témoigna de la méfiance, laquelle devint une consigne pour tous les échelons du pouvoir.
Or, quel était l’enjeu au centre de ces considérations ? La masse du peuple. Musinga craint que les missionnaires ne la détournent de lui, tandis que les Missionnaires ont peur de ne pas en convertir assez au christianisme sans l’aide de Musinga et des autorités indigènes. LES RELATIONS DES DEUX ONT AINSI INFLUE SUR LA VIE DES POPULATIONS.
Pour des raisons indiquées plus haut, Musinga envoie les Pères dans des régions jugées dangereuses, avec l’espoir que découragés ils s’en iront, à moins que les gens ne leur en laissent pas le temps. Pourvu que dans leurs essais de propager leur religion, ils ne touchent pas aux e nobles ». Les amabilités ne manqueront pas pour à voiler ces étrangers les vraies intentions de Musinga.
Conséquence de l’ostracisme pratiqué par les autorités à l’égard du christianisme, les missionnaires trouvent leurs premiers adeptes dans la masse des populations. C’est un moyen pour rester dans le pays et chercher, avec le temps, comment opérer des conversions dans la classe dirigeante.
Parmi ceux qui viennent les écouter, ils cherchent des aides, des auxiliaires. Les missions deviennent des écoles pour ceux qui peuvent approcher les Pères. Pour un grand nombre, on se limite aux vérités de la religion. Pour une minorité, surtout les jeunes, on ajoute ta lecture et l’écriture. De ceux qui, chrétiens, sauront lire et écrire, les missionnaires feront des catéchistes, de vrais hommes des Pères dont le Supérieur de Kabgayi constata dans son rapport pour 1910-1911 qu’ils avaient été « les meilleurs soutiens de nos missions et d’excellents aides catéchistes ».
Avoir des aides pour la propagation de la foi, tel est le but de ces écoles où les populations ont accès; a …le but de l’école n’est pas de faire des savants, nous ne le sommes pas nous-mêmes, mais de grouper une élite de jeunes gens pour les former, les éduquer chrétiennement, l’instruction en plus ne leur nuira pas t ( I 161 .
Pour Mgr HIRTH, l’école doit répondre à un double objectif : a sans cette instruction nous n’aurons pas de chrétiens solides et prospères et sans elle les Protestants auront toute l’influence autour de nous et aux dépens du catholicisme ; bref, affermir les chrétiens, lutter contre l’hérésie… NOUS CREER DES AIDES TIRES DU PAYS ».
Mais la nécessité de l’école s’explique surtout parce qu’il faut des jeunes gens pour aider dans l’apostolat auprès des chefs et de la classe dirigeante. « Négliger la conversion des chefs, écrit-il dans ses Instructions, c’est réduire pour bientôt le catholicisme à une servitude absolue, c’est paralyser son action sinon la détruire complètement. Tenter directement par nous-mêmes la conversion des chefs ne semblent ni pratique ni possible. Il y a trop de défiance et de semblables conversions doivent être menées de loin. Ce que nous ne pouvons réussir, de très bons chrétiens, placés près des chefs, gagnent leur confiance, le feraient. Que nos chrétiens bien formés et instruits aillent, entretenus et aidés par les missionnaires, se mettre au service des chefs (Kuhakwa (sic ! dans le texte) = faire la Cour à son Seigneur) ; s’ils savent au moins autant que leurs amis païens être serviables : pleins de déférence, leur savoir-faire et leur connaissance dans la lecture, l’écriture, le kiswahili leur donneront vite l’oreille et la faveur des chefs ».
Ainsi le baptême pouvait être la clé d’une promotion sociale. Appuyés par leurs « patrons » les missionnaires, les chrétiens pouvaient constituer un danger pour les autorités établies. Moyen de pression sur ces autorités ou preuve pour celles-ci de l’inimitié des missionnaires ? Cela dépend d’où on juge.
Ce qui est certain, c’est que ces auxiliaires et les chrétiens dans l’ensemble devinrent un objet d’inquiétude pour le roi et les chefs Tutsi. Le rapport nota au sujet de Save en 1907 :
« Dans un pays où tout homme aime tant à commander, où chacun aspire à dominer et à se constituer patron de clients qui le suivent, l’établissement de catéchistes dans les villages est toujours, au début, gros de dangers et de déception. Il est à craindre que ces catéchistes ne se posent trop parfois, et que les chefs, inquiets de leur ascendant, qu’à tort ils croiraient s’exercer au détriment de leur autorité, ne se froissent et ne se rendent adversaires acharnés de tout ce qui, de près ou de loin, approche le missionnaire. Ces inquiétudes font tâche d’huile et sont contagieuses ».
La réplique à cette promotion imprévue, soudaine, de leurs serfs, et préjudiciable à leurs intérêts, est traduite dans les différents faits exposés au cours de cette analyse. La tension qui domina les relations entre les missionnaires et les Tutsi pendant la période coloniale allemande eut principalement sa cause dans le fait que les chrétiens parurent plus attachés aux Pères qu’à eux.
Volontairement ou involontairement, les missionnaires sont devenus aux yeux des Tutsi des protecteurs des Hutu. Du fait de la sécurité matérielle qu’ils procuraient à ceux qui désiraient le baptême, leur prestige en a été renforcé et le nombre d’adhérents au christianisme a augmenté en conséquence. Mais, « dans la grande majorité des cas… les velléités de conversion ne sont guère qu’un moyen de trouver un appui »
Ces succès auprès des populations jusque-là écrasées provoquèrent un sentiment de frustration chez les chefs et attisèrent en même temps leur ressentiment contre les Missions.
La mesure du sentiment que nourrissaient les autorités rwandaises à l’endroit des missionnaires est donnée par cet extrait du diaire de Kabgayi : « Le 12 janvier 1907 – Rwibishenga frère du père de Kabare, et chef des collines, Musumba, Murambi, Gatenzi, qui est tuberculeux et qui a déjà fait mettre à mort 25 personnes, accusées de lui avoir envoyé par un sort cette maladie, s’apprête à en tuer encore 9. Mais les Pères interviennent.
Un autre chef, Biseseme, chef de Takwe, a tué en avril 1906 une vingtaine de Bahutu parce que sa femme ne peut plus avoir d’enfants. Il voudrait en tuer d’autres mais n’ose plus à cause des Pères. Idem, le chef Kagigira, chef de Nkoma voudrait tuer des empoisonneurs mais n’ose pas à cause de la Mission. Aussi a-t-on donné au PERE SUPERIEUR le nom de MWAMI W’ABAHUTU (roi-père des Bahutu ».
Pareille accusation entraîne la mort. Mais dans ce cas-ci, le châtiment est impossible, le « coupable » est plus fort. On s’en prendra à ses amis, à ceux qui veulent le suivre pour échapper à la corvée. Et plus ils vont chez les missionnaires, plus ils sont brimés. C’est de cela que témoigne le rapport de Kabgayi en 1911-1912. « La sincérité des bonnes dispositions de ces pauvres gens nous est démontrée par maints traits édifiants. Nulle part en effet, dans le Rwanda, les noirs ne jouissent d’une complète liberté de conscience, mais, dans notre centre Mututsi, les vexations sont plus continuelles et plus violentes que partout ailleurs ».
En fait, les persécutions étaient généralisées. Ne pouvant frapper les maîtres, c’est-à-dire les Pères, les chefs s’attaquaient aux chrétiens comme le fait observer le diaire de Rwaza.
« Au fond, y lit-on, les Batutsi nous détestent, ils ne veulent sans doute pas nous attaquer directement mais désirent effrayer les gens et les éloigner de nous. NOTRE INFLUENCE LEUR DEPLAIT. ELLE EST CROIENT-ILS, AU DETRIMENT DE LA LEUR ».
Pourtant, s’il est vrai que les missionnaires dans leur action du début du siècle ont pu défendre beaucoup de gens contre leurs autorités, il semble que ce n’était pas par principe, mais par accident. Le principe était d’agir en s’appuyant sur les autorités pour avoir les populations et rien n’indique que ce principe a été changé suite à la réticence des autorités indigènes à embrasser la religion chrétienne.
Au contraire, au dire des intéressés eux-mêmes, le plus grand effort a été fait pour renforcer l’autorité du roi et des chefs sur les populations, quelquefois au détriment de celles-ci.
Quelques témoignages, qui sont plutôt des aveux, montrent que changer le sort auquel les gouvernants rwandais avaient réduit la majorité du peuple n’étaient pas dans les premières préoccupations des missionnaires, soit sous la période d’administration allemande, soit sous une grande partie de la période d’administration belge comme on le verra.
Ainsi, tandis que les Pères du Mulera sont malmenés par les envoyés de Musinga et leurs gens soumis à des exactions, ils ne cessent de déclarer qu’ils ne veulent en aucune manière s’éloigner de Musinga qu’ils continueront à pousser les gens à leur payer l’impôt, à recevoir leurs chefs. « Nous faisons notre possible pour ramener l’ordre et le respect de l’autorité, écrit le Père CLASSE ; mais là encore, la tâche des missionnaires est délicate : le Muhutu s’inquiète, s’offense de le voir pencher du côté du chef ».
Cette inquiétude du Hutu est née d’une déception. Comme le Tutsi avait trouva dans l’Administration coloniale un protecteur, le Hutu avait cru que le missionnaire le défendrait et contre les autorités Tutsi et contre les autorités allemandes. Les illusions, qu’avaient créées chez les Hutu les premiers contacts, le temps nécessaire pour l’installation des missionnaires, tombèrent quand ils découvrirent, ajoute le Père CLASSE, que « nous étions les amis des Batutsi et nous voulions les ramener dans le pays… Déception ? Ces Européens parlaient d’obéir aux chefs, de payer l’impôt ».
A cause de cette déception, le ton changea entre les Hutu et les missionnaires. Alors que ces derniers leur parlaient de liberté et de justice, les Hutu voulaient voir les missionnaires les aider à vivre dans leur corps cette justice et cette liberté et non s’allier à ceux qui les en privaient.
Le Supérieur de Rulindo, par exemple, rend compte de l’aggravation de la situation pour les Hutu à laquelle les missionnaires ne furent pas étrangers sur le territoire de sa mission. « Un œil exercé, dit le Père dans son rapport, découvrirait peut-être parmi nos chrétiens moins de docilité qu’aux premiers jours. Il verrait aussi une certaine défiance dans les relations avec les Missionnaires. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que les espérances sont déçues. Cette déception date du jour où la tentative de révolution qui a failli emporter le trône de Musinga et bouter dehors les Batutsi, a échoué par suite de l’intervention de l’autorité européenne contre le prétendant. Puis, en maintes circonstances, les missionnaires ont dû rappeler à leurs chrétiens le respect dû aux chefs et la soumission à leur autorité, soutenir ces derniers dans les différends avec leurs subordonnés rebelles. Il faut dire à leur décharge que depuis notre arrivée les corvées n’ont fait qu’augmenter, que l’autorité des chefs n’a fait que s’affermir, c’est-à-dire devenir plus exigeante envers les sujets, et que les missionnaires nécessairement ont dû par devoir, favoriser et aider les efforts du Gouvernement sur ce point. Autrefois, le peuple était à peu près indépendant, les chefs pour s’éviter des désagréments graves étaient très conciliants ; maintenant la situation a changé et nous avons contribué pour beaucoup à cette transformation nécessaire, mais qui exigerait une évolution de l’esprit et des manières de faire des chefs. Malheureusement, là il n’y a aucun progrès ; gouverner, pour nos chefs, consiste toujours à profiter le plus possible du pays. On comprend alors que pour des âmes si neuves à la foi il y ait une certaine amertume de se voir davantage dominés, et cela un peu – indirectement, c’est vrai – à cause de cette foi ».
Il faut cependant remarquer que malgré les reproches qu’ils pouvaient faire aux missionnaires, les Hutu ne se sont pas séparés d’eux. Peuple d’asservis qui avaient appris à apprécier la douceur et la dureté d’un maître, ils avaient découvert dans le missionnaire un « patron », un « seigneur » dont le joug était beaucoup plus léger que celui qu’ils avaient connu, les laissait même s’appartenir. Autrement dit, suivant le système d’ubuhake, à partir du moment où leur maître les agréait, personne d’autre n’avait le droit de mettre la main sur eux. Distinguer le domaine spirituel qui était censé revenir au missionnaire du domaine temporel des chefs sur lequel il ne devait pas empiéter dépassait leur entendement. La distinction était d’autant plus difficile à faire qu’ils se rendaient compte que les chefs devenaient souvent petits face à ces Blancs.
Au fond, la religion que les missionnaires proposaient et à laquelle les humbles répondaient souvent par intérêt était perçue comme une corvée, corvée dont la douceur était dégustée, car elle autorisait le repos.
Dans ces conditions, le malentendu entre les « bagaragu » (serviteurs) des missionnaires et ceux-ci pouvait tenir à cette question : Comment estil possible qu’un seigneur, reconnu protecteur de ses vassaux puisse permettre et même appuyer l’exploitation de ceux-ci par un autre auquel ils n’ont pas voué leurs services ou dont ils sont détachés pour le suivre ? Comment un homme ligoté peut-il se considérer comme libre, si celui qui prétend le rendre libre ne l’aide pas à couper les liens qui le serrent ou ne les coupe pas lui-même ?
En réalité par ces questions, il était demandé aux missionnaires de prendre positions contre le régime traditionnel, de porter atteinte au système d’ubuhake connu jusque-là, quitte à le remplacer par un autre dont les Hutu voyaient qu’il était différent. Sans répondre à ces questions, on peut se demander si les conversions opérées par les missionnaires ont été réellement des conversions par conviction ou si la plupart de ceux qui ont accouru à l’Eglise ne l’ont pas fait comme on court à un refuge pour échapper à un danger ? C’est toute la problématique de l’évangélisation qui est soulevée ici et la réponse ne peut être cherchée dans le cadre de ce travail.
Cependant, le diaire de Save paraît éclairant à ce sujet quand il note en octobre 1901 : « Les chefs de la colline d’Isavi (= Save) se montrent bien exigeants envers leurs sujets ; d’autre part, le roi ayant donné la colline à la mission, le Père Supérieur a jugé bon de faire entendre que tous ses habitants ne relevaient désormais que de lui et que c’était lui qui leur donnerait leurs chefs respectifs. Nul doute que ce changement d’autorité ne soit fait pour donner satisfaction à ces pauvres gens qui sont si souvent pressurés et persécutés de toute manière. Nul doute aussi que cette translation de pouvoir dans les mains d’un véritable père ne soit de nature à faire embrasser une religion dont la devise est justice et fraternité ».
Néanmoins, les questions que l’on vient de soulever laissent voir qu’un problème de base à résoudre pour une véritable libération de l’homme telle que l’envisageaient les missionnaires était de convaincre cette masse qu’elle pouvait être autre chose que des objets dont on dispose dès qu’on a le pouvoir.
Sans aucun doute ces impératifs n’échappaient pas à l’attention des Pères qui œuvraient au Rwanda. Mais ces considérations ne rencontraient pas les principes du Cardinal LAVIGERIE sur la tactique à suivre et consistant à « viser d’abord sinon à la conversion des puissants, du moins à leur rapprochement ». Dans ces conditions et malgré les obstacles dans les dispositions xénophobes des Tutsi, il était exclu d’envisager un changement dans la situation trouvée dans le pays, encore moins d’être à la base de ce changement. L’action devait se passer dans le respect du cadre local. Par conséquent, on peut dire, avec le Père ARNOUX, que les considérations faites ci-dessus sont « autant de réalités que les missionnaires se contentent de relever ou de contempler, sans que la seule pensée leur vienne d’y apporter une modification quelconque. On sait notamment, ajoute l’auteur, que le catholicisme s’adapte à toutes les formes politiques ».
Il est évident que cette conception est indéfendable en 1974. Il y a eu l’évolution des idées. Mais pour l’époque envisagée, il semble plus juste de considérer que dans le comportement décrit ci-dessus, il y a une grande part de bonne foi et aussi les circonstances qui ont influencé ce comportement.
L’erreur a été dans le principe même et pas nécessairement dans les méthodes. Or, le principe posé par le Cardinal LAVIGERIE échappait en partie à ceux qui étaient sur le terrain pour le mettre en pratique. Devant un tel contexte et sans vouloir minimiser les faits, il paraît équitable d’apprécier l’attitude des missionnaires non pas en fonction du principe lui-même mais voir quel a été le degré atteint dans son application qui pouvait être rigide ou souple.
S’il est donc vrai que les missionnaires ont indirectement participé au renforcement du régime d’exploitation des Hutu, il ne reste pas moins vrai qu’ils en ont protégé un grand nombre comme en témoignent les rapports et diaires des différentes missions. Ainsi le Supérieur de Zaza notait en son rapport pour 1909-1910 :
« Il faut se hâter, la population commence à sortir de sa bonne simplicité. Jadis, les Batutsi la tenaient sous un joug de fer ; aujourd’hui, il est à craindre que les pauvres oppressés ne veuillent en prendre trop en fait de liberté ».
Mais dans l’ensemble, les missionnaires, par opportunisme se firent les complices des autorités indigènes pour alourdir le joug du peuple. Afin de ne pas s’aliéner les puissants, ils sacrifièrent aussi les faibles comme le souligne le Père ARNOUX parlant des relations avec les chefs : « Ceux-ci (les chrétiens), assurions-nous, quoique baptisés, et même parce que baptisés, respecteront plus que jamais l’autorité. Les travaux imposés, ils les accompliront eux-mêmes ou par leurs remplaçants. Bien plus, nous les engageons tous à solliciter des bienfaits de la part des princes et à traduire ensuite leur dépendance par les services traditionnels ». La révolution que nous apportions se limitait donc à un aspect purement religieux sans rien de politique. On a fini par le comprendre », conclut l’auteur. Ainsi, le peuple peut espérer sa consolation dans l’autre monde !
Il est impossible d’apprécier cette révolution spirituelle « sans rien de politique » à l’époque où les missionnaires tâtonnaient, se battaient pour leur établissement au Rwanda. Le point le plus clair que met en évidence cette analyse, c’est que leur comportement, leur attitude accuse beaucoup de préoccupations politiques.
Ce sont notamment ces préoccupations d’ordre politique qui font qu’aujourd’hui, quand on réfléchit sur certaines phases de l’action des missionnaires, on aboutit à la conclusion qu’ils ont commis des erreurs en agissant de telle ou telle autre manière.
Ainsi pour les premières écoles. La ségrégation que fait pratiquer le roi à l’école de Nyanza s’étend à chaque poste fondé. A l’ouverture de nouvelles écoles, les missionnaires prennent soin de ne pas laisser asseoir ensemble les nobles et les roturiers ; il doit y avoir une école pour les Tutsi et une école pour les Hutu. Les missionnaires espèrent ainsi se gagner la confiance du roi et des chefs ; ils veulent éviter des difficultés en entrant dons les vues de Musinga.
L’Administration allemande ayant fait entendre qu’elle allait ouvrir une école du Gouvernement à Kigali, école qui ne serait pas sous le contrôle de Musinga, celui-ci se montra peu enthousiaste pour ce projet. D’après les missionnaires, « la perspective de devoir envoyer les enfants des chefs dans ce milieu de musulmans et de marchands lui fait horreur ».
Ce qui inquiétait les missionnaires, c’est qu’il était à prévoir qu’avec ce projet « notre école tombera devant les exigences gouvernementales » Ceci revenait à dire qu’il serait plus difficile de garder le contact avec les Tutsi, surtout avec la Cour.
Mais le fait que Musinga ne voyait pas d’un bon œil ces innovations des Allemands inspira les missionnaires. « Nous profiterons de ces circonstances, disent les missionnaires de Kabgayi : pour créer une école pour les Batutsi à Kabgayi même. Là, nous aurons réellement les enfants des chefs que nous connaissons ». Une telle réalisation ne pouvait que leur rendre Musinga favorable ou au moins diminuer la tension entre ce dernier et les missionnaires.
Il semble d’ailleurs que c’est ce qui arriva puisque le P. CLASSE note dans son rapport général sur la situation dans le Vicariat : « Lui-même (Musinga) nous a demandé d’ouvrir une autre école au Mulera (Nord) pour les jeunes Batutsi. Cette école se fait chez l’un de ses neveux ». Et le Supérieur de Rwaza dont dépend la nouvelle école de préciser : « Depuis trois mois nous avons une école chez Nyirimbirima, neveu du roi et chef du Mulera, où une vingtaine de jeunes gens Batutsi apprennent à lire, à écrire, et à parler le kiswahili. Les relations avec les chefs sont excellentes. Ils donnent toute liberté à leurs sujets de fréquenter la mission et de se faire instruire »
L’effort fait à Kabgayi, Rwaza et Nyanza pour l’instruction des Tutsi est en fait tenté dans tous les postes. C’est donc une option qui est prise : si « chaque station, outre ses locaux pour les catéchèses orales des illettrés, se pourvoyait d’une ou deux écoles pour l’instruction élémentaire des garçons et des filles » (140), tout était aussi fait pour créer une école annexe réservée aux Tutsi, où la religion n’avait pas de place.
Ainsi, pour un Tutsi qui ne veut pas de la religion chrétienne, il est possible de recevoir l’enseignement profane des Pères. Mais pour un Hutu, ce privilège est exclu ; un Hutu qui va à l’école doit en même temps embrasser la religion des missionnaires. Il a tout intérêt à le faire, des avantages sont malgré tout attachés au fait d’être baptisé.
Mais si l’attention est portée sur cette séparation des Tutsi et des Hutu à l’école, c’est parce qu’elle est la reproduction du système social du pays et surtout parce qu’elle aura de graves répercussions, en ce sens que dans l’évolution du Rwanda, elle aboutira à l’établissement d’un véritable monopole des Tutsi dans l’enseignement, c’est-à-dire un monopole d’une minorité au détriment d’une majorité. L’enseignement sera souvent discriminatoire. D’où, ce monopole sera dénoncé par les Hutu dans leurs revendications à la veille de la révolution. La suite montrera comment les missionnaires s’y sont pris, en étroite collaboration avec l’administration coloniale, pour consolider cette ségrégation et renforcer les privilèges des gouvernants et des Tutsi en général. Mais les missionnaires y voyaient le meilleur moyen de propager l’Évangile.
Il faut observer que cette position des missionnaires pour l’instruction des Tutsi rencontrait celle de l’Administration coloniale allemande, même si les mobiles étaient différents : pour l’Administration, il était de son intérêt de donner une instruction aux Tutsi parce que c’est avec eux qu’elle avait à traiter « en tant que gouvernants du pays »; tandis que pour les missionnaires, les Tutsi leur paraissaient comme la condition même du succès dans leur mission d’évangélisation. Pour les deux (administration et Eglise), il y avait l’intérêt.
Le bilan de l’enseignement donné aux Tutsi pendant la période de l’Administration allemande reste difficile à faire tant du côté de l’école du Gouvernement fondée à Kigali en 1910 pour recevoir les Tutsi que du côté des missions.
Néanmoins, il est clair que la tendance fut de donner aux Tutsi un moyen de plus d’asseoir leur domination sur le peuple rwandais. Là où le système aurait besoin de collaborateurs, les Tutsi auraient toutes les chances de passer les premiers, étant généralement les seuls à être considérés comme ayant les qualités exigées par les colonisateurs. Et à formation égale, le critère de naissance jouerait, « la tradition » comme l’explicitera Monseigneur CLASSE en s’adressant au Gouvernement belge pour l’aider dans sa politique coloniale au Rwanda.
En conclusion de ce chapitre, il apparaît que l’implantation de l’Eglise au Rwanda a nécessité une ligne de conduite qui, apparemment, dans le chef des missionnaires, a été souvent en contradiction avec les principes de justice, d’égalité, de charité et de liberté qu’ils prônaient.
S’ils trouvèrent dans l’Administration coloniale une alliée nécessaire et utile à leur action (protection de leurs personnes et appui pour leur établissement), par contre, les relations que les missionnaires établirent furent souvent marquées d’équivoques et d’ambiguïté, et aussi, souvent préjudiciables aux gouvernés.
Les quelques faits relatés au cours de l’analyse attestent que les missions et l’Administration coloniale ont souvent fait bloc face à la société autochtone. Et dans celle-ci, il faut plutôt reconnaître que ceux qui eurent à souffrir le plus de cette union, ne furent pas ceux qui appartenaient au groupe des gouvernants, mais ceux dont le sort avait décidé que leurs aspirations devaient s’arrêter à leur état de gouvernés, collectivement et individuellement. Ainsi était le régime traditionnel, ainsi le voulait à son tour la politique coloniale allemande.
Les missionnaires s’en accommodèrent et cherchèrent à leur tour à s’appuyer sur les gouvernants indigènes pour réaliser leurs objectifs. A cause de cela, leur action parut plus « temporelle », plus politique que « spirituelle ». Les diverses attitudes relevées dans cette étude ont montré qu’ils penchèrent plus du côté des gouvernants que des gouvernés, plus en faveur des Tutsi que des Hutu. S’ils ne considéraient pas l’Évangile comme une « affaire » destinée d’abord aux puissants, ils ont néanmoins cru que grâce à ceux-ci, la résistance à recevoir le message évangélique serait moindre chez qui étaient soumis à ces puissants.
C’est ce qui explique que, tant que les missionnaires n’eurent que les humbles à l’écoute, ils ne crurent pas tellement au succès de leur mission. En ces premiers temps de l’Eglise au Rwanda, celle-ci essaya surtout de rentrer dans l’Etat pour ainsi dire. Ce fut la caractéristique principale de son comportement durant la période coloniale allemande. La phase suivante aura lieu à l’époque de l’Administration belge où l’on verra alors les gouvernants envahir l’Eglise, pour adorer ce qu’ils avaient brûlé.
A ce moment-là, au lieu de la note de tristesse qu’accusait le rapport du Vicariat en 1911-1912 en constatant que « jusqu’ici les missionnaires ont surtout dépensé leur zèle auprès de la classe inférieure des Wahutu ou serfs », il y aura la joie, la fierté et la consolation pour les Pères de voir que les « chefs chrétiens sont l’une de nos plus grandes forces, force reconnue par tous, à commencer par les hétérodoxes qui nous l’envient et le Gouvernement… C’est là un grand point : plus intelligents que la masse, leur savoir-faire et leur exemple ne peuvent qu’entraîner le peuple » ils sont « le drapeau claquant de la mission ».
Dans le chapitre qui suit, on verra quels mobiles ont été déterminants pour donner aux relations entre l’Eglise et les autorités autochtones de l’époque coloniale belge un éclat qu’elles n’ont jamais connu sous l’Administration allemande.
Mais on se rendra compte aussi qu’au fur et à mesure que ces relations se consolidaient entre les missions et l’Administration coloniale d’une part, entre les missions et le groupe Tutsi d’autre part, l’assujettissement des Hutu connut des phases plus aiguës. En faisant de l’obéissance aux autorités un cas de conscience pour les chrétiens et catéchumènes – très influents dans les débuts de l’action missionnaire – les Pères ont fini par endormir l’esprit de révolte dont les Hutu faisaient preuve, sporadiquement, contre la domination des Tutsi.
Ils avaient nourri l’espoir que parce qu’ils se convertissaient à la religion des missionnaires, ceux-ci les aideraient à se libérer du joug imposé par les Tutsi. Ils voyaient dans les missionnaires leurs nouveaux maîtres et il semble, dans le style même du pays, ceux-ci considéraient les Hutu qui les approchaient comme leurs serviteurs, suivant en cela l’opinion publique.
Ce contexte explique la déception des Hutu lorsqu’ils remarquèrent qu’au lieu de les appuyer contre les Tutsi, les missionnaires recherchaient plutôt à s’en rapprocher, à s’en faire des amis. Le diaire de Save décrit le cadre du mécontentement des Hutu et de la région en ces termes :
« Comme nous n’avions pas de relation avec les Watutsi sauf avec Cyitatire, l’on passait peu pour faire bande à part avec ce dernier chef et aux yeux de beaucoup nous visions peut-être la révolte; voilà pourquoi j’ai demandé au roi de ses hommes de confiance pour habiter près de nous et voir que nous étions les Blancs de Yuhi (= Musinga) et non de Cyitatire. Ce dernier en effet n’allait plus à la capitale depuis notre arrivée et les Bahutu semblaient ne vouloir reconnaître que nous. Rwabugiri (il s’agit du père du roi) autrefois avait déjà fait piller cette contrée trois fois pour insoumission.
Yuhi nous envoie deux chefs, Kayijuka et Kanigwa, pour habiter près de nous : ces jeunes chefs nous comblent de présents : 8 bœufs, 100 chèvres, vivres, etc…
Les Bahutu sont peu contents de cet arrangement, ils viennent chaque jour nous dire que ces chefs sont là pour nous faire la guerre, qu’ils amènent beaucoup de Watusi de la capitale, etc. Nous n’écoutons guère ces braves Bahutu qui voudraient avant tout être débarrassés du joug des Watusi ; c’est tout ce qu’ils voient de plus palpable et ils voudraient se servir de nous pour en arriver là. Mais doucement !
En fait, il semble que ce qui inquiétait davantage les Hutu c’était de voir leur situation empirer à l’occasion d’alliances qui se noueraient entre les Pères et les Tutsi. Le mécontentement observé au Sud (Save) contre les agissements des gouvernants, existait aussi au Nord (Rwaza) comme on l’a vu. Il s’étendait à la région du Nord-Ouest (Nyundo) où l’on voit les gens se résigner à leur situation à cause de la présence européenne. Ces lignes du rapport annuel du Vicariat en sont un témoignage :
« La direction de nos chrétiens, écrit le Supérieur de Nyundo, nous cause pas mal de soucis ; ce qui la rend particulièrement difficile, c’est l’esprit d’indépendance de nos Bagoyi. Très souvent, ils nous en donnent les preuves. Je ne cite que la dernière. Il y a 8 jours, une femme d’un Mututsi ayant demandé quelques perles à l’enfant d’un Muhutu, celui-ci injuria la quémandeuse. Le chef, apprenant la chose, fait ramasser les chèvres du Muhutu. Ce dernier, aidé de quelques amis, va les reprendre. Le voyant revenir avec son bien, le chef lui ordonne de quitter aussitôt la colline. La nouvelle se répandit vite aux alentours. Le lendemain matin, une bande de Bahutu se dirige vers l’habitation du Mutusi, lequel après quelques flèches échangées, prend la fuite. Sa hutte est alors pillée et réduite en cendres ; de même celles de Bahutu qui n’avaient pas pris part aux hostilités contre lui.
A cette occasion je reçus la réponse suivante d’un gamin que je voulais retenir, afin qu’il ne se mêlât pas à la bagarre :
« Tu sais que depuis l’arrivée des Européens, les Batutsi voudraient nous asservir plus encore que nous l’étions autrefois, et maintenant tu voudrais nous empêcher de faire cause commune ? »
J’étais tout étonné de recevoir pareille réponse d’un Muhutu. Cependant il y a quelques mois, j’avais entendu quelque chose de semblable. Pendant une tournée, je parlais tranquillement à un petit groupe d’hommes ; à un moment donné la conversation porta sur les -Batutsi, et un Muhutu de me lancer ces paroles : « Si les Européens n’étaient pas ici, les Batutsi ne nous tracasseraient pas comme ils le font ».
Les Hutu n’étaient donc pas dupes de l’attitude des missionnaires à leur égard, attitude nettement plus favorable au groupe des gouvernants qu’à la condition faite à la masse des gouvernés. La ligne de conduite adoptée par l’Eglise durant la période allemande sera plus précise avec l’Administration coloniale belge, administration en principe de tendance catholique et non de tendance protestante comme celle des Allemands qui, pourtant, n’avait pas fait de faveurs à la « Mission Évangélique de Bethel bei Bielefeld ».
L’arrivée tardive de celle-ci au Rwanda (1907) par rapport aux missionnaires catholiques (1900) les fit heurter à un esprit orienté vers l’établissement d’un monopole dans l’évangélisation du pays de la part des Pères Blancs. L’influence de ceux-ci est déjà prépondérante et ils voient dans les missionnaires protestants des rivaux, des adversaires que les Rapports Annuels des Pères Blancs qualifieront de propagateurs d’hérésies, du mensonge et de l’erreur.
Si cette arrivée inquiéta les missionnaires catholiques, néanmoins le succès ne répondit pas au zèle apostolique des missionnaires protestants. Pour la mission à laquelle la guerre 1914-1918 mit fin, ce fut même une faillite que le Pasteur Johanssen imputa « au tempérament dépravé des Rwandais, âpre rocher auquel ne peut mordre l’ancre de la prédication évangélique. Glorification de la force brutale, cruauté froide, insensibilité barbare, conscience émoussée, fourberie, mensonge et duplicité, vénalité et absence de droiture chez les magistrats, instinct de rapine et goinfrerie généralisée, morgue et lubricité des grands, servilisme des petits, légèreté d’esprit chez tous ».
Ainsi, sous l’Administration coloniale allemande, la mission protestante ne connut pas de développement. Ni la Cour du Rwanda, ni les missionnaires catholiques, ni l’Administration allemande elle-même n’eurent cure de lui faciliter les conditions et la tâche. La guerre porta un dernier coup à l’entreprise protestante dont la relève sera assurée par la « Société belge des Missions Protestantes du Congo » en 1919. Le bilan était très maigre : quatre stations, quelques adeptes, une grande déception que le Pasteur Roeseler traduisit en ces termes : « Plus grasse est la terre nourricière, pourvoyeuse de l’estomac, plus dure et plus sèche est la terre du cœur ».
L’influence protestante fut donc nulle durant la période de l’Administration allemande. Quant à l’Eglise catholique, elle pouvait à la veille de la Grande Guerre, dresser un bilan assez satisfaisant : dix postes de Missions, « quelque 15.000 chrétiens tous Bahutu ou à peu près », environ 25.000 catéchumènes, des écoles pour les Tutsi dont la principale était celle de la capitale, ainsi que des écoles pour les Hutu où étaient données des leçons de catéchisme interdites dans les écoles pour Tutsi.
A ce bilan, il faut ajouter les bonnes relations entre les missionnaires et l’Administration coloniale, un rapprochement entre les autorités indigènes et les missionnaires, une position le plus souvent ambiguë et même défavorable à l’égard des conditions de vie imposées par le pouvoir à la masse du peuple. Dans l’ensemble, le terrain était défriché, la voie frayée pour la poursuite de l’action entreprise.
Du bouleversement engendré par la guerre 1914-1918, l’Eglise catholique fut la seule survivante. L’Allemagne perdit le Rwanda, les missionnaires protestants en furent chassés. « Ce changement, dit le Père VAN OVERSCHELDE, n’eut pas une portée purement politique, mais culturelle et religieuse. D’une influence germanique à tendance protestante le pays passa à une influence latine d’esprit catholique. La première avait eu le temps et les moyens de s’y faire sentir ; il était réservé à la seconde d’y pénétrer profondément et de lui imprimer surtout son cachet spirituel ».
Pour l’Eglise catholique comme pour le Rwanda, une page était tournée, la Belgique succédait à l’Allemagne. Quelle attitude allait adopter l’Eglise vis-à-vis de la nouvelle Administration et vis-à-vis des autorités traditionnelles ? En d’autres termes, quelle physionomie prendraient les relations entre l’Eglise et l’Etat au Rwanda et quelles en seraient les conséquences sur les populations dans le pays ? Telle est la question à laquelle nous allons essayer de répondre dans le chapitre suivant. Nous limiterons la matière de ce chapitre à la fin de 1950, car après cette période, ces relations entreront dans une nouvelle phase qui sera envisagée dans le cadre du processus conduisant immédiatement à la révolution.
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