La Dévolution Du Rwanda A La Belgique
La Conférence de la Paix ouvrit ses délibérations par l’examen du problème colonial. Les Alliés se présentèrent au nom des autochtones absents. Depuis 1915, ils avaient engagé une propagande sur les atrocités de la colonisation, se servant le plus souvent des déclarations et critiques faites par les Allemands eux-mêmes au Reichstag, avant la guerre, contre leurs méthodes coloniales. Les « crimes allemands en Afrique » compilés pour la circonstance et étalés à la table de la Conférence par les Alliés européens pour obtenir l’adhésion des États-Unis à leur point de vue furent d’un grand poids quant à l’issue du débat sur le problème colonial.
Ce que les Alliés européens appréhendaient face à la proposition du Président des États-Unis, sur les colonies, c’est que « la ténacité avec laquelle M. WILSON s’attachait à son projet ne vînt retarder l’heure des réparations tangibles auxquelles ont droit les nations oui souffrirent le plus pour la victoire de la civilisation et de la liberté ».
En souscrivant au principe que les Allemands s’étaient rendus « moralement » indignes de coloniser, comme leurs accusateurs le prétendaient, le Président WILSON laissait voir la possibilité d’un compromis entre sa thèse et celle de ses partenaires d’Europe. Dans une adresse au Sénat américain en juillet 1919, il déclara : « Les colonies doivent être enlevées à l’Allemagne, parce qu’elle les utilisait comme objet d’exploitation ». Cette déclaration faite au lendemain de la signature du traité, montrait que les États-Unis avaient assoupli leur position.
Il avait fallu concilier le partage des colonies entre les conquérants avec les principes wilsoniens. WILSON avait été jusqu’à envisager que « les colonies fussent déclarées propriété commune de la Société des Nations et administrées par de petites nations ».
Plutôt que de faire avancer vers la solution du problème, ces déclarations avaient donné l’impression chez les Alliés européens que les États-Unis voulaient ménager l’Allemagne, alors que la justice imposait que les sacrifices consentis fussent compensés par de justes réparations.
- ERZBERGER, Secrétaire d’Etat, Président de la Délégation allemande, qui avait assisté à la signature de l’armistice à Rethondes le 11 novembre 1918, n’avait-il pas déclaré le 2 février 1919 : « Le programme WILSON donne à l’Allemagne un droit inviolable pour son territoire colonial. Le viol qui se commet à Paris ne portera pas bonheur au monde et attaque directement l’existence même de la Société des Nations ».
Cette dernière phrase n’est pas une vaine menace, les Alliés devaient attendre 1939 pour le comprendre !
Quand SCHEIDEMANN forma un nouveau gouvernement le 13 février 1919, il maintint le Ministère des Colonies. M. BELL, le nouveau Ministre des Colonies déclara aussitôt à la presse : « Il est nécessaire de rappeler que nous désirons ardemment posséder des colonies, ce à quoi nous avons droit, et mon intention est de prouver qu’un Empire colonial est pour l’Allemagne une question vitale».
De telles déclarations ajoutaient à l’impatience et à l’énervement de ceux pour qui les droits acquis ne devaient pas être mis en cause. La faillite de l’Allemagne dans le domaine de la civilisation coloniale ayant été consacrée par l’occupation de ses colonies par les puissances alliées, prolonger la discussion sur le problème colonial serait encourager les vaincus dans leurs revendications et frustrer les vainqueurs de leur victoire. L’Allemagne n’ayant pas voix au chapitre, il était important pour les Alliés de consacrer en droit, ce qui l’était en fait.
Il s’agissait pour sortir de l’impasse de concilier les tenants de la solution wilsonienne et les défenseurs des conquêtes. Ce qu’il fallait, c’était une solution de compromis ne portant atteinte à aucun intérêt des Puissances en présence, solution qui sauvegarderait l’équilibre et écarterait la hantise de la menace à la paix et à la sécurité par le développement d’une hégémonie quelconque dans la sphère coloniale. En d’autres mots, il fallait une solution ayant en vue de « régler le sort de ces territoires d’une manière propre à concilier les revendications des Etats victorieux, avec les tendances anticolonialistes qui se manifestaient dans leur propre opinion publique ».
Le compromis souhaité fut trouvé à l’occasion des discussions concernant le Sud et le Sud-Est de l’Europe. Sur proposition du représentant SudAfricain, le Général Jan SMUTS, il fut admis qu’une administration internationale serait utopique et impraticable pour les régions sud-européennes. Seule une administration nationale, mais sous le contrôle de la Société Internationale, serait réaliste »… « subject to the supervision and ultimate control of the League along with the adoption of the principle of non-annexation, self-determination, open door, non militarization and international accountability ».
Sous la réserve de cette surveillance et du contrôle de l’Organisation internationale, la Russie et la Turquie par exemple garderaient non seulement le droit d’administration, mais également celui de la dernière décision dans l’application de la politique nouvelle. Mais cette politique nouvelle devra tenir compte des contingences historiques et locales : « This policy must vary from case to case, according to the development, administrative or political capacity and homogeneous caracter of the people concerned ».
Les Alliés, en désaccord sur le statut futur des colonies allemandes, se saisissent de ce plan que l’auteur n’avait pas élaboré à cette fin et en font un point de ralliement. Ce plan constitue un compromis entre leurs tendances et concilie l’intérêt et l’idéalisme des uns et des autres.
Ainsi, les puissances coloniales qui occupent militairement les territoires ex-ennemis y demeureraient, non pas à titre de conquérants, mais à celui de mandataires de la Société des Nations. Elles y exerceraient les responsabilités administratives directes. Ces régions seraient neutralisées comme il en avait été décidé quelques années auparavant pour le Bassin Conventionnel du Congo. Une telle solution présenterait l’avantage d’apaiser les appréhensions de ceux qui voyaient dans l’annexion une renaissance du déséquilibre des forces militaires.
Le système des mandats coloniaux était né et les territoires allemands d’outre-mer militairement occupés par les forces alliées allaient en bénéficier. Mais pour justifier cette formule, il fallait proclamer la déchéance coloniale d’une Allemagne qui a manqué à sa mission civilisatrice. La matière devait avoir sa place dans le Traité de Paix.
Le projet de celui-ci fut communiqué aux Plénipotentiaires allemands le 7 mai 1919. Les protestations se succédèrent jusqu’au 29 mai, date à laquelle le Gouvernement du Reich, après avoir étudié le texte du projet, en déclara les conditions de paix alliées inacceptables (en raison de leur incompatibilité avec le plan de WILSON) et présenta des contre-propositions.
Dans la note de protestation, on pouvait lire notamment : « L’article 119 du Projet exige de l’Allemagne la renonciation à tous ses droits et prétentions en ce qui concerne ses possessions d’outre-mer. Cette décision est en contradiction absolue avec le point 5 du discours au Congrès du 8 janvier 1918, dans lequel le Président WILSON promet un règlement libre, sincère, absolument impartial, de toutes les revendications coloniales. La base de tout règlement impartial est, qu’avant la décision, les parties soient entendues et que leurs revendications soient examinées. L’article 119 repousse les revendications allemandes de prime abord, sans que l’Allemagne ait seulement été mise en mesure de les faire valoir ».
L’Allemagne veut s’appuyer sur les principes de M. WILSON ; ignore-telle que si la formule nouvelle est, selon l’expression de Clémenceau, « métaphysiquement impeccable », les peuples (entendez les vainqueurs), « dans leur présent état d’esprit, auront quelque peine à s’accommoder » de ses exigences ?
Comme n’importe quelle puissance intéressée, l’Allemagne se reconnaît le droit de coloniser et par conséquent de revendiquer pour les garder les territoires déjà acquis. La guerre ne supprime donc pas ce droit.
« Le droit de l’Allemagne de revendiquer ses colonies est basé, en première ligne, sur ce fait, qu’elle les a acquises d’une façon légitime, et qu’elle les a développées par un travail opiniâtre, couronné de succès et au prix de nombreux sacrifices. La possession lui en a été reconnue par toutes les puissances…
» La possession des colonies est nécessaire à l’Allemagne, encore plus pour l’avenir que dans le passé, ne serait-ce que parce qu’en raison de sa situation défavorable sur le marché, il est indispensable qu’elle ait la possibilité de se procurer les matières premières nécessaires à son économie politique, autant que possible, dans des colonies qui lui appartiennent…
» L’Allemagne a également besoin de ses colonies en tant que débouchés pour son industrie, pour pouvoir payer, autant que possible, des matières premières avec des produits de sa fabrication, et aussi en tant que champ d’activité pour son commerce…
» Enfin, l’Allemagne a besoin des colonies pour avoir des terres de colonisation pour une partie au moins de l’excédent de sa population ; et d’autant plus qu’en raison de l’issue de la guerre, la nécessité d’émigrer est devenue plus grande, tandis que la possibilité d’émigrer a été réduite.
» En tant que grand peuple civilisé, le peuple allemand a le droit et le devoir de collaborer à l’exploration scientifique du monde et à l’éducation des races arriérées, mission commune de l’humanité civilisée… L’Allemagne a le droit moral de pouvoir continuer un travail dans lequel elle a remporté des succès ».
A toutes les protestations et revendications de l’Allemagne les puissances alliées répondent par une fin de non-recevoir. Les commentaires sont même particulièrement durs :
« Les puissances alliées et associées, en exigeant que l’Allemagne renonce à tous ses droits et titres sur ses possessions d’outre-mer, ont tenu compte, tout d’abord, de intérêts des populations indigènes, dont le Président WILSON a pris la défense en promulguant les quatorze points de son message du 8 janvier 1918. Il suffit de rappeler les témoignages allemands officiels et privés d’avant-guerre et les accusations formulées au Reichstag, principalement par MM. ERZBERGER et NOSKE, pour se faire une idée des méthodes allemandes d’administration coloniale, de la cruelle oppression qu’elles ont exercées, des réquisitions arbitraires et des différentes formes de travail forcé qui ont dépeuplé d’immenses étendues de l’Afrique Orientale et du Cameroun, sans parler du sort tragique des Hereros du SudOuest africain connu du monde entier. L’échec de l’Allemagne dans le domaine de la civilisation a été trop évident pour que les puissances alliées et associées puissent autoriser cette puissance à entreprendre une deuxième tentative de ce genre, et abandonner, de ce fait, 12 millions d’indigènes à un sort dont la guerre les avait délivrés. En outre, les puissances alliées et associées se sont vues obligées d’assurer leur propre sécurité, en même temps que la paix du monde, contre un impérialisme militaire qui tendait à s’emparer de points d’appui en vue de poursuivre vis-à-vis des autres puissances une politique d’intervention et d’intimidation. Enfin, les puissances alliées et associées ont pu se convaincre que les populations indigènes dei.; colonies allemandes se sont opposées énergiquement à être de nouveau placées sous la souveraineté allemande. L’histoire de cette souveraineté la tradition du gouvernement allemand, la manière dont les colonies allemandes ont été utilisées comme points de départ d’actes de brigandages contre le commerce de la terre, mettent les puissances alliées et associées dans l’impossibilité de restituer à l’Allemagne ses colonies et de confier au Reich allemand l’instruction et l’éducation de leurs populations ».
Cette réponse des Puissances alliées et associées à leur démarche, c’est ce que les Allemands ont appelé « le mensonge de la culpabilité coloniale » ( Die koloniale Schuldlüge).
Mais ce « mensonge » les accula. N’ayant plus de choix, les Allemands, appelés à la Galerie des Glaces du château de Versailles, apposèrent leur signature au bas du traité qui portait leur renonciation aux colonies. C’était le 28 juin 1919.
Le traité ainsi signé comportait des clauses coloniales. Les articles 118 à 158 privaient l’Allemagne de son domaine d’outre-mer. Mais deux articles intéressaient principalement l’Afrique Orientale Allemande et partant, le Rwanda :
Article 118 : « Hors de ses limites en Europe, telles qu’elles sont fixées par le présent traité, l’Allemagne renonce à tous droits, titres ou privilèges quelconques sur ou concernant tous territoires lui appartenant, à elle ou à ses alliés, ainsi qu’à tous droits, titres ou privilèges ayant pu, à quelque titre que ce soit, lui appartenir vis-à-vis des puissances alliées ou associées.
L’Allemagne s’engage, dès à présent, à reconnaître et à agréer les mesures qui sont ou seront prises par les principales puissances alliées ou associées, d’accord, s’il y a lieu, avec les tierces puissances, en vue de régler les conséquences de la disposition qui précède. Spécialement, l’Allemagne déclare agréer les stipulations des articles ci-après, relatifs à certaines matières particulières ». Article 119 : « L’Allemagne renonce, en faveur des principales puissances alliées et associées, à tous ses droits et titres sur ses possessions d’outremer ».
Condamnation morale, dépossession, redistribution, ces mots résument le comportement de la Conférence de la Paix quand il s’est agi des possessions coloniales de l’Allemagne. On est moins surpris de voir la Conférence en arriver à de telles conclusions quand on se souvient de l’état d’esprit des vainqueurs dès avant l’ouverture des pourparlers.
Les articles du traité repris ci-dessus traduisent en principes cet état d’esprit. Mais la question reste posée de savoir à qui vont échoir les anciennes colonies ; autrement dit, il est indispensable de mettre en pratique les principes posés. La renonciation ou la dépossession de l’Allemagne ne signifiant pas la fin du système colonial, il faut redistribuer les colonies enlevées au vaincu.
L’idée de mandat, solution de compromis entre les tenants d’une annexion pure et simple des colonies allemandes et ceux qui voyaient l’internationalisation de ces colonies comme seule solution, servit de guide dans cette redistribution.
Quelle était exactement la mission du mandat ? Le Pacte de la Société des Nations, chapitre préliminaire du Traité de Versailles l’avait définie : Article 22 :
- Les principes suivants s’appliquent aux colonies et territoires qui, à la suite de la guerre, ont cessé d’être sous la souveraineté de l’Etat qui les gouvernait précédemment et qui sont habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation, et il convient d’incorporer dans le présent Pacte des garanties pour l’accomplissement de cette mission.
- La meilleure méthode de réaliser pratiquement ce principe est de confier la tutelle de ces peuples aux nations développées qui, en raison de leurs ressources, de leur expérience ou de leur position géographique, sont le mieux à même d’assumer cette responsabilité et qui consentent à l’accepter : elles exerceraient cette tutelle en qualité de Mandataires et au nom de la Société.
- Le caractère du mandat doit différer suivant le degré de développement du peule, la situation géographique du territoire, ses conditions économiques et toutes autres circonstances analogues.
- Certaines communautés, qui appartenaient autrefois à l’Empire ottoman, ont atteint un degré de développement tel que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement, à la condition que les conseils et l’aide d’un Mandataire guident leur administration jusqu’au moment où elles seront capables de se conduire seules. Les vœux de ces communautés doivent être pris d’abord en considération pour le choix du Mandataire.
- Le degré de développement où se trouvent d’autres peuples, spécialement ceux de l’Afrique centrale, exige que le Mandataire y assume l’administration du territoire à des conditions qui, avec la prohibition d’abus ; tels que la traite des esclaves, le trafic des armes et celui de l’alcool, garantira la liberté de conscience et de religion, sans autres limitations que celles que peut imposer le maintien de l’ordre public et des bonnes mœurs, et l’interdiction d’établir des fortifications ou des bases militaires ou navales et de donner aux indigènes une instruction militaire, si ce n’est pour la police ou la défense du territoire, et qui assureront également aux autres Membres de la Société des conditions d’égalité pour les échanges et le commerce.
- Enfin, il y a des territoires, tels que le Sud-ouest africain et certaines îles du Pacifique austral, qui, par suite de la faible densité de leur population, de leur superficie restreinte, de leur éloignement des centres de civilisation, de leur contiguïté géographique au territoire du Mandataire, ou d’autres circonstances, ne sauraient être mieux administrés que sous les lois du Mandataire, comme une partie intégrante de son territoire, sous réserve des garanties prévues plus haut dans l’intérêt de la population indigène.
- Dans tous les cas, le Mandataire doit envoyer au Conseil un rapport annuel, concernant les territoires dont il a la charge.
- Si le degré d’autorité, de contrôle ou d’administration à exercer par le Mandataire n’a pas fait l’objet d’une convention antérieure entre les Membres de la Société, il sera expressément statué sur ces points par le Conseil.
- Une Commission permanente sera chargée de recevoir et d’examiner les rapports annuels des Mandataires et de donner au Conseil son avis sur toutes questions relatives à l’exécution des mandats.
Article 23 : Sous la réserve, et en conformité des dispositions des conventions internationales actuellement existantes ou qui seront ultérieurement conclues, les Membres de la Société :
- a) S’efforceront d’assurer et de maintenir des conditions de travail équitables et humaines pour l’homme, la femme et l’enfant sur leurs propres territoires ainsi que dans tous pays auxquels s’étendent leurs relations de commerce et d’industrie, et, dans ce but, d’établir et d’entretenir des organisations internationales nécessaires;
- b) s’engagent à assurer le traitement équitable des populations indigènes dans les territoires soumis à leur administration ;
- c) chargent la Société du contrôle général des accords relatifs à la traite des femmes et des enfants, du trafic de l’opium et autres drogues nuisibles ;
- d) chargent la Société du contrôle général du commerce des armes et des munitions avec les pays où le contrôle de ce commerce est indispensable à l’intérêt commun ;
- e) prendront les dispositions nécessaires pour assurer la garantie et le maintien de la liberté des communications et du transit, ainsi qu’un équitable traitement du commerce de tous les Membres de la Société, étant entendu que – les nécessités spéciales des régions dévastées pendant la guerre de 1914-1918 devront être prises en considération ;
- f) s’efforceront de prendre des mesures d’ordre international pour prévenir et combattre les maladies ».
Tel était le nouveau régime auquel allait être confié le destin du Rwanda. Incontestablement, il présentait de multiples avantages dont le premier est qu’il posait le problème de la colonisation sur le plan international et tranchait par une formule qui indiquait clairement que la colonisation n’était pas la voie la plus sûre pour promouvoir le bien-être des indigènes et le droit de libre communication pour les autres Etats. Il montrait par là que le régime colonial visait, non à former des peuples nouveaux, mais à dilater les nations colonisatrices aux dimensions de leurs ambitions. Pourtant, en condamnant l’Allemagne au nom, disait-on, de l’intérêt des peuples colonisés, on plaçait les droits fondamentaux des autochtones au-dessus du droit de colonisation, et l’on déclarait qu’il y avait désormais, plus haut que les nations particulières un juge suprême, la Société Internationale, et rien ne pouvait plus, dans l’avenir, empêcher des populations, qui se seraient crues lésées, de présenter devant ce juge leurs légitimes revendications.
Toutefois, il ne faut pas croire que les formules du projet adopté à Versailles étaient en tous points parfaites. Des domaines essentiels laissaient à désirer. Quel était le terme du mandat ? On ne parle surtout que du bienêtre social des populations. On ne voit pas vers quels horizons doit cheminer leur évolution politique. Avec le temps, on considérera que le terme du mandat doit être l’indépendance des territoires à condition que le peuple soit capable de se conduire dans les conditions difficiles du monde moderne. La formule du Pacte est à ce sujet négatif et se limite à justifier simplement le système. Même le contrôle prévu est des plus minces et ne s’effectuera que sur présentation des pièces ; d’où les puissances mandataires considéreront ces colonies comme la compensation de leurs efforts et de leurs sacrifices durant la guerre.
Mais était-il nécessaire pour l’organisation internationale d’entrer dans les détails ? Quelle valeur aurait encore eue la capacité colonisatrice (civilisatrice) des puissances qui s’en étaient réclamées pour obtenir des mandats ? La Société des Nations avait donc le droit de laisser une marge assez large à l’imagination et à l’initiative des pays mandataires. Et de fait, les résultats obtenus dans les différents pays portent le sceau du génie propre aux nations qui les ont réalisés. Trois types de mandats différents avaient été prévus :
- Le Mandat « A » s’appliquait aux territoires considérés comme déjà presque capables de s’administrer eux-mêmes, pour lesquels il n’était qu’une étape vers la pleine souveraineté (art. 22, 4° du Pacte) : Liban, Syrie, Irak, Palestine, Transjordanie.
- Le Mandat « B » ne prévoyait aucune consultation des intéressés (art. 22, 5° du Pacte) : Rwanda, Burundi, Tanganyika, Togo, Cameroun.
- Le Mandat « C » s’appliquait aux territoires à population arriérée et de faible densité et qui, administres par la puissance mandataire d’après ses propres lois, sont, en fait, annexés (art. 22, 6° du Pacte) : Sud-ouest Africain, possessions allemandes du Pacifique.
Dans la pratique, les mandats furent attribués en avril-mai 1919, la part du lion revenant à la Grande-Bretagne qui s’assura le bénéfice de tout le Protectorat allemand de l’Afrique Orientale. Un vieux rêve était réalisé : disposer d’un empire colonial allant du Cap au Caire. Mais, note CORNEVIN, « dans la précipitation du partage on oublie la Belgique dont l’effort a pourtant été décisif ». Dans ce premier temps, le partage des colonies s’était fait au profit des Principales Puissances.
C’est par les journaux du 8 mai 1919 que la délégation belge fut informée, non sans surprise, de la distribution définitive des mandats. La Belgique n’était pas effectivement au nombre des mandataires. La surprise fut d’autant plus grave que la délégation belge avait obtenu audience des Grands, malgré les objections du représentant anglais, pour exposer ses revendications.
Dans son intervention, le porte-parole de la délégation avait réclamé pour la Belgique « le droit de conserver la totalité des territoires qu’elle administrait depuis 1916. Et il mit parfaitement en évidence les titres sur lesquels s’appuyait cette demande : l’intérêt et le vœu des populations indigènes, la conquête, l’effort militaire, l’utilité économique pour notre Colonie, nos anciens droits de souveraineté sur une partie des territoires en cause, le souvenir des tentatives allemandes d’absorption du Congo belge, la réparation du préjudice subi ». Mais, poursuit l’auteur, « si intéressant que fût l’exposé de la délégation belge, il ne retint pas l’attention de l’assistance. Il était visible que pour elle c’était un intermède pendant lequel elle se détendait l’esprit ». Ce que VAN ZUYLEN résume en disant : « On nous avait fait la grâce de nous entendre, on ne nous fit pas l’honneur de discuter avec nous ».
La surprise causée par l’annonce du partage final des colonies allemandes s’accompagna d’une déception et aussi d’une certaine colère au sein de la délégation belge. Estimant que la Belgique avait le droit d’intervenir dans le règlement des questions africaines et devait bénéficier de certains avantages, le Ministre des Affaires Étrangères, M. HYMANS fit savoir « au Chef de la Conférence de la Paix que la Belgique ne pouvait s’incliner devant cette décision, prise au mépris de ses droits… Il renouvela, avec énergie, les revendications de la Belgique ».
L’affaire regardait directement la Grande-Bretagne à qui était échu l’Est-Africain Allemand et qui s’était moralement engagée dans les tractations antérieures à faire sa part à son alliée dans la conquête du Protectorat (voir le chapitre précédent).
Les protestations du Ministre des Affaires Étrangères belge eurent pour résultat la convocation à Paris, par le Premier britannique, de LORD MILNER qui, au sein de la délégation britannique était spécialement chargé des questions coloniales. C’était en vue de revoir la situation en fonction des revendications du Gouvernement belge. De son côté, celui-ci désigna M. ORTS, Secrétaire Général du Ministère des Affaires Étrangères pour le représenter aux pourparlers. La négociation s’amorça entre les deux plénipotentiaires le 20 mars 1919.
Mais la presse britannique ne se montra pas favorable aux revendications de la Belgique sur l’Est-Africain. Combattant la thèse belge, le Times du 29 mai 1919 écrivit notamment :
«La Belgique revendique le mandat d’administrer le Rwanda et d’autres districts de l’Est-Africain allemand… Cette revendication est basée non seulement sur des raisons d’ordre général, mais aussi sur l’utilité d’avoir un accès facile au Rwanda, dont la possession est désirée parce que c’est une région élevée, saine, fertile, à population relativement dense et ayant beaucoup de bétail.
» A ceux qui connaissent la région des Grands Lacs et qui connaissent aussi les territoires que la Belgique possède déjà en Afrique centrale la revendication d’un mandat belge dans l’Est-Africain est inadmissible. Consultez les facteurs géographiques qui jouent un rôle important… A l’Ouest de la dépression est le grand bassin du Congo, dont la Belgique possède plus des quatre cinquièmes. A l’Est et dans la dépression de la Grande Fissure, se trouvent les sources et réservoirs du Nil, et le bassin du Nil est aussi incontestablement une sphère d’intérêt anglais que le bassin du Congo est une sphère d’intérêt belge.
» Le Rwanda est situé à l’Est de la vallée de la Grande Fissure… De la vallée du Congo à la vallée du Nil il n’y a que de rares routes praticables ; aussi peut-on répondre à la Belgique, disant que le Rwanda lui est nécessaire comme sanatorium, que la partie montagneuse à l’Ouest du lac Kivu est également saine et d’accès infiniment plus aisé…
» En résumé, aussi bien au point de vue géographique qu’au point de vue économique, il n’y a pas de raison pour qu’on octroie un mandat à la Belgique dans l’Est-Africain allemand. Nulle barrière naturelle plus distinctement marquée ne peut indiquer les limites des droits territoriaux belges que celles qui divisent les bassins du Nil et du Congo, tandis que, économiquement, l’Est-Africain allemand doit être considéré comme un tout indivis. »
Ceux qui on suivi l’effort belge dans l’Est-Africain rendent hommage à l’activité des troupes belges. Mais ils considèrent que des garanties pour la liberté du commerce et l’assistance dans le développement de ce commerce, soit par les ports anglais, soit par les ports belges, seraient pour la Belgique la meilleure récompense pour l’aide qu’elle a prêtée dans l’Est-Africain ».
En Belgique, l’opinion publique jugea ce langage déplacé et injuste. Néanmoins on garda l’espoir que les négociations « aboutiront à une solution s’inspirant avant tout d’un esprit de justice et d’équité. Le gouvernement britannique tiendra compte des sacrifices que nous avons faits dans les régions équatoriales pour anéantir l’ennemi commun et ne voudra pas nous infliger la plus imméritée des déceptions ».
Les négociations aboutirent à l’accord ORTS-MINER du 30 mai 1919.
Par cet accord, les deux plénipotentiaires s’engageaient à demander conjointement au Conseil Suprême de confier à la Belgique le mandat d’administrer le Rwanda et le Burundi, le restant de l’ancienne colonie allemande revenant à la Grande-Bretagne. La deuxième partie de la Convention déterminait les avantages économiques accordés par l’Angleterre à la Belgique.
L’arrangement Anglo-belge du 30 mai 1919 fut ratifié le 21 août suivant par le Conseil Suprême des Puissances alliées et associées. « Ce fut le titre officiel de l’occupation belge, titre que devait confirmer la Société des Nations, une fois constituée, en même temps que celui des autres nations mandataires, le 20 juillet 1922 ».
Pourtant, les limites fixées par la Convention, aux territoires attribués à la Belgique enlevaient au Rwanda les régions du Gisaka, du Buganza et du Mutara.
La Grande-Bretagne avait fait valoir que la possession de ces territoires sur la rive gauche de la Kagera présentait, pour elle, un intérêt essentiel comme constituant la seule région possible pour la construction de la ligne de chemin de fer destinée à relier les colonies du Sud aux possessions britanniques du Nord.
Il semble que, encore très sommairement documentée et ne disposant pas d’éléments lui permettant d’apprécier la portée et les conséquences de ce démembrement du Rwanda, « la Belgique ne s’opposa point à ce que les provinces du Gisaka, du Buganza et du Mutara fussent détachées du Rwanda et placées sous l’autorité britannique ».
Ainsi, pour la deuxième fois, en l’espace de dix ans le Rwanda était amputé d’une partie de ses terres pour que la paix pût régner entre les puissances coloniales. C’est cette dernière amputation du pays qui provoqua ce qui fut appelé « l’Affaire du Gisaka » et que nous abordons ici à cause de ses incidences dans les relations entre les autorités coloniales et les autorités traditionnelles.
SECTION 3.
La cession du Gisaka à la Grande-Bretagne et ses conséquences.
« Mon cœur est avec les Belges, mais songez qu’une grande partie de mes biens va être perdue pour moi. Qu’ai-je fait pour qu’on m’inflige une telle punition ? C’est comme si l’on sciait un homme en deux ».
Ainsi s’exprima Musinga lorsque le Résident du Rwanda, M. VAN DEN EEDE lui apprit qu’il perdait une partie de son pays au profit des Anglais. Musinga qui n’avait pas voulu croire la même nouvelle quand elle lui fut annoncée par l’Administrateur du Territoire de Nyanza M. DEFAWE, ne peut comprendre comment ceux auxquels il avait manifesté son loyalisme osaient le priver d’un quart de son pays. Ne lui avait-on pas dit, lors du referendum, qu’à la Conférence de la Paix, on tiendrait compte de ses désirs et de ceux de ses populations ? Que s’était-il donc passé puisque le partage de son pays en deux ne figurait pas dans sa requête ?
En fait, ce que Musinga n’avait jamais réalisé, semble-t-il, c’est que ses intérêts n’ont jamais coïncidé avec ceux des colonisateurs ; que même lorsqu’il se trouva en meilleurs rapports avec eux, les objectifs poursuivis furent toujours différents. Les relations entre lui, Musinga, roi dans son pays et les colonisateurs furent toujours ambigües.
La Convention ORTS-MILNER lui a enlevé ce qu’il pouvait nourrir d’illusion quant à son « amitié » avec ses maîtres européens. On comprend que c’est en homme choqué, déçu, indigné et amer qu’il s’adressa au Résident dans des termes où l’interrogation ne manque pas.
La réaction de Musinga ne laissa pas indifférent le représentant du Gouvernement belge au Rwanda. Elle permit au Résident VAN DEN EEDE de réaliser le préjudice immérité causé à Musinga et au Rwanda et fit sentir qu’aux yeux des gouvernants rwandais l’honneur et même l’intérêt de la Belgique étaient engagés et liés au tort que la Convention ORTSMILNER causait.
Comme pour gagner du temps ou pour prévenir le pire, M. VAN DEN EEDE fit de ce qui était une décision (et oui venait d’être présenté à Musinga comme tel) une proposition :
« Le Résident pria Musinga de réfléchir mûrement et de consulter sa mère et ses grands conseillers avant de déclarer ses préférences entre deux situations possibles, à savoir :
1° Régner sur les 3/4 de son pays sous Protectorat belge ou bien
2° Régner sur l’entièreté de son pays sous Protectorat anglais ».
La gravité de la situation ne semble pas avoir échappé à Musinga. Le problème pour lui se ramenait en réalité à savoir quel serait son sort en optant pour l’une ou l’autre alternative. L’Autorité d’Occupation le décevait en acceptant le morcellement du pays sans tenir compte des déclarations de Musinga et de la parole donnée lors du referendum. A ce même referendum, Musinga et les notables du pays avaient déclaré ne pas connaître les Anglais et donc préférer les Belges qu’ils « connaissaient ». Dans ces conditions, comment réagiraient les Belges si Musinga les reniait à présent ? Quelle garantie pouvait-il escompter d’être mieux traité sous le régime anglais ? Autant de questions qu’il se sera sûrement posées et qui auront eu de l’influence dans sa décision devant l’alternative que lui soumettait le Résident.
Aussi revint-il trois jours plus tard dire au Résident : « J’ai fini de réfléchir, ma décision est prise ; même si l’on me prend de force une partie de mon pays, je ne puis abandonner les Belges, je les connais et je les aime ». Il lui fut demandé de formuler par écrit sa déclaration et de la revêtir de son sceau pour qu’elle eût un « caractère de durabilité ». Deux heures plus tard, en ce 20 décembre 1919, Nkurunziza, le secrétaire de Musinga, avait écrit la déclaration que Sa Majesté Yuhi V Musinga n’hésita pas à signer avant de la remettre au Résident.
On lui a demandé de choisir. Il l’a fait ; mais dans sa réponse, Musinga montre qu’il n’a pas de choix ou en tout cas qu’il n’approuve pas le partage fait de son pays. Pour lui, c’est la force qui fonde le droit des colonisateurs. A cette force, il ne peut répondre qu’en se soumettant, « même si on lui prend de force une partie de son pays », dit-il. Sa déclaration écrite éclaire ainsi sa première réaction à l’annonce du morcellement de son royaume. Sentiment de déception, de colère, d’indignation, d’amertume et d’impuissance ; tout se mêle en ce roi que le destin a marqué dès son accession au trône.
Mais son attitude présente inquiète quelque peu les autorités européennes. On s’interroge sur la question de savoir si Musinga est sincère quand il déclare s’attacher à la Belgique ou n’agit pas ainsi avec l’arrière-pensée de se soulever dans la suite contre l’administration belge ? Redresser le tort fait à Musinga, tel est l’élément de base pour normaliser les relations que la cession du Gisaka à la Grande-Bretagne a troublées.
Le statu quo étant exclu comme solution, il restait trois possibilités : ou bien rétablir l’intégrité territoriale du Rwanda sous l’autorité de Musinga, ou bien destituer celui-ci et le remplacer par un élément moins encombrant, ou encore accorder des compensations. Quoiqu’il en soit, toute solution à intervenir devait sauvegarder le prestige des autorités européennes et non être interprétée comme une victoire de Musinga.
Dans le premier cas, la décision ne dépendait pas des seules autorités belges sur lesquelles le roi Musinga semblait compter. De nouvelles négociations avec les autorités anglaises étaient nécessaires. Dans le second cas, les autorités belges pouvaient se débarrasser de Musinga soit en le destituant, soit en l’exilant. Mais cette solution supposait la certitude que des troubles n’éclateraient pas en conséquence, discréditant ainsi le mandataire à peine investi. Politiquement, il n’était pas opportun d’adopter cette solution. Quant aux compensations qui auraient été notamment territoriales, on pouvait se demander de quel côté elles seraient trouvées en dehors du Congo belge où la Belgique avait tout à dire. Devait-on requérir l’avis de Musinga ? Nul doute que ce dernier aurait demandé la récupération des territoires que les puissances coloniales lui avaient repris pour les annexer au Congo belge en 1910. Cette perspective défavorisait donc la Belgique et était ainsi contraire aux intérêts coloniaux de ce pays. Que faire dans ces conditions ?
En vue de dénouer la crise ouverte entre les autorités européennes et les autorités indigènes, le Résident du Rwanda résolut de constituer un dossier en recourant aux avis d’Européens considérés comme plus informés que d’autres sur le Rwanda. Appel fut ainsi fait à Mgr HIRTH. Celui-ci chargea son vicaire général, en la personne du Père CLASSE, de répondre en son nom à la demande du Résident.
Dans une note datée du 25 février 1920, le Père CLASSE se montra un défenseur à la hauteur des intérêts du Rwanda et plus particulièrement de ses gouvernants dont Musinga en premier lieu.
L’auteur observe d’abord que la situation qui est faite au Rwanda lui est fort préjudiciable. Elle est d’autant plus préjudiciable que « ce pays, meurtri sans raisons de sa part puisque pendant la guerre, il a été loyal, n’a jamais refusé la moindre aide aux gouvernements belge et anglais, soit en hommes, soit en réquisitions, soit en fournitures de troupeaux… et puisque lors du referendum, il s’était formellement déclaré pour le Gouvernement belge ».
Pour l’auteur ci-dessus, il y a une contradiction à parler de « droits des petites nationalités », de « civilisation à promouvoir parmi les indigènes ». et la violation de ces droits et principes par des procédés comme celui qui « mutile une petite nation homogène par la race, la langue, les coutumes ». La cession du Gisaka à la Grande-Bretagne est à son avis un acte arbitraire.
Comme pour mieux se faire comprendre, le missionnaire fit une comparaison : « Coupez les provinces belges d’Anvers, du Limbourg, de Liège, de Luxembourg par une droite descendant arbitrairement du Nord au Sud par Turnhout, Tongres, Liège, Virton ; donnez toute cette partie à l’Allemagne, conservant le reste à la Belgique, sans vous préoccuper des volontés du pays, de ses limites, de la langue, des besoins économiques, de la dispersion et de la division des familles non plus que des perturbations de toutes sortes qui en résulteront ; ajoutez-y, puisque c’est le cas ici, la spoliation des propriétés et des biens de milliers de familles et d’individus, sans plus se préoccuper d’eux que s’ils n’existaient pas et que leurs biens fussent « biens nullius »; c’est le cas du Rwanda amputé de presque tout le Gisaka, de la grande partie du Buganza, du Mutara, d’une partie du Ndorwa ».
Pour démembrer à nouveau le Rwanda, les négociateurs se rappelant le précédent de 1910 avaient considéré qu’il n’y avait pas d’obstacle à recommencer l’opération puisque « ce n’était pas la première fois… que le royaume de Musinga, comme celui de tant de chefs indigènes, avait été mutilé. En 1910, poursuit LOUWERS, plusieurs lambeaux encore en avaient été détachés, et il s’était remis de la blessure ».
La résignation et l’impuissance de Musinga devant les actes des colonisateurs ont donc été prises comme une approbation. La fin justifie les moyens. Cependant, fait observer le Père CLASSE, il est impossible d’assimiler la perte de l’Est du Rwanda à l’occupation du Bufumbira anglais, du Bwishya belge (accord de 1910), car « ces pays n’étaient guère peuplés que de Bahutu… » et « la plupart des chefs étaient Bahutu et du même pays ».
Cette argumentation du Père suscite une interrogation qui, bien que devant rester sans réponse suffisante, revêt une certaine importance compte tenu de la qualité du personnage intervenant. A supposer que la partie à céder à la Grande-Bretagne n’ait été habitée que par des Hutu, cette cession aurait-elle été pour autant moins préjudiciable au Rwanda ? Les gouvernants rwandais y auraient-ils accordé moins d’attention ? Le Père CLASSE lui-même se serait-il montré moins mordant pour défendre les intérêts du Rwanda ?
Il est difficile de répondre formellement à ces questions. Mais ce qui est clair dans l’intervention du Père CLASSE, c’est que le préjudice fait au Rwanda par la convention ORTS-MILNER est considéré par l’auteur comme un préjudice fait surtout aux Tutsi sans même montrer s’ils étaient les seuls à habiter les provinces détachées. La partie donnée par l’accord aux Anglais est « un pays essentiellement de Batutsi, écrit le Père CLASSE dans sa note, pays de grands pâturages mais aussi de belle population, pays recherché avec prédilection par tous les chefs grands et petits…
En enlevant ces pays au Rwanda, on prive donc le Roi (et tous les grands chefs de Banyiginya et des Bega) de la partie non la plus belle mais la plus chère du Rwanda, on le prive de plusieurs milliers de ses Batutsi, donc des gens de sa race, de nombreux membres très rapprochés de sa famille. Priver le Rwanda d’autres provinces ce serait lui enlever une partie de sa population, de ses ressources. Ici on fait plus, ce sont les Batutsi qu’on sépare brutalement ».
Cependant, ajoute le vicaire général, « cette cession atteint aussi le peuple (les Bahutu — sic !), dont elle divise aussi les familles ». Toutefois, remarque De LACGER résumant la note du Père CLASSE, la cession n’est préjudiciable pour ces Hutu que dans la mesure où de l’autorité de Musinga, « elle soustrait d’un trait de plume à sa juridiction cent mille sujets taillables et corvéables à merci ».
Fort de l’expérience acquise dans le pays, le Père CLASSE indiqua les difficultés d’ordre politique, social et économique auxquelles le Résident pouvait s’attendre si on passait outre certains avertissements de personnes connaissant le Rwanda depuis longtemps. « De ces pertes et des perturbations qui ne peuvent guère être comprises et ressenties par eux actuellement, conclut Fauteur, MUSINGA ET LES GRANDS BATUTSI NE LAISSERONT PAS PARAITRE BEAUCOUP LEUR RESSENTIMENT, ils sont trop politiques, même par moment fatalistes, surtout ILS SONT TROP FAIBLES ET ILS LE SAVENT. LA PLAIE RESTERA VIVE ET ILS N’OUBLIERONT PAS. Il ne faut pas se faire illusion, L’EUROPEEN RESTE L’ENVAHISSEUR, et si aimé que puisse être son joug, c’est toujours un joug, et cela durera jusqu’à ce que l’assimilation, se soit suffisamment faite. Ceci n’est pas de la défiance mais bien simple question de psychologie ».
La valeur de cette note n’échappa pas au Résident du Rwanda. Il exprima « toute sa reconnaissance » à Mgr. HIRTH et à son vicaire général pour leur « haute sympathie » et « leur précieuse collaboration ».
La note du Révérend Père CLASSE « constitue pour le Gouvernement Belge un document des plus précieux ». Mgr. HIRTH avait souhaité que les considérations émises puissent aider à obtenir que la cession ne se réalisât pas ; le Résident répondit à ce vœu qui était aussi le sien, transmettant la pièce au Ministre des Colonies.
Mais si au Rwanda, les Européens sur place étaient en général contre la division du royaume de Musinga, quelle attitude prendrait le Gouvernement belge une fois informé des protestations de Musinga et en possession d’avis de ses représentants et d’autres personnes au service de la civilisation, tel le Révérend Père CLASSE ?
En Belgique, les critiques s’étaient manifestées contre le démembrement du Rwanda par la Convention ORTS-MILNER. Mais la critique la plus nette se fit à la Chambre des Représentants, notamment par le député Jules MATHIEU de Nivelles, qui avait fait la campagne d’Afrique et avait été, dès le début de 1918, envoyé au Rwanda où il fut adjoint au Résident, auditeur militaire et juge territorial. Pour lui, on ne peut s’appuyer sur Musinga et en même temps le priver de son gagne-pain. « La conséquence inéluctable n’est-elle pas que vous allez vous aliéner Musinga ? », demande M. MATHIEU au Ministre des Colonies. Comment continuer la politique sage et féconde en résultats pratiquée depuis 1916 « si le premier du traité de paix a pour effet de mécontenter Musinga, ajoute le député ; notre politique indigène est ruinée par le fait même. Le vœu de Musinga et de tous ceux qui s’intéressent à la politique de ces régions nouvelles est de voir restituer ce souverain dans l’autorité qu’il avait auparavant, non pas qu’il y ait une question de justice à rendre à un monarque sur son territoire, – cela n’a pas la moindre importance à mes yeux – mais afin de faciliter la politique indigène ».
Indiscutablement la critique formulée était justifiée. Mais la question était compliquée sur le plan international et en droit. A cause de ces aspects, il fallait considérer la situation créée par l’accord comme irrévocable selon les propres termes de M. LOUWERS, à l’époque, conseiller colonial au Ministère des Affaires Étrangères : « Quant à réclamer le Gisaka tout enter, il est inutile d’entreprendre des négociations à ce sujet : les Anglais ne voudront jamais céder ». Devant la tentative du général MALFEYT, Commissaire Royal dans les territoires occupés, de montrer comment l’amputation du Rwanda était une grave erreur, ce dont étaient prêts à témoigner ceux qui ont été dans ce pays, le Secrétaire Général du Ministère des Colonies trancha : « En ce qui concerne le Gisaka, il vaut mieux ne pas tenter de négocier puisque nous irions à un échec certain, que d’autre part, il y a impossibilité administrative et de droit à réunir certaines parties du Congo belge aux territoires du Rwanda et de l’Urundi et que, dès lors, la meilleure solution serait de donner une certaine somme d’argent à Musinga comme compensation ».
Plutôt que de remettre en cause ce qui, non sans peine, avait été obtenu de la Grande-Bretagne, la Belgique envisagea sérieusement d’accorder des compensations territoriales à Musinga dans la Colonie. Dans une dépêche au Gouverneur Général du Congo belge, le Ministre des Colonies voulut avoir l’avis de ce haut fonctionnaire.
Vu l’importance de la question, le Gouverneur Général s’adressa à ses subordonnés plus à même de juger de la situation locale dans la région pressentie pour dédommager Musinga de la perte du Gisaka. Sur base de leurs renseignements, le Gouverneur Général répondrait au Ministre en connaissance de cause. Une première réaction vint du Commissaire de District du Kivu. Dans une lettre datée de Rutshuru le 10 avril 1920 faisant suite à celle du ViceGouverneur Général de la Province Orientale, M. VAN DE GHINSTE, écrit :
« …Nos populations voisines du Rwanda sont autochtones et ont dû subir, jadis, une invasion des WATUZIS (sic) qui firent la conquête de la région Nord du lac Kivu (Kibati-Rutshuru) et s’installèrent chez les BAHUTUS (sic). Ces malheureuses populations se virent alors traitées en esclaves par les WATUZIS, furent pressurées sans limites, le pays ne connut que razzias et meurtres. Comme exemple de la cruauté de Musinga, je citerai le cas du chef MOGALULA qui s’était rendu à Nyanza (résidence du Sultan) avec une caravane de ses gens porteurs de l’impôt à fournir ; Mogalula et tous ses gens furent précipités dans la rivière Nyabarongo sous le prétexte que son tribut était insuffisant.
« Par leurs procédés tyranniques à l’excès ces Watuzis ont laissé ici une haine vivace, laquelle n’est pas moindre parmi les populations du Lac Kivu où l’invasion Watuzi fut repoussée par les Banya-Bungo.
» J’ajouterai encore que la plupart des Watuzis installés chez nous se sont retirés dans le Rwanda, à la grande joie de nos populations, au moment de la délimitation de notre frontière orientale. Dès lors, notre politique a toujours combattu l’influence Mtuzi en pourchassant certains émissaires du sultan qui, malgré notre défense, tentaient encore de venir terroriser les populations soumises à notre administration et lever l’impôt chez elles.
» Ces considérations… me forcent à repousser énergiquement l’idée de vouloir offrir à Musinga une compensation territoriale dans le District du Kivu : ce serait aller à l’encontre des désirs et des intérêts de nos indigènes ».
Pour le Vice-Gouverneur Général de la Province Orientale, cet avis du Commissaire de District du Kivu confirmait celui qu’il avait donné par radio au Gouverneur Général le 26 février 1920 et dans lequel il avait conclu à l’impossibilité d’accorder à Musinga une compensation territoriale dans le district du Kivu.
A ces premières appréciations, il ajouta à l’intention du Gouverneur Général auquel il transmit une copie de la lettre du Commissaire de District du Kivu :
« Outre que nos populations loyales ne peuvent être asservies par un tyran étranger en récompense du concours qu’elles nous ont apporté pendant la guerre, j’estime que ce serait une faute politique d’agrandir au moyen d’une portion du territoire belge l’étendue d’un royaume dont la possession sera toujours précaire ».
Au vu de ces pièces, le Gouverneur Général se montra formel dans son avis au Ministre des Colonies estimant qu’il ne pouvant « être question d’offrir des compensations territoriales au Sultan Musinga pour le dédommager de la perte de la province du Gisaka ».
Ce n’était là qu’un avis, mais il était de poids et pouvait constituer un obstacle à la solution du problème par la remise à Musinga de compensations territoriales. En réalité, cette solution était définitivement exclue. Et pour les tenants de la révision de la Convention ORTS-MILNER, leur audience dans la Métropole se réduisait de jour en jour. Pour eux, à quelques exceptions près, il y avait un climat d’indifférence vis-à-vis de ce qui se passait au Rwanda. C’était décevant si l’on se rappelle avec quel enthousiasme on accueillit les déclarations de loyalisme de Musinga. C’est cette déception que laisse entendre M. DELANNOY, substitut de l’Auditeur Militaire qui avait reçu en compagnie du Résident les premières protestations de MUSINGA sur cette affaire du Gisaka. Reçu par le Directeur Général GOHR du Ministère des Colonies, M. DELANNOY se montra un fervent défenseur des intérêts de son pays et aussi du Rwanda. En conclusion dit-il à M. GOHR, « je me mets d’autant plus volontiers tout à votre disposition que j’ai trouvé chez vous le réconfort d’une oreille enfin attentive aux légitimes protestations des autorités européennes locales et des intérêts indigènes : car, ainsi que je vous l’ai signalé, les personnalités coloniales à qui, sur les conseils de Monsieur le Gouverneur MALFEYT, j’avais exposé déjà ces quelques aperçus m’ont paru, par un retournement assez surprenant, ne plus accorder aux desiderata des Rois indigènes l’importance qu’on y attacha naguère, lors notamment du Referendum ». En intervenant dans l’affaire, M. DELANNOY espérait « faire échouer le projet d’une répartition qui serait une iniquité actuelle et une source de multiples avatars pour l’avenir ».
Parmi ces avatars, il en était qu’il fallait conjurer avant qu’il fût trop tard. Pour le député J. MATHIEU les difficultés qui naîtraient de la cession du Gisaka à la Grande-Bretagne compromettraient « le bon renom de notre capacité colonisatrice ». En outre, il y avait à craindre la réaction de ces « populations primitives. Rien ne les empêchera plus de suivre leur instinct, qui est de fuir le blanc. Elles habitent un pays de montagnes, où elles se disperseront et se cacheront facilement. Nous serons devant des rebelles, engagés dans des guérillas constantes. Pour les atteindre ou leur tenir tête, il nous faudra un personnel et des dépenses considérables ».
L’honorable député se demande si finalement on ne veut pas se servir du Rwanda comme monnaie d’échange. Mais dans ce cas, « est-il très honnête d’accepter un mandat, une mission civilisatrice, avec l’arrièrepensée qu’on en fera une affaire?… Et aux indigènes, qu’est-ce que cela aura rapporté ? ».
Tandis qu’on se posait ces questions sans y répondre comme l’attendait le roi Musinga, celui-ci renouvela ses protestations. Au début de l’année, il avait eu l’occasion d’exposer ses doléances à M. LOUIS FRANCK, Ministre des Colonies, de passage au Rwanda.
Ne recevant pas de réponse, Musinga se résolut à s’adresser au Roi des Belges. Il exprima l’espoir que la décision dont il était victime ne serait pas définitive et que les Puissances finiraient par reconnaître ses droits souverains sur les territoires cédés à la Grande-Bretagne.
« Maintenant, écrit Musinga au Roi Albert le 16 juin 1920, je viens attirer votre attention sur le litige au sujet de mon territoire du Gisaka : veuillez ne pas le perdre de vue, d’autant plus que déjà auparavant je vous l’ai expliqué. Et à ce propos, ne vous imaginez point que le Gisaka soit un pays étranger au Rwanda… Je vous supplie, Majesté, ne permettez pas qu’on détruise mon pays. Je ne vous ai offensé en aucune manière et vraiment si je devais perdre mon territoire du Gisaka, j’en serais désolé profondément. Je suis amené tout naturellement à penser que ma conduite à l’égard du Gouvernement belge ne lui donne pas satisfaction, car enfin si le Gouvernement était satisfait de ma conduite à son égard, certainement il ne permettrait pas qu’on m’enlève une partie de mon pays…, mais la nouvelle au sujet du Gisaka… tombe comme une massue sur notre cœur ».
Soumis et faible, Musinga se montre bon politique. Son style n’exige pas, il supplie, fait semblant de n’avoir pas compris ce qui lui a été raconté et espère puisque son loyalisme n’est pas en cause : le Bulamatari, ne peut pas permettre qu’on détruise le pays de celui qui s’est jusqu’à présent pris pour son ami. Mais Musinga ne se faisait certainement pas d’illusion, il jouait au diplomate en cherchant quelle attitude il adopterait dès que l’accord aurait été mis à exécution. Sur ce point, le Père CLASSE ne s’était peut-être pas trompé en soulignant le ressentiment et la haine vivace qui résulteraient de la cession du Gisaka, comme c’était le cas après le démembrement de 1910.
De la part des autorités locales, la situation inspirait de la prudence. Aussi, afin de ne pas avoir à faire face à une révolte sur plusieurs fronts à la fois, le Commissaire Royal fit-il une suggestion au Ministre des Colonies lors de la transmission de la requête de Musinga : « Si la révision des Conventions intervenues ne pouvait être obtenue sur ce point (le Gisaka), il serait du moins indispensable que la cession aux autorités britanniques du Gisaka et du Bugufi ne s’effectue pas en même temps que la remise des autres territoires cédés ».
Renseigné par la documentation réunie surtout par les autorités locales sur les conséquences que devrait entraîner le partage du pays, le Ministre belge des Colonies entreprit des démarches auprès du Gouvernement Britannique pour l’amener à soumettre la question à un nouvel examen. La suggestion consistait à obtenir de la Grande-Bretagne de « laisser la Belgique » en possession du Gisaka et de la rive gauche de la Kagera jusqu’au moment où les Anglais estimeraient devoir y construire un chemin de fer ».
Lord MILNER fit répondre par l’Ambassadeur de Grande-Bretagne à Bruxelles, Sir GEORGE GR AIIAME, qu’il était « impossible de créer une situation temporaire de nature indéterminée et qui pourrait amener ultérieurement des froissements ou des conflits, mais… il était d’accord que par un arrangement tacite entre les deux administrations coloniales, la région en question ne fût évacuée qu’au 31 décembre 1921 ».
Ainsi, tout espoir de révision de la Convention ORTS-MILNER était coupé. Que restait-il à faire car Musinga, lui, espérait toujours que justice lui serait faite ?
Un projet de réponse fut préparé au Ministère des Colonies et fut soumis à l’approbation du Roi. Après l’entrevue avec Lord MILNER, la vérité sur l’échec des démarches ne doit pas être dite pour l’instant à Musinga. Question d’opportunité. Aussi, voit-on le Ministre chercher à entretenir chez Musinga un espoir que lui-même a déjà perdu et qu’il sait irrévocablement perdu. Il flatte la sensibilité de Musinga, mais celui-ci a mis au premier plan la réparation du sort qui lui a été fait sans qu’il ait démérité. Il prodigue des encouragements à celui qui se considérera comme trahi. «
Le Roi, lit-on dans le texte, est très satisfait d’apprendre que vous travaillez activement, avec beaucoup d’intelligence et de bonne volonté à aider les Belges à répandre la civilisation dans le Rwanda.
» Le Roi sait ce que vous faites pour la construction des routes, pour l’école de fils de chefs et pour assister nos vétérinaires à combattre la rinderpest.
» Il espère que par la continuation de ces efforts communs la prospérité du pays augmentera.
» Le Roi connaît l’intérêt que vous portez à la conservation du Gisaka et il m’a chargé de faire encore des démarches pour que dans l’arrangement antérieurement pris et approuvé par l’ensemble des Puissances victorieuses il soit tenu compte de vos vœux…
» Si nos démarches ne peuvent aboutir à faire changer ce qui a été décidé antérieurement, nous nous efforcerons de rendre le Rwanda et Vousmême et votre famille plus riches et plus prospères. Il suffira pour cela que tout le monde travaille d’après les directions que nos fonctionnaires, qui connaissent les affaires et les progrès d’Europe, pourront indiquer ».
Les premiers à être informé de l’échec des démarches effectuées en vue d’une révision de la Convention ORTS-MILNER furent les fonctionnaires qui au Rwanda devaient assurer que le transfert du Gisaka à l’administration britannique se fît dans les meilleures conditions. Il s’en trouva toutefois quelques uns parmi ces fonctionnaires qui, tout en s’inclinant devant la décision, ne cachèrent pas leur amertume devant ce qui paraissait comme une injustice.
« Nous tous, écrit le Résident VAN DEN EEDE en quittant le Rwanda le 17 mai 1921, qui avons travaillé parmi ces populations auxquelles nous étions déjà très attachés, nous sommes peinés de voir le résultat des négociations européennes pour lesquelles aucun avis ne fut jamais demandé aux Autorités locales. Le morcellement du Rwanda qui doit se faire à la fin de l’année achèvera de ruiner notre prestige. Quels que soient les motifs d’opportunité que l’on invoque, la Belgique a apposé sa signature à une injustice. Nous, ses enfants, nous le regrettons ».
Jusque là, dans l’esprit de Musinga, la cession du Gisaka, du Buganza et du Matara, n’apparaissait encore que comme une « éventualité assez hypothétique ». Pourquoi Musinga gardait-il cette attitude ? Le Commissaire Royal explique en s’adressant au Ministre des Colonies :
« D’avoir pu vous rencontrer, d’avoir pu plaider sa cause auprès de vousmême, l’empêchait de perdre espoir, de croire tout perdu. Ce n’est que peu à peu, en voyant qu’il ne recevait pas après votre retour en Europe, de nouvelles rassurantes, qu’il a fini par envisager comme une réalité imminente la situation qui lui sera faite après le démembrement de son pays ».
Il semble donc que le silence du Ministre des Colonies a fait basculer la confiance que Musinga avait encore dans l’Administration coloniale. Dignement, il commença à manifester son indignation, sans rien brusquer, sans déclaration de guerre. Le premier acte fut la demande faite à l’Auditeur Général faisant fonctions de Commissaire Royal au Rwanda d’éloigner de la Cour M. DEFAWE qui depuis 1916 se trouvait dans l’entourage di roi.
Motif invoqué par Musinga : ce fonctionnaire se montrait trop familier et à son égard et à l’égard de sa mère ! DEFAWE fut retiré de Nyanza.
Deuxième acte : opposition de Musinga à la vaccination du bétail pour motif que la vaccination entraînait des pertes de bétail. Pourtant, à d’autres époques, Musinga lui-même avait su apprécier les efforts du Service Vétérinaire. Le responsable de ce service fut néanmoins déclaré persona non grata par Musinga.
Ces indices, parmi d’autres moins significatifs, montrèrent aux autorités coloniales que le roi Musinga n’était pas dupe de la situation qui lui était faite. Son attitude dans les deux cas, évoqués ci-dessus, révélait un adversaire sournois et peut-être aussi encombrant à la longue. C’est dans ces conditions qu’il fut « jugé opportun de lui dire que « la cession était irrévocable, qu’elle s’effectuerait le 31 décembre prochain et qu’elle aurait pour conséquence la perte de sa souveraineté sur les provinces qui en feraient, l’objet ».
A partir de ce moment, les relations entre Musinga et l’administration, c’est-à-dire entre les autorités traditionnelles et les autorités européennes entrèrent dans une phase de tension aigüe et se détériorèrent. Musinga sera désormais un « collaborateur » plus passif qu’actif, mais après un dernier essai sans succès pour garder intact son royaume.
Le 7 juillet 1921, devant MM. A. MARZORATI, faisant fonctions de Commissaire Royal au Rwanda, G. MORTEHAN, Résident du Rwanda, Musinga fit une nouvelle déclaration rejetant pratiquement la Convention ORTS-MILNER en demandant que les Nations qui se réunissaient depuis la guerre examinent aussi la situation faite à son royaume et qu’elles décident de la légitimité du traitement qui lui était réservé.
Dans cette nouvelle déclaration, Musinga laisse apparaître ses véritables sentiments au sujet du partage de son pays.
« Déjà dans le temps, dit-il on m’a enlevé une partie du Mpororo et le Bufumbira qui sont actuellement Provinces anglaises, l’île Ijwi, une partie du Bugoyi et d’autres collines qui furent rattachées au Congo Belge.
» On veut maintenant séparer du Rwanda le Gisaka, le Buganza et le Mutara ; petit à petit mes biens me sont enlevés, morceau par morceau, et je ne suis plus qu’un homme très pauvre.
» Si la solution doit rester définitive, j’aurais une certaine consolation, si les Anglais permettaient que je continue à exercer mon autorité dans ceux des territoires qui leur seront remis…
» Si cet arrangement ne peut être obtenu, je demande que la Convention soit remplacée par une nouvelle convention, qui me permettra de conserver l’intégrité de mon royaume sous l’Administration d’un seul Gouvernement.
» S’il en était autrement, l’année prochaine marquera non seulement pour moi la perte de mes richesses, mais aussi la ruine de mon autorité. Je serai dans la situation d’un homme à qui on ne donne comme demeure qu’un tombeau en l’obligeant à abandonner tous ses biens au dehors.
» Je prévois que j’aurai avec mes sujets, les plus graves difficultés ; la plupart de mes chefs possèdent des terres des deux côtés de la nouvelle frontière; ils ont des femmes et des enfants, des administrés et des troupeaux de part et d’autre; ils seront tous lésés comme moi, et beaucoup d’entre eux se révolteront et m’abandonneront. Il n’y aura plus que désordre dans tout le Rwanda.
» J’ai toujours été jusqu’ici soumis à une Administration unique, d’abord l’Administration Allemande, ensuite l’Administration Belge, et j’ai toujours fait preuve du désir d’exécuter tous les ordres qui m’étaient donnés par l’Autorité.
» Les Européens sont plus capables que nous de réfléchir à ce qu’ils font. Ils connaissent tous les peuples et toutes les parties du monde. Et je dois penser qu’en divisant mon royaume, ils ont agi en sachant bien ce qu’ils faisaient.
» Comment voulez-vous qu’en constatant ce que les Européens font de mon royaume, je puisse croire qu’ils aient de l’affection pour moi et qu’ils aient le désir de me protéger ?
» J’ai appris, que depuis la guerre, toutes les nations se réunissaient pour examiner les affaires du monde ; je demande qu’elles examinent aussi la situation qui sera faite à mon royaume et qu’elles décident s’il est légitime que je sois traité de cette façon ».
Il ressort de ce texte que malgré les termes vagues où il est formulé, il ne laisse pas de doute que dans l’esprit de Musinga, il a la portée d’un recours auprès de la Ligue des Nations.
Une question à poser est de savoir dans quelle mesure Musinga connaissait l’existence de cet organisme naissant et surtout ses attributions.
En réalité, Musinga, s’était fait, malgré tout, des amis parmi les Européens et ceux-ci le mettaient au courant de certaines choses d’Europe. Mais surtout « dans son entourage et notamment parmi les commerçants arabes et hindous installés auprès de lui, il trouvait suffisamment de personnes instruites pour le renseigner à ce sujet.
Musinga a-t-il été influencé pour faire cette déclaration ? C’est possible ou du moins il s’est senti soutenu. Ce qui n’est pas douteux, c’est que la nouvelle déclaration contredit celle du 20 décembre 1919 où il affirmait : « même si l’on me prend de force un partie de mon pays, je ne puis abandonner les Belges, je les connais et je les aime ». Mais Musinga explique lui-même pourquoi sa première déclaration ne doit pas être considérée comme l’expression de ses véritables sentiments :
« Lorsque les Autorités dont vous me parlez, souligne-t-il dans sa nouvelle déclaration, m’ont posé la question susdite, je n’en ai pas compris la portée comme vous me l’expliquez aujourd’hui. Je n’ai pas compris qu’on me demandait de choisir entre la situation créée par l’arrangement Anglo-belge, et la situation telle qu’elle pourrait être, si cet arrangement était annulé et remplacé par un autre. J’étais entièrement persuadé que cet arrangement était irrévocable et qu’on me laissait le choix entre deux alternatives : résider, ou bien dans la partie administrée par les Belges, ou bien dans celle administrée par les Anglais. Comme les traditions de mon pays m’interdisent de traverser la Nyabarongo et que je suis attaché à Nyanza, où j’ai toujours vécu, ma réponse ne pouvait être douteuse, et de plus j’ai toujours eu d’excellentes relations avec les Belges, alors que je ne connaissais pas les Anglais.
» Si à ce moment j’avais compris la portée de la question, j’aurais dit comme aujourd’hui, que je voulais conserver l’intégrité de mon pays sous une Administration unique, car quel est le Souverain qui consentirait à perdre une partie de son pays ?
» Si les Belges veulent rester au Rwanda, qu’ils s’arrangent de façon à ce que celui-ci ne soit pas divisé; je serais dans ce cas très heureux de continuer à servir sous leur Autorité, car l’Administration Belge ne m’a fait que du bien et je n’ai jamais eu à me plaindre d’elle »
Musinga a-t-il fait l’objet de sollicitations de la part des Autorités anglaises ? Rien ne permet de conclure dans ce sens mais il est étonnant que lui qui a toujours eu besoin d’un protecteur pour défendre sa couronne se sente tout d’un coup assez fort pour menacer ceux auxquels il doit d’être encore roi après la défaite des Allemands au Rwanda : désormais, les Belges ne resteront dans son pays que s’ils en sauvegardent l’intégrité. Or, Musinga savait qu’ils étaient plus forts que lui. Dans ces conditions pouvait-il leur lancer des menaces sans compter sur une aide puissante qui lui aurait permis de soutenir leur réaction ? Là gît l’énigme sans solution : sur qui Musinga comptait-il ? Les Anglais étaient-ils entrés en contact avec lui ?
La cession du Gisaka devenait une source de difficultés pour l’autorité de l’Administration belge. La déclaration du 7 juillet 1921 mit en lumière que la perspective de cette cession avait finie par faire tort à notre influence, fit observer le Commissaire Royal, en compromettant gravement notre prestige. Cette cession est représentée dans le peuple comme une défaite, comme une capitulation devant les Anglais ».
Si tel est le climat avant la cession, qu’en sera-t-il lorsque celle-ci aura été réalisée ? « Nous devons nous attendre à voir se changer en hostilité la sympathie qui nous a été témoignée, écrit le Commissaire Royal MARZORATI, à voir se retourner contre nous l’autorité du roi et des classes dirigeantes, à voir opposer la force d’inertie à tous les ordres émanant de notre Administration. L’esprit d’indépendance que commence déjà à afficher Musinga dans ses relations avec l’Autorité peut nous faire présager de ce que sera son attitude lorsque la cession sera devenue un fait accompli ».
Musinga, qui a compris que l’exécution de la convention créera une situation inextricable et rendra le reste du Rwanda ingouvernable pour lui, comme il le sera d’ailleurs pour la Belgique, n’a pas caché qu’il en rendra celle-ci responsable. L’administration belge au Rwanda n’en doutait pas et comprenait que Musinga « ne lui pardonnera pas de lui avoir imposé son protectorat, alors qu’elle n’était pas en mesure de protéger efficacement son royaume ».
Dans ces conditions, vouloir continuer une politique d’administration indirecte ou une politique de rendement telle qu’elle a été pratiquée sera impossible. En effet, une telle politique implique que l’Administration européenne ait la confiance, le respect et le dévouement des autorités autochtones dont la collaboration est réclamée.
Le problème dès lors se pose : comment l’Administration européenne peut-elle compter sur la confiance et le respect d’autorités indigènes qui par l’effet d’une convention entre Européens se trouvent irrémédiablement lésées et qui se croient ainsi autorisées à reprocher à cette Administration son injustice ?
D’après le Commissaire Royal MARZORATI, le problème posé met en cause plus que l’Administration belge. « Ce qui est plus grave, écrit-il, c’est que ce ne sera pas seulement l’autorité du Gouvernement belge qui sera compromise dans le Rwanda, c’est aussi le prestige de la civilisation européenne qui sera définitivement atteint… Dès lors l’Européen n’apparaît plus aux yeux de l’indigène comme un tuteur intelligent soucieux d’assurer aux Noirs en même temps que sa protection les avantages de la civilisation. Mais il devient le conquérant brutal qui, méconnaissant les intérêts vitaux du pays n’obéit qu’à ses fins propres et devant lui l’indigène se tiendra sur la défensive ».
Pareille situation qui compromet les principes mêmes de la colonisation, « le Succès des entreprises commerciales comme des institutions philanthropiques et des établissements d’enseignement », constituerait une honte pour ceux qui n’auraient rien fait pour la prévenir ou y remédier.
Certes, note encore M. MARZORATI, « nous ne pourrons nous assurer cette collaboration (des indigènes) par voie de contrainte, car si l’on peut réduire par la force des populations qui sont en état de révolte ouverte, il n’y aura pas de coercition possible contre des autorités qui nous opposeront leur force d’inertie ».
Les avertissements de Musinga, son comportement et le ralentissement du zèle des autorités indigènes mirent en lumière que dans un Rwanda amputé du Gisaka, ces autorités ne pourront être pour l’Administration que des ennemis. Il fallait, en attendant la cession prévue pour le 31 décembre, prévoir des mesures spéciales pour que la Belgique pût « se maintenir dans le Rwanda ». Tel fut l’avis de M. MARZORATI dans sa lettre de transmission de la déclaration de Musinga. La collaboration, c’est-àdire la politique d’administration indirecte devenant impossible, « nous devons, ajouta le Commissaire Royal, nous tenir prêts à gouverner le pays contre et éventuellement sans Musinga. La déportation éventuelle du roi doit être envisagée ainsi qu’une réorganisation complète du royaume basée sur sa division en un certain nombre de grandes chefferies dont la direction serait confiée aux grands vassaux rendus autonomes ».
L’abandon du système d’administration indirecte et la division du reste du royaume rendraient-ils la tâche de l’administration plus aisée ? Ces nouvelles mesures seraient-elles conformes aux termes du mandat et surtout aux intérêts des populations indigènes ?
Pour la première question, il n’était pas certain que le changement de politique supprimerait ou rendrait moins nombreuses les difficultés. C’était donc un risque à prendre avec tout ce que cela pouvait entraîner de conséquences tant sur le plan intérieur pour le Rwanda que sur le plan extérieur pour la Belgique. L’attitude de Musinga était claire, céder le Gisaka « sans volte-face dans notre politique vis-à-vis de Musinga, écrit le Commissaire Royal au Ministre des Colonies, serait nous engager dans l’inconnu… Nous nous ferions complètement illusion si nous croyions pouvoir compter encore, dans le Rwanda nouveau, sur une collaboration sincère de sa part ». Et comme son représentant au Rwanda, le Commissaire Royal jugeant la situation comme étant grave conclut à propos de Musinga : « Il faut envisager la grave décision de l’éliminer ».
Une telle proposition ayant pour fond la remise du Gisaka aux Anglais contre la volonté de Musinga illustre la manière dont les colonisateurs interprétaient le contenu des « intérêts des populations indigènes ».
Mais si pour ceux qui se trouvaient sur le terrain la solution parut simple, elle ne le fut pas pour le Gouvernement belge. Aussi celui-ci préférâtil temporiser ; c’est ce que semble indiquer ce télégramme du Ministre des Colonies au Commissaire Royal à Bujumbura : « Suggestion division royaume inadmissible stop. Suivre soigneusement développement situation. Allez au besoin personnellement au Rwanda. Faites cesser toutes discussions nos fonctionnaires question Gisaka ».
Apparemment, le dossier sur le Gisaka était ainsi fermé, il ne restait qu’à attendre l’échéance du délai pour remettre à l’Administration britannique les provinces détachées au Rwanda. Dans quatre mois, à dater de ce télégramme du Ministre mettant fin à toute discussion entre partisans ou adversaires des conséquences de la Convention ORTS-MILNER, ce sera chose faite.
Pourtant, même si manifestement il est inquiet et découragé, Musinga « ne peut croire encore que l’amputation de son royaume qu’il considère comme une inexplicable injustice se consommera effectivement ». Mais il semble qu’il ne fit plus de démarches pour essayer de parer à ce qui n’était pour lui qu’une éventualité.
Par contre, ces mois d’attente furent une occasion pour certaines personnes, et pour des motifs divers, de venir au secours de Sa Majesté. Au nom du Révérend Père CLASSE, il faut ajouter celui de M. ANET, Secrétaire Général de la Société Belge de Missions Protestantes au Congo.
Dans un document manuscrit intitulé « Notes sur le Rwanda » – « à propos du morcellement de ce pays » et remis au Cabinet du Ministre des Colonies le 14 octobre 1921, le Père CLASSE développa avec beaucoup de détails les idées qu’il avait déjà exposées dans la lettre du 20 février 1920. La cause du Rwanda fut identifiée à la cause du roi et des Tutsi dont il faut défendre les droits pour que soient sauvegardés ceux de l’Européen. Le Père insiste dans son mémoire sur le danger que constituerait pour la civilisation le morcellement du Rwanda. « La conséquence inévitable d’un semblable morcellement serait la haine contre tout élément européen, tant Belge qu’Anglais… Le morcellement détournerait Musinga et les Batutsi du Gouvernement Belge… Au point de vue du rapprochement des Batutsi et de leur peuple avec les Européens, nous ne pouvons pas hésiter à le dire franchement, en guise de conclusion, le MORCELLEMENT DU RWANDA SERA UNE FAILLITE COMPLETE QUI ANNULERA LES EFFORTS FAITS JUSQU’A CE JOUR PAR LE GOUVERNEMENT BELGE.
Cependant les espoirs étaient grands et fondés. Bien qu’ils soient politiques, qu’ils sachent se posséder et laissent difficilement paraître le fond de leur pensée, Musinga et les Batutsi ne peuvent actuellement cacher leur dépit et leur désillusion… La constatation de leur déchéance irrémédiable, celle de la ruine de leur pays, de leur vie nationale, dont ferait fi le morcellement, aurait pour conséquence inévitable la haine des Batutsi contre tout élément européen tant belge qu’anglais ».
Pour quelle raison le Père CLASSE s’acharna-t-il pour tenter d’empêcher le partage du Rwanda dont le roi n’avait pourtant pas fait la vie facile aux missionnaires et ne voulait même pas du baptême ? Quel pouvait être le véritable but, l’intérêt que poursuivait le Père CLASSE dans cette question.
Il semble qu’en réalité, pour la jeune Eglise catholique du Rwanda, il n’y avait pas occasion meilleure pour démontrer au Gouvernement belge qu’elle était décidée à collaborer à l’œuvre de la civilisation comme le Ministre des Colonies en avait exprimé le désir. En retour, un appui du Gouvernement ne lui manquerait pas dans l’œuvre de la conversion des païens.
En ce qui concerne Musinga et la classe dirigeante Tutsi, le Père CLASSE désirait consolider la bienveillance avec laquelle ces autorités considéraient les missionnaires et leur action, les temps ayant changés. Les relations étant donc excellentes, la défense de Musinga – surtout si elle aboutissait au maintien de l’intégrité du royaume – ne pouvait que sceller ces relations et augmenter le nombre de baptêmes dans la noblesse. Le rapport du Vicariat pour 1920-1921 donne une idée de ces relations : « Cette année nous avons baptisé encore quelques représentants de la race noble ; nous n’avons qu’à nous féliciter du bon exemple donné par nos Batutsi chrétiens, qui d’adversaires influents sont devenus de puissants auxiliaires. Parmi les néophytes du dernier baptême se trouve même une vraie princesse, arrière-petite-fille de roi : Tempora mutantur ( = les temps sont changés). Ce mouvement, commencé timidement en 1913, est donc parvenu à maturité en ce moment-ci, et promet toujours davantage pour l’avenir ».
S’il y avait donc un calcul dans l’attitude du Père CLASSE, c’était un calcul nécessaire dans la mesure où le succès de l’action de l’Eglise dépendait aussi des bonnes relations entre l’Eglise et l’Etat. Ce calcul s’avéra d’ailleurs juste puisque dans le rapport pour 1921-1922, il est constaté :
« Non seulement les conversions des chefs sont de plus en plus nombreuses, recrues même dans la plus haute aristocratie, mais encore la mission jouit des sympathies de tout le pays, roi, chefs et tout le monde païen, si bien que l’« action protestante, par antagonisme, ne fait qu’accroître le mouvement des conversions.
Roi, chefs et sujets se donnent le mot d’ordre de sympathiser avec les Pères, pour échapper à l’influence des sectes. Nos relations avec les autorités indigènes ont été également excellentes. Musinga nous a honorés une fois de sa visite : c’était la première fois qu’il venait à la mission de Kabgayi depuis la fondation de la mission… Les chefs grands et petits fréquentent régulièrement la mission. Plusieurs sont chrétiens, d’autres vont le devenir ; plus aucun n’est hostile, et nos adversaires les plus acharnés du début viennent de déposer les armes en laissant leurs enfants fréquenter les Pères et même suivre le catéchisme des postulants ».
Quant aux idées développées par le Secrétaire Général de la Société Belge de Missions Protestantes au Congo, leur fond ne diffère pas de celui du mémoire du Père CLASSE. (On peut même se demander s’il n’y a pas eu concertation préalable entre eux ou communication des notes, tellement la ressemblance est forte). Comme celui-ci, le Révérend Pasteur ANET ne manquait pas d’intérêt à assurer, même si les catholiques remportaient actuellement plus de succès.
Le climat étant celui .de la guerre de religion dans ces pays d’infidèles, les changements étaient toujours possibles. N’avait-on pas remarqué qu’à certain moment Musinga écoutait plus les protestants « allemands » que les missionnaires catholiques ? Qui pouvait prévoir qu’il serait un jour ami des Pères comme le rapport cité ci-dessus l’a montré ? Si donc des bouleversements de ce genre s’étaient produits, pourquoi ne se renouvelleraientils pas demain ? Et puis, les Missions Protestantes n’avaient-elles pas aussi besoin d’aide ?
Ces considérations ne semblent pas avoir échappé au Pasteur ANET qui, en bon missionnaire aussi, devait envisager la défense de la civilisation à travers celle de Musinga et du Rwanda. Pour lui, morceler ce pays, « ce serait mal récompenser l’aide efficace qu’ils ont donnée aux Alliés en leur fournissant une grande quantité de porteurs et troupeaux. Les amis des Africains ne voudront pas permettre cette injustice qui aurait dans toute l’Afrique Centrale un ralentissement défavorable au prestige des Blancs et à la cause de la civilisation ».
Quant à l’Administration, on se souviendra que le Ministre lui avait interdit de reparler de la question. Le Commissaire Royal reçut l’ordre de faire cesser les discussions à ce sujet en attendant la date du 31 décembre. Quelle fut la réaction de cette Administration dont les membres avaient généralement désapprouvé l’accord ORTS-MILNER ?
Le devoir d’obéissance étant une des obligations des fonctionnaires dans le cadre d’un corps essentiellement hiérarchisé, les fonctionnaires de l’Administration belge au Rwanda s’inclinèrent devant l’ordre du Ministre.
Toutefois, cette obéissance qui répondait à l’interdiction de débattre du problème Gisaka, n’entraînait pas une absence d’opinion sur la question, comme put le constater le Commissaire Royal RYCKMANS, lors du voyage qu’il effectua au Rwanda suite au télégramme du Ministre.
Au retour de ce voyage à travers le Rwanda au cours duquel il avait pu se rendre compte de l’état d’esprit qui y régnait, il fit rapport au Ministre pour attirer une fois de plus l’attention de celui-ci « sur les résultats d’une évacuation possible du Bugufi (Burundi) et du Rwanda Oriental ». Ce faisant, il devenait la porte-parole de ceux qui, individuellement et collectivement, avaient été contraints à ne pas exprimer publiquement leur opinion à cause de leur charge. Mais il résumait en même temps les vues de tous ceux qui, s’intéressant à cette « affaire », eurent l’occasion de lui confier leur pensée avec l’espoir d’infléchir les conséquences d’une division qui avait troublé l’esprit de beaucoup.
«Écartant tout point sentimental, écrit le Commissaire Royal RYCKMANS, je me bornerai donc à confirmer, en me basant sur la seule raison d’Etat, et après avoir examiné la situation sur place, de sang-froid, que les conséquences de la cession seront nécessairement funestes; qu’elles iront probablement jusqu’à compromettre notre occupation de la partie du Ruanda-Urundi qui nous est laissée ». Avec une rigueur remarquable dans l’argumentation, M. RYCKMANS entend démontrer au Ministre que la raison d’Etat qui a primé toute autre considération a abouti à « une injustice flagrante et violation directe des principes inscrits en tête du traité de Versailles ». Et comme il est à prévoir que des conséquences déplorables découleront de cette injustice, « je ne veux pas assumer, poursuit-il, devant mon pays, la responsabilité de ne l’avoir pas dit nettement ».
Pour M. RYCKMANS, les difficultés auxquelles il faudra faire face revêtent deux aspects : d’une part celles qui sont directement de l’ordre interne, d’autre part, celles qui, ayant pour base les premières sont à envisager dans le cadre des relations entre les autorités britanniques et les autorités belges. Ce dernier aspect ne manquera pas d’influer sur le premier pour l’aggraver.
Sur le plan interne, le danger n’est pas imminent, les autorités indigènes sont sans forces pour s’opposer directement et ouvertement à celles de l’Administration coloniale. C’est pourquoi, note le Commissaire Royal, « des troubles sanglants, une révolte ouverte ne sont pas à redouter pour l’instant : Musinga n’est pas mûr pour brûler ses vaisseaux, l’aventure lui paraîtrait, malgré tout trop hasardeuse. Si je recevais l’ordre d’évacuer, je me bornerais à faire glisser vers le Nord la compagnie de mitrailleurs actuellement cantonnée à Usumbura. Le résident du Rwanda estime cette précaution nécessaire. IL NE S’AGIT PAS EN CETTE AFFAIRE, D’UN conseil de la Puissance Protectrice, – « conseil comme nous en donnons tous les jours à Musinga et que nous cherchons à faire prévaloir par des arguments de raison, en vue de favoriser le développement moral et économique de son pays – MAIS BIEN D’UN ORDRE DU POUVOIR SOUVERAIN, QUE NOUS IMPOSONS AU ROI SANS ADMETTRE DE DISCUSSION, ET QUE L’ON FERAIT AU BESOIN EXECUTER PAR LA FORCE DES ARMES. Il faut que Musinga le comprenne, et cela suffira pour le moment ».
Un recours à l’administration directe est ainsi prôné pour prévenir tout soulèvement qui prendrait l’Administration au dépourvu. La volte-face suggérée par M. MARZORATI dans sa lettre du 7 juillet 1921 et soutenue à l’époque par le Commissaire Royal apparaît comme une nécessité.
En réalité, le Commissaire Royal, après sa visite au Rwanda n’est pas fort partisan de l’abandon du système d’administration indirecte qui, sans être basé sur le recours à la force pour obtenir des résultats positifs, n’en admettait pas moins l’usage. C’était un bon système de camouflage de la méthode forte. De celle-ci, l’Administration coloniale se servait par l’intermédiaire des autorités autochtones. « Notre pression a été discrète, fait remarquer RYCKMANS… Nous avons tenu à laisser intacte, aux yeux des chefs, l’armature extérieure de leur autorité : mieux vaut ajourner une mesure un peu trop hardie que de renoncer à la sûre méthode de donner des conseils plutôt que des ordres».
Seule donc la nécessité justifierait l’adoption du système d’administration directe.
Outre que rien ne garantit que les résultats d’un nouveau système seraient meilleurs que ceux qui pourraient être atteints avec le système jusqu’ici pratiqué, RYCKMANS veut éviter aux indigènes l’occasion de découvrir le vrai visage du colonisateur qui avait réussi à leur créer des illusions (jusqu’à un certain degré), sur ses objectifs. Maintenant, constate-t-il, l’« affaire du Gisaka dissipe ces illusions. Nous jetons le masque. Au lieu de conseiller patient et persuasif aux avis de qui l’on finit par se rendre de plein gré, nous nous révélons le conquérant brutal, le tyran autoritaire qui dicte des ordres sous la menace de ses canons. Après cela, nous aurons beau vouloir nous régater de velours, Musinga ne s’y laissera plus prendre : nous lui aurons fait, contre sa volonté énergiquement et désespérément exprimée, trop de mal : nous serions mal venus de nous poser encore en tuteurs bienveillants. A ses yeux, nous aurons trahi les devoirs de notre tutelle en abusant de sa faiblesse, et nous nous serons, en outre, révélés incapables de le défendre contre la pire catastrophe qui puisse frapper son pays. Cela, n’espérons pas le lui faire oublier. AU LIEU DE GOUVERNER PAR MUSINGA, NOUS AURONS DESORMAIS A GOUVERNER CONTRE LUI. S’il renonce à une révolte ouverte qui lui coûterait la vie, il cessera tout au moins de collaborer avec nous. Nous en aurons fait un irréductible ennemi. Cela, en soi, c’est un malheur ».
Mais ce malheur, vu de l’intérieur et par rapport aux seules autorités indigènes, n’est pas insurmontable. « Ce qui l’aggrave, ajoute le Commissaire Royal, c’est que les autorités britanniques le savent, qu’elles l’ont voulu et préparé, qu’elles comptent formellement en tirer parti ». C’est le deuxième aspect des difficultés liées à la cession de la partie orientale du Rwanda.
Y avait-il suffisamment d’indices pour suspecter ainsi la Grande-Bretagne de menées subversives au Rwanda contre l’Administration belge en partant du mécontentement de la population ou plutôt du roi et de ses chefs et sous-chefs ?
Le Commissaire Royal se référa à l’opinion dominante dans les milieux de l’Administration et des missionnaires, au comportement des autorités britanniques dans le Bufumbira (partie détachée du Rwanda en 1910 et accordée à la Grande-Bretagne) où elles nommèrent comme chef un neveu de Musinga qui avait quitté sa province et franchi la frontière pour échapper aux sanctions que le roi voulait lui infliger. Enfin, il y avait les agissements d’un Officier britannique qui laissaient deviner l’existence d’une politique britannique à l’encontre de celle que menait la Belgique au Rwanda.
En ce qui concerne l’opinion dominante au Rwanda, en plus du dossier qui avait été constitué depuis les protestations de Musinga, le Commissaire Royal avait pu entendre lui-même ce qu’il en était.
Déjà en juillet 1921, M. MARZORATI n’avait pas hésité à évoquer l’influence des autorités britanniques sur Musinga le poussant contre les autorités belges du Rwanda. « Il n’est personne dans le Rwanda, s’exprime MARZORATI, qui se fasse illusion quant aux desseins de ces derniers (les Anglais) et au véritable mobile qui les a poussés à revendiquer le Gisaka. Le principal intérêt que représente pour eux l’administration de cette région, c’est la possibilité de provoquer du désordre dans le reste du royaume en y nouant des intrigues. J’ai la conviction que ceux-ci ne tendant à rien moins qu’à décourager l’Administration Belge par les difficultés nombreuses qui lui seront créées, difficultés qu’aggraveront encore de nombreux incidents de frontière, et de l’amener ainsi à consentir à l’abandon complet du Rwanda ». Le Père CLASSE comme le Révérend Pasteur ANET ont aussi abordé la question de l’influence négative des autorités britanniques.
L’affaire Nyirimbilima s’inscrivit dans ce cadre. Les autorités belges du Rwanda virent dans la nomination de ce fugitif dans une province frontière une manœuvre visant à entraîner Musinga à envisager la possibilité de voir son royaume reconstitué à condition de se placer sous le drapeau anglais.
« Je répète que ce n’est là qu’une hypothèse, écrit le Résident du Rwanda, MORTEHAN. Mais qui me paraît devoir retenir notre attention si l’on tient compte de l’incident suivant : peu de temps avant la démarche que vient d’entreprendre Musinga auprès de Monsieur le Commissaire Royal MARZORATI (il s’agit de la déclaration du 7.7.1921), des bruits dont je ne puis obtenir confirmation circulaient dans le pays, suivant lesquels Musinga aurait entamé ou entamerait sous peu, avec les Autorités Britanniques des pourparlers qui, s’ils aboutissaient, feraient passer sous le drapeau anglais, le Rwanda auquel serait rattaché le Bufumbira, Musinga conservant le pouvoir dans le royaume ainsi agrandi. Enfin, si l’on compare l’attitude actuelle du roi avec celle qu’il avait fin 1919, il faut logiquement conclure qu’un fait nouveau s’est présenté et nous sommes tout naturellement amené à songer à des intrigues intéressées de nos voisins du Nord et de l’Est ».
Quant à l’Officier britannique dont mention fut faite dans la lettre du Commissaire Royal, il s’agissait du Capitaine PHILIPPS qui fut longtemps agent de liaison entre les troupes anglaises et celles du Général TOMBEUR.
Deux faits de cet Officier ont retenu l’attention du Commissaire Royal, parce qu’il a été établi que M. PHILIPPS qui s’est souvent déclaré ami de la Belgique, était plutôt « l’instrument d’une politique réfléchie, qu’il a obéit à des instructions précises et officielles » chaque fois qu’il lui fallait prouver son « amitié » vis-à-vis de la Belgique.
Le premier fait est tiré d’une lettre que M. PHILIPPS avait fait paraître au début de 1920 dans le journal « East African Standard » sous le pseudonyme de « Political Officer ». Il y était question de l’évacuation de Kigoma, de l’importance de la collaboration belge pendant la campagne, de l’héroïsme des officiers et de la valeur des troupes belges dans cette campagne de l’Est-Africain.
Mais pour un observateur averti, la fin seule de l’article était intéressante. L’auteur regrettait de voir l’Angleterre oublier les services rendus par l’armée belge, vouloir enlever aux Belges la tête de ligne du chemin de fer, Kigoma, port d’intérêts exclusivement congolais, Ujïjï où le drapeau bleu étoile d’or avait flotté jadis. « Pourquoi, demandait-il, ne pas avoir laissé à nos vaillants alliés tout ce pays auquel les lient d’impérissables souvenirs, plutôt que LE RWANDA et l’Urundi, provinces excentriques pour eux, et PROLONGEMENT NATUREL DE NOTRE UGANDA » ?
Tout le plan britannique se résumait dans cette dernière phrase. Parce que dix ans auparavant la Grande-Bretagne avait annexé le Bufumbira rwandais à l’Uganda, le Rwanda était le « prolongement naturel » de l’Uganda. Si cette lettre pouvait passer quasi inaperçue à l’époque de sa publication, elle revêtait une grande importance aujourd’hui. C’est ce qui n’échappa pas au Commissaire Royal pour mettre en évidence les manœuvres des Britanniques désireux d’avoir la mainmise sur le Rwanda à la place des Belges.
Le deuxième fait est relaté dans « l’Avenir Colonial Belge », un journal de Kinshasa auquel M. PHILIPPS avait accordé une interview publiée sous le titre « Un Anglais Grand Ami de la Belgique ». Se faisant l’avocat de Musinga, il déclara : « Je connais très bien le pays et puis vous affirmer que le royaume de Musinga amputé, n’est plus qu’un corps sans âme et qu’au point de vue politique l’avenir du Rwanda est sombre ».
« Hélas, conclut, le Commissaire Royal, c’est vrai. ET AUSSITOT LA CESSION ACCOMPLIE, CETTE THESE DEVIENDRA LA THESE ANGLAISE OFFICIELLE. Nos voisins n’auront pas de peine à la mettre en valeur, à la prouver, à l’exploiter. ILS SONT DECIDES A LE FAIRE. IL N’Y A AUCUN DOUTE POSSIBLE A CET EGARD ».
Ainsi l’analyse de la situation conduisait à une impasse pour la Belgique En effet pour empêcher les Britanniques de réaliser ce plan préparé par M. PHILIPPS, il était essentiel d’être en bons termes avec Musinga. Or, celui-ci mettait comme condition pour les bonnes relations avec la Belgique la révision ou même l’annulation de l’accord ORTS-MILNER. Comme la Grande-Bretagne avait rejeté une telle éventualité, la Belgique se trouva acculée, son prestige risquant d’être atteint.
Cette perspective fut pénible au Commissaire Royal. Ce fut comme si les constations qu’il avait faites grâce à son voyage au Rwanda lui avaient enlevé tout espoir de voir la Belgique rester encore dans ce pays après la cessation du Gisaka et le contraignaient à la résignation. « Et quand je dis que je ramène de mon voyage au Rwanda des sentiments de profonde tristesse, écrit-il, c’est parce que cet avenir compromis, je le voyais s’ouvrir, parce que, en âme et conscience, je crois que nous touchions au but ».
Quand l’Auditeur Général MARZORATI qui avait reçu la deuxième déclaration de Musinga, avait acquis la conviction que les Anglais par leur attitude voulaient amener les Belges à consentir à l’abandon du Rwanda, il avait estimé que « plutôt que d’en arriver à cette éventualité après plusieurs années d’administration dans des conditions qui ne pourront que compromettre le prestige de la Belgique en Afrique Orientale, il serait préférable d’envisager dès maintenant cette solution… » au lieu de le faire « dans un avenir plus ou moins éloigné où notre situation, à la connaissance de nos voisins britanniques, serait devenue intenable ».
Trois mois plus tard, le Commissaire Royal RYCKMANS partageait ces considérations. Comme s’il se trouvait devant une évidence, il observa en concluant son rapport : «LA CESSION DU GISAKA NOUS LAISSERA HUMILIES DEVANT UN ROI INDIGENE JUSTEMENT AIGRI ; AU LIEU D’UN COLLABORATEUR NOUS AURONS EN LUI UN ENNEMI. LA CESSION, DE L’AVEU DES ANGLAIS EUX-MEMES, N’EST QU’UNE ETAPE, QUI DOIT AVOIR POUR DEVELOPPEMENT NORMAL LA REVENDICATION DU RWANDA TOUT ENTIER ».
Mais, si douloureuse que pût paraître la réalité, ainsi envisagée, elle n’ébranla pas la foi de l’homme qui entendait ne rien sacrifier qui serait un avantage pour son pays. Contrairement à M. MARZORATI, le Commissaire Royal RYCKMANS chercha, après les conclusions ci-dessus, à convaincre le Ministre des Colonies de ne pas abandonner la partie du Rwanda qui resterait sous l’Administration belge après le démembrement, même si la Belgique recevait une compensation du côté de l’Atlantique.
A l’appui de sa démarche, RYCKMANS invoque notamment les points suivants :
- a) Le reste du Rwanda serait encore « un formidable contrepoids à l’influence anglaise que nous avons à craindre ».
- b) Tant que l’Angleterre a voulu servir d’intermédiaire pour faire obtenir à la Belgique la rive gauche du Bas-Fleuve, le Portugal a refusé d’entrer dans les conversations. « Mais le Portugal se refuserait-il de même à une conversation à deux? Et ne pourrait-on trouver, sur l’immense frontière Congo-Angola, un terrain d’échange possible, sans l’intervention du tiers trop puissant ? » Il y a moyen, selon RYCKMANS, d’obtenir un port en eau profonde sur le Bas-Fleuve et garder en même temps le Rwanda qui n’intéresse pas le Portugal. Il suffit de donner à ce dernier pays un territoire de la rive gauche à l’estuaire du fleuve Congo.
- c) Céder aux pressions de la Grande-Bretagne, c’est abandonner « une des plus belles, la plus belle peut-être de nos provinces.., le plus grand réservoir d’hommes de toute l’Afrique, la Colonie tropicale la plus densément peuplée du monde. Un peuple soumis et travailleur… Une élite intellectuelle rendant possible et aisée l’administration indirecte. Un climat varié où toutes les cultures vivrières et industrielles peuvent être introduites, réservoir de blé, de pommes de terre pour les populations blanches du Congo ; coton, riz, café… Plus de cent fils de chefs suivent à Nyanza les cours de l’école… pendant lesquels on ne se borne pas à les instruire : ils vivent dans l’entourage constant de l’Européen, se confient à lui, s’éduquent à son contact, sortent de là acquis définitivement à notre influence : tous les chefs de demain seront formés suivant nos vues ; par eux, c’est tout le pays que nous tenons ».
Cette plaidoirie, longue et dépouillée, faite au moment où tout le monde se résignait devant une situation jugée irréversible, témoigne de la conscience élevée que M. RYCKMANS avait de ses responsabilités et des intérêts de son pays. S’il estime devoir ainsi aller presque seul contre tous, dans une cause qui était pratiquement perdue, c’est que, répond-il, « seul le souci patriotique de sauvegarder dans ce coin du monde les intérêts du pays m’engage à le faire ».
L’intérêt que suscita le rapport du Commissaire Royal au Ministère des Colonies est démontré par de nouvelles initiatives du responsable de ce département, le Ministre FRANCK, tendant à montrer aux Anglais que l’accord conclu était une injustice vis-à-vis du Rwanda, s’il devait être exécuté. Mais il se heurta chaque fois au refus catégorique des Anglais de revoir la Convention.
Déçu par ce refus et lié par la Convention dont l’entrée en vigueur était proche, le Ministre FRANCK télégraphia au Commissaire Royal à Usumbura : « Réponse anglaise défavorable. Prenez mesures nécessaires à l’intérieur pour éviter tentative opposition chez Musinga ». C’était le 28 décembre 1921 et comme convenu, la cession des provinces détachées du Rwanda devait se réaliser le 31 décembre.
Dans une « dernière tentative faite à Londres pour la sauvegarde des droits du Sultan Musinga et de ses vassaux dans les territoires du Mutara, du Buganza et du Gisaka », le Gouvernement Belge brava dans un ultime effort le Colonial Office :
« Il s’agissait, dit le rapport de la délégation belge, d’attirer une fois de plus la très sérieuse attention du Colonial Office sur les difficultés très graves qui résulteraient pour les indigènes et, partant, pour les deux gouvernements intéressés, de l’occupation par l’Angleterre des régions voisines de la Kagera qu’il lui restait à reprendre en vertu de l’accord ORTSMILNER ».
La délégation belge fit valoir que si elle intervenait avec insistance, c’était pour sauvegarder les droits des indigènes conformément aux principes inscrits dans le Traité de Versailles. Elle indiqua à ses interlocuteurs les conséquences funestes qu’entraînerait le démembrement pour Musinga et ses vassaux, mais se garda de mentionner l’intérêt que la Belgique avait à ne pas voir le Rwanda démembré, intérêt qu’avait mis en évidence le Commissaire Royal RYCKMANS.
En réponse aux considérations de la délégation belge, les Anglais refusèrent de « passer à l’examen intrinsèque de la situation » (296) se limitant à dire aux Belges que leur exposé n’apportait aucun élément nouveau. « Ce que vous venez de nous dire, firent-ils observer, était connu de Lord MILNER lorsqu’il eut son entrevue avec Monsieur FRANCK. Après un examen consciencieux et approfondi de la question, il n’a pu accepter les propositions du Ministre belge. WINSTON CHURCHILL a pris la même attitude. Il n’y a aucun élément nouveau de nature à la modifier».
Lorsque la délégation belge, devant l’insuccès de ses premières propositions envisagea la possibilité de conclure un bail aux termes duquel « la souveraineté de l’Angleterre resterait pleine et entière, mais les difficultés pratiques seraient écartées, la gérance et l’administration du territoire étant laissées à la Belgique, les Anglais rejetèrent cette proposition parce qu’en 1920 lors des entretiens FRANCK-MILNER, « elle a été écartée après mûre délibération ».
Pour la délégation britannique, il ne faut pas exagérer les conséquences défavorables du partage du Rwanda. Selon cette délégation, seul Musinga souffrira de ce partage qui n’affectera pas ses sujets.
Invoquant le caractère féodal de l’organisation du Rwanda, la délégation belge s’efforça de convaincre les Anglais de leur erreur dans l’appréciation des faits. Dans le Gisaka comme dans le reste du Rwanda, « l’ensemble de l’organisation a créé un grand enchevêtrement d’intérêts au point de vue politique, économique et social ».
Il semble que l’exposé eut son effet puisque les fonctionnaires britanniques y répondirent en déclarant « qu’il était loin de leur pensée de vouloir nuire aux droits et aux intérêts de Musinga et de ses sujets dans le territoire à transférer et qu’ils ne demandaient qu’à les respecter ».
Il est évident que cette déclaration qui n’aborde pas le fond du problème, à savoir l’engagement à ne pas partager le royaume de Musinga n’a qu’une importance très secondaire.
Néanmoins, n’espérant pas obtenir plus de ses interlocuteurs, la délégation belge mit cette déclaration à profit pour s’assurer que les Anglais ne profiteront pas du partage pour semer des troubles au Rwanda. Elle demanda que des mesures positives soient prises pour « la sauvegarde des droits du Rwanda belge », ce qui impliquerait une intervention même par voie de sanctions contre des habitants des provinces détachées qui « seraient tentés de se rendre indépendants de Musinga ».
En réalité, la délégation belge semble avoir invoqué les droits de Musinga et des populations pour s’en servir comme auparavant. L’objectif poursuivi était d’amener les Anglais à ne pas traiter avec Musinga et par là de barrer la route à une éventuelle influence qui aurait placé les Belges dans une situation délicate dans la partie du Rwanda soumise à leur administration. D’après la délégation belge, le seul respect des droits de Musinga dans le Gisaka par les Anglais ne ferait pas régner la paix si la reconnaissance de ce respect était faite par Musinga lui-même. Ceci revenait à dire qu’il n’appartenait pas à Musinga d’apprécier la manière et même l’étendue dont ses droits seraient respectés. « Pour que la persistance de ses droits soit assurée, insista la délégation belge, le moyen le plus efficace serait une entente entre les autorités belges et britanniques se produisant dès maintenant ».
Les Anglais finirent par se rallier à cette manière de voir, dit le même rapport. Il fut convenu que les deux gouvernements transmettraient respectivement au Commissaire Royal du Ruanda-Urundi et au Gouverneur Général du Tanganyika des instructions dans le sens de ce qui venait d’être convenu.
Pour la délégation belge, le succès n’était pas négligeable. Ce point arraché n’empêcherait pas le transfert du Gisaka, mais permettrait un contrôle, une neutralisation plus facile de Musinga, qui ne pourra pas se rendre au Gisaka à son gré comme cela aurait pu se faire s’il avait eu à invoquer une rencontre avec les Anglais pour s’entretenir de « ses droits ». Si Musinga a une question à soumettre aux Anglais au sujet de ses droits au Gisaka, il n’aura qu’à passer par les Autorités Belges. Telles furent les instructions données par le Ministre au Commissaire Royal : « Avons obtenu difficilement la solution sauvegardant autant que possible intérêts Musinga… Demande, rapports et plaintes éventuelles Musinga peuvent seulement être transmis par votre intermédiaire à autorités anglaises… Réprimez sévèrement toute tentative récrimination dont seul effet serait compromettre avantages obtenus ».
Quant à la date de l’occupation par la Grande-Bretagne du territoire cédé, le délai accordé à la demande de la Belgique expirait ce 31 décembre 1921, à minuit. Dès que la délégation belge prononça les premiers mots à ce sujet, il leur fut déclaré « très nettement que la date du 1er janvier 1922 devait être maintenue et qu’il ne pouvait s’agir d’un nouveau délai ».
La délégation belge évita de discuter ce point mais fit valoir qu’il y a eu du côté du Gouvernement belge un véritable malentendu ; le Ministre FRANCK avait cru comprendre que, les conversations au sujet du transfert n’étant pas terminées, la date de celui-ci se trouvait reculée jusqu’après la conclusion de ces entretiens. Dans ces conditions, les instructions nécessaires pour le transfert n’ont pas été données en temps utile en Afrique. En résumé, la Belgique ne refuse pas la date du 1er janvier 1922 comme date du transfert du Gisaka, mais pour l’entrée en contact des autorités locales belges et britanniques, elle demande à la Grande-Bretagne quelques jours de patience.
Le Colonial Office ayant accédé à cette demande, les deux gouvernements, belge et britannique donnèrent des instructions à leurs représentants en Afrique Orientale Allemande leur enjoignant de se mettre d’accord entre elles quant aux modalités de transfert en tenant compte du fait que les Gouvernements intéressés sont convenus « D’EVITER DE CREER L’IMPRESSION D’UN CHANGEMENT BRUSQUE DANS L’ADMINISTRATION ET LE SYSTEME », et d’agir « autant que possible en étroite coopération ».
En convenant d’éviter un changement brusque dans l’administration et le système, les deux Gouvernements reconnaissaient comme nécessaire une période de transition, un transfert progressif des compétences.
Il revint aux autorités locales, belges et britanniques de fixer le délai nécessaire pour terminer ce transfert. Parallèlement aux négociations de ce délai, des dispositions furent prises du côté belge en vue de la nouvelle situation.
Comme le Ministre des Colonies l’avait souhaité, une politique d’apaisement fut amorcée à l’endroit de Musinga ; des cadeaux furent offerts pour le consoler de sa perte ou au moins pour en amortir le choc. « Poursuivez politique apaisement, avait télégraphié le Ministre au Commissaire Royal. Si jugez utile, offrez cadeau ou allocation Musinga. Agissez au mieux ».
Pour les autorités belges, une nouvelle période s’ouvrait et c’est celle-là qu’il importait d’envisager. L’heure n’était donc ni au bilan ni aux regrets. C’eût été perdre inutilement un temps précieux pour une cause que l’exécution de l’accord avait rendue sans objet pour la Belgique. « Jusqu’aux derniers jours qui ont précédé l’échéance du 31 décembre 1921, écrit le Ministre des Colonies, des démarches ont été poursuivies auprès du Gouvernement britannique en vue du maintien, sous une forme quelconque, de l’administration belge sur le territoire que la Convention ORTS-MILNER a détaché du royaume du Rwanda. Malgré nos efforts, ce résultat n’a pu être atteint ».
Cependant, cet échec devant les Anglais ne doit pas faire abandonner le reste du Rwanda à leur administration. « Nous avons rempli un patriotique devoir, observe M. RYCKMANS en insistant de toutes nos forces, tant que la cession n’était pas définitive, sur les difficultés que devait entraîner la fixation de la nouvelle frontière. Nos efforts n’ont pas été couronnés de succès. NOUS AVONS MAINTENANT LE DEVOIR DE REGARDER VERS L’AVENIR, DE NOUS RESIGNER A LA SITUATION NOUVELLE, d’en tirer tout le parti possible. Les difficultés que nous avons définitive et qu’il convenait « d’accepter et d’exécuter celle-ci en toute il s’agit aujourd’hui de serrer la manche. LE RWANDA AMPUTE EST ADMINISTRABLE. Tel doit être le point de départ de tous nos projets et de tous nos plans ».
Lui qui avait tout fait pour éviter à son pays l’humiliation devant un roi indigène convaincu de l’incapacité de ses protecteurs à faire respecter ses droits, le voilà aussi résigné devant la situation créée par l’accord ORTSMILNER. Le Ministre lui avait fait savoir que la solution intervenue était définitive et qu’il convenait « d’accepter et d’exécuter celle-ci en toute loyauté et de mettre fin aux récriminations ».
Fonctionnaire consciencieux et ordonné, M. RYCKMANS, conformément aux instructions du Ministre passa aux actes. S’adressant au Résident du Rwanda, il lui donna ordre de rencontrer à la nouvelle frontière Sud-Est du Rwanda le 14 février 1922, le Délégué Britannique et de déterminer avec lui, en présence des chefs indigènes, « les limites provisoires des zones Belges et Britanniques ». La clarté n’étant pas faite sur le terrain, il semble que le Commissaire Royal a voulu montrer aux Britanniques la bonne volonté de la Belgique d’effectuer la remise du Gisaka sans autre considération que la nécessité de faire correspondre le tracé sur la carte et celui à faire sur le terrain. C’est d’ailleurs cette dernière considération qui fait préciser à l’intention du Résident du Rwanda que « cette délimitation n’est pas définitive; il s’agit simplement de s’entendre sur ce qui est remis pour le moment, de mettre des ruisseaux, des vallées, des crêtes, des sentiers ou des limites de sous-chefferies à la place des lignes droites de la carte. La remise aura lieu ensuite au poste de Rukira.
Malgré son caractère provisoire, cette délimitation n’en signifiait pas moins la réalisation du démembrement du Rwanda. La suite ne sera qu’une question de détail en ce qui est des limites et l’accomplissement des dernières formalités pour constater l’exécution de la Convention du 30 mai 1919.
Tant que la cession du Gisaka resta en suspens, il n’y eut au sein de l’Administration que des hésitations sur la politique applicable en cas de cession : les uns étant pour l’administration- indirecte, c’est-à-dire la continuité, les autres étant pour une nouvelle politique répondant au mieux à la situation nouvelle issue de la cession.
Celle-ci n’étant plus une éventualité et les protestations du roi Musinga au sujet du partage de son pays n’étant pas satisfaites – alors qu’elles étaient à la base d’avis divergeant chez les Européens du Rwanda – quelle attitude convenait-il d’adopter désormais ?
« Je pense, répond le Commissaire, que nous n’avons qu’une seule politique à suivre : réaliser du définitif, réduire dans la mesure du possible, les rapports entre le territoire cédé et le territoire conservé.
Or, dans sa déclaration du 7 juillet 1921, le roi Musinga avait émis le souhait de voir les Anglais lui permettre de garder son autorité dans les territoires qui leur seraient cédés. Ce serait un pis-aller, mais il lui apporterait « une certaine consolation » du fait que ses gens, devenus sujets de l’administration britannique continueraient, disait Musinga, « comme par le passé à venir me voir et à me remettre les impôts coutumiers et que ceux de mes hommes, habitant les autres provinces, puissent se rendre librement dans les territoires cédés pour y gérer leurs biens et y veiller aux intérêts qu’ils ont dans cette région ». En bref, Musinga cherchait l’occasion de pouvoir entretenir des relations avec les Britanniques sans passer par l’intermédiaire des Belges. Ce n’est que si ce point n’était pas satisfait, que Musinga se résignerait à demander d’être soumis à un seul Gouvernement avec tout son royaume.
Manifestement, le piège ainsi tendu visait à procurer une marge pour manœuvrer en profitant au besoin de la brouille entre les deux autorités coloniales. Malheureusement pour Musinga, son jeu fut vite découvert : les Britanniques y virent un moyen de vider la Convention ORTS-MILNER de son contenu, tandis que les Belges crurent que Musinga cherchait un moyen sûr de les faire quitter le Rwanda et de se mettre éventuellement sous la protection britannique.
L’évolution des négociations avait montré que les Britanniques n’admettraient pas une telle situation qui aurait été plutôt un avantage pour les Belges auxquels le territoire était enlevé. Le refus britannique de reconnaître des droits à Musinga dans les territoires cédés fut en effet catégorique comme le montre ce télégramme du Commissaire Royal au Ministre des Colonies :
« Gouverneur Dar-es-Salam refuse reconnaître droits Musinga à aucun tribut dans territoire cédé. Il refuse droit pâture dans zone cédée pour bétail de la zone belge. Il admet seulement faculté pour habitants territoire cédé émigrer vers zone belge ». Il semble cependant que cette prise de position n’était pas conforme aux intentions du Gouvernement britannique comme on le verra dans les lignes qui suivent.
L’attitude des autorités belges dut pourtant tenir compte de cet ensemble d’éléments en définissant la nouvelle ligne de conduite au Rwanda. Pour l’efficacité de la nouvelle politique, il faut, estima le Commissaire Royal, qu’il soit d’abord « formellement interdit à Musinga d’avoir des rapports quelconques avec les autorités étrangères, sans passer par nous. C’est là la première obligation que toute puissance protectrice impose à tout pays protégé. Le roi doit être averti de cette obligation, qui est absolument formelle, et mis en garde contre les conséquences définitives qu’entraîneraient sa violation. Ensuite, nous devons mettre fin à toute dualité d’allégeance des chefs. Il faut qu’ils choisissent entre leurs terres du Gisaka et leurs terres du Rwanda, et qu’ils prennent un établissement définitif d’un côté ou de l’autre de la frontière… Quel que soit le respect qu’on témoigne pour les droits privés des nouveaux sujets belges et britanniques… ils ne peuvent être à la fois sujets des deux ». C’est le rejet des prétentions de Musinga.
En résumé, ni le point de vue de Musinga, ni ses droits ne peuvent être le critère de base pour déterminer la manière dont il faut gouverner le Rwanda. S’il faut leur réserver une certaine bienveillance, ce ne peut être que pour autant qu’ils ne contrecarrent pas l’objectif du colonisateur.
Quoi qu’il en soit, l’appréciation comme la décision n’appartient en dernière analyse qu’à l’Administration européenne quant aux intérêts des autorités et des populations indigènes. Musinga avait insisté sur la nécessité de maintenir des relations avec les territoires cédés pour que son pays eût la paix. Pour les autorités belges « le seul moyen d’administrer en paix la zone qui nous reste soumise est de mettre fin dans toute la mesure du possible aux relations trop intimes avec la partie cédée comme les Allemands l’ont fait après la cession de (l’île) Idjwi et du Kigezi (Bufumbira) ».
Après l’envoi au Rwanda de la compagnie des mitrailleurs d’Usumbura comme renfort utile « pour prévenir toute velléité d’opposition » et la délimitation provisoire de la nouvelle frontière Est du pays qui dura à peu près un mois, le Résident du Rwanda avisa le Commissaire Royal que la remise des territoires cédés « aura lieu dans la première quinzaine de mars ».
Dans quel état Musinga se trouve-t-il à la veille de l’amputation de son royaume contre laquelle il s’est tant battu ? Il assiste impuissant dans sa grandeur devenue apparente, à ce qui se prépare contre sa volonté et son pays. Il attend la réalisation de ce qui dans ses protestations il avait comparé à un « coup de massue sur son cœur » et dont il semble toujours douter que l’on puisse oser le lui asséner. Aigri, crispé intérieurement, préoccupé et écrasé par l’adversaire, Musinga se comporte cependant comme s’il était seul maître chez lui. « Jusqu’ici, écrit le Commissaire Royal, le 9 mars 1922, Musinga a refusé absolument de retirer du territoire cédé une seule tête de bétail, même du bétail sacré : cela lui paraîtrait, dit-il, un consentement à une spoliation contre laquelle il ne cessera de protester. Si on veut lui enlever ses biens, qu’on le fasse : il ne reconnaîtra en aucune manière la légitimité de la cession ».
Ainsi Musinga espère contre toute espérance. Il a posé la question de savoir quelle faute lui est reprochée pour qu’une punition, telle que le démembrement de son pays lui soit ainsi infligée. Partager son pays en deux sans culpabilité de sa part, c’est comme si l’on le sciait en deux, avait-il déclaré en 1919.
Ces interrogations sont les manifestations d’un homme en détresse, rongé, profondément désolé et humilié. « Nous tous ici dans notre pays, nous pleurons en songeant que l’on veut en Europe diviser le Rwanda, mon pays et celui de mes enfants. Ayez donc pitié… », avait écrit Musinga à Sa Majesté le Roi des Belges.
Le 22 mars 1922, « devant le détachement des troupes belges et britanniques le pavillon Belge a été amené et le pavillon Britannique a été hissé, cependant que les troupes rendaient les honneurs. Procès-verbal de la cérémonie a été dressé en témoignage des relations cordiales existant entre le Gouvernement de Sa Majesté le Roi des Belges et le Gouvernement de Sa Majesté Britannique ».
Cette cérémonie fut comme la publication à l’intention du public de l’acte de cession de la partie Est du Rwanda à la Grande-Bretagne. « Notification officielle en fut donnée aux chefs locaux convoqués à cet effet par le Résident à Kigali ». Ils sont mis devant le fait accompli. La cession était une affaire entre Européens.
Quelles furent les réactions au Rwanda après la cession ? Du côté de l’Administration belge locale, une première réaction vint du Résident MORTEHAN qui avait procédé à la remise et reprise du Gisaka avec les autorités britanniques. Dans une lettre au Commissaire Royal, il déclara : « J’emporte du Gisaka la certitude que les indigènes regrettent profondément et leur roi Musinga et l’administration belge : non seulement ils me l’ont affirmé à différentes reprises mais encore ils n’ont pas hésité à le déclarer à Messieurs BAINES et ALLSOP qui m’en ont fait part au cours d’une conversation ».
Du côté rwandais le « Rapport sur l’Administration belge du RwandaUrundi en 1922-1923, relate :
« L’événement dominant de l’année, en politique indigène, a été la cession aux autorités britanniques.., du quart du Rwanda…
» Au moment où lecture leur a été donnée de l’acte de cession, les notables ont insisté pour qu’il leur fût permis de rester en relations avec Musinga et de lui envoyer leur tribut comme par le passé, affirmant leur attachement au roi indigène et leur regret de se réparer de l’Administration belge.
Musinga, de son côté, écrivit à la Résidence, quelques jours avant la remise insistant pour que ses intérêts soient sauvegardés et protestant de son loyalisme envers la Belgique, quoi qu’il arrive. Son attitude n’a pas varié depuis, mais on peut croire que ce n’est pas sans une profonde rancœur qu’il s’est incliné devant l’inéluctable.
» Les bonnes dispositions vis-à-vis du roi indigène et de l’administration belge, des chefs oui avaient des terres, des parents et des troupeaux des deux côtés de la frontière, ne tardèrent pas à se modifier. Ils avaient espré tout d’abord avoir peu de changements dans la vie indigène et pouvoir continuer de jouir de tous leurs biens. Mais la frontière se révéla comme un fait. Nombre de notables, demeurés en territoire belge, ont été lésés en voyant passer sous l’administration britannique une grande partie de leur domaine. Plusieurs d’entre eux, entraînés naturellement par leurs intérêts, sont passés de l’autre côté ; d’autres hésitent et se demandent quelle allégeance choisir ; tous se plaignent de se voir amoindris…
» De plus, le bruit court dans le Nord-est qu’une nouvelle partie du territoire de Gatsibo, correspondant à la bande prévue par la convention ORTSMILNER en cas de construction d’une voie ferrée à moins de 16 kilomètres de la frontière, sera cédée à bref délai. Cet état d’incertitude n’est pas de nature à rassurer la population ».
La brutalité de la mesure prise fut vivement ressentie comme le laisse voir ce rapport officiel. Elle a « fait apparaître, aux yeux des indigènes, liton dans une note sur la question, l’Européen comme un conquérant sans scrupules, uniquement soucieux de ses intérêts et non plus comme un tuteur bienfaisant. Il en résulte que toute confiance a disparu des rapports entre les natifs et les autorités. C’est donc un recul de la pénétration européenne qui marque l’exécution de l’arrangement ».
Mais comme le dit un proverbe rwandais : « Nul (mort) ne traduit en justice son fossoyeur : Ntawe uburana n’umuhamba » ; ce qui signifie que la raison du plus fort est toujours la meilleure ou encore : contre mauvaise fortune bon cœur = « Ubuze uko agira agwa neza ». Inquiétude, illusion, angoisse, frustration, écœurement, amertume, désolation et résignation sont autant d’expressions pour caractériser les effets de la conclusion, puis de l’exécution de la Convention scindant le Rwanda en deux. Si tout le peuple rwandais ne connut pas tous ces états d’âme, – in ne peut pas dire qu’il en fut de même pour ses gouvernants et particulièrement pour Musinga.
Dans le mémoire mentionné plus haut et qu’il déposa au Ministère des Colonies le 14-10-1921, le Père CLASSE se demandait :
« COMMENT MUSINGA, LES BATUTSI, LE PEUPLE, INTERPRETERONT-ILS LE MORCELLEMENT? Ils n’ont pas oublié que le Bufumbira, occupé par la Belgique il y a douze ans, passa à l’Angleterre. L’énergie et les succès de la belle campagne de 1916, les bons rapports de quatre années avaient gagné ces gens qui, ignorant des causes, ne peuvent juger les faits que d’après leur mentalité. Maintenant Musinga ne fera pas faute de dire : « Les Belges ont donné tout mon pays aux Anglais ; il ne me reste rien ».
Les termes employés ci-dessus pour essayer de montrer les différents états d’âme qu’ont pu connaître surtout les dirigeants rwandais ne doivent pas être considérés comme correspondant à une interprétation de l’événement qui les bouleversait. Certes, ils voyaient les faits, mais ils n’en comprenaient pas la cause, d’autant plus qu’ils se considéraient comme innocents dans leur comportement à l’égard de leurs protecteurs. Dans leur logique, seuls les coupables doivent être punis. Punir les innocents dépassait leur entendement.
D’où, on peut dire qu’à proprement parler, il n’y eut pas d’interprétations. Et s’il y en eut, elles ne furent pas manifestées de peur de perdre le reste aussi.
En fait, le drame que ces gouvernants indigènes eurent à affronter, ce fut celui de colonisés, d’infériorisés. Jamais peut-être avant, ils ne l’avaient vécu à un tel degré. Cette fois, l’expérience était pleine : le silence et la soumission rêvant le colonisateur, voilà la clé de la paix des colonisés.
Plus vite que les autres probablement, le roi Musinga l’a compris. Pour croire à l’affection que les Européens pouvaient avoir pour lui et à leur protection avait-il déclaré dans sa requête du 7 juillet 1920, il n’y avait qu’une preuve qu’il demandait : ne pas diviser son royaume !
Mais son royaume a été divisé par ceux-là mêmes à qui il s’était adressé. Dans ces conditions, c’étaient ses ennemis. Ne pouvant les affronter, il se résigna, à la grande joie de ceux qu’il n’était pas parvenu à inquiéter par ses protestations.
Six mois après l’acte de cession, le Commissaire Royal put écrire : « La Cession du Gisaka est faite ; le temps passe, et nous n’avons eu à déplorer aucun désordre. La période la plus aigüe de la crise a été traversée sans encombre… MUSINGA a eu un moment l’idée, si le Gisaka était enlevé, de protester par une obstruction passive ; il est allé même jusqu’à proférer des menaces en ce sens. En réalité nous n’avons rien à craindre de lui, il le sait parfaitement ; il croyait seulement que nous l’ignorions…, QUE SON APPARENTE GRANDEUR NE NOUS IMPRESSIONNAIT PAS PLUS QUE DE RAISON, AUSSI LORSQUE LE ROI A VU QUE SA MENACE N’EFFRAYAIT PERSONNE QUE LA PERSPECTIVE D’AVOIR A GOUVERNER CONTRE LUI NE PARAISSAIT PAS TROUBER NOTRE QUIETUDE, son ton a immédiatement baissé et tout est rentré dans l’ordre. MUSINGA S’EST RESIGNE, IL TRAVAILLE AUSSI BIEN QUE PAR LE PASSE ».
Cependant, il semble que cette résignation de la part de Musinga, ainsi que la reprise de la « collaboration » active avec l’Administration belge ne signifiait pas qu’il avait abandonné ses projets de voir le Gisaka réuni au reste du Rwanda. Sa promptitude à exécuter les ordres de l’Administration n’était pas un obstacle à préparer ses plans, mais devait plutôt couvrir ceux-ci et ainsi dérouter les soupçons qui pourraient éventuellement peser sur lui, jusqu’au moment opportun où il ferait son coup.
La tactique était bonne en soi. Mais Musinga s’imaginait-il qu’il avait affaire à des naïfs ? Son revirement retint d’autant plus l’attention qu’il avait suffisamment manifesté la peine que lui avaient causée les provinces perdues. Tout en appréciant son travail, les autorités européennes restèrent vigilantes pour prévenir toute surprise. A ce sujet, la collaboration fut totale entre les autorités belges et les autorités britanniques comme en témoigne le fait suivant : Le Commissaire de District de Bukoba dont dépendant le Gisaka ayant reçu des informations selon lesquelles Musinga envisageait une attaque dans les provinces détachées du Rwanda en avisa le Gouverneur de Tanganyika Territory, lequel ordonna le renforcement du détachement du poste de Rukira. Mais en même temps, il informa de ces faits le Commissaire Royal des territoires belges, qui immédiatement prescrivit une « promenade militaire dans la région frontalière en vue de prévenir effervescence parmi nos administrés », en attendant les instructions du Ministre.
La réponse du Ministre au Commissaire Royal fut rapide : « Combattez énergiquement projet Musinga, d’autant plus que recevons de Londres bonnes nouvelles permettant espérer règlement favorable problème Gisaka »,
Une nouvelle pièce s’ajoutait au dossier personnel de Musinga dans ses relations avec les autorités coloniales. Quant à son projet de lancer un raid dans les territoires cédés, il était mort-né. Ce que le roi Musinga voulait, c’était le retour du Gisaka au Rwanda. Mais jamais ce retour ne sera le fait des armes ni une réalisation de Musinga. La découverte du projet déjoué devait mettre fin à tout nouvel essai de la part d’un roi plus menacé qu’inquiétant. En étant prudent, il pourrait encore rester roi.
Pourtant, si la cession du Gisaka s’est faite en bonne et due forme ; si pour les gouvernants autochtones tout paraissait terminé, le dossier de « l’affaire du Gisaka » n’avait pas été pour autant définitivement classée. C’est ce que semblent indiquer les « bonnes nouvelles » dont parle le Ministre dans son télégramme. Que s’est-il donc passé et quel pouvait être le contenu d’un nouveau règlement à intervenir dans le problème du Gisaka ? La question doit être posée d’autant plus qu’après le démembrement du Rwanda, aucune protestation de la part de Musinga n’a été signalée qui aurait pu relancer le débat sur le problème du Gisaka.
Dans les négociations avec le Gouvernement britannique en vue de la révision de la Convention ORTS-MILNER, révision qui aurait empêché l’amputation du Rwanda de sa partie orientale, le Gouvernement belge avait échoué. Toutefois, il avait pu obtenir du Gouvernement britannique un délai endéans lequel les habitants de la partie cédée devront avoir choisi leur allégeance. Ce point fut rappelé par le Ministre des Colonies qui, l’excluait de ceux que pouvait traiter le Commissaire Royal dans ses pourparlers avec les autorités britanniques de l’Est-Africain :
« Dans vos échanges de vues, vous n’aurez pas à traiter du droit des habitants du territoire transféré de quitter celui-ci avec leurs biens et leurs troupeaux pour passer dans le Rwanda belge et s’y placer sous notre autorité. Au cours de l’année 1920, ce droit a été reconnu par des lettres échangées entre le Département des Affaires Étrangères et le Foreign Office, et il pourra s’exercer pendant un délai de douze mois à partir du jour de la délimitation définitive de la frontière orientale du Rwanda belge ».
En ce qui est des droits de Musinga et des vassaux dans le territoire cédé et après l’acte de cession, droits dont les principaux points signalés concernaient notamment « leurs propriétés, les redevances et tributs tirés du territoire à transférer, droit de pâture et liberté de circulation d’un côté à l’autre de la frontière », le Gouvernement britannique avait informé le Gouvernement belge qu’il pouvait « compter que ses autorités donneront à ces matières une CONSIDERATION SYMPATHIQUE ». C’était là le résultat des négociations de Londres lors de la « dernière tentative » faite par le Gouvernement belge pour ajourner l’exécution de l’accord ORTSMILNER.
Ces points seuls devaient faire l’objet de négociations entre le Commissaire Royal du Ruanda-Urundi, d’une part, et le Gouverneur du Tanganyika Territory d’autre part.
Une « considération sympathique » n’étant pas une clause de garantie, il semble que rien n’obligeait les représentants locaux de la Grande-Bretagne à respecter les points ci-dessus relatés du télégramme commun des deux délégations, belge et britannique, à Londres. Ce fut en tout cas l’interprétation que donna le Gouverneur du Tanganyika, lequel répondit au Commissaire Royal qu’il n’y avait pas lieu à reconnaître à Musinga un droit à aucun tribut dans le territoire cédé. Il refusa de même le droit de pâture dans la zone cédée pour le bétail de la zone belge, et estima qu’il était même impossible d’admettre la seule faculté pour les habitants du territoire cédé d’immigrer vers la zone belge »
Ainsi, le Gouverneur du Tanganyika Territory coupait court à ce qui pouvait encore être un pis-aller pour Musinga. Si le Gouvernement belge tenait à consoler Musinga, il lui appartenait de reprendre l’affaire en mains après l’insuccès du Commissaire Royal. Ce serait une occasion de savoir si le Gouverneur n’obéissait pas à des ordres.
La remise du Gisaka fut donc faite dans ces conditions. Cependant, le Délégué belge pour le transfert de ce territoire signa « sous réserve » le procès-verbal de remise, suivant en cela les instructions du Commissaire Royal. « Nous, MORTEHAN G., résident du Rwanda a.i, lit-on dans le procès-verbal, agissant conformément aux instructions données par le Commissaire Royal.., avons remis… les territoires situés à l’Est d’une ligne provisoire…, sous réserve des DISPOSITIONS A CONVENIR entre Son Excellence le Gouverneur du Tanganyika Territory et le Commissaire Royal de Sa Majesté le Roi des Belges… POUR ASSURER L’EXERCICE DES DROITS QUE LES GOUVERNEMENTS BELGE ET BRITANNIQUE ONT RECONNUS au Roi du Rwanda et à ses vassaux sur leurs biens du territoire cédé et les revenus de toute nature qu’ils en tiraient ».
Cette réserve paraît importante dans la mesure où elle permet de conclure à la poursuite des négociations entre le Commissaire Royal, et le Gouverneur malgré la position qu’avait prise ce dernier refusant tout droit pour Musinga dans le Gisaka cédé. La reprise de ces négociations semble par ailleurs confirmée par le Commissaire Royal lui-même lorsque, rendant compte de l’exécution de la Convention ORTS-MILNER, il ajouta : « J’ai écrit au Gouverneur du Tanganyika Territory… lui demandant par quelles mesures il se propose de réaliser la reconnaissance des droits de Musinga. Je n’ai pas jusqu’ici reçu de réponse ».
La deuxième remarque au sujet de cette réserve, c’est qu’elle met en évidence la différence d’interprétation que les interlocuteurs ont faite du télégramme commun cité plus haut. Alors que pour le Représentant britannique une « considération sympathique » à l’égard d’un droit n’implique pas une reconnaissance de ce droit – et sa réponse était claire sur ce point -, pour le Représentant belge, il y a eu engagement de la part du Gouvernement britannique à respecter les droits qui lui ont été signalés et qu’il a accepté d’insérer dans le texte du télégramme commun.
Ainsi, en cas d’échec des entretiens entre le Gouverneur et le Commissaire Royal, la réserve renvoyait implicitement la question aux deux Gouvernements Belge et Britannique en vue de leur faire préciser le contenu et la portée des conclusions de leur entrevue du 30 décembre 1921. Ce qui pourrait déboucher sur de nouvelles négociations qui tiendraient compte de l’évolution de la situation.
Les éléments permettant de juger de la continuité de contacts sur le plan local entre les autorités du Tanganyika et les autorités du Rwanda à propos des droits précités, font défaut.
En Belgique même, il semble que l’attitude nettement négative du Gouvernement britannique devant les propositions faites en faveur de Musinga et des populations de la partie donnée à la Grande-Bretagne finirent par lasser les bonnes volontés. D’où « après l’échec des laborieuses négociations poursuivies avec le Colonial Office, le Gouvernement du Roi ne fit plus aucune démarche en vue d’obtenir une solution équitable, mais résolut d’attendre que les réclamations, qui ne pouvaient manquer de se produire, saisissent de la question la Commission des Mandats ».
De plus, après la cession du Gisaka, il s’était formé en Belgique un courant d’opinion selon lequel, « si l’on ne peut reconstituer le Rwanda dans son intégrité première et rechercher des compensations substantielles ailleurs plutôt que de conserver ce territoire QUI NE VAUT PLUS RIEN QUAND MEME », il était indiqué d’abandonner ce pays mutilé et ingouvernable. Ce courant avait même gagné une partie de la Chambre des Représentants.
A deux reprises, le Commissaire Royal avait essayé d’intervenir auprès du Ministre des Colonies lui demandant s’il ne lui était pas possible de « dissiper cette atmosphère de doute et d’hésitation en déclarant formellement la volonté de la Belgique de jouer pleinement et définitivement son rôle colonisateur dans le pays qu’elle a conquis et dont le monde lui a confié la tutelle ».
La première démarche du Commissaire Royal faisait suite à un article que M. LOUWERS avait publié dans le «XXe Siècle » sur les négociations de Paris relatives aux conquêtes africaines belges. L’auteur, en racontant le déroulement de ces négociations, y exposait aussi quelle était la conception de la diplomatie belge qui considérait le Ruanda-Urundi comme un « pis-aller, faute de pouvoir obtenir mieux sur le bas-fleuve ».
L’abandon d’une pareille conception était à espérer. Mais en attendant, écrit le Commissaire Royal, « des articles de ce genre sont de nature à énerver bien des énergies. Des agents se demandent, à quoi bon ? hésitent à entreprendre un travail d’avenir se disant que notre pays ne sera plus là pour en profiter ».
Quant à la deuxième réaction du Commissaire Royal, elle était destinée à combattre la tendance qui trouvait le Rwanda intéressant du point de vue colonial que s’il n’était pas amputé de ses provinces de l’Est.
« Il est bon que l’on sache en Belgique, écrit M. RYCKMANS au Ministre des Colonies, que le Rwanda, même amputé de ces provinces orientales, demeure un territoire colonial de tout premier ordre, immensément peuplé, et bien soumis; ET QUE NOUS SURMONTERONS LES DIFFICULTES D’ADMINISTRATION résultant de la cession du Gisaka… Beaucoup de gens, en Belgique, ont tendance à croire qu’en rouvrant la question du Gisaka, nous avons tout à gagner et rien à perdre : si nous réussissons, nous retrouvons de magnifiques provinces ; si nous échouons et que le reste du Rwanda suit le sort du Gisaka, nous ne souffrirons guère de la perte d’un territoire qui ne peut, dans l’état actuel, nous rapporter que des ennuis. Cette conception est erronée… Il serait fort à craindre que le Gouvernement belge, surtout s’il n’est pas appuyé par une opinion publique unanime, finisse par être obligé de céder et de se contenter de compensations qui ne compenseraient jamais la perte de ce territoire ».
Il ressort de ces diverses considérations qu’après la cession du Gisaka chacune des deux autorités, belge et britannique, s’est consacrée à l’organisation et à la marche générale de la partie qui lui était soumise, sans plus se préoccuper, du moins visiblement, de ce qu’on avait appelé « intérêts de Musinga et des populations indigènes ». Du côté britannique, c’était la continuation de la position jusque-là prise. Du côté belge, il n’y avait pas de motifs de s’en ‘faire outre mesure, puisque Musinga savait que pour son avenir, tout dépendait de l’Administration. « Si les Blancs devaient prendre parti contre Musinga, fait remarquer le Commissaire Royal, au lieu de le soutenir comme ils l’ont fait jusqu’ici, la puissance royale s’effondrerait comme château de cartes : Musinga en est convaincu mieux que quiconque ».
Le raisonnement et les conclusions du Commissaire Royal illustrent remarquablement l’agencement ou la hiérarchie des intérêts dans le système colonial. La primauté de l’action coloniale est aux intérêts coloniaux, les intérêts indigènes ne méritent considération que pour autant qu’ils ne portent pas atteinte aux intérêts des colonisateurs.
C’est dans ce sens que semble devoir être interprété l’ensemble du dossier « intérêts de Musinga et des populations indigènes » dans l’affaire du Gisaka. Nous avons qualifié ces intérêts de « paravent » pour l’Administration belge dans ses négociations avec la Grande-Bretagne. L’objectif premier était d’obtenir une domination sur un territoire entier mais sans que ce but soit déclaré à l’autre partie. Pour cela, se servir des intérêts des populations était plus commode que tout autre moyen. Si ce dernier moyen faisait atteindre l’objectif, automatiquement la question des intérêts des populations était résolue. Sinon, la défense de ces intérêts devait avoir des limites, c’est-à-dire qu’une puissance coloniale ne devait pas compromettre ses relations ou intérêts avec une autre à cause des intérêts des colonisés. Ainsi s’explique le désintéressement pour la cause de Musinga après la cession du Gisaka. Il fallait aussi éviter de servir, par cette affaire, les intérêts britanniques.
Ce point de vue, croyons-nous, est confirmé par le Commissaire Royal. « SI NOUS SOMMES ABSOLUMENT CERTAINS, ECRIT-IL, QUE NOTRE POSSESSION DU RWANDA DANS SES FRONTIERES ACTUELLES, AU MINIMUM, NE SERA EN AUCUN CAS REMISE EN QUESTION, rouvrons, chaque fois que nous en avons l’occasion, l’affaire du Gisaka : car recouvrer cette province serait pour nous un succès colonial de tout premier ordre. Mais n’abandonnons pas la proie pour l’ombre. Si d’insister trop sur les malheurs du Rwanda divisé pouvait risquer d’aboutir à sacrifier les intérêts belges au principe des nationalités en unifiant le Rwanda sur la souveraineté britannique, nous faisons mieux de nous résigner et de conserver ce que nous avons ».
On a remarqué ci-dessus (note 334) qu’après la cession du Gisaka, le Gouvernement belge « ne fit plus aucune démarche en vue d’obtenir une solution équitable », certain de l’inutilité de tels efforts ; d’autre part, le Ministre des Colonies a annoncé l’imminence d’un règlement favorable du problème du Gisaka. Comment peut-on expliquer cette évolution d’une situation à laquelle du côté belge on était résigné, tandis que du côté britannique elle semblait dépassée ?
La réponse doit être cherchée en se référant à la possibilité qu’avaient les habitants des territoires sous mandat ou d’autres personnes d’adresser des pétitions au Conseil de la Société des Nations, lequel était chargé de contrôler le fonctionnement du mandat. Mais si le principe semblait contenu dans le Pacte (article 22, § 7), ses modalités d’application n’avaient pas été établies.
Le problème de la mise en application dudit principe se posa à la Commission Permanente des Mandats au cours de la session du 4 octobre 1921 lorsqu’il s’est agi de savoir si les termes des mandats relevaient exclusivement du Conseil de la S.D.N. ou également de son organe — chargé de suivre l’exécution des mandats — qu’était la Commission. Dans ce dernier cas, la Commission serait compétente pour recevoir et examiner les pétitions avant de donner son avis au Conseil.
Or, la question se posait à la suite d’un document reçu et distribué par le Secrétariat de la Commission, document provenant du Président de l’Anti-Slavery and Aborigines Protection Society, M. CHARLES ROBERTS, et signalant certains points qu’il avait relevés dans le rapport sur le Sud-ouest africain. C’était le premier cas d’une intervention provenant du dehors sur l’application des mandats. Dès lors, la question se posait de l’opportunité pour le Secrétariat, en l’absence de procédure appropriée, « de saisir ou non la Commission de tels documents qui, vraisemblablement, se feront de plus en plus fréquents, à en juger d’après ce qui se passe pour d’autres questions ».
De l’échange de vues sur la question, il résulta que « la Commission ne peut pas négliger entièrement une source d’information qui peut lui être utile ; d’autre part, elle ne doit pas encourager la calomnie…
En conclusion de ce débat, la Commission décida de s’en rapporter au Directeur de la Section des Mandats quant au choix à faire entre les documents du genre de celui de l’Anti-Slavery and Aborigines Protection Society.
A l’occasion de l’examen du « Rapport belge sur les territoires occupés de l’Est-Africain spécialement du Ruanda-Urundi », le Directeur de la Section des Mandats, usant des pouvoirs que la Commission venait de lui conférer, signala à la Commission une lettre du Révérend Pasteur ANET « au sujet de l’accord anglo-belge sur l’attribution à la Grande-Bretagne de la partie de territoire située à l’Ouest de la Kagera ». L’affaire du Gisaka était relancée.
Sans entrer dans le fond du problème, M. ORTS, membre belge de la Commission – donc pas représentant du Gouvernement – reconnut que la question soulevée était politique et qu’elle était « peut-être hors de la compétence de la Commission ». Estimant que la Commission était technique et non politique, il justifia son intervention par le fait que la cession du Gisaka a eu une « répercussion morale parmi les indigènes,.., unique point», selon M. ORTS, qui a donné lieu à critique dans l’accord anglo-belge.
Manifestement, M. ORTS ne voulait pas engager son gouvernement et surtout il évitait de provoquer une réaction du membre britannique de la même Commission. De plus, c’était lui qui avait négocié l’accord, et il eût été malaisé pour lui de justifier directement une erreur qui lui était en partie attribuable.
Aussi ramena-t-il le tort fait au Rwanda à une simple question de bons pâturages dont le démembrement privait les pasteurs. La transhumance périodique supprimée, « on imagine le trouble économique profond que provoquerait l’impossibilité de continuer cette pratique ».
La même volonté de simplifier la situation se reflète dans ce que l’orateur présenta sur le plan des conséquences politiques de l’accord qui porte son nom. Aucune opinion personnelle. Seuls « des témoins dignes de foi affirment, déclare M. ORTS, que le trouble politique qu’entraînerait la perte de ce territoire ne serait pas moindre. Elle ébranlerait gravement toute l’ossature de cet Etat indigène qui avait survécu jusqu’à ce jour à l’épreuve de l’occupation européenne, et que l’intérêt général – sans exclure celui des indigènes eux-mêmes – recommande de maintenir. Ces affirmations sont troublantes et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a là un problème qui mérite de retenir l’attention des deux Gouvernements directement intéressés ». Personne ne réagit à cet exposé et la question en resta là. Mais on peut se demander si cette dernière phrase ne contient pas un reproche à la Grande-Bretagne qui s’est refusée à tout arrangement au sujet des droits de Musinga et de ses sujets dans le territoire cédé.
La remarque paraît justifiée puisque à l’ouverture de la deuxième session de la Commission, le membre britannique de celle-ci M. ORMSBYGORE attira l’attention sur un «Mémorandum du Gouvernement britannique au sujet de la procédure de transmission à la Société des Nations des Pétitions émanant d’habitants de territoires sous mandat ». « A présent que les mandats A et B sont définitivement octroyés, déclare Monsieur ORMSBY-GORE, le Secrétariat recevra probablement quantité de pétitions, de plaintes, etc, quant à la méthode d’application des mandats. Le Gouvernement britannique tient à ce qu’une procédure régulière soit instituée, relativement à ces pétitions et à ces plaintes, et il souhaite que la Commission avise le Conseil de la procédure qu’il convient d’adopter ».
La Grande-Bretagne s’est-elle considérée comme visée par l’allusion qui a été faite à la question du Gisaka ? C’est vraisemblable, si l’on se rappelle son attitude dans cette affaire. Pourtant, la Commission refusa d’examiner le mémorandum prétextant qu’étant « composée d’experts techniques, il ne lui appartient pas de décider en matière politique ». En outre, ajouta la Commission, le document n’a pas été officiellement transmis à la Commission par le Conseil pour que cette Commission fût obligée d’en prendre connaissance.
A la quatorzième séance de cette deuxième session, M. ORTS saisit la Commission de deux notes rédigées, l’une par le Pasteur ANET, (Suisse), l’autre par Mgr. CLASSE (français), en demandant qu’il soit donné lecture de ces documents qui « paraissent de nature à éclairer le rapport de l’administrateur belge et à permettre de mieux apprécier la situation existant dans ce territoire ».
Que voulaient les auteurs de ces notes et quel était le contenu de celles-ci ?
Dans sa lettre du 25 juillet 1922 adressée au Marquis A. THEDOLI, Président de la Commission Permanente des Mandats, le Pasteur ANET semble avoir pour unique but d’informer M. THEODOLI sur la situation du Rwanda. Information personnelle mais non nécessairement destinée aux autres membres de la Commission. « Je sens qu’il est de mon devoir, écrit M. ANET, de faire entendre ma voix dans une question qui me paraît dépendre de la morale plus encore que de la politique… Puis-je vous prier de bien vouloir lire avec bienveillance la note ci-jointe » ? Aucune demande n’était donc formulée pour que le document fût porté à la connaissance de la Commission.
Dans une autre lettre datée du 28 juillet 1922, le même auteur s’adressa cette fois à la Commission par la voie du « Président » de celle-ci lui transmettant la même note que celle remise le 25 juillet. « J’ai l’honneur de saisir la Commission permanente des mandats, dit le Pasteur ANET, d’une question exposée dans la note ci-jointe qui intéresse l’exécution du mandat respectivement conféré à la Belgique et à la Grande-Bretagne sur l’ancien Est-Africain allemand. LES AUTORITES INDIGENES DU RWANDA N’ETANT PAS EN MESURE DE SAISIR DIRECTEMENT LA COMMISSION des Mandats, J’AI ESTIME QU’IL ETAIT DE MON DEVOIR, EN MA QUALITE DE MISSIONNAIRE, DE SOUMETTRE EN LEUR NOM A CE HAUT ORGANISME UNE QUESTION QUI INTERESSE AU PLUS HAUT POINT LE BIEN-ETRE MATERIEL ET MORAL DES POPULATIONS DE LA REGION QU’EVANGELISE NOTRE SOCIETE DE MISSIONS ET QUE J’AI MOI-MEME PARCOURUE RECEMMENT ».
Il ressort de ce texte que trois motifs principaux ont rendu l’intervention de M. ANET nécessaire :
1° L’impossibilité des autorités indigènes de contacter directement la Commission sans passer par l’Administration européenne. Outre ce passage obligé par l’Administration coloniale, celle-ci ne manquait pas de décourager toute démarche qui aurait une incidence sur les relations entre l’Administration britannique et l’Administration belge. Le fait suivant confirme cette attitude. « Musinga, rapporte le Commissaire Royal RYCKMANS, m’avait fait part de certains griefs qu’il croyait avoir contre l’administration anglaise : il avait eu, me dit-il, l’intention d’écrire aux Anglais mais y avait renoncé sur le conseil du Résident. Je profitai de cette occasion pour lui dire que, s’il avait à se plaindre de la nouvelle situation, il lui serait loisible d’écrire aux délégués de la Belgique à la Société des Nations ; que personnellement je ne croyais pas au succès de sa démarche (je ne voulais pas en effet lui donner un espoir sérieux) mais que, sans intervenir autrement, je me chargerais de faire parvenir la lettre à son adresse. Il voulut écrire d’abord. Puis, réflexion faite, il se ravisa ».
2° La défense des intérêts de populations que lèse la division du Rwanda.
3° Porter témoignage sur les faits qu’il a personnellement constatés.
Quant à la note du 24 juillet 1922 elle-même, elle reprend les grandes lignes de celle que M. ANET avait soumise au Commissaire Royal en 1922 sur le même objet. A l’appui de son exposé, il invoque d’abord celui de Mgr CLASSE et insiste sur le caractère désintéressé de leurs interventions. « Les vues que j’expose ci-après, écrit-il, sont en tous points conformes à une étude approfondie faite par Mgr. CASSE, des Pères Blancs, qui a séjourné de nombreuses années dans ces régions. Il est Français et je suis Suisse ; ce ne sont donc pas des sentiments nationalistes belges qui nous animent. Sans nous occuper de la question politique, qui ne nous concerne pas, NOUS SOMMES EMUS DE VOIR QU’UN VERITABLE CRIME EST EN TRAIN DE SE COMMETTRE CONTRE L’AUTONOMIE ET LES DROITS D’UN PEUPE AFRICAIN DIGNE DE TOUT INTERET ».
Le document donne ensuite une synthèse des « conséquences fatales » de la division du Rwanda au point de vue familial, social, politique, ethnique.
Mais une des conséquences les plus graves du démembrement du Rwanda, c’est que, ajoute M. ANET, « on répand des semences de discorde et de mécontentement dont les fruits seront nuisibles à l’occupation européenne et au progrès de la civilisation. Le travail des missions chrétiennes et des autres agences de progrès sera certainement entravé par la situation politique et sociale qui découlera de L’INJUSTICE QUE LES NATIONS EUROPEENNES SONT EN TRAIN de permettre dans l’Afrique Centrale ».
Enfin, s’il s’est décidé à lancer un appel en faveur du roi Musinga et des indigènes, c’est que l’auteur espère « qu’il touchera la conscience de ceux qui ont entre leurs mains la destinée de nos frères noirs ».
Pour ce qui est du document émanant de Mgr. CLASSE, il résume le mémoire que l’auteur a remis au Ministre des Colonies le 14 octobre 1921 et dont ils a été suffisamment question plus haut.
L’évocation de ces documents par le membre belge de la Commission et devant celle-ci prouve l’importance et l’intérêt qui y étaient attachés, et pour cause.
En effet, ces notes en provenance de personnes « désintéressées » relançaient le débat d’une question dont il était devenu délicat à la Belgique de prendre l’initiative pour un nouvel examen après l’échec de toutes les démarches sur la matière. De plus, en qualifiant la cession du Gisaka de « crime » contre les droits d’un peuple, ces notes tendaient à ouvrir la voie à une pression de la part de la Commission sur les deux puissances concernées de façon à les amener à s’expliquer éventuellement devant elle. Une telle éventualité devait à elle seule choquer les Britanniques. Au point de départ leur position serait faible étant donné leur attitude quand les Belges leur ont soumis le problème pour une solution équitable. Enfin, ces notes évitaient à la Belgique d’être traitée d’inamicale par la Grande-Bretagne, ce qui serait arrivé si le Gouvernement belge les avait lui-même introduites. Il faut au surplus ajouter que pour le roi Musinga, l’espoir pouvait renaître.
Mais M. ORTS ne fut pas le seul à accorder de l’importance aux notes de M. ANET et de Mgr CLASSE. Certains membres de la Commission se posèrent la question. Ainsi le Comte de BALLOBAR insista « sur le passage de la note de Mgr CLASSE qui indique que le maintien de la frontière telle qu’elle existe à présent entre les territoires soumis aux mandats belge et anglais semble contraire au bien-être des indigènes. Ceux-ci ont protesté énergiquement contre le maintien de cette frontière »
La Commission n’ouvrit pas de débat sur ces notes. Toutefois, la manière dont elles étaient introduites pratiquement à son ordre du jour fit poser le problème de la procédure à suivre pour l’examen des communications non officielles et semi-officielles, lesquelles « parviennent, de temps à autre, soit au Secrétariat, soit aux membres de la Commission ». Ce qui était le cas pour le moment puisque les notes mentionnées ci-dessus sont parvenues à M. ORTS, membre de la Commission qui en a saisi celle-ci.
La Commission Permanente des Mandats établit alors le principe selon lequel ses membres ont le droit de lui soumettre des communications de ce genre. Cependant, elle peut refuser de les examiner isolément.
En fait, c’est ce qui arriva aux deux documents, mais ceux-ci avaient pu retenir l’attention de la Commission comme en témoigne la conclusion de son Président à la fin de l’examen du « Rapport Annuel sur l’Administration belge du Ruanda-Urundi ». Il déclara « qu’il a le devoir d’attirer l’attention de la Commission sur la question posée par le Comte de BALOBAR au sujet de la frontière entre les territoires sous mandats britannique et belge. Aux termes d’un arrangement auquel le Gouvernement belge a donné son agrément, une des parties les plus riches et les plus civilisées du royaume de Rwanda a été séparée du territoire placé sous mandat belge. L’arrangement entre le Gouvernement belge et le Gouvernement britannique a été conclu parce que les deux Parties désiraient assurer au Gouvernement britannique une communication ferroviaire continue entre le nord et le sud de l’Afrique. Il semblerait aujourd’hui, cependant, que cette communication pourrait être assurée sans partager le royaume de Rwanda. La population de ce royaume a protesté énergiquement contre un arrangement qui la privait de pâturages et d’autres ressources essentielles, et le tracé actuel de la frontière est certainement difficile à justifier au point de vue tant du bien-être, de l’ordre et de la stabilité politique, que du développement économique d’une communauté africaine déjà bien organisée. Il n’appartient pas à la Commission des Mandats de traiter cette question de frontière, mais elle peut se demander si le tracé actuel n’a pas porté un grave préjudice au bien-être des indigènes ; s’il n’a pas, comme conséquence probable, d’entraver le progrès de leur civilisation.
» L’attention de la Commission a été attirée sur le déplorable effet moral qu’a produit sur la population l’obligation où l’on a mis le roi de Rwanda d’accepter cet arrangement. La Commission pourrait fort bien demander comment on peut raisonnablement amener la population à accepter le tracé actuel et comment il peut se concilier avec la mission civilisatrice des Puissances mandataires.
» La Commission ayant pris connaissance des documents relatifs à la question et noté l’observation du Comte de BALLOBAR est d’avis d’autoriser son président à ATTIRER L’ATTENTION DU CONSEIL SUR LES CONSEQUENCES FACHEUSES DU TRACE ACTUEL DE LA FRONTIERE, conséquences qui sont exposées dans le rapport belge et dans les notes de Mgr CASSE et du Pasteur ANET.
»…Ces deux derniers rapports émanent des chefs des principales missions catholiques et protestantes dans cette partie de l’Afrique, les auteurs de ces deux rapports ne sont pas belges et sont indépendants ».
En décidant de communiquer au Conseil les pétitions faites au nom des populations du Rwanda par Mgr. CLASSE et le Pasteur ANET, parce qu’elles dépassaient sa compétence, la Commission Permanente des Mandats, non seulement montrait que la question était importante, mais aussi engageait un processus qui, dans les meilleures conditions, pouvait aller jusqu’à l’examen du problème par l’Assemblée des Membres de la S.D.N. et au contrôle collectif de celle-ci. Cependant, ce dernier degré ne serait atteint que si les Gouvernements belge et britannique passaient outre aux recommandations qu’aurait faites le Conseil sur la question.
A la déclaration du Président et après la décision de la Commission de saisir le Conseil, M. ORTS, membre belge de la Commission fit remarquer que « la Belgique n’a jamais refusé d’exécuter la convention de frontière qu’elle a ratifiée. Lorsque le Gouvernement belge s’est rendu compte des conséquences graves que le tracé de cette frontière allait entraîner pour la population intéressée, il les a signalées en émettant simplement l’espoir qu’on trouve le moyen de les conjurer ». Autrement dit, la responsabilité du maintien de la situation issue de la cession du Gisaka n’incombe pas au Gouvernement belge. L’accusation était à peine voilée. Aucune réaction de la Grande-Bretagne ne fut enregistrée à ce moment.
Quand le Conseil de la Société des Nations eut à examiner le rapport de la Commission Permanente des Mandats, il dut à cette occasion examiner et prendre position quant à la procédure à suivre en matière de pétitions relatives aux habitants des territoires sous mandat. La question avait été soulevée par le membre britannique et soumise à la Commission, mais celle-ci en avait repoussé l’examen estimant que la matière était de la compétence du Conseil auquel avait été adressé le mémorandum britannique.
Le 31 janvier 1923, le Conseil fixe la procédure en matière de pétitions relatives aux habitants des pays sous mandat comme suit :
- Toutes les pétitions adressées à la Société des Nations par des communautés ou des éléments de la population des territoires sous mandat seraient transmises au Secrétariat de la Société des Nations par l’intermédiaire du gouvernement mandataire intéressé. Ce dernier joindrait aux pétitions les observations qu’il jugerait convenables.
- Toute pétition émanant de ces habitants qui serait reçue par le Secrétariat de la Société des Nations par une voie autre que celle du gouvernement mandataire serait retournée aux signataires, avec prière de la présenter à nouveau en se conformant à la procédure spécifiée ci-dessus.
- Toute pétition relative aux habitants des territoires sous mandat reçue par la Société des Nations d’une source autre que celles de ces habitants eux-mêmes serait communiquée au président de la Comission permanente des mandats. Ce dernier serait chargé de faire le départ entre celles qui, par la nature de leur contenu, ou l’autorité ou le désintéressement de leurs auteurs, seraient dignes de retenir l’attention, et les autres manifestement insignifiantes. Les premières seraient communiquées au gouvernement de la Puissance mandataire, qui serait invitée à formuler ses observations dans un délai de six mois au maximum si elle le jugeait utile. Les secondes seraient l’objet d’un rapport du président à la Commission.
- Toutes les pétitions transmises à la Société des Nations par la procédure indiquée seraient, avec les observations des Puissances mandataires, groupées et réservées jusqu’à la première réunion de la Commission permanente des mandats.
- Cette Commission, après avoir délibéré des pétitions qui lui seraient parvenues avec les commentaires de la Puissance mandataire, ferait le départ entre celles qui, le cas échéant, pourraient être communiquées au Conseil et aux Membres de la Société et les autres. Le procès-verbal de la réunion à laquelle elles auraient été discutées serait joint à ces communications.
Au cours de la même session, le Conseil à sa séance du 4 septembre 1922, chargea son Président « d’informer les Gouvernements belge et britannique des observations de la Commission relatives à la situation sur la frontière du Rwanda, sous mandat belge, et du Tanganyika sous mandat britannique ». Une lettre invitant les deux Gouvernements à réexaminer la question leur fut adressée le 20 septembre 1922 par M. DA GAMA, alors Président du Conseil.
Pour la Belgique c’était l’occasion ou jamais pour rouvrir le dossier sur le Gisaka. Le climat paraissait favorable. Aussi, prenant les devants, elle entra en contact avec la Grande-Bretagne.
Le 26 janvier 1923, l’Ambassadeur belge, sur instructions du Gouvernement, remit une note au Foreign Office, « où il s’enquérait des intentions du Gouvernement de Sa Majesté britannique en vue d’aboutir à un arrangement entre les deux Gouvernements donnant satisfaction au vœu formulé par la Société des Nations au sujet de la question du tracé de la frontière du Rwanda qui fit l’objet de la Convention signée par Lord MILNER et M. ORTS ».
Si son Gouvernement entreprend la démarche, expose l’Ambassadeur, ce n’est pas par intérêt national mais parce que, sans que le Gouvernement belge y soit pour quelque chose, « la Société des Nations a marqué nettement le désir de voir résoudre la question dont il s’agit dans le sens des revendications des populations indigènes ». Et si la Société des Nations a émis le vœu que soit résolu ce problème, c’est parce qu’elle connaît « la pénible impression et les vives protestations » manifestées par les populations, c’est suite aux « rapports que le pasteur protestant Suisse, M. ANET, et le missionnaire catholique, Mgr CLASSE, ont SPONTANEMENT communiqués à la Société des Nations mettant singulièrement en lumière les graves conséquences que le morcellement du petit royaume dont il s’agit… peut entraîner au point de vue de l’action civilisatrice des Blancs en Afrique ».
Enfin, l’opinion de coloniaux britanniques distingués et le Gouverneur du Tanganyika sont d’avis qu’il faut chercher un nouvel accord qui conserverait intact le royaume de Musinga et supprimerait les graves inconvénients d’administration pour les deux autorités.
Il et clair que ce que vise l’Ambassadeur dans ces considérations, c’est de laver son pays de tout soupçon qui tendrait à le faire accuser de collusion soit avec le roi Musinga, soit avec les missions chrétiennes dont les hauts représentants ont introduit des pétitions mettant en cause l’accord ORTS-MILNER.
L’alibi tiré du vœu du Conseil de la Société des Nations était en tout cas solide comme l’étaient les arguments qui l’avaient justifié. Il permit non seulement de débloquer une situation qui aurait fini par devenir définitive, – on était déjà résigné – mais aussi de « proposer au Gouvernement de Sa Majesté Britannique de répondre à l’invitation de la Société en soumettant à un nouvel examen la question de la délimitation des mandats respectifs de la Grande-Bretagne et de la Belgique dans la région du Rwanda où règne le roi Musinga ».
L’expérience dans cette affaire du Gisaka avait mis à l’épreuve la patience des négociateurs belges et ils avaient fini par être découragés.
Cette fois, n’étant pas seuls à s’intéresser au problème, ils tirent parti du crédit et de l’autorité morale que connaît la S.D.N. dans ses premières années d’existence. L’Ambassadeur MONCHEUR ne cacha pas que son Gouvernement était pressé ; il proposa un délai pour la solution. « Le Gouvernement belge serait très désireux, écrit-il, de pouvoir annoncer à la prochaine réunion de la Commission des Mandants qui s’occupera de cette question au mois de juillet prochain, qu’une décision, de principe tout au moins, a été prise au sujet de la frontière du Rwanda…
« Je serais très reconnaissant à Votre Seigneurie si Elle voulait bien me faire connaître dans un délai rapproché, vu que la Société des Nations examinera déjà la question en juillet prochain, la suite que le Gouvernement de Sa Majesté britannique aura jugé pouvoir donner à la proposition de mon Gouvernement ».
Le 30 juin, le Gouvernement britannique donna sa réponse dans laquelle il se déclara « disposé à se joindre au Gouvernement belge dans une démarche auprès de la Société des Nations en vue de demander que le tracé de la frontières à mandat du Rwanda et de l’Urundi soit modifié de telle façon qu’il suive la ligne suivante :
« Le Thalweg de la rivière Kagera à partir de la frontière de l’Uganda jusqu’au point où la rivière Kagera rencontre la frontière occidentale du Bugufi ; de là jusqu’au point de jonction de cette frontière avec la frontière orientale de l’Urundi ; ensuite les frontières orientale et méridionale de l’Urundi jusqu’au Lac Tanganyika ».
L’offre du Gouvernement britannique dut être une surprise pour le Gouvernement belge. Elle n’était même pas négociable, elle tranchait dans le sens souhaité par la Belgique puisqu’elle avait pour effet de rattacher de nouveau au Rwanda le territoire du Gisaka sans subordonner cette concession à aucune condition.
Toutefois dans sa lettre, Lord CURZON rappela que :
- Si le Gisaka a été détaché, dans l’accord ORTS-MILNER, du royaume du Rwanda, c’est parce qu’il parut impossible de relier autrement à travers un territoire sous mandat britannique l’Uganda au Tanganyika. Le Gouvernement belge lui-même reconnut la valeur de cet argument et c’est pourquoi, dit-il, il agréa la légitime demande du Gouvernement britannique.
- Cependant, dans la suite, le Gouvernement belge invita le Gouvernement britannique à modifier l’accord ORTS-MILNER et à l’appui de sa démarche il invoqua la convenance de ne pas diviser le domaine de Musinga, le Sultan du Rwanda, les avantages de la rivière Kagera comme frontière et l’importance d’éviter des troubles locaux dans la région d’une frontière artificielle qui n’était marquée par aucun caractère géographique.
- A la lumière de ces arguments, continue Lord CURZON, et en vue de donner une preuve de l’intérêt amical qu’il prend au développement colonial belge, le Gouvernement britannique, bien qu’il attache toujours de l’importance à la possibilité de relier dans l’avenir par chemin de fer l’Uganda au Tanganyika, est prêt à abandonner cette dernière considération de façon à ce qu’elle ne soit plus un facteur dominant dans l’examen de la question. En conséquence, Lord CURZON, au nom de son Gouvernement fait la proposition exposée ci-dessus sur le nouveau tracé de la frontière.
L’essentiel est ainsi sauvegardé : l’honorabilité et le prestige de l’Empire britannique ; il n’y aura pas de confrontation entre Belges et Britanniques devant la S.D.N. Mais, observe M. MONCHEUR, « si l’on tient compte de l’opposition que nous avons rencontrée dans certains milieux du « Colonial Office » contre toute modification de l’arrangement ORTS-MILNER, je crois que nous pouvons être assez satisfaits de la solution que le Gouvernement britannique propose de donner au litige en question ».
C’est cette satisfaction qu’exprimait le Ministre des Colonies quand, donnant ordre au Commissaire Royal de combattre énergiquement le projet de Musinga de faire un raid dans -le territoire cédé, il lui parla des « bonnes nouvelles » permettant d’espérer un règlement favorable du problème du Gisaka. Il s’agissait donc de la rétrocession de ce territoire au Rwanda. Le Gouvernement belge accepta la proposition.
Lorsqu’à sa troisième session, la Commission Permanente des Mandats aborda la discussion de la question de la frontière du Rwanda, le représentant accrédité de l’Empire britannique auprès de la Société des Nations fit une déclaration dans laquelle il informa la Commission qu’un accord était intervenu entre les deux Gouvernements britannique et belge. Mais, ajouta M. ORMSBY-GORE, « il appartient au Conseil de la Société, et non à la Commission des Mandats, de faire connaître publiquement l’accord intervenu entre les deux Gouvernements… En conséquence, il appartient au Conseil d’adopter, de rejeter ou d’amender la proposition des Gouvernements britannique et belge et la question reste en suspens jusqu’au moment où le Conseil aura examiné l’accord ». Tel était la volonté du Gouvernement britannique.
La Commission, par la voie de son Président, exprima sa satisfaction qu’un accord ait été conclu. « La Commission, dit-il, peut se féliciter de ce résultat, attendu que c’est elle qui, la première, a attiré l’attention sur cette affaire ». Ce fut tout.
Saisi par les lettres des Gouvernements belge et britannique datées du 3 août 1923, le Conseil de la Société des Nations examina la proposition présentée par les deux Gouvernements « avec la seule volonté et le seul désir de sauvegarder les intérêts des populations indigènes ». Par décision du 31 décembre 1923, le Conseil confirma à Sa Majesté le Roi des Belges le mandat sur le Rwanda entier. En droit, la rétrocession des provinces orientales était réalisée. En fait leur évacuation par les Britanniques fut achevée le 31 décembre 1923.
Dans son rapport sur l’administration du Ruanda-Urundi pour l’année 1923-1924, le Gouvernement belge saisit l’occasion pour rendre hommage au « généreux désintéressement avec lequel la Grande-Bretagne a consenti à satisfaire aux revendications des populations indigènes en cause ».
Quant au Pasteur ANET, il exprima aussi sa joie, notamment en s’adressant au Ministre pour le succès remporté : « Je félicite la Colonie pour cet important résultat, qui assure la situation de la Belgique dans les territoires occupés et constitue un acte de justice envers les indigènes. Je suis enchanté d’avoir pu contribuer à remettre en train les négociations qui ont été si habilement menées à bien par votre Département et par celui des Affaires Étrangères ».
Les documents sont discrets sur la réaction de Musinga et des populations. Le seul écho recueilli est celui que donne le R.P. Supérieur de la mission catholique de Zaza dont la station était dans la partie cédée à la Grande-Bretagne. « Le 1er janvier 1924, écrit-il, les Anglais ont repassé la Kagera au grand contentement de Musinga, qui se voit de nouveau en possession de son royaume entier. Les habitants du pays, spécialement les Bahutu, se trouvaient bien sous le régime britannique. Ils étaient sans doute imposés d’une taxe de 3 shillings et demi par tête, mais par contre, ils étaient libérés de beaucoup de corvées et de prestations dues autrefois aux chefs. D’après les dires des indigènes les Anglais rendaient prompte et bonne justice. Depuis le premier janvier donc nous sommes redevenus sujets belges. Au point de vue de la Mission nous n’avons qu’a nous féliciter de ce changement ».
« L’Affaire du Gisaka » était terminée. L’année commençait dans la joie.
Le 20 octobre 1924, le Parlement belge approuva par une loi le mandat sur le territoire du Ruanda-Urundi, mandat qui « sortira son plein et entier effet » (article unique).
Afin de permettre au Gouvernement de définir et de réaliser une politique coloniale pouvant répondre aux objectifs du mandat, le même Parlement vota le 21 août 1925, une loi fondamentale pour le Ruanda-Urundi qui entra en vigueur le 1er mars 1926.
Le titre sur lequel était fondé le mandat n’ayant pas déterminé le système administratif à appliquer dans les territoires sous mandat, il fut loisible à chaque mandataire de choisir et d’appliquer le système qu’il considérait comme le plus efficace pour le gouvernement du pays. A cet effet, l’alinéa 5 relatif au mandat du type « B » disposait que « la Puissance mandataire possède pleins pouvoirs d’administration, avec la faculté d’organiser le territoire confié à son mandat en union administrative, financière ou douanière avec ses possessions avoisinantes ».
Nous avons vu précédemment que dès l’occupation du Rwanda par les troupes belges, les méthodes d’administration indirecte furent en général conservées. Les résultats atteints furent un encouragement pour renforcer ou lâcher ces méthodes suivant les circonstances liées à la situation d’incertitude sur le sort des colonies allemandes.
Ce n’est qu’après la ratification le 20 août 1919 de l’accord ORTS-MILNER par le Conseil Suprême des Puissances alliées et associées, que la situation devint claire pour la Belgique. A partir de ce moment et en attendant la confirmation du mandat par la Société des Nations, l’option se fit nette pour le système d’administration indirecte. Le plaidoyer du Commissaire Royal évoqué plus haut est significatif à ce sujet. Le vote de la loi du 21 août 1925 mettant fin à l’état de guerre et donc au régime provisoire, leva en même temps les derniers obstacles à la mise en pratique du système dont on avait moins de raisons de se méfier qu’en temps d’occupation « temporaire ».
Dès juin 1920, le Ministre des Colonies, après son voyage dans les nouvelles possessions africaines de la Belgique, fixa une synthèse remarquable des principes qui dans l’avenir devront régir l’action administrative de la Belgique au Ruanda-Urundi. Il y annonce et précise la position des autorités autochtones dans l’organisation, détermine l’attitude de l’Administration à l’égard des principaux groupes qui forment la société rwandaise, les Hutu et les Tutsi. Enfin, des méthodes d’action sont proposées en vue du bon fonctionnement du système.
L’appréciation sur ces principes devant se faire au cours du reste du travail à cause de leurs conséquences, on se limitera dans la section suivante, pour des raisons de méthode, à donner un aperçu sans commentaire des idées à la base de la « nouvelle organisation du Rwanda ».
Ces principes ne sont pas le propre de la Belgique, chaque puissance coloniale en a formulé pour ses territoires d’outre-mer.
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