De La Monarchie Absolue Tutsi A La République Démocratique
Nous pouvons à présent revenir au schéma de la révolution proposée par Ch. Johnson, lequel nous permettra de retracer ce qui précède dans une ligne logique et cohérente. Johnson ayant présenté les causes de la révolution de façon graphique, nous avons tenté de remplir cette présentation par l’inclusion des données de la situation rwandaise, telle qu’elle a été examinée dans cette partie et la partie précédente. Cet exercice nous permet de vérifier le schéma de Johnson, qui – bien que théorique – s’avère convenir particulièrement à la révolution rwandaise. Les grandes lignes de ce récit deviennent claires, le fil rouge apparaît.
Le soutien donné par la Belgique à la classe dominante tutsi – capable de gouverner, bien organisée et apparemment acceptée comme fonctionnelle par les sujets – dans le cadre d’une politique d’administration indirecte devait objectivement renforcer la position de ce groupe. Si l’on se rend compte du fait que le suffrage universel masculin ne fut introduit en Belgique qu’en 1921, on comprend aisément que la démocratie n’était pas, cette même année, un objectif prioritaire de la politique coloniale belge. L’Administration décida donc de soutenir la hiérarchie politique indigène existante, mais résolut également – dans un objectif de justice, d’efficacité et d’idéalisme civilisateur – d’adapter, de « moderniser », d’humaniser » le système. Un grand nombre de mesures juridiques et politiques furent prises à cet effet et le système se montra, du moins de l’extérieur, relativement perméable à ces influences. Les Tutsi surent se plier avec une certaine grâce aux exigences de l’Administration, surtout après la disparition du mwami Yuhi Musinga, le dernier des « rois mages ». Bien que le soutien accordé accrut les capacités d’exploitation des autorités indigènes – des chefs et sous-chefs surtout -, les équilibres de protection et d’allégeance qui par le passé avaient rendu cette suprématie acceptable s’en trouvèrent gravement bouleversés. C’est là l’élément central de ce que nous avons identifié comme la contradiction inhérente du système d’administration indirecte. Dès lors, le système ne se suffit plus et a un besoin croissant de soutiens exogènes, Administration et Eglise, qui – à chaque nouvelle demande de support – entament davantage l’autonomie de la structure socio-politique indigène. Par l’enseignement, l’évolution internationale et une prise de conscience progressive, certains Hutu et des Tutsi progressistes se rendent en plus compte du fait que le système ne remplit plus ses fonctions essentielles. Dès 1950 environ, de modestes mesures sont prises dans le sens de la démocratisation d’un régime qui ne peut l’accommoder et dans celui de l’émancipation de larges couches de la population par l’abolition formelle des liens de dépendance personnelle. Il s’ensuit une prise de conscience d’antagonisme ethnique. La majorité de la population, ou plutôt ses porte-parole indigènes et étrangers, se rend progressivement compte de sa force numérique. En 1952, le régime monarchique à base tutsi était encore solidement installé, juridiquement renforcé par 35 années d’administration indirecte. En 1962, le Rwanda devint indépendant sous un régime républicain à base hutu. Comment expliquer une évolution aussi rapide ?
Deux mouvements d’esprit fort différent et à base géographique distincte ont constitué les vecteurs de cette révolution. Au nord, le mouvement fut essentiellement restaurateur. La suprématie politique du régime tutsi y était – nous l’avons vu – relativement récente et mal assise. Le système clanique hutu y avait été coiffé, mais non remplacé, par les institutions tutsi importées. L’agitation latente dans ces régions était revivaliste, et la désintégration de la structure tutsi permit la restauration du moins partielle d’institutions perçues comme millénaires, telle la clientèle foncière du type ubukonde, qui avait la vie dure. Au sud et au centre, par contre, le mouvement contint les éléments classiques d’une jacquerie, notamment l’invocation de la légitimité de la monarchie – qui n’était pas mise en cause au début – dans l’action contre les exactions et la perte de légitimité des chefs, sous-chefs et juges. Le mouvement de contestation fut dès lors plus progressiste au sud-centre qu’au nord, où il était traditionaliste, à la recherche de la société pré-tutsi.
Les dirigeants indigènes réagissent de façon intransigeante à cette mise en cause, tandis que leurs partenaires européens (Administration et Eglise) hésitent, à la recherche de cheval gagnant. Ces derniers décident, vers la même époque, qu’historiquement la majorité ne peut perdre et soutiennent, prudemment d’abord, fermement ensuite, la cause hutu. Pour l’Administration territoriale sur place, ce choix est dans une large mesure inspiré par la conscience que l’indépendance se trouve pour ainsi dire devant la porte ; après la remise des pouvoirs que réclament les dirigeants tutsi, ce sera trop tard et la minorité héritera du pouvoir de l’Etat sans restrictions. C’est à ce moment qu’une décision doit être prise à propos de nouvelles n’existe pas, ou très peu, dans le cadre d’une politique d’administration indirecte : à quelles autorités faut-il remettre ces compétences, préfiguration de l’Etat indépendant ? Le colonel Logiest décide que la majorité numérique y a droit et il agit en conséquence d’une façon extrêmement rectiligne. Il serait donc erroné, à notre avis, de conclure que l’Administration a soutenu le mouvement hutu parce que le mwami et l’UNAR constituaient des forces nationalistes. S’il est vrai que le mouvement dont l’indépendance n’était pas le but immédiat fut appuyé par l’Administration, ce ne fut pas pour cette raison, puisque – fin 1959 – le principe de la concession de l’indépendance à brève échéance n’était plus mis en cause.
Plusieurs étapes ont conduit à la réussite de la révolution. La première est l’élimination de trois personnalités tutsi (affaire des trois chefs); elle évinça des leaders habiles et influents, décapita l’UNAR et rendit les communications au sein de ce parti extrêmement difficiles. La division entre l’UNAR en exil (Rwagasana-Kayihura) et l’UNAR intérieure (Rutsindintwarane) réduisit considérablement la capacité de ce parti d’agir effectivement. Dès le début de la jacquerie, la Cour royale et l’UNAR furent empêchées de faire usage de leurs moyens répressifs par l’action policière protectrice des forces belges de l’ordre. Il est très probable que, sans cette protection, le mouvement insurrectionnel hutu eût été décapité par la réaction tutsi. Après la phase de la protection par la neutralisation des actions paramilitaires tutsi vint celle du transfert graduel de l’autorité aux Hutu, et ce par des moyens juridiques et politiques. On peut citer comme événements les plus significatifs: l’éviction d’un nombre très important de chefs et sous-chefs tutsi de tendance unarisante ; l’installation illégale d’autorités intérimaires, en majorité hutu, qui « occupèrent le terrain »; le remplacement du Conseil supérieur du pays tutsi par un Conseil spécial provisoire de composition paritaire; les élections communales, confirmant le transfert du pouvoir à l’échelon local; et enfin, le rôle actif de l’Administration résultant dans l’accélération du processus de transfert institutionnel au niveau des organes centraux de l’Etat, suite notamment à la situation de facto créée par le congrès de Gitarama, confirmée juridiquement par les élections législatives et le référendum, l’abolition de la monarchie et la reconnaissance du caractère républicain du régime, et l’octroi des pouvoirs de l’autonomie interne. Il ne fait aucun doute que le rôle de l’Administration belge fut décisif à chaque étape, surtout par la neutralisation graduelle des foyers de résistance au mouvement révolutionnaire et par la création simultanée de nouvelles institutions par lesquelles de nouvelles transformations purent être engendrées.
Les dirigeants tutsi ont contribué à leur propre perte, et ce à partir des événements de Mwima. L’avènement de Kigeri V Ndahindurwa fut le fait de partisans du maintien de l’ancien régime. Le nouveau mwami, jeune et sans expérience, devint immédiatement leur otage. On estime à juste titre qu’une solution harmonieuse eût encore été possible en 1959, mais que telle évolution eût exigé un arbitrage permanent et efficace. Jusqu’alors cet arbitrage avait traditionnellement été assuré par le mwami, appuyé par la puissance tutélaire. Les événements de Mwima, en juillet 1959, opposant le mwami à la fois à l’autorité de tutelle et au mouvement démocratique hutu, ouvrirent la première brèche dans ce système d’arbitrage. La conséquence en fut une radicalisation des revendications hutu et, plus tard, la mise en cause de la monarchie incapable d’assumer son rôle traditionnel. Après le début de la jacquerie de novembre 1959 les erreurs s’accumulèrent : la tentative de « restauration de l’ordre » par la mobilisation des anciennes armées traditionnelles, le rejet du Conseil spécial provisoire, le boycot des élections communales, la confiance excessive en la puissance de l’O.N.U., le recours au terrorisme… Une intransigeance excessive fut la marque essentielle de l’action des traditionalistes: comme le souligne Maral, l’outrance d’un groupe de partisans plus royalistes que le roi provoque l’effondrement du régime, et permit à ce qui n’était au début qu’une révolte de devenir une révolution. Le colonel Logiest a souligné qu’en dernière analyse, la réponse au problème politique résidait, en 1960, dans la faculté des Tutsi de s’adapter aux conditions changeantes du pays. « Ils s’en sont montrés incapables. Ils n’ont pu admettre l’entrée des Hutu, sur pied d’égalité, dans la vie publique. Ils sont restés prisonniers d’une conception politique et sociale périmée. »
En fait, l’Administration conspira avec les leaders hutu, et plus particulièrement ceux du Parmehutu, considéré comme le seul véritable parti révolutionnaire, contre les Tutsi et l’O.N.U., autres détenteurs de parcelles d’autorité. Ces derniers perdirent graduellement l’initiative, ce qui est particulièrement évident pour ce qui est des Tutsi lorsqu’on regarde les différentes étapes de la révolution et leurs bénéficiaires.
Aucune action de l’Administration n’eut les Tutsi comme bénéficiaires. On ne saurait, dans ces circonstances, exagérer le rôle qu’elle joua dans l’accélération et l’extension du processus révolutionnaire, dans sa structuration selon des lignes cohérentes et dans l’exécution de ce que Lemarchand appelle la prise du pouvoir par le sommet. Ceci n’empêche pas – il faut le répéter – que la révolution rwandaise fut essentiellement indigène. L’Administration protégea, stimula, rendit possible…, mais politiquement et sur le terrain la révolution fut réalisée par les leaders hutu dans le cadre d’une relation consensuelle avec l’Administration belge. C’est ainsi que la période d’administration indirecte, qui perdura grosso modo jusqu’à la mort de Mutara III, et dont le couple consensuel était belgo-tutsi, fut remplacée par une brève période d’autonomie interne, dont le couple consensuel était belgo-hutu. Ce processus de formation d’Etat se déroula en faveur des Hutu à un moment crucial, celui de la remise de l’appareil étatique aux nationaux à l’issue de la décolonisation. En deux ans à peine, le pays fut donc livré « clé sur porte » aux autorités républicaines hutu grâce à une révolution qui fut paradoxalement soutenue par les détenteurs du pouvoir réel.
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