Oppositions au sein de la hiérarchie tutsi

Pendant la Deuxième Guerre mondiale commence à s’esquisser au sein du groupe tutsi un conflit qui aura plus tard des conséquences politiques importantes. On pourrait dire en simplifiant que les deux principaux groupes opposés étaient d’une part le mwami, la Cour de Nyanza et les chefs traditionalistes de la vieille souche, et d’autre part les chefs et notables évolués ayant reçu une formation moderne. Ces derniers avaient, en général, fait leurs études au Groupe scolaire d’Astrida (« Astridiens »). Ce groupe se distanciait de plus en plus des mythes royaux et se distinguait par son éducation européenne et par le rejet, du moins partiel, des traditions ancestrales. Le mwami et les chefs traditionalistes ont souvent dû se sentir les inférieurs de cette nouvelle élite, qui connaissait mieux certains problèmes techniques et avait plus de facilité à défendre ses points de vue lors de réunions où le français était la langue véhiculaire. Certains des Astridiens étaient les futurs dirigeants de l’opposition intra-ethnique qui se regrouperait plus tard au sein du parti Rader ; il s’agit notamment de Prosper Bwanakweri et de Lazare Ndazaro. Ce groupe jouissait d’une bonne presse près de l’Administration, qui estimait qu’avec ces Tutsi progressistes il serait possible de moderniser et de démocratiser le pays, tout en sauvegardant l’hégémonie tutsi. De plus, vers 1945, les relations se détérioraient entre l’Administration et le mwami, qui s’émancipait de plus en plus et qui n’était plus le jeune homme manipulable qui avait accédé au Tambour en 1931.

Le gouverneur Jungers envisagea en 1944-45 la destitution du mwami afin de le remplacer pur un Astridien, techniquement mieux formé. Le frère Secundien, directeur du Groupe scolaire, participa à ce projet ; il avait notamment dressé une liste de candidats possibles à la succession (dont, semble-t-il, Bwanakweri et Ndazaro). C’est en fait pour réagir contre ce plan que Kagame publia en 1945 un article intitulé « Le Ruanda et son Roi », dans lequel il laissait entendre indirectement que le mwami du Rwanda ne pouvait être traité comme un chef congolais, dont on peut se débarrasser librement. Dans le cadre d’une propagande discrète, indirecte et parfois sournoise, la coalition Jungers-Secundien-Astridiens tenta de faire passer le mwami pour un adversaire absolu de la Belgique. Le moment rêvé se présenta en 1948, à l’occasion de la première mission de visite des Nations Unies. Convaincus de l’hostilité du mwami, ses adversaires firent circuler le bruit qu’il allait accuser la Belgique devant la mission ; la preuve de sa mauvaise volonté serait ainsi fournie. Fin politique, Mutara fit exactement le contraire. Avant la visite de la mission, il parcourut le pays et, à chaque étape de la mission de visite, exigea que tous parlent en faveur de la Belgique, ajoutant qu’il tuerait personnellement celui qui accuserait l’autorité de tutelle. Tout se passa comme prévu et le mwami prononça lui-même à Nyanza un discours très élogieux pour l’œuvre de la Belgique. Ce coup de maître dissipa complètement les soupçons envers le Mwami. Il fut invité à visiter la Belgique en 1949 tandis que ses adversaires avaient disparu : le frère Secundien fut rappelé en Belgique par ses supérieurs ; le gouverneur Jungers, quant à lui, avait déjà quitté Usumbura pour Léopoldville en 1946, une promotion certes, mais loin du pays de Mutara.

Mais la plaie demeurait. L’unité entre les dirigeants tutsi et l’infaillibilité du mwami, éléments essentiels à la continuation de l’hégémonie tutsi, sortirent affaiblis de l’épreuve. Le processus de destruction interne du monopole politique tutsi continua au sein du Conseil supérieur du pays de composition presqu’exclusivement tutsi. Le transfert des hostilités au Conseil fut un pas important : le conflit fut ainsi transporté des chambres closes au forum public, les séances du Conseil étant accessibles à tous, notamment à la presse et aux Hutu. Le décret de 1952 avait mis le mwami dans une position intenable dans ces circonstances en le nommant président du Conseil. Déjà chef de l’Exécutif et juge suprême, il fut obligé de prendre position en tant que président de l’Assemblée législative et d’abandonner ainsi son rôle d’arbitre impartial au-dessus des groupes en conflit. Ce handicap ne fut corrigé que cinq ans plus tard par une 0.L.R.U. du 5.2.1957 instituant la vice-présidence du Conseil, ce qui permit au mwami de ne plus prendre part à certaines délibérations.

L’opposition fit tout pour mettre à profit ce forum public afin d’atteindre le prestige royal. Après quelques escarmouches mineures, l’opposition entama sa grande offensive à l’occasion de la lutte scolaire qui s’engagea en 1954. Lorsque le libéral Auguste Buisseret devint ministre des Colonies dans le cabinet socialiste-libéral Van Acker cette année-là, le problème scolaire belge commença à se poser également dans les territoires africains. Pour un anticlérical comme Buisseret, l’idée qu’une institution comme le Groupe scolaire soit gérée par des religieux était inadmissible ; il entendait mettre un enseignement laïc à la portée de la jeunesse du Congo et du Ruanda-Urundi. Les relations entre le mwami et l’Eglise, représentée par Mgr. Deprimoz qui avait succédé à Mgr. Classe en 1943, n’étaient plus aussi bonnes depuis la mort de ce dernier, et Mutara III vit immédiatement que l’entrée de Buisseret au gouvernement pourrait mettre fin à l’entente historique entre l’Administration belge et l’Eglise catholique. Le moment était venu, pensait-il, de tirer tout le profit possible de la lutte que les deux composantes du pouvoir européen allaient se livrer au Rwanda. Les hostilités avaient déjà été ouvertes lors de la première session du Conseil supérieur du pays qui se tint du 15 au 24 février 1954, c’est-à-dire avant la nomination de M. Buisseret. A l’occasion d’une demande de subside adressée au Conseil pour la construction d’un internat au Groupe scolaire d’Astrida, Gratien Sendanyoye se demanda si le Pays ne pouvait pas prendre cette école à charge et en faire un internat officiel. Sendanyoye, tout en étant lui-même un ancien d’Astridien, était considéré comme un allié du mwami, notamment en sa qualité de président suppléant du Tribunal du mwami. Après une brève discussion, la proposition fut écartée et le crédit accordé sans plus.

La discussion fut cependant mal interprétée par l’Eglise qui y voyait une indication que le mwami était un partisan non avoué de l’enseignement laïc. Mgr. Deprimoz et Mgr. Bigirumwami (cousin de l’abbé Bushayija) déclenchèrent une contre-attaque par le biais des Astridiens au sein du Conseil.

Bwanakweri, « défensor fidei », recueillit vingt-deux signatures pour le dépôt d’une motion condamnant l’enseignement officiel. Mutara se trouva devant un véritable dilemme: soit il votait en faveur de la motion et il se révoltait contre le ministre des Colonies qui était en quelque sorte son chef; soit il votait contre la motion et il était stigmatisé comme apostat; soit il s’abstenait et il était traité de lâche. C’était le traquenard. Le conseiller du mwami, A. Van Hoeck, prit la responsabilité de ne pas faire inscrire la motion à l’ordre du jour du Conseil. Ce fut en vain. L’affaire éclata lors de la séance du 24 décembre 1954. L’ordre du jour épuisé, le mwami souhaita une bonne année à tous les membres, mais Bwanakweri se leva pour interpeller le mwami : il souligna que sa motion avait recueilli plus de vingt signatures sur les 33 membres composant le Conseil et exigea que le débat sur la question scolaire ait lieu sans désemparer. Après la réunion, Bwanakweri envoya au mwami une lettre signée par 14 membres, annonçant que les signataires ne siégeraient plus au Conseil aussi longtemps que la motion n’aurait pas fait l’objet d’un débat. Le mwami considérait cette action comme un véritable crime de lèse-majesté. Par lettre du 19 février 1955 il demanda au résident de faire application de l’art. 23 du décret de 1952 et de proposer au gouverneur la destitution d’office du chef Bwanakweri. Devant le refus d’agir du résident, dans une lettre du 10 mai 1955, le mwami insista d’au moins muter disciplinairement Bwanakweri parce que « [i]l est incontestable qu’aux yeux des Banyarwanda, le fait de prendre le Mwami à partie, et n’ayant pour base que la rumeur publique, constitue une injure grave, qui nécessite d’être réprimée d’une façon exemplaire, surtout quand celle-ci a un chef pour auteur ». Face à l’absence de réaction de la part de l’Administration, le mwami mit le gouverneur général L. Pétillon en demeure de choisir entre lui et Bwanakweri ; il menaça d’abdiquer si aucune action n’était prise à l’encontre du chef rebelle. En fin de compte, ce sera le gouverneur Harroy qui mutera plus tard Bwanakweri vers la chefferie du Rusenyi-Itabire. La mutation du chef de file de l’opposition n’était qu’une demi-victoire, mais elle pouvait convaincre les Tutsi que le mwami avait repris le contrôle des événements.

L’action du mwami contre le leader des Astridiens n’empêcha pas le débat scolaire d’avoir lieu. La motion contre l’enseignement laïc fut inscrite à l’ordre du jour de la cinquième session du Conseil (13-24.6.1955). Le mwami annonça que s’il en avait refusé la discussion au cours de la session précédente, c’était à la demande du gouvernement ; à présent, celui-ci autorisait ce débat. Lors de la discussion G. Sendanyoye demanda à l’abbé Musoni, qui mena l’attaque contre l’enseignement officiel en l’absence de Bwanakweri, comment le refus d’écoles laïques « s’accorde avec le droit de souveraineté du gouvernement belge qui désire établir des écoles laïques et la liberté pour tous dont un grand nombre a envoyé une multitude de lettres adressées au Conseil et réclamant des écoles laïques ? ». Les arguments en faveur de l’enseignement officiel firent peu d’impression. La motion contre l’enseignement laïc fut adoptée par 19 voix contre 3 et 5 abstentions. Le mwami fut parmi les abstentionnistes et la motivation de son vote mérite d’être reprise. Il indiqua que « le gouvernement belge a manifesté son intention d’ouvrir (…) des écoles officielles laïques. C’est le droit du gouvernement et nous (…) n’avons aucune compétence légale pour obliger le ministre de tenir compte de nos vœux à ce sujet ». Juridiquement le Mwami avait raison, mais on voit dans quelle position délicate il fut mis par une politique qui lui était étrangère et sur laquelle il n’avait aucune emprise. Après ces événements, la tempête se calma. Mais l’opposition au sein du Conseil supérieur sera quelques années plus tard l’opposition au sein du groupe tutsi dans la forme du parti politique RADER, dirigé par Bwanakweri et Ndazaro. Nous verrons que le rôle du RADER fut limité, mais il est possible que la défaite des Tutsi modérés à l’intérieur de la classe dirigeante entraîna à long terme l’élimination de la monarchie. Les Hutu, en 1954-55, n’étaient que des spectateurs. Ils apprenaient toutefois déjà que le ‘Taureau du Rwanda » pouvait être impunément outragé dans son propre troupeau. Pareille constatation donne du courage…

 La naissance d’une élite hutu

Le recrutement discriminatoire des élèves, surtout dans les écoles secondaires qui formaient les cadres administratifs et politiques (Nyanza, Astrida), a été relevé dans la partie précédente. L’enseignement devant mener à des fonctions dans l’administration, tant indigène que coloniale, admettait en majorité des enfants de notables ou, du moins, de Tutsi.

Ici encore, l’Eglise a joué un rôle déterminant mais ambigu. D’une part elle a contribué au maintien du statu quo par son soutien au principe de l’administration indirecte, qui eut pour conséquence de favoriser la classe dirigeante en matière d’enseignement et d’évangélisation. D’autre part, sur la base du principe de l’égalité, il y eut d’importantes exceptions à cette pratique, ce qui donna à un nombre croissant de Hutu la possibilité de poursuivre leurs études dans des petits et grands séminaires. Ces variations dans l’attitude de l’Eglise catholique ont mené au développement de deux types d’élite distincts, ayant des termes de référence historiques, des bases ethniques et des orientations sociales différentes. Le séminaire resta longtemps la seule école où l’une de ces élites, celle des Hutu, pouvait jouir d’un enseignement post-primaire. Contrairement au cas des autres écoles, les séminaires tenaient peu compte de la stratification sociale pour leur recrutement; les premiers abbés rwandais furent d’ailleurs des Hutu. Ceci permit à J. Vanderlinden de constater qu’ainsi, malgré une politique de maintien de l’hégémonie culturelle tutsi, l’avenir est en germe dans l’accession des premiers Hutu à l’enseignement ». Il est un fait que la plupart des leaders du mouvement hutu étaient des anciens séminaristes de Kabgayi ou de Nyakibanda. Ainsi, des hommes comme Gr. Kayibanda, A. Munyangaju, J. Citera et C. Mulindahabi étaient-ils contemporains comme élèves au grand séminaire de Nyakibanda. Dans ce sens, quelque peu métonymique il est vrai, on peut dire que la révolution rwandaise est sortie du séminaire.

Ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient devenir prêtre retournaient à la vie laïque pour se buter à un système politique et administratif incapable ou refusant de les absorber. Il se formait ainsi un groupe de Hutu éduqués flottant entre la société coutumière et la sphère du pouvoir. La seule possibilité d’existence pour cette « sub-élite » hutu était de s’engager à des postes subalternes dans le cadre de l’Administration coloniale, de devenir instituteur dans des écoles de mission, de commencer un petit commerce ou un métier en ville, ou encore de retourner simplement en milieu coutumier pour cultiver et se soumettre à l’autorité d’un sous-chef parfois à peine lettré. Le cas d’Anastase Makuza est typique. Après ses études au grand séminaire de Nyakibanda, il devint le premier diplômé universitaire du Rwanda quand il obtint une licence en sciences politiques et administratives au Centre universitaire de Kisantu en 1955. A son retour, il essaya de trouver un emploi au Centre administratif indigène du Pays à Nyanza, à l’Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique Centrale (I.R.S.A.C.) à Astrida et à la direction de l’Enseignement à Usumbura. Sa candidature fut partout refusée sous divers prétextes et il devint, faute de mieux, candidat-commis à Kibuye avec un salaire mensuel de 750 francs. Il dut gravir lentement la hiérarchie pour devenir, en 1957, agent territorial adjoint à Cyangugu et à Kigali et finalement, au moment de la révolution, agent territorial affecté à la résidence.

Rien d’étonnant dans ces circonstances que ce groupe constituât rapidement une élite flottante et aigrie, de plus en plus frustrée par cette impossibilité de valoriser ses qualifications. Le rapport du Groupe de travail du Parlement belge signale qu’« en est résulté chez eux un état d’esprit particulier, une amertume qui n’est peut-être pas sans favoriser les positions revendicatrices et radicales… ». Ce groupe, qui n’avait en commun que ses plaintes profondes à l’égard des dirigeants coutumiers, était idéalement situé, par ses contacts quotidiens et ses affinités psychologiques avec la population, pour agir en tant qu’intermédiaire entre le pouvoir politique et les masses rurales. Il deviendrait le petit noyau intermédiaire nécessaire à l’organisation de la révolution dans les milieux ruraux. Un certain contact pouvait être gardé grâce à une association, dont les préoccupations étaient surtout apostoliques ayant pour organe « L’Ami », revue apolitique. Ce lien prit toutefois également une signification politique vu qu’il permettait une plus grande identification au sein du groupe des évolués. Chacun dans sa fonction jouera un rôle privilégié ; on peut citer comme exemples : Kayibanda et Mulindahabi à l’archevêché, Nzeyimana et Makuza au service territorial, Gitera au sein d’une classe moyenne hutu urbanisée, Munyangaju dans la presse (« Soma » à Cyangugu de 1955 à 1957, ensuite « Temps nouveaux d’Afrique » à Usumbura).

Cette nouvelle élite se chargea, surtout à partir du milieu des années cinquante, de formuler le problème ethnique en termes politiques ; un mouvement revendicateur prit ainsi graduellement forme. L’organisation et la verbalisation subséquentes introduisirent des polarisations explicites. La période 1955-1959 fut marquée par une activité politique intense que nous ne pouvons étudier dans ce contexte et qui est par ailleurs bien documentée. Signalons seulement qu’en 1955 fut créé le Mouvement démocratique progressiste par des Tutsi progressistes, qu’en 1956, 43 des 46 chefs exprimèrent leur loyauté au mwami, qu’en 1957 furent fondés le Mouvement social muhutu, l’Aprosoma (hutu) et l’Association des éleveurs du Ruanda-Urundi (tutsi conservateur) et que furent publiés le « Manifeste des Ba hutu » d’une part et la « Mise au point » du Conseil supérieur du pays de l’autre, qu’à partir de 1958 une véritable guerre de tracts et d’articles de presse débuta. Par une déclaration du gouverneur Harroy devant le Conseil général le 3 décembre 1958, l’Administration reconnut officiellement l’existence du problème et par le mandement de carême du 11 février 1959 de Mgr. Perraudin, l’Eglise soutint les revendications hutu.

 

https://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20150102_030913A-1.jpghttps://amateka.org/wp-content/uploads/2026/01/20150102_030913A-1-150x150.jpgKaburameLes RoisOppositions au sein de la hiérarchie tutsi Pendant la Deuxième Guerre mondiale commence à s'esquisser au sein du groupe tutsi un conflit qui aura plus tard des conséquences politiques importantes. On pourrait dire en simplifiant que les deux principaux groupes opposés étaient d'une part le mwami, la Cour de...Rwandan History